VI. Note sur le rôle du narcissisme dans le contre-transfert de l’analyste231

J’ai lu le rapport du Dr Bofill et du Dr Folch avec beaucoup d’intérêt et je félicite les auteurs d’avoir eu le courage de s’attaquer à une tâche si difficile et de s’en être acquittés avec une fougue et un brio qui forcent la sympathie. Ils défendent leur thèse avec beaucoup de passion, ce qui, pour moi, ne fait qu’ajouter à leurs mérites, sans parler de celui de nous avoir présenté une impressionnante revue générale de la question. Cependant, je devrai apporter quelques critiques non pas tant, au reste, à leur argumentation personnelle qu’à certains aspects communs à tous les travaux qui traitent du contre-transfert.

Je dirai quelques mots d’abord du point de vue méthodologique. En effet, lorsque nous parlons du transfert, nous nous appuyons sur un matériel que nous recueillons dans la séance psychanalytique et dans la situation analytique même. Il n’en est évidemment pas de même en ce qui concerne le matériel sur lequel nous nous appuyons pour étudier le contre-transfert, matériel qui repose sur plusieurs ordres de faits d’origine différente. Ainsi les auteurs eux-mêmes citent le contrôle, l’auto-observation, l’auto-analyse, etc. Pour un psychanalyste, il est évident que le matériel ainsi colligé est loin d’avoir la même validité scientifique que celui sur lequel se base l’étude du transfert. Et même s’il était possible d’admettre à ce matériel une certaine validité, il n’en resterait pas moins d’essence différente du premier et la mise en parallèle du transfert et du contre-transfert est donc entachée au départ d’une source possible d’erreur.

Si du point de vue purement méthodologique l’étude parallèle du transfert et du contre-transfert s’avère hasardeuse, elle ne l’est pas moins, à mon sens, si l’on se réfère au contenu même de ces deux concepts. (Je rappelle que les auteurs de ce beau travail ont constamment fait appel à une conception symétrique du transfert et du contre-transfert.)

En effet, si l’analyste et l’analysé se trouvent réunis dans la même pièce pendant la durée de la séance analytique, ils sont loin de former un couple, pour peu qu’on entende par ce terme l’union ou la confrontation de deux membres ayant une homogénéité et une équivalence.

L’étude détaillée des positions différentes de l’analyste et de l’analysé, de tous les points de vue métapsychologiques, pourrait nous mener loin, aussi me limiterai-je à quelques indications sommaires.

Certes, le fonctionnement du « processus analytique » repose sur le contact de deux inconscients, celui de l’analyste et celui de l’analysé, mais si nous ignorons les détails de ce processus, nous savons que l’impact d’un inconscient sur l’autre se fait sur des modes et à des niveaux différents et surtout dans un contexte affectif régi par des lois qui ont peu de chose en commun. Seul l’analysé est en situation analytique et seul l’analysé fait un transfert analytique, ce qui est un phénomène unique, relevant de la situation analytique et uniquement d’elle. Quant à l’analyste, le transfert de ses conflits qu’il fait en face de son malade n’a rien de spécifique. C’est le transfert tout court qui peut être induit par n’importe quel autre agent et l’est en effet, à des occasions adéquates, hors de la situation analytique.

Je me permets de rappeler à cette occasion que le fait d’être assis dans le fauteuil ou étendu sur le divan est loin d’être comparable et nous connaissons tous l’immense différence dynamique entre la position analytique avec le patient sur le divan et le « face à face ». L’idée de Freud de placer le sujet sur le divan et l’analyste derrière nous a définitivement ouvert l’accès d’une nouvelle dimension du psychisme humain et a changé toute la perspective de la thérapeutique analytique. L’analysé se trouve en face de son Inconscient, subitement éloigné du Moi du thérapeute mais surtout du sien propre. Le monde de ses imagos et de ses introjects change son niveau topique avec une redistribution de ses charges pulsionnelles et une libération narcissique, le tout induisant le « processus analytique ». Freud a fixé ainsi les coordonnées de la situation analytique spécifique, et théoriquement on devrait, à mon sens, réserver le terme « psychanalyse » ou « transfert analytique » uniquement à l’investigation faite dans cette position.

J’ai montré ailleurs l’importance de cette position spécifique, spécificité confirmée abondamment par le comportement des malades eux-mêmes et qui contraste avec l’identité des conflits qu’on retrouve toujours, de quelque variante thérapeutique qu’il s’agisse.

Si nous examinons maintenant l’ensemble de la position de l’analyste dans la situation analytique, nous constatons qu’au sein du contre-transfert tel que l’entendent les auteurs, il faut distinguer deux ensembles d’éléments : il y a d’abord le contre-transfert proprement dit, c’est-à-dire la reviviscence par l’analyste de certains de ses conflits personnels, avec l’analysé en tant qu’objet. Avec Annie Reich que les auteurs citent et bien d’autres, j’estime que la résurgence de ces conflits est plutôt gênante car elle interfère avec la position spécifique du thérapeute et devrait, autant que possible, être évitée. En dehors de ce contre-transfert conflictuel, le comportement de l’analyste revêtira certains aspects, gouvernés par certains facteurs inconscients, mais qui sont indépendants de l’analysé et ont trait uniquement à son activité d’analyste en tant que tel.

Pour étudier ces facteurs, nous pourrons commencer par suivre les auteurs qui s’interrogent sur la nature de la position de l’analyste, c’est-à-dire sur ses motivations inconscientes. Ils rappellent ainsi les études de Money-Kyrle et de Racker, auteurs qui pensent que les mobiles de l’analyste en face de son malade inconnu sont sous-tendus principalement par ses sentiments parentaux, ses tendances réparatrices et sa curiosité scientifique. Ces motifs sont trop nombreux à notre gré, nous qui sommes à la recherche d’un facteur spécifique unique. Nous allons cependant les examiner.

Prenons tout d’abord les « sentiments parentaux ». Pour les rapporteurs, il s’agit là d’un sentiment réel, car – fidèles à leur thèse d’une correspondance entre analysé et analyste – ils établissent un rapport entre ce sentiment et la réussite de la cure. Or, il semble bien que l’analysé projette ses sentiments, comme tout le reste d’ailleurs, sur l’analyste et celui-ci peut parfaitement bien « favoriser la croissance et la maturation de son analysé », même si lui-même est loin d’avoir atteint le degré de « père mûr » pour son propre compte, comme les auteurs semblent l’exiger de lui, à la condition bien entendu que, par ailleurs, il soit bon analyste, c’est-à-dire qu’il n’entrave pas les projections de son malade et le processus analytique dans son ensemble. Ceci montre déjà que les symétries invoquées entre analyste et analysé, transfert et contre-transfert, reposent sur une conception et une démarche contestables et qu’il n’y a ni « sens circulaire » ni réciprocité. Il y a contact entre deux inconscients dont le fonctionnement est univoque pour chacun et possède une orientation propre.

En ce qui concerne les « tendances réparatrices », elles existent bien mais n’ont, à mon sens, rien à voir avec le « désir de guérir » dont parlent les auteurs. L’identité entre l’investigation analytique et le désir de guérir a été constamment combattue par Freud, comme nous le savons, et proscrite à juste titre, car c’est là une position contre-transférentielle nuisible.

Nous arrivons enfin à la curiosité scientifique, une forme sublimée du voyeurisme et qui existe sans doute, puisque nous lui devons – en grande partie au moins – cette réunion. Mais il y a d’autres congrès scientifiques à Barcelone et ailleurs ; le voyeurisme sublimé n’a rien de spécifiquement analytique et la séance analytique elle-même peut être parfaitement remplacée dans ce sens par les soins médicaux ou par l’examen psychologique.

Nous allons maintenant reprendre ces trois arguments en ajoutant à chacun un correctif, le même d’ailleurs dans les trois cas.

Les sentiments parentaux sont projetés sur l’analyste et, d’ailleurs, non pas tels qu’ils ont été réellement vécus. Nous savons, en effet, que le transfert dit « parental » contient certains éléments sans aucune justification historique et ceci d’une façon caractéristique et constante. Ces éléments – pour être bref – correspondent à la projection du narcissisme du patient sur l’analyste. L’enfant tout petit a effectué cette projection sur son père d’abord, sur d’autres figures paternelles et idéaux ensuite et nous avons fait allusion à maintes reprises à l’intérêt que nous avons à considérer l’Œdipe lui-même comme une sorte de déplacement de la blessure narcissique du sujet sur son conflit avec le père. Le malade projettera ensuite ce narcissisme perdu sur l’analyste. Quant aux sentiments paternels réels, lorsqu’ils existent, ils contiennent toujours, nous le savons bien, une composante narcissique et qui correspond au désir de se voir réalisé dans l’enfant, c’est-à-dire obéit à la recherche d’un accomplissement narcissique. L’analyste, bien entendu, a également besoin d’un accomplissement narcissique. Or celui qui est appelé à profiter naturellement de son activité, c’est l’analysé qui, étant donné sa projection parentale sur le thérapeute, interprétera l’aide de celui-ci dans le sens correspondant à cette projection. En fait, l’analyste ne recherchera pas cette gratification narcissique directement dans son action par rapport à l’analysé, ce qui serait du contre-transfert, mais dans son travail analytique d’une façon générale.

Quant aux « tendances réparatrices », elles sont certainement importantes comme motivation mais toujours indépendamment de l’analysé ; elles fonctionnent plutôt à titre de sublimation. Or, si la sublimation puise son énergie dans les composantes pulsionnelles prégénitales, le but qu’elle poursuit – l’étude la plus superficielle le montre – est avant tout narcissique.

La curiosité scientifique enfin est, certes, un levier puissant du travail analytique comme de la recherche scientifique en général. C’est encore la composante narcissique qui l’individualisera et nous sommes là sur le point essentiel de notre démonstration. Mais avant de la reprendre, nous serons obligés de faire un petit détour.

Les auteurs (p. 105) disent au sujet de la position de l’analyste : « L’idéal (impossible à atteindre) serait qu’un analyste, par la convenable élaboration de ses pulsions et de ses défenses, devienne capable de comprendre n’importe quelle sorte de malades et donc de les analyser. » Ils continuent : « Nous croyons qu’un progrès dans ce sens se fait de plus en plus ; les analystes d’aujourd’hui, grâce à leurs analyses plus approfondies et au perfectionnement technique, peuvent aborder un nombre plus large de malades. Ainsi les possibilités d’analyse ont augmenté avec les enfants caractériels, border-line cases, psychotiques, etc. » J’ai fini la citation.

En fait, il semble que les anciens, les premiers analystes, analysaient bel et bien les border-line cases, les enfants, les caractériels et les psychotiques. Lors de l’analyse de ces cas, ils ont même fait une série de découvertes impérissables qui constituent aujourd’hui notre patrimoine scientifique en ce qui concerne la compréhension des psychoses en particulier (Abraham, Ferenczi, Tausk et bien d’autres encore). Et pourtant ils étaient mal analysés, presque pas ou parfois, comme Groddeck – le génial parrain du « Ça » –, pas du tout. Ils ont montré cependant qu’ils étaient d’authentiques analystes. En fait, ce qui fait un bon analyste n’est pas l’élément quantitatif. Ce qui compte avant tout, ce n’est pas le nombre des conflits analysés ou celui des séances, mais l’investissement narcissique du travail analytique comme tel, investissement dont la base et la spécificité seront étudiées plus loin. D’ailleurs, si l’analyste se réduisait à la somme de ses conflits résolus et si l’on n’analysait que ce qu’on a identifié et appris à connaître lors de sa propre analyse, il n’y aurait pas de science analytique. Celle-ci serait remplacée par une technique traditionnelle figée, ensemble qui, sous l’effet des conflits inconscients personnels insuffisamment analysés de chaque analyste, finirait par se démanteler progressivement jusqu’à être réduit en poussière. Heureusement, ce que nous voyons – encore que ce ne soit, hélas, pas toujours le cas –, c’est que les analystes se développent et se développent bien, non pas parce qu’ils ont été soumis à une analyse complète avec élaboration et résolution de tous leurs conflits, mais parce qu’ils ont profité de leur apprentissage pour se familiariser avec le fonctionnement de l’Inconscient ou plutôt – nous anticipons ici sur ce qui suit – pour se libérer de certaines entraves et laisser s’épanouir une disponibilité et une réceptivité spécifiques, un don qu’ils possédaient virtuellement depuis toujours. Car si la psychanalyse a un aspect scientifique, elle est avant tout un art.

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Je regrette que les auteurs aient envisagé le narcissisme – presque exclusivement – dans sa fonction d’entrave à la reconnaissance du contre-transfert. Certes, il y a là un écueil, mais il serait à mon avis aussi néfaste de tomber dans un excès contraire, et qui n’est pas moins narcissique, qui consisterait à valoriser un défaut et à l’ériger en nécessité. Nous aurons à envisager maintenant le narcissisme par rapport au troisième mobile invoqué de l’activité de l’analyste. Le voyeurisme semble, en effet, dépasser en tant que motivation inconsciente de l’analyste le cadre des satisfactions pulsionnelles – composante partielle prégénitale et qui est d’ailleurs dépassée et absorbée au cours de la maturation pulsionnelle – et doit être considéré comme le vecteur d’un achèvement narcissique de grande valeur. Il s’agit là d’une gratification narcissique spécifique très importante, liée directement à l’investigation de l’Inconscient, qu’il s’agisse de l’Inconscient du malade ou de celui de l’analyste, de l’Inconscient individuel ou de l’Inconscient collectif, tous ne formant d’ailleurs qu’une seule et unique dimension du psychisme dont la connaissance débouche sur ce que cet aspect de la psyché a d’illimité et d’ineffable. Même si nous admettons que la maîtrise de l’Inconscient jouxte l’illusion de la toute-puissance narcissique et que la facilité de régresser à ce stade sur un certain mode et à s’y retrouver comme dans un domaine familier relève souvent d’une structure plus ou moins susceptible de régresser et aussi fragile devant certaines tâches pragmatiques que sensible pour capter les messages provenant de l’Inconscient, il n’en reste pas moins que les sujets de cette catégorie sont souvent d’excellents analystes. Ils s’apparentent d’ailleurs étrangement, quant à leur structure, aux poètes, artistes et savants-créateurs dont Freud appréciait déjà la connaissance intuitive de l’Inconscient et qui lui ont appris sur l’Inconscient, comme il le dit, plus que n’importe qui. Le bon analyste possède une réceptivité et une disponibilité spécifiques et si les lois régissant cette précieuse qualité sont encore plus ou moins inconnues, d’autant plus qu’elles échappent à notre système de référence habituelle, ceci « ne l’empêche pas d’exister ». Il s’agit là d’un facteur dont on peut dire qu’il est essentiel pour exercer la psychanalyse.

Étant donné cette affinité entre la structure de l’analyste et celle de l’artiste, il faut s’attendre, bien entendu, à voir le don se manifester chez des individus très narcissiques et relativement peu « adaptés » et envers qui on aurait tort d’appliquer certaines exigences culturelles ou collectivistes surmoïques, ceci au nom de quelque idéal d’insertion sociale avec des diplômes ou autres preuves d’appartenance à une hiérarchie quelconque. Leur indépendance à cet égard constitue, en effet, une garantie contre l’application de critères préétablis, ce qui serait encore du contre-transfert, et leur permet d’aider leurs malades à se réaliser dans et par l’analyse, chacun à sa manière.

Ceci dit, nous pouvons reprendre l’examen de notre sujet qui est l’étude de la vocation psychanalytique, sujet qui est – nous le verrons à l’instant – directement relié à la question du contre-transfert. Nous sommes partis, en effet, de l’exemple de la création artistique et l’on constate quel rôle important cette activité peut jouer dans l’équilibre psychique d’un sujet. En fait, nous nous trouvons en face d’un aspect de la personnalité qui fonctionne comme une sublimation, phénomène qu’il ne s’agira pas d’étudier ici en détail, mais dont nous savons qu’il représente une tentative plus ou moins réussie, mais s’imposant toujours d’une façon obligatoire, de déplacement et de neutralisation de la charge conflictuelle.

Cette façon de voir l’activité de l’analyste constitue une réponse à un certain nombre de problèmes dont celui du contre-transfert. Certains analystes – dont les rapporteurs – ont discuté l’attitude de l’analyste qui fonctionnerait avec une « absence de décharge ». En fait il y a décharge, mais une décharge sur un certain plan qui ne touche pas ce qui se passe dans la situation analytique stricto sensu et qui sans cette neutralisation et ce déplacement devrait d’ailleurs nécessairement aboutir à la production de tensions contre-transférentielles permanentes. Cette décharge adéquate et valable, c’est la fonction de sublimation du travail analytique qui la poursuit. Je suis là parfaitement d’accord avec Balint, cité par les auteurs et selon qui « la conduite analytique est une voie, une forme bien adaptée et sublimée pour soulager les tensions ». L’analyste n’aura donc pas à « refuser ou à dénier ses sentiments », comme disent les auteurs, non pas parce qu’il les vivra sous forme de contre-transfert mais parce que ceux-ci seront neutralisés au fur et à mesure, toute sa conflictualité étant abréagie sous une forme transcendée en quelque sorte, celle de la sublimation. Il en résultera par conséquent qu’il aura moins tendance à faire du contre-transfert, ni même, bien entendu, à s’en défendre. Inutile d’ajouter que de cette position découleront automatiquement non seulement sa neutralité (absence de tensions) bienveillante (plaisir de sublimation), mais aussi son indépendance surmoïque avec l’effet thérapeutique qui en résulte. Il s’agit là, bien entendu, d’une vue idéale, vers laquelle tendront les sujets pour qui leur travail psychanalytique constitue une sublimation particulièrement réussie. Ceci semble avoir une importance particulière quant au recrutement des analystes dont, à mon sens, il serait bien plus important de jauger les capacités de sublimation que leur conflictualité spécifique ou leur formation universitaire.

Cela dit, il nous reste un dernier point à éclaircir. Les auteurs (p. 107) s’orientent vers une technique qui semble vouloir négliger, dans une certaine mesure, ce qu’ils appellent « une certaine passivité issue d’une conception du processus de guérison qui donne une valeur fondamentale au silence, aux facteurs extra-verbaux, à l’expérience émotionnelle correctrice, à la valeur de l’expérience inédite de l’analyse, aux facteurs ineffables impliqués dans la relation analytique, etc. ». Je pense que la notion de don ou de vocation psychanalytique, telle que nous avons essayé d’en souligner quelques traits par rapport au sujet qui nous retient ici, suscite chez eux sans doute également de l’opposition. Cette position qui nie d’une façon catégorique et massive l’ensemble de facteurs qui, à mon sens, contribuent à la création de la situation analytique d’une façon décisive et essentielle, position que les auteurs partagent avec un certain nombre d’analystes, ne peut pas être attribuée uniquement à une certaine formation scientifique ni à un contre-transfert dans le sens conflictuel du terme. Elle déborde sur ce cadre limité avec une force et une homogénéité qui permettent de supposer derrière cette attitude globale l’existence d’un facteur inconscient puissant qui peut certainement avoir une valeur dynamique et une utilité thérapeutique.

D’ailleurs, même ceux qui, comme nous, considèrent la psychanalyse comme le domaine de l’intuition avant tout, son exercice dépendant d’un investissement narcissique spécifique ayant la valeur d’une sublimation, font preuve d’une culpabilité particulière qui se rattache à leur activité professionnelle psychanalytique et rien qu’à celle-ci. Indépendamment d’une analyse correcte qui leur a valu un résultat certain, il leur faut quelquefois accomplir un effort tout particulier pour qu’ils puissent assumer leur vocation à un degré plus ou moins élevé d’ailleurs, selon le cas. Ce que nous en disons est d’ailleurs probablement valable pour toutes les autres formes de sublimation créatrice pour autant que celles-ci se nourrissent de ce même contact direct avec l’Inconscient qui, sous une certaine forme spécifique, est l’apanage de l’analyste mais qu’il partage, nous l’avons vu, avec d’autres. Il semble bien, en effet, et ceci est conforme à ce que nous avons rappelé au sujet de ses origines régressives, que la plongée abyssale dans l’Inconscient constitue non seulement un plaisir narcissique et une maîtrise correspondante mais aussi une sorte de fusion primitive archaïque avec l’Inconscient lui-même, fusion archaïque mais vécue sur un mode de sublimation spirituelle. Dans cette fusion, l’Inconscient joue le rôle complémentaire par rapport à ce prototype fusionnel qui se constitue toujours selon le schéma contenu-contenant, aboutissant à cette intégrité narcissique qui, réalisée sur le plan oral, anal, phallique ou génital, reste toujours narcissique dans son essence, et est représentée dans l’Inconscient par l’image du phallus. Or, comme j’ai essayé de le montrer par ailleurs, la réalisation de cette unité fusionnelle phallique-narcissique est le but même de l’analyse sur le plan profond, ce qui explique son caractère élationnel, mais aussi les perturbations souvent graves de cet état et surtout les difficultés du sujet à l’assumer dans ces conditions. On comprend qu’il faille passer par un processus de maturation pour y arriver, et l’on comprend aussi pourquoi le but devra pour certains, qui se heurtent, pour le réaliser, à des obstacles plus grands que d’autres, être refoulé à tout prix.

Nous disions que cette fusion avec l’Inconscient était de nature narcissique et, en effet, le prototype de cette fusion est bien là fusion prénatale, position narcissique sans aucun conteste possible. Or le narcissisme a « mauvaise presse » et la culpabilité liée au narcissisme est certainement – au moins sous notre règne surmoïque – la culpabilité la plus difficile à éliminer. L’homme ne se permet pas de s’aimer et d’être soi et l’individualisme – le terme a tout de suite quelque chose de péjoratif – est honni sans discussion. On vit le bonheur narcissique comme un péché alors qu’une fois assumé, celui-ci constitue la composante essentielle et obligatoire de la maturité objectale la plus achevée et l’on préfère s’accrocher tout de suite à son contraire qui est une certaine forme de la relation objectale conflictuelle fixée à un certain niveau. Devrions-nous retrouver ainsi derrière le différend contre-transfert – sublimation le duel entre la tendance à la libération narcissique et la culpabilité qui s’y oppose ?