II. Préliminaires à une étude topique du narcissisme122

I.

Le processus analytique vu sous l’angle de la théorie des instances psychiques peut être ramené à quelques formules d’une simplicité frappante, comme par exemple celle-ci : dans l’analyse, le sujet échange son Surmoi archaïque névrotique contre un autre plus souple et plus adapté, son Moi se renforce et devient capable d’intégrer ses pulsions : « Où était le Ça sera le Moi. »

Au cours de l’étude de la situation analytique, il m’est apparu que la valeur heuristique de cette formule gagnerait beaucoup à être complétée par la mise en place d’une certaine conception du narcissisme et qu’en élevant, pour ainsi dire, celui-ci au rang d’une instance psychique autonome, nous pourrions davantage approcher la solution de certains problèmes majeurs de la psychologie normale et pathologique que le cadre tripartite classique habituellement utilisé ne le permet.

Je regrette de ne pas pouvoir en faire une démonstration aussi élargie que le sujet l’exigerait, en raison du temps restreint d’une conférence ; mon propos d’aujourd’hui, beaucoup moins séduisant et singulièrement plus limité, sera donc la présentation de cette conception de la topique psychanalytique dans le cadre de quelques considérations sur la cure analytique elle-même ; ce thème est familier à ceux qui ont bien voulu prendre connaissance de mon rapport traitant du même sujet ; je tâcherai de les ménager en évitant – autant que possible – les redites.

La cure analytique semble se dérouler entièrement sous le signe du Moi. La névrose même qui oblige le sujet d’y avoir recours se présente comme une affection du Moi123. La cure peut être considérée comme une entreprise d’assainissement d’un Moi déficient, immature, devant subir une restructuration, le rendant davantage apte à pourvoir aux tâches multiples qui lui incombent, cette restructuration devant être sinon achevée, au moins sérieusement amorcée à la fin de la cure.

La ligne générale de la cure est, comme nous le voyons, superposable à celle de l’évolution du Moi, ligne droite mais pouvant devenir particulièrement sinueuse, le processus se prolongeant entre autres par ce fait que nous sommes convenus d’appeler résistance (je laisse de côté tous les autres facteurs qui influent sur son déroulement, en particulier le problème de la maturation pulsionnelle). Or, tout comme le refoulement que l’analyse cherche à abolir, la résistance à ce travail est également œuvre du Moi. Le Moi semble d’abord favoriser le travail analytique pour s’y opposer ensuite. Freud124 décrit ce revirement du Moi avec – dirait-on – une certaine surprise irritée et on le comprend.

Freud attribue cette brusque volte-face du Moi à l’apparition du transfert négatif qui provoque l’opposition du patient à la découverte des résistances, comme le transfert positif favorise le défoulement du même matériel inconscient. Or, nous savons que le transfert positif bloque l’analyse souvent davantage que le transfert négatif, que les interprétations données dans ce sens rencontrent plus de résistance et qu’on a isolé la « résistance de transfert », le transfert dans son ensemble permettant au malade une certaine fuite de l’analyse sous forme d’un véritable « acting out » transférentiel, pour ainsi dire. Et enfin, nous constatons, de plus en plus souvent, l’aide appréciable qu’apporte au travail analytique précisément l’analyse de ce transfert négatif, que Freud considérait comme la source même de la résistance. (Sans parler de la grande utilité de certaines abréactions muettes se passant dans une sorte de vide – encore que peuplé de fantasmes inconscients – que le sujet s’aménage précisément pour écarter le transfert objectal et tous les dérivés de celui-ci.)

L’attitude paradoxale du Moi fut expliquée (Freud) par la scission de celui-ci et Sterba (que je cite selon Fenichel)125 pense que « l’interprétation agit au travers d’une sorte de clivage du Moi en une fraction raisonnable et qui exerce son jugement et une autre qui vit une expérience ». Cette bipartition du Moi pourrait à la rigueur se concevoir si, en dehors de ces deux parties du Moi, de dignité et de niveau égal du point de vue psychique et représentant des fonctions qui sont typiquement les siennes, on n’était pas obligé de reconnaître la présence d’une troisième partie du Moi ou s’imposant comme telle et dont l’activité a dans le processus une importance significative. Or, les caractères de cet organe psychique ne sont pas ceux qu’on attribue habituellement au Moi. Il a une structuration beaucoup moins évoluée, plus univoque et son domaine est uniquement le processus primaire. C’est donc un corps étranger par rapport au reste du Moi, et, qui plus est, son rôle dans le processus thérapeutique semble capital ; l’initiative même de la cure, ainsi que l’élan dont celle-ci se trouve imprégnée, semble, en effet, lui appartenir en propre. Ce facteur devra donc être isolé du Moi proprement dit, lequel œuvre dans le sens de la résistance. Le Moi, agence hautement organisée remplissant des tâches essentielles et multiples, met toutes ses ressources au service du travail de sape de l’activité de l’analyste. Il s’agit du Moi dans son ensemble et la théorie de la bipartition du Moi, vue sous cet angle, devient insoutenable. Aussi Sterba a cru contourner la difficulté en parlant d’une sorte de substitution du Moi de l’analyste (un Moi importé en quelque sorte) à une partie (celle qui est conflictualisée) du Moi du sujet. Cette position cependant est également difficile à soutenir, elle a d’ailleurs été sévèrement critiquée et ne pourrait qu’être rejetée : il n’y a pas de moi-prothèse, au moins pas en analyse ; ou alors le jeu de l’analyse n’en vaudrait pas la chandelle.

Dans mon rapport précité126, j’ai parlé de l’« élation ». J’ai essayé de démontrer que dans la situation analytique elle correspondait à une régression narcissique-orale et, comme telle, précédait l’apparition du transfert historique, lequel est objectal et par conséquent ambivalent, alors que la régression narcissique est préambivalente. J’ai insisté sur la nécessité qu’il y a à séparer les deux, même si certains éléments précurseurs, mais non investis comme tels, du transfert historique faussent le tableau homogène de la régression narcissique. Cette élation, sensation hautement satisfaisante, ne pourrait être qu’un état narcissique sans objet, pour la raison très simple que si le sujet était capable d’une relation objectale aussi gratifiante que celle-ci, il aurait aussi peu besoin d’être analysé que le sont les alcooliques et autres toxicomanes vrais (pour l’alcoolique par exemple son breuvage étant et une élation et un bon objet qui la lui procure). J’ai également souligné que même si certaines analyses ne se déroulent pas telles que je les ai décrites, l’élément élationnel est toujours présent d’une façon ou d’autre, même s’il est caché parfois par le rideau d’un sadomasochisme par trop culpabilisé et bruyant. De toute façon, le début narcissique de l’analyse est assez courant et Freud a pu parler à juste titre de « lune de miel analytique », avec allusion au transfert, bien entendu.

Aujourd’hui, je puis m’autoriser à être plus catégorique encore au sujet de l’importance énergétique de la régression narcissique dans l’analyse. Je pense à certaines analyses qui durent des années et au cours desquelles le transfert sur tous les modes est abondamment analysé, sans résultat. Il s’agit d’analyses imposées et qui, par conséquent, vont d’emblée à l’encontre du sens du narcissisme des sujets. Ces malades n’arrivent jamais à surmonter leur angoisse en allant aux séances et ne peuvent jamais s’abandonner à la régression narcissique de la situation analytique. Aussi le Moi de ces malades résiste tout le long de la cure et ne subit pas la moindre modification structurale positive. (Je dirai même que, dans un certain sens, il se détériore, probablement sous le coup des interprétations incessantes, auxquelles son Moi ne peut répondre qu’en renforçant sa résistance.) Il n’y a que leur culture psychanalytique qui sorte grandie de cette épreuve au point d’induire en erreur leur entourage, même analytique.

Federn127, en parlant de la « régression vers la formation d’un Moi archaïque narcissiquement orienté vers le plaisir », n’hésite pas à englober la situation analytique dans ces « altérations pathologiques et physiologiques de l’économie libidinale (sommeil, rêve, psychanalyse, extase) qui peuvent restaurer la continuité de cette tendance ». C’est moi qui souligne, pour montrer la parenté qu’a pour cet auteur la psychanalyse avec l’extase, ainsi qu’avec le rêve et le sommeil dont le caractère régressif est reconnu depuis la « Science des rêves ». Cette élation accompagne surtout certaines phases de l’analyse et on l’englobe habituellement dans le transfert positif, en parlant d’une certaine atmosphère d’euphorie qui lui est propre. De toute façon, les mêmes phénomènes « élationnels » se produisent lors de certains « insights » que quelques auteurs isolent sous le nom d’insights « émotionnels ». Il s’agit de la même sensation de force exaltante, de bien-être subit, aigu, triomphant et jubilatoire. Cet « insight » ne pourrait être ressenti comme tel que par le Moi et nous venons de voir que cette victoire exaltante est remportée sur une victime qui est également le Moi. La question se pose : comment comprendre l’applaudissement du Moi à sa propre défaite ?

II.

Avant de pouvoir répondre à cette question, nous devrons reprendre la phénoménologie de la cure ou plutôt de la séance d’analyse. J’ai essayé de montrer au cours de mon rapport consacré à cette question, certains aspects émotionnels spécifiques de la séance et en particulier le syndrome de fin de séance. Ces aspects émotionnels témoignent de l’insertion de l’analyse dans le processus analytique spécifique et j’ai déjà eu l’occasion de souligner le fait que cette insertion ne pourrait être attribuée au transfert historique, car celui-ci, bien établi et dûment analysé, peut très bien aboutir à un résultat absolument négatif. Cette insertion transformera pour ainsi dire la vie du malade dans un sens narcissique ; la cure deviendra l’événement central de sa vie, mais surtout lui-même vivra la situation analytique comme un univers qui est le sien, dont il est le centre128.

Nous savons que le fantasme le plus courant de l’analysé, c’est d’être seul patient et je dis bien patient, la structuration œdipienne de ce fantasme n’étant que secondaire et correspondant à la superstructure objectale qui s’y ajoute, comme cela se passe d’ailleurs dans la vie. Si le malade se comporte différemment, c’est encore par suite de cet aspect double de la situation analytique, faite de régression narcissique et de résistance qui aboutira à des situations apparemment paradoxales, le malade s’opposant d’une façon véhémente (blocage total), ne manquant cependant pour rien au monde sa séance. La résistance peut devenir plus forte d’ailleurs (et le malade manquera ses séances), voire absolue, et nous ne devons pas oublier que l’immense majorité des névrosés (« objectifs ») ne pourrait jamais se soumettre à une cure analytique pour des raisons dépendantes de leur structure, comme nous le verrons plus loin129.

En tout cas, qui dit transfert dit interprétation historique ou au moins reviviscence « dans le transfert » d’une situation vécue et conflictualisée. Or, nous savons que souvent au début d’une analyse l’état du malade s’améliore, sans aucune interprétation, ni aucune abréaction qui puisse être considérée comme une liquidation de ce conflit, le Moi de l’analysé ne subissant par conséquent aucune modification ; nous voyons certains de ses symptômes disparaître et ceci au bout de quelques semaines ou de quelques séances seulement, voire après un premier et unique entretien. (Parler dans ces cas de « prise en charge », ne serait-ce pas se payer de mots ? Nous savons, en effet, que n’importe quelle « prise en charge » ne produira pas cet effet, à moins qu’il s’agisse d’une thérapeutique qui contient précisément dans une certaine mesure et d’une façon ou d’une autre l’élément que je désire mettre en évidence, facteur propre à obtenir d’ailleurs les mêmes améliorations provisoires et superficielles.)

Si nous examinons la nature des affections qui « guérissent » ou s’améliorent facilement au cours d’une cure analytique à peine commencée et sans qu’aucun travail analytique proprement dit ait été effectué, nous remarquons qu’il s’agit avant tout de deux catégories de symptômes :

— soit de conversions somatiques diverses : troubles digestifs, dépressions, certaines insomnies, certaines angoisses, etc., appartenant donc au secteur oral ou relevant d’un aspect du symptôme ressortissant à la composante orale de celui-ci et qu’il faudra isoler du reste ;

— soit de certains symptômes à base d’une forte composante narcissique, certaines algies par exemple, l’angoisse et la douleur diminuant dès les premiers contacts analytiques130.

L’élation elle-même enfin est typiquement narcissique : le sujet se sent le centre de l’intérêt de l’analyste comme protégé et soutenu par son nouvel état d’« initié »131. Il se sent fort, puissant, ayant une valeur accrue et attendant de l’analyse un accroissement encore plus considérable de cette valeur132.

Ces manifestations ne sont, bien entendu, pas authentiques et ne traduisent que l’effet de la régression narcissique, ou plutôt mixte, narcissique-orale. La régression orale profonde a d’ailleurs toujours un fond narcissique, visant au rétablissement – grâce aux satisfactions pulsionnelles orales – de l’état d’avant le trauma narcissique, le bonheur d’avant le « péché », c’est-à-dire d’avant la relation objectale. C’est le caractère préobjectal et donc préambivalent qui donne à la situation analytique sa puissance, lui fournissant son énergie, comme j’ai eu l’occasion de le souligner ailleurs. Je ne voudrais – bien entendu – pas donner l’impression d’ignorer les autres facteurs agissant dans la situation analytique ; le fait que je n’en traite point, parce que cela me ferait sortir de mon sujet, ne signifie pas que je n’en tienne pas compte. Il y a cependant un point que je ne pourrais pas éluder ici et – pour éviter de laisser la même question régulièrement en suspens – je vais indiquer sommairement les grandes lignes – à mon sens – de l’évolution ultérieure de la situation analytique. Autrement dit, je vais essayer de mettre le doigt sur le point où la régression narcissique s’articule avec un mouvement parallèle en principe, mais à peine esquissé au début de l’analyse et se précisant au fur et à mesure que la cure avance, je veux parler de la relation objectale.

Je me permets de rappeler ici mon travail précédent où j’ai exposé d’une façon plus détaillée la position respective de l’analyste et de l’analysé dans l’« union narcissique » (sorte de champ narcissique délimité par les deux), où le premier est le reflet ou l’écho du deuxième, la position étant symétrique : « Je vous parle pour que vous me parliez », me disait un de mes malades. Un autre disait me voir assis sur le bord de mon fauteuil, parce que son problème principal consistait à ne pouvoir s’asseoir franchement sur rien, sa maîtrise d’une situation, comme ses possessions, restant toujours en suspens. Il ne s’agit pas là d’une projection mais d’une véritable confusion sujet-objet, à laquelle correspond – me semble-t-il – la position de l’enfant narcissique qui inclut automatiquement en lui-même le monde ambiant. Cette position, pour peu que l’entourage de l’enfant la favorise, pourrait être prolongée pendant un certain temps, d’autant plus qu’elle est la matrice, pour ainsi dire, d’une situation analogue mais plus tardive, celle de l’enfant cherchant à récupérer par l’imago parentale, cette fois-ci par identification à celle-ci, sa toute-puissance narcissique perdue (Freud). Mais tôt ou tard, l’inclusion devra cesser d’être automatique, car les frustrations pulsionnelles inévitables, et qu’aucune « satisfaction hallucinatoire » ne pourrait plus annuler, obligeront l’enfant à reconnaître les objets en tant que tels, c’est-à-dire frustrants et donc autres133. Ce sera le point de départ d’un processus long et compliqué et dont je ne peux qu’esquisser ici le début.

Si nous prenons le cas le plus courant où l’analysé parle, il satisfait avant tout son narcissisme sur un mode des plus directs (véritable piège, entre parenthèses, où l’appât du plaisir narcissique fait lever la censure dans une certaine mesure, et facilite la sortie des dérivés du matériel refoulé), ne serait-ce qu’en investissant sa parole, fonction dont nous n’ignorons pas les possibilités d’investissement narcissique énormes. Une fonction narcissique symétrique sera l’investissement narcissique de la parole du partenaire, de cet écho qu’est l’analyste (l’idéalisation narcissique de la voix de l’analyste manque rarement à cette phase de la cure). Cette voix et toute la présence de l’analyste se confondront à leur tour avec l’imago aux contours plus ou moins indécis qu’elles représentent et qui est le reflet de l’image correspondante de l’analysé elle-même, englobant narcissiquement le tout134. Cette tendance à l’inclusion, comme toute velléité libidinale, tendra également vers une maturité pulsionnelle de plus en plus achevée (prégénitale et génitale) et se heurtera par conséquent à des frustrations de plus en plus importantes, d’autant plus que le mouvement esquissé ici fera revivre la série de séquences historiques analogues, déclenchant ainsi toutes les complications sur lesquelles nous ne pouvons pas nous étendre, de ce que nous appelons le transfert.

Ce mouvement, tel que je le décris ici, n’est, bien entendu, que le résumé très succinct d’un processus beaucoup moins univoque. Nous savons, en effet, que le sujet essaie de prolonger la situation de départ et qu’il y a là un piège qu’il est capital d’éviter. Si, en effet, l’analyste entre dans le jeu narcissique de l’analysé, satisfait ses velléités d’inclusion narcissique, en répondant par exemple à ses questions, il risque de voir la situation analytique s’éterniser ou – ce qui est pire – s’acheminer, dans certains cas, vers une régression narcissique pathologique. Ce qui est important, c’est la frustration135 que l’analyste impose ici à l’analysé, le chassant ainsi de son paradis narcissique, frustration à laquelle celui-ci répondra en développant de l’angoisse136. Par suite de la frustration, il se trouve, en effet, devant la nécessité de reconnaître l’objet comme tel et d’entamer la relation objectale dont l’aspect agressif-anal lui fait peur. (Cette charnière entre le narcissisme (enfant gâté) et la frustration (enfant frustré) est partout visible dans l’analyse et son principe se trouve inscrit dans l’essence même de la situation analytique ; d’une part, l’analysé peut tout dire (il ne sera jamais critiqué, mais interprété donc compris, compris donc pardonné), d’autre part, il ne peut que le dire. D’une part, il est libre de parler, d’autre part, cette liberté est strictement limitée par le temps qui lui est imparti, etc.) Il se trouve à la porte d’une nouvelle dimension de sa vie psychique, la prise de contact avec la réalité, dont l’imminence éveille en lui une multitude de fantasmes terrifiants qu’il a su refouler jusqu’ici, tout en les vivant sur un certain mode inconscient. Toute sa situation se conflictualisera du fait qu’il aura quitté le domaine du narcissisme pré-objectal et préambivalent. La kyrielle de reviviscences de conflits, la culpabilité, l’angoisse, la névrose de transfert en un mot, vient de commencer.

Nous pouvons résumer maintenant la même évolution vue sous l’angle de son aspect clinique ; nous venons de voir que la catégorie de symptômes qui disparaissent ou s’améliorent pour céder à l’euphorie est celle du secteur oral. Cette oralité a une tonalité spéciale, rappelant certains états pathologiques mais également l’amour et des états extatiques d’origine différente. Nous sommes dans le domaine du bien-être narcissique préambivalent, en plein processus primaire. La « guérison » obtenue est d’ailleurs également de cette nature avec une nuance narcissique très nette : « Je me sens guéri, tout va bien, désormais, je me suffis à moi-même, je n’ai plus besoin de vous. » Bien entendu, tout cela ne durera pas longtemps, au moins pas sur ce mode de sérénité béate, encore que – dans une certaine mesure – la composante narcissique sera toujours présente, jusqu’à la fin de la cure, voire après137, mais nous passerons vite sur ses vicissitudes pour retrouver notre sujet en analyse, au moment où les nuages se mettront à s’amonceler sur sa tête, où il verra réapparaître ses symptômes et l’angoisse prendre la place de l’euphorie138. Le malade vient de passer du règne du narcissisme à celui de la relation objectale, avec la conflictualisation de sa position et la tâche difficile de livrer combat sur les différents fronts pour en sortir.

Cette évolution se déroule d’ailleurs quelquefois avec beaucoup plus de discrétion, la maturation de la relation objectale se poursuivant pour ainsi dire dans l’ombre, à coups de fantasmes inconscients. Les malades sont d’ailleurs plus ou moins conscients de ce qui se passe et je me rappelle l’un d’eux qui disait : « Heureusement, j’ai eu deux jours sans analyse, comme ça j’ai pu digérer ce qu’on a fait pendant la dernière séance. » Or, pendant la séance en question, il a passé son temps sur le divan sans avoir ouvert la bouche une seule fois. D’autres fois, une position pré-objectale trop culpabilisée rendra un engagement dans l’analyse de plus en plus laborieux, voire tout à fait problématique et même franchement exclu. De plus, nous ne devons pas oublier la multitude de sujets qui s’opposent à l’analyse de la façon la plus catégorique.

III.

Arrivé à ce point, je me trouve, pour ainsi dire, dans l’obligation d’apporter une certaine précision à la définition de ce concept dont je me sers constamment, à savoir du narcissisme. Ma tâche n’est cependant pas facile. On pourrait, en effet, écrire une étude ardue et volumineuse sur l’histoire de l’évolution de ce concept chez Freud, sur le sens de ses différentes définitions, des liens de celles-ci avec la théorie de la libido, celles des instances psychiques, etc. Pratiquement, cela nous a valu un véritable chaos où il est très difficile de se retrouver, et H. H. Hart nous a montré combien la notion de narcissisme comprend de contradictions et rend une définition univoque quasiment impossible139.

Il y a cependant dans ce chaos un fond extraordinairement positif. On se rend compte, en effet, en étudiant les différentes positions de Freud en face du narcissisme, qu’il était animé par une sorte de conviction intime selon laquelle le narcissisme ne pouvait pas être enfermé dans des définitions restrictives. Que malgré les imprécisions, significations multivoques, voire des contradictions internes, il s’agit là d’un cadre élastique mais sûr, d’une dimension spécifique du psychisme, couvrant une réalité certaine qui attend d’être explorée.

Cette dimension déborde le système pulsionnel, base de la doctrine freudienne, ce qui me permet de rappeler ici une constatation analogue que j’ai faite140 au sujet du masochisme, entité morbide qu’on a souvent rapprochée du narcissisme sans préciser le lien qui les rattache. Ce qu’enfin Freud a vu encore, c’est le caractère quasi biologique du narcissisme puisqu’il parle du narcissisme de la cellule germinale, ainsi que de celui du fœtus141.

Ceci dit, le manque de définition précise du narcissisme est un lourd handicap pour toute la psychologie du Moi et se traduit par une faiblesse correspondante de la doctrine. Ainsi142 « dans les écrits de Freud le mot Moi est utilisé dans le sens d’institution psychique, soit dans celui d’une part de la personnalité (par exemple le Moi corporel), soit comme comprenant la personnalité globale. Même après avoir formulé le concept du Moi en tant qu’organisation structurale (“le Moi et le Ça”), Freud continue à certaines occasions de parler du Moi comme de la totalité de la personne ».

Il me semble que la source de l’équivoque qui pèse aussi bien sur le concept du narcissisme que sur celui du Moi réside dans le fait qu’au sein du système freudien le premier est une qualité du second et se confond pour ainsi dire avec lui. Ainsi Freud143 parle du « narcissisme qui maintient triomphalement l’invulnérabilité du Moi » et ailleurs144 il est question de la toute-puissance narcissique comme du « signe trahissant la présence de Sa Majesté le Moi ». On peut poursuivre les conséquences de cette même confusion jusqu’à l’étude du Surmoi et de l’Idéal du Moi, où elles deviennent encore plus manifestes. Ainsi Freud145 parle du Surmoi (qu’il appelle d’abord Idéal du Moi) comme de l’instance psychique dont la tâche est d’« assurer la satisfaction narcissique par le Moi idéal ». Ailleurs encore146, il énumère les fonctions de l’Idéal du Moi telles « l’auto-observation, la conscience morale, la censure des rêves. De plus, il serait le facteur principal du refoulement. Nous disions qu’il était l’héritage du narcissisme primaire fournissant au Moi infantile sa gratification ». La critique de cette confusion entre le Surmoi et le Moi Idéal s’impose et elle a été formulée déjà par plusieurs auteurs, mais en l’exposant, je risque de m’écarter de mon sujet et de répéter les interventions déjà faites dans ce sens, interventions dont le nombre va croissant. Je reproduirai donc plutôt une formule laconique, telle qu’elle ressort du matériel donné par un de mes malades et qui nous permet de mettre le doigt sur la différence essentielle entre les deux : le Surmoi c’est la Bible, mais le narcissisme c’est Dieu Tout-Puissant.

Dans le nombre de définitions que Freud a données du narcissisme, nous allons en relever une, la première, qui fait du narcissisme une perversion et une autre (dans Conférences, etc.), qui le considère comme « le complément libidinal de l’égoïsme ». Certes, les deux définitions recouvrent chacune un aspect du narcissisme et sont valables ensemble, pour ainsi dire. Ce caractère double demande cependant – me semble-t-il – à être explicité. On pourrait rappeler – ce qui nous montrera en même temps qu’il ne s’agit pas d’un problème facile à résoudre – l’antinomie : pulsion sexuelle physiologique – amour. Le narcissisme, investissement érotique du Moi, ne nous retiendra pas pour le moment. Je vais par contre essayer de préciser ce que j’entends par l’autre narcissisme qu’on pourrait appeler provisoirement et par analogie avec le masochisme : Narcissisme moral, encore qu’il ne puisse s’agir sous cette forme que d’une abstraction ou plutôt d’une construction, la composante libidinale ayant toujours son rôle à jouer comme nous le verrons plus loin.

Le « narcissisme moral » devrait, à mon sens, être compris comme la référence de l’instinct de conservation à l’aspect psychique strictement individuel du sujet en tant que tel. Ces quelques précisions nous plongent déjà dans l’équivoque car nous nous trouvons, en effet, en face de quelque chose qui est à cheval d’une part sur l’instinct et d’autre part sur une formation psychique individuelle qui semble se superposer au Moi147.

Or, ce que j’entends par narcissisme est, malgré son caractère égotiste, structuré comme un instinct, car il est présent à (et même avant) la naissance, alors que le Moi est une acquisition plus tardive. Il apparaît tout fait, alors que le Moi doit passer par une maturation difficile, longue et rarement achevée, gardant toujours un certain caractère de fragilité, perdant très facilement sa cohésion et son unité. Le narcissisme est absolu et puissant dans ses exigences autant qu’un instinct, alors que le Moi est par définition une formation ad hoc et sa perfection même est liée à sa souplesse et à son adaptabilité. Ce narcissisme déborde les manifestations pulsionnelles en même temps qu’il se trouve derrière celles-ci comme s’il était leur motivation profonde et leur cause première. (J’ai rappelé ailleurs148 que « la vie pulsionnelle dans ses manifestations multiples est basée sur le facteur narcissique et dirigée par lui, elle en est à la fois l’expression et le moyen d’action, la primauté lui appartient donc. Ce besoin “Je dois me satisfaire” n’est doté d’un relief psychique que parce que le sujet veut en même temps se sentir autonome, pouvant se satisfaire et méritant cette satisfaction. L’affirmation de cette liberté pulsionnelle peut prendre une telle importance que la possibilité de se satisfaire suffit sans que le sujet éprouve le besoin de réaliser son désir. “Pouvoir faire” est l’essentiel et « faire » ne sert qu’à en fournir la preuve ».)

Ceci est manifeste dans la situation œdipienne la plus simple : l’enfant veut faire comme son père mais surtout mieux que lui, veut le dépasser et c’est cela le vrai œdipe, faire comme le père signifiant, vu sous un certain angle, se soumettre à lui (œdipe inversé). Et finalement quand il réalisera son désir œdipien dans le rêve, il s’identifiera non pas avec son père tel qu’il est mais avec un roi (représentant de la toute-puissance narcissique).

Le narcissisme, tout en sous-tendant l’activité pulsionnelle représentée et dirigée par le Moi, peut très bien s’opposer à ce dernier et il suffit de regarder autour de nous pour nous rendre compte combien les intérêts les mieux conçus du sujet perdent toute importance devant le désir de satisfaire un besoin narcissique ; autrement dit, on peut tout perdre pour ne pas « perdre la face », c’est-à-dire garder l’estime de soi, satisfaisant ainsi son narcissisme.

Le narcissisme est là du commencement à la fin149, résolu et inaltérable, et les compromis qu’il accepte avec le Moi ne sont que superficiels et partiels, ne touchant pas à son intégrité profonde et ne l’altérant pas dans son essence.

En ce qui concerne le plaisir narcissique, nous touchons à la question de la libido et de l’économie libidinale, vaste chapitre qui devrait subir d’importants remaniements que je ne peux pas entamer ici. Je rappelle cependant Freud150 qui considère que le moi emmagasine au début toute la libido, état qu’il désigne sous le nom de « narcissisme primaire absolu ». Toute la libido est donc narcissique au début, ce qui est conforme à la position que j’expose ici, considérant que le narcissisme existe déjà, alors que le Moi comme tel n’existe pas encore. La libido est une force quasi biologique comme l’est le narcissisme. Une chose est certaine, c’est que le plaisir, ou libido narcissique non transformée par l’usage qu’en font les pulsions, a une tonalité foncièrement différente et c’est à cela que je fais allusion quand je parle de plaisir ou libido narcissique ou élation, en l’opposant à la libido pulsionnelle conflictualisée151.

Il s’agit donc d’un plaisir narcissique qui a une tonalité sui generis et qui est, probablement à cause de son caractère préverbal et son indépendance – d’ailleurs relative – des infrastructures pulsionnelles, difficile à définir. Le langage et la pensée reposent en effet sur la même infrastructure qui fait ici défaut. Il s’agit donc d’un certain bien-être ineffable, d’une béatitude particulièrement gratifiante, qui semble avant tout exprimer une sensation d’existence élargie jusqu’à l’infini152 et qui procure au sujet à la fois une impression d’autonomie et de grandeur absolue (le narcissique est un avec le monde, son Moi n’existant pas encore ne le limite pas), le sujet éprouvant en même temps la sensation d’un fonctionnement organique spontané idéal. Cette sensation semble être bien plus satisfaisante que les plaisirs qu’il cherche à tirer des différentes fonctions prégénitales, plaisirs destinés à remplacer dans son économie libidinale ce bien-être narcissique ineffable que le trauma initial a perturbé et comme refoulé à un moment donné de son existence. Le refoulement reste cependant superficiel et le souvenir du « paradis perdu » ne cessera pas de le hanter pendant toute son existence ; d’autant plus que le narcissisme du sujet traitera ces plaisirs « suppléants » toujours avec le mépris de l’aristocrate pour le roturier.

Il existe donc une différence essentielle entre le plaisir narcissique et le plaisir pulsionnel, c’est-à-dire entre le narcissisme et le ça, encore que le premier puisse très bien recourir au support libidinal que le second lui fournit, pour la satisfaction indirecte et supplémentaire, pour ainsi dire, de ses fins narcissiques propres.

Certains aspects du narcissisme tels que je viens de les décrire pourraient être confondus avec ce que Freud a décrit, en même temps que le Surmoi, sous le nom d’idéal du Moi ou Moi Idéal. Cette formation est cependant d’origine historique quant à son contenu et n’a qu’une face tournée vers le Moi, l’autre face étant tendue vers la satisfaction narcissique.

Quant au Moi, nous savons qu’il est soumis à une longue évolution et Ferenczi153 – comme j’ai déjà eu l’occasion de le rappeler – a subordonné toute cette évolution, et en même temps toute la psychologie normale et pathologique, aux différentes modalités que le Moi sera amené à utiliser pour assurer à la toute-puissance narcissique sa survivance. De toute façon, en tant qu’organisation psychique, avant tout de coordination et de synthèse, aux tâches bien définies154, le Moi ne saurait pas annexer des territoires psychologiquement d’essence foncièrement différente de la sienne. La meilleure intégration du narcissisme au Moi n’empêchera pas sa survivance comme tel, au moins sur un certain mode. Aussi le narcissisme devrait, à mon sens, être reconnu comme facteur autonome dans le cadre de la topique freudienne et promu au rang d’instance psychique au même titre que le Ça, le Surmoi et le Moi. En conférant au narcissisme son grade d’instance, nous nous rendrons compte que cette hypothèse de travail est propre à nous aider à résoudre maintes difficultés et à nous sortir de maintes impasses.

Pour le maniement plus aisé de cette conception, je doterai l’instance narcissique d’un nom adapté au point de vue structural auquel je me place. Encore que le terme anglais « self » soit employé dans la littérature psychanalytique anglo-saxonne récente dans un sens différent désignant la personnalité globale, je proposerai son correspondant français « le Soi », car il me semble propre à désigner cette partie de la personnalité qu’on englobe habituellement dans le Moi et qui doit – à mon sens – en être séparée.

IV.

Après ce long détour et nantis de ces précisions concernant le narcissisme et le Moi, nous pouvons essayer de répondre à la question que nous nous étions posée : comment comprendre l’applaudissement du moi à son propre échec ?

J’ai déjà souligné à une autre occasion le fait que la décision de l’analysé entreprenant une cure répond – à un certain niveau de son inconscient – à son désir de rétablir, à l’aide de ce moyen encore inédit qu’est pour lui l’analyse, sa toute-puissance narcissique, telle qu’elle fut avant le traumatisme initial, et qu’il investira l’analyse comme il investit le but narcissique correspondant. Je rappelle à ce propos les fragments de l’analyse d’Émery et d’Achille que je viens de transcrire dans un des précédents paragraphes.

Nous avons vu également que la névrose était une tentative (ratée) de ce rétablissement narcissique, les mécanismes de défense ayant failli à leur tâche. Or je me permettrai de rappeler la distinction que j’ai faite entre névrose objective et névrose analysable et de souligner que dans la névrose analysable il y a aussi autre chose : la volonté d’assainissement de cette situation par l’analyse. Il est probable que le refus de la cure analytique (ou l’incapacité de la réaliser, ce qui revient au même) comme son acceptation, le fait d’être accessible au processus analytique ou de ne pas être analysable, dépendent, en partie au moins, d’un certain degré – positif ou négatif – de l’investissement narcissique des mécanismes de défense et du moi lui-même, du mode prégénital de cet investissement, de sa solidité par rapport aux instances, etc. On pourrait même être tenté d’établir, à l’aide de différents coefficients selon les cas, une proportion optima de ces investissements, correspondant au cas idéal en quelque sorte, et jeter ainsi les bases d’une sélection vraiment scientifique, indépendante des critères empiriques de la force et de la faiblesse du moi, du diagnostic et de la nosographie médico-psychiatrique. Je ne peux pas entrer ici dans tous les détails, mais une chose est certaine : les mécanismes de défense sont utilisés par le Moi155 et forment même partie intégrante de celui-ci. Le Moi qui est soumis à des changements incessants, chaque état psychique fournissant un contenu à un état différent du précédent, le moi – dis-je – ne se modifie réellement qu’avec ses mécanismes de défense, ce qui est d’ailleurs le but de l’analyse. Or, ce mouvement est précisément dirigé par un facteur autonome et ce facteur autonome ne pourrait pas être le Moi lui-même à moins que nous ayons affaire à une sorte de baron de Münchhausen, personnage du folklore germanique, qui s’était sorti du trou où il était tombé, en s’attrapant par la barbe et en tirant dessus un grand coup (le Moi ne peut pas être à la fois sujet et objet ; dans la relation objectale, le Moi est sujet par rapport à l’objet, le narcissisme étant une relation objectale à rebours).

Il y a un certain type de rêve que font régulièrement tous les analysés et qui est un rêve de transfert, car le thème en est l’analyste et la cure analytique elle-même. L’analysé se trouve, par exemple, chez un tailleur qui est en train de lui confectionner un nouveau vêtement ou chez un architecte avec qui il discute les modifications de son intérieur ou la construction d’une maison. Le complet et l’appartement signifient l’analyse, l’homme en question étant, bien entendu, l’analyste. Il me semble que, vus sous un certain angle, ces rêves peuvent très bien être pris au pied de la lettre sans tenir compte, bien entendu, des surdéterminations156.

Nous pouvons reprendre ici la définition du névrosé en analyse ; nous venons de voir que ses mécanismes de défense fonctionnaient mal et que de plus, il était décidé à porter remède à cette situation, fait qui le sépare d’une façon décisive des névrosés non analysables qui, quoique geignant et « rouspétant », repoussent ces possibilités de modifications qui leur sont offertes. Ils veulent bien guérir par médicament, par miracle, par n’importe quelle intervention extérieure, opération comprise s’il le faut, mais ils ne veulent pas changer. Le névrosé analysable prend sur lui d’effectuer ce changement, attitude révolutionnaire dans un certain sens, qui demande un certain esprit de décision, ainsi que certaines qualités spécifiques et dont les effets se répercuteront sur lui-même et son milieu. Entre parenthèses, on comprendra qu’il investisse l’analyste, l’ami qui le seconde dans son entreprise périlleuse (entreprise qu’on peut comparer à une mue ou à une métempsycose)157. On peut également comprendre que l’analysé puisse exiger un complet sur mesure – il y a droit – et ne se contente pas d’un rafistolage ou d’un « décrochez-moi ça », vêtement usagé de l’analyste lui-même, ni surtout d’un uniforme.

Nous savons que le névrosé est un narcissique qui ne s’aime pas et qui répudie son Moi, en quelque sorte ; or, le névrosé « objectif » continuera à supporter l’emprise de son Moi immature et ce n’est que le névrosé analysable qui pourra prendre la décision qui s’impose : le Moi a failli à sa tâche, le Moi va être remplacé. Avant d’aller plus loin, nous avons déjà là, à notre disposition, une façon très simple d’envisager le comportement du Moi dans cette affaire, c’est-à-dire la résistance. Le Moi est conservateur et statique car son ciment et sa cohésion lui viennent de sa composante énergétique anale, donc il tiendra à ses positions acquises et – comme nous l’avons vu plus haut – utilisera dans ce but toutes les ruses, tous les stratagèmes dont il est capable, toute sa persévérance, son savoir-faire et sa dialectique spécifique158.

Le Moi en tant que support de la résistance subit une altération structurale profonde ; il perd sa souplesse, régresse en quelque sorte et n’est plus du tout élastique ni capable d’adaptation, il devient rigide car un regroupement de ses éléments prégénitaux constitutifs s’opérera dans ses conduites. C’est la composante anale seule qui se mettra à diriger le Moi, comme la garnison seule, à l’exclusion de tout élément civil, dirige une forteresse assiégée. Assiégée par qui ?

L’analyse, moyen de rétablissement narcissique, ne peut être souhaitée et réalisée que par celui qui désire ce rétablissement et donc le changement en question. C’est le narcissisme auquel nous venons de conférer la dignité d’une instance psychique baptisée Soi. Nous avons vu le rôle de la régression narcissique-orale dans l’analyse et au sujet du caractère mixte de cette régression, je me permets de remarquer ici que le Soi ne peut que s’adjoindre pour ainsi dire une sorte d’allié pour pouvoir disposer à ses fins propres de l’énergétique de celui-ci. Cet allié ne peut être que la composante orale, caractérisée précisément par le désir, l’insatisfaction permanente et inextinguible, la recherche de la nouveauté : autant d’éléments dynamiques dont le Soi a besoin. Ceci d’autant plus que la composante orale est pour ainsi dire l’antagoniste naturel de la composante anale. (Nous touchons ici du doigt, entre parenthèses, une situation conflictuelle à l’intérieur de la personnalité qui nous retiendra plus longuement à l’occasion159.)

Ainsi les éléments oraux du Moi l’abandonneront pour ainsi dire et se mettront au service du narcissisme, le Soi ; ils formeront avec celui-ci et sous son commandement une deuxième armée, mais qui n’aura de l’armée que le nom, étant structurée fort différemment de la première. Cette coalition – dont l’état-major considérera à juste raison l’analyste comme son principal allié, combattra à sa façon ; et le spectateur qui verra deux armées se battre pourra facilement s’y tromper et parler d’une scission du Moi, de deux « moi ». Mais la modalité de la scission et le déroulement du combat montreront qu’il s’agit d’ennemis de structures différentes, le Moi et le Soi, encore que leur distinction soit rendue malaisée par le fait que, pour se manifester et s’exprimer, les deux devront se servir du même langage, à l’élaboration duquel ils ont tous deux participé.

Ceci doit nous faire comprendre pourquoi le Moi semble applaudir à sa propre défaite. En fait, c’est le Soi initiateur de l’analyse qui applaudit à l’échec du Moi porte-parole et organisateur de la résistance, chaque fois que cette résistance est battue en brèche par la coalition à laquelle appartient l’analyste, l’insight même ou plutôt son aspect émotionnel étant l’abréaction de ce triomphe. Ceci nous fait comprendre également toute une série de phénomènes plus ou moins paradoxaux, qui se produisent au cours de la cure. Tel, par exemple, le cas de ce malade qui boude l’analyse, ne desserre pas les dents pendant toute la séance (résistance anale), mais mû par une certaine nostalgie narcissique-orale fait n’importe quel effort pour pouvoir suivre son analyse, arriver aux séances à l’heure, etc.

Cette dissociation des facteurs oraux et anaux rassemblés originairement dans le Moi nous permet ainsi de comprendre d’une part le caractère absolu, obtus, et en fin de compte paradoxal de la résistance, auquel sont imputables en grande partie la longue durée et même l’échec partiel ou total de certaines analyses, ainsi que toutes les difficultés dont leur déroulement est quelquefois hérissé, d’autre part l’atmosphère analytique à caractère d’élation narcissique, l’intensité d’investissement de l’analyse et du processus analytique, ainsi que la prépondérance – au moins à un certain niveau et à certaines périodes de l’analyse – de facteurs irrationnels et régressifs.

C’est encore à la lumière de ce combat épique que nous pouvons nous représenter l’origine de la réaction thérapeutique négative ainsi que de la névrose de transfert en tant qu’exacerbation de l’activité du Moi, celui-ci acculé utilisant ses mécanismes de défense sur un mode d’autant plus acharné et véhément que rien ne tempère plus l’influence des facteurs anaux qui – à ce moment – le constituent d’une façon quasi exclusive, en tout cas en ce qui concerne sa partie engagée dans la résistance, c’est-à-dire l’ensemble de ses mécanismes de défense. Ceci nous amène à prendre en considération un autre contingent des forces du Moi, il s’agit d’un certain matériel complexuel ayant un rôle important à jouer et qu’il s’agira de préciser.

En effet, le rétablissement narcissique « élationnel », cette lune de miel narcissique, tout en marquant de son empreinte un vaste aspect de la situation analytique, au point que ses effets et l’élan qu’il aura imprimé au processus subsisteront jusqu’à la fin, ne pourrait cependant pas demeurer pendant longtemps tel que je viens de le décrire, au moins sous cette forme, c’est-à-dire en tant que réalisation fantasmatique du rétablissement narcissique, avec un Moi imaginaire tout-puissant qui n’est autre que le Soi narcissique, projeté sur l’analyste, car impossible à être assumé, faute de maturation pulsionnelle correspondante ; il est d’ailleurs tellement idéalisé sur le mode narcissique que la marge qui le sépare de la réalité devient immédiatement source de frustration. De plus, s’il durait sur un mode quasi délirant en quelque sorte, il pourrait ouvrir la porte à une régression narcissique pathologique ; les résultats cliniques obtenus sur ce plan régressif et immature ne pourraient se maintenir car ils sont provisoires et superficiels, puisqu’il ne pourrait être question de modifications structurales vraies, le Moi, le vrai, étant hors de jeu ou plutôt dans le camp ennemi. Nous avons vu cependant qu’il fonctionne et même d’une façon exacerbée (névrose de transfert), d’autant plus que les frustrations inhérentes à la situation analytique et aux conflits transférentiels l’y obligent.

Pendant ce temps-là, l’analyse continue. Faite d’un processus de maturation pulsionnelle basée sur une longue série d’introjections-projections effectuées par le truchement de l’analyste, imago à tout faire, et d’interprétations conflictuelles dynamiques, elle apprendra au Moi du sujet à intégrer son narcissisme (et inversement : échange de bons procédés) et donc à s’aimer. Ses pulsions avec leurs composantes narcissiques ainsi intégrées formeront la base d’un Moi nouveau et la peur de ses pulsions disparaîtra avec l’investissement narcissique de celles-ci. Ce Moi cependant n’est pas du tout ce que le Soi désirait avoir au moment où le processus dont il fut l’initiateur a été déclenché. Ce Moi, entre-temps, s’est renforcé et même enrichi d’éléments du Soi, qu’il a comme domestiqués et intégrés. (Au début de l’analyse c’est le Soi qui se renforce aux dépens du Moi, c’est au cours de l’analyse, avec la névrose de transfert comme charnière, que la situation s’inverse.) Quant au Ça, il fournit également de nouvelles sources d’énergie au Moi, qui, après avoir chassé de son sein les pulsions à cause de leurs « méfaits », les recueille de nouveau comme le père rouvre sa maison à l’enfant prodigue. En ce qui concerne le Surmoi, son changement de structure suit la déconflictualisation d’une façon automatique. Devant cette situation, le Soi n’aura qu’à devenir, de son côté, de plus en plus égosyntone en reconnaissant et en apprenant à apprécier toujours davantage, mais toujours jusqu’à un certain point seulement, les principes qui sont à la base de l’activité du Moi déconflictualisé (principe de réalité). Quant au Moi, après l’épreuve difficile qu’il a eu à traverser, il reprend les rênes du gouvernement de la personnalité globale, dont les différentes composantes furent entre-temps pacifiées et rassurées au point de renoncer dans une certaine mesure à leur propre existence comme telle, permettant ainsi au Moi de réaliser l’unification optima de la personnalité. Cette unification laissera subsister les anciens associés de la maison avec leurs fonctions propres dont seule la coordination adaptée et efficace témoignera du changement survenu. Le Soi tiendra à s’isoler dans une pièce aménagée par lui et à son usage (je ne parlerai pas ici du vieux locataire de la cave, le Ça, ou du moins de ce qu’il est devenu). L’autonomie que le Soi aura su se ménager ainsi continuera à fournir au Moi sa composante narcissique toujours nécessaire pour la bonne marche de la maison dont la gérance lui fut confiée par le Soi160.

Cette énumération des instances, réunies sous la direction du Moi, nous ramène à une question que j’ai déjà touchée en passant, je veux parler de la force et de la faiblesse du Moi. Ce vaste et important sujet mériterait sans doute d’être traité à part avec toute l’attention qu’il convient de lui prêter. Ce que je voudrais cependant souligner ici, c’est la lacune que présentent toutes les définitions du Moi fort, par exemple, faute d’une incorporation de la notion du narcissisme, c’est-à-dire du Soi. Une intégration pure et simple des pulsions, même réalisée sur un niveau élevé et socialement adapté, n’est pas le fait d’un Moi fort, mais plutôt la caractéristique d’un Moi bien organisé et réaliste, anal et statique. Ce Moi cherchera et obtiendra ses satisfactions physiologiques pures et simples, sans les investir narcissiquement. (Je parle, bien entendu, d’un narcissisme de bon aloi, évolué et intégré sur le plan pulsionnel.) Il ne saura pas les ennoblir en quelque sorte, les enrichir surtout, les libérer et les utiliser à ses fins narcissiques propres. La psychologie du plaisir reste à remanier : à la notion de plaisir = détente physiologique (Lust und Unlust de Freud), fruit de l’association d’un Surmoi sadique et d’un Moi, en fait, à prédominance anale sado-masochique, il faut ajouter un concept fondamentalement différent, basé sur une collaboration entre le narcissisme et le Ça, le premier dominant le second en tirant de lui les satisfactions hédoniques spécifiques. Le Moi fort n’est pas seulement caractérisé par une coordination réussie du Ça, du Surmoi et du monde extérieur, mais aussi par une harmonie parfaite entre le principe de réalité et le principe de plaisir permettant une intégration réciproque du Moi et du Soi.


122 Conférence faite à la Société psychanalytique de Paris le 19 novembre 1957. Parue dans RFP, mai-juin 1958.

Manuscrit remis le 10 décembre 1957 à la rédaction.

123 Freud, « La névrose est basée sur la protestation du Moi contre les exigences de la fonction sexuelle » (De quelques conséquences psychiques, etc.), ou encore – « Les névroses sont comme nous le savons des affections du Moi » (Abrégé de psychanalyse).

124 « Mais voici ce qui se produit : pendant qu’on s’occupe des résistances, le Moi, avec plus ou moins de sérieux, cesse de se conformer à la convention sur laquelle se fonde l’analyse. Loin de seconder nos efforts pour secourir le Ça, il s’y oppose, ne respecte pas la règle psychanalytique fondamentale, ne laisse plus surgir d’autres rejetons du refoulé, etc. » (Analyse terminée et analyse interminable.)

125 La théorie psychanalytique des névroses.

126 Essai sur la situation analytique et le processus de guérison, [supra], présenté au XIXe Congrès des psychanalystes de langues romanes.

127 Ego Psychology and the Psychoses.

128 Souvent l’analysé vient à la séance après les vacances, donc une interruption de deux ou trois mois, comme si rien ne s’était passé et il « enchaîne » au point exact où il avait cessé. Derrière ce comportement qu’on peut qualifier d’obsessionnel, il y a cependant autre chose. Il est clair que le malade ne doute pas un instant que l’analyste répondra automatiquement et d’une façon symétrique à sa conduite à lui, faisant partie de cet univers narcissique à deux, et qui n’est nullement affecté par l’interruption.

129 Je pense que ceux qui, pour expliquer cette situation analytique fondamentale, invoquent le rapport enfant-mère fondent leur position sur une erreur de terminologie concernant la relation objectale. L’union narcissique se fait – bien entendu – avec la mère ou plutôt une partie de la mère, mais ni l’un ni l’autre ne peuvent être appelés objet à ce moment, car – comme Freud et d’autres depuis l’ont montré – il n’y a pas de limite et donc pas de différence d’essence entre le sujet et ce qui ne deviendra objet qu’à un moment bien plus tardif. D’ailleurs – ainsi que je l’ai dit – le matériel transférentiel est, à ce moment, typiquement œdipien et, de toute façon, le contraste est trop grand entre la sereine béatitude de cet état et l’atmosphère tragique de frustration qui ne manque pas d’infiltrer le conflit maternel toujours très ambivalent et extrêmement pathogène.

130 Il est habituel de considérer que les symptômes hystériques s’effacent souvent rapidement (par opposition aux symptômes obsessionnels). Ceci est d’autant plus explicable que l’hystérie entre dans les affections à prédominance orale comme j’ai eu l’occasion de le mettre en évidence dans mon article : Conflit oral et hystérie (écrit en 1952 et publié dans la Revue française de psychanalyse en 1953 ainsi que dans le Bulletin de la Société de Belgique). J’eus depuis le plaisir renouvelé de voir mes conclusions faire fortune, ayant été adoptées par différents auteurs.

131 Ce qui – entre parenthèses – lui permettra de prendre certaines nouvelles positions vis-à-vis des membres de son entourage et auxquelles j’ai fait allusion (loc. cit.) en parlant du « Surmoi analytique » ; ces positions sont cependant relativement fragiles, n’étant pas construites sur une base pulsionnelle réelle, ceci viendra plus tard et en ce moment il ne s’agit encore que de velléités, sous-tendues uniquement par l’élation narcissique.

132 Emery : « Je fais l’analyse parce que je serai plus fort que les autres. J’aurai ce que les autres n’ont pas. Je vais être capable de faire des trucs formidables. »

Un autre malade (il s’agit d’Achille dont il est question dans mon rapport) : « Je n’éprouve pas le besoin de parler puisque je trouve que l’impression que j’ai est curative. Mes yeux se ferment, ma vue s’atténue, mon acuité visuelle diminue sans que je ferme mes yeux (le malade opère une régression narcissique devant moi). C’est une relaxation, une détente énorme. La douleur est partie (une douleur de l’épaule gauche). Ce phénomène visuel est remarquable. J’arrive à ne presque plus voir. Je peux supprimer cette impression avec un battement de paupière…

« D’ailleurs tout cela n’est que des niaiseries. Dites-moi de me laisser aller, je chasse l’impression parce que je la trouve stupide, déraisonnable. Ça me repose d’une façon considérable tout de même. Avant-hier en vous quittant, j’ai bondi. J’étais en pleine forme. Le fait de parler arrête l’impression. La détente amenuise mes facultés (régression par rapport à la motricité). La parole remet tout en branle. Détente complète. Nirvanah. Est-ce vous qui m’avez suggéré ce mot (Introjection-projection) ? L’impression aussi c’est vous qui la provoquez. Au début, la séance m’énervait, maintenant je voudrais rester. Je vous vois en fakir, vous avez un fluide magique. Que pouvez-vous pour moi ? Je voudrais vous connaître davantage. »

À la séance suivante :

« Hier, en sortant d’ici, j’avais l’impression d’être gonflé. Seulement ça me semble magique. Et comme je suis cartésien… Hier j’ai mieux fait que d’ordinaire, j’ai dit tout ce que je pensais. Pourtant j’ai peur de me tromper. Je deviens assidu. Le mot “hypnose”. J’ai ici les yeux larmoyants. Pourquoi ? Si je pouvais reproduire la sensation d’hier, ça me plairait. En somme, je fais une auto-suggestion que vous favorisez et ainsi je peux guérir. Je suis dans la note, un élève docile.

« Non, tout ça est stupide. Mais puisque ce que j’ai est absurde, pourquoi l’absurdité ne me guérirait-elle pas ?

« Détente, je suis bien physiquement, je suis même excessivement bien, une vraie euphorie, et pourtant je fume toujours beaucoup.

« Détente dans la région cordiale en vous quittant. Je suis dopé, un peu chaque jour. Pourquoi pas ? Si je guéris. J’ai plus de confiance aujourd’hui qu’hier. Dans l’ensemble tout marche bien. Et pourtant, je ne vous parle que du malheur, pas de bonheur. L’“impression” n’est pas revenue. C’est une impression du cerveau. Comme une chape. Est-ce que je la fais naître ou est-ce qu’elle existe ? C’est idiot, mais ça existe. Un engourdissement.

« Quand je finirai mon analyse, je vaudrai le double. Docteur, est-ce que mon “impression” est normale ? La façon dont je vous quitte a quelque chose d’apprêté (je me faufile). »

(J’interprète sa culpabilité de guérison.)

Lui : « C’est vrai, j’ai des remords. Quelquefois dans la séance il m’arrive que j’estime que c’est assez et je fais un vide mental. »

133 Ferenczi, Les degrés de l’évolution du sens de la réalité.

134 Des mouvements analogues sont faciles à observer dans la vie sur un autre plan, bien entendu : pensez au raseur qui tient votre bouton de gilet et ne vous lâche pas ou – dans un autre registre – l’attraction quasi physique et pouvant devenir dangereuse qu’exerce la présence d’une idole narcissique sur la foule qui projette sur elle son Moi idéal.

135 Frustration dont il y a d’ailleurs lieu de tempérer quelquefois la sévérité selon un certain nombre de données que l’analyste doit constamment jauger, d’une façon plutôt intuitive d’ailleurs.

136 Dans le folklore et la littérature, nous retrouvons la même angoisse narcissique décrite comme la peur du sujet de perdre son ombre.

137 Freud : « Mais nous ne pensons pas que la totalité de la libido puisse jamais investir les objets. Une certaine quantité de libido sera toujours conservée par le Moi, une certaine quantité de narcissisme demeurera, malgré un amour objectal supérieurement développé » (Eine Schwierigkeit der Psychoanalyse).

138 À cette occasion, on peut revenir au transfert et poser la question : si l’euphorie était le fait du transfert, comment se fait-il que certains symptômes cèdent mais non d’autres et que les deux catégories restent toujours circonscrites de la même façon ?

139 Note de 1971 : L’auteur japonais Kishida Shu (Thèse de Strasbourg, 1966) défend une conception proche de la nôtre et propose le terme « narcido » pour désigner le narcissisme en tant que facteur énergétique.

Narcissistic Equilibrium, International Journal of Psychoanalytic, 1947 (traduit dans le rapport de Van der Waals, Revue française de psychanalyse, 1949). « Lorsqu’on qualifie de narcissiques dans la littérature psychanalytique des états et des phénomènes aussi différents les uns des autres que le sommeil, l’enfant occupé à sucer son pouce, la jeune fille rayonnante devant sa glace, en train de se parer, et le savant, ravi de l’attribution du prix Nobel, on souhaiterait bien une définition plus précise de cette notion. Tous ces phénomènes peuvent bien être ramenés à une source commune, mais n’en restent pas moins des choses nettement différentes… La sublimation la plus sublime, aussi bien que la régression psychotique à l’extrême, se disent narcissiques. En certains cas, on estime le narcissisme responsable de l’augmentation de la puissance virile, en d’autres cas, par contre, de sa diminution. On le retrouve dans la frigidité de la femme aussi bien que dans son attrait. On suppose qu’il est à même de neutraliser des tendances destructives, tout en devenant une source d’angoisse pour le Moi. Il est une mesure de défense contre l’homosexualité et cependant les homosexuels sont particulièrement narcissistes. Dormir consiste à retirer la libido et cependant l’insomnie est la fuite d’un narcissisme renforcé pour être augmenté. On se sert du narcissisme pour expliquer une inertie prolongée et en même temps, c’est la force motrice de l’ambition. »

140 Esquisse d’une théorie psychodynamique du masochisme, Revue française de psychanalyse, 1954.

141 Inhibition, symptôme et angoisse.

142 Hartmann, Kris et Loewenstein, « The function of Theory on Psychoanalysis », in Drives, Affects, Behaviour.

143 Der Humor.

144 Der Dichter und das Fantasieren.

145 Le narcissisme : une introduction.

146 Psychologie des masses et analyse du Moi.

147 La notion de Moi, surtout telle qu’elle est utilisée aujourd’hui en psychanalyse (« un système psychique par opposition à d’autres systèmes de sa propre personne ». Hartmann, « Comments of the Psychoanalytic Theory of the Ego », in The Psychoanalytic Study of the Child, vol. V), rend actuel un très ancien sujet de discussion : en effet, selon Freud, « il est impossible de supposer qu’une unité comparable au Moi puisse exister dans l’individu, depuis le commencement : le Moi doit se développer » (Federn, Ego Psychology and the Psychoses), alors que Federn soutient qu’« un sentiment de Moi (ego feeling) est présent depuis le début » et il est certain qu’un Moi rudimentaire, archaïque, existe depuis toujours. On a tenté de résoudre le problème en parlant de « noyaux de Moi » (Glover), ce qui correspond à la réalité quant à l’évolution des bases pulsionnelles du Moi, ou de « Moi autonome » (Hartmann), ce qui – au contraire – voudrait soustraire une partie du moi à la maturation pulsionnelle. Tout récemment on a tenté de développer la notion de « Soi » (« le Soi c’est la propre personne du sujet par opposition à l’objet ». Hartmann, op. cit.), et Hartmann distingue entre le « Moi » et le « Self » et la « personnalité ». Sa position signifie un progrès remarquable puisqu’il définit le narcissisme (qu’il trouve dans les trois systèmes psychiques) comme l’investissement libidinal non pas du Moi mais du Self.

148 Loc. cit.

149 L’idée et le désir de l’immortalité sont liés au narcissisme moral, l’homme étant incapable d’admettre qu’il puisse ne pas exister toujours et même ne pas avoir toujours existé (Alice Balint). S’il a peur des esprits, c’est parce qu’il est convaincu – par projection narcissique – de la survivance de leur toute-puissance. L’homme naît et meurt narcissique et trouve – en se prolongeant dans l’infini – une large compensation narcissique à la misérable brièveté de l’existence qu’il passe – dans une assez faible mesure d’ailleurs – sous le signe du principe de réalité.

150 Abrégé de psychanalyse.

151 Le plaisir narcissique aboutit également au cours de sa maturation à la conflictualisation parce qu’il passe par le même processus de maturation (composantes prégénitales et génitales) que la libido de la relation objectale ; mais là encore nous devons nous abstenir d’entrer dans les détails ; les interréactions entre le narcissisme, les pulsions et le Moi concernant l’économie libidinale sont encore à étudier.

152 Le « sentiment océanique » de Romain Rolland existe ; il eût été cependant étonné d’apprendre que l’océan en question se réduit à quelques dizaines de centimètres cubes d’eau amniotique.

153 Les degrés de l’évolution du sens de la réalité.

154 Dont les plus importantes sont, selon Edoardo Weiss (Principles of Psychodynamics) : « La maîtrise, l’intégration, la liaison et la pensée ».

155 Voir A. Freud, Le Moi et les Mécanismes de défense.

156 Un de mes malades aux prises avec une résistance particulièrement acharnée quitta l’analyse ou plutôt ne la reprit pas après la longue interruption des vacances d’été. Puis, il se décida tout de même à la reprendre. À la première séance de rentrée, il me raconta un cauchemar : il courait sans cesse entre deux appartements, un de style ancien et un autre très moderne, en s’installant tantôt dans l’un tantôt dans l’autre, sans pouvoir se décider pour l’un ou pour l’autre. Il pensait aussi à moderniser l’ancien, mais regrettait amèrement d’être obligé de renoncer à l’autre, etc. (Derrière cette signification, nous découvrîmes naturellement des ramifications, entre autres vers des problèmes œdipiens et d’identification, mais qui ne nous intéressent pas ici.)

157 On peut, sous cet aspect, comprendre le transfert positif selon la formule : « Je t’aime parce que tu m’aides », comme le transfert négatif aussi : « Je te déteste, je ne veux pas de ton aide, je ne veux pas changer, de quoi tu te mêles, etc. »

158 Nous savons que l’analyste doit se garder de répondre par des précisions aux questions de l’analysé (« combien mon analyse va-t-elle durer ? » ou « sur la disparition de quel symptôme peut-on compter le plus vite ? », etc.). Ce n’est pas seulement pour des raisons techniques, mais parce que toute précision est basée sur la composante anale, et le comportement de l’analyste, surtout à ce stade (il s’agit du début de la cure) doit plutôt favoriser l’élément oral. Il restera dans le vague, parce qu’il permettra ainsi à la régression narcissique-orale de l’analysé de se développer. Or, tout ce qui est délimitation, précision, gêne l’analyse qui à ce stade est vécue comme la réalisation possible d’un désir de toute-puissance. C’est pourquoi l’analyste ne doit pas entraver l’installation dans l’analyse en donnant des bornes à ce désir par un pronostic aussi précis que celui du chirurgien. L’analysé supporterait mal, sur le plan inconscient, d’avoir un analyste ou une analyse à possibilités limitées. Pour la même raison – et cet écueil est particulièrement difficile à éviter pour ceux qui ont une longue formation clinique médico-psychiatrique –, l’analyste ne doit pas faire un « interrogatoire en règle », même s’il est amené ainsi à renoncer, au moins dans l’immédiat, à l’établissement d’un diagnostic fignolé avec tout le raffinement dont son analité peut être friande (sans parler – bien entendu – de l’hérésie que constituerait à délivrer par exemple une ordonnance au malade). La seule question qui doit se poser pour nous est de savoir si l’analyse est possible et utile ou non. Et encore, cette question elle-même doit rester ouverte, car comment envisager un progrès tant technique que théorique, si, par des critères immuables, nous écartons systématiquement certaines catégories de malades, toujours les mêmes. Plus nous organisons les premiers ou même le premier entretien et plus nous dirigeons la cure avec la méthode dite scientifique chère à notre cartésianisme, plus nous renforçons l’analité, laquelle se trouve à ce moment-ci complètement au service de la résistance que nous renforçons du même coup. Toute allusion à la structure anale de notre travail doit être évitée : ainsi par exemple nous ne devons pas préciser la responsabilité du malade, en lui disant par exemple : « l’analyse vous permettra d’entreprendre telle ou telle action ». Nous devons renforcer d’abord le Soi, le renforcement du Moi, du nouveau Moi, devant suivre secondairement, c’est ce qui distingue la psychanalyse de la psychothérapie. Le Moi est statique surtout quand, dans l’analyse, il se concentre d’abord sur la résistance, il ne veut jamais se dépasser, il est contre. Il a peur de ce dépassement (comme du plaisir) ; c’est le Soi dont les aspirations vont dans ce sens, le Moi y répondant par l’angoisse.

Les interventions gagnent à ce moment-là surtout à être lapidaires, touchant l’affectivité et ne s’adressant pas au Moi. Il ne faut pas expliquer, exposer, convaincre. Peu de références à la réalité, pas de précisions. On est dans la régression narcissique-orale, c’est une réalité imagoïque.

159 Le Soi narcissique du malade a vis-à-vis de l’analyste, reflet de son propre narcissisme et de son Idéal du Moi, une attitude de confiante et cordiale amitié. Sa « dépendance » de l’analyste s’explique aisément par la situation dans laquelle il se trouve engagé, mais il ne se « soumettra » à l’analyste que pour autant que celui-ci consente à le suivre dans la poursuite de ses désirs narcissiques : « Und der König ist absolut, Wenn er unseren Willen tut. » Goethe (« Le Roi est souverain s’il fait notre volonté »). La peur et un certain respect de l’analyste seront plutôt le fait du Moi qui se trouve devant une tâche (réaliser les désirs narcissiques du Soi) qui le dépasse. Son attitude en face de l’analyste plongera ses racines dans la crainte de cette toute-puissance du Soi, son ennemi qu’il voit représenté et secondé par l’analyste.

160 Freud parle du Moi-ministre ou monarque constitutionnel ; il me semble qu’en tenant compte des étapes de son évolution à la lumière de ce qui précède, on pourrait le voir également en intendant ou majordome qui – après une période de difficultés, voire de conflits graves avec son maître – a réussi non seulement à se rendre indispensable mais aussi à jouir d’un pouvoir et d’une autorité reconnus par tous.