V. Considérations sur le clivage entre le narcissisme et la maturation pulsionnelle212

Avant-propos

J’ai tenté, dans un travail antérieur213, d’isoler un aspect du comportement du sujet en analyse comme étant une régression narcissique spécifique, propre à la situation analytique et que j’ai séparée ainsi du transfert historique, ces deux phénomènes étant – à mon sens – de nature essentiellement différente. J’ai cherché à montrer que cette régression narcissique est la condition préalable au déclenchement du processus analytique, moteur énergétique de la cure. Quant au facteur transférentiel, objectal et historique, le seul auquel je réserve la dénomination de transfert, il se greffe sur ce processus fondamental qui en est indépendant et pour ainsi dire autonome. Isoler ce facteur spécifique correspond à la nécessité même d’en rendre l’étude possible et ne signifie nullement que je cherche à négliger ou à minimiser l’importance du transfert historique. Il me semble, au contraire, qu’en l’enfermant dans ses propres limites, je contribue à une plus grande précision du concept même de « transfert ». Celui-ci ne devrait, en effet, englober que ce qui se passe entre l’analysé et l’analyste par rapport à des références historiques précises, alors qu’en fait on commence par y faire entrer tout ce que la situation analytique induit dans le comportement de l’analysé envers l’analyste, quitte à rechercher, après coup, les justifications historiques de ces conduites, justifications hypothétiques, souvent discutables et discutées. Comme je l’ai précisé, la régression narcissique induite par la situation analytique reproduirait le vécu de certains aspects de la vie prénatale. Donc, même si nous retrouvons ainsi un modèle à la régression narcissique dans l’analyse, nous ne pouvons pas vraiment la considérer comme historique, au même titre que le vécu accidentel et personnel à chaque malade que reproduit le transfert.

Ceci dit, si j’ai cru nécessaire de souligner l’importance de l’aspect narcissique de la situation analytique, je n’en continue pas moins de penser que le travail analytique proprement dit doit porter essentiellement sur le matériel transférentiel historique. Quant à la régression narcissique, tout en restant la base énergétique, le moteur même de la cure, elle échappe à l’analyse directe, sauf dans certains cas bien délimités :

1° Si cette régression ne s’établit pas, c’est-à-dire si le malade ne s’installe pas dans l’analyse, autrement dit quand il y a résistance à la régression narcissique (cette sorte de résistance est assez fréquente et nous savons bien que certaines manifestations transférentielles précoces de la pulsion sexuelle ou de l’agressivité, mises en avant par le malade au début de l’analyse, doivent souvent être considérées comme des défenses, non pas contre d’autres pulsions, mais contre la régression narcissique spécifique) ;

2° Si la régression narcissique est utilisée secondairement à des fins de résistance. (Comme nous le savons, seul ce dernier aspect – le narcissisme en tant que résistance – semble avoir retenu l’attention des analystes.)

La connaissance de ce facteur spécifique qu’est la régression narcissique dans la situation analytique n’a cependant pas qu’un simple intérêt théorique mais comporte – comme nous venons de le voir – des implications techniques précises.

Le concept de narcissisme, tel que je l’emploie au cours de cet essai, est celui d’un « narcissisme pur » en quelque sorte, force ou tendance fondamentale sans support pulsionnel et que je considère sous l’angle topique, c’est-à-dire comme une instance214. Quant à la cure analytique, je l’envisagerai ici comme un ensemble de processus, se déroulant automatiquement pour ainsi dire, sous l’égide et le contrôle permanent et actif du thérapeute.

La triade narcissique

Comme je l’ai déjà souligné ailleurs, le début de la cure analytique est interprété classiquement de façon contradictoire. On considère, en effet, et ceci correspond bien à notre expérience clinique, que les premiers défoulements au cours de la cure concernent généralement la couche œdipienne, d’où la règle classique selon laquelle « l’analyse commence par la superficie et pénètre ensuite dans les couches de plus en plus archaïques ». On ajoute habituellement à ceci que le défoulement se fait dans l’ordre inverse du refoulement, l’un étant en quelque sorte l’image en miroir de l’autre. Or, s’il en est bien ainsi, il n’en est pas moins vrai que le sujet refait dans la cure son évolution psycho-sexuelle et que l’ordre dans lequel les différentes phases de ce processus de maturation se succèdent est l’opposé de celui que la règle susmentionnée indique. De plus, si la première couche atteinte par l’investigation analytique est œdipienne quant à son contenu, un des versants constitutifs du complexe d’Œdipe lui fait singulièrement défaut et la tonalité affective dans laquelle la situation œdipienne caractéristique pour cette phase de l’analyse se développe n’est pas celle d’une tension mais plutôt celle d’une détente (je parle, bien entendu, du déroulement élationnel classique de cette phase, de la « lune de miel » analytique de Freud). Je n’oublie pas cependant que le début de l’analyse peut être différent, voire inverse. Mais les raisons de ces variations devront être l’objet d’une étude ultérieure.

En fait, il semble bien que nous ayons affaire à une évolution double et dont les lignes se croisent. La cure analytique mobilise deux dimensions différentes du psychisme, l’une étant définie par le contenu de l’analyse, l’autre gouvernant les modes différents de l’émergence et de l’abréaction de ce contenu. Or, si le contenu du début de l’analyse est œdipien, son mode d’émergence est narcissique, comme en témoigne l’atmosphère affective sui generis dans laquelle cette phase préambivalente de la cure se déroule. Il s’agit, en effet, d’une atmosphère élationnelle, d’une intensité et d’une qualité qu’aucun vécu historique concomitant et rapporté aux figures parentales ne justifie. Ce mode est dû, en effet, à la situation analytique elle-même et je rappelle ici que j’ai attribué la guérison quelquefois spectaculaire, encore que souvent provisoire, de certains symptômes à cette phase, à une régression narcissique215, vues que notre regretté Maurice Bouvet a confirmées dans son dernier travail216.

J’ai montré ailleurs le bénéfice économique qu’une interprétation œdipienne, en diminuant sa blessure narcissique, peut valoir au sujet, mais quant à la solution du conflit lui-même, nous savons qu’insister sur les interprétations œdipiennes à ce moment de l’analyse se traduit rarement, par des résultats tangibles et peut, dans certains cas, au contraire, renforcer les résistances. L’analyste ne doit donc pas s’abandonner au mirage du matériel œdipien transparaissant derrière le courant élationnel puissant de la situation analytique à ce stade.

L’Œdipe authentique, celui dont le mode coïncide avec le contenu et dont l’abréaction est valable et efficace, ne se présente en général comme tel qu’à la fin de la cure, c’est-à-dire après être passé par l’intégration préalable des différentes phases prégénitales. Le conflit œdipien évolue et se structure au cours de l’analyse et nous constatons ce fait paradoxal que si, au début de l’analyse, l’Œdipe n’était qu’une ébauche comportant en même temps une très forte charge émotionnelle, à la fin de la cure, tout en s’étant enrichi, étoffé de composantes pulsionnelles appartenant à tous les stades, sa charge émotionnelle transférentielle diminue progressivement, comme si la maturation œdipienne elle-même allait spontanément dans le sens de la dissolution de la situation analytique. Bien entendu, il s’agit là d’une évolution idéale que de nombreux facteurs peuvent venir perturber. Cependant, il semble bien, comme Freud le laisse entendre dans l’épilogue du Petit Hans, que ce soit dans cette ligne que s’inscrive le destin de la situation analytique.

Nous sommes donc obligés de conclure que l’intensité de l’affect spécifique – manifeste ou caché – de la situation analytique à ses débuts (son aspect élationnel) concerne non pas l’élément historique transférentiel œdipien, à peine esquissé à cette séquence de la cure (ni d’ailleurs préœdipien), mais le processus analytique lui-même, basé, comme j’ai cherché à le démontrer dans divers travaux, sur une certaine fusion narcissique entre l’analysé d’une part et l’analyste et la situation analytique d’autre part. Nous décelons ainsi dans la cure analytique l’existence de deux courants d’essence différente et de sens opposé, mais le narcissisme ayant besoin pour s’exprimer d’un support pulsionnel, il est difficile de distinguer et d’apprécier les manifestations imputables au narcissisme et celles qui relèvent des pulsions proprement dites. Il est cependant nécessaire de s’appliquer à les différencier et je m’efforcerai de souligner par la suite l’utilité d’un pareil clivage.

Nous avons vu que ce qui importe dans l’analyse, ce n’est pas tant le matériel en soi que le mode sur lequel celui-ci se présente et que le même matériel prend, selon le mode sur lequel il émerge de l’inconscient, des significations différentes et quelquefois contradictoires ; ainsi nous avons affaire dans la situation œdipienne, telle qu’elle apparaît au début de l’analyse, à une constellation dont les éléments figurés sont apparemment œdipiens mais dont le mode d’apparition réunit tous les critères du stade narcissique car il est élationnel et préambivalent. Nous savons que l’Œdipe a deux versants (positif et négatif), et que la situation œdipienne implique une attitude différente du sujet envers ses deux parents. C’est une position double caractéristique et même si la scène œdipienne semble dominée par une attitude positive ou négative unique envers l’un des deux parents, l’attitude complémentaire ne manque jamais de se manifester d’une façon ou d’une autre et d’une manière concomitante. Or, l’émotion que comporte la « lune de miel » analytique a un caractère absolument univoque et a ceci de particulier qu’elle a comme source les deux parents à la fois (« vous êtes mon père et ma mère »). Ce n’est donc pas une situation œdipienne authentique car elle manque de la polarisation propre à l’Œdipe, ni préœdipienne, les deux imagos parentales y étant présentes. C’est une situation relevant d’un système de références appartenant à une dimension non pas relationnelle dans le sens objectal strict, mais – malgré la multiplicité de ses éléments figurés – narcissique. Si, d’une part, la situation œdipienne est bien présente, voire techniquement utilisable, elle camoufle en fait ce que je vais appeler la triade narcissique responsable de l’affect spécifique concomitant. Quant à l’analyste en tant que support de cette émotion, il représente – comme nous venons de le dire – les deux parents, aussi bien qu’une image parentale composite, mais il est surtout une surface de projection servant à réfléchir le narcissisme de l’analysé. Cette position est anœdipienne, voire anti-œdipienne, car elle peut constituer une défense contre l’Œdipe en tant que situation conflictuelle. C’est une position narcissique à trois217.

On comprend que cette position euphorisante puisse être recherchée, véritable havre de grâce et de quiétude, abri sûr contre certaines situations particulièrement angoissantes. Dans cette position, le sujet se trouve à l’opposé de l’Œdipe. Il ne s’agit pas d’aimer un parent et de détester l’autre, mais d’être aimé par les deux parents à la fois, sur un mode narcissique, absolu, fusionnel et aconflictuel.

Nous savons que les enfants cherchent à séparer leurs parents, ce qui correspond à l’Œdipe, mais nous n’en savons pas moins qu’ils cherchent aussi à les maintenir ensemble ou à les réunir. Ils font cela, non seulement pour nier le mouvement œdipien, mais pour retrouver cette position narcissique à trois qui est le fondement même de leur Moi. C’est une position éminemment gratifiante et sa frustration double éveille dans l’enfant une agressivité spécifique d’une violence toute particulière. Cette agressivité vise les deux parents à la fois et se traduit par un rejet véhément absolu de ce qui, de près ou de loin, évoque son bonheur narcissique frustré, ce rejet pouvant être déplacé sur les plans les plus différents. Mais tant que cette relation n’est pas conflictualisée, l’enfant cherchera à revenir à cette position fusionnelle à trois et il semble bien que, malgré la prédominance du rôle que joue la mère dans cette fusion, se confondant apparemment avec le maternage, dans le fantasme archaïque correspondant de l’enfant : le père a toujours sa place. Qu’une position narcissique fusionnelle à trois puisse exister, c’est-à-dire que l’on puisse être trois en un et que l’inconscient en possède une représentation, me semble indiqué dans le dogme chrétien de la Trinité.

Cette « triade narcissique » tend, bien entendu, à se conflictualiser spontanément, fort heureusement d’ailleurs, car l’évolution normale et aussi la marche normale de la cure analytique dépendent de cette conflictualisation. Mais le sujet ne doit pas être chassé brutalement de ce « paradis avant le péché » car, tout en étant condamné à le quitter, il doit le faire petit à petit et de son propre gré. Il y restera d’ailleurs toujours attaché dans une certaine mesure.

Le christianisme permet à ses adeptes de vivre par identification un bonheur élationnel comparable – dans un registre différent à la régression narcissique spécifique du début de la cure218 encore que la conflictualisation de cette position élationnelle (la religion suivant ici l’évolution individuelle) ait donné au christianisme en définitive une marque profondément différente de celle qui imprègne le début de l’histoire du Christ, je veux parler de l’image narcissique du divin enfant.

Le divin enfant apparaît comme étant le centre rayonnant de l’univers. Il est entouré de ses parents dont les images se confondent avec celles des animaux domestiques, l’âne et le bœuf, images archaïques propres au rêve, mais aussi à certains rêves éveillés collectifs qui expriment la nostalgie qu’a gardée l’homme de son paradis perdu. Le petit enfant est divinisé, adoré par tous et les grands de la terre le comblent de présents, autant d’apports narcissiques, marques d’amour et de la survalorisation narcissique qui atteint ici son apogée219. Il s’agit là, comme nous le voyons, d’un fantasme primitif universel mégalomaniaque, celui de l’enfant combien unique au sommet de son bonheur élationnel. Si le sujet en analyse devient, en vivant son transfert historique objectal, l’enfant capable de vaincre toutes les difficultés inhérentes à la conflictualisation obligatoire de sa position œdipienne, c’est à la faveur de cet élan énergétique dont la source se trouve dans la charge émotionnelle de sa position narcissique sous-jacente. Celle-ci est plus ou moins muette, ineffable, échappant à la verbalisation, mais son rôle n’en est pas moins décisif ; elle est la condition de l’installation du processus analytique et le gage de sa réussite.

La valorisation narcissique

Nous venons de toucher le lien entre le narcissisme et le besoin d’être aimé, qu’il s’agisse de l’enfant ou du sujet en analyse, du psychisme individuel ou de l’inconscient collectif. Avant de préciser davantage la nature du lien entre le narcissisme et le besoin d’amour, nous devons faire une digression sur un autre aspect de la psyché infantile. Il s’agit de la synthèse entre le narcissisme et les pulsions qui ne se réalise que lentement. Les pulsions restent pendant longtemps séparées du courant narcissique proprement dit, celui-ci gardant un caractère immatériel, désincarné en quelque sorte par rapport aux émois instinctuels. Tout porte à croire, en effet, que l’enfant garde pendant longtemps la nostalgie de son bonheur élationnel narcissique préambivalent et apulsionnel et n’est à même de le troquer contre les satisfactions pulsionnelles qu’à l’aide de certaines compensations. Comme la prégénitalité ne manque pas d’être conflictualisée très tôt, elle reste séparée des manifestations narcissiques et les dérivés des deux mouvements parallèles peuvent être observés longtemps comme deux courants dont l’un charrie des masses liquides tumultueuses et l’autre une eau étale et limpide, les deux coulant séparément dans le même lit pendant quelque temps sans se mélanger. L’enfant isole, en effet, ces deux composantes de son investissement objectal et garde, par conséquent, une double image de son objet œdipien, projetant sur la même figure parentale sa pulsion œdipienne culpabilisée d’une part et son narcissisme préambivalent d’autre part, ce qui lui permet de se livrer à ses plaisirs prégénitaux tout en exprimant d’une façon quasi indépendante ses désirs œdipiens francs vécus sur un mode qui, à cette phase, échappe à la culpabilisation (la « dichotomie » de Freud). L’enfant, tout en s’autorisant des gratifications pulsionnelles à un certain niveau, les maintient séparées de sa couche narcissique plus profonde et plus refoulée et s’il devient névrosé il conservera ce clivage d’une façon définitive ; il ne pourra accepter que la gratification narcissique ou celle de sa prégénitalité pulsionnelle, mais jamais les deux à la fois.

Nous voyons ainsi que l’enfant, avant de pouvoir réaliser la synthèse entre ses satisfactions pulsionnelles et ses aspirations narcissiques, a des grandes difficultés à vaincre, car ses élans instinctuels sont extrêmement conflictualisés. Le désir de l’enfant vise l’objet qui reçoit en même temps sa décharge agressive, lui sert de support narcissique et de surface de projection, ce qui met l’enfant devant des problèmes quasi insolubles, surtout tant qu’il ne dispose pas d’imagos bien distinctes. C’est ici que l’amour des parents prend pour l’enfant toute sa signification et nous nous trouvons alors au carrefour le plus important de son évolution psychique. En soulignant l’importance qu’a pour l’enfant le fait d’être aimé, nous avons déjà esquissé une réponse à une question qui – par ailleurs – pourrait se poser : « Pourquoi l’enfant a-t-il besoin d’être aimé ? » Car, en fait, si nous savons aujourd’hui que l’enfant, pour se développer harmonieusement, a besoin de l’amour de ses éducateurs220 nous ne savons pas exactement pourquoi.

Nous disions plus haut que l’enfant conservait le souvenir de son bonheur élationnel narcissique et que, tout en cherchant à investir ses activités prégénitales de libido narcissique, il n’y réussissait que partiellement, une partie de ses exigences narcissiques restant ainsi non satisfaite. Il sera d’autant plus sensible à cette insuffisance que celle-ci affectera directement son traumatisme initial, dont il s’agit précisément de corriger les effets, à savoir son trauma narcissique221.

L’homme naît néoténique, autant dire infirme, et prend – sur un certain mode – très tôt conscience de son infirmité. Or, si sur le plan pulsionnel proprement dit, cette infirmité est vécue comme une insuffisance engendrant un sentiment d’insécurité, sur le plan narcissique c’est une impression de honte qui en résulte, l’enfant se vivant à cause de son insuffisance en face de son idéal narcissique comme une non-valeur. Comme nous le savons222, l’enfant met en œuvre des mécanismes successifs pour rétablir son intégrité narcissique. L’un d’eux consiste dans la projection de sa toute-puissance narcissique sur ses parents ; comme il maintient avec ceux-ci un état fusionnel et conserve par là – sur un certain mode – son identité avec eux, tout en élaborant progressivement une ébauche d’indépendance, il garde une possibilité de récupérer son intégrité narcissique perdue. Son évolution suivra désormais une ligne double, narcissique et pulsionnelle, et chaque séquence de cette évolution se déroulera sous le signe d’une synthèse obligatoire de ces deux élans parallèles. Chaque mouvement pulsionnel sera investi narcissiquement et, inversement, chaque élan narcissique sera étoffé par la pulsion, fonctionnant comme un support biologique. C’est au terme de ce processus double de maturation que l’enfant pourra se vivre comme une valeur en soi, mais tout le long du processus il aura besoin d’être valorisé, et ceci en fonction des dimensions de la marge qui subsistera nécessairement entre son idéal narcissique et ses possibilités réduites et inhibées par la conflictualisation pulsionnelle. Si l’enfant a donc besoin de l’amour de ses parents, c’est pour être valorisé par cet amour, chaque étape de sa progression vers son intégrité narcissique propre étant ainsi confirmée par ceux qui, pour lui, possèdent cette intégrité et la partagent avec lui jusqu’au moment où il aura récupéré la sienne et n’aura plus besoin d’une intégrité narcissique d’emprunt. À ce moment-là, la fusion narcissique, qui se relâchait de plus en plus au cours d’une conflictualisation pulsionnelle parallèle et qu’il a fini par vivre comme une dépendance contraire à l’affirmation narcissique de son Moi global, n’existera plus.

Edmond Weyl relate, dans un autre contexte, l’épisode suivant, d’observation courante d’ailleurs. Une mère se promène avec son petit garçon et rencontre un groupe de connaissances. On s’arrête et une personne demande au petit garçon s’il va bien. Le petit hésite un instant, ensuite regarde sa mère et, quand il découvre dans le sourire de celle-ci l’approbation émue qu’il y cherchait, répond : « Oh, moi, je vais très très bien. » Cet épisode insignifiant ne semble pas – à première vue – digne d’être relevé et analysé, ni s’y prêter d’ailleurs, car, sans parler du caractère fortuit et incomplet de l’observation, un certain nombre de coordonnées possibles de la situation en question nous échappent. Et cependant, je ne pense pas qu’on risque de se tromper en supposant qu’il s’agit là d’une sensation globale à base pulsionnelle que l’enfant cherche à voir confirmée par sa mère avant de pouvoir l’assumer d’une façon consciente et devant les autres. L’hésitation de l’enfant montre en même temps que l’investissement narcissique de son état pulsionnel cœnesthésique manquait de solidité, probablement à cause des composantes œdipiennes et préœdipiennes qui la conflictualisaient, et l’enfant avait besoin de cette confirmation narcissisante lui permettant d’intégrer cette situation avec ses différents aspects, voire de l’exhiber, autre indice de la présence de la composante narcissique. Le Moi global de l’enfant se trouve ainsi renforcé et enrichi par cette assomption de son image narcissiquement complète, réfléchie sur l’objet et confirmée et valorisée par lui. Le miroir dans lequel l’enfant peut reconnaître son intégrité narcissique, c’est avant tout le parent qui confirme le narcissisme de l’enfant par son amour. C’est là, me semble-t-il, un des apports fondamentaux que constitue l’amour parental pour l’enfant ; vue sous cet angle, il existe une véritable symbiose entre parents et enfants ; les parents soutiendront l’enfant par leurs apports narcissiques, que l’enfant saura solliciter à son tour sur un mode adéquat, son évolution normale étant conditionnée par le caractère complémentaire et spontané de ces deux mouvements. Si, pour une raison ou une autre, cette collaboration se trouve perturbée, tout le processus se conflictualisera. La frustration narcissique que l’enfant subit, non seulement provoque, en effet, une culpabilisation de sa relation avec son objet, mais ravive également le conflit entre son narcissisme et son Moi, creusant un fossé entre les deux qui ne pourra jamais être comblé. Comme cette frustration peut être extrêmement précoce, on pourrait dire – en simplifiant les choses – que si l’enfant naît narcissique et infirme, il réunit également les conditions qui le mènent, en même temps, à la névrose. L’absence de confirmation narcissique aura pour conséquence qu’il ne pourra plus accepter les gratifications narcissiques, ni les solliciter d’une manière adaptée et efficace. Les tentatives dans ce sens qu’il répétera cependant inlassablement seront désormais vouées à l’échec, ce qui bloquera – comme on le pense bien – toute son évolution psychobiologique. Le sujet restera immature et tout ce qu’il pourra faire pour sauver son narcissisme sera la projection de la responsabilité de cet état de choses sur ses objets présents, passés ou futurs. Parmi les éléments qui décideront du degré de la pathologisation du processus, figure l’intensité du narcissisme du sujet, encore qu’on puisse incriminer en même temps l’intensité de la blessure narcissique qui elle-même agira dans le sens d’une hypertrophie du narcissisme, le tout aboutissant à l’installation d’un cercle vicieux. De toute façon, plus le sujet sera narcissique (qu’il s’agisse de narcissisme induit ou « constitutionnel ») et donc plus la marge entre ses exigences narcissiques et le sentiment de son impuissance sera grande et plus il aura besoin de confirmation et de valorisation narcissique de la part de ses éducateurs223.

À un degré supérieur de son évolution, l’enfant cherchera à se rendre indépendant de ce support narcissique provenant des parents, car il deviendra assez fort pour s’approvisionner à ses propres sources pour ainsi dire et se fournir soi-même la valorisation narcissique en question. Je ne pense pas ici à certains modes très régressifs qu’utilisent les alcooliques, toxicomanes, ainsi que ces pseudo-génitaux, en introjectant l’objet valorisant, toutes tentatives vouées à l’échec, car nécessitant un constant apport extérieur, mais à l’enfant qui joue. Plus précisément à l’enfant qui joue à quelque chose, c’est-à-dire s’identifie à l’adulte sur un mode narcissique quasi délirant et mégalomaniaque. Ce jeu contient des composantes plus évoluées que le jeu auto-érotique et aboutit à une véritable synthèse des éléments narcissiques et prégénitaux, en particulier anaux. L’enfant réalise cette synthèse à son propre compte, a de moins en moins besoin de ses parents et montrera plutôt de l’impatience quand ceux-ci voudront se mêler de ses occupations ludiques, narcissiques mais autonomes224. Nous savons que l’enfant, tout en jouant, n’oublie pas l’existence du monde réel et évolue ainsi avec aisance sur les deux plans, simultanément et sans les confondre. Il s’adapte progressivement au monde des adultes tout en se réservant les satisfactions que son narcissisme ne cesse de réclamer.

Parmi les critères d’une bonne fin d’analyse, la capacité du sujet de jouir de ses loisirs figure en bonne place et c’est, en effet, un test excellent. Or, qui dit loisirs dit à la fois activité d’adaptation sociale et autogratification narcissique. Celui qui s’octroie une détente psychique et physiologique pendant les “vacances et en profite montre déjà qu’il a une relation plus adaptée avec soi-même que le névrosé qui ne supporte pas la détente et que les vacances fatiguent. Mais celui qui jouit réellement de ses loisirs les utilisera pour changer complètement son mode de vie, pour lui imprimer la marque d’un narcissisme libre et bien intégré. Il cherchera à se réaliser narcissiquement, à être tel qu’il se veut et à se permettre des occupations qu’il a narcissiquement investies. Se donner pendant les vacances certaines gratifications narcissiques incompatibles avec une vie socialement adaptée tout le long de l’année constitue un compromis entre le Moi pulsionnel et le narcissisme, compromis qui ne peut être réalisé qu’à la faveur d’une synthèse préalable entre ces deux facteurs. Ceci nous ramène à la situation analytique, car si l’analyse ne rend pas le sujet immédiatement capable de jouir de ses loisirs sur le mode narcissique, elle lui en donne un avant-goût en quelque sorte, un échantillon. En effet, la séance analytique permet au sujet de s’abandonner à cette même liberté narcissique élationnelle, ceci sur un certain mode et dans le cas type que j’ai placé au centre même de cette étude.

Je rappelle ici que le névrosé a raté en son temps sa première tentative de valorisation et que la cure analytique lui permet de reprendre le processus, censé le faire aboutir à son assomption narcissique dans des conditions plus favorables. Ceci dit, je rappelle également qu’il y a – vue sous cet angle – une différence fondamentale entre l’éducation dont il s’agit de pallier les effets et la situation analytique. En effet, quand l’éducateur confirme le narcissisme de l’enfant, il forme un couple narcissique avec l’enfant mais aussi un couple pulsionnel, le narcissisme étant non seulement confirmé et valorisé, mais agi en quelque sorte par les deux membres du couple. La valorisation est vécue à la fois sur les plans pulsionnels et narcissiques et se confond avec les gratifications instinctuelles, œdipiennes et préœdipiennes que l’enfant y puise. La situation analytique est censée répéter le processus historique ; il ne faut cependant pas oublier qu’il ne s’agit pas d’un processus s’étant déroulé normalement comme dans le cas schématique que je viens de décrire, mais que ceux qui ont recours à l’analyse ont raté jadis ce processus et sont victimes de cet échec, vécu par eux comme un traumatisme grave. Par la suite, ils restent fixés à une position inachevée mais conflictualisée, comme s’il s’agissait d’une névrose traumatique et aussitôt qu’ils entament avec l’analyste une relation à laquelle ce dernier participe tant soit peu, ils se trouvent remis dans la position même du trauma, réagissant selon le principe de l’automatisme de répétition. Ils recréent ainsi, pour la ne fois, le même couple frustré-frustrateur (la frustration pouvant au reste être constituée par des gratifications pulsionnelles intempestives), mais cette fois-ci avec l’analyste comme partenaire, ce qui ne peut aboutir qu’à la conflictualisation de la situation analytique et à son blocage. C’est pourquoi l’analyste doit, comme nous le savons, s’effacer en tant qu’objet réel, se dérober aux ouvertures que l’analysé ne manque pas de lui faire dans ce sens, ne pas entrer dans son jeu, autrement dit conserver la « neutralité bienveillante » qui n’est pas un vain mot. Il séparera ainsi rigoureusement le plan narcissique et le plan pulsionnel et s’il ne marchande pas à l’analysé sa confirmation narcissique, la plupart du temps tacite mais toujours entière, tout le long de la cure, il refusera d’adjoindre à cette valorisation narcissique pure la moindre composante instinctuelle.

Délimiter de cette manière stricte le rôle et la position de l’analyste équivaut en même temps à préciser sa fonction par rapport à la valorisation narcissique. Nous avons distingué, en effet, entre le degré de maturité où le sujet a besoin d’apports narcissiques de la part de l’éducateur, apports directs et enrichis d’éléments instinctuels vécus, et le degré plus évolué quand l’enfant est capable de pourvoir seul à sa valorisation narcissique, ayant tout au plus besoin, pour ce faire, de la présence tutélaire, plus ou moins lointaine, et de l’assentiment tacite de l’adulte. Il semble bien que la situation analytique consiste à opposer au malade une fin de non-recevoir quant à la première modalité, c’est-à-dire apport narcissique avec éléments pulsionnels, plus commode que la deuxième, mais entraînant facilement une fixation régressive permanente. Elle équivaut ainsi au rejet en bloc d’une situation traumatogène que le malade doit apprendre à surmonter en renonçant à la vivre, pour accéder de cette façon – sous la pression de la situation analytique – à la position plus évoluée, celle de l’approvisionnement narcissique autonome, destinée d’ailleurs à être dépassée également en temps voulu.

La présence tutélaire de l’analyste – considérée sous cet angle – est l’incarnation d’une fonction sans support pulsionnel historique, ce qui explique le caractère quelquefois grotesque, quasi délirant du transfert, comme Freud l’avait déjà remarqué. Le modèle que l’analyste fournit ainsi à l’analysé à des fins d’identification ne peut être que schématique, fonctionnel et fantasmatique. L’identification du sujet à l’analyste est composée de projections et d’éléments historiques regroupés en fonction de la situation analytique, mais appartenant à l’analysé et à lui seul. Grâce au clivage entre les strates narcissiques et pulsionnelles, le processus peut ainsi rester à l’abri d’identifications réelles qui, quand elles surviennent, témoignent de perturbations du processus analytique. Elles sont l’expression d’une fixation pathologique et arrêtent l’assomption narcissique à un point où la maturation psycho-biologique du sujet est loin d’être achevée.

Ce processus peut être considéré comme achevé quand le sujet atteint son intégrité narcissique, c’est-à-dire quand il devient semblable à lui-même, ou, en termes œdipiens, quand il est père ou mère pour son propre compte. À ce moment-là, il n’aura – bien entendu – plus besoin de valorisation narcissique, car il aura réalisé l’intégration mutuelle de son narcissisme et de son Moi.

La règle de frustration

Le but de l’analyse étant la restructuration du Moi à la faveur de la normalisation des investissements narcissiques du sujet, il en résulte que si – comme l’assainissement du Moi malade l’exige – celui-ci doit être soumis à une investigation objective et implacable, le narcissisme même qui sous-tend le processus devra rester intact. La valorisation narcissique devra donc être absolue, sans faille et ceci du commencement de la cure jusqu’à la fin. Il s’agit là d’une condition sine qua non de la réussite thérapeutique et la pratique analytique en tient bien compte, comme le montre l’exigence d’une règle qui, sans avoir été formulée, est tacitement acceptée par tous, mais qu’il y aurait cependant intérêt – me semble-t-il – à expliciter. Freud a bien dit que l’analyse doit se dérouler sous le signe de la frustration et la situation analytique, telle que nous l’entendons, constitue la garantie même du respect de cette règle. Mais nous devons préciser immédiatement qu’il ne s’agit là que de l’aspect pulsionnel de la situation analytique, à l’exclusion de l’aspect narcissique de celle-ci. En fait, le narcissisme du malade doit rester absolument à l’abri de toute frustration et cette restriction apportée à la règle est aussi importante que la règle en question elle-même. Nous savons ainsi que l’ironie qui viserait l’analysé est strictement proscrite dans la cure, ainsi qu’une attitude autoritaire, etc., autant de règles élémentaires et que tout le monde respecte. Je voudrais cependant, pour fixer les idées, rappeler ici un exemple pittoresque, mais outré, voire caricatural. Je me souviens de la légende que j’ai vue sous un certain dessin humoristique américain que vous connaissez sûrement, montrant un analysé sur le divan, à qui son thérapeute dit : « Mais non, vous ne souffrez pas de complexe d’infériorité, vous êtes réellement inférieur. » Certes, c’est une plaisanterie grossière et cette réponse venant de la bouche d’un analyste est inconcevable. Mais les attitudes beaucoup moins directes, moins voyantes et moins brutales peuvent causer des blessures narcissiques au malade, attitudes qui, par ailleurs, du point de vue strictement objectif, médical, sont parfaitement justifiables225. Et n’oublions pas que si le sujet a recours à l’analyse, c’est pour reconquérir son intégrité narcissique et non pour rater définitivement l’essai de rétablissement narcissique que la cure analytique met à sa disposition.

Le phallus comme représentant de l’intégrité narcissique

Comme nous l’avons vu, le narcissisme ne peut pas être intégré sans valorisation et il semble que dans l’inconscient l’absence de valorisation soit vécue non comme un simple manque, mais comme une castration. C’est pourquoi nous esquisserons, très brièvement, quelques considérations sur le complexe de castration par rapport au narcissisme et à la situation analytique.

J’ai déjà eu l’occasion de rappeler que le narcissisme avec ses corollaires, bonheur élationnel et toute-puissance, plonge ses racines dans la vie prénatale. Conformément à cette origine, le narcissisme est marqué du sceau de l’unicité (le fœtus est unique) et de l’autonomie, autrement dit de la complétude. Le narcissisme sous sa forme originelle, tel que le fœtus le vit, est un état de bonheur sans faille et si les conditions cliniques de cet état élationnel ne se trouvent pas toujours réunies, psychologiquement et a posteriori il est toujours vécu comme une réalité incontestable. Le fœtus ne fait qu’un avec son milieu, il est à la fois contenu et contenant, ce qui signifie – et sa différenciation sexuelle inachevée le confirme – qu’il est à la fois mâle et femelle. Je rappelle son identification pré et postnatale aux deux imagos parentales sur un mode phylogénétique, comme je viens de l’indiquer plus haut. Or, si nous venons de souligner que l’homme naissait néoténique, infirme et, de ce fait, prédisposé à la conflictualisation, nous pouvons ajouter qu’il naît également incomplet car, au départ, il est doté de virtualités bisexuelles et ce n’est qu’au bout d’une évolution longue et difficile et faite, entre autres, d’identifications successives et complémentaires mâles et femelles – comme s’il ne voulait à aucun prix abandonner sa complétude bisexuelle – qu’il arrive à s’adapter, tant bien que mal, à son unisexualité physiologique définitive226. Il semble bien que le narcissisme du sujet souffre de la perte de son autonomie sexuelle (voir la théorie platonicienne citée par Freud), entre autres, par l’union narcissique fusionnelle. Ainsi l’une des fonctions de l’union sexuelle, dans un état élationnel spécifique, semble être celle de rendre au sujet la sensation de sa complétude narcissique, et une synthèse réussie entre son narcissisme et son Moi pulsionnel est propre à le mettre – dans une certaine mesure – à l’abri du sentiment d’insuffisance, vue sous l’angle de cette autonomie. La réalisation de cette synthèse est vécue dans son inconscient comme une sorte de coït à l’intérieur de l’union narcissique, c’est-à-dire à l’intérieur du Moi du sujet, ce qui correspond d’ailleurs vraisemblablement à cette régression narcissique totale qui caractérise – sur un mode différent – l’orgasme lui-même. De toute façon, qu’il s’agisse de l’intégrité narcissique ou de la valorisation (ainsi que de la dévalorisation et de la blessure narcissique), l’inconscient vit tout cela comme un coït ou comme une impuissance sexuelle et l’idéogramme par lequel le langage de l’inconscient le représente est le phallus ou, sous sa forme négative, le phallus manquant ou endommagé, c’est-à-dire la castration. Le phallus est un pont227 réalisant la complétude narcissique, comme il réunit les deux membres d’un couple dans le coït. Il représente la virtualité de cette union ainsi que celle de la réalisation de l’intégrité narcissique dont il est l’emblème et l’image.

Il serait utile d’étudier les liens entre ce qui précède et le complexe de castration proprement dit, mais ceci nous mènerait loin de notre sujet. Le fait est que c’est la crainte de la castration, c’est-à-dire la peur de perdre le gage de la réalisation possible de la complétude narcissique, qui pèse constamment sur le sujet en analyse, d’autant plus qu’en fait, les deux images, pénis sexuel et phallus, se confondent et le pénis-phallus devient ainsi l’objet unique dont la possession assure au sujet seul l’intégrité en question, l’autre membre du couple en étant exclu. En effet, qui dit possession unique dit conflictualisation et régression prégénitale, ce qui explique pourquoi les vicissitudes de la cure analytique, processus dont le but est l’acquisition de l’intégrité narcissique, soient vécues par le sujet en termes de castration de l’autre, de peur de castration ou d’autocastration, et soient chargées d’une culpabilité correspondante. C’est ce qui nous explique également pourquoi il est si difficile à l’homme de se débarrasser de la peur de castration et à la femme de l’envie du pénis, comme l’a montré Freud dans Analyse terminée et Analyse interminable.

(Nous pouvons ajouter à ceci que la femme est sujette – comme nous le savons bien – non seulement à l’envie du pénis mais aussi à la peur de castration, comme notre expérience clinique de tous les jours le prouve. En fait, pour la femme, comme pour l’homme, le phallus est le symbole de l’intégration narcissique et tout le long de l’analyse elle sera à la poursuite de ce phallus sur des modes de plus en plus évolués, que nous ne pouvons cependant pas décrire dans le cadre de ce travail.)

Pour revenir au lien entre la valorisation narcissique et le complexe de castration, nous pourrions résumer ainsi le problème : chaque accomplissement pulsionnel ou enrichissement du Moi de l’enfant, propre à accroître le sentiment de sa valeur et confirmé comme tel, revêtira dans son inconscient un caractère phallique, alors que – inversement – l’absence de confirmation ou la dévalorisation non suivie d’une compensation narcissique sera vécue par lui comme une castration.

Dans l’analyse, nous nous trouvons devant la même situation et il en résulte que toute attitude de l’analyste mettant en cause l’intégrité narcissique virtuelle du malade est vécue par celui-ci comme une castration. Il s’agit, en effet, de distinguer entre la frustration d’une satisfaction pulsionnelle et une castration touchant le narcissisme. Pour des raisons qu’il ne nous appartient pas d’examiner ici, la première est relativement bien supportée, se révèle même féconde, alors que le malade réagit mal à toute atteinte de l’image fixe et inaltérable de son idéal narcissique dont l’intégrité est la condition absolue de toute tentative de récupération.

Si, pour nous servir d’un exemple banal, le malade allume spontanément une cigarette pendant la séance et si l’analyste lui explique sur le ton de la neutralité bienveillante qu’il ferait mieux d’y renoncer, tout en cherchant à découvrir avec lui les motivations inconscientes de son geste, ce malade subit une frustration mais n’en souffre pas outre mesure et en tire certainement, en fin de compte, un bénéfice. Si, par contre, l’analyste, usant d’une autorité qui par définition est extra-analytique, lui ordonne sur un ton comminatoire d’éteindre sa cigarette, son ordre est vécu comme une castration. D’ailleurs, toute interdiction exprimée comme telle par l’analyste constitue pour l’analysé une blessure narcissique et est incompatible avec la neutralité analytique. La moindre allusion à une situation de dépendance peut être ressentie par l’analysé comme une castration, ne serait-ce que le rappel de sa dépendance dans une relation médecin-malade, relation dont le maniement tant soit peu maladroit par l’analyste peut précipiter le malade de la hauteur de sa mégalomanie « physiologique » dans les ténèbres de son anéantissement narcissique le plus absolu, tant il est vrai qu’en matière de narcissisme, la règle prépondérante est celle du « tout ou rien ». Dans ce sens, il serait erroné de parler même d’un analyste « permissif », car celui qui permet exerce encore une autorité sur celui qui profite de la permission. Nous savons que le paternalisme est facilement considéré par ceux qui en sont l’objet comme la pire blessure narcissique ; n’est-ce pas, en effet, rappeler à l’enfant son impuissance et le « remettre à sa place » ? Cette attitude cache d’ailleurs le plus souvent un sadisme camouflé et l’inconscient de celui qu’il vise s’en rend bien compte.

Certaines analyses anagogiques se trouvent entachées de la même erreur ; elles veulent modifier directement et du dehors en quelque sorte le Moi de l’analysé, c’est-à-dire remplacer le Moi de celui-ci par le leur, ce qui équivaut également à une castration. La « guidance » peut être considérée par ceux qui l’appliquent comme une nécessité sociale qui peut aller, dans certains cas, jusqu’au lavage de cerveau, mais ce n’est pas de l’analyse.

La culpabilité de guérison et la fin de l’analyse

Dans la cure analytique, le sujet repasse par toutes les phases de sa maturation pulsionnelle, tout en parcourant en même temps un chemin parallèle qui le mène d’un narcissisme primitif à un narcissisme intégré, normalisé et étoffé par des composantes pulsionnelles. Il part ainsi d’une régression profonde, pour atteindre la synthèse entre son narcissisme et son Moi pulsionnel, ce qui équivaut pour son inconscient à l’acquisition, dans l’analyse, d’un phallus, expression de son intégrité narcissique. L’acquisition de ce phallus, processus dont on peut suivre toutes les étapes et toutes les vicissitudes en observant le déroulement de la cure, est liée à de très grosses difficultés, sources d’une résistance très malaisée à réduire. Le phallus a, en effet, une double signification pour l’analysé, et si d’une part celui-ci lutte pour la possession du pénis paternel, dont l’acquisition se fait sur tous les modes et aussi bien par l’homme que par la femme, d’autre part il lui faut acquérir le phallus, celui-ci représentant son intégrité narcissique et qu’il a nettement conscience d’obtenir directement de l’analyste en tant que tel. Une très forte culpabilité se rattache à ces acquisitions et il semble bien que l’abréaction de la culpabilité proprement œdipienne, se faisant sur un mode plus évolué, présente moins de difficultés que celle ressentie par l’analysé à l’égard de son analyste détenteur du phallus, la seconde débordant largement sur la première aussi bien en ce qui concerne son intensité que la durée de son abréaction dans la cure. L’analyse achoppe constamment sur le fait que l’analysé se comporte comme s’il avait vraiment parasité l’analyste en grandissant à son détriment et comme si la guérison qu’il lui arrache, en quelque sorte, équivalait à la castration du thérapeute. Le problème semble le même que celui de la castration du pénis paternel, mais son mode est plus primitif et plus archaïque. Plus le sujet s’épanouit pendant la cure, plus il accumule d’acquisitions nouvelles et plus il aura l’impression que son ascension équivaut à une détérioration symétrique de l’intégrité narcissique de son analyste, indépendamment du sexe du malade aussi bien que de celui du thérapeute.

Nous nous trouvons ici de nouveau devant le fait de l’unicité du phallus représentant le narcissisme de la phase prénatale pendant laquelle l’enfant fut également unique, unique au monde, le sien, et possédait le phallus phylogénétique parental qu’il a perdu en naissant (trauma narcissique initial) et qu’il doit maintenant reconquérir aux dépens de l’analyste (miroir narcissique) qui en est le détenteur et auquel il faut le ravir. Ce problème ne se présente pas qu’une seule fois, mais chaque fois que l’analysé se trouve devant une nouvelle étape de sa maturation pulsionnelle228.

Nous assistons souvent, dans certaines analyses, à des rechutes subites et à des recrudescences de la résistance après certaines acquisitions particulièrement significatives et qu’on doit attribuer directement à l’action de l’analyste, la référence œdipienne historique étant de plus en plus éloignée et problématique. Qu’on finisse l’analyse à ce moment-là, sans analyser la culpabilité spécifique de l’analysé par rapport à l’analyste en tant que tel et l’on aura la preuve de ce qui précède. À la longue, le conflit œdipien finira, en effet, par être liquidé, mais certaines acquisitions dues spécialement au processus analytique sans référence historique resteront comme suspendues, car une culpabilité spécifique empêchera l’analysé de les accepter. Ceci se passe en effet souvent vers la fin de la cure quand il s’agit pour l’analysé non pas tant d’obtenir la guérison, mais de l’assumer par rapport au thérapeute. À ce moment de la cure, les interprétations œdipiennes sont émoussées depuis longtemps, n’émeuvent plus le patient et mettent la patience de l’analyste lui-même à l’épreuve. Elles sont inopérantes, alors que les interprétations rapportées directement au thérapeute en tant que tel conservent une valeur dynamique certaine229.

Quelquefois le malade dit franchement qu’il lui est impossible d’accepter l’analyse de la main de son analyste car il ne peut pas prendre sur lui de le châtrer et ne le fait, en effet, qu’après lui avoir, par exemple, envoyé un nouveau malade, en lui restituant ainsi son phallus, en quelque sorte. D’autres ne peuvent accepter la guérison que de la main d’un second analyste chez qui ils « font une tranche » pour la forme et envers lequel – faute d’un transfert adéquat – ils ne ressentent aucune culpabilité. J’ai eu un malade qui ne pouvait accepter de moi aucune interprétation, mais qui retrouvait ensuite ses camarades qui étaient également en analyse et leur répétait sa séance en quelque sorte : quand les autres lui donnaient la même interprétation, celle-ci devenait efficace.

L’analyse et la guérison, ainsi que le phallus qui les représente, sont considérés par le malade comme un objet qu’il s’agit d’intégrer sur un certain mode. Les difficultés sont les mêmes que celles de la relation objectale en général, avec la différence toutefois que quelquefois toutes ses relations se normalisent, sauf celle qu’il a avec le phallus analytique qui est cependant à la base de tout le reste. Les malades arrivent cependant à isoler cette relation. Les solutions qu’ils choisissent pour cela sont d’ailleurs souvent d’essence régressive, ce qui n’enlève rien à la qualité du résultat obtenu par la cure. Il y en a ainsi qui choisissent le « refoulement a posteriori », qui n’est pas une liquidation réelle de la situation analytique, mais un oubli dirigé en quelque sorte. D’autres quittent l’analyse subrepticement, voire en laissant une dette, ce qui correspond à un « évitement de la relation objectale »230 sans que, pour cela, le résultat thérapeutique ait eu à en souffrir car, comme les recoupements ultérieurs le montrent, celui-ci est souvent excellent. On pourrait discuter de la valeur de ces méthodes, elles semblent cependant satisfaisantes et je les préfère à certaines fixations indissolubles à l’analyste, résultat particulièrement défavorable de la même culpabilité. L’analyse de certains transferts négatifs particulièrement véhéments et irréductibles montre qu’il s’agit là d’une projection destinée à mettre le malade à l’abri de la culpabilité de guérir, c’est-à-dire de châtrer son analyste. C’est là en même temps un camouflage de l’acquisition du phallus, c’est-à-dire de la guérison qui se poursuit derrière ce rideau de fumée. L’existence de cette culpabilité spécifique de castration indépendante de l’Œdipe et rapportée à l’analyste, comme telle, illustre l’utilité de séparer l’aspect narcissique du transfert de son aspect historique, et d’analyser, dans le même esprit, la résistance souvent irréductible qu’il ne manque pas de provoquer.

Nous pensons avoir esquissé dans ce travail la démonstration d’un double courant, narcissique et pulsionnel, dans l’analyse, depuis l’installation du malade dans la situation analytique jusqu’à la fin de la cure où il doit assumer le résultat de ce processus. Nous pensons avoir également attiré l’attention sur quelques implications techniques d’un pareil clivage. Une connaissance spontanée de ces points de technique nous est généralement commune. Notre propos avait pour but de les insérer dans un ensemble théorique cohérent et de confirmer ainsi leur bien-fondé.


212 Conférence faite à la Société psychanalytique de Paris, le 15 novembre 1960. Parue dans RFP, 1962, nos 2-3.

213 Essai sur la situation analytique, etc., [supra], Revue française de psychanalyse, 1957, n° 3.

214 Voir B. Grunberger, « Préliminaires pour une étude topique du narcissisme », [supra], op. cit.

215 « Préliminaires à une étude topique du narcissisme », [supra], op. cit.

216 « … que dès les premiers mois de l’analyse, un certain nombre de troubles somatiques d’allure fonctionnelle… avaient disparu, comme si, même à très longue distance, le complément narcissique qu’apportait l’analyste “durcissait” la structure somatique », Dépersonnalisation et relations d’objet, 1960, Congrès des psychanalystes de langues romanes, Rome, 1960.

217 On pourrait m’objecter que cette façon de voir n’est pas conforme à l’enseignement de la doctrine psychanalytique classique. Sans prétendre à une discussion exhaustive du sujet, je rappellerai cependant que l’homme a des potentialités bisexuelles, comme l’embryologie et l’anatomie le prouvent – que l’origine biparentale de ses chromosomes se trouve représentée dans son inconscient non seulement par la présence d’un principe mâle et d’un principe femelle mais par des idéogrammes figurant les deux principes à l’aide des images du père et de la mère. Ces considérations se superposent plus ou moins à certaines vues jungiennes. Je rappellerai cependant que les analystes freudiens tendent de plus en plus à admettre que le Moi se constitue à l’aide d’imagos parentales père et mère, même si l’un des deux parents fait réellement défaut, ce qui prouve que l’imago parentale double a sa représentation dans l’inconscient lui-même. Il s’agit là d’une dimension de la vie psychique qui évolue pour son propre compte et qu’il ne faut pas confondre, à mon sens, avec la série relationnelle : autoérotisme, relation binaire et Œdipe.

218 Le tympan de certaines vieilles églises romanes contient un bas-relief représentant le Christ « dans toute sa gloire » trônant au milieu d’une formation ovoïde, ce qui nous ramène à l’origine prénatale de la régression narcissique dont la fusion narcissique avec les imagos parentales n’est qu’un aspect.

219 Nous savons qu’une fois par an tous les enfants chrétiens réalisent cette identification ; ils sont comblés de cadeaux et d’autres marques d’amour et tous leurs souhaits sont exaucés par un personnage miraculeux qui leur est envoyé du Ciel.

220 Voir les travaux d’A. Freud et D. Burlingham, de R. Spitz, ainsi que ceux de S. Nacht.

221 Au sujet de la blessure ou trauma narcissique, voir les travaux de Ferenczi, Nunberg, etc.

222 Voir Ferenczi, Les degrés de l’évolution du sens de la réalité.

223 Le rôle de la mère est, bien entendu, prépondérant sans ce processus, non seulement pour des raisons qui sont l’évidence même et qu’il est donc inutile de mentionner, mais aussi parce que la mère étant femme est plus narcissique que l’homme et s’identifie plus facilement avec l’enfant, saisissant instinctivement toutes les nuances et ses attitudes diverses de sollicitation qui sont – toutes proportions gardées – également les siennes.

224 Nous nous trouvons ici à cheval sur la fin de la pré-génitalité et le début de la période de latence, cette dernière étant caractérisée par une stagnation, toute relative d’ailleurs, de la sexualité ainsi que du narcissisme. Qu’advienne l’époque de la puberté comportant une nouvelle et forte poussée sexuelle aussi bien que narcissique, et le problème de la synthèse se reposera avec une nouvelle acuité. Le problème de la valorisation narcissique reprendra sa place de tout premier plan et l’on pourra dire que la puberté constitue pendant toute sa durée une crise narcissique avec toutes les conséquences que ce fait comporte sur le plan éducatif social et pathologique.

225 Nous pouvons et, souvent, devons analyser pourquoi le sujet vise tel but, lui montrer la nature de ses difficultés à l’atteindre, mais jamais lui dire qu’il vise trop haut et qu’il ferait bien de mesurer son élan. C’est au cours de l’analyse de ses conflits et au fur et à mesure que sa maturation pulsionnelle progresse qu’il acquerra spontanément l’intégration de son narcissisme et du sens de la réalité, aboutissant ainsi à une connaissance meilleure de ses possibilités. Celles-ci sont d’ailleurs en général réelles, car on n’a pas à inhiber ce qui n’existe pas.

226 Il semble bien parfois qu’on ne prête pas une attention suffisante à la nécessité de cette double identification. Il suffit cependant de considérer la cure en tant que processus, embrassant toute la maturation psychosexuelle, pour admettre que le sujet doit revivre en analyse toutes les phases de cette maturation, y compris l’identification au parent du sexe opposé. C’est une séquence relativement camouflée et passagère, débordée finalement par l’identification opposée, mais nécessaire cependant, intégrée d’ailleurs dans le Moi sur un mode partiel mais définitif.

227 Voir Ferenczi.

228 Le principe de l’unicité du phallus prend toute sa signification quand il s’agit de l’analyse simultanée de deux membres d’un couple conduite par le même analyste. En effet, comme il s’agit de névrosés, tributaires de la conflictualisation prégénitale, les conjoints se comportent comme des rivaux, l’objet de la rivalité étant le phallus de l’analyste. On imagine les complications qui peuvent résulter d’une pareille situation et il semble bien qu’une analyse faite dans de semblables conditions se heurte à un obstacle théorique absolu.

229 Je pense par exemple à l’analyse d’une femme dont l’engagement même dans la cure fut effectué en son temps sous le signe du facteur narcissique. Mme X… souffrait d’une authentique névrose mais qu’elle supportait bien, car elle a toujours pu maintenir un certain équilibre, grâce à des apports narcissiques constants, qu’elle sut toujours s’assurer sous la forme de certains succès personnels sur le plan affectif et social. Aussi bien, tout en ayant commencé – il y a six ans – son analyse, entreprise plutôt sous la pression de son entourage que de son propre gré, elle n’a pas pu s’installer dans la situation analytique et après quelques mois de vains efforts, nous avons renoncé d’un commun accord à la poursuite de la cure. Quatre années ont passé et un jour elle m’a téléphoné pour me demander un rendez-vous. Sa névrose était toujours la même, mais ce qui, entre-temps, avait radicalement changé, c’était son équilibre qui de précaire était devenu nettement déficient. Elle venait de subir, en effet, une grave maladie, avec de graves détériorations somatiques et une réelle castration, blessure narcissique importante qui l’avait précipitée cette fois-ci dans les bras de l’analyse. Son engagement était total, la cure allait bon train et commençait à porter ses fruits quand, à un moment donné, sa résistance devint particulièrement forte et la stagnation menaçait de s’éterniser. Un jour, elle m’apporte le rêve suivant :

« Je me trouve dans notre maison, mais ce n’est plus la même ; au lieu d’être en banlieue, elle est située en ville, dans une rue agréable et tranquille. Au lieu de deux étages, la maison n’en a plus qu’un, mais celui-ci est plus vaste qu’il n’était avant et les pièces sont plus nombreuses et plus confortables. En constatant tout cela, je pense subitement à ma femme de ménage : “Mais comment vais-je faire, Mme Dupont (la femme de ménage) habite toujours à Clamart ?” Ça n’a rien à voir, on s’en occupera plus tard. »

Les associations tournent d’abord autour du roman de Simone de Beauvoir, Les Mandarins, dont l’héroïne est psychanalyste. Elle pense pouvoir se rappeler que, quand elle m’en avait parlé pour la première fois, j’étais choqué par ce que l’auteur avait dit des analystes qui lavent le linge sale de leurs malades. Elle dit ensuite combien sa vie serait plus satisfaisante si ce rêve se réalisait ; elle redeviendrait le centre groupant autour d’elle des gens aimables et intéressants, entourée et aimée comme jadis.

Je lui ai montré que la femme de ménage c’était moi, l’analyste qui lave le linge, et qu’elle aurait voulu que les modifications la concernant elle-même (la maison) surviennent en dehors de moi en quelque sorte (la maison change, pour la femme de ménage on s’en occupera plus tard), car elle se croit coupable à mon égard. Pour obtenir le résultat voulu, elle est en effet obligée de me châtrer (je deviens une femme de ménage), et pour que son étage devienne grand et beau, le mien (j’habite au deuxième) doit disparaître. Je lui montre encore la culpabilité qu’elle ressent envers moi en projetant sur moi son agressivité contre l’analyste du roman en question, me représentant.

Mme X… recherche dans l’analyse, sans aucun doute, la récupération de son intégrité narcissique. Son analyste rejoint, à travers les vicissitudes de son image corporelle, sa mère en tant que mauvais objet, rôle qu’elle a fait jouer pendant toute l’analyse par son mari. C’est une position claire qui a été analysée et qui n’engendre plus aucune culpabilité. Le fait qu’elle développe une culpabilité d’une intensité telle qu’elle bloque son analyse ne pouvait être imputé qu’à son attitude de castration spécifique envers son thérapeute. Cette interprétation a eu des effets dynamiques et l’analyse a repris sa marche.

230 B. Grunberger, « Considérations sur l’oralité », [supra], Revue française de psychanalyse, 1959, n° 2.