I. Essai sur la situation analytique et le processus de guérison (la dynamique)22

1. Introduction

L’homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré et tombe de son vrai lieu sans pouvoir le retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans les ténèbres impénétrables.

Pascal.

Le titre que porte notre travail nous permet d’écarter d’emblée le problème de la situation analytique dans son ensemble, la question devant être traitée par notre éminent collègue le docteur de Saussure. Quant à notre sujet, il semble à première vue que nous devrions nous justifier de l’avoir choisi. En général, on ne sépare pas, en effet, l’étude de la dynamique de la situation analytique de celle de la pratique analytique dans son ensemble et on étudie séparément la dynamique des facteurs dont l’analyste se sert au cours de son travail, le transfert, l’interprétation, les différents complexes, etc. La question d’une dynamique analytique spécifique n’est pas envisagée et il reste sous-entendu que l’analyste, en analysant « dans le transfert » les différents conflits de l’analysé, l’un après l’autre, le libère ipso facto de sa névrose, le malade ayant abréagi ses conflits en « se rendant compte en même temps de leur caractère irrationnel et anachronique ».

On peut considérer cette conception comme une théorie du « contenu » analytique23, contenu historique défoulé par l’interprétation après réduction des résistances, revécu dans le transfert et analysé. Ce qui donne cependant à réfléchir, c’est qu’il y a certaines analyses qui commencent, se déroulent, finissent et finissent bien, sans avoir permis à l’analyste d’analyser le moindre contenu ou presque. Il y a des malades qui parlent sans qu’on puisse utiliser le matériel superficiel qu’ils apportent, d’autres ne parlent même pas. Et ces deux sortes de patients guérissent. Certains auteurs se sont ainsi inscrits en faux contre la théorie classique (non exprimée d’ailleurs d’une façon formelle) parce qu’ils ont eu l’impression très nette qu’à part ce qui est analysé ou est analysable il existe un facteur inconnu mais non moins agissant dans la situation analytique, facteur important à préciser. Oberndorf24 parle ainsi de « phénomènes subtils, non observables et indéfinissables qui surgissent entre analyste et analysé ».

P. Luquet25 parle d’« action souterraine » et de « mécanismes très primitifs qui interviennent au cours de la cure analytique en quelque sorte en filigrane derrière l’expérience telle qu’elle est définie généralement, verbalisée et rendue consciente ».

Silverberg26 estime qu’« entre la catégorie verbalisée et non verbalisée, c’est la dernière qui a la plus grande importance thérapeutique » et Zilboorg27 constate l’action dans l’analyse « d’éléments qui n’ont jamais été conscients ».

D’autres s’attaquent à la conception historique du transfert, se rendant compte de son insuffisance.

Lagache, par exemple, est convaincu28 que « la relation psychanalytique a une qualité et une valeur originales, irréductibles à toute expérience passée ».

Le processus analytique mobilise quelque chose en plus du matériel conflictuel et il acquiert par là une certaine autonomie. Glover29 dit que « le processus analytique consiste dans le déclenchement d’une situation dynamique, laquelle se développe suivant une ligne généralement identique revêtant cependant une forme individuelle ».

Il s’agit d’un processus profond, spécifique, indépendant du matériel conflictuel et de la nosologie analytique. Mais indépendant aussi – dans une certaine mesure – du déroulement dramatique de la cure auquel il n’est pas superposable ; certaines analyses très nourries, très riches en défoulements et vécues intensément dans le transfert ne produisent que de minimes améliorations alors que d’autres très peu dynamiques et apparemment vouées à l’échec surprennent pour ainsi dire l’analyste par leur évolution extrêmement satisfaisante et que rien ne laissait présager. Au début de sa carrière, chaque analyste fait des cures au cours desquelles il suit le malade plutôt qu’il ne le précède et ceci un peu à l’aveuglette ; ces cures sont cependant efficaces, voire excellentes quelquefois. Ces analyses marchent cahin-caha mais marchent tout de même, comme si elles obéissaient à des lignes de force, sachant au besoin éviter certains écueils. Ceci est d’ailleurs valable pour la psychanalyse en général. Glover30 nous rappelle, en effet, que les premiers analystes ignoraient un certain nombre de positions fantasmatiques, qui depuis ont été découvertes, cette ignorance ne les empêchant cependant pas d’effectuer d’excellentes guérisons.

La théorie du transfert se trouve impliquée dans ce différend et du moment que la situation analytique comprend des éléments extra-transférentiels (qui ne peuvent s’exprimer dans le transfert), le remaniement de l’actuelle conception du rôle du transfert s’impose.

Certains auteurs ont voulu tenir compte de l’« atmosphère analytique » en tant que facteur dynamique de l’analyse. Bibring31 a ainsi insisté sur la distinction à établir entre le transfert proprement dit et l’« atmosphère analytique », en attribuant les changements proprement analytiques à cette dernière. Quant à Silverberg32, il introduit la notion de la pluralité des transferts en s’opposant ainsi à la notion du transfert en tant que cadre général et exclusif du processus analytique. Phyllis Greenacre lance dans le même sens le terme de transfert fondamental (« Basic transference »), basé, selon elle, sur la relation mère-enfant, transfert maternel préœdipien, auquel elle pense pouvoir réserver la signification toujours vaste et exclusive du transfert, ce dernier gardant ainsi sa prédominance presque absolue dans la situation analytique.

Le pas décisif dans le sens d’une nette séparation de ce qui est transférentiel et de ce qui ne l’est pas dans la situation analytique a été fait, à notre sens, par Baudouin33. Cet auteur rappelle les cas où « à bien prendre, il n’y a plus une vraie répétition, ni par conséquent de vrai transfert, puisque le vécu correspondant n’a pas été vraiment vécu ». Ailleurs34, il distingue entre le transfert d’analyse et le rapport d’analyse35, « le premier étant au sens strict une reproduction du vécu, le second une relation originale, l’un étant en quelque sorte inversement proportionnel à l’autre ».

Le « rapport d’analyse » de Baudouin nous conduit à la conception de la situation analytique que nous envisageons comme étant indépendante du transfert. Les cas « sans contenu » auxquels nous avons fait allusion plus haut (ainsi que les autres) évoluent avant tout en fonction de la situation analytique dont les assises techniques fondamentales ont été élaborées par un empirisme de bon aloi basé sur une expérience demi-séculaire. Cette situation déclenche le processus analytique. Celui-ci met en branle, de son côté et par sa dynamique propre, les processus de fantasmatisation inconsciente et les mécanismes transférentiels. Nous chercherons à mettre en évidence les forces qui fournissent à cette dynamique son support énergétique, ce processus étant double et ses lignes de force étant parallèles. Notre étude sera centrée sur le narcissisme en tant que facteur énergétique essentiel du processus analytique et nous chercherons à dégager en même temps la synergie entre le narcissisme et la relation d’objet, ainsi que leurs rôles respectifs dans le processus en question. Au cours de notre étude, nous serons obligés de passer rapidement sur certains concepts analytiques cependant en connexion directe avec notre sujet, et d’enfoncer – un peu plus profondément – quelques portes ouvertes. Notre point de vue débordera sur le cadre psychopathologique proprement dit avec un regard constant sur les facteurs génétique et clinique dans le sens le plus large du terme36.

2. Aspects narcissiques de la situation analytique

Assis dans l’herbe, les bras noués autour des genoux, Pierre regardait la rivière, la ligne, le bouchon. Quelque chose de nouveau venait de lui arriver : il avait trouvé du plaisir à parler de lui-même. Le souvenir de son enfance lui était monté naturellement aux lèvres, sans doute parce que ce n’était pas un souvenir heureux. Un tel abandon n’allait pas sans ironie : parler ainsi était doux, assurément, mais il était surtout plaisant de n’être pas compris, de parler à cet homme comme il aurait parlé à la rivière ou à l’écho, puisque seul comptait le bruit de sa propre voix. Les mots qu’elle prononçait ne gagnaient rien à être entendus. « Si, un jour, pensait Pierre, je dois découvrir un ami, c’est ainsi que cela se produira. Au hasard d’une rencontre, un homme me prêtera une oreille complaisante. Tout ce que je n’oserais dire à quelqu’un qui me connaîtrait, je le lui dirai. Quand j’aurai fini, je m’en irai, comptant bien ne jamais le revoir. Toute nouvelle rencontre ne pourrait être que décevante, puisque tout aura été parfait du premier coup. »

J. Bloch-Michel,

Le trottoir de droite.

La majorité des malades – comme nous en avons tous fait l’expérience – s’installent promptement dans la situation analytique en parlant beaucoup et facilement tout le long des séances et ceci pendant une certaine durée de l’analyse, plus ou moins longue, selon les cas. Ils parlent avec volubilité et puisent dans ce débit verbal un plaisir aussi authentique qu’évident. J’ai remarqué que ces malades – nous parlerons des autres plus tard – entretiennent dans la vie des correspondances suivies avec des partenaires dont le rôle – dans le fond – se réduit précisément au rôle de partenaires ou boîtes aux lettres entre le malade et lui-même. J’ai eu en analyse un malade qui est venu me voir pour névrose d’angoisse et symptômes hypocondriaques ; il parlait tout le long de ses séances sans qu’il soit possible de l’interrompre. Ce malade, dont le métier n’avait rien d’intellectuel, entretenait amoureusement une correspondance dont le contenu – même subjectif – ne justifiait sûrement pas les soins qu’il lui vouait. D’autres tiennent un journal qui représente pour eux une équivalence nette avec l’analyse. J’ai eu en traitement une femme-écrivain qui le déclarait sans ambages comme s’il s’agissait d’une évidence : « Écrire ou venir en analyse, c’est la même chose. »

Le plaisir que ces sujets puisent dans l’analyse est sans aucun doute un plaisir narcissique ; il provient – sous forme d’une confrontation spécifique avec son « alter ego » l’analyste – de la contemplation narcissique de soi-même à laquelle le sujet se livre37. Quant au rôle de l’analyste, c’est celui du miroir selon la comparaison classique de Freud, laquelle n’a rien perdu de sa valeur. Ce miroir, pour pouvoir remplir son office, doit rester une fonction pure, sans support matériel, et invisible38 (l’analyste derrière l’analysé), car autrement la présence d’un objet chasserait l’analysé de la position narcissique qu’est la sienne. Dans la situation analytique il est seul, sans cependant l’être tout à fait ; c’est une position qui en contient virtuellement une autre, celle de la relation d’objet. Celle-ci pourra s’établir graduellement, passant par les différentes phases de sa maturation. Elle s’installera lentement et au prix de difficultés auxquelles l’analysé devra apprendre à faire face. La situation analytique est une position intermédiaire, c’est sa particularité unique (par rapport aux autres psychothérapies et « psychanalyses » aberrantes) et qui la caractérise39.

Une autre observation que nous faisons tous est celle d’une attitude spécifique du malade à la fin des séances, surtout des toutes premières. Le malade, au moment où il se lève du divan, jette un regard vague autour de lui, semble désorienté, hésitant et comme pris d’un léger vertige. Certains titubent, passent leurs mains sur le front comme quelqu’un qui éprouve le besoin de rassembler ses idées. Cette désorientation n’est pas seulement spatiale ; ils manquent aussi de la notion du temps et disent en se levant : « Tiens, l’heure est passée ? J’aurais juré que ça n’avait duré que quelques minutes. » Tout cela est absolument indépendant du contenu de la séance, laquelle les fatigue beaucoup, mais a posteriori seulement. « Ça me secoue terriblement, disait l’une, je suis prête à m’évanouir ; et cependant je ne vous dis que des choses que j’ai dites à d’autres sans que cela m’ait incommodée le moins du monde. » Cette petite crise passée, elle allait d’ailleurs très bien, était euphorique et rentrait en flânant et en s’achetant de jolies choses. Une autre (encore une femme, chez les hommes l’incident est moins nettement marqué, quelquefois à peine indiqué) me disait : « Après la séance, je suis tuée, claquée, épuisée », et cette impression correspondait à un malaise authentique ; elle dut une fois entrer dans un café pour se rafraîchir, et le garçon qui la servit lui demanda : « Vous n’êtes pas bien, Mademoiselle ? »

Cette sensation, les malades la ressentent après la séance, laquelle se déroule plutôt dans l’euphorie40, et ils la formulent différemment selon les cas ; « j’avais une sensation bizarre, comme si mes os tremblaient » ou « c’est comme si j’avais bu » ou encore « j’étais comme changé, l’air entrait mieux dans mes poumons ».

Un malade que je n’ai vu qu’une fois, il s’agissait d’une hypocondrie à base de délire paranoïde41, a produit ce syndrome de fin de séance avec une acuité toute particulière. Se levant du divan (je l’ai fait lever après un petit quart d’heure), il commença par trébucher, faillit s’effondrer sur place et j’ai dû le soutenir puis le traîner littéralement jusqu’à l’antichambre. Ce n’est qu’au bout de dix minutes et dans un état stuporeux qu’il a pu franchir la porte et s’engouffrer dans un taxi qui passait. Pendant ces dix minutes, son regard ne traduisit aucune souffrance, on n’y décelait au contraire que cette hébétude vaguement libidineuse qui s’observe sur les masques figés de certains aliénés.

Nous voyons ainsi que le phénomène en question est de la même nature, qu’il s’agisse de névrosés transférentiels ou narcissiques selon le dernier terme freudien, plus ou moins abandonné par les psychiatres, désignant ceux que nous appelons les « psychotiques » tout court. La différence n’est que quantitative, comme Freud l’avait remarqué au sujet des « individus sains et des névrosés ». Dans le fond, il s’agit dans les deux cas d’une régression narcissique42.

La régression pendant la cure analytique est une notion classique, le malade s’orientant dans la cure vers le passé pour revivre ses conflits œdipiens et préœdipiens. Cette conception relie ainsi la régression à la relation d’objet (œdipien et préœdipien), alors que nous venons de voir que le patient occupe une position narcissique, au moins dans la phase et dans la situation analytique que nous venons d’envisager. La régression que décrit la conception classique est une régression objectale et conflictuelle ; les tenants de cette thèse négligent ainsi le facteur « euphorie » (élation)43, cependant évident, voire frappant avec toute sa phénoménologie d’accompagnement, le tout étant typiquement narcissique44, donc non objectal et aconflictuel.

Cet « état narcissique » dont on peut déceler, pour peu qu’on y pense, les manifestations les plus diverses45, se manifeste au début de l’analyse bien avant l’établissement du transfert et contrairement au transfert, lequel, surtout à cette phase de l’analyse, pourrait plutôt constituer un obstacle46, il se révèle comme étant le primum movens du processus analytique. C’est l’élation concomitante à la situation analytique qui permet la pénétration lente, sporadique, superficielle d’abord47, plus nette ensuite d’éléments œdipiens48 dans le conscient. L’élation narcissique agit en désinhibant le malade comme l’alcool, et supprime la censure49. Ces éléments œdipiens semblent se fondre d’ailleurs dans l’arrière-fond narcissique et prennent ses caractéristiques dans ce sens qu’ils manquent de consistance.

Les objets à ce stade sont plutôt des fantômes et l’analyse de l’Œdipe – au début de la cure – sauf dans certains cas exceptionnels – ne constitue en général qu’un travail préparatoire. L’Œdipe s’analyse efficacement à partir du moment de l’analyse où celle-ci a été enrichie d’apports préœdipiens. Alexander (Die Psychoanalyse der Gesamtpersönlichkeit) cite des cas où une analyse superficielle et uniquement œdipienne a pu aboutir à des résultats très satisfaisants ; il s’agissait de « traumatismes actuels » selon l’auteur et où une simple mise au point suffisait. Encore peut-on se demander quelquefois si, en analysant apparemment l’Œdipe, on n’analyse pas, indirectement, les conflits prégénitaux.

Freud disait que l’analyse doit se dérouler sous le signe de la frustration et que le malade ne doit pas tirer de plaisir de la situation analytique. Certes, vu sous l’angle œdipien, le malade est frustré au cours de l’analyse, du commencement à la fin. Mais d’un point de vue narcissique, qui est le sien à la période envisagée, il est loin de l’être50. Ce plaisir narcissique que le malade tire de la situation analytique est la condition même de l’installation solide de celle-ci et de la réussite de la cure, le sort des deux étant désormais lié. Ce plaisir-là ne doit pas être refusé à l’analysé, sauf si au bout d’un certain temps, il devient manifeste que la régression reste toujours au même niveau, que le malade s’y installe à demeure et la cultive, faisant de « l’art pour l’art » pour ainsi dire ; encore existe-t-il des situations où il faut être prudent, le malade pouvant avoir des raisons qu’il ne dévoilera que plus tard de perpétuer cette situation51. En ce qui concerne l’infiltration d’éléments œdipiens dans le conscient, elle peut être précoce, voire simultanée de la régression narcissique. Nous avons cependant déjà rappelé leur caractère. Ainsi, nous avons souvent l’occasion d’enregistrer certains rêves œdipiens de nos malades qui contiennent en plus toute leur constellation conflictuelle et ceci quelquefois à la première séance de la cure. Une analyse valable nécessite alors souvent des années. Si l’on examine bien ces rêves, on y trouve toujours un petit détail qui témoigne de la présence d’une forte composante narcissique.

Ainsi, une grande hystérique (avec des défenses obsessionnelles) nous apporte à la première séance le rêve suivant :

« Je suis dans mon lit, mon père et la femme de ménage (la mère) sont assis dans un coin du plafond et le nettoient avec une grande brosse noire ; je me sens impatiente, quand mon père me jette la brosse. » Et elle ajoute en utilisant la phrase du Roi-Soleil, ce qu’elle remarque tout de suite : Enfin ! j’ai failli attendre (toute-puissance narcissique).

Le transfert le plus historiquement œdipien peut s’avérer être une relation narcissique : « Je vous aime parce que vous avez des yeux bleus comme mon père ; à vrai dire, c’est moi qui ai les yeux bleus. Mon père les avait noirs. » Le « transfert » qu’on avait comparé à l’amour est beaucoup plus aveugle que celui-ci, il est quasi délirant et Freud s’était déjà étonné des situations grotesques d’analysé à analyste qui peuvent en résulter. L’absence du « sens de la réalité » montre encore que nous sommes dans une régression profonde régie par le processus primaire, le principe de plaisir, et qu’il n’y a là rien de transféré, c’est-à-dire pas de conflit objectal.

Ce n’est pas un hasard que la technique analytique, la plus discrète et la plus passive de toutes les psychothérapies et techniques de cure en général, soit celle qui favorise le plus les investissements narcissiques des patients. Ceux-ci trouvent, en effet, dans l’attitude de l’analyste qui ne les gêne pas, n’interfère jamais, la condition idéale de leur épanouissement narcissique. On fait un transfert52 sur son dentiste ou son cardiologue, car là il s’agit d’une relation vraie, une relation d’objet. Au cours de l’analyse, c’est d’abord la situation analytique qui est investie et cet investissement résistera à toutes les vicissitudes du transfert objectal qui s’établira plus tard avec l’analyste53. De plus, cet investissement sera intense, et l’importance que prendra dans la vie du malade son analyse démasquera la source primitive archaïque de son investissement. Ce n’est que l’analyse qui pourra prendre – parmi toutes les méthodes médicales – la valeur d’une initiation, d’une conversion, d’une rédemption ou d’un premier amour. C’est le malade qui choisit non seulement son analyste, mais surtout l’analyse comme telle, et son narcissisme ne doit pas être lésé dans ce choix positif ou négatif. Nous savons qu’on ne peut analyser que celui qui y consent de son plein gré et l’analyse la plus « indiquée » objectivement peut échouer (et échoue d’ailleurs le plus souvent) si elle est imposée à l’analysé.

C’est l’analysé qui dirige l’analyse puisque c’est lui qui en règle la marche en ouvrant les écluses de son inconscient pour laisser sortir le matériel, c’est lui qui facilite et prépare les interprétations et qui fait quelquefois les découvertes. Jones raconte comment Freud a découvert la loi des associations libres grâce à un de ses malades : Freud s’apprêtant à l’interrompre pour placer une interprétation, le patient s’écria : « Ne m’interrompez pas. »

Quant au choix de l’analyste, le malade fait son choix, lequel peut avoir une importance toute particulière dans le cas d’une analyse didactique par exemple. On peut avoir son idée bien arrêtée à ce sujet avant même de connaître son analyste. Devrait-on parler dans ce cas d’un « transfert à distance » ? Certainement pas. Ce qu’on peut dire dans ce cas, c’est que l’analysé accorde à un analyste parmi d’autres un préjugé favorable qui fait que celui-ci devient son analyste et que, désormais, il le survalorisera et le dotera d’un investissement narcissique puissant. Son analyste sera le meilleur et le restera quoi qu’il fasse. Tout ce que son analyste fera ou ne fera pas, dira ou ne dira pas, sera interprété par lui favorablement comme s’il s’agissait de lui-même. Il s’agira en fait de lui-même, l’investissement étant narcissique. C’est de la même façon narcissique que l’enfant investit d’ailleurs son père auquel il attribue sa propre toute-puissance narcissique (Freud) perdue, la récupérant de cette façon-là. (Ceci rappelle la formule narcissique de l’amoureux : « Avec lui (ou elle) tout me serait possible » et celle du parent : « Mon enfant réussira là où j’ai échoué. »)

Le narcissique s’aime parce qu’il obtient du plaisir de soi-même et parce qu’il est tout-puissant et unique. Il retrouvera tous ces sentiments par le truchement de son analyste, non pas en s’identifiant avec lui, l’identification faisant partie d’un autre processus, celui de la relation d’objet, mais en projetant sur l’analyste son Moi Idéal. Si « le sujet perçoit sans cesse une communauté de nature entre l’analyste et lui » (Bouvet, La cure type), cela ne peut être que le résultat de sa projection. Quant à la nature en question, il ne peut s’agir que de sa nature à lui : le rôle de l’analyste est comparable à celui du prêtre, médiateur (miroir) entre le sujet et sa propre projection narcissique idéalisée, magnifiée et glorifiée, ou haïe, répudiée et honnie selon les cas. Le rôle de l’analyste est – malgré les apparences – théoriquement contingent, ce qui n’est nullement contredit par le rôle énorme qu’il semble jouer dans l’analyse ; le croyant vit bien dans l’ombre et la dépendance totale de celui (Dieu ou le diable) qui n’est que la projection de son propre Moi Idéal et de sa « toute-puissance »54.

Nacht a dit (« La technique psychanalytique ») que « l’effet de réassurance est moins dû à ce que l’analyste dit qu’à ce qu’il est ». Dans la perspective que nous sommes en train de développer, l’analyste, simple reflet de l’analysé, ne pourrait être que ce que celui-ci est ou surtout voudrait être. Il ne connaît d’ailleurs pas l’analyste et il n’a pas à le connaître comme tel. Comment pourrait-il conserver autrement ses projections soit perfectionnistes et idéalisantes, soit imprégnées d’une hostilité quasi paranoïde55 ? L’analyste est le support des pulsions et des défenses de l’analysé et n’est que cela. Quand le malade lutte contre la pulsion, l’analyste est pour lui un garde-fou sur lequel il projette son surmoi sévère ; quand il désire céder à la pulsion, l’analyste devient « permissif », voire séducteur. J’ai eu une fois en analyse un jeune pervers qui m’a dit en entrant : « Docteur, je suis venu chez vous parce que je suis buveur, joueur, homosexuel et maquereau, mais je voudrais changer. » Quelques séances après le début de son analyse, il m’a dit : « Vous savez, docteur, maintenant je ne joue plus, ne bois plus, je mène une vie toute différente, comme vous me l’aviez dit. » Or, je ne lui ai – bien entendu – rien dit, du moins pas dans ce sens. Un autre malade a interprété tous mes (vrais ou prétendus) gestes dans un sens narcissique quasi délirant. Tout ce que je faisais était relié à sa cure d’une quelconque façon, gestes que j’avais subtilement et savamment calculés, toujours pour son bien. Quant au transfert négatif, l’analysé interprète régulièrement tout sur un mode paranoïde pour ainsi dire, projection qui doit être régulièrement corrigée, c’est-à-dire interprétée comme telle.

Le narcissisme de l’analysé est toujours en éveil et il ne faut pas le léser en discutant avec lui ou en le critiquant ; même s’il ne le montre pas, il réagira par la production de nouveaux fantasmes sadiques inconscients qui augmenteront sa culpabilité. La liberté narcissique du malade doit être complète dans ce sens qu’il doit toujours être seul parti actif. L’analyste, lui, n’a pas une existence propre par rapport à l’analysé. Il n’a à être ni bon ni mauvais, il n’a pas à être56. S’il se mettait à vivre dans l’analyse pour son propre compte, il ne pourrait que gêner la fantasmatisation libre de l’analysé, comme l’adulte gêne dans leur jeu les enfants qui vivent également dans un monde narcissique. Ainsi l’analyse n’a rien d’un dialogue, tout au plus s’agit-il d’un monologue à deux voix, l’une parlant, et l’autre résonnant, répétant, mettant au point, interprétant correctement : un miroir sans ternissure57.

Un incident qui se produit dans un certain nombre d’analyses, et que nous allons rappeler, tire également ses racines de cette même source narcissique : je pense à ces malades qui font immédiatement un « transfert » très euphorique, voire passionné. On fait ces analyses tambour battant, le malade allant de l’enchantement admiratif à l’extase, il est heureux, comblé et fait de la cure l’événement central de sa vie. Puis, un jour, au bout de quelques semaines d’analyse, il se déclare subitement guéri, plus que guéri, et par conséquent, fait part à l’analyste de son intention d’abandonner la cure. C’est un moment difficile qui met à l’épreuve le savoir-faire de l’analyste en face de cette complication qu’est cette « guérison » qu’on met sur le compte du transfert. Ce qui est paradoxal, c’est que l’impulsion à fuir est attribuée également au transfert (peur du transfert). En fait cette crise passe et cède bientôt la place à une situation analytique très différente, le malade témoignant d’un comportement sensiblement modifié. Qu’est-ce qui s’est donc passé ?

Le malade s’est d’emblée installé dans un état spécifique, source d’émois narcissiques très satisfaisants. Cette « élation » lui permet de vaincre certaines inhibitions, mais non la résistance qui reste intacte, non entamée. La preuve en est que les interprétations données à ce moment de l’analyse ne provoquent aucune modification structurale. Le malade interprétant ses sensations euphoriques, état qu’on pourrait – toutes proportions gardées – comparer à l’état maniaque, est cependant convaincu d’être guéri. En fait – comme nous le savons – c’est une pseudo-guérison narcissique, correspondant à cette satisfaction narcissique archaïque que l’enfant cherche à réaliser sur un mode hallucinatoire et que l’analysé cherche dans la cure, comme nous en reparlerons par la suite. Comme nous le verrons également, l’originalité de la cure analytique freudienne réside précisément dans le refus d’entretenir cette illusion de toute-puissance narcissique et d’amener au contraire le malade à développer une relation plus évoluée, celle de la relation d’objet. Car c’est précisément de cela qu’il s’agit.

Le malade, dans cet état d’élation, ne reçoit – en somme – de l’analyste que la possibilité de se mirer en lui et tirer du plaisir de la situation analytique qui le lui permet (situation contenant cependant – en germe – les éléments de toute l’évolution thérapeutique). Le sujet se rend cependant compte à un moment donné que derrière cette satisfaction aconflictuelle (préambivalente), la situation analytique le fait glisser lentement vers une autre position qui s’amorce, celle de la relation d’objet. Cette position lui fait peur et c’est cette peur qui le pousse et quelquefois l’oblige à quitter la cure. En somme, ce qui s’était passé jusque-là était une sorte de jeu, alors que maintenant il va falloir s’engager dans une situation transférentielle et commencer l’analyse, les deux positions étant foncièrement différentes. Dans un sens, on a donc raison quand on dit qu’il craint le transfert ; ce qui est erroné, c’est d’attacher cette fuite à une augmentation d’intensité de cette peur. En fait c’est le début du transfert qui fait peur, l’état précédent étant extra-transférentiel. Ce qui montre, entre parenthèses, qu’entre ces deux facteurs, c’est le narcissisme qui alimente la situation analytique du point de vue énergétique, alors que le transfert se met au service de la résistance (« transfert de résistance »)58.

Le narcissisme de l’analysé lui permet et le pousse à réaliser avec l’analyste une double image de lui-même (miroir). C’est ce qu’on a interprété probablement comme « tendance au transfert »59 ou « passion du transfert »60, alors que le vrai rapport transférentiel, plus tardif, doit être relié à la « relation d’objet ». En fait, il s’agit d’un processus essentiellement superficiel, inconsistant et fugace61 et qui ne sera modifié – pour des raisons que nous exposerons plus tard – que dans l’analyse. Le narcissique est toujours à la recherche d’un miroir et il se précipitera toujours sur toute nouvelle possibilité de satisfaction narcissique précisément parce qu’il voudrait dépasser cette position (à moins qu’il s’agisse d’un narcissique-pervers ou d’un régressé total) et établir une relation d’objet, dont il ne sent pas capable. Comme le narcissisme constitue le début du processus et l’amorce de la suite, il débutera et redébutera encore et toujours, sans pouvoir évoluer au-delà d’un certain point. Quand nous parlons d’identification, il faut nous rendre compte qu’il y a différentes sortes d’identifications et même des pseudo-identifications. La pseudo-relation du narcissique en est une. On voit cela très bien chez quelques grands narcissiques (artistes, hommes politiques, etc.), qui se lient très facilement avec n’importe qui, sans la moindre affinité avec la personne en question, pourvu que celle-ci leur fournisse une possibilité de satisfaction narcissique dont ils ont constamment besoin. Ces liens sont essentiellement superficiels cependant ; il n’y a pas de relation d’objet, le narcissique n’aime pas, il se laisse aimer.

C’est ce qui se passe dans la relation analytique narcissique ; au début de la cure, l’analysé plonge dans l’ivresse narcissique et pour stabiliser sa position par rapport à l’analyste, il jouera à l’identification en quelque sorte, simplement pour s’assurer les bonnes grâces de celui-ci. Il ne pourrait d’ailleurs en être autrement, vu qu’objectivement, l’analysé ignore tout de l’analyste, exception faite pour certains analysés didactiques, ceci constituant précisément un inconvénient et posant un problème62.

3. Le narcissisme et l’œdipe

J’ai eu en analyse un homme de quarante-cinq ans pour difficultés caractérielles et impuissance ; il s’agissait en fait d’une phobie d’impuissance. En effet, ce patient pouvait avoir des rapports sexuels et même les renouveler à l’occasion jusqu’à cinq fois de suite dans un même après-midi, ce qui – à son âge – était propre à attirer l’attention. Le prétexte pour venir consulter lui fut fourni par une visite chez une prostituée qu’il était allé voir pour « savoir à quoi s’en tenir » et où, effectivement, il fut impuissant. Jean, comme vous l’avez deviné sans doute, appartient en effet à cette catégorie de Don Juan qui craint tellement de perdre sa virilité, qu’il doit sans cesse se faire administrer la preuve du contraire pour échapper ainsi à l’angoisse.

L’analyse de Jean a droit à notre attention, principalement à deux titres :

1/ Jean vivait son Œdipe avec une grande intensité, aussi bien dans la vie que dans l’analyse. Il se souvient avoir « séduit » ses sœurs légèrement plus âgées que lui, vers l’âge de deux ou trois ans, en inventant avec elles les jeux sexuels les plus variés. Fils unique, il couchait près de sa mère et nonobstant les interdictions paternelles, il ne se lassait pas de jouer avec ses seins. Il vouait une haine farouche à son père, haine qu’il partageait d’ailleurs avec ses trois sœurs et sa mère. Le père fut déclaré fou par ses enfants, « une bête nuisible et qu’on devait émasculer » selon la décision de la petite assemblée que Jean « présidait » en sa qualité de mâle. Dès l’adolescence, il devint le chef de la famille et prit ses responsabilités du vivant de son père, lequel mourut subitement quelques années plus tard. Jean devint un homme décidé, maître de lui, capable d’initiative, prenant ses responsabilités, s’imposant à ceux qu’il a à diriger. Il s’efface cependant au dernier moment, se cantonnant volontiers dans le rôle de l’éminence grise, qu’il arrive – paradoxalement – à souligner. Des circonstances politiques particulières (Jean est originaire d’un pays balkanique) lui permirent de faire preuve de grandes qualités physiques et morales en se tirant des situations périlleuses avec habileté et courage, également avec abnégation, assumant volontiers le rôle paternel de défenseur et protecteur des droits des faibles. Deux fois veuf, il vit actuellement avec son fils de cinq ans, dans la région parisienne où il participe à la direction d’une entreprise commerciale. Il élève son fils avec un mélange d’autorité et d’amour, formule dont l’efficacité est manifeste. Cependant, avec les femmes, Jean fut toujours anxieux, quelquefois défaillant, sauf dans le cas où il fut immédiatement mis à l’aise par la manifestation indubitable de la part de sa partenaire d’un attachement profond, absolu et surtout désintéressé.

Nous voyons que dans l’ensemble le comportement de Jean, encore que présentant des failles, témoigne cependant d’une certaine maturité œdipienne, mais qu’il accentue et souligne. Son attitude a, d’ailleurs, quelque chose de figé, comme s’il se surveillait constamment. On pourrait dire, en somme, qu’il vit un faux Œdipe comme pour se défendre contre le vrai. Mais il y a autre chose.

2/ Jean cherche à atteindre dans sa vie un idéal moral et surtout esthétique et son Moi idéal est plus hédonique que son surmoi n’est sévère. Il est aussi fier de cet idéal que de ses succès, ses performances, son style de vie et de son extérieur qu’il soigne avec un goût très sûr. Jean est très narcissique et c’est le nœud même de son problème. Jean fut le « petit dernier » d’un père fort brutal et puissant. Il fut le benjamin qu’on gâtait mais auquel ses trois sœurs n’entendaient tout de même pas sacrifier leur droit d’aînesse. Jean vécut enragé d’être le petit et n’eut qu’un seul désir : grandir. Non pas pour prendre la place du père, c’était pour ainsi dire chose faite. Sa mère haïssait le père, entretenant avec son fils adoré une relation quasi incestueuse. Elle le gardait dans son lit, l’embrassait frénétiquement, s’exhibait devant lui et se faisait aider par lui dans sa toilette intime. Le garçon, étant sûr de l’amour de sa mère, a pu tenir tête à son père. Celui-ci le fustigeait souvent avec violence, mais n’obtint jamais de lui qu’il demandât pardon. Adulte, les situations œdipiennes l’attiraient spécialement et dans les relations de ce genre il se montrait parfaitement puissant, si certaines conditions satisfaisantes pour son narcissisme se trouvaient réalisées. Dans l’analyse, il sortit relativement vite ses fantasmes œdipiens ayant pour objet le coït avec sa mère ou ses sœurs. Ces mêmes fantasmes accompagnaient le coït et la masturbation, alors que ses rêves sexuels étaient extrêmement rares et, de plus, se dissolvaient régulièrement aussitôt que l’excitation atteignait un certain degré, assez minime d’ailleurs. Il avait donc un comportement paradoxal. En effet, habituellement, les rêves permettent des satisfactions qui, à l’état vigile, ne peuvent pas passer le seuil de l’interdiction, alors que chez lui c’était le contraire. Il était manifeste que les difficultés de Jean ne provenaient pas directement de l’Œdipe, mais de quelque chose de plus profond et plus refoulé occupant les couches de son inconscient, lesquelles sont habituellement réservées à l’Œdipe, si l’on peut dire. De plus, le matériel analytique témoignait d’un degré très satisfaisant de la maturité de ses « instincts partiels » prégénitaux.

Nous pouvons nous poser deux questions :

1/ Si l’Œdipe se trouvait dépassé, pourquoi le vivait-il toujours et surtout avec une telle intensité ?

2/ Qu’est-ce qui se trouvait à l’origine de ses troubles ?

Comme nous l’avons vu, Jean était narcissique. Il craignait, comme bien d’autres de ses congénères, non pas l’impuissance en soi, qu’une certaine composante homosexuelle et la haine inconsciente de la femme pouvaient même lui faire désirer, mais le fiasco, la blessure narcissique « de quoi aurai-je l’air ? » (Les médecins qui disent à ceux qui viennent les consulter pour impuissance : « Vous avez peur d’être impuissant, c’est pourquoi vous l’êtes » n’ont pas tout à fait » tort.)

Nous venons de parler de composante homosexuelle et haine des femmes. Jean, comme nous l’avons vu, a été « séduit » par sa mère ; frustré par l’objet, serait-il devenu narcissique pour le remplacer, comme c’est le cas – classiquement – chez une certaine catégorie d’homosexuels ? Jean n’était pas plus homosexuel, ni sa relation avec sa mère n’était plus ambivalente, que ce qui se voit chez n’importe quel névrosé moyen. La composante homosexuelle, absolument latente d’ailleurs, ainsi que son conflit maternel, provenaient de son narcissisme, lequel préexistait à ceux-ci et avait une autre origine ; le matériel analytique fourni par Jean a montré clairement que sa blessure narcissique avait pour cause son incapacité orgastique infantile. Une précocité sexuelle, favorisée par l’atmosphère surchauffée d’un milieu presque exclusivement féminin, où le père faisait figure d’intrus par rapport à tous les autres membres de la famille, ainsi que par une promiscuité totale, s’était heurtée non pas aux barrières de l’inceste, mais à l’insuffisance organique de pouvoir le réaliser. Le problème de Jean n’était pas « puis-je le faire ou non ? » (facteur extérieur), ni « y ai-je droit ou non ? » (facteur extérieur intériorisé), mais « en suis-je capable ou non ? » (facteur énergétique). Comme la réponse était négative, ce qui en résultait était une blessure narcissique63.

C’était cette blessure narcissique, que le Moi de Jean devait juger insupportable, qui a subi tout le poids du refoulement et c’est pour maintenir ce refoulement qu’il accentuait et mettait en avant la situation œdipienne. C’était comme s’il s’était dit : « Je suis puissant, le seul obstacle qui m’empêche de me satisfaire est mon père, donc un obstacle extérieur ; je n’y suis pour rien, c’est une force majeure, mais mon intégrité narcissique se trouve ainsi sauvegardée. » Adulte, la question n’aurait plus dû se poser, mais son inconscient avait conservé le souvenir de ce traumatisme narcissique, probablement très précoce, et il s’en défendait en le refoulant et en revivant son conflit œdipien sur un mode intellectuel.

(L’Œdipe comme défense intellectuelle contre la blessure narcissique nous fait penser à Kafka qui a écrit à son père (Lettre au père) une lettre franche et directe exprimant sa révolte résignée sur un mode aussi intellectuel que voyant ; le vrai problème de Kafka cependant, contre lequel il a vainement mobilisé cette défense, est – comme le montre l’analyse même superficielle de son œuvre – son impuissance fondamentale débordant le sexuel (La Métamorphose) et définissant, pour ainsi dire, la condition humaine (Le Procès, Le Château, etc.). L’idée – dans ces conditions – de l’utilisation du complexe d’Œdipe comme défense s’impose.)

Voici un cas similaire de phobie non moins instructif. Achille est un homme athlétique de belle carrure ; après un début prometteur dans les affaires immobilères, il finit par subir une série de pertes qu’il attribua à la malchance, se trouvant ainsi au moment de l’analyse au bord de la faillite. Sa phobie l’empêchait d’aller seul en voiture ou d’être dans un compartiment de chemin de fer clos. On pourrait donc parler d’une combinaison d’agora – et de claustrophobie. Ce symptôme l’étonnait d’autant plus qu’il était, par ailleurs, téméraire et casse-cou : un héros de la Résistance ayant à son actif des actions d’éclat d’une bravoure extraordinaire.

Ce qui frappe encore dans son cas, c’est le mode franc, cavalier sur lequel il a abordé l’Œdipe aussi bien dans la vie que dans l’analyse. Enfant, puis adolescent, il était toujours en opposition ouverte avec son père, ainsi qu’avec tout ce qui est autorité. Le matériel transférentiel apporté au bout de quelques mois d’analyse est franchement agressif, méprisant et péjoratif à mon égard, sans cependant aucune tonalité paranoïde projective. Dans la vie, Achille est un excellent père de famille et ses enfants ont d’excellentes relations avec lui.

Son père, décédé quand il avait vingt et un ans, était un homme imposant, distant et sévère. Ils étaient « à couteaux tirés ». Fils unique et gâté par sa mère, il réussit à l’âge de 14 ans à dévier ses émois œdipiens vers sa sœur, de trois ans son aînée, en la déflorant incontinent.

Les deux mariages d’Achille sont calqués exactement sur ses relations avec sa sœur et sa mère : jeune, il fit la cour à une jeune fille, Élise, mais avant qu’il se décidât à lui demander sa main, elle se maria avec un autre homme d’un certain âge, qui la convoitait depuis toujours et que nous nommerons Henri. C’était un ami du père d’Achille, considéré comme une sorte d’oncle. Achille épousa par la suite une autre fille plus jeune, Charlotte. Leur union ne fut pas heureuse et ils divorcèrent. Il se trouva que le mariage d’Élise avait eu le même destin et Achille l’épousa en secondes noces, l’enlevant ainsi à Henri (substitut paternel), ce dernier récupérant Charlotte. Cette fois-ci, Achille se rendit compte qu’il avait enfin réalisé son vieux rêve, et que son premier mariage (avec un substitut de sa sœur) était un pis-aller, insatisfaisant depuis toujours.

Le narcissisme d’Achille se présente quelque peu différemment de celui de Jean. Achille a toujours tiré de grandes satisfactions narcissiques de son habileté manuelle, voire de ses talents (il fait de la peinture) et de sa force. Il est un sportif accompli et s’est distingué dans tous les domaines où il se plut à s’essayer. Sa grande passion est cependant le bateau à voiles. Tous ses loisirs y sont consacrés, tout y est subordonné, on peut dire en un mot qu’il a investi cette occupation d’une grande charge libidinale. De plus, cet investissement est nettement narcissique vu que – comme ses rêves et tout le matériel analytique le montrent – il se confond avec son bateau, lequel lui permet ainsi de puiser en soi-même plaisir parfait et toute-puissance. Il s’agit de l’investissement narcissique de son pénis représenté symboliquement par son bateau.

En ce qui concerne sa phobie, elle a une caractéristique essentielle qui montre que la crainte qu’il éprouve est celle de la blessure narcissique comme dans le cas de Jean. Si Achille a peur de voyager en chemin de fer, c’est parce qu’il ne pourrait pas quitter le train au moment – ici la rationalisation intervient – « où par exemple un accident se produirait ». C’est ce que disent classiquement les claustrophobes. Mais sa crainte de traverser un pont est déjà plus compliquée. Cette peur commence au moment où il s’engage sur le pont et augmente d’intensité jusqu’à devenir paroxystique au milieu du pont. Le point équidistant du point de départ et d’arrivée correspond au moment de la plus grande angoisse. De même si son bateau s’éloigne d’un port, il est pris d’angoisse jusqu’au point où il se trouvera à égale distance entre son port et le port suivant, l’angoisse diminuant par la suite. L’analyse a montré que cette courbe : accroissement de la tension, point culminant angoissant et chute progressive, correspondait exactement à la tension sexuelle après déplacement du schéma énergétique de l’acte sexuel sur un acte moteur64.

Quant à l’angoisse, elle n’est pas fonction du rapport sexuel en tant que tel, mais de la tension douloureuse que l’enfant a dû éprouver, au moment où son excitation sexuelle augmentait jusqu’à un degré extrême sans pouvoir aboutir à la détente désirée, c’est-à-dire à la satisfaction sexuelle. L’avantage de la substitution de l’acte sexuel à l’acte moteur réside dans le fait que ce dernier se prête à l’abréaction de toute la courbe de l’excitation, vu que le point culminant, théoriquement, n’a aucune durée et est suivi par le mouvement de décroissance. Ce qui explique entre parenthèses pourquoi notre phobique passe les ponts tout de même – quant au cabotage, non seulement il le recherche mais en tire un très grand plaisir, ce qui est très compréhensible puisqu’il s’agit d’une substitution. Ce traumatisme précis que le malade revit dans sa crise d’angoisse semble avoir été ressenti par lui avec une telle intensité, provoquant une telle détresse qu’il a préféré le déplacer d’abord et le masquer ensuite par le trauma œdipien beaucoup plus facile à supporter pour des raisons que nous avons précisées à propos du cas de Jean.

Si notre choix est tombé sur deux cas de phobie, c’est parce que le mécanisme que nous voulions mettre en évidence semble dans ces cas particulièrement clair ; nous ne devrions pas non plus nous arrêter au fait qu’il s’agisse d’hommes dans les deux cas. Sans revêtir la même forme, car les femmes n’ont pas le même « fiasco » à craindre, la même blessure narcissique est encore bien plus profonde et plus refoulée chez elles, alors que son camouflage par l’Œdipe se trouve moins aisé pour des raisons que nous verrons plus loin. Mme Lampl de Groot65 a parlé de la blessure narcissique à propos de masochisme féminin. Il nous semble que les répercussions de la blessure narcissique sur l’évolution du psychisme féminin sont infiniment plus importantes et dominent celui-ci pour ainsi dire ; il suffit de penser à l’envie du pénis et au complexe de castration.

Nous avons vu au sujet de Jean combien l’amour désintéressé de sa partenaire avait de l’importance pour lui ; ne voyons-nous pas les mêmes scrupules narcissiques extrêmement répandus chez les femmes qui tremblent toujours de ne pas être aimées pour elles-mêmes ?

Quant à l’Œdipe utilisé comme défense narcissique, les femmes ne peuvent pas se servir de ce mécanisme avec la même facilité que les hommes66, ce qui les aiguillera davantage vers le masochisme67, d’autant plus qu’elles supportent beaucoup plus difficilement la culpabilité de castration du père que les hommes, ceux-ci aboutissant à la possession réelle de la virilité paternelle mais pas elles. Elles investiront par contre leur corps entier et ce qui leur tient lieu de pénis (Fenichel) et chercheront à rétablir, en outre, leur narcissisme par des « apports narcissiques » leur venant du dehors, ou par d’autres moyens encore sur lesquels nous ne pouvons pas nous étendre ici. Cette position explique que la femme veuille avant tout être aimée et que son amour soit toujours fortement teinté de narcissisme.

Nous avons vu que le narcissisme était toujours intimement mêlé aux autres composantes génitales ou prégénitales et que la frustration, quel que soit le mode sur lequel il se manifeste, est toujours marquée au coin d’une nuance narcissique. Ainsi l’œdipien dit dans le fond : « Pourquoi lui et pas moi ? » Derrière la frustration orale, on entend le reproche amer : « Me faire ça à moi ! ». Quant à la composante anale, indispensable par définition à la réalisation, la frustration sur ce mode se traduit, bien entendu, par les réactions les plus violentes, libérant ainsi une force explosive extraordinaire procurant au sujet des satisfactions narcissiques en proportion. L’agressivité, le sadisme, l’orgueil, l’exhibitionnisme, l’homosexualité, les plaisirs excrémentiels se trouvent réunis dans ce bouquet que le narcissique anal voudrait tant « enfoncer au milieu du globe terrestre afin de faire sauter le tout ». Quelquefois il y réussit presque.

4. Le trauma narcissique

Avec une belle plaie je suis venu au monde ; voilà tout mon bagage.

F. Kafka,

Le médecin de campagne.

Nous venons de voir que la blessure narcissique – intolérable pour le moi – mobilise des mécanismes de défense, usant du camouflage œdipien par exemple. Dans la conception freudienne, le narcissisme ne représente pas seulement l’amour du sujet pour lui-même, mais aussi le sentiment de toute-puissance68. L’enfant vit, au début de sa vie, dans l’illusion de sa toute-puissance narcissique, illusion qui se trouve confirmée par les circonstances de vie du nourrisson, lesquelles reproduisent, grâce aux personnes préposées à ses soins, dans la mesure du possible, les conditions de sa vie prénatale ; l’enfant prolonge cette position par le sentiment de satisfaction hallucinatoire de ses besoins, comme nous le savons, au moins pendant un certain temps. Ferenczi69 a construit toute une psychopathologie sur les modalités différentes dont l’enfant se voit obligé d’user pour maintenir son illusion de toute-puissance.

Tôt ou tard, l’enfant se heurtera cependant à la « réalité rugueuse à étreindre », ce qui signifiera l’écroulement de cette illusion. Il réagira par un mouvement double à cette menace pour son narcissisme : il aura recours d’une part au refoulement, d’autre part (Freud) il cherchera à récupérer cette toute-puissance en l’attribuant à ses parents70, avant tout à son père, et par ce biais, il y participera comme s’il la possédait lui-même. Ensuite il effectuera la même projection sur des imagos parentales idéalisées, voire divinisées (sur un mode toujours ambivalent d’ailleurs), avec toute la charge libidinale narcissique que cela comporte. La blessure narcissique continuera cependant à saigner à l’abri du refoulement et engendrera des réactions de défense variées. Jeanne Lampl de Groot71 parle de la blessure narcissique que produit la sensation d’être impuissant (« powerless ») et souligne l’aspect libidinal de ce désir de toute-puissance en l’opposant à la « volonté de puissance », conception d’Adler à laquelle manque cette composante narcissique typique.

Jekels et Bergler72 considèrent la masturbation de l’enfant comme la réponse de celui-ci au sevrage, ce qui, pour ces auteurs, constitue une preuve de la tendance qu’a le moi infantile à désavouer l’objet, à n’accepter la relation d’objet qu’avec hésitation pour réinstaller (à la place de celle-ci) la position perdue de la toute-puissance narcissique.

Silverberg pense que « le névrosé éprouve une difficulté croissante à contrôler les forces extérieures et ignore les moyens qui le lui permettraient ; il acquerra ainsi la conviction inconsciente que la faute en est à lui et qu’il est, par conséquent, inférieur aux autres (« an underling »). Ce même auteur considère le transfert comme « une manifestation permanente de la rébellion de l’homme contre la réalité et de sa persistance obstinée dans l’immaturité ; l’évolution normale force l’homme à passer de la toute-puissance infantile à la relation d’objet, alors que dans le transfert il annule ce passage et cherche à le refaire dans le sens opposé ». Il s’agit donc d’une tentative de retrouver dans l’analyse la toute-puissance infantile et réparer ainsi une situation traumatique fondamentale (blessure narcissique).

Que le sujet cherche dans l’analyse la récupération de sa toute-puissance narcissique est prouvé par l’étude que Nunberg73 a faite sur le désir de guérir74, étude centrée sur la recherche du contenu inconscient du désir qui a amené les malades en analyse. Il a découvert qu’en analysant ce désir on aboutit toujours à un désir narcissique sous une forme ou une autre. Il a trouvé ainsi que celui qui venait par exemple en traitement pour se débarrasser de ses sensations de faiblesse, d’angoisse et de ses symptômes hypocondriaques, cherchait – à un niveau plus profond – « à récupérer le sentiment magique de toute-puissance avec reviviscence de la phase de l’évolution à laquelle l’enfant ressent une impulsion puissante à “s’activer” et une mégalomanie délirante ». (Régression narcissique.) Ce désir narcissique peut aller nettement à l’encontre du « désir de guérir » quand il s’agit d’un désir infantile de satisfactions nettement régressives, dont Nunberg donne quelques exemples des plus éloquents. Une jeune fille de ses malades venait en analyse convaincue « qu’une fois la cure finie elle saura tout, pourra aisément résoudre tous les problèmes, fabriquer n’importe quoi de n’importe quoi, ne plus jamais devoir subir la volonté des autres, etc. ».

Il est généralement admis que les femmes cherchent dans l’analyse un pénis – comme les hommes d’ailleurs aussi –, le pénis symbolisant, entre autres, précisément cette toute-puissance narcissique. D’une façon générale, on cherche dans l’analyse à combler le fossé qui existe entre son désir narcissique et la réalité. Le malade attend tout de l’analyse. Melitta Schmideberg75 parle de « ce type de malade pour qui l’analyse est devenue une nouvelle religion, pour ainsi dire. Quelle que soit la raison qui l’avait amené en analyse, il ne se déclarera jamais satisfait par la liquidation ou amélioration de ses symptômes ni d’aucun résultat thérapeutique tangible. Il pense qu’une fois “complètement analysé’’ il n’éprouvera plus aucune difficulté dans la vie ni aucune déception, il ne connaîtra ni l’angoisse ni le remords. Il est sûr, en outre, qu’il témoignera de remarquables facultés artistiques et intellectuelles, peut-être se révélera-t-il un génie. De plus, il vivra dans la béatitude, parfaitement bien équilibré, libre comme un surhomme sans le moindre symptôme névrotique, défaut de caractère ou mauvaise habitude ».

Parmi les auteurs français, c’est Marc Schlumberger76 qui parle de « transfert narcissique » ; « les patients ne deviennent pas seulement des prosélytes fougueux, mais ils subissent quelque chose qui ressemble à une expérience mystique. La psychanalyse est leur foi : elle a pris la place de leur Moi Idéal et les conduit tout entiers… »

L’expérience nous a appris que vis-à-vis de certains malades77 nous devons nous départir dans certaines circonstances de notre attitude de neutralité absolue en leur faisant ainsi un don en quelque sorte, don dont ils ont besoin. Ce don doit, en outre, être accordé à l’analysé d’une façon spontanée, c’est-à-dire sans qu’ils le réclament et à un moment où ils ne s’y attendent pas. Car, en général, les malades cherchent à les provoquer (en posant des questions, en insistant pour avoir des interprétations par exemple) et dans ces cas, en principe, nous ne devons pas les satisfaire, sauf dans certaines situations particulièrement angoissantes pour le patient, et encore. Ces gratifications spontanées ont une très grande valeur dynamique et jouent un rôle très important dans cette première période de l’analyse se déroulant sous le signe du narcissisme, mais si elles répondent à une demande formulée par l’analysé, elles auront l’effet opposé (nous laissons de côté, bien entendu, cet effet calmant, très provisoire d’ailleurs, aboutissant finalement à l’aggravation de l’angoisse de l’analysé, de même que l’angoisse contre-transférentielle de l’analyste débutant qui vit avec culpabilité son propre silence comme une frustration infligée au malade).

Dans la vie, nous rencontrons également certains sujets qui veulent être satisfaits sans avoir à formuler leurs désirs. S’ils sont obligés de le faire (le plus souvent ils n’y arrivent d’ailleurs pas), ces individus se sentent blessés par le fait même de ne pas avoir été devinés, la frustration touchant avant tout leur narcissisme. Quant à la satisfaction, ils ne l’acceptent – s’ils ne la refusent pas carrément – qu’en maugréant, se faisant prier, provoquant ainsi une réparation de la blessure narcissique qui leur a été infligée et faisant sentir de toute façon à leur partenaire qu’ils sont loin de se considérer satisfaits.

Nous qualifions d’habitude ces sujets de régressés oraux, surtout pour des raisons négatives. Or, la situation « enfant auprès de sa mère » est loin de répondre à notre description. Cette situation – comme Mélanie Klein (Die Psychoanalyse des Kindes) l’a montré – est régulièrement traumatisante, même si elle est vécue dans des conditions optima. L’enfant manifeste toujours son « état de besoin », réclame la satisfaction et quand il ne le réclame pas, il n’y a pas lieu – me semble-t-il – de le satisfaire. C’est même cette traumatisation constante qui – sans dépasser certaines limites dans les deux sens, bien entendu – lui est nécessaire, voire indispensable dans l’intérêt de sa maturation pulsionnelle. Or, ce que nos sujets recherchent par cette « gratification spontanée », c’est une satisfaction aconflictuelle sur un mode passif, donnée d’une façon immédiate et totale au moment où le désir n’en a pas été exprimé ni mêmele plus souventressenti nettement comme tel. Cette forme de satisfaction78 correspond à la reviviscence de la toute-puissance narcissique, à la régression narcissique profonde. Elle est calquée sur celle du fœtus qui, sauf accident pathologique, entretient une satisfaction automatique des besoins avant que ceux-ci se manifestent comme tels. On peut en déduire qu’il s’agit effectivement d’une tentative de pérenniser ce mode de gratification, laquelle – comme nous venons de voir – diffère nettement, quant à ses caractéristiques essentielles, de la satisfaction orale.

« L’analyse, disait Freud, doit se dérouler sous le signe de la frustration ». Qu’appelons-nous frustration dans l’analyse ? Celle qui est inhérente à la situation analytique même, vu que l’analyse est une frustration pulsionnelle dans le sens de la relation d’objet, au moins objectivement et du point de vue de l’observateur. Car le sujet lui-même, malgré ses velléités dans ce sens, n’est pas capable d’une relation d’objet pleine, énergétiquement satisfaisante, et c’est pourquoi il est en traitement. C’est la cure qui lui apprendra, petit à petit, à réagir à la frustration d’une façon adéquate et à devenir capable de cette relation d’objet arrivée à maturité.

Si nous admettons la régression narcissique comme source énergétique de la situation analytique, pourquoi l’analyste doit-il respecter la règle de neutralité ou – si la situation l’exige – s’en départir et faire un don à l’analysé sur le mode régressif que nous venons de préciser ? C’est parce que l’analyste répondant à la demande formulée par le patient aurait quitté – soit dans un sens, soit dans l’autre – le plan de la relation narcissique et serait entré dans la dimension de la relation d’objet, celle précisément que le malade, tout en la réclamant, est incapable d’assumer. Donc, au lieu de le gratifier, l’analyste l’aura frustré, mais dans un sens qui va à l’encontre de la cure. Si, par contre, l’analyste refuse ou interdit formellement quelque chose à l’analysé, il prend l’initiative d’une relation objectale avec lui, entrant ainsi dans le jeu de ce dernier. Il le frustre tout en le gratifiant. La régression narcissique doit être maintenue, en effet, uniquement pour être dépassée par le malade afin qu’il puisse y puiser l’énergie nécessaire pour établir une relation d’objet. Cet élan doit cependant être alimenté par les ressources du malade lui-même, l’analyste ne devant pas être dupe de l’idée qu’il pourrait, lui, fournir cette énergie au malade. Cette intégration se fait petit à petit. Si l’analyste intervient pour accélérer le processus, il le ralentit en fait ; une fixation sadomasochique s’installe avec la promesse certaine d’une névrose de transfert particulièrement laborieuse et pénible, sans parler de la perspective d’une analyse très difficile à finir, voire interminable.

Le silence de l’analyste, aussi désagréable qu’il soit apparemment pour l’analysé, n’est dans le fond – sauf quelques cas exceptionnels et qui sont d’ailleurs des cas limites – jamais traumatisant. L’analyste – en se taisant – reste en effet sur le terrain narcissique aconflictuel par définition. Les interventions anagogiques, constructives en principe et en apparence, peuvent se révéler parfaitement intempestives dans tous les sens du terme. Quant aux refus ou interdictions proprement dits ou ressentis comme tels par le patient, ce qui revient au même, non seulement ils précipiteront l’analysé dans un conflit réel avec l’analyste, conflit qui sera donc inanalysable, mais auront pour lui la valeur d’une castration avec toutes les conséquences que cela comporte du point de vue thérapeutique.

Toute véritable frustration chassera donc le couple analytique du paradis narcissique, sauf celle que le malade s’inflige lui-même pour y revenir, quand, par exemple, la future relation d’objet culpabilisée jette son ombre déjà sur le début de l’analyse, comme anticipant sur l’avenir. Rogner quelques minutes sur la durée conventionnelle de la séance, par exemple, peut constituer une frustration sérieuse et nous avons pu observer une véritable crise d’angoisse, conséquence d’une annonce à trop bref délai d’un départ en vacances de l’analyste.

La frustration ressentie comme telle dans l’analyse est celle qui frappe la position narcissique du malade vécue comme telle par rapport à l’analyste et uniquement celle-là ; comme nous venons de le voir, l’interférence entre le désir narcissique du malade et l’attitude réelle de l’analyste fera dévier l’analyse, en donnant à celle-ci un relief qui est celui de la relation d’objet, relation dont le caractère et le contenu peuvent être infiniment éloignés du niveau qui est celui de la relation analytique actuelle.

Ainsi, par exemple, si l’analysé exprime le désir narcissique typique d’être aimé par l’analyste sur le mode hétéro – ou homosexuel, il n’y a aucun inconvénient à ce que ce désir soit analysé, au contraire. Mais que l’analyste signifie au malade qu’il lui est impossible de lui accorder cette satisfaction, il aura transposé la situation au plan réel avec l’interdiction concomitante de cette satisfaction. Comme ce désir représente – au moment où le mode sur lequel il fut exprimé – le but narcissique même, que l’analysé poursuit dans l’analyse, les conséquences de cette interdiction pourront avoir des conséquences quasi irréparables.

Ceci dit, une attitude exagérément neutre, rigide et figée dès le début de l’analyse peut également comporter des aléas, car elle constitue une frustration narcissique réelle dont l’analyse tout entière pourrait porter les traces. Quant à une exubérance narcissique de l’analyste, celle-ci pourrait être aussi gênante, sinon davantage, car l’analysé accepte encore plus facilement une relation d’objet masochique, qu’une séduction. Entre la « neutralité absolue » de l’analyste et la « gratification spontanée » occasionnelle, un véritable problème de « dosage » se pose, auquel on voudrait donner une base scientifique véritable, sans renoncer pour cela au « flair » et à l’intuition qui restent, bien entendu, indispensables.

5. L’« apport narcissique »

Il est nécessaire de se rendre compte que dans une analyse nous donnons au malade, chaque interprétation (indépendamment de son contenu et de son caractère, juste ou erroné) étant avant tout un don. Le malade le montre bien, puisque – toujours sans tenir compte de son contenu – il s’en montre friand et le réclame. C’est un point très important et nous savons bien qu’à une certaine phase de l’analyse et dans certaines situations analytiques, nous devons nous cantonner dans le silence et renoncer à donner des interprétations, fussent-elles les plus évidentes et les plus démonstratives. Quelle est la signification de ce don et de ce refus ? Que sont-ils dans le fond ? Quand donne-t-on ou refuse-t-on et dans quelles proportions ? Il faut noter encore que l’analyste ne donne jamais de lui-même, sa personne n’est jamais impliquée dans cet acte qui ne devient jamais un échange véritable. Il jouera toujours son jeu et non celui du sujet. Même quand l’analyste est amené à parler de lui, il ne le fait que par rapport au matériel apporté par le malade dans le cadre de la situation analytique. Il reste ainsi une véritable abstraction.

Nous avons vu que le fœtus vit dans cet état de régression narcissique de satisfaction spontanée, qui est préambivalent par définition parce que aconflictuel. Après la naissance, l’enfant est maintenu, les circonstances extérieures et la satisfaction hallucinatoire aidant, dans une position à peu près analogue. Cette position est interrompue (brusquement ou non) par l’échec de son narcissisme, traumatisme mal toléré. Seul le refoulement lui permet de surmonter, encore qu’incomplètement, cette blessure narcissique. Que fait-on pour lui faciliter le passage de ce cap difficile ? Alors qu’auparavant il ne faisait qu’un avec sa source de satisfaction, se donnant ainsi du plaisir à lui-même (le mot béatitude conviendrait davantage), son entourage l’aide à reconstituer cette unité narcissique en l’aimant, c’est-à-dire qu’il est remplacé en tant que reflet narcissique de lui-même par une satisfaction narcissique venant maintenant de l’extérieur. Il s’agira donc d’un « apport narcissique ». L’enfant s’engagera en même temps dans un processus qui lui permettra, en plus, de s’adapter à sa nouvelle condition (vu que de contenu il est devenu contenant) et de réorganiser son économie pulsionnelle sur une autre base, celle de la maîtrise objectale.

Il est hors de propos de reprendre ici la question de la relation d’objet d’une façon exhaustive ; cette question est très discutée et le débat se trouve – à notre sens – obscurci par l’erreur qu’on commet en voulant superposer les plans analytiques et biologiques. Or, ces deux plans sont différents dans leur essence et comme appartenant à deux dimensions différentes. On discute, par exemple, le moment où l’enfant devient capable d’établir des relations objectales. Ce moment, certes, dépend avant tout d’un processus de maturation neuro-biologique, mais seulement dans le cas (idéal) où le processus parallèle infiniment plus compliqué et délicat, celui de la maturation affective, se serait déroulé sans complication aucune. Or, ceux qui viennent nous voir sont par définition ceux qui, d’une part, n’ont pas pu échapper à ces complications, et d’autre part – étant adultes – ont depuis longtemps achevé (sauf certains cas à cheval sur les deux systèmes) leur maturation neuro-biologique proprement dite.

Ce que nous tenons à souligner, c’est l’importance de la régression narcissique, régression correspondant dans la vie de l’enfant au stade qui apparaît précisément comme phase vicariante entre la perte du narcissisme prénatal et l’acquisition réelle de ce qui devra suppléer à cette perte, à savoir la maîtrise objectale. Ce stade figure formellement entre l’auto-érotisme et les stades prégénitaux ; en fait, il les dépasse puisqu’il prend son origine dans la vie prénatale79 et dure – comme Freud l’avait bien montré – toute la vie80.

Le névrosé est celui dont le développement affectif ne s’est pas déroulé d’une façon satisfaisante et qui recommence cette évolution devant nous sur le divan analytique81. Nous avons déjà vu qu’il commence d’abord par faire une régression narcissique82, mais que, petit à petit, il se met à manifester des velléités d’en sortir partiellement et d’amorcer une nouvelle relation avec l’analyste, la relation objectale. Vouloir réaliser cette tendance au détriment de la première signifie pour lui une frustration qu’il supporte difficilement, d’autant plus que l’établissement de la relation nouvelle le mettra aux prises avec des difficultés, auxquelles – cette fois-ci – il ne pourra plus échapper. Cet abandon de la régression est, d’une part, inscrit dans la situation analytique (répétition du processus de la croissance mentale), d’autre part, rendu plus difficile par cette frustration pulsionnelle permanente qu’est la cure analytique. C’est la même situation traumatisante que celle que nous venons de décrire chez l’enfant et ce que l’analyste donne au malade, c’est le même « apport narcissique » du dehors qui aide à l’analysé à la supporter.

L’apport narcissique consistera non seulement en interprétations et neutralité bienveillante, mais en la création et au maintien d’une atmosphère spécialement satisfaisante (unité narcissique à deux) – intérêt et attention exclusifs et à toute épreuve, avec possibilité de fantasmatisation illimitée ; sans parler de la liberté absolue dont jouit l’analysé dans la cure et de son impunité, cette liberté potentielle et fantasmatique étant l’unique forme de liberté qui puisse convenir au narcissique. Cet apport narcissique venant du dehors correspond au caractère impersonnel du don en question, don qui ne vient pas de l’objet, mais va vers le sujet, comme venant de lui-même, exactement comme jadis. L’analyste est l’ombre invisible du sujet, celui-ci existant seul à ce moment, l’analyste n’étant qu’une ébauche impersonnelle, un fantasme83. L’histoire de la relation d’objet qui va cependant s’amorcer est l’histoire même de la cure, mais la source énergétique du processus sera la régression narcissique, toujours présente dans l’analyse, d’une façon ou d’une autre.

Nous nous trouvons ainsi en possession des données essentielles qui pourraient nous permettre de composer la courbe du comportement du thérapeute, au moins en ce qui concerne la frustration et la gratification ; comme abscisses et ordonnées de cette courbe figureraient, d’une part, l’équilibre narcissique, toujours relatif bien entendu, puisqu’il s’agit d’un névrosé et, d’autre part, le degré de la relation d’objet, vue sous l’angle de l’évolution prégénitale, ces deux facteurs étant complémentaires et de direction opposée84.

Le désir de cette gratification narcissique peut être terriblement urgent, intense, et par définition inanalysable, c’est-à-dire qu’aucune interprétation historique transférentielle ne peut en tenir lieu. En en frustrant le malade, on peut favoriser une réactivation de la composante létale narcissique qui, dans les cas extrêmes, peut littéralement emporter le malade par maladie intercurrente, accident, suicide, etc., à moins que l’analyste ne se rende compte de l’urgence à y remédier, ce qui est d’autant plus facile qu’en général un geste minime y suffira. On peut établir un parallèle entre cette situation et celle des nourrissons élevés sans amour, c’est-à-dire sans apport narcissique, et qui en meurent. C’est un véritable hospitalisme analytique, pour employer le terme de R. Spitz85.

6. L’« union narcissique »

Si nous avons insisté sur l’origine de l’apport narcissique, c’était pour bien souligner qu’il s’agissait d’une relation spécifique ou plutôt qu’il n’y avait pas de relation du tout ; au début, le Moi s’agrandit en effet automatiquement, ne connaissant pas de limite entre lui-même et le monde ambiant, les deux ne faisant qu’un86. Le monde est en lui, mais il est également le monde, celui-ci le reflétant sur un mode narcissique. L’enfant à cette phase de son évolution n’est pas le centre de l’univers, il est cet univers même. L’inclusion en lui de ce qui n’est pas lui n’est donc qu’un temps théorique à ce stade. Il s’agit d’une véritable confusion sujet-objet : l’« union narcissique ». Bouvé87, au sujet du lien entre analyste et analysé, parle d’« union consubstantielle », terme qui souligne encore davantage la fusion des deux qui ne coexistent donc plus, l’objet ayant fondu complètement dans le sujet.

L’origine narcissique de la situation analytique est mise en avant par Bertram Lewin88 qui la compare nettement au rêve. Il considère l’association libre comme un substitut du sommeil par exemple. Il est certain que le sommeil et la situation analytique se ressemblent d’une certaine manière, mais ce qui les relie n’est certainement pas seulement la position couchée89. Les malades, en effet, non seulement s’endorment facilement en analyse, mais – et c’est là que se trouve l’aspect positif de ce rapprochement – ils racontent souvent qu’en demi-sommeil, en dehors des séances, ils reprennent pour ainsi dire l’analyse et font de véritables séances ; ils réalisent ainsi la séance « idéale », en combinant la régression narcissique avec l’absence de l’analyste (relation d’objet amorcée). Bien entendu, l’analyste existe tout de même sur un certain mode, mais sa « présence » se trouve tout de même gouvernée uniquement par la toute-puissance narcissique du patient, à l’abri de toute surprise. Le rêve nous rapproche, par ailleurs, de cette union narcissique fondamentale qui est celle du fœtus avec sa mère, rapprochement qui vient souvent sous la plume des auteurs qui se sont penchés sur cette question90.

Édith Jacobson91 écrit au sujet d’une de ses malades : « Ses fantasmes dans le transfert reflétaient l’idéalisation de son analyste et son union intime (closeness) avec celle-ci qui est devenue la part la plus valante d’elle-même92. »

Léon Grinberg93 décrit la tendance qu’avait un de ses malades à réaliser une unité avec lui sur la base d’une perspective d’omnipotence narcissique.

Pour Léo Stone94, il existe une forme extrême de la névrose de transfert où « le thérapeute se trouve confondu avec le soi du sujet, est comme son « self » à tous points de vue ». Cette fusion est purement narcissique : « Le thérapeute doit être omnipotent, omniscient, Dieu ; or le thérapeute et le patient sont en fait – alternativement – partie l’un de l’autre95. » Cette union constituera le point de départ de deux processus de maturation, celui de la maîtrise de l’objet extérieur au moi et celui de la relation d’objet narcissique96. Cette confusion sujet-objet, phénomène typiquement narcissique, ne devrait pas être confondue avec l’identification ; dans l’identification il y a en effet coexistence ; le sujet garde l’objet d’une façon permanente, comme modèle de cette identification ; l’objet, après un processus compliqué d’introjection et incorporation, ayant été intériorisé comme tel.

Certains analystes ont pesé sur la confusion narcissique sujet-objet pour l’utiliser comme levier dans certaines situations analytiques ; nous connaissons ainsi le « caractériel » de W. Reich97, qui a résisté à toutes les tentatives thérapeutiques jusqu’à ce que l’auteur ait pu le débloquer, simplement en l’imitant en tout ce qu’il faisait. La méthode semble actuellement généralisé dans le traitement de schizophrènes98.

L’« union narcissique » peut – bien entendu – être utilisée par le malade à des fins de résistance, dans un sens clinique plus précis que n’est la signification générale de la régression narcissique. Un malade aux prises avec son agressivité qu’il n’ose pas sortir, retardant ainsi son évolution objectale, fait le rêve suivant :

« Je suis couché sous une cloche à oxygène, reliée à vous ; nous formons une unité absolue. » Les associations puisées du domaine professionnel (le malade est infirmier) ainsi que le fait de s’être trompé à mes dépens en me payant me permirent de lui montrer toute l’agressivité que cachait son rêve99.

Comme au stade narcissique, tendre vers quelque chose, c’est l’être, l’union narcissique devient une source permanente d’expansion du Soi, avec toute la félicité que cela comporte (élation) ; comme l’analysé projette en même temps sa toute-puissance sur le médecin, l’inclusion de cette Imago dans son Soi lui donnera cette sensation d’accroissement de ses forces que nous connaissons bien. Cette sensation lui permettra de se libérer par exemple de certains liens masochiques dont il n’aura plus besoin. Son comportement social s’en ressentira d’une façon générale et nous en recueillerons de nombreux témoignages. L’effet de cette situation est d’autant plus net qu’il est obtenu sous un régime de frustration pulsionnelle, frustration qui semble favoriser en même temps la maturation narcissique se déroulant sur un plan plus profond, et le malade semble se rendre compte de l’existence de cette interdépendance. Cette situation changera graduellement jusqu’à ce que la maturation du Moi du sujet lui permette de s’essayer de plus en plus hardiment dans la dimension objectale.

On pourrait essayer de transposer l’essentiel de ce qui vient d’être dit dans la perspective kleinienne :

Ayant considéré la blessure narcissique comme origine de la névrose, nous pouvons dire que le conflit de l’enfant se joue entre sa toute-puissance narcissique et la réalité. Avant de se heurter au traumatisme que constitue l’écroulement de cette toute-puissance, l’enfant procède par inclusion narcissique dans son Soi et plus tard dans son Moi de la pulsion, ainsi que du support matériel de celle-ci, lequel n’existe pas encore en tant qu’objet. Cette expansion de son Moi lui procure une satisfaction narcissique idéale.

Une fois la blessure narcissique subie, l’enfant cherchera à la réparer en projetant, ou plutôt extrojectant, la pulsion en question, celle-ci liée à l’imago de son support matériel (ce qui devient l’objet), et, en plus, la composante énergétique narcissique. Cette dernière, par suite de la frustration, aura une charge sadique, ce qui teintera l’imago composite qui en résultera, d’une nuance terrifiante.

Cette projection correspondra à la

  • position paranoïde de Mélanie Klein. Comme, d’autre part, l’enfant maintiendra – d’une façon parallèle – l’imago fantasmatique liée à l’objet satisfaisant, le bon objet, la crainte de perdre celui-ci (vu que la satisfaction sexuelle se trouve frustrée) aboutira à la
  • position dépressive du même auteur.

7. Le « rétablissement ». Narcissique et le surmoi

Souligner l’importance de cette relation archaïque et quasi biologique qu’est l’union narcissique de l’analyste et de l’analysé, c’est conférer à l’analyse une position qualitativement différente de celle des autres méthodes psychiatriques et médicales ; la régression narcissique joue un certain rôle dans toutes les cures mais ce qui, essentiellement, diffère dans l’analyse, c’est le mode d’engagement du malade dans la situation thérapeutique ; le trajet que le malade parcourra dans la situation analytique revêtira une allure et un aspect différents, cheminera dans une autre dimension, et surtout aboutira à des achèvements débordant sur le cadre clinique proprement dit et d’une importance fondamentale pour l’individu en tant que tel, tous ces faits appartenant en propre à la méthode et constituant sa caractéristique exclusive.

L’expérience nous montre tout d’abord qu’il existe une marge très importante entre le nombre de cas susceptibles de bénéficier de l’analyse et celui de ceux qui y ont effectivement recours. Une sélection s’opère, laquelle échappe d’ailleurs à notre observation et dont nous ne voyons que les résultats. La pratique nous a, en outre, appris qu’il ne s’agit pas uniquement d’un facteur social ou économique, comme certains pourraient le penser. Malgré une identité nosographique absolue, une certaine catégorie de malades recherchera l’analyse, alors qu’une autre, beaucoup plus importante, ne l’acceptera jamais. De plus, on ne peut jamais analyser quelqu’un contre son gré, on ne peut pas le traiter si lui ne se traite pas. N’entre pas en analyse qui veut, ni celui – bien entendu – qui ne veut pas, ou celui qu’on voudrait y faire entrer. Celui-ci permettra, à la rigueur, une exploration superficielle mais sans modification structurale, ni guérison. Dit en termes de transfert : pour accepter le transfert sur l’analyste et les modifications qui en résultent, il faut d’abord pouvoir et vouloir faire un « transfert » sur la méthode elle-même.

Le fait d’être analyste fait de celui-ci un être à part dans la société, au moins dans une certaine mesure. C’est également le cas de l’analysé pendant la durée de sa cure et quelquefois après (celle-là n’ayant probablement pas été achevée selon les règles). Qu’on critique les analystes et les analysés pour cela, que certains analystes même s’en défendent violemment, ceci ne change rien aux faits. Cela dit, on peut, bien entendu, être analyste ou se faire « analyser » comme on ferait autre chose ; bien circonscrire le phénomène que nous signalons n’est pas chose aisée, car il s’agit de quelque chose qu’on ne peut connaître que par l’expérience directe et qui ne se laisse pas codifier.

Une autre particularité qui va dans le même sens, c’est le passage fréquent de la catégorie des analysés à celle des analystes et inversement, puisque ces derniers doivent obligatoirement être analysés avant d’exercer leur profession. Quant à ce dernier point, la différence est nette entre la formation des analystes et celle des autres médecins-spécialistes.

Les maladies changent parce que les conditions biologiques des individus, comme celles des agents pathogènes, sont soumises à d’incessantes modifications. Quant aux névroses, elles changent aussi ; nos « anciens » traitaient surtout les obsessions, hystéries et phobies, alors que nous voyons certainement moins de phobies, les formes classiques de la névrose d’obsession sont devenues plus rares et quant à la « grande hystérie », elle n’est plus qu’un souvenir. De plus, la structure des névroses diffère d’une collectivité à l’autre et ce n’est pas une simple question de nosographie, comme certains le pensent100. Je sais que la question est beaucoup plus complexe et que le rôle de nombreux autres facteurs est à envisager, comme d’ailleurs dans la pathologie générale ; certaines maladies changent, d’autres naissent ou disparaissent et personne ne nie l’importance des faits extrabiologiques dans ces variations. Quant aux névroses, on parlera par exemple du changement de la morale sexuelle, donc d’une modification du Surmoi. Or, le Surmoi change en fonction de la diversité que les différentes collectivités présentent quant à leur structure morale, politique, esthétique, sociale, etc., en un mot, dans leur culture. Quant au processus culturel, il passe — comme le disait Freud101au-dessus de l’évolution individuelle. C’est un facteur à envisager séparément, d’autant plus qu’il semble d’une importance décisive du point de vue qui est le nôtre.

Nous avons vu l’importance que joue dans l’évolution de l’enfant le trauma de la perte de la toute-puissance narcissique. Nous avons ajouté que tout en refoulant ce traumatisme, l’enfant garde le souvenir amer de cet affront et cherchera à le compenser, à l’annuler. On pourrait considérer toutes les manifestations de la civilisation102 comme une gamme de différentes tentatives dont l’homme use pour opérer ce rétablissement narcissique. Ceci nous ouvre des avenues sur des développements vastes entre tous, mais qui nous feraient sortir de notre cadre. Nous devrons donc négliger toutes ces modalités de « rétablissements narcissiques », sauf une, non réussie d’ailleurs, qu’est — à notre sens – la névrose103. Nous disons non réussie, car elle peut réussir et les névrosés bien diagnostiqués et étiquetés comme tels peuvent très bien refuser l’analyse pour cette raison-là104. Il ne faudrait pas oublier, en effet, que – comme nous le savons bien – un symptôme n’est pas une névrose et ce n’est que quand il cesse de bien fonctionner que la névrose commence. Nous avons ainsi des hystériques et des obsédés par exemple qui se portent parfaitement ou relativement bien105 et devons réserver le terme « névrosé » aux hystériques ou obsédés qui souffrent de leur état. Ceux qui sont névrosés dans ce sens s’adressent, en général, à d’autres méthodes d’abord, autant d’essais de rétablissement narcissique, mais qui ont ceci de commun qu’ils sont basés d’emblée sur une relation d’objet et donc voués à l’insuccès par définition ; c’est après avoir épuisé ces méthodes, que le malade viendra – mais pas toujours – en analyse, c’est-à-dire tentera un rétablissement narcissique essentiellement différent106. Les résistances qu’il oppose proviendront du fait que – comme son inconscient l’en avertit – cette fois-ci la cure est censée aboutir à la guérison (désir de ne pas guérir) ; qu’il sera acculé pour ainsi dire à cette extrémité et qu’il aura à assumer un combat difficile dont l’issue s’ouvrira sur des remaniements importants et fondamentaux de sa structure. En d’autres termes, qu’en renonçant à la névrose, il devra renoncer au rétablissement narcissique que celle-ci représente, même si elle remplit mal son office, grince et fait souffrir, et opter pour une nouvelle défense narcissique, pleine d’aléas, riche d’inconnus et totalement différente du point de vue énergétique. Le malade se trouve donc à une véritable croisée de chemins, devant un dilemme, lequel sera aggravé encore par un autre facteur qui s’y ajoutera pour compliquer singulièrement la situation107 : le Surmoi.

Le névrosé, en dehors de ces deux défenses108 (la névrose et l’analyse, puisque celle-ci, pour le moment, en est une et n’est que cela), pourrait en essayer d’autres avec plus ou moins de bonheur selon ses possibilités, la solidité relative de son moi, sa mentalité en fonction de son milieu109, ne serait-ce qu’à titre de défense narcissique adjuvante en quelque sorte : il pourrait s’agir de tentatives dans le sens d’une sublimation, d’une activité secondaire, d’une régression perverse, formation de carapace caractérielle, déplacement de la maîtrise objectale, de l’amour, des différentes mystiques, des stupéfiants, du jeu, etc. Le plus souvent cependant, il se trouve singulièrement gêné dans son choix et dans la réalisation de celui-ci ; ce choix se trouve, en effet, subordonné à un facteur très important qui gouverne ce mouvement, nous voulons parler du Surmoi. Le névrosé, qui cherchera à compenser sa blessure, sera tenu par son Surmoi à choisir et composer ses défenses narcissiques en se soumettant aux exigences de celui-ci. Or, si sa défense habituelle fonctionne mal, c’est précisément à cause d’un conflit super-égotique110 et en optant pour une nouvelle défense impliquant l’adoption d’un nouveau Surmoi, il exprimera une véritable révolte contre son Surmoi ancien111, avec lequel il se trouve en conflit112.

Pour entreprendre une analyse, il faut être déjà au départ relativement solide et avoir une volonté bien déterminée et un moi d’une certaine robustesse113. Le névrosé se trouve toujours en conflit avec son Surmoi, mais de là à lui « signifier son congé », il y a une différence et cela demande de la part du moi du malade une certaine hardiesse supplémentaire. C’est pourquoi l’analyse n’est pas à la portée de tout le monde, et dure plus ou moins longtemps, sa marche étant entravée par la résistance, c’est-à-dire le Surmoi ancien. C’est pourquoi aussi elle échoue quelquefois. Le « combat avec l’ange » demande un esprit de décision et surtout une confiance narcissique en soi-même. La lutte est ainsi engagée tout de suite et celui qui a osé l’engager la continuera jusqu’à la victoire. Il y a cependant des déchets, c’est-à-dire des abandons, et l’« engagement » dans l’analyse, s’il n’est pas instantané, pose certains problèmes et demande une technique délicate. Un autre passage difficile sera celui de la « névrose de transfert » quand le duel se trouvera à son point culminant. Entre-temps l’analyste fera office de représentant de ce nouveau Surmoi (présidant au processus au terme duquel se profile la nouvelle solution de la réparation narcissique)114. Il recevra toute la charge libidinale que comporte la projection sur lui du Moi idéal narcissique de l’analysé et la réalisation fantasmatique inconsciente et comme par anticipation des désirs pulsionnels de ce dernier115.

Nous avons déjà remarqué, en passant, combien il était recommandable de s’abstenir dans les cas où le sujet, tout en étant objectivement névrosé (présentant des symptômes), s’opposait à l’analyse ; il dispose, en effet, d’une défense narcissique dont il est relativement satisfait et laquelle lui est comme imposée par son surmoi correspondant116. Il ne s’agira donc pas de le troquer contre un autre, car cela équivaudrait au rejet du même surmoi117. Si l’on insiste, on peut soit précipiter le malade dans une analyse interminable, soit provoquer une aggravation de son état, des complications psychosomatiques par exemple. On pourra en tout cas prévoir avec certitude que la guérison deviendra de plus en plus problématique. Les relations entre l’analyse en tant que défense narcissique et les autres défenses analogues du patient seraient un sujet intéressant à étudier. Quant à la névrose, très souvent, le malade abandonne immédiatement une partie de ses symptômes, comme si – ayant opté en principe pour une autre solution (l’analyse) – il n’en avait plus besoin. Quelquefois, il débloque certaines activités de sublimation, ou opère un choix parmi plusieurs, défoulant en même temps un matériel dont l’analyse peut être très instructive. Le sujet peut combiner l’usage de différentes défenses, remplacer l’une par l’autre, les graduer, etc. On peut souvent observer, au cours de la vie de certains malades, l’usure successive de différentes défenses narcissiques : amour, sublimation ratée, ensuite toxicomanie, finalement régression narcissique délirante. Dans une analyse correctement menée, la progression va dans le sens positif ; la cure peut renforcer une défense narcissique relativement satisfaisante aux dépens d’une autre qui l’est beaucoup moins. Ainsi, en attendant mieux, si l’on rend hystérique un toxicomane ou si l’on transforme une dépression mélancolique en masochisme, on aura gagné la partie118.

Considérer l’analyse comme une défense narcissique conforme au surmoi permet de nous rendre compte du sens de certaines positions particulières.

Encore que cela puisse indisposer les scientifiques que nous sommes, il est certain que l’analysé doit croire à l’analyse ; ce terme n’est pas employé pour rien – sauf par les analystes eux-mêmes bien entendu – par tous ceux qui en parlent. Non seulement l’analysé doit croire en l’analyse, mais doit manifester – et il ne manque pas une occasion pour le faire – son adhésion à elle. Cette attitude correspond probablement au besoin de montrer qu’il a adopté son surmoi et l’a adopté d’une façon exclusive (monothéisme).

Ceux qui font une deuxième analyse éprouvent le besoin de dire du mal de leur ancien analyste (en le comparant à l’actuel et flattant celui-ci) pour montrer qu’ils ont bien rejeté leur surmoi autrement structuré, et que représentait le premier analyste, et pour qu’il n’y ait pas d’équivoque (psychologie de la conversion et du prosélytisme). L’analyste n° 2, surtout si c’est un débutant et l’autre un « père », acceptera volontiers ces hommages, lesquels sont toujours ambivalents et devraient être soigneusement analysés119.

Ceux qui refusent l’analyse, quelquefois le font bruyamment en insultant celui qui la leur propose et voient rouge aussitôt qu’on en parle, même s’il s’agit d’autres personnes. Cette résistance violente et cette fois-ci nullement justifiée comme telle est aussi une démonstration : le sujet montre ainsi à son surmoi actuel qu’il lui reste fidèle et ne se laisse pas débaucher, pour ainsi dire. Cette violence trahit d’ailleurs en même temps le désir (aussi violent) de se laisser débaucher ; on sait que ceux qui repoussent l’analyse avec une pareille violence en ont justement grand besoin.

La peur de certains artistes de perdre leur inspiration dans l’analyse correspond à cette même culpabilité envers leur Surmoi archaïque sévère dont ils n’osent pas se libérer pour s’engager dans l’analyse.

L’analysé confère apparemment à l’analyste la dignité de Surmoi en lui prêtant serment d’allégeance. Mais il ne faut pas perdre de vue le fait qu’il s’agit de son propre Surmoi projeté et non de celui de l’analyste qui lui est inconnu et doit d’ailleurs le rester comme nous venons de le voir. L’analyste-miroir doit être parfaitement disponible pour recevoir les projections narcissiques de l’analysé, et, dans ce but, doit rester vide. C’est pourquoi le miroir ne doit refléter aucune autre image et l’analyste doit s’abstenir de la façon la plus rigoureuse de s’introduire personnellement dans la situation analytique en exposant ses idées, professant des opinions, prenant parti d’une façon personnelle et directe120. Ce rôle de l’analyste est provisoire par définition. Sinon, on devrait toujours être en analyse ; heureusement, la situation va comme basculer à un moment donné et la marche de la cure prendra une autre direction. C’est du moins ainsi que les choses se passent dans l’analyse freudienne et uniquement dans celle-ci. Ce virage – avec ses conséquences – fera, nous l’espérons, l’objet d’un travail ultérieur.

8. Conclusions

Nous ne pouvons tirer de ce travail que des conclusions provisoires, les circonstances nous ayant contraint à n’en présenter que la première partie, elle-même incomplète, nous nous limiterons donc à quelques brefs aperçus dans le sens de l’ensemble des considérations qui précèdent :

1) L’analyse est un processus autonome ayant son évolution propre, tendant, pour ainsi dire, à son achèvement naturel. Cette évolution souterraine se déroule sur un plan différent de celui de l’analyse proprement dite, n’est pas superposable à celle-ci, échappe à la dramatisation et à l’interprétation. Quoique notre dessein ait été d’en exposer tout le déroulement, de son commencement jusqu’à sa fin, nous devrons nous restreindre à la description du facteur dynamique qui – à notre sens – fournit au processus sa force propulsive et qui est :

2) L’élément narcissique. Une définition précise de ce concept, tel que nous l’entendons, nécessiterait une étude approfondie dépassant notre cadre. Nous nous sommes donc contenté de nous référer, chemin faisant, à quelques passages de Freud, posés comme autant de jalons, en nous basant pour le reste sur les significations de ce terme que lui prêtent les analystes en général, ainsi que sur le sens que donne le langage courant à son équivalent vulgairement appelé « amour-propre »121. L’analysé se trouve dans la situation analytique – par le truchement de son analyste – mis en face de lui-même, dans des conditions particulières, favorisant une régression narcissique surveillée et qui porte en elle-même la potentialité de toute une évolution spécifique. Le processus analytique est déclenché par cette régression narcissique et la libido narcissique ainsi libérée fournira à la situation analytique son énergie dynamique tout le long de sa durée ;

3) La question se pose naturellement de l’intégration de la conception narcissique de la situation analytique dans la théorie des pulsions. Nous faisions allusion plus haut à un processus parallèle, le processus superficiel se déroulant au niveau du matériel analytique défoulé, alors que le processus énergétique souterrain intéresse un plan plus profond. Or, ce mouvement parallèle, en tant que tel, ne pourra être étudié que dans la seconde partie de ce travail. Ce parallélisme régit dans un certain sens la relation entre les pulsions proprement dites et le narcissisme. La vie pulsionnelle dans ses manifestations multiples est basée sur le facteur narcissique et dirigée par lui, elle en est à la fois l’expression et le moyen d’action, la primauté lui appartient donc. Le besoin : « Je dois me satisfaire » n’est doté d’un relief psychique que parce que le sujet veut en même temps se sentir autonome, pouvant se satisfaire et méritant cette satisfaction. L’affirmation de cette liberté pulsionnelle peut prendre une telle importance que la possibilité de se satisfaire suffit sans que le sujet éprouve le besoin de réaliser son désir. « Pouvoir faire » est l’essentiel et « faire » ne sert, souvent, qu’à en fournir la preuve ;

4) L’administration de cette preuve est d’autant plus nécessaire à l’homme qu’il est obligé très tôt de se rendre compte qu’il est impuissant à se satisfaire sur le mode qui l’intéresse, et que cette impuissance est sa condition même, la condition humaine. Loin de l’admettre (le maintien de l’illusion de sa toute-puissance avec laquelle il naît, lui semblant plus importante que la satisfaction pulsionnelle proprement dite), l’homme part à la recherche de voies et moyens lui permettant la reconquête de cette toute-puissance illusoire et donc le maintien de cette fiction. L’essentiel pour lui sera désormais d’y réussir d’une façon ou d’une autre, c’est-à-dire en effectuant le rétablissement de son intégrité narcissique ;

5) Le développement normal, par rapport à la position qu’occupe l’homme en face de son conflit narcissique, mène de la satisfaction hallucinatoire à la maîtrise objectale qui en est la solution régie par le processus secondaire, le sens des réalités. Cette évolution peut être perturbée, et dans ce cas l’homme aura recours à certains mécanismes de compensation qui lui permettront – avec plus ou moins de bonheur – d’échapper à cette situation angoissante.

Certains de ces mécanismes – ratés – aboutiront à la névrose. L’efficacité spécifique de l’analyse réside dans le fait qu’elle permet au névrosé de refaire l’évolution esquissée ci-dessus, dans des conditions favorables. La situation analytique déclenchera l’élan qui vise le rétablissement narcissique tout en le faisant dévier progressivement et parallèlement dans la direction de la maîtrise objectale. Ce mouvement double sera étudié plus tard ; nous pouvons dire cependant, en anticipant, qu’il s’agit – comme vous vous en doutez – d’un processus complexe, les deux mouvements étant en interconnexion intime, tout en interférant quelquefois, pour aboutir à un état de maturité qu’on pourrait définir comme l’« objectalisation » du narcissisme ou la « narcissisation » de la relation d’objet (on excusera ces affreux néologismes que j’emploie faute de mieux), état dont l’étude nous retiendra en son temps et lieu. L’homme aura ainsi réalisé le passage d’un état aconflictuel primitif (satisfaction hallucinatoire) à un état aconflictuel évolué, adapté à la réalité. Il aura réalisé ainsi son propre dépassement après avoir reconstruit, petit à petit, son Surmoi narcissique originel enrichi des éléments de la relation objectale et adapté à celle-ci ;

6) La situation analytique signifie donc pour le malade :

a) Un achèvement pulsionnel hallucinatoire, « par anticipation » ;

b) Une nouvelle formation superégotique (l’analyse), l’ancienne (la névrose) s’étant révélée insuffisante ; l’illusion narcissique de toute-puissance du malade (composante archaïque sadique du Surmoi) ainsi que son désir narcissique de perfection (Moi idéal) trouvant dans l’analyse leur accomplissement ;

c) Une déconflictualisation par le maintien de la toute-puissance narcissique supprimant l’état conflictuel.

Ceci, en ce qui concerne notre sujet proprement dit, c’est-à-dire l’établissement de la relation analytique et le facteur dynamique présidant à son évolution ; évolution qui aboutira

d) À l’adaptation à la réalité par la conquête de celle-ci, cette même formation superégotique arrivant au stade de maturation.

Loin d’être homogène et continu, ce processus passera – bien entendu—par une évolution d’une grande complexité. Aussi ce travail n’est finalement qu’une simple introduction et nous n’avons pu – en somme – que poser le problème d’une façon quelque peu schématique d’ailleurs.