Les chocs de guerre à la lumière de la théorie des névroses de Freud

Ce qui a toujours fort embarrassé les adversaires de la psychanalyse, c’était l’absence d’une autre théorie, sérieuse et cohérente, des névroses. Il était évidemment impossible d’expliquer toutes les manifestations névrotiques par les deux clichés de l’hérédité et de la suggestion, car si nos conceptions relatives à l’hérédité sont susceptibles d’acquérir une grande importance le jour où nous posséderons sur cette question des connaissances plus précises que celles dont nous disposons actuellement, elles sont encore trop vagues pour pouvoir servir à l’explication de phénomènes psychologiques complexes, et l’idée de la suggestion ne fait qu’introduire un nouveau problème, sans résoudre l’ancien.

Mais les critiques de la psychanalyse ont cru trouver dans les affections névrotiques engendrées par la guerre un argument contre la théorie de Freud : les facteurs invoqués par celui-ci, disaient-ils, en vue de l’explication de ces affections sont loin d’être présents dans tous les cas ; aussi ne sont-ils pas essentiels, tandis qu’on constate la présence incontestable et active d’un tout autre ensemble de facteurs qui, dans la plupart des cas, se suffisent à eux-mêmes et rendent inutile la recherche d’autres conditions étiologiques. Certains critiques, ceux notamment qui tiennent davantage à combattre une théorie qui leur déplaît qu’à établir la vérité, sont même allés jusqu’à prétendre que l’expérience de la guerre a prouvé d’une façon irréfutable l’inconsistance et la fausseté de toutes les idées de Freud.

Il serait facile de réfuter ces assertions, mais tel n’est pas le but que nous poursuivons dans ce chapitre. Nous ne relèverons que deux points. Si, ainsi que le prétendent certains auteurs, la tension psychique produite par les conditions créées par la guerre suffit à expliquer la formation et le développement d’une psycho-névrose, comment se fait-il que les névroses de guerre aient été relativement si rares ? Je ne connais pas de statistique se rapportant à ce sujet, mais je serais fort étonné d’apprendre que plus de 2 % des soldats anglais ayant servi en France aient été atteints de symptômes névrotiques, en tant qu’expression d’un véritable état clinico-pathologique. Cette considération suffirait déjà, à elle seule, à faire supposer qu’il s’agit probablement d’autres facteurs que la tension psychique produite par la guerre, de facteurs en rapport avec la prédisposition préalable des hommes victimes de névroses, et il s’agit précisément de savoir quels sont ces facteurs. Le second des points dont nous avons parlé plus haut est celui-ci : on prétend, et d’une façon dogmatique, que la théorie de Freud ne s’applique pas aux psycho-névroses de guerre. Or, un des principaux points de cette théorie est que les psycho-névroses résultent de conflits mentaux inconscients. Si l’on veut s’assurer qu’il en est ainsi dans un cas donné, il est évidemment nécessaire de recourir à une méthode, telle que la psychanalyse, qui ouvre l’accès de l’inconscient. On peut, à mon avis, considérer comme certain que ceux qui nient l’action de ces conflits, soit dans les névroses de guerre, soit dans ce que nous appellerions, par opposition, les névroses de paix, n’ont pas jugé utile de se servir d’une pareille méthode et se sont ainsi placés dans une situation analogue à celle d’un auteur qui nierait l’existence de l’histologie sans s’être jamais servi du microscope, seul capable de révéler cette existence. Je choisis cette comparaison, parce qu’il me semble qu’il n’y a rien d’artificiel à rapprocher les rapports existant entre la psychanalyse et la psychiatrie clinique de ceux existant entre l’histologie et l’anatomie1. Or, la médecine proprement dite est de nature à nous offrir d’autres analogies. Si, en présence d’une série de cas de tuberculose consécutive à la rougeole ou à la fièvre typhoïde, quelqu’un s’avisait de prétendre que ces facteurs étiologiques suffisent à expliquer l’apparition de la tuberculose et que, par conséquent, le bacille de Koch ne joue qu’un rôle secondaire ou accidentel dans la production de cette maladie, nous serions en droit de lui demander si la recherche de bacilles de Koch a été faite dans les cas en question et s’il saisit bien la différence qui existe entre les causes essentielles et les causes pour ainsi dire provocatrices d’une maladie. Si la réponse à ces deux questions était négative, nous serions autorisés à conclure que nous n’avons pas à attacher grande valeur à l’affirmation d’après laquelle la théorie de Koch relative à la nature de la tuberculose serait réfutée. Cette même attitude nous est commandée à l’égard de ceux qui proclament la théorie de Freud réfutée, parce que des psycho-névroses ont été observées en temps de guerre à la suite d’une forte tension psychique.

Je n’ai cependant pas l’intention de proclamer le contraire ; à savoir que les cas de névrose de guerre ont confirmé une fois de plus l’exactitude de la théorie freudienne. La théorie de Freud s’applique sans réserves aux névroses du temps de paix ; quant aux névroses de guerre, je me contente de déclarer que c’est là une question encore sub judice et que nous devons attendre des recherches ultérieures, avant de formuler à son sujet une opinion définitive. Il se trouve, en effet, que les névroses traumatiques constituent une des branches de la psychopathologie les moins explorées par la psychanalyse, même en temps de paix, alors que les occasions de soumettre à l’exploration psychanalytique les névroses de guerre ont été si rares jusqu’à présent, en Angleterre du moins, que les temps ne sont pas mûrs pour une généralisation quelconque à ce sujet. J’ai, en ce qui me concerne, examiné rapidement (comme cela se fait habituellement dans les hôpitaux) un nombre considérable de cas de névroses : mais je n’ai eu l’occasion d’en étudier à fond qu’une demi-douzaine, en dehors desquels je n’en connais aucun qui ait été examiné par la méthode psychanalytique. Malgré cette pénurie de matériaux, qui constitue un inconvénient inévitable lorsqu’on se livre à un travail intensif, les critiques de la psychanalyse sont en droit d’exiger de nous, qui prétendons mieux comprendre que nos adversaires la pathologie des affections névrotiques en général, que nous soyons à même de formuler ne serait-ce qu’un commencement de conception quant aux rapports existant entre les phénomènes communément observés dans les névroses de guerre et la théorie psychanalytique. Dans les remarques qui suivent, j’essaie de m’acquitter de cette tâche, tout en répétant ce que j’ai dit plus haut, à savoir que je n’ai nullement la prétention de résoudre dans ce chapitre les nombreux problèmes, à peine effleurés, qu’ont fait surgir les suites et les effets des chocs de guerre.

Il convient tout d’abord de déblayer le terrain en écartant les malentendus. La tâche de ramener les nouvelles expériences fournies par la guerre à l’une des théories qui avaient eu cours précédemment quant à la nature des affections névrotiques a été rendue assez difficile par l’attitude des travailleurs qui n’ont commencé à s’intéresser à ces problèmes que depuis la guerre. Ces travailleurs insistent trop sur les aspects nouveaux et plus sensationnels des phénomènes observés, au lieu de chercher à établir une corrélation, une coordination entre les phénomènes déjà connus, plus familiers et mieux compris. Chez quelques auteurs cette attitude, a été tellement accentuée qu’à les entendre on aurait pu croire qu’il n’y a jamais eu avant la guerre de calamités telles que naufrages, tremblements de terre, catastrophes de chemins de fer et que l’homme n’a jamais été poussé auparavant jusqu’aux dernières limites de sa faculté d’endurance par des privations, des fatigues, des dangers de toute sorte ; et, d’autre part, ces auteurs considèrent comme méritant une description détaillée des phénomènes aussi familiers que la cécité et la paralysie hystériques qu’ils traitent presque comme des nouveautés dont la médecine psychologique n’aurait jamais eu à s’occuper. Bien que certains symptômes, la peur des obus par exemple, reçoivent une coloration particulière du fait de la guerre, on ne trouve, dans les névroses de guerre, aucun symptôme ou groupe de symptômes qui n’ait été observé dans les névroses du temps de paix, ce qui suffirait déjà à prouver que les mêmes agents président à la production des unes et des autres.

Un autre malentendu assez répandu, et que vient renforcer l’usage officiel du malheureux cliché « choc d’obus », vient de ce que les névroses de guerre sont considérées comme des syndromes plus ou moins unitaires. On n’oublie que trop souvent que le terme « choc d’obus » ne peut servir (et n’a sans doute servi au début) qu’à désigner un certain facteur étiologique, et non la maladie elle-même. Je préfère employer le terme étiologique moins ambigu et plus explicite de « choc de guerre », proposé, si je ne me trompe, par Eder2. Ceux des auteurs qui évitent le terme « choc d’obus » s’empressent de le remplacer par l’expression passe-partout de « neurasthénie », dans les cas, il est vrai, dans lesquels il n’existe pas de symptômes physiques de l’hystérie. La neurasthénie véritable, au sens strict du mot et sous une forme pure, est cependant une maladie relativement rare : je n’en ai pas observé, pour, ma part, un seul cas à la suite de chocs de guerre. Les effets de la tension psychique produite par la guerre sont loin de former un ensemble unitaire. Toutes les névroses et psycho-névroses sont représentées parmi ces effets, et tant qu’on n’aura pas réussi à établir une distinction suffisante entre ces différentes formes, il sera impossible de faire une étude satisfaisante de la pathologie de chacune d’elles. Un autre point, encore plus négligé et, cependant, beaucoup plus important, est que non seulement les chocs de guerre produisent des effets différents, mais que les facteurs étiologiques qu’on englobe sous la dénomination de « tension de guerre » sont beaucoup plus complexes qu’on ne le croit parfois. Une étude attentive des cas montre que tel facteur, qui a joué un rôle pathogénique des plus importants dans la névrose de tel malade, n’en a joué aucun dans la névrose d’un autre qui a cependant été exposé à son influence dans la même mesure que le premier. Par exemple, la vue d’un ami tué a pu affecter profondément tel soldat et avoir contribué dans une mesure considérable à l’éclosion de sa névrose, alors qu’un autre soldat, ayant éprouvé une émotion identique, a pu être atteint d’une névrose n’ayant rien de commun avec cette émotion ; on peut en dire autant des autres expériences pénibles du temps de guerre : attente de l’explosion d’un obus, crainte d’être brûlé vif, etc. Ces considérations font ressortir la grande importance du facteur individuel, de la prédisposition individuelle aux réactions névrotiques particulières, en même temps que la nécessité de se livrer à un examen attentif des différents facteurs pathogéniques dans un grand nombre de cas, avant de se risquer à des généralisations sur le mode d’action des nombreuses influences séparées qu’on réunit sous le nom de « tension de guerre ».

Pour ce qui est des points de contact qui se laissent établir entre les expériences de guerre et la théorie de Freud, nous ferons remarquer tout d’abord que la guerre elle-même, avec toutes ses manifestations, apporte une confirmation éclatante à la manière de voir de Freud, d’après laquelle l’esprit humain renfermerait, au-dessous de sa surface, un ensemble de forces explosives, échappant, ou presque, à notre contrôle et qui, de par leur nature même, sont en opposition, en conflit avec les exigences de la vie civilisée. On peut dire, en effet, que la guerre est une négation absolue des critères de l’état civilisé. Pendant la guerre, la population mâle d’une nation est non seulement autorisée, mais encouragée, poussée à se conduire d’une manière qui inspire la plus profonde horreur à l’esprit de l’homme civilisé, à commettre des crimes et à assister à des spectacles qui révoltent profondément notre conscience morale et blessent notre goût esthétique. Toutes les impulsions défendues, qui, jusqu’alors, étaient restées enfouies : impulsions cruelles, sadiques, meurtrières, etc., se réveillent et manifestent une force extraordinaire, et les anciens conflits intrapsychiques qui, d’après Freud, constituent la cause essentielle de tous les troubles névrotiques et qu’on avait réussi à aplanir par la « répression » de l’une des forces en conflit, se trouvent tout d’un coup renforcés et la personne est amenée à y faire face dans des circonstances totalement différentes.

Il est certain, et M. Mac Curdy l’a fort bien montré3, qu’en entrant dans l’armée, et surtout lorsqu’ils s’approchent du champ de bataille les hommes se trouvent obligés de faire subir un réajustement considérable à leur attitude d’esprit et à leurs règles de conduite antérieures ; ce réajustement varie de degré d’un homme à l’autre et s’effectue plus facilement chez les uns que chez les autres. Les règles morales auxquelles l’homme s’était conformé antérieurement, son goût de la propreté, ses sentiments esthétiques, ses rapports avec ses semblables, tout cela subit des changements considérables. Sous tous les rapports, il est obligé de faire des choses qui répugnent à ses convictions et exigences les plus intimes. Trotter4 et, après lui, Mac Curdy attribuent ces convictions et exigences à l’action de l’instinct grégaire, en d’autres termes à l’influence du milieu social dans lequel l’homme a été élevé. Je crois, quant à moi, que, derrière ces influences, d’autres facteurs, plus profonds, sont à l’œuvre et que ces facteurs, d’un caractère plus individuel, découlent essentiellement de tendances héréditaires et des premiers rapports entre l’enfant et ses parents. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il n’est pas un homme qui ne possède convictions et exigences de cette nature, quel que soit le nom qu’il leur donne, et qui n’édifie insensiblement, au cours de son développement, un code de règles que son moi approuve (c’est ce que je propose de désigner par le terme freudien « idéal du moi »), à côté d’un autre code, d’un code opposé, que son moi désapprouve.

Ainsi que le savent tous ceux qui sont un peu au courant de la psychologie génétique, cette édification progressive ne s’effectue qu’a la suite d’un grand nombre de conflits internes, conscients et inconscients, entre le moi conscient et les différents désirs et impulsions, qu’à la suite d’une série de renoncements et de compromis partiels. En outre, le résultat total n’est satisfaisant que dans des cas exceptionnels ; dans certains domaines, dans le domaine sexuel en particulier la solution du conflit reste toujours imparfaite, et ce serait la, d’après Freud, la cause des affections névrotiques. La question de savoir si, dans un cas donné, la solution imparfaite du conflit aboutira ou non à une névrose, est une question purement quantitative. L’esprit est capable de supporter sans dommage un certain degré de stimulation ayant sa source dans des impulsions et des désirs internes, qui ne sont pas à l’unisson avec le moi ; lorsque ce degré est dépassé, l’énergie dérivant de ces impulsions et désirs se résout en manifestations névrotiques. L’esprit dispose de plusieurs moyens de rendre inoffensive l’énergie des impulsions contraires au moi, et c’est seulement lorsque ces moyens échouent que la névrose s’installe. Deux de ces moyens méritent une mention spéciale. L’un d’eux consiste à faire dévier l’énergie en question de son but primitif, défendu, vers un autre, plus en harmonie avec les exigences sociales de l’individu ; ainsi que le savent tous les maîtres d’école, les sports rendent sous ce rapport des services incomparables. Lorsque le but primitif était d’ordre sexuel, la déviation vers un but non-sexuel s’appelle « sublimation », mais à toute impulsion contraire à l’idéal du moi correspond un processus d’affinement et de modification. Exemple : la cruauté. Le second moyen consiste à maintenir l’énergie à l’état de répression dans l’inconscient, l’esprit conscient ne voulant pas s’y attaquer directement et se préservant contre son influence en lui opposant une digue ou une barrière, connue sous le nom de « réaction ». C’est ainsi qu’un enfant peut se débarrasser de sa cruauté primitive et devenir une personne à laquelle la seule idée de faire souffrir un être vivant inspirera la plus profonde horreur, parce qu’il aura réussi à détacher de son moi l’impulsion originale et à la refouler dans l’inconscient, en la remplaçant dans sa conscience par la barrière formée d’horreur et de sensibilité pour la douleur et la souffrance (« réaction »). C’est par ces moyens que s’établit chez l’homme normal un état d’équilibre pratique, l’idéal du moi s’étant montré assez fort soit pour utiliser en vue de ses propres fins, et en les modifiant, les impulsions et désirs qui ne sont pas en harmonie avec lui, soit pour les tenir en respect. Chez certaines personnes, l’état d’équilibre ainsi réalisé se montre extrêmement stable ; elles possèdent ce qu’on appelle vulgairement une réserve de forces mentales et morales qui leur permet de résister aux déceptions, aux difficultés et aux situations critiques de toute sorte, si fréquentes dans la vie, ce qui signifie dans la pratique quelles possèdent une aptitude suffisamment élastique à s’adapter à des situations radicalement nouvelles.

Or, la réadaptation que nécessite l’état de guerre est une des plus difficiles à réaliser, moins difficile cependant que celle que peuvent nécessiter certaines situations en rapport avec la vie sexuelle. L’expérience a montré qu’elle pouvait être réalisée par la majorité des hommes, avec un succès cependant dont le degré varie considérablement d’un individu à l’autre, voire chez le même individu d’un moment à l’autre, et cela pour des raisons d’ordre interne ou externe, fournies soit par les circonstances précises du milieu à un moment donné, soit par les expériences de guerre précises de l’individu en question. Il est évident, en outre, que le succès de la réadaptation dépend en grande partie, sinon entièrement, de la manière plus ou moins heureuse dont se sont effectuées les réadaptations antérieures de l’individu, au cours de son développement. Ceci ne veut pas dire seulement que plus un homme présente de stabilité et plus il lui est facile d’affronter les problèmes et les difficultés de l’état de guerre : la proposition que nous venons d’énoncer a un sens profond, à savoir qu’il existe une corrélation importante entre les deux phases, l’ancienne et l’actuelle, d’une réadaptation difficile à une seule et même situation. Au fond, il s’agit de la même difficulté, du même conflit ; seule la forme diffère dans les deux cas. Supposons, par exemple, qu’il s’agisse d’une réadaptation difficile, qui avait été rendue nécessaire, dans l’enfance, en présence d’un conflit entre deux fortes tendances à la cruauté et des idéaux opposés non moins forts ; ce conflit ayant été particulièrement aigu, il n’a jamais été résolu d’une façon satisfaisante ; tout ce qui a pu être obtenu, ç’a été un équilibre quelconque fondé sur de puissantes « formations de réaction » et sur des mesures de protection destinées à mettre le sujet à l’abri de tout contact avec ce qui touche de près ou de loin à la cruauté. Devenu homme, ce sujet éprouvera les plus grandes difficultés à s’adapter aux aspects cruels de la guerre, ce qui signifie en réalité que ses impulsions à la cruauté, inconscientes et depuis longtemps enfouies, impulsions dont il repousserait avec horreur la possibilité même d’existence dans son âme, recevront une nouvelle stimulation du fait de la guerre, avec ses spectacles et ses exploits horribles. En l’exerçant à se servir de la baïonnette, on apprend à l’homme à infliger les blessures les plus affreuses et on l’encourage à accomplir d’autres actes du même genre, à la seule idée desquels il avait cherché, toute sa vie durant, à échapper. Le voilà de nouveau obligé de faire face à l’ancien conflit intérieur entre les deux côtés de sa nature, avec cette complication en plus qu’il doit soumettre, pour ainsi dire, à une transmutation toutes ses valeurs antérieures et même en adopter de nouvelles, totalement opposées à celles-ci. Il doit formuler de nouvelles règles de conduite, imposer à son esprit de nouvelles attitudes, s’habituer à l’idée que les tendances qu’il avait autrefois désapprouvées de toute la force de son, idéal du moi sont maintenant permises et même louables dans certaines conditions. On se ferait une idée erronée du tableau que nous essayons de tracer en s’imaginant que tous ces processus se déroulent dans la conscience du sujet. Ceci n’est jamais entièrement vrai ; souvent même ce n’est pas vrai du tout ; la partie la plus importante de la réadaptation, souvent la réadaptation toute entière, s’effectue dans l’inconscient. Nous voyons ainsi que si l’on veut bien comprendre les problèmes que pose un cas individuel et si l’on veut être à même d’en tirer des conclusions pratiques, c’est-à-dire thérapeutiques, il est souvent nécessaire de bien examiner les rapports qui existent entre un conflit actuel et un conflit plus ancien, la force et l’importance réelle de celui-là étant souvent dues à ce qu’il a réveillé des conflits anciens qu’on croyait ensevelis et qui étaient cependant imparfaitement résolus.

Je n’ai parlé que de la cruauté ; mais ce que j’ai dit de celle-ci s’applique à tous les facteurs dont se compose l’état de guerre. On peut dire, en effet, d’une façon générale, que le processus de réadaptation à la guerre se compose de deux parties distinctes : d’une part, la guerre libère un grand nombre de tendances qui auparavant étaient frappées de tabou, libération qui se manifeste de mille manières, jusque dans le jargon de tranchées ; d’autre part, la guerre impose à l’homme une stricte discipline et un pouvoir de contrôle sur soi-même dans des circonstances qui diffèrent totalement de celles de l’état de paix. Il existe entre ces deux parties une corrélation étroite, et nous avons peut-être là une explication psychologique d’un trait de la vie militaire qui étonne tant la plupart des civils, à savoir de la ponctualité extraordinaire qu’une discipline rigide attache à des choses dont la banalité choque le spectateur étranger. Une armée indisciplinée a toujours été un fléau pour ceux qui la commandaient, et il se peut que les risques que comporte l’indiscipline se rattachent à la mise en liberté d’impulsions imparfaitement contrôlées que la guerre favorise délibérément.

La manière dont une adaptation insuffisante à la guerre provoque parfois l’éclosion d’une névrose peut être illustrée à l’aide d’une comparaison avec les problèmes plus familiers se rattachant aux névroses du temps de paix. Voici une jeune femme qui a réussi à concilier les côtés sexuels de sa nature avec son idéal du moi, en interposant entre ceux-là et sa conscience une distance aussi grande que possible. Elle se marie ; il peut arriver alors qu’il lui soit impossible d effectuer la conciliation nécessaire et qu’étant privée du modus vivendi qu’elle avait établi auparavant et qui avait consisté à réaliser un certain équilibre mental, en tenant la sexualité à distance, elle développe une névrose dans laquelle ses désirs sexuels réprimés trouveront une expression symbolique et déguisée. Il en est de même dans les névroses de guerre : lorsque l’ancienne adaptation entré l’idéal du moi et les impulsions réprimées est détruite, l’homme peut se trouver dans l’impossibilité absolue de réaliser une nouvelle adaptation dans les nouvelles conditions qui lui sont imposées, et il en résulte que les impulsions réprimées cherchent à s’exprimer sous la forme d’un symptôme névrotique.

Pour autant que je sache, les problèmes spécifiques en rapport avec les névroses de guerre se rattachent à deux vastes groupes de processus mentaux : l’adaptation à la guerre, dont nous avons parlé, et la peur. On aurait tort de voir dans celle-ci un sous-groupe de celle-là, car dans la peur il n’existe pas ce réajustement, cette transmutation des valeurs qui caractérisent la réadaptation. L’attitude morale à l’égard de la peur et les conflits qu’elle engendre sont les mêmes en temps de guerre qu’en temps de paix. Dans les deux cas, c’est faire preuve de lâcheté morale que de manifester la peur ou de se laisser influencer par elle, et surtout de lui céder en lui sacrifiant ses devoirs. Le soldat qui chercherait à échapper aux obus se trouve, pour autant qu’il s’agit de valeurs morales, dans la même situation qu’un homme qui, en temps de paix, ne voudrait pas risquer sa vie pour sauver un enfant qui se noie. À vrai dire, le conflit serait moins aigu dans ce dernier cas que dans le cas du soldat, car chacun trouverait le désir de celui-ci compréhensible et l’approuverait secrètement, tandis que l’homme qui se refuse à sauver un enfant qui se noie commet une faute répréhensible au point de vue social. Nous pouvons donc dire que le problème de la peur à laquelle tout le monde s’accorde à reconnaître un rôle capital dans la formation de névroses de guerre typiques n’a rien à voir avec l’adaptation à la guerre en général, dont nous avons parlé plus haut.

Avant d’aborder la discussion du problème de la peur, arrêtons-nous un instant, afin de nous rendre compte jusqu’à quel point nous avons réussi à rapprocher les faits fournis par les névroses de guerre de la théorie psychanalytique. Cette théorie est très complexe, puisqu’elle englobe un grand nombre de problèmes se rapportant à des mécanismes inconscients, qu’elle implique des distinctions entre prédispositions et mécanismes caractéristiques des différentes névroses, etc. ; mais il est possible de formuler brièvement quelques-uns de ses principes fondamentaux, et c’est ce que nous allons faire dans les lignes qui suivent.

  1. Le premier principe de la théorie freudienne des symptômes névrotiques est que ces symptômes sont d’origine volitionnelle. Ce principe a été longtemps tenu en suspicion aussi bien par les médecins que par les profanes ; et la véritable raison pour laquelle les symptômes névrotiques ont été si longtemps considérés comme un effet de la simulation est que la volition a toujours été confondue avec la volonté consciente, au sens large du mot. Or, il n’est pas vrai que la volition se confonde avec la volonté dans son ensemble, elle n’en est qu’une partie, et une partie dont le patient na pas conscience. C’est ainsi que, contrairement à ce qu’enseigne l’école française, les névroses sont, non des maladies ou des accidents arrivant à une personne, mais des phénomènes produits et provoqués par une tendance inhérente à l’esprit de la personne, et cela dans un but spécifique. Trois ordres de mobiles, un essentiel et les autres moins importants, agiraient, d’après Freud, dans cette direction. Le mobile essentiel, indispensable, est fourni par un désir inconscient d’obtenir du plaisir en procurant, en imagination, satisfaction à une impulsion réprimée et dissociée : il s’agit évidemment d’un mobile né dans une partie de l’esprit qui n’est pas en harmonie avec l’idéal du moi. Un autre mobile est fourni par le désir de réaliser un but quelconque dans le monde extérieur : c’est ainsi, par exemple, qu’une femme trouvera plus facile de conquérir par une névrose que par un autre moyen la sympathie d’un mari peu aimable. Les mobiles du troisième groupe ressemblent par leur nature à ceux du deuxième, à la différence près qu’ils cherchent à utiliser une névrose déjà existante, plutôt qu’à en créer une nouvelle. Les deux derniers groupes sont généralement, sinon toujours, inconscients ou, plus exactement, préconscients ; autrement dit, ils ne se rapportent pas à des tendances profondément enfouies et se laissent facilement révéler ; Freud en parle comme d’un moyen primaire et d’un moyen secondaire de gagner un certain avantage par la maladie5. Or, je conviens que les psychopathologistes modernes, dans leur majorité, ne mettent plus en doute l’origine volitionnelle des symptômes névrotiques ; et pour ce qui est des névroses de guerre leurs mobiles sont visibles, et compréhensibles, puisqu’il s’agit dans tous les cas de trouver une bonne raison d’échapper aux horreurs de la guerre.
  2. Le deuxième principe de la théorie freudienne est que tous les symptômes névrotiques sont le produit d’un conflit intrapsychique que la personne n’a pas réussi à résoudre d’une façon satisfaisante, et qu’ils constituent une formation de compromis entre les deux forces en conflit. J’espère que ceux qui se sont occupés de la psychologie des névroses de guerre ne refuseront pas de souscrire également à ce principe. Mac Gurdy6, en particulier, a décrit avec beaucoup de détails le conflit qui naît chez le soldat entre les mobiles qui lui commandent de persister dans son devoir et de lutter contre son incapacité et son appréhension croissantes, d’une part, et le terrible sentiment d’impuissance qui accompagne parfois le désir presque irrésistible d’échapper aux horreurs de sa situation, d’autre part. La névrose offre un moyen de sortir de ce dilemme, le seul moyen que l’individu abandonné à lui-même soit capable de trouver, et les symptômes actuels, qui sont souvent une cause de grave inaptitude, la cécité par exemple, représentent la réalisation du désir contre lequel l’homme avait lutté. Nous arrivons à la partie de la théorie freudienne qui a trait à la réalisation de désirs.
  3. Le troisième principe est que le désir actif qui aboutit à la création de la névrose est inconscient. Freud emploie le terme « inconscient » dans son sens le plus vaste, et il faut reconnaître qu’ainsi entendu ce principe n’a pas encore été confirmé par les données fournies par l’étude des névroses de guerre. Mais un processus mental est susceptible de plusieurs degrés d’inconscience, et ce qui importe le plus à Freud, c’est moins le degré de l’inconscience comme telle (qui n’est qu’un indice de la répression) que la répression ou la dissociation qui a rendu le processus inconscient. Le fait sur lequel il insiste est celui-ci : le désir qui produit la névrose est de ceux qui ne sont pas en harmonie avec l’idéal du moi (autrement dit : qui ne sont pas accordés sur le même ton que le moi) et en sont, pour cette raison, maintenus à une distance aussi grande que possible. Tous ceux qui ont lu les touchants récits de Mac Curdy et de Rivers7 concernant la honte éprouvée par les soldats devant leur peur croissante et les efforts qu’ils font pour lutter contre cette peur qui les envahit, pour la cacher aux autres et, si possible, à eux-mêmes, conviendront que le désir en question (le désir de se soustraire aux dangers de la guerre) est étranger à l’idéal du moi et se trouve aux premières phases de la répression, malgré qu’il soit à moitié avoué.
  4. Le quatrième principe est que si les désirs réprimés courants produisent une névrose, ils le font non directement, mais en réveillant et en renforçant les désirs qui ont été réprimés à la suite de conflits plus anciens, qui n’ont pas été résolus. D’après Freud, lorsque l’individu échoue dans ses efforts de réadaptation, ses sentiments subissent une intraversion, et le désir contrarié cherche un autre mode de satisfaction. Il tend à rétrograder vers une période antérieure de la vie et s’associe ainsi à d’autres désirs, également contrariés et réprimés, faisant partie de conflits plus anciens. C’est cette combinaison du désir actuel et des désirs anciens qui constitue le trait caractéristique de la pathogénie des désordres névrotiques ; c’est par elle que ces désordres se différencient des autres modes de réaction aux difficultés de la vie.

    Freud estime qu’il existe aux moins trois facteurs déterminants de chaque névrose : une prédisposition héréditaire spécifique ; un conflit infantile qui n’a pas été résolu (ce qui signifie que la personne n’a pas traversé d’une façon satisfaisante une phase donnée de son évolution individuelle ; autrement dit qu’elle a subi ce qu’on appelle une « fixation infantile » à un point donné de son développement) ; la difficulté du moment présent. Des relations réciproques interviennent entre ces trois facteurs, de sorte que si l’un d’eux est particulièrement prononcé, les deux autres peuvent être moins importants. Lorsque, par exemple, c’est le facteur héréditaire qui est très prononcé, la personne peut devenir névrotique à l’occasion des événements les plus ordinaires de l’enfance et de la vie adulte, parce que, en vertu même de ses prédispositions héréditaires, elle est incapable d’y faire face. En ce qui concerne les névroses de guerre, il est évident que le facteur actuel, c’est-à-dire la difficulté du moment présent, y joue, un rôle de première importance et il est, en effet, le seul qui ait, jusqu’à présent, attiré l’attention. Les seuls cas dans lesquels on ait fait ressortir le rôle de facteurs infantiles sont, à mon avis, ceux où la localisation des symptômes hystériques semblait avoir été déterminée, en partie tout au moins, par le siège d’anciennes lésions et, en général, par un certain nombre de traits infantiles, tels que susceptibilité au moindre affront, égocentrisme, désir d’être gardé, protégé et secouru, qui apparaissent, parfois avec une grande netteté dans les cas de névroses de guerre.

    Nous voyons ainsi qu’une moitié seulement de la théorie psychanalytique a été confirmée, jusqu’à présent du moins, par les observations portant sur les névroses de guerre. D’après cette théorie, deux ensembles de désirs typiques participeraient à la production de toute névrose. Un de ces ensembles se compose de désirs courants étrangers à l’idéal du moi et, par conséquent, à moitié réprouvés et à moitié conscients ; l’existence de ces désirs à été démontrée par un grand nombre d’observateurs qui ont fait ressortir, en même temps, leur énorme importance ; et il est certain que les effets du traitement dépendent en grande partie de la manière dont le sujet réagit à ces désirs. Quant aux désirs du second groupe, aux désirs infantiles, totalement réprimés et totalement inconscients, qui, d’après la psychanalyse, jouent également un rôle essentiel dans la production de névroses, ils n’ont pas encore fait l’objet d’une investigation systématique, bien que j’en aie constaté la présence dans les quelques cas dont j’ai eu l’occasion de faire une étude approfondie. L’absence ou la présence de ces désirs est d’une importance théorique plus grande qu’on ne l’imagine, bien que l’importance pratique de ce fait puisse ne pas toujours être considérable. J’ai, pour ma part, beaucoup de difficulté à admettre qu’un désir courant, quelque fort qu’il soit, à moitié conscient ou même tout à fait conscient, soit capable, à lui seul, de produire une névrose ; ce serait là un fait en contradiction avec tout ce que nous savons concernant la nature des névroses, ainsi qu’avec mon expérience personnelle touchant les névroses de guerre. J’estime donc qu’on ferait bien de s’abstenir de toute conclusion sur ce sujet, en attendant que de nouvelles recherches nous apportent des matériaux suffisants et satisfaisants. Nous aurons l’occasion de faire ressortir le côté pratique de la question lorsque nous auront à parler des cas chroniques, c’est-à-dire des névroses de guerre qui se sont transformées en névroses du temps de paix.

  5. Le principe de la théorie psychanalytique qui a soulevé la plus violente opposition est que le désir primaire réprimé, cause première de la névrose, est toujours de nature sexuelle, de sorte que le conflit se déroulerait entre deux groupes d’instincts, dont l’ensemble constitue la personnalité tout entière : entre les instincts de la préservation du moi et les instincts de la préservation de l’espèce. M. le docteur Mac Curdy m’a suggéré l’idée que, s’il en est ainsi, ce ne serait parce que, abstraction faite de ce qui se passe en temps de guerre, il n’est pas d’instinct qui soit aussi fortement opposé à l’idéal du moi que l’instinct sexuel, mais qu’en temps de guerre le conflit entre l’instinct de la préservation du moi et l’idéal du moi suffirait à provoquer une névrose. Ce raisonnement peut paraître fort plausible, mais je serais très étonné de voir les recherches futures lui apporter une confirmation. Qu’une névrose, qui, après tout, est un trouble de l’imagination inconsciente, puisse naître d’un conflit entre deux états de notre esprit, l’un et l’autre en plein contact avec la réalité, voilà ce qui serait en flagrante contradiction avec toute notre expérience passée, comme le serait d’ailleurs le fait d’une névrose naissant d’un conflit entre deux tendances faisant partie des instincts de la préservation du moi. Je me permettrai de formuler tout à l’heure une autre hypothèse, en discutant la question de la peur.

Freud8 prétend qu’à un certain point de vue tous les symptômes psycho-névrotiques peuvent être considérés comme destinés uniquement à empêcher le développement du sentiment de la peur : autre point de contact entre sa théorie et les données fournies par l’observation des névroses de guerre qui montre, en effet, que la peur constitue le problème central qui, chez ces malades, sollicite notre attention. Par peur nous entendons ici l’état mental de crainte et d’appréhension, pouvant aller jusqu’à la terreur et accompagné de manifestations corporelles bien marquées : état que les psychopathologistes, d’un accord à peu près unanime, désignent sous le nom d’« angoisse morbide » (ou d’« angoisse » tout court), en donnant à ce terme un sens spécialement technique, par lequel il se rapproche le plus du mot allemand Angst.

L’angoisse morbide constitue certainement le symptôme névrotique le plus fréquent, et la théorie de sa pathogénie a servi de point de départ à un grand nombre de recherches, qui ont donné des résultats fort importants9. Nous trouvons l’angoisse morbide sous la forme d’un état d’appréhension générale, de crainte indéfinissable, d’attente vague d’un danger ou d’un malheur (névrose d’angoisse) ; nous le trouvons également dans l’hystérie, sous la forme de crises de peur sans cause apparente ou d’innombrables phobies spécifiques. Quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente, l’intensité de l’angoisse offre une disproportion frappante avec sa justification apparente, si bien qu’il semble extrêmement difficile, à première vue, d’admettre l’exactitude de la conception biologique qui voit dans la peur un moyen de défense contre le danger. Il ressort de toutes les recherches relatives à sa pathogénie que l’angoisse morbide présente les rapports les plus étroits avec la sexualité insatisfaite et réprimée et, à mon avis, la conclusion d’après laquelle l’angoisse morbide constituerait une voie d’issue par laquelle se déchargerait la libido réprimée et inconsciente est une des plus solidement établies de toute la psychopathologie ; il m’est impossible de citer ici les preuves qui existent à l’appui de cette conclusion : je renvoie aux ouvrages qui ont été publiés sur ce sujet.

La question suivante est celle-ci : quels sont les rapports existant entre l’angoisse morbide, telle qu’elle se manifeste dans les névroses du temps de paix et la peur réelle (c’est-à-dire objectivement justifiée), telle qu’elle se manifeste dans diverses situations de danger aigu qui jouent un rôle si important dans les névroses de guerre ? Ce qui rattache ces deux états l’un à l’autre, c’est leur caractère de réaction de défense. L’angoisse morbide, telle que nous la connaissons d’après les névrosés de paix, est une réaction par laquelle le moi se défend contre la libido méconnue, qu’il projette dans le monde extérieur (sous la forme de phobies) et qu’il traite comme un objet extérieur ; en d’autres termes, par l’angoisse morbide le sujet exprime la peur qu’il éprouve devant son inconscient. Mais entre l’angoisse et la terreur « réelle » il y a cette différence importante que celle-ci ne concerne que le moi, qu’elle naît à l’occasion d’un danger extérieur menaçant le moi et n’a rien à voir avec les désirs de la libido réprimée. On serait presque tenté de dire que la terreur « réelle » est un mécanisme de protection normal, n’ayant rien à voir avec le mécanisme de protection anormal qu’est l’angoisse morbide. Mais ici, comme dans tant d’autres cas, la séparation entre le normal et l’anormal est loin d’être aussi complète qu’on le croit, et l’étude de l’angoisse morbide peut nous aider à comprendre la nature de la peur « réelle ». En procédant de la sorte, nous constatons tout d’abord que celle-ci peut être décomposée en trois éléments et que la réaction dans son ensemble est loin d’être aussi appropriée aux circonstances et aussi utile qu’on le croit. La réaction à un danger extérieur s’exprime par un état mental de peur (dont nous nous occuperons dans un instant) et par plusieurs activités en rapport avec les circonstances : fuite, dissimulation, lutte, parfois attaque. Au point de vue affectif, il y a un état de préparation et de vigilance anxieuse, avec attention sensorielle et tension musculaire. C’est là un état manifestement utile, mais il aboutit souvent à un état de terreur prononcée qui n’est certainement rien moins qu’utile, car en même temps qu’il paralyse toute action appropriée aux circonstances, il inhibe le fonctionnement de l’esprit, si bien que la personne est incapable de juger et de décider ce qu’elle doit entreprendre pour faire face à la situation. On le voit, la réaction de la peur « réelle », dans son ensemble, comprend deux éléments utiles et un inutile, et c’est précisément ce dernier qui, par toutes ses manifestations, ressemble le plus à l’état de l’angoisse morbide. On voit, en outre, qu’il n’existe aucun rapport entre l’intensité de la crainte et le degré d’imminence du danger, ni entre celle-là et les activités défensives utiles. C’est (ainsi qu’on s’enfuit non parce qu’on est effrayé, mais parce qu’on perçoit un danger ; dans des dangers extrêmes, les hommes réagissent souvent par la fuite, par la lutte ou par d’autres manifestations, sans être le moins du monde effrayés ; d’autre part, le névrotique peut être extrêmement effrayé, en l’absence de tout danger extérieur. Il résulte de ces considérations que, même dans des situations de danger réel, une peur prononcée, loin de faire partie du mécanisme biologique de défense utile ; constitue une réaction anormale, analogue aux symptômes névrotiques de l’angoisse morbide.

Dans une publication récente, Freud10 a émis une opinion très intéressante : la peur prononcée qu’on observe parfois dans des situations de danger réel, proviendrait, non de la libido réprimée et dirigée vers des objets extérieurs, comme dans l’angoisse morbide des névroses du temps de paix, mais de la partie narcissique de la libido, c’est-à-dire de celle, qui est attachée au moi, et je n’hésite pas à dire que nous avons là l’explication des états de terreur si fréquents dans les névroses de guerre. À la suite des recherches psychanalytiques de ces dernières années, on insiste de plus en plus sur la distinction entre la « libido des objets », dans laquelle les impulsions sexuelles sont dirigées vers l’extérieur, et la « libido du moi », ou tendance narcissique dirigée vers l’intérieur et formant la racine de l’amour de soi-même. Il y a de bonnes raisons de supposer que la libido du moi est à la fois plus ancienne et la plus compréhensive, bien que la moins explorée, de sorte qu’elle constitue, pour ainsi dire, un fleuve qui, par son débordement, donne naissance à la sexualité extérieure. L’analogie qui se présente encore naturellement est celle avec les excroissances protoplasmiques qui forment les pseudopodes des amibes, les rapports entre les pseudopodes et le corps de l’amibe pouvant être assimilés à ceux existant entre l’amour des autres et l’amour de soi-même. On sait depuis quelque temps qu’il y a des limites a l’aptitude de l’organisme à supporter, sans souffrir, la libido au sens familier du mot, c’est-à-dire au sens d’impulsion dirigée vers l’extérieur ; et l’étude analytique des psychoses, de la paraphrénie surtout, a montré que ceci est également vrai, et dans une mesure plus grande encore, de la libido narcissique11. Dans les deux cas, avant que les énergies soient utilisées et canalisées en vue de la formation d’autres symptômes, il se produit en premier lieu une décharge sous la forme de l’angoisse morbide, de sorte que nous arrivons à cette conclusion consolante qu’un homme normal est capable de rester totalement exempt de peur, intrépide comme Siegfried, en présence de n’importe quel danger, quelque imminent qu’il soit ; et il est très réconfortant de penser qu’il peut y avoir beaucoup d’hommes de ce calibre dans nos armées actuelles. Il me paraît probable que l’intolérance pour la libido narcissique qui aboutit à la frayeur en présence d’un danger réel doit être mise en rapport avec l’inhibition des autres manifestations de l’instinct de la peur, avec la tension accumulée qui caractérise la vie dans les tranchées.

C’est en se plaçant à ce point de vue qu’on devrait, à mon avis, entreprendre l’étude des névroses de guerre, et surtout de celles qui se manifestent par l’angoisse. Beaucoup des traits signalés par Mac Curdy12 s’accordent bien avec ceux de l’amour-propre blessé : manque de sociabilité, impuissance sexuelle et absence d’affection pour les parents et les amis ; les sujets se croient négligés ou dédaignés, se plaignent que leur importance n’est pas suffisamment reconnue, et ainsi de suite. C’est peut-être en se plaçant au même point de vue qu’on réussira à expliquer l’attitude de ces malades à l’égard de la mort. Je sais qu’on a essayé d’expliquer un grand nombre de symptômes des névroses de guerre, et plus particulièrement les rêves que font les soldats sur les champs de bataille, en disant que les uns et les autres symbolisent le désir de mourir afin d’échapper aux horreurs de la guerre, ce qui ne s’accorde pas tout à fait avec une autre interprétation, non moins répandue, d’après laquelle ces névroses auraient pour cause principale la peur de la mort. Je crois, pour ma part, que l’attitude du soldat, en présence des dangers de la guerre, ne s’explique ni par la peur de la mort, au sens littéral du mot, ni par le désir de mourir. L’esprit conscient éprouve déjà une grande difficulté à se représenter l’annihilation absolue, et il y a tout lieu de croire que l’esprit inconscient est tout à fait incapable de concevoir cette idée. Lorsque l’idée de la mort atteint l’esprit inconscient, elle est aussitôt interprétée de l’une des deux manières suivantes : ou comme une réduction de l’activité vitale essentielle, dont la castration est une des formes les plus typiques, ou comme un état de nirvana, dans lequel le moi survit, mais à l’abri des troubles ayant leur source dans le monde extérieur.

Nous conclurons par quelques mots relatifs aux aspects thérapeutiques de la psychanalyse dans les névroses de guerre. Alors même qu’il serait possible d’entreprendre la psychanalyse des névrosés de guerre, elle serait dans la plupart des cas inutile, étant donné que la guérison peut être obtenue par des moyens simples et plus rapides. J’estime cependant qu’il importe au plus haut degré d’être familiarisé avec la psychanalyse, lorsqu’on se charge du traitement de ces cas, et cela à cause des notions qu’elle fournit sur des questions telles que le symbolisme des symptômes, les mécanismes des conflits internes, la nature des forces en jeu, etc. Et il existe certainement un nombre considérable de cas dans lesquels la psychanalyse offre aussi le plus de chances, souvent même la seule chance, de guérison : ce sont notamment les cas chroniques dans lesquels la névrose de guerre, par suite de l’association qui s’est effectuée entre le conflit courant et des conflits plus anciens, s’est transformée en une névrose de l’état de paix et s’est consolidée comme telle.