I. – Introduction

Le terme de régression a été utilisé par Freud et par d’autres auteurs dans de multiples acceptions.

Au sens que nous examinerons ici, Freud l’utilise pour désigner le mouvement en arrière de la libido qui rétrograde sur sa voie de développement antérieure jusqu’à un certain point – processus qui se produit sous des formes caractéristiques dans les différents types de maladie mentale. Ce concept de régression de la libido est étroitement relié aux conclusions de Freud sur le cours évolutif de la libido et sur ses « points de fixation », conclusions qui complètent la notion de régression et ont été formulées pari passu avec elle.

Comme on sait, Freud a découvert que la pulsion sexuelle telle qu’on la trouve chez l’adulte est un ensemble complexe de pulsions et de sensations composantes, qui mettent en jeu divers organes et membranes du corps. Elle a une histoire évolutive compliquée qui commence dès les premiers jours. Le travail psychanalytique a montré que ces pulsions et ces sensations sont liées à des sentiments et à des phantasmes spécifiques, et le concept de « psychosexualité » est devenu indispensable pour comprendre la vie sexuelle des êtres humains. La sexualité passe par diverses phases (orale, anale et génitale), dans chacune desquelles l’une des zones érogènes principales fait prédominer son but. Les phases antérieures ne disparaissent pas complètement, mais elles se subordonnent plus ou moins aux buts ultérieurs. Chez la personne normale, la vie libidinale comme totalité arrive à s’intégrer sous la primauté de l’organe génital, de ses buts et de ses satisfactions.

L’ordre et les caractéristiques essentielles de ce développement de la libido sont biologiquement déterminés, et proviennent de sources organiques. Il ne dépend pas intrinsèquement des circonstances ou de l’expérience. Pourtant, à chaque phase de son histoire, il reste profondément accessible aux événements psychiques, et répond à des influences extérieures et intérieures, quantitatives et qualitatives.

Ces facteurs internes ou externes peuvent arrêter la progression d’une partie de la libido à chaque point du développement. Cette partie reste alors liée à ce point à un degré plus ou moins grand. Dans certaines conditions, la libido est susceptible de refluer vers des stades antérieurs du développement, vers ces « points de fixation », qui exercent une attraction sur la libido en progrès.

Freud définit la « fixation » comme « un attachement particulièrement étroit de l’instinct à son objet ». (L’objet peut être un objet extérieur ou une partie du corps propre du sujet.) Il dit que cette fixation « se réalise très souvent en des périodes très précoces de l’évolution de la pulsion, et met fin à la mobilité de celle-ci en s’opposant intensément à sa libération »1.

Les fixations n’entravent pas seulement le développement sexuel comme tel, en empêchant le progrès normal de la libido d’une zone érogène à une autre et des objets primitifs aux objets ultérieurs. Elles peuvent aussi limiter la capacité du sujet de réaliser des sublimations, puisque la sublimation dépend de l’abandon relatif des objets et des modes de satisfaction primaires en faveur d’objets substitutifs et de formes dérivées (symboliques) d’activité. La fixation peut aussi amener à l’inhibition du développement du moi, celui-ci devant renoncer à celles de ses fonctions qui sont trop étroitement liées aux fixations précoces.

Toute maladie mentale implique, en quelque mesure et sous quelque forme, une régression de la libido à des points de fixation précoces. La régression est un phénomène d’importance capitale dans l’étiologie des névroses, des psychoses et de l’involution du caractère. Dans l’hystérie, la libido régresse en ce qui concerne des objets, et recherche les premières amours incestueuses, alors que son but reste (surtout) génital. Dans la névrose obsessionnelle (et dans certaines formes de détérioration du caractère) « la régression de la libido vers la phase préliminaire de l’organisation sadique-anale constitue le fait le plus frappant et celui qui marque de son empreinte toutes les manifestations symptomatiques »2.

Dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud mentionne aussi l’effet de la régression de la libido sur le surmoi dans la névrose obsessionnelle : « À la destruction du complexe d’Œdipe s’ajoute un avilissement régressif de la libido ; le surmoi devient particulièrement sévère et sans amour ; le moi développe, par l’obéissance au surmoi, de fortes réactions de scrupule, de pitié, de propreté… » (trad. Jury et Fraenckel, p. 37).

Ainsi ces transformations régressives n’impliquent pas seulement la vie sexuelle ; elles affectent les sublimations, les émotions et la personnalité tout entière du sujet. C’est la totalité complexe des multiples mécanismes en interaction et en équilibre dans la vie psychique qui se trouve altérée quand la régression se produit. On le voit clairement dans la névrose obsessionnelle et dans les psychoses, mais c’est aussi vrai dans l’hystérie, quoique sous une forme moins dramatique.

Les observations de Freud sur ces faits dans la vie psychique adulte ont été confirmées par les analystes qui ont travaillé directement avec de jeunes enfants. Chaque analyste redécouvre leur vérité à propos de chaque patient, et beaucoup d’auteurs ont amplifié et précisé les détails et notre connaissance. Les contributions d’Abraham en ce domaine ont été particulièrement remarquables, et seront examinées plus avant. La découverte par Ernest Jones de l’effet de la fixation anale sur le caractère a influencé tous les travaux ultérieurs. Et nous ne pouvons citer ici tous les apports de valeur à notre connaissance qu’ont réalisés bien d’autres analystes.

La conception classique en ce qui concerne les causes de régression met l’accent sur le barrage de la libido. Ce barrage peut alors provenir soit de facteurs externes (frustration), soit de facteurs internes (fixation, inhibition du développement, afflux biologiques de libido à la puberté ou à la ménopause). Les deux séries de facteurs donnent naissance à une intensification de la libido qui ne peut être satisfaite ou administrée, et qui par suite perturbe l’équilibre interne du psychisme et provoque une tension intolérable. On accorde donc une grande importance au facteur quantitatif.

Ces premières formulations au sujet des causes de régression doivent être révisées à la lumière des découvertes de Freud sur la pulsion de mort et à celle de la meilleure connaissance du premier développement psychique que nous a permise l’analyse des enfants très petits. Les théories de Freud ont été échafaudées sur un matériel obtenu surtout dans l’analyse des adultes, auquel s’ajoute la brève étude d’un enfant de cinq ans et quelques observations sur des bébés ou des enfants en bas âge. Le travail de Mélanie Klein, dans ses observations beaucoup plus étendues et dans ses analyses d’enfants très petits, a beaucoup accru le nombre des faits bien connus sur la régression, et a donné de nouveaux éclaircissements sur les relations entre ces faits. Le résultat de ces observations plus complètes s’accorde avec les modifications dans notre opinion sur les causes de régression qui sont exigées par les derniers travaux de Freud.