IV. Étude sur la relation objectale anale192

Avant-propos

Le but du présent travail est de dégager le concept de relation objectale anale en suivant la méthode non pas descriptive mais génétique.

Ma tentative est centrée sur la mise en évidence d’une modalité d’investissement spécifique, propre au stade anal et différente dans son essence du mode d’investissement des autres stades pulsionnels. La constitution d’une « structure anale » est liée à ce mode spécifique d’investissement dont les effets se traduiront dans la maturation pulsionnelle, au triple point de vue économique, topique et dynamique.

La perspective dans laquelle je vois le problème est celle d’une opposition orale-anale, donc d’une prégénitalité à dynamique dialectique. Au point focal de cette perspective, on retrouve le concept du narcissisme. Je pense que cette perspective favorise une conception à tendance anhistorique ; il me paraît certain, en effet, que nous devons tendre à l’utilisation de concepts qui puissent s’appuyer sur une génétique, indépendante des facteurs historiques. Ces facteurs, nous les utilisons avec succès dans notre technique analytique, mais ce ne sont que des outils dont l’efficacité s’appuie sur l’existence préalable de virtualités d’origine génétique.

I.

J’ai réuni dans un travail antérieur193 quelques vues fragmentaires sur l’oralité. J’avais tenté d’y mettre en évidence la caractéristique essentielle de l’univers narcissique-oral : il est ouvert et sans limites. À ce stade, toute l’activité du nourrisson est calquée sur un mode unique ; d’une part, son activité introjective n’est limitée que par ses possibilités d’investissement libidinal et, d’autre part, son activité excrétoire elle-même est soumise au même mode : ses produits excrémentiels s’écoulent passivement194. C’est une décharge physiologique et la source de gratification qu’elle représente pour l’enfant conserve encore le mode caractéristique de la phase narcissique-orale. L’agressivité même qu’éveille la frustration de l’enfant à ce stade se modèle sur ce même schéma narcissique-oral. C’est une tension qui s’écoule et ne heurte ce qui se trouve sur son chemin que par incidence. Elle apporte une certaine détente, mais par une sorte d’épuisement énergétique spécifique et dont l’effet ne peut être que provisoire.

L’avènement du stade anal modifie cet état de choses d’une façon radicale. Freud en décrivant l’érotisme anal parle de l’enfant qui « retient ses fèces pour avoir un plaisir plus grand en les expulsant ». L’érotisme anal a été ensuite étudié non seulement par Freud, mais par d’autres auteurs, tels Sadger, Ferenczi, Jones, Brill et surtout Abraham. Il me semble cependant que l’étude de la relation objectale anale doit prendre pour point de départ plutôt le facteur rétention. C’est ce détail, en apparence mesquin, qui est la base – comme nous le savons – de la maîtrise anale et de la motricité. Les liens entre le stade anal et la motricité ont été exposés par Marty et Fain195.

Nous verrons que la base énergétique de tout mouvement pulsionnel est la composante anale et que l’enfant doit l’intégrer en temps voulu et dans des circonstances appropriées pour préparer ainsi ses maîtrises successives, sur des modes de plus en plus évolués. Normalement, il construit ainsi les bases de ses facultés de maîtrise comme en jouant et nous aurons la possibilité d’étudier, plus loin, les suites de la conflictualisation de ce processus.

L’enfant, dont nous venons de souligner l’impuissance motrice durant le stade oral, est privé non seulement d’un plaisir d’une qualité spécifique, mais frappé dans son intégrité narcissique. Or, au moment du renforcement de son appareil moteur et tout particulièrement de ses muscles lisses et de ses sphincters, il trouvera dans son corps de quoi pallier ce déficit. Il s’agit avant tout d’un plaisir qu’il se donne en découvrant que la pression de la paroi du segment terminal de son tractus digestif contre les substances plus ou moins solides qui constituent son bol fécal lui procure une sensation agréable. La découverte de ce plaisir – pour des raisons dont je dois réserver l’examen à une occasion ultérieure – est par la suite refoulée, et seul subsistera – et encore – le plaisir de l’exonération proprement dit : l’érotisme anal n’irradie pas en dehors d’une aire bien délimitée (une partie du tractus digestif) et, contrairement au plaisir oral, le plaisir anal puise ses caractéristiques précisément dans le fait que cette aire est close. L’enfant apprendra ainsi non seulement la maîtrise de ce qui se trouve à l’intérieur de cette aire, mais aussi à reconnaître le contraste entre deux formes qui s’opposent, les précisions matérielles qui les délimitent l’une par rapport à l’autre, etc. Ces données constituent les fondements de la réalité dont il acquiert ainsi le sens. Le plaisir anal est obtenu sur un mode autonome, étant donné que — comme le dit Nacht – « l’enfant découvre qu’il peut trouver certains plaisirs en lui-même et pour lui-même (sans intervention de sa mère) »196. Il met fin ainsi à la dépendance obligatoire de son milieu, lot de l’oral comme nous venons de voir, blessure narcissique que l’analité permet à l’enfant de surmonter. Il s’installe à son compte, pour ainsi dire, et cette fois-ci contre le milieu dont il a si mal supporté jusqu’ici la sujétion, ce qui est un véritable renversement de la situation.

L’enfant a donc maintenant un objet197 qui est séparé de lui-même en tant que sujet et même – dans le cas présent – qui s’oppose à lui (cette séparation était déjà ébauchée d’ailleurs vers la fin de la phase précédente, mais ébauchée seulement et non achevée). Le sujet possède de ce fait un dispositif, source de plaisir et de maîtrise, ainsi qu’une substance manipulable, nécessaire à l’opération en question. Je me souviens d’une jeune femme qui était venue en traitement pour frigidité ; elle put acquérir graduellement sa sensibilité sexuelle au cours de la cure et atteignit pour la première fois une détente orgastique lors de l’épisode suivant : elle découvrit lors de rapprochements sexuels avec son partenaire qu’en pressant et en emprisonnant le pénis de celui-ci entre ses cuisses, elle exerçait une maîtrise sur l’organe en question ainsi que sur l’homme tout entier. Dans le coït qui suivit, cette sensation fut transférée sur le vagin : « Je le tenais — disait-elle – en mon pouvoir, comme on tient dans sa main un homme tout entier qu’on a saisi au collet », ce qui lui a rappelé la défécation (l’anneau du sphincter entourant et pressant le bol fécal). Nous assistons ici in statu nascendi, pour ainsi dire, à l’extension de la maîtrise anale au système musculaire sur un mode dont l’origine érotique-anale est encore nettement reconnaissable. L’objet de la maîtrise est un objet excrémentiel et cette origine transparaîtra toujours sur les modes les plus différents, qu’il s’agisse du corps tout entier du sujet ou de l’objet, de l’objet partiel ou de tout autre constituant du milieu investi par le sujet. C’est cette lointaine origine de l’objet constitué comme tel qui rend obligatoire l’existence d’une composante anale dans chaque relation objectale, composante qui est à la base énergétique de la relation objectale. L’objet excrémentiel est à la fois narcissique et objectal198. L’enfant l’investit narcissiquement en tant que partie de son corps et cet investissement continue tout naturellement au moment où l’excrément se sépare du corps, ce qui correspond exactement au processus de l’investissement libidinal objectal à partir de la libido narcissique. L’enfant puisera dans la séparation du monde en deux parties, infra – et intrasphinctériennes, un bénéfice narcissique considérable. Parce qu’il est humilié par ses échecs obligatoires, la rage impuissante de l’enfant au stade oral, conflictualisé par les mêmes échecs, ne pouvait, en effet, que s’exacerber de plus en plus. Maintenant, l’enfant peut – grâce à cette dichotomie – sauver son honneur narcissique, en plaçant en dehors de lui (projection) tout ce qui est source de déception narcissique et en gardant en lui-même et en l’investissant positivement tout ce qui est source de plaisir et narcissiquement satisfaisant. L’objet excrémentiel est ainsi cadeau et valeur d’une part, arme agressive d’autre part. Il est à la fois support de l’investissement libidinal (érotisme anal) et symbole de tout ce qui est mauvais, dangereux ou détestable. L’enfant reconnaît comme sien ce qui est bon (et inversement) et ce qui n’est pas lui ou qu’il ne peut investir deviendra à la fois l’autre et sale (un malade d’Abraham disait : « Tout ce qui n’est pas moi est sale »). Les introjections et projections futures, ainsi que le jeu compliqué des extériorisations, intériorisations et réextériorisations successives, augmenteront le nombre de situations dialectiques dérivant de cette dichotomie, jusqu’à l’infini. Cette dichotomie est évidemment liée à la formation du surmoi. Elle sera présente toujours dans l’investissement du même objet quand nous l’appellerons ambivalence199.

II.

La caractéristique essentielle de la relation objectale anale réside dans la maîtrise objectale, maîtrise qui vaut au sujet le rétablissement de cette intégrité narcissique qui fut – comme nous venons de le voir – constamment battue en brèche au stade précédent. L’oral cherche l’unicité et l’autonomie narcissique et l’anal en fera autant en tendant à les réaliser par d’autres moyens, tant il est vrai que le narcissisme traverse, inaltérable en son essence, tous les stades pulsionnels, utilisant les modes différents que les phases successives mettent à sa disposition (Ferenczi). Si l’oral cherche à atteindre son but en introjectant les constituants de son milieu qu’il a investis, ceux-ci devenant ainsi parties intégrantes de lui-même, l’anal se pose en face de son objet et acquerra ou plutôt conquerra son unicité et aussi son autonomie, par rapport à celui-ci, et en s’y opposant en quelque sorte. Il introduit ainsi entre son objet et lui une distance qui le délimite par rapport à l’objet, notion complètement ignorée par l’oral. Cette situation comporte en même temps l’introduction d’un facteur énergétique quantitatif qui place le sujet anal au-dessus de l’objet auquel la qualité de sujet est refusée (base de toute discrimination, échelle de valeurs, hiérarchie et organisation futures). Cette position énergétique est le fondement même de son sentiment de sécurité et se manifeste quelquefois par son expression typique, le rire bruyant et triomphal de l’enfant qui joue avec son flatus ou celui de l’adulte déclenché par une quelconque plaisanterie scatologique qui éveille et excite son érotisme anal et sa maîtrise du même mode (« je fais ce que je veux et je peux tout, personne ne peut m’en empêcher »). L’enfant qui s’accroche à son objet sur ce mode s’installe solidement dans la vie ; le mouvement énergétique doit cependant s’enrichir par l’investissement libidinal correspondant (érotisme anal). Seules cette intrication des deux aspects de banalité et son intégration mettront l’enfant à l’abri des régressions graves et permettra son accession sans complication aux phases ultérieures de son évolution pulsionnelle. Quant au pervers sadique, nous savons que sa maîtrise objectale, exercée sur un certain mode, suffit à déclencher le processus qui aboutit ainsi à l’orgasme d’une manière directe et pour ainsi dire automatique. Nous connaissons d’ailleurs des cas où l’exercice de la motricité seule, voire la force la plus directe et la plus primitive de banalité, c’est-à-dire la défécation, produisent dans certaines conditions le même résultat200. Tout ceci montre que dans la relation objectale anale (et c’est là une des sources de culpabilité qui – dans notre civilisation – se rattache à cette composante pulsionnelle), la qualité ou l’essence propres à l’objet importent peu, les objets n’étant que les supports de certaines fonctions, et interchangeables. Ce qui seul compte, c’est la relation énergétique entre le sujet et l’objet, l’établissement de cette relation seule pouvant suffire à une satisfaction pulsionnelle consécutive. L’anal considérera l’essence propre de son objet comme un obstacle devant sa maîtrise, obstacle qui suscitera son agressivité et qu’il sera obligé de combattre et de faire disparaître par l’application de sa technique spécifique.

Nous disions que le sujet doit se poser en face d’un objet auquel il est supérieur et plus la marge qui les sépare, vue sous cet angle, grandit et plus la relation s’approche de sa forme idéale, absolue. L’anal tendra donc à une modification qualitative de sa relation avec l’objet – c’est-à-dire l’objet même – en ce sens. Il cherchera à élargir la marge, soit en diminuant la position énergétique de l’objet, soit en augmentant la sienne par rapport à celle de l’objet, soit par les deux moyens à la fois, pour réduire ainsi l’objet à sa forme originelle qui est l’excrément. Ceci va lui permettre de se libérer totalement de sa dépendance orale et de faire asseoir son autonomie sur le pouvoir de faire dépendre l’objet de lui-même d’une façon totale. Abraham a rappelé que l’enfant sur son pot, sur son trône comme on dit, est souverain. Sa satisfaction ne dépend que de lui-même et il peut aussi bien s’opposer à l’objet excrémentiel proprement dit (il joue pendant des heures avec celui-ci), qu’à l’éducateur auquel il s’oppose de la même façon, faisant d’une pierre deux coups, et montrant que, pour lui, ces deux objets sont équivalents.

Le couple anal sujet-objet est donc dans sa forme idéale un couple maître-esclave (« tu es mon objet, je fais de toi ce que je veux et tu n’as aucune possibilité de t’y opposer »), cette terminologie reprenant sa signification littérale dans cette relation objectale apparemment inversée qu’est le masochisme (par exemple : « Je suis ta chose, tu peux faire de moi ce que tu veux »). Il s’agit là d’une position fondamentale qui n’est pas seulement un moyen (Freud parlait d’un Bemächtigungstrieb = pulsion d’emprise) soumis à une finalité qui le dépasse, mais un but en soi et que le faisceau génital devra intégrer plus tard, comme tel, quitte à le modifier une fois l’intégration achevée. Abraham, Sadger et d’autres ont étudié la puissance magique attachée à l’excrément et par extension à tout déchet humain. Ferenczi201 expliquait le sentiment de toute-puissance comme « une projection de la constatation que fait l’enfant concernant ses pulsions, qu’il vit comme irrésistibles, et qui exigent d’être obéies servilement202. L’enfant s’identifie en effet (je parle de l’enfant non névrosé bien entendu) à sa pulsion, faisant ainsi sienne la puissance de celle-ci, mais cherche en même temps à la surmonter, c’est-à-dire à échapper à cette contrainte tyrannique dont l’emprise absolue est vécue par lui comme une blessure narcissique.

Ce double mouvement peut être illustré par le cas de certains sujets, cas courants dans notre pratique quotidienne. Il s’agit soit d’un épisode vécu, soit d’un fantasme, dans les deux cas d’une régression à la phase anale qui nous permet d’observer le mécanisme de son fonctionnement. Il s’agit, par exemple, d’un écolier rédigeant un devoir qu’il doit achever dans un délai donné. Il travaille fiévreusement, le temps passe, il accélère le mouvement, la tension augmente et au dernier moment, mais avant qu’il ait pu livrer sa copie, il a un orgasme violent dont un de mes malades disait qu’il n’en a jamais vécu de pareil avec une femme. Il est clair que, dans cette relation objectale, l’objet disparaît comme tel (il subsiste, bien entendu, derrière la régression anale sous une forme inconsciente) et n’est représenté que par la tâche à accomplir, donc relevant de la motricité. C’est une fonction absolument impersonnelle mais qui représente en même temps un coït œdipien refoulé. La pulsion œdipienne régresse au stade anal et est alors vécue sur le mode propre à ce stade : il faut lui obéir, servilement (le délai), au dernier moment cependant le sujet échappe à la contrainte inhérente à la pulsion et a un orgasme à un moment qui précède le délai, c’est-à-dire au moment où la tâche dont l’accomplissement se confond avec la contrainte pulsionnelle n’est pas encore achevée. Le sujet atteint ainsi et la maîtrise anale et l’orgasme, mais sur un mode narcissique triomphant qui rend son orgasme d’autant plus satisfaisant203.

Ceci nous fournit un appoint pour une compréhension plus satisfaisante de la constitution et de l’utilisation du surmoi par l’enfant, vues dans une perspective narcissique, ainsi que pour celle de la structure anale en général, telle que nous la connaissons chez l’adulte dans les cas où elle est conflictualisée. Nous saisissons ainsi les mobiles de l’éternelle oscillation de l’anal entre la maîtrise positive et négative, ainsi que le contraste entre sa pulsion visant la maîtrise la plus absolue et l’utilisation ostentatoire de son surmoi. Celui-ci couvrira alors paradoxalement l’action dont le contenu est en opposition avec cette instance (exemple : l’Inquisition qui torturait pour la plus grande gloire de Dieu)204.

III.

Les assises énergétiques de la relation objectale anale sont la maîtrise objectale et un certain rapport de forces qui la garantit. Ce rapport peut être direct ou inversé, réel on virtuel, revêtant sa forme originelle, ou bien s’établissant à l’aide de dérivés ou équivalents. Il s’appuie sur des systèmes d’opposition, tels que les couples « fort et faible », « petit et grand », « riche et pauvre », « bête et intelligent », etc. L’essentiel pour le sujet est d’occuper, en face de l’objet et par rapport à celui-ci, une position de supériorité qu’il s’agira de sauvegarder à tout prix, d’autant plus qu’elle comporte – outre sa valeur énergétique proprement dite – une référence narcissique positive. Chez certains sujets fixés au stade anal, le caractère compulsionnel attaché au maintien de ce rapport énergétique est manifeste et la moindre diminution de leur maîtrise les plonge dans une véritable crise d’angoisse. Le besoin de maintenir intacte cette position devient ainsi un but en soi, qui déborde sur le cadre énergétique proprement dit. Ce qui constitue, en effet, la caractéristique essentielle de la relation objectale anale, c’est le fait que le rapport de forces prend le pas sur la pulsion même qu’il semblerait devoir sous-tendre, avant tout, en véhiculant l’énergie nécessaire à la gratification de celle-ci. En fait, l’anal n’investit pas tant l’objet que le rapport énergétique qui le lie à cet objet, support de la pulsion. Ceci modifie d’une façon fondamentale l’économie libidinale de l’anal et imprime son sceau à toutes ses manifestations vitales. Pour fixer les idées, nous allons suivre le déroulement du processus d’investissement libidinal à l’aide d’un exemple schématique.

Prenons un enfant devant la vitrine d’un magasin qui contient une pomme. C’est une pomme magnifique, bien dorée, appétissante, et l’enfant aura, bien entendu, envie de la manger. Il sera subitement comme transformé par le désir de cette pomme. Il pourra se rappeler plus tard ce moment exceptionnel et sa mémoire reproduira fidèlement l’image vécue de ce fruit délicieux, sa forme, ses couleurs, ses reflets dorés, mais surtout l’impression générale qu’il aura gardée de cet événement. Devant la pomme, il imaginera la saveur et le parfum de celle-ci, tout comme s’il mordait déjà dedans. Il se confondra, pour ainsi dire, avec la pomme, il fera un avec elle et l’univers enfant-pomme contiendra, en outre, la vitrine elle-même où la pomme est exposée, les bruits de la rue qui accompagnent la scène, le halo qui l’entoure, en somme l’enfant-pomme élargi à l’extrême jusqu’à la limite de son investissement libidinal qui ne s’arrêtera qu’à la frontière même de son activité sensorielle. Plus tard, cette pomme pourra réapparaître dans ses rêves et quand il sera plus grand, il transférera l’ensemble des sensations qui se rattachent à la pomme à toutes sortes de supports qui s’offriront à lui à cette fin. Aucune connaissance exacte de la pomme n’empêchera son inconscient de revivre cet ensemble de sensations, et d’autres objets auront hérité de cette aventure son intensité, son vécu, l’extraordinaire acuité de l’affect qui l’accompagne, par un retour de son émotion primitive unique et ineffable.

L’enfant aura donc dégusté pour ainsi dire la pomme, comme nous le savons, sur un mode hallucinatoire et élationnel205. Mais ce mode ne tardera pas à s’altérer au fur à et mesure que l’enfant se rendra compte qu’il y a loin de la coupe aux lèvres et que la pomme n’est plus lui, sa faim douloureuse et sa déception narcissique de devoir supporter cette faim faisant, au contraire, de cette pomme quelque chose qui devient autre. De même que la vitrine d’ailleurs qui lui interdit toute approche et qui le sépare donc de la pomme, ainsi que tous les objets autour qui au lieu de faire partie de lui-même s’altérisent également. Parallèlement à la cristallisation de cette opposition entre l’enfant et la pomme, les contours des objets se précisent et la pomme elle-même n’est plus autant aimée à ce moment que convoitée. L’affect qui s’y rattache dès maintenant ne concerne plus tellement son goût et sa saveur, mais sa propriété d’apaiser le désir, la faim et le besoin qu’a l’enfant de la posséder, autrement dit ses caractéristiques énergétiques. De plus, l’enfant sentira non plus la pomme en tant que telle, non plus l’essence de la pomme qui est floue, imprécise et illimitée, mais sa dent mordant dans la pomme et la tension de son appareil moteur se resserrant sur elle. Il se trouvera subitement en face de la pomme qu’il s’agit de maîtriser (« mettre la main dessus ») pour la mordre, dévorer et digérer. Il s’agit de se mettre en position pour la bagarre, donc de se séparer radicalement de cette partie de lui-même avec laquelle autrefois il se confondait, pour s’en emparer sur un mode nouveau. Ce qui importera dans cette nouvelle position, c’est de s’adapter au problème en question, c’est-à-dire à la réalité, autrement dit, il faudra voir non pas l’essence de la pomme, mais sa forme, son poids (à un niveau plus évolué : son prix), ce que son acquisition représente comme effort à fournir d’une façon ou d’une autre, etc. En outre, tout le narcissisme de l’enfant sera engagé dans l’action à déclencher et dans le mode, plus ou moins efficace, dont son moi s’y prendra pour la mener à bien. L’enfant se trouve en face de l’objet  qu’il s’agit de maîtriser, que ce soit la pomme, l’argent à obtenir pour l’acheter ou l’épicier qui la détient. Comme tout à l’heure il était tout pomme, maintenant il est tout système digestif, enrichi par ces organes complémentaires que sont ses dents, sa musculature et son sensorium tout entier. Il n’investit plus l’objet de son désir mais son rapport énergétique à celui-ci, le premier investissement subsistant cependant, mais comme secondairement, dans l’arrière-plan en quelque sorte. Bien entendu, il s’agit là d’un schéma et la relation objectale pourra revêtir les formes et passer par les complications les plus diverses. Et cependant on reconnaîtra plus tard l’oral qui continuera à investir la pomme en tant que telle, en connaîtra et appréciera les différentes espèces, recherchera les lieux où l’on trouve les plus savoureuses, alors que l’anal gagnera de l’argent pour pouvoir en acheter beaucoup et à bon compte, se fournira dans un magasin bien achalandé et d’un certain « standing » et finalement – à prix et contenu vitaminique égaux – achètera aussi bien des poires ou des ananas. Il donnera la préférence à un objet sur d’autres, non pas en fonction de sa valeur subjective, mais suivant ce que l’acquisition de cet objet particulier signifie en tant que preuve et symbole d’une maîtrise particulièrement efficace et narcissiquement satisfaisante comme telle206.

IV.

Il l’a baisée

Et après l’a croisée

Sur l’horloge du corps,

Qui rendait, mal montée,

Des mats et lourds accords,

Il l’a palpée

D’une main décidée

À la faire mourir

Oui, c’est une bouchée

Dont on peut se nourrir.

Il l’a pilée

Il l’a cassée

Il l’a placée

Il l’a coupée

Il l’a lavée

Il l’a portée

Il l’a grillée

Il l’a mangée.

Xavier Forneret.

L’enfant au stade anal dit non et prend volontiers une attitude de défi, simplement pour exprimer une opposition à tout ce qui l’entoure. Il couvre le monde de bruits qu’il produit et expulse comme des déjections, déchire, casse et dégrade tout ce qui lui tombe sous la main, se plaît dans la saleté et le désordre et se livre à des activités violentes et destructrices de toute nature. Comme nous le savons, cette conduite lui est nécessaire pour consolider sa nouvelle position narcissique, à savoir l’affirmation de lui-même par rapport aux autres, quels qu’ils soient. Autrement dit, c’est un exercice nécessaire de sa maîtrise, indépendant de toute situation conflictuelle précise qu’on pourrait être tenté d’invoquer pour le justifier historiquement. On raconte de tel homme d’État hongrois célèbre qu’il arrêtait la première personne qui passait dans le couloir du Parlement en l’interpellant : « Hé Paul (ou Pierre, ou Jean), dis-moi vite quelque chose pour que je puisse te contredire. » L’enfant se livre ainsi à sa gymnastique énergétique, indispensable à l’intégration de sa composante anale, qui lui permettra d’affirmer son moi et dotera celui-ci d’une force et d’une cohésion croissantes. Ses conduites typiques nous permettront d’examiner sa façon de faire, c’est-à-dire sa technique spécifique, et aussi d’approfondir l’essence de la relation objectale qui s’appuie sur cette technique.

L’anal – disions-nous – s’affirme en face de son objet et tend à s’assurer une supériorité vis-à-vis de celui-ci, c’est-à-dire la maîtrise. Celle-ci aura tendance à devenir de plus en plus complète, le processus se déroulant dans un système clos où la diminution de la puissance de l’un augmentera d’autant celle de l’autre et vice versa. Le but final est le triomphe total du sujet sur l’objet, ce qui vaut à l’objet d’être attaqué et graduellement dégradé pour être finalement dépouillé de toutes ses caractéristiques essentielles qui l’individualisent et devenir une substance anonyme sans existence propre, un déchet. Le processus – sa description est éloquente en soi – est calqué sur la digestion, avec son but final qui est la fécalisalion et l’éjection. Le processus, bien entendu, ne se déroule pas toujours d’une façon intégrale, le sujet peut se fixer sur l’objet à une certaine étape avec tendance à s’y éterniser ou à y revenir sans cesse ; nous avons affaire ici à des facteurs historiques dont l’étude dépasserait le cadre que nous nous étions fixé.

Freud disait que le sadique-anal préparait sa victime en l’attaquant, pour pouvoir ensuite la manger. Il n’y a rien à ajouter à cela, sinon que la proposition peut être inversée en quelque sorte, car l’attaque de l’anal est déjà modelée sur le schéma de la dévoration et surtout de la digestion jusqu’à l’éjection finale. Chaque séquence et chaque modalité du processus en question ont leur équivalent psychique. Il sera possible de retrouver le reliquat des diverses séquences du processus (attaque, dévoration, digestion, éjection), dans le comportement global de l’individu fixé à ce stade.

L’enfant normal intègre son analité sur un mode spontané et très proche du plan biologique. Le processus se déroulera donc d’une façon pour ainsi dire inconsciente et son essence fondamentale passera inaperçue, sauf, bien entendu, dans des cas où, à la faveur d’une évolution conflictualisée, l’infrastructure digestive et fécalisante se frayera un chemin jusqu’aux couches plus superficielles. Elle trouvera à s’exprimer sous forme d’impulsions, de matériel onirique et fantasmatique de dévoration et de fécalisation (voir les exposés de Mélanie Klein). Ce stade passé (nous reprenons le cas de l’enfant normal) et l’analité intégrée sur un mode quasi inconscient, seule la maîtrise ainsi acquise subsistera, en tant que cadre et support énergétique des maîtrises pulsionnelles plus évoluées207. Nous savons que les choses se passent différemment en cas de conflictualisation de banalité. En effet, si elle n’arrive pas à s’abréagir normalement, le sujet y restera fixé, ce qui présentera un grave inconvénient. Il conservera, en effet, certaines conduites qui, par leur caractère archaïque, contrasteront avec le reste de son comportement d’adulte et contre lesquelles il aura à lutter, ce qui lui coûtera une déperdition considérable d’énergies. L’analité infantile faussera ses conduites d’adulte et les revêtira d’un aspect dont le caractère pathologique ne manquera pas de nous intéresser et ceci à double titre. Il s’agit là, en effet, de traits de caractère qui concernent non seulement l’individu, mais aussi les groupes, car ils portent sur l’énergétique et peuvent avoir ainsi des répercussions massives sur la vie sociale et la vie des collectivités en général.

Il y aurait, bien entendu, grand intérêt à étudier l’apport positif de l’analité à l’évolution normale de l’individu ; nous savons que l’analité est loin d’être toujours destructive et qu’au contraire toutes les formes constructives de l’activité humaine dépendent d’elle. Les fonctions les plus évoluées du psychisme (le conscient, la perception, le sens du réel, le jugement, l’abstraction, etc.) y plongent leurs racines. Au sujet des sublimations, Freud disait208 que toute la civilisation humaine pouvait être considérée comme une tentative de sublimation de l’érotisme anal. Nous rappelons cependant le titre de cette communication. On ne peut parler de relation objectale-anale chez l’adulte (et c’est bien notre sujet) que si l’adulte est resté plus ou moins fixé à son analité infantile avec toute la conflictualisation et les conséquences que cela comporte. Chez le sujet normal ou considéré comme tel, l’analité est censée être fondue dans le faisceau à primauté génitale, et devenue méconnaissable grâce à un remaniement foncier dans un sens positif. Ce qui nous retiendra donc ici, c’est l’étude de quelques résultantes typiques de la fixation pathologique au stade anal, qu’on peut déceler facilement dans le comportement d’une certaine catégorie de sujets. Je dis quelques résultantes parce qu’une étude complète du sujet déborderait de beaucoup le cadre de la présente tentative. Je ne tiens d’ailleurs pas à vous présenter la description morphologique de la relation objectale anale. Je voudrais, au contraire, utiliser la description de certaines conduites pour vérifier et confirmer, si possible, l’exactitude des concepts qui tendent à expliquer cette relation objectale ; les quelques traits caractériels dont je parlerai, en passant, dans ce paragraphe, sont les dérivés psychiques lointains des pulsions anales primitives de dévoration et de fécalisation209.

Nous savons depuis Freud que la possession (possedere = s’asseoir dessus) et la possessivité sont des traits anaux. Ce que je voudrais examiner ici, c’est la tendance anale à la possession absolue, c’est-à-dire la maîtrise objectale sans faille, qu’il s’agisse du petit garçon qui veut posséder toutes les billes, ou de l’amateur d’art qui ne peut pas dormir parce qu’une certaine pièce d’une certaine série manque à sa collection. Je pense que notre façon de voir nous permet de nous rendre compte de l’essence même de cette particularité. Si nous admettons, en effet, qu’en dernière analyse, maîtrise = dévoration et digestion, nous pouvons comprendre que ce qui gêne le sujet dans son emprise incomplète, c’est qu’un fragment de l’objet soumis à sa maîtrise dans sa totalité puisse échapper au processus de la digestion tout en se trouvant – psychologiquement parlant – à l’intérieur de son tractus digestif, c’est-à-dire comme s’il était avalé. (J’ai rappelé, lors de l’étude de la relation objectale orale, que le désir pouvait être considéré sur un certain mode comme la première séquence de l’incorporation de son objet.) Ce fragment, soustrait cependant au processus de la digestion, se comportera comme un corps étranger se trouvant dans le tractus digestif et ceux qui ont souffert d’indigestion savent ce que cela représente (si le collectionneur en question est tant soit peu obsédé, il ne tolérera pas la présence dans sa collection d’une pièce quelque peu détériorée, toujours pour la même raison : c’est un aliment avarié et donc indigeste). Je rappelle ici la théorie qui considère que l’existence de l’objet comme tel commence au moment où le sujet se rend compte de son absence, ce qui pour lui est un manque, engendrant une sensation de frustration.

Certains aspects du sadisme s’éclairent également dans cette même perspective. Nous savons que les enfants au stade anal s’attaquent volontiers aux plus faibles qu’eux, aux châtrés, malades, infirmes, animaux. Le problème est complexe, mais il semble bien qu’un de ses aspects peut être compris sous l’angle de la digestion. L’anal, comme nous l’avons vu, désire s’assurer une maîtrise entière de l’objet. Il préférera donc avoir affaire à une proie qui est prédigérée pour ainsi dire, c’est-à-dire dont l’intégrité est déjà entamée comme si elle avait déjà été soumise partiellement aux effets désintégrants et dégradants de la digestion210.

Nous savons que le travail de la digestion consiste – dans les grandes lignes – en un fractionnement des aliments ingérés et en leur dégradation successive en unités de moins en moins différenciées, perdant progressivement leurs particularités originelles et formant finalement une masse homogène, le bol fécal. (Que cette conception de l’analité ne soit pas seulement une vue de l’esprit a été, entre autres, confirmée par ce Gauleiter, commandant du camp d’Auschwitz, qui appelait cette localité de sinistre mémoire « l’anus du monde ».) Or, nous savons que l’anal n’aime pas les individualistes, « ceux qui ne font pas comme tout le monde », les fonctions digestives se déroulant selon une modalité immuable. Il est conformiste et cela peut aller jusqu’à l’exercice d’une contrainte sociale totale. L’homogénéisation du « matériel » humain est très poussée précisément dans certaines collectivités hautement organisées et à administration plus ou moins centralisée. Tout ce qui est organisation tend à l’homogénéisation qualitative, essentielle, et l’individu éprouve de plus en plus de difficultés à échapper à son emprise.

Je mentionnerai enfin une particularité du caractère de l’anal, paradoxale en apparence et cependant conforme à ce qui précède. L’anal s’approche de son objet en l’attaquant, c’est sa façon de l’aborder et de préparer sa conquête. Ensuite, quand il a poussé son attaque assez loin, il déclare sa flamme à sa victime et est étonné – en toute bonne foi – de ne pas être agréé les bras ouverts. Il ne comprend pas qu’on puisse le refuser sous prétexte qu’il a pris d’abord contact avec son objet en l’agressant. Sa bonne foi est cependant compréhensible autant que son étonnement ; sa façon de procéder n’est-elle pas conforme – en effet – à la succession des séquences : captation, digestion, absorption ?

Dans un autre registre, je rappellerai ces personnes ou organismes qui combattent une idée nouvelle suscitant tout naturellement leur méfiance. Après l’avoir combattue pendant un certain temps, ils changent subitement d’opinion et non seulement ils admettent l’idée en question, mais se l’approprient. Parfois, ils lui donnent une étiquette nouvelle, symbole de leur mainmise. Les lois qui président à la digestion vont encore une fois nous être utiles : les cellules provenant des proies les plus diverses deviennent bien – une fois digérées et absorbées – nos cellules à nous, organes de la plus authentique spécificité.

V.

Nous avons fait mention plus haut des liens qui existent entre l’analité et le développement du sens de la réalité. Sans pouvoir m’attarder ici sur ce point important, je tiens à souligner en passant que ce facteur essentiel du processus de maturation qu’est le sens de la réalité a besoin – pour atteindre son degré optimum – de se développer, parallèlement à l’évolution des pulsions partielles, réunies à la fin de cette évolution sous le primat de la génitalité. Moins ce degré est atteint et plus le sens de la réalité laissera à désirer du point de vue qualitatif. Or – comme nous venons de le voir – celui qui reste fixé au stade anal est tributaire d’un mode d’investissement particulier qui ne touche que le rapport entre le sujet et l’objet, donc l’aspect énergétique du mouvement pulsionnel, et l’on pourra dire qu’une dimension entière de l’investissement lui fait défaut. Il investira uniquement la maîtrise et la possession de son objet, ainsi que l’établissement de sa supériorité sur lui et même s’il semble avoir réservé une certaine quantité de libido nécessaire à la satisfaction de ses besoins physiologiques proprement dits, on remarquera que cette libido elle-même est convertie en énergétique et érotisme anaux et en porte en tout cas les caractéristiques essentielles.

L’établissement de relations objectales satisfaisantes dépend d’une bonne maturation pulsionnelle, processus dont l’énergie est fournie par la composante anale. C’est banalité qui assure la maîtrise à l’ensemble des pulsions, l’érotisme anal y compris, bien entendu. Sans entrer dans l’étude détaillée de cette composante, on peut rappeler qu’elle est censée se fondre dans la génitalité et, de toute façon, la phase anale, c’est-à-dire la prépondérance de la composante anale, finit au moment où l’état d’ambivalence qui la caractérise se trouve surmonté. Or, l’analité a une tendance à se saisir pour ainsi dire de toutes les énergies pulsionnelles disponibles en les convertissant en énergétique anale, ce qui aboutit à la constitution d’un faisceau de pulsions réunies, dans ce cas, sous le signe de banalité, et il s’agira de primauté anale et non génitale. Quant au sens de la réalité, tout en étant avant tout d’essence anale, son évolution sera perturbée, car il ne tiendra compte que d’un seul aspect de la réalité, il sera unidimensionnel. Aussi important que soit le facteur énergétique de ce point de vue sur la plasticité et le relief de l’apport libidinal, on ne pourrait pas parler d’un sens de la réalité réellement achevé et propre à assurer au sujet une maîtrise évoluée et adéquate. (Nous connaissons le caractère incomplet du sens de la réalité de certains introvertis ou schizoïdes qui ont leur libido bloquée, laissent s’épanouir une analité puissante mais dépourvue de tout investissement libidinal proprement dit.)

Le sens de la réalité se développe donc d’une façon plus ou moins satisfaisante selon le degré d’analité qui participe à sa formation par rapport à la maturation du faisceau pulsionnel proprement dit. Il s’agit d’une courbe ascendante allant de la composante anale soumise à l’ensemble, en passant par une prépondérance anale légèrement esquissée, jusqu’à la domination absolue de ce facteur spécifique, ce dernier degré aboutissant – on le conçoit bien – à la disparition totale du sens de la réalité. L’investissement unidimensionnel est donc à l’origine d’une évolution négative du sens de la réalité, évolution que je chercherai à esquisser sur un mode schématique. C’est une évolution qui peut, dans certains cas, devenir dangereuse, voire fatale, pour le sujet, aboutissant à une psychose, et aussi pour les autres, en tant que phénomène collectif. La répercussion de cette évolution sur la relation objectale anale est manifeste et j’ai choisi pour l’étudier, non pas le cadre nosographique classique, mais son incidence sur certains aspects de la vie sociale dont l’importance pour nous n’est pas moindre, au contraire. Nous avons vu, en effet, que la relation objectale anale est une relation typique sujet-objet, l’anal n’existant comme tel qu’en fonction de l’autre, contre lequel il applique et par rapport à qui il vit et abréagit son analité, réservant toute sa charge énergétique disponible à ce secteur. La relation objectale anale est donc une relation sociale par excellence211. L’anal étant défini par l’autre, nous pouvons nous demander comment évolueront ses rapports avec cet autre multiforme qu’est pour lui la société.

L’individu dont l’analité est intégrée est un sujet « normal », censé avoir réalisé l’intrication de ses pulsions et avoir atteint le stade génital. On ne peut plus parler à son sujet de relation objectale anale. Son étude est d’ailleurs d’autant plus indifférente pour nous, que sa vie sociale est plutôt effacée, sans trop de relief.

Freud nous a bien rappelé que l’amour s’arrête au couple, et quant à la force cohésive de plus en plus étendue de l’amour, cet instinct si puissant par ailleurs, elle s’est révélée, hélas, un mythe : les événements auxquels notre génération a pu assister nous ont montré, en effet, le contraire, à savoir que la force capable d’unir des groupes de plus en plus importants est la haine et l’agressivité, c’est-à-dire l’affect accompagnant une analité entravée dans son évolution, frustrée et donc conflictualisée.

Ce qui nous intéressera donc ici, ce sera le fixé anal, c’est-à-dire celui dont l’analité n’a pas été complètement intégrée et reste le facteur prédominant de sa structure. Cette prépondérance, c’est-à-dire la disproportion entre ses investissements énergétiques et libidinaux proprement dits, deviendra la source d’une distorsion radicale du sens de la réalité et conflictualisera dans la même mesure sa position. Il en résultera un certain sentiment d’insécurité que l’anal compensera par l’appui qu’il prendra sur ses relations sociales, sur la société comme telle. (L’agressivité témoignera dans ce cas d’un échec partiel de cette compensation.) L’anal choisit spontanément cette mesure de compensation car la nature de sa relation dominante l’y prédispose d’emblée. Il ne cherchera pas à aimer et à être aimé, mais à dominer et à être dominé. Il s’insérera d’autant plus facilement dans la collectivité qu’il n’investira pas sa propre essence qui pourrait souligner son unicité et l’isoler des autres, mais déplacera le poids de ses investissements sur le facteur énergétique, élément éminemment impersonnel, qui lui ouvre, précisément pour cette raison-là, le chemin vers les autres relevant de la même orientation énergétique que lui. Au lieu de se sentir affaibli par sa position conflictualisée en tant qu’individu, il sentira sa force et sa sécurité décuplées par le fait de ressembler sur ce point capital aux autres auxquels il s’additionne ainsi en quelque sorte. L’opération – apparemment arithmétique – possède d’ailleurs les caractéristiques d’une progression géométrique (vue confirmée par certaines lois électorales qui offrent une prime au parti le plus fort). Le fait qu’il ignore les valeurs liées au contenu et n’investit que les facteurs énergétiques nous explique, par ailleurs, pourquoi l’anal s’entendra plus facilement avec un autre anal à tendance (idéologique) différente, voire opposée, qu’avec quelqu’un qui poursuit le même but que lui mais sur un mode qui tient davantage compte des investissements libidinaux et narcissiques.

L’insertion de l’anal dans la société ou dans n’importe quel groupe organisé, fera de l’anal la base même de cette organisation, sa structure étant la seule qui investisse électivement l’organisation en tant que telle, indépendamment de son contenu (il organisera et dirigera avec le même plaisir un bureau de statistiques qu’un magasin de chaussures), toute organisation étant avant tout un mode de maîtrise.

Cette insertion dans l’organisation sera toujours basée sur une hiérarchie de plus en plus poussée, étant donné que la relation objectale anale – comme nous venons de le voir – est construite, par définition, sur un système d’oppositions, unique dans le couple, mais devenant une chaîne de couples d’oppositions dans la pyramide hiérarchique. Le caractère complémentaire des couples d’oppositions, et qu’on retrouve – multiplié – dans la chaîne, prête à la pyramide hiérarchique une très grande solidité (c’est pourquoi tout élan de rénovation, sociale ou autre, commence par la volonté d’effacer les discriminations, mais se révèle utopique par la suite et cède fatalement la place, une fois l’organisation mise en place, à une hiérarchisation de plus en plus poussée).

La hiérarchie comprendra donc des membres à maîtrise à la fois positive et négative ou active et passive, chacun étant en même temps le supérieur et l’inférieur de quelqu’un jusqu’au membre assis sur la pointe de la pyramide (l’image n’est pas gratuite), qui lui-même admettra d’être soumis à une force ou instance suprême quelconque, expression de la maîtrise ou de la toute-puissance absolue (Dieu, ou autre idée mystique). Comme cependant l’anal a besoin d’un ennemi absolu, propre à recevoir ses projections, il y aura toujours dans les sociétés strictement organisées une catégorie d’objets qui occupera la base de la pyramide, inférieure à toutes les autres et traitée en paria, c’est-à-dire en excrément. (Dans le système hindou de castes, les individus appartenant à cette catégorie inférieure sont appelés – probablement pour cette raison-là – les « intouchables », leur contact étant considéré comme une souillure.)

Cette double orientation (être à la fois supérieur et inférieur ou, dans le registre de la perversion, « victime et bourreau », comme le souhaitait Baudelaire) satisfait à la fois la maîtrise négative et positive du sujet et consolide sa place et sa sécurité dans le système. Il s’identifie d’ailleurs, en outre, aux autres éléments de la hiérarchie jusqu’au principe même de la maîtrise absolue, personnifiée par la divinité ou le « chef charismatique ». Une certaine déformation caricaturale du système a été appelée par les Allemands « tempérament de cycliste », le dernier terme désignant la position de ceux qui, exagérant cette double dépendance, courbent la nuque devant leurs supérieurs et donnent des coups de pied à ceux qui se trouvent en dessous d’eux. Car, il ne faut pas l’oublier, qui dit analité dit ambivalence et si, d’une part – en fonction de l’enchaînement des couples d’opposition actif et passif—, l’anal est le soutien et le ciment de la société, les collectivités fortement organisées sont le siège de tensions interorganismiques et interindividuelles, surtout si le besoin de maîtrise active (et passive) ne trouve pas l’occasion d’être abréagi sur un mode collectif. Si, sur un certain plan, les anaux sont égaux, « il y en a toujours » – comme disait Alphonse Allais – « qui sont encore plus égaux ». Et voici comment ce processus glisse vers la détérioration à laquelle je viens de faire allusion. Une société anale peut se comparer à une ruche laborieuse bien organisée et fonctionnant selon des règles strictes autant qu’implacables. Les crises de l’analité peuvent également profiter de cette comparaison, mais dans ce cas il s’agit d’une ruche affolée. L’analité liée par toute la structuration de la ruche jusqu’à sa substance même, par son organisation, par l’activité ordonnée de ses habitants et par la discipline même qu’ils subissent et imposent à la fois, se libère et se retourne contre eux, parce qu’ils n’ont jamais appris à l’intégrer sur un mode authentique et personnel, ni à la sublimer. C’est donc la panique, la débandade et la lutte aveugle de tous contre tous. L’anal – à ce moment-là – perd son sentiment de sécurité, ne collabore plus ; il voit, au contraire, son ennemi en tous et partout : « Es-tu avec moi, ou bien dois-je te détruire, te couvrir d’ordure et te piétiner ? » (Brandys). On comprend qu’assistant à un spectacle quelque peu analogue lors de l’écroulement de la monarchie austro-hongroise après la guerre de 1914-18, Freud ait pu être tenté par l’idée d’un « instinct de mort », idée qui était dans l’air, défendue avant lui par d’autres analystes (Sabina Spielrein par exemple) et qu’il n’a d’ailleurs jamais acceptée qu’à son corps défendant et à titre d’hypothèse.

Le but que je me suis assigné dans ce travail était de quitter le domaine de la pulsion pour celui de la relation objectale dont la pulsion est en quelque sorte la base et le support biologique. J’espère que la délimitation de ce concept contribuera à préciser les notions qui découlent également de l’analité, comme l’érotisme et le caractère anal, le masochisme et le sadisme, et surtout la haine et l’agressivité.


192 Conférence faite à la Société psychanalytique de Paris, le 20 octobre 1959. Parue dans RFP, 1960, n° 2.

193 Considérations sur l’oralité et la relation objectale orale, [supra], Revue française de psychanalyse, III-IV, 1959.

194 Les selles et le comportement défécatoire de certains régressés profonds, des gâteux, de certains déments précoces, ressemblent étrangement à ceux du nourrisson. Certaines diarrhées doivent être comprises comme l’abandon de banalité par régression. Ainsi celui qui a peur renonce à retenir ses matières et se comporte comme si ses sphincters — à l’instar de ceux du nourrisson – étaient dépourvus de motricité spécifique, autrement dit de maîtrise.

195 Rapport sur le rôle de la motricité dans la relation d’objet.

196 Les manifestations cliniques de l’agressivité, Revue française de psychanalyse, juillet-septembre 1948.

197 Dans cette phase (anale), la polarité sexuelle ainsi que l’objet étranger sont déjà décelables, Freud, Trois essais sur la sexualité.

198 Freud, « Sur les transformations des pulsions », Revue française de psychanalyse, 1928 : « la défécation met l’enfant devant son premier choix entre une attitude narcissique et objectale » ; de même Abraham qui parle d’un « pont entre le narcissisme proprement dit et l’amour objectal ».

199 On a suivi la trace (je regrette de n’avoir pu retrouver les références) de l’origine excrémentielle des humains jusque dans la Bible et la mythologie. Selon la légende grecque, Deucalion et Pyrrha ont (après le déluge) engendré l’humanité en jetant des cailloux derrière eux, ce qui reproduit le geste même de la défécation. Selon la Bible, l’homme est fait de limon (matière excrémentielle) et, de plus, sa compagne (son premier objet) est faite d’une partie de lui-même, ce qui correspond encore à l’excrément, partie du corps et qui s’en sépare. L’Inconscient confond d’ailleurs — comme nous le savons – l’excrément, l’enfant et le pénis, parties du corps équivalentes entre elles.

200 Freud disait que toute activité physique atteignant une certaine intensité pouvait aboutir à l’orgasme.

201 Cité par Jones dans « Hass u. Analerotik » (Haine et érotisme anal), Zeitschrift für Psychoanalyse, 1913.

202 C’est moi qui souligne.

203 Ce mouvement énergétique double semble jouer un rôle essentiel dans le mécanisme masochique qui permet au sujet de jouir intensément malgré la flagellation ; ceci démontrerait – une fois de plus – qu’il n’y a pas de pulsion masochique, mais reprendre ce problème nous éloignerait trop de notre sujet.

204 C’est le moment de rappeler ce que nous avons dit (Grunberger, « Préliminaires à une étude topique du narcissisme », [supra], Revue française de psychanalyse, mai-juin 1958), de la composante anale dans la situation analytique où elle fonctionne comme base énergétique de la pulsion, mais aussi comme celle de la résistance. Ce moi qui – comme on l’a dit – travaille avec des énergies désexualisées a une composante antipulsionnelle autonome d’origine anale et dont le surmoi n’est que la superstructure plus tardive et plus différenciée.

205 Héritier, bien entendu, de la satisfaction hallucinatoire du désir du sein.

206 Voici un autre exemple de caractère plus clinique qui montre que l’anal n’investit pas tant la pulsion elle-même que son rapport énergétique avec l’objet de la pulsion : soit un homme fixé au stade anal, pour qui le coït a une composante anale très importante. Il pourra soit consommer l’acte en infligeant ainsi à la femme une souillure, une mutilation ou une dégradation (ce que l’acte signifie pour lui), soit mû par le désir inconscient de dominer la femme en la frustrant, refuser le même acte à celle-ci. Dans les deux cas, il exercera sa maîtrise anale, quoique par des moyens différents, voire opposés : l’un comportant une satisfaction pulsionnelle proprement dite, mais non l’autre. Quant à la femme, elle peut aussi bien s’assurer la maîtrise anale en captant et attaquant le pénis de l’homme pendant les rapports qu’en se refusant à lui. Tout dépend du contexte énergétique, comme nous le disons dans des termes différents aux analysés qui éprouvent de la difficulté à admettre que deux comportements absolument opposés, quant à leur contenu, puissent avoir la même signification énergétique.

207 Bien entendu, l’enfant ne devra pas faire ses abréactions dans un vacuum mais, au contraire, rencontrer des résistances, sans que celles-ci coupent complètement son élan (castration). En effet, sans rencontrer d’opposition, ses coups frapperont une surface molle, où ils s’enfonceront, au lieu de rebondir avec une force accrue.

208 Malaise dans la civilisation.

209 On pourrait me reprocher de considérer la dévoration comme une pulsion anale. Je rappelle que j’entends par oralité, l’oralité pure préambivalente, ce qui correspond à peu près à la première phase orale d’Abraham. La deuxième, qu’il appelle sadique-orale, témoigne déjà par cette dénomination de l’infiltration d’éléments relevant de l’analité. Or, le terme dévoration, comme celui de captation, convoitise, etc., par la composante « maîtrise » et « mainmise » qu’ils impliquent, comportent bien une composante anale.

210 Dans un film de Bunuel, Los Olvidados, nous voyons des enfants s’attaquer à un cul-de-jatte. Un des enfants rêve ensuite de sa mère et l’atmosphère est celle d’un cauchemar horrible : la mère tend à l’enfant un morceau de viande qu’on devine putrescente, dégoûtante et terrible. Ses contours sont déchiquetés, sa consistance est déliquescente et louche ; il est – en un mot – fécalisé, comme s’il avait déjà été soumis à l’action de sucs digestifs.

La préférence de l’anal pour la nourriture prédigérée a été habilement exploitée, sur le plan intellectuel, par cette culture vulgarisée et de seconde main distribuée sous le nom significatif de « digest ».

211 Si des milliers d’oraux et, en un sens, de génitaux ne forment qu’une multitude d’individus, la rencontre de deux anaux est d’emblée socialisée dans une certaine mesure.