Introduction [aux « Essais de psychanalyse » de Klein]

Lorsqu’il y a plus de vingt ans, j’ai invité Mélanie Klein, d’abord à faire une série de conférences, puis à s’installer à Londres, je savais que j’assurais à la British Psycho-Analytical Society le concours d’une très précieuse recrue. Mais je ne prévoyais pas à ce moment-là l’ébranlement qui suivrait un geste si simple1. Jusque-là, notre Société avait été un modèle d’harmonie et de coopération, et elle devait le rester quelque temps encore. Pendant une certaine période, Mme Klein fut écoutée avec attention et souleva un intérêt considérable. Très vite – peut-être un peu, j’aime à le penser, grâce à mon influence qui s’exerçait manifestement en sa faveur – elle commença à gagner des partisans et de fervents adeptes. Bientôt cependant, des protestations s’élevèrent, et certains se mirent à dire que dans les idées qu’elle présentait avec fougue, elle « allait trop loin », ce qui signifiait simplement, je pense, qu’elle allait trop vite. Non qu’il fût aisé, au début, de découvrir quelque chose de radicalement neuf dans ces idées ou dans ces méthodes de travail. Simplement, elle poursuivait ses recherches avec une rigueur sans pareille et une audace logique qui fit naître, chez certains membres de la Société, d’abord un malaise, puis bientôt une violente opposition. D’autres membres qui défendaient son œuvre avec une certaine dose de fanatisme trouvèrent cette opposition difficile à supporter, et deux groupes extrêmes se constituèrent, qui étouffèrent à grands cris, donc sans peine, les efforts scientifiques plus paisibles des membres qui avaient gardé la tête froide.

La division de la British Society se reproduira incessamment, je n’en doute pas, dans toutes les autres sociétés de psychanalyse, et en l’absence de collègues ayant une expérience directe du travail de Mme Klein, celle-ci doit s’attendre à y trouver une majorité d’adversaires. En Angleterre cependant, la tempête redoubla après l’arrivée de nos collègues viennois dont la vie était devenue littéralement impossible dans leur patrie. Aux autres critiques, ils ajoutèrent celle-ci : les conclusions de Mme Klein ne s’écartaient pas seulement de celles de Freud, elles étaient incompatibles avec elles. Je trouve, personnellement, que c’est là une affirmation grossièrement exagérée. Non que cette considération dût être décisive en tout cas, et en particulier si l’expérience avait montré que les conclusions de Mme Klein étaient plus proches de la vérité ; je ne le cède à personne dans mon admiration pour le génie de Freud, mais je n’ai pas hésité, dans plusieurs occasions, à exprimer des raisons de penser que certaines de ses déductions étaient erronées. Nous avons pourtant si bien pris l’habitude de considérer, à juste titre, que certains analystes détachés de Freud, comme Adler, Jung, Stekel et Rank, avaient agi sous l’influence de motifs subjectifs – en rationalisant des résistances intérieures – sans être inspirés par une compréhension plus profonde, qu’il semblait à beaucoup d’entre nous moins présomptueux, et certainement plus facile, d’interpréter de la même manière le cas de Mme Klein. Cependant, si la psychanalyse doit rester une branche de la science, maintenant que s’est arrêté le magnifique élan de Freud, on ne peut éviter, c’est indéniable, de dépasser les limites qu’il a atteintes.

Mais pourquoi cette tempête ? L’opposition à l’œuvre de Mme Klein sera-t-elle éphémère, ou bien celle-ci a-t-elle soulevé un ouragan qui continuera de se déchaîner et dont les effets iront s’accroissant ? Les textes qu’elle présente dans ce recueil ou dans son important livre sur La Psychanalyse des Enfants doivent bien sûr se défendre tout seuls, mais peut-être ne serait-il pas déplacé que je saisisse cette occasion pour résumer certains de ses travaux les plus remarquables et pour les commenter, tels que je les comprends.

Les recherches de Freud sur la pensée inconsciente, qui est essentiellement celle du petit enfant, ont dévoilé certains aspects inattendus de l’enfance, mais avant Mme Klein, les tentatives pour confirmer ces découvertes par l’étude directe des enfants ont été rares. C’est donc à elle que la psychanalyse doit d’avoir été portée au lieu qu’elle concerne d’abord – au cœur de l’enfant. Des difficultés prodigieuses durent être surmontées : l’élaboration de techniques spéciales, les préjugés des parents et leurs craintes devant les effets inconnus de la psychanalyse sur le développement des enfants, et ainsi de suite. Le docteur Hug-Hellmuth, à Vienne, avait proposé d’utiliser le jeu spontané des jeunes enfants pour compléter, ou même pour remplacer le matériel fourni par les adultes sous la forme d’associations libres, mais elle n’eut pas, bien entendu, la possibilité de mettre son idée en pratique. Mme Klein, avec le remarquable don de psychologue et le courage moral stupéfiant qui la caractérisent si bien, ne se laissa arrêter par aucun obstacle. Intrépide, elle élabora la technique de l’interprétation du jeu qu’elle utilisait conjointement avec divers autres moyens, et fut bientôt en mesure de confirmer directement tout ce que Freud avait déduit du matériel des adultes sur la pensée inconsciente de l’enfant, jusque-là inconnue. Encouragée par ce résultat, elle exploita pleinement les circonstances favorables qu’elle avait elle-même créées et décida de poursuivre ses recherches jusqu’à leur limite extrême.

Freud a montré que l’esprit de l’enfant renferme dans ses profondeurs bien autre chose que l’innocence et la fraîcheur qui nous ravissent tant. On y trouve de sombres terreurs devant des possibilités que le plus effrayant des contes de fées n’a pas osé explorer, des pulsions cruelles où la haine et le crime s’expriment librement, des fantasmes irrationnels dont l’extravagance se rit de la réalité : bref, un monde qui nous rappelle Belsen ou Walt Disney dans ses moments les plus grotesques. Ce n’est pas le lieu de parler de la clameur que souleva cette atteinte au sourire de l’enfance ; Mme Klein en ressent encore les suites. Je me rappelle un patient qui dans un moment d’illumination soudaine s’exclama : « Je savais que les théories de Freud étaient vraies, mais je ne savais pas qu’elles étaient si vraies. » La présentation impitoyable que fait Mme Klein des fantasmes de la première enfance où l’on coupe, déchire, transperce, dévore, peut faire reculer la plupart des gens et leur faire pousser une exclamation analogue. Elle alla plus loin encore en soutenant que le tableau cimmérien peint par Freud d’après l’esprit inconscient d’un enfant de trois ans était au moins aussi démonstratif pour un nourrisson au cours des premiers mois de sa vie. C’est ainsi, par exemple, qu’elle a formulé l’hypothèse selon laquelle l’érotisme oral d’un petit enfant pouvait se diviser en deux stades : un stade de succion d’abord, puis un stade de morsure ; on a donné au second le nom de stade sadique-oral ou cannibalique. On a observé des fantasmes cannibaliques en remontant jusqu’à l’âge de trois ans environ. Mais Mme Klein, inflexible, soutient qu’ils apparaissent pendant ce qu’on appelle le stade cannibalique de la petite enfance, et il me semble qu’après tout, on pouvait s’y attendre.

D’autre part, il y a longtemps que nous connaissons le concept de l’introjection formulé par Ferenczi en 1909, et le concept psychiatrique, encore plus ancien, de la projection. Mais Mme Klein nous a appris, sur ces mécanismes, bien plus de choses que nous n’en savions. Non seulement ils agissent, selon toute apparence, dès le début de la vie, comme le laissait entendre, à vrai dire, la description que Freud a faite du Moi-plaisir, mais ils alternent et s’entremêlent à un tel degré que la majeure partie du développement d’un petit enfant peut se décrire en termes d’introjection et de projection. Il devient en fait de plus en plus difficile d’établir une distinction nette entre les processus de l’introjection, de l’incorporation et de l’identification. Toute la théorie des « objets internes », « bons » et « mauvais », a donc été considérablement étendue, ce qui nous a permis de mieux comprendre le développement des jeunes enfants et nous a poussés à modifier notre pratique thérapeutique quotidienne.

L’audace de Mme Klein ne s’est pas limitée à l’étude du développement infantile normal ou névrotique. Cette recherche s’est étendue au champ de l’aliénation elle-même, ce qui, on s’en doute, provoqua quelque consternation chez les psychiatres qui voyaient là le dernier bastion de la profession médicale. Mais cette extension était inévitable. La ressemblance entre certains processus de l’enfance et ceux qui se manifestent avec une telle évidence dans la paranoïa, la schizophrénie et l’aliénation maniaco-dépressive, ne pouvait pas passer inaperçue devant la perspicacité de Mme Klein ; elle n’hésita pas à s’approprier les termes psychiatriques et à les appliquer, sous une forme modifiée bien entendu, aux diverses phases du développement de l’enfant ; c’est le cas de mots tels que paranoïde, dépressif, et ainsi de suite. J’ajouterai que cette ressemblance ne peut pas être extérieure seulement. Il doit y avoir un rapport interne entre ces réactions et ces phases d’apparence psychotique chez le jeune enfant et leur épanouissement dans l’aliénation véritable. Je suis persuadé que le travail de Mme Klein sera aussi fécond dans ce domaine qu’il l’a été dans celui, plus familier, du développement normal et névrotique.

Bien que je n’aie pas caché mon cordial accord au sujet des directions prises par les recherches de Mme Klein et de la solidité des principes sur lesquels elles se fondent, on ne doit pas s’attendre à me voir souscrire à chacune de ses conclusions et de ses formulations : leur propre mérite les défendra sans qu’aucun soutien de ma part leur soit nécessaire. Il serait en effet tentant d’expliquer toutes les critiques de son œuvre comme des craintes devant la pénétration rigoureuse et intransigeante de la psychanalyse dans les profondeurs les plus secrètes de l’esprit des enfants ; et il est vrai que certaines d’entre elles me rappellent souvent les teignes dont on qualifiait l’œuvre de Freud à ses débuts : des mots tels que « forcé », « partial », « arbitraire » ont pour moi un son familier. Mais quelle que soit la vérité de cette explication, elle n’est pas seulement déplacée dans une discussion scientifique ; elle serait certainement injuste à l’endroit de la plupart des critiques dont il est question. Ceux-ci ont formulé un certain nombre d’arguments qui doivent être examinés très sérieusement, et qui l’ont déjà été par le Dr Heimann, Mme Isaacs, Mme Rivière et d’autres, sans compter Mme Klein. Néanmoins, quelques-unes des formulations abstraites de Mme Klein seront certainement modifiées dans la structure théorique future de la psychanalyse. Ce sera le cas, me semble-t-il, de l’application littérale qu’elle fait à des découvertes cliniques du concept philosophique d’une « pulsion de mort » élaboré par Freud, et au sujet duquel j’ai de sérieuses inquiétudes. Ce n’est pas pour cela que je le cite, cependant, mais parce que je trouve assez étrange que Mme Klein soit critiquée sur son adhésion trop fidèle aux idées de Freud, et plus étrange encore que certains analystes viennois voient là une déviation par rapport à ses idées. Tout ceci montre que la théorisation psychanalytique continue d’être une activité très animée. Et dans cette activité, l’œuvre de Mme Klein joue, et promet de jouer, un rôle essentiel.