1. Introduction à l’analyse transitionnelle

par René Kaës

La crise : pour l’avoir éprouvée surgissant d’une seule pièce, inattendue, dans la massivité indéchiffrable de l’événement, nous maintenons longtemps après sa résolution l’idée qu’elle nous a surpris, qu’une part de nous-même y était étrangère. Ce n’est qu’irruption faite, et à certaines conditions qui nous permettent, dans le temps de l’après-coup, de nous ressaisir comme sujets d’une crise qui nous a séparés de nous-mêmes, qu’elle s’inscrira dans la chaîne d’une histoire. Une histoire au passé indéfini, que la crise a rendu confus et obscur, et dont nous aurons à reconnaître qu’elle aura produit cet effet de confusion, pour autant que nous parviendrons à reconstruire la signification qu’elle aura eue pour nous, et que désormais elle prendra en nous. Des souvenirs reviendront de ses prémices, des représentations se formeront, dont certaines encore nous égareront, de ses origines, de ses causes, de notre devenir. Ce travail de la remémoration réveillera assurément la souffrance des grandes fractures et des schismes qui auront entamé à notre insu le monde interne de notre enfance, de nos désirs, de leurs objets. Nous en éprouverons les cicatrices recouvertes comme un texte palimpseste, retrouvées comme les mémoriaux d’anciennes et encore vives catastrophes, disponibles pour s’actualiser dans de nouvelles crises : traces des événements successifs, produits souvent par une unique et décisive rupture, que nous avons éprouvée dans nos corps, dans nos affections, dans nos liens et dans nos savoirs.

Les crises que nous avons nécessairement à vivre, et pour vivre, ne sont pas seulement des crises privées, intimes, individuelles. Elles ont assurément leur déterminisme propre, leur mode de résolution et leur signification dans la structure de la psyché du sujet singulier ; elles sont générées et régies par le conflit inconscient et les multiples divisions internes du sujet de l’inconscient. Mais pour certaines d’entre elles, elles ont leur cause dans la relation du sujet avec son environnement d’objets, électifs ou imposés ; elles ont sur eux des effets : d’une manière inaugurale, les propriétés de l’objet sont telles qu’il est en mesure de déclencher la crise et de contribuer à sa résolution. En dépit de ses efforts pour mettre l’objet « en position favorable », le sujet le rencontre d’abord dans l’expérience fondamentale de la violence qu’il produit en lui, par son absence, son manque ou sa présence excitante et traumatique, dans le dérèglement qu’il instaure, dans la menace qu’il contient.

Lorsque l’objet, l’organisation des objets dotés d’activité psychique, le groupe de plus d’un Autre et de plus d’un Semblable, sont placés « en position favorable », ils fonctionnent comme un garant méta-psychique, une enveloppe para-critique, para-excitatrice, un environnement de significations que la parole convertit en sens.

De tels garants et de telles enveloppes paracritiques, que fournit l’activité psychique des ensembles intersubjectifs proches, sont eux-mêmes emboîtés et articulés avec les macro-formations de l’univers culturel, social et religieux humain. Les crises psychiques irruptives ou permanentes de la psyché humaine ne peuvent être dissociées de La morale sexuelle civilisée (S. Freud, 1908) et du Malaise dans la civilisation (S. Freud, 1929).

Ainsi, l’ébranlement des garants métasociaux et métaphysiques ont une dimension constitutive des dérégulations majeures qui composent la complexité et la détresse des crises auxquelles nous sommes soumis, que nous créons, et que pour vivre nous devons tenter de dépasser.

Déjà, nous tentons d’y faire face en créant sur les décombres récents de la mort de nos civilisations (ce que prophétisait P. Valéry), de Dieu (ce qu’annonçait F. Nietzsche), de l’Homme et de l’Humanisme (dont les structuralistes ont composé le chant funèbre), de nouveaux garants et de nouveaux dispositifs para-critiques : d’un côté, dans le recours à l’ancien, – à l’archaïsme – aux formes régressives de protection dans la quête de nouvelles garanties d’immortalité : les néo-divinités, la recrudescence des formations idéologiques, le totalitarisme des groupes sectaires, l’idéalisation paradoxale de la mort ; d’un autre côté, et cependant pris dans le mouvement même de ces régressions, dans la recherche créatrice de nouveaux styles de relations et d’expression, ouvertes au jeu des antagonismes, aux aléas du désordre, à l’invention de nouveaux équilibres. Il n’y a rien d’autre là que ce qui naguère dans le langage religieux se nommait espérance1, il y a le désir de vivre en « dépit de » – non en déni de – la mort.

Entre rupture et suture, le transitionnel

Cette préoccupation pour la crise, et cet espoir d’en comprendre les modes d’élaboration, de mettre en œuvre les conditions de son dégagement, sont à coup sûr une tentative de l’espérance : il faut bien qu’un ordre au-delà (y compris la recherche) supporte l’anticipation créatrice vitale, fût-ce l’homme et son savoir sur ses illusions. Mais nous ne méconnaissons pas, justement, quel biais de positivité et quelles illusions peuvent affecter une entreprise qui demeurerait essentiellement intellectuelle, idéalement optimiste, prophétiquement déjà accomplie. La dérégulation des systèmes éco-bio-psycho-sociologiques, qui se propage en échos catastrophiques ne comporte pas en eux-mêmes le dynamisme et les ressources de nouveaux équilibres créateurs. Il est possible que nous ne trouvions pas l’issue vers la vie. Mais nous sommes contraints de la chercher. Nous avons à survivre créativement aux grands séismes de l’Histoire, aux grandes failles sociales, aux faillites des cultures, à la disparition réelle et fantasmée des garants métaso-ciaux, métaphysiques, métalogiques : aux conteneurs de nos angoisses et de nos idéaux, à ce qui nous a fait ce que nous sommes.

La crise et ses élaborations permanentes sont des acquisitions spécifiques de la psyché humaine. À travers cette expérience globale de la crise, dont nous ne percevons que les composantes partielles, se précise la figure de l’homme, être de crise, sujet en crise, dans sa genèse et sa structure, agent critique du jeu intersubjectif. Peut-être est-ce parce qu’il est un animal critique que l’homme est devenu un être de parole et un être de groupe, qu’il doit gérer créativement les institutions psychiques et politiques de la crise. L’homme se spécifie par la crise, et par sa précaire et infinie résolution. Il ne vit que par la création de dispositifs anticrise, eux-mêmes porteurs de crises ultérieures. C’est par la crise que l’homme se crée homme, et son histoire transite entre crise et résolution, entre ruptures et sutures. Entre ces limites, un espace de possible création, de dépassement et de jeu : ce que D.W. Winicott a appelé l’espace transitionnel.

À l’origine, la mise au monde est mise en crise, dérèglement multiple. La prématuration croissante de l’espèce requiert l’aménagement suffisamment imparfait de l’environnement psychique (l’environnement matériel est nécessairement validé par sa valeur libidinale et narcissique). La qualité de cet environnement, tout à la fois maternel-matériel, fonde le sentiment de la permanence, de la sécurité et de la continuité de l’être, et forme ce que J. Bleger (1966) appelle le cadre, c’est-à-dire le réceptacle des parties non différenciées – ou psychotiques, ou symbiotiques – de la personnalité. L’importance que revêtent l’environnement et le cadre se manifeste toujours par leur défaut, qui ne manque pas de se produire et qui est nécessaire à la croissance même : ce défaut, cette défaillance met l’être humain en crise. Ils révèlent aussi à l’observateur attentif l’équivalence mère-cadre-groupe, c’est-à-dire l’appareillage primitif entre l’intra-psychique et l’inter-psychique.

Comment la crise est-elle surmontée ? Je dirai les choses ainsi : sur la régulation effectuée par l’activité psychique de la mère, qui rêve, parle, agit pour elle-même, mais aussi dans la délégation qu’elle reçoit de l’ensemble intersubjectif qu’elle représente et médiatise, s’articule et s’étaye la régulation effectuée par l’activité psychique, fantasmatique du sujet infans. La mère – son activité psychique soutenue par le groupe primaire – est le premier conteneur psychique, la condition même d’un étayage de la pulsion et du Moi sur les éprouvés de plaisir et de déplaisir de l’Autre, sur son activité de représentation. Son visage est notre premier miroir où nous réunifions les éparpillements, le chaos, les morceaux de notre Moi corporel dans Vimago qui en forme l’unité. Si cette activité fait défaut chez la mère, si elle n’est pas soutenue par le groupe, Narcisse meurt d’un éclat de son miroir brisé : la crise viendra sans cesse en renouveler le drame et son irrésolution. Pour survivre, il lui faudra créer en lui ce qui a fait défaut dans le conteneur, l’étai, le miroir. Il ne pourra le créer qu’en en répétant le drame auprès d’un autre, le plus souvent un ensemble de plus d’un Autre et de plus d’un Semblable, dans un groupe. Cette prévalence originaire et fondatrice du groupe, dans la consistance psychique qu’il possède et que la mère et la fonction maternelle présentent et représentent, fonde la capacité thérapeutique des groupes dans l’élaboration des expériences de crise. Elle tient à la suppléance psychique que le groupe-mère premier accomplit en assurant la continuité de l’espace, des structures et des fonctions psychiques internes du sujet : elle s’établit sur la fonction de conteneur, d’étayage et d’élaboration qui, dans la matrice groupale intersubjective, dans un lieu et une organisation extra-topique au sujet, mais en continuité avec son espace interne, sur sa limite, structure la psyché du sujet. Toutes les crises de croissance ultérieures : la crise œdipienne, celle de l’adolescence, la crise du milieu de la vie, la crise de l’entrée dans la vieillesse, la plupart des crises structurales de la psyché de l’entrée dans la vieillesse, la plupart des crises structurales de la psyché ne pourront être élaborées et surmontées que par la conjonction des ressources propres au sujet et de celles de l’environnement intersubjectif. Toujours les formations de la groupalité psychique en auront été ébranlées et, à des degrés divers, mises en cause : Yimago du corps, le réseau des identifications, le Moi, les systèmes de relation d’objet, les imagos, les complexes fondamentaux.

Le groupe intersubjectif, les formations et les processus de la réalité psychique dont il est le lien et l’organisateur, sont partie prenante dans la genèse et dans le résolution des crises individuelles : comme la culture et les institutions, ils constituent un appareil de liaison de la réalité psychique, de sa transformation et de sa transmission ; ils prédisposent des significations que chaque sujet pourra trouver et créer pour contenir et créer son expérience de la crise.

Que la mise en crise soit vécue comme une mise à mort marque la connotation toujours menaçante des dérèglements qui surviennent dans un système vivant. La mise en crise des systèmes édifiés pour assurer la sécurité, la continuité, la contenance, la conservation et la ressource est toujours vécue comme une exposition à la mort. O. Fenichel écrivait en 1945 que « les structures de l’individu créées par les institutions contribuent à conserver ces mêmes institutions ». La crise de l’un est menace de l’anéantissement de l’autre, en tout ou en partie. Les institutions délimitent, en effet, le noyau de base de l’identité, par la médiation des groupes. Les institutions et les mentalités constituent les méta-systèmes qui nous contiennent et constituent nos cadres, sans lesquels nous ne pouvons vivre si nous ne pouvons y déposer les parties indifférenciées de notre psyché, si nous ne pouvons, lorsque le cadre fait défaut, en faire la matière d’une création. La création est assurément l’alternative de la vie aux composantes léthales de la crise : mais elle utilise les forces de la mort pour frayer sa voie.

Cette recherche sur la crise est née, comme toute recherche, ainsi que l’écrit Freud, de « l’urgence de la vie ». Urgence qui masque la crise, aussi longtemps que le temps n’est pas venu de traiter l’urgence comme un symptôme à déchiffrer. Les textes qui constituent cet ouvrage ont été élaborés à partir d’expériences diverses ; ils sont tous nés d’un travail d’après-coup, qui appelle d’autres reprises. Le chantier de travail qui se met en œuvre est inégalement construit, sans doute est-il hétérogène dans ses références théoriques et cliniques. Il fallait rechercher des concepts propres à penser la crise : tous ne sont pas donnés dans une théorie homogène, ils témoignent d’une façon singulière et sans doute datée d’en rendre compte.

J’ai proposé, en 1976, la notion d’analyse transitionnelle, à partir des recherches de D.-W. Winnicott sur les phénomènes, l’objet et l’espace transitionnels, des travaux de W.-R. Bion sur la fonction alpha et le changement catastrophique, des propositions de J. Bleger sur le cadre psychanalytique et la dialectique Moi-non Moi. Je leur dois quelques-uns des fils directeurs qui ont guidé ce travail, et d’autres par la suite.

La spécificité de l’espace transitionnel est de faire coexister, sans crise ni conflit le déjà-là et le non encore advenu. Cet espace est d’abord constitué par la médiation que la mère établit entre les besoins corporels et psychiques de l’enfant et le milieu physique et social qui l’entoure ; l’expérience culturelle est une extension de l’idée de phénomènes transitionnels et de jeu.

L’analyse transitionnelle propose une perspective de la pratique psychanalytique centrée sur l’élaboration de l’expérience de crise, afin que se rétablisse une aire transitionnelle entre l’espace intra-psychique, l’espace intersubjectif et l’espace de la culture. On pourrait dire aussi : afin que les objets internes soient placés en position suffisamment favorable dans leurs rapports aux objets externes, de telle sorte que le sujet y retrouve sa capacité de symboliser, de penser et de créer.

L’analyse transitionnelle est une méthode d’investigation, de traitement et d’élaboration des effets psychiques des expériences de rupture et de discontinuité dans l’appareil psychique individuel et groupai. Elle crée le rétablissement de nouvelles continuités et la réorganisation de l’espace intra-psychique dans ses corrélations intersubjectives, à travers la formation d’aires transitionnelles génératrices d’illusion, de symbolisation et de créativité. Ces aires transitionnelles n’ont d’efficacité que si elles conservent un caractère transitoire et évoluent vers un changement qui intègre l’expérience de l’angoisse catastrophique (rencontre avec O selon Bion, chute de l’objet a selon Lacan) et la crainte de l’effondrement (Winnicott). L’analyse transitionnelle implique l’instauration d’un cadre, à la fois ferme et malléable, propre à rétablir les fonctions de conteneur, de liaison et de transformation de l’expérience et des pensées, capable de soutenir le jeu interprétatif nécessaire à l’élaboration multidimensionnelle de l’expérience de la crise.

Cette méthode a été appliquée en psychanalyse individuelle dans les cas où sont requis des aménagements particuliers de la situation et du cadre psychanalytiques. D. Anzieu en donne un exemple dans cet ouvrage, en commentant la cure conduite par R. Kaspi. Elle a trouvé un terrain d’élection dans l’analyse des groupes et des institutions, des couples et des familles, lorsque se trouvent intriqués et non symbolisables les rapports entre les espaces intra-psychiques et les espaces intersubjectifs : aux points de nouage des effets de l’inconscient dans ces deux espaces hétérogènes et partiellement continus. Elle a été utilisée dans l’analyse des expériences de crise et de rupture provoquées par les situations de migration, d’exil, de transplantation et de chômage, ou par les situations de catastrophes sociales ; dans l’analyse des processus de formation comme réponse à la crise du milieu de la vie2.

D’autres références m’ont fourni des repères pour penser la problématique de la crise selon cette perspective. Le concept freudien d’étayage m’a paru central. Il décrit, en effet, l’exigence de travail psychique qu’impose à la psyché sa liaison nécessaire et vitale avec le corporel (la pulsion) et avec l’intersubjectivité (les identifications, le Moi). Je n’ai pas cru devoir rejeter hors du champ de la recherche une approche non psychanalytique, aussi éloignée ou opposée à la perspective psychanalytique que l’est l’analyse systé-mique. Si l’on y réintroduit le sujet de l’inconscient et l’espace de la réalité psychique, les propositions de l’analyse systémique sur la crise ne sont pas dépourvues d’intérêt, du moins dans une approche exploratorie et empirique. Mon propos n’est pas de débattre sur le fond, c’est-à-dire sur les opérations épistémologiques qui rendent possible l’intégration dans la théorie de la psychanalyse de modèles empruntés à d’autres champs théoriques. Il y aurait d’ailleurs là matière à élaborer les crises épistémiques dans le travail de la théorie.

 

I. Repères pour penser la crise

C’est en effet par la crise que vient la nécessité de chercher appui, de trouver un renfort et un réconfort : par le dérèglement vient aussi celle, dynamique, de créer de nouvelles régulations et d’y trouver plaisir. Plus tard, mais toujours encore dans une tonalité qui révèle le fond dépressif de la perte de l’appui, viendra peut-être la question de s’assurer et de savoir comment il peut se faire que le psychisme tienne, sur quoi et de quoi il tient : origine, appui, modelage et consistance, la crise révèle, par la perturbation, le socle, la régulation et les ressources de l’être : c’est-à-dire, dans une forme savante, les étayages du psychisme. Plus loin encore dans la crise, et dans l’expérience de la dépression, nous découvrons non seulement les étayages multiples, mais leurs intrications secrètes.

1. Les étayages multiples et la structuration groupale du psychisme

L’idée d’un étayage multiple trouve un enracinement dans la pensée de Freud. En outre, la vie créative de Freud suggère avec force un quadruple étayage que je suppose fondamental ; l’étayage sur le corps, sur la mère, sur le groupe et sur le Soi (auto-étayage). La défaillance accidentelle de l’un de ces étayages mobilise toujours chez Freud un mouvement de dépression et le recours, ou le retour, à un étayage plus solide, à partir duquel il peut prendre appui et modèle pour créer.

L’hypothèse que je propose (R. Kaës, 1984) ne signifie pas tant l’addition de deux autres étayages à ceux habituellement reconnus dans la théorie psychanalytique (l’étayage de la pulsion sur le corps, celui de l’objet d’amour sur la mère) ; elle tente d’abord de signifier que toute formation psychique est multi-étayée et que des variations qualitatives remarquables dans cette formation surviennent dès lors que certains étayages font défaut. L’accent est donc mis sur la solidarité des étayages, et le psychisme est appréhendé comme construction-destruction, mouvement d’étayages et de désétayages, d’ouvertures et de fermetures, de crises et de créations, mouvements qui supposent des structures relativement immuables : de telles structures sont fournies par la configuration des étais fondamentaux propres à une personne ou à un ensemble de personnes (un groupe par exemple).

Le modèle freudien du choix d’objet par étayage suggère une représentation du processus même de l’étayage multiple, c’est-à-dire : la reprise transformatrice de l’étayé par l’étayant dans un espace intermédiaire d’étayage que nous pouvons imaginer comme un sas de communication ou d’isolement, entre deux espaces hétérogènes.

Double entr’ouverture dès lors, car il ne s’agit pas seulement de l’espace de contact et de protection entre le psychisme et son appui, mais des entr’ouvertures entre les étais eux-mêmes. Ceux-ci ne sont pas de nature identique, et le psychisme ne prend pas pareillement appui sur le corps, sur la mère et sur le groupe, bien qu’un jeu d’équivalence soit, à l’évidence, établi dans l’ordre réel, imaginaire ou symbolique.

Tout étayage a pour caractère fondamental non seulement d’appartenir à un réseau d’étayage, mais aussi d’être en « appui mutuel » ; je veux dire par là que ce qui s’appuie est en mesure de servir à son tour d’appui à ce qui soutient. La relation mère-nourrisson-père peut être décrite ainsi, ou encore le couple amoureux, ou le rapport pédagogique. La qualité de l’étayage en « appui mutuel » dépend de l’existence d’un espace psychique dans lequel peut se conclure un contrat d’étayage : j’entends par là le rapport de réciprocité dans le plaisir et le bénéfice de l’appui mutuel. Une base analogique du plaisir d’étayage peut être trouvée (ou retrouvée) facilement dans le plaisir de l’agrippement et dans le plaisir d’être en groupe (ou en grappe). Précisons que le plaisir de trouver un étayage « en appui mutuel » est tout autant celui de la complémentarité que celui de l’antagonisme (appui sur l’antagoniste). Un exemple de contrat d’étayage est celui du rapport entre le leader et son groupe. Les aspects narcissiques de ce contrat sont aisément repérables.

On peut déduire de ceci qu’une perturbation psychique grave se produit lorsque vient à manquer irrémédiablement un étayage nécessaire à la « formation du psychisme, sans qu’il soit possible de reconstituer dans un jeu de vicariance prothétique les étais indispensables à la vie ; ou bien lorsqu’une défaillance des étais se produit (désétayage) ; ou bien lorsque s’abolit l’espace de l’étayage, provoquant une sorte de suture de l’étai et de la formation psychique. L’analyse du groupe primaire fournit des cas de figure remarquables de ces perturbations et de leurs incidences pathologiques. La famille psychotique pourrait être caractérisée par l’absence ou par la suture des espaces d’étayages. Ce jeu de désétayage et de réétayage est impliqué dans toutes les situations de crise et de changement, c’est une dimension de la transitionalité, comme nous le verrons plus loin3.

Ces appuis mutuels de l’étayage en réseau, qui s’altèrent, changent et se recréent, définissent la tension spécifique de l’appareil psychique dans ses solidarités bio-psycho-sociologiques. Il me semble que cette tension, ce jeu dynamique, économique et topique sont l’objet même de l’analyse groupale.

Cette hypothèse d’un étayage multiple du psychisme, qui intègre la dimension de l’étayage groupai en appui mutuel, me conduit à proposer un fondement à cette autre perspective que j’avais développée dans mes recherches sur l’appareil psychique groupai : que le psychisme se construit à travers l’étayage groupai, que certaines de ses formations sont structurées comme des groupes « du dedans ». Je suis venu à cette idée au cours des recherches que j’ai effectuées sur les représentations du groupe en tant qu’il est un objet d’investissement du psychisme. Selon cette hypothèse, les représentations se trouvent organisées par un certain nombre de formations psychiques inconscientes aux propriétés remarquables ; ces formations sont Yimage du corps, l’imago de la psyché, les imagos et les complexes familiaux, les réseaux identificatoires, les fantasmes originaires. J’ai en effet constaté deux choses : la première est que pour venir à la représentation formulée, ces formations prennent appui sur des représentations sociales, sur un déjà-dit collectivement articulé ; la seconde est que ces formations, que je qualifie de groupâtes pour des raisons que je vais exposer, sont particulièrement sollicitées dans le processus groupai lui-même, et qu’elles entretiennent entre elles des rapports de concurrence, de masquage ou d’appui mutuel.

J’ai qualifié ces formations psychiques de groupales pour au moins trois raisons : la première tient à leurs propriétés formelles. En effet, ces formations constituent des ensembles dont les éléments discrets et différenciés sont en relation les uns avec les autres à travers une loi ou un principe de composition ; cet ensemble délimité se maintient dans son identité et sa cohérence, à travers les modifications qui ne manquent pas de l’affecter du dedans ou du dehors : elles sont donc éminemment impliquées dans un processus formatif ou thérapeutique par le moyen du groupe. Ce que j’appelle imago de la psyché, imago et complexe familial, fantasme originaire, réseaux identificatoires, me paraît correspondre à cette propriété formelle.

La seconde raison de considérer comme groupales ces formations psychiques tient à leur origine dans l’étayage groupai. J’ai montré ailleurs (1984) que les séries d’équivalences mère-groupe et corps-groupe pouvaient être soutenues aussi bien dans l’expérience psychanalytique qu’ethnologique et éthologique. Ces équivalences sont largement confirmées par le travail des groupes psychanalytiques de formation et de thérapie, par l’observation des groupes politiques et religieux, et par l’analyse des rapports entre structure familiale et psychose (G. Pankow).

Enfin, la troisième raison, non la moindre, est que les formations groupales du psychisme ont une fonction organisatrice dans le processus groupai : elles contribuent à la construction et à l’orientation des conduites groupales. J’ai fondé une large partie de mes analyses des groupes sur l’existence de cette propriété. Le type et le mode de la formation groupale mobilisée confèrent à chaque groupe concret, à un moment donné ou de manière plus permanente, son caractère spécifique pour les individus qui le composent. Dans mon ouvrage sur Y Appareil psychique groupai (1976a), j’ai analysé sur de nombreux cas comment la construction de l’espace groupai met en question les fonctions symboliques de l’image du corps (et notamment de la peau), quelles procédures d’assignation de place et d’organisation de relations d’objets sont mobilisées dans le processus groupai par les fantasmes originaires, comment la structure groupale des instances de la topique interne se trouve projetée, distordue et organisante dans les groupes.

En proposant de prendre en considération l’étayage multiple et les formations groupales du psychisme, j’ai tenté de forger deux concepts qui rendent possible l’articulation entre Fintrapsychique d’une part, le groupai et l’institutionnel d’autre part ; or toute articulation admet des éléments séparés par un vide et réunis par un espace intermédiaire.

L’intermédiaire : cette notion est centrale dans l’analyse transitionnelle et dans la transitionalité, comme elle l’est, d’abord, chez Winnicott, chez Roheim, chez Hermann. Notion centrale dans l’hypothèse de l’étayage multiple, elle précise l’image du sas d’é-tayage. L’intermédiaire est une instance de communication : ce qui appartient à A et à B par les éléments qu’ils possèdent en commun ; entre deux termes séparés, discontinus, dans Yécart, l’intermédiaire est une médiation, un rapprochement dans le maintenu-séparé ; il est ainsi une instance d’articulation de différence, un lieu de symbolisation. L’intermédiaire est enfin une instance de conflic-tualisation : d’opposition entre des antagonismes. Par ces trois caractères, l’intermédiaire assure une fonction de pontage sur une rupture maintenue : un passage, une reprise. D’une certaine manière, la crise est, du point de vue du sujet, dans les ratés de cette articulation (cf. sur le concept d’intermédiaire : R. Kaës, 1985).

2. La crise : analyse systémique

Penser l’homme en crise, c’est le penser comme un système vivant en organisation, désorganisation et réorganisation permanentes. Penser la crise, c’est tenter de mentaliser une rupture.

Qu’est-ce qu’une crise ? L’idée la plus généralement répandue est celle d’un changement brusque et décisif dans le cours d’un processus, d’une maladie par exemple : la violence de la manifestation accrédite la crainte qu’il ne s’agisse d’une évolution grave, définitive, désintégrante. À l’idée de crise est associée celle d’une menace mortifère, d’une attaque vitale4. C’est sans doute par le vécu de la crise que la notion d’une rupture apparaît fondamentale : et il s’agit là d’une séparation et d’un arrachement. L’idée que la rupture puisse être celle d’un équilibre est déjà une élaboration du vécu de la rupture, et c’est par là que surgit, pour l’observateur, le concept de perturbation. De même la composante conflictuelle inhérente à la crise n’apparaît qu’à l’élaboration secondaire de la tension, vécue comme actualisation de forces antagonistes libérées par une dérégulation inquiétante : le marasme, la dépression, en économie comme en psychologie, signent le sentiment d’une impuissance à rétablir l’intégrité d’un processus.

R. Thom (1976) développe certains des aspects fondamentaux de la crise lorsqu’il la définit comme une perturbation temporaire des mécanismes de régulation d’un individu ou d’un ensemble d’individus. Il suit de cette perturbation, et de son retentissement subjectif, que la crise comporte une menace aigüe pour l’intégrité du sujet, une menace de mort 5; cette menace est généralement mobilisatrice de moyens d’action pour la survie, c’est-à-dire pour la mise en œuvre de nouveaux comportements régulateurs. Toute crise est génératrice d’angoisse qui fonctionne comme un signal d’alarme activateur de mécanismes d’extinction de la crise. Lorsque certaines conditions physiologiques, psychologiques ou sociologiques ne se trouvent pas réunies pour rendre efficaces les mécanismes d’extinction de la crise, parmi lesquelles le caractère paralysant de l’angoisse est un facteur important, la catastrophe survient6.

R. Thom, comme E.H. Erikson (1968), distingue deux sortes de causes aux crises : des causes externes, caractérisées par la présence d’une situation conflictuelle dans Y environnement ; soit qu’un objet normal manque, soit qu’une pluralité d’objets s’offrent, entre lesquels le choix suscite la mobilisation de tendances antagonistes. Ainsi, pour le premier cas, une déprivation sensorielle, l’absence du sein, la perte d’un être cher constituent des situations critiques génératrices d’angoisse (ou d’hallucination) : une information ambigüe, une forme incertaine mobilisent chez l’humain angoisse et projection (ainsi devant une planche inquiétante et familière de Rorschach), et chez l’animal fuite ou sidération mortelle (c’est le cas de l’âne de Buridan).

Il est permis de douter du caractère purement externe de toutes ces causes, et plus précisément de la valeur de l’opposition sujet-environnement. De même que Winnicott dirait qu’« un bébé, ça n’existe pas » mais qu’existe une relation bébé-environnement, nous pouvons mettre en question l’existence en soi d’un environnement qui serait pure extériorité. Pour le bébé le sein fait partie de l’environnement tout autant que l’environnement fait partie de lui : l’environnement n’est pas ce qui nous entoure, mais aussi ce qui est conservé en nous de ses qualités antérieurement éprouvées. C’est pourquoi la perte d’un être cher n’est pas seulement celle d’une personne extérieure à soi ; elle n’est perte que par le fait qu’une partie de soi est aussi perdue. L’activité de re-présentation est alors l’activité par laquelle un lien et un rappel s’établissent, par delà la rupture (séparation et perte) entre l’environnement du « dedans » et celui du « dehors ».

La crise peut avoir aussi des causes internes (crises de développement, selon Erikson) : ce sont celles qui apparaissent de manière régulière au cours de la croissance : ainsi la crise de la mise au monde, celle du huitième mois chez le nourrisson, celles de la puberté et de l’adolescence, la crise du milieu de la vie, décrite et analysée par E. Jaques (1974), la crise de l’entrée dans la vieillesse. La naissance est la crise inaugurale de l’existence. Une telle crise ne peut être surmontée par le nouveau-né que parce que sa mise au monde mobilise des soins considérables de la part de l’environnement maternel.

Les solutions mises en œuvre pour résoudre la crise varient en principe, selon leur cause ; il s’agit donc soit de trouver l’objet et d’agir sur lui (retrouver le sein, capturer la proie), soit de rééquilibrer l’environnement (par les soins post-nataux), soit de faire choix d’un objet plus adéquat (crise œdipienne). Le mécanisme d’extinction implique le recours à une action régulatrice efficace, génératrice de nouveaux équilibres structuraux. En fait, des solutions s’imposent quelquefois qui, tout en ayant une efficacité locale relative, sont surtout destinées à éliminer les aspects psychologiques douloureux de la crise, sans pour autant ouvrir la voie à un changement agissant sur la défaillance principale, qu’elle vienne du sujet ou de l’environnement : c’est le cas du placebo – en médecine, du bouc émissaire dans un groupe ou dans une société, de la guerre entreprise pour résoudre une crise économique.

Définies comme des défaillances dans les mécanismes de régulation, les crises sont alors inévitables chez l’être vivant, car elles sont liées, écrit Thom, à des contraintes de nature morphologique : l’appareil sensoriel d’un animal ne lui permet pas de surveiller de manière permanente la totalité de son environnement.

Les lacunes dans la simulation cérébrale du monde extérieur ne sont pas seules en cause, mais aussi la distorsion dans les schémas de représentation et l’inadéquation dans les comportements. En ce sens, la crise comporte un aspect bénéfique puisqu’elle rend possible, par un mouvement de retraite salvatrice, les modifications du comportement, des systèmes de défense, des schémas de représentation et d’action. C’est par là que se justifie l’institution sociale de la formation, comme procédure d’extinction de la crise par la mise en œuvre de nouvelles régulations.

On peut dire de la crise ce que J. Revel et J.P. Peter (1974) disent de la maladie considérée comme un fait social : l’une et l’autre, parce qu’elles sont dérégulatrices, sont par là même des éléments de désorganisation et de réorganisation sociale ; à ce titre la maladie « rend souvent – plus visibles les articulations essentielles du groupe, les lignes de force et les tensions qui le traversent. L’événement morbide peut donc être le lieu privilégié d’où mieux observer la signification réelle de mécanismes administratifs ou de pratiques religieuses, les rapports entre les pouvoirs ou l’image qu’une société a d’elle même » (Revel, J., Peter, J.-P., 1974, 172-173). L’exemple de l’exclusion sociale en temps d’épidémie (du soupçon au massacre) illustre la richesse de ce thème.

Réciproquement, les crises sociales mobilisent les ressources individuelles nécessaires à la mise en place de nouvelles régulations adaptatives, révèlent les organisations et les articulations majeures de la personnalité.

Mais, dans cette perspective, la positivité de la crise est davantage évoquée qu’élaborée : les conditions qui la rendraient bénéfique restent encore à découvrir et à énoncer. En outre, la positivité de la crise est souvent réduite à un caractère de bénéfice secondaire. Ce qui continue, malgré tout, à prédominer, c’est l’idée centrale de perturbation, et finalement la négativité de la crise. Au mieux il sera attribué deux faces à la crise, comme le fait Caplan (1964), et avec lui de nombreux psychiatres7 qui conçoivent la crise comme une « période de transition représentant pour l’individu à la fois une occasion de croissance pour la personnalité et le danger d’une augmentation de sa vulnérabilité à la maladie mentale » (cité par G. Bléandonu, 1976).

 

La crisologie d 'E. Morin

 

La perspective ébauchée par E. Morin (1976) dans ses éléments pour une « crisologie » s’appuie sur la théorie générale des systèmes, la cybernétique, la thermodynamique, et la théorie des catastrophes. Si le champ d’application privilégié par Morin est celui de la société, il est tout à fait possible de l’étendre à tout système vivant, capable d’avoir des crises. C’est pourquoi il m’a semblé utile de présenter les grandes lignes de cette analyse, du fait de sa portée générale. Selon Morin, concevoir la notion de crise rend nécessaire de poser trois ordres de principes : systématique, cybernétique et néguen-tropique :

—  Le concept de système (soit tout ensemble organisé par l’inter-relation de ses éléments) fait nécessairement appel à l’idée d’antagonisme. L’interrelation entre les éléments constitutifs suppose non seulement l’existence d’attractions et de possibilités de liaison, mais aussi celle de forces de répulsion et de dissociation ; ces forces sont nécessaires au maintien de la différence. Ainsi toute interrelation nécessite et actualise un principe de complémentarité, nécessite et virtualise un principe d’antagonisme ; tout système (toute organisation, toute relation) comporte et produit de l’antagonisme. Que le système produise de l’antagonisme est une donnée capitale à comprendre ; en effet c’est par l’établissement de l’intégration des parties dans le tout, à travers des complémentarités multiples, que le système instaure des contraintes et des dominations (du tout sur les parties, de l’organisant sur l’organisé). Les contraintes et dominations asservissent et potentialisent des forces et des propriétés virtuellement antagonistes à l’ensemble du système, à l’organisation, aux interrelations. Il y a ainsi un antagonisme latent entre ce qui est actualisé et ce qui est virtualisé. Le principe systématique s’énonce alors en deux propositions : l’unité complexe du système à la fois crée et refoule un antagonisme : les complémentarités systématiques sont indissociables d’antagonismes. Morin propose cette formulation : « ces antagonismes font irruption quant à la crise, et ils font crise quant ils sont en éruption (p. 151). Complémentarités et antagonismes sont instables dans les systèmes vivants, et un procès de désorganisation ou de désintégration est à la fois complémentaire, concurrentiel et antagoniste au procès de réorganisation permanente de la vie.

—  Le principe cybernétique attribue à des rétroactions (feedback) régulatrices le maintien de la stabilité et de la constance d’un système. La rétroaction négative est déclenchée par la variation d’un élément et tend à annuler cette variation, rétablissant ainsi l’intégrité ou la stabilité menacée du système ; elle est antagoniste à un antagonisme en train de s’actualiser, et par cette action, elle rétablit la complémentarité générale entre les éléments. On voit donc que l’antagonisme – peut ainsi contribuer à la stabilité et à la régularité du système ; il n’y a pas d’organisation sans antagonisme ; si une partie est utilisée organisationnellement pour sa stabilité par le jeu anti-antagoniste, tôt ou tard et inévitablement l’antagonisme porte en lui la ruine et la désintégration du système. Tout système est donc condamné à périr, même le plus statique et, a fortiori, le plus clos (car il ne peut se restaurer en puisant de l’énergie et de l’organisation à l’extérieur). La seule possibilité de lutter contre la désintégration due à l’accroissement d’entropie est d’intégrer et d’utiliser le plus possible les antagonistes de façon organisationnelle : de renouveler énergie et organisation en les puisant dans l’environnement (système ouvert) ; de pouvoir s’automultiplier de façon que le taux de reproduction dépasse le taux de dégradation ; d’être capable de s’auto-organiser et de s’auto-défendre. C’est le cas des systèmes vivants, note Morin, qui observe que la vie a tellement bien intégré en elle son propre antagonisme qu’elle porte en elle, constamment et nécessairement, la mort (p. 152).

La rétroaction positive est une déviance qui s’amplifie en se nourrissant de son propre développement. Si rien ne vient l’inhiber ou l’annuler, la rétroaction se développe en chaîne dans tout le système en ruée désintégrative (runaway). Pour la machine, la rétroaction positive est principe d’anti-organisation ; pour l’être vivant, de désorganisation permanente.

— Le principe néguentropique postule que plus riche est le développement de la complexité du vivant, plus la relation antagonisme-complémentarité devient mouvante et instable, et plus elle entraîne des phénomènes de crises. Celles-ci sont à la fois source de désorganisation, du fait de la transformation des différences en opposition et des complémentarités en antagonismes, et sources de réorganisations évolutives.

Ces trois principes énoncés, Morin tente alors de caractériser de ce triple point de vue les systèmes sociaux modernes. Selon le premier niveau de l’analyse (systématique), ils apparaissent comme faiblement intégrés : les relations entre individus, groupes, classes,…

oscillent diversement entre complémentarité et antagonisme, organisation et anti-organisation. Au niveau cybernétique, les sociétés modernes constituent des enchevêtrements de régulations mutuelles, des jeux complexes de rétroactions négatives et positives, des homé-ostasies multiples ; dès lors, tout accroissement dans une oscillation, ou toute insuffisance dans une régulation est un facteur de crise et de destruction en chaîne. Enfin, comme organisations néguentropiques, les sociétés modernes comportent la présence nécessaire, vitale et mortelle, toujours complexe, du désordre en leur sein. Elles sont en désorganisation/réorganisation permanentes. Elles ne peuvent subsister et se développer qu’avec et par les échanges avec le milieu, dont elles dépendent étroitement (aléas écologiques, perturbations issues du monde extérieur). De tels systèmes ne peuvent subsister, c’est-à-dire refouler, intégrer et utiliser du désordre, « que grâce à un principe auto-référant d’organisation comportant un dispositif génératif (le code génétique inscrit dans l’ADN des individus vivants ; l’ensemble des règles socio-culturelles, des normes, savoirs et savoir-faire d’une société) et un dispositif phénoménal » (p. 155). C’est ce troisième niveau de complexité qui nourrit et permet l’émergence du concept de crise.

Analysant alors ce concept, Morin en note tout d’abord l’aspect molaire et la nécessité d’en dégager les éléments en interrelation.

— L’idée de perturbation, comme nous l’avons vu, est la première à se présenter, et sous un double aspect : celui de la perturbation extérieure, et celui, plus intéressant de la perturbation issue de processus apparemment non perturbateurs (croissance excessive d’une valeur ou d’une variable). Cet accroissement crée un phénomène de surcharge qui rend nécessaire une transformation du système devenu incapable de résoudre les problèmes nouveaux. Ou bien une situation paradoxale de double-bind paralyse la capacité du système de satisfaire simultanément à deux exigences contraires8. Dans les deux cas, le système est confronté avec un problème qu’il ne peut résoudre selon les règles et les normes de son fonctionnement habituel. La crise apparaît alors non seulement comme une absence de solution pouvant du coup susciter une solution, mais surtout, en tant que perturbation interne provoquée par surcharge ou double-bind, comme une défaillance dans la régulation, comme dérèglement. La vraie perturbation de crise est au niveau des règles d’organisation d’un système, dans ce que cette organisation a de génératif et de régénérateur : « le dérèglement organisationnel va donc se traduire par dysfonction là où il y avait fonctionnalité, rupture là où il y avait continuité9, feed-back positif là où il y avait feed-back négatif, conflit là où il y avait complémentarité » (p. 156).

Une seconde composante du concept de crise est l’accroissement des désordres et des incertitudes. Tout système vivant comporte du désordre en son sein, qu’il refoule, transmute, intègre. Or la crise est toujours une régression de déterminisme, des stabilités et des contraintes internes au sein d’un système ; elle comporte toujours une progression des désordres, des instabilités et des aléas. Cette progression du désordre entraîne une progression des incertitudes : « L’ensemble du système touché par la crise entre dans une phase aléatoire, où les formes que prendront son avenir sont incertaines » (p. 156). En outre le déferlement des désordres, note fortement Morin, est associé à la paralysie et à la rigidification de ce qui constituait la souplesse organisationnelle du système, ses dispositifs de réponse et de régulation : « tout se passe comme si la crise annonçait deux formes de mort qui effectivement conjuguées constituent la mort des systèmes néguentropiques : la décomposition, c’est-à-dire la dispersion et le retour au désordre des éléments constitutifs d’une part : la rigidité cadavérique, c’est-à-dire aux formes et causalités mécaniques d’autre part ».

La rigidification est responsable du blocage des dispositifs de rétroaction négative qui, jusqu’alors, assuraient la réorganisation permanente du système, en annulant déviance et perturbation. Un tel blocage permet le déblocage de potentialités inhibées, notamment la levée des contraintes pesant sur les composantes et le processus constituant le système. Ainsi le déblocage et le développement des rétroactions positives, à partir desquelles les déviations s’entretiennent et s’amplifient elles-mêmes, se manifestent de différentes manières : par la transformation rapide d’une déviance en contre-tendance ; par des phénomènes démesurés de croissance ou de décroissance de tel ou tel élément ; par des accélérations, amplifications, propagations épidémiques, désintégratives en chaîne (runaway), ou morphogéniques. Un autre effet de déblocage de potentialités est la transformation des complémentarités en concurrences ou en antagonismes, avec l’accroissement et la prévalence des relations de caractère polémique ou conflictuel ; enfin, la multiplication du double-bind et des situations paradoxales est responsable de diverses paralysies : par exemple les instances de contrôle et de pouvoir ne peuvent ni tolérer ni réprimer les désordres.

Aussi la recherche de solutions radicales ou fondamentales s’impose-t-elle au fur et à mesure que la crise s’approfondit et perdure. En même temps qu’une destructivité en action approfondit la crise (forces de désordre, de dislocation, de désintégration) une créativité en action est éveillée. La crise tient son ambiguïté fondamentale de ce qu’elle libère en même temps des forces de mort et des forces de régénération.

La recherche de solution peut prendre des aspects magiques, mythiques et rituels. Comme R. Thom, Morin recense les différentes manières de circonscrire les responsabilités, d’identifier les coupables, de liquider le mal en sacrifiant des boucs émissaires (minoritaires, marginaux…) dans des sacrifices rituels. Il note, comme tous ceux qui se sont intéressés à l’utopie, aux pays de cocagnes et autres Eldorados que les malheurs, malaises et périls de crise suscitent en contre-choc de grandes espérances d’avenir meilleur, de solution finale et radicale et d’espoir absolu : « le messianisme de salut vient gonfler, amplifier, déployer dans la crise la dimension mythologique déjà présente dans toute affaire humaine » (p. 159).

Morin définit la crise comme la combinaison, l’inter-action, le jeu à la fois complémentaire, concurrent et antagoniste de ces processus et phénomènes. Elle est la dialectisation de toutes ces composantes. Son caractère incertain et ambigu fait sa richesse, mais aussi l’incertitude et le caractère aléatoire, régressif et progressif de son issue. Elle est à la fois un révélateur et un effectueur. Elle révèle le latent et le virtuel : les antagonismes fondamentaux, les ruptures sismiques souterraines, le cheminement occulte des nouvelles réalités,- les capacités de survie ou de transformation ; elle met en marche tout ce qui peut apporter changement, transformation, évolution.

J’ai tenu à résumer assez largement l’article d’E. Morin ; son mérite est de proposer une problématique générale du concept de crise. Et pour ce faire, il lui a paru nécessaire de mettre en crise le concept de crise lui-même. Sa démarche, on s’en rend compte en le lisant, correspond à l’appréhension la plus adéquate de son objet. Ce faisant, il fournit à ceux qui travaillent sur la crise, et que la crise travaille, un cadre capable de contenir les éléments partiels, épars, d’une théorie que la crise du concept de crise soumet à désintégration. L’analyse de Morin apporte cet espace « où mettre ce que nous trouvons », comme l’écrit Winnicott à propos de l’aire de la culture.

3. La rupture, vécu de la crise

Ce cadrage assuré, je peux maintenant porter mon attention sur la manière dont les composantes de la crise sont vécues, élaborées et utilisées subjectivement, c’est-à-dire essentiellement comme une rupture dans la relation inter et intra-subjective, dans le jeu des appartenances de groupes et de sociétés. La formulation centrale de mon investigation sera de traiter cet aspect subjectif de la crise quand elle apparaît comme une rupture dans le cours des choses. Et je voudrais alors m’attacher à interroger ce qui se passe lorsque, sous l’effet de certains événements, cette expérience de la rupture vient, pour le sujet, mettre en cause douloureusement la continuité du soi, l’organisation de ses identifications et de ses idéaux, l’usage de ses mécanismes de défense, la cohérence de son mode personnel de sentir, d’agir et de penser, la fiabilité de ses liens d’appartenance à des groupes, l’efficacité du code commun à tous ceux qui, avec lui, participent d’une même socialité et d’une même culture. Dans cet intervalle entre une perte assurée et une acquisition incertaine, que se passe-t-il pour le sujet, alors que des liens nouveaux ne sont pas encore établis comme étant suffisamment sûrs et fiables avec un « environnement » différent : alors même que l’espace psychique et social requis pour articuler l’ancien et le nouveau n’est pas encore constitué, et que le temps est comme suspendu, figé et neutralisé ?

Le vécu de la crise participe au croisement de plusieurs dimensions qui constituent chacune un élément de la rupture par quoi s’exprime subjectivement la menace inhérente à l’état de crise. J’ai repéré trois dimensions principales, à partir desquelles s’organisent plusieurs problématiques croisées :

1.  L’union-séparation, et la problématique de Yespace transi-tionnel (Winnicott).

2.  Le continu-discontinu, et la problématique du cadre (Bleger).

3.  L’articulation contenant-contenu, et les problématiques du conteneur (Bion), des niveaux logiques et du paradoxe (Bateson), et de l’appareil psychique groupai (Kaës).

L’union-séparation : l’espace transitionnel et la crise de la naissance

La rupture implique et révèle l’union qui la rend possible. On pourrait dire : une séparation (ou une perte) a eu lieu (ou aura lieu) qui révèle qu’un état d’union et de continuité vient de cesser (ou cessera). Le dérèglement que provoque la rupture10 s’accompagne du sentiment intense d’une menace pour l’intégrité du soi et pour la continuité de l’existence subjective, de brèches dans la capacité d’être contenu. L’expérience de la rupture suppose que la rupture a pu être éprouvée et élaborée comme cessation de l’état d’union, fin de la continuité et perte de la contenance11. Une rupture masque toujours une autre rupture qui la rappelle et la contient.

À propos de la naissance, j’ai insisté sur la relation entre crise et prématuration. C’est une double rupture qu’il faut maintenant évoquer : celle qu’a à vivre le nouveau-né, et celle que doit élaborer la mère. Toute crise implique non une logique de l’individu, mais une logique relationnelle : du couple et du groupe. L’analyse transitionnelle doit permettre d’inaugurer une logique du « pas l’un sans l’autre », à travers des situations ou des états repérés dans la clinique, dans la technique et dans la théorie psychanalytiques : tout ce qui se rapporte à la relation d’objet, ou à la fonction trans-narcissique, ou encore à Vinfertransfert, mais aussi aux formations groupales issues de l’étayage multiple du psychisme, en fournit la matière.

Mais revenons à la naissance : elle est, pour le nouveau-né, ce moment critique où il se trouve en rupture de régulation (de continuité, de contenance et d’union). Il est en appel de solutions régulatrices qui ne peuvent venir que d’une organisation commune à la mère et à l’enfant, la symbiose mère-enfant. La séparation d’avec la mère est à deux temps : c’est entre deux coupures, celle du décollement du placenta et celle du cordon ombilical, que se marque l’espace paradoxal d’une union qui est déjà séparation : l’enfant est mis au monde sans y être. Il est séparé de la mère et encore lié à elle. Exister requiert la coupure du lien et le maintien d’un lieu de contenance. C’est sur cette division originaire, sur sa répétition et son élaboration que s’affirme l’individu comme indivis.

La présence et la présentation de l’enfant au monde va de pair avec l’absence du nouveau-né hors de la mère. L’enfant ne peut naître comme individu que d’un mouvement analogue de la part de la mère ; la naissance crée chez elle un vide ; la coupure du cordon est celle de l’enfant imaginaire qui a fait corps d’elle, en elle, et qu’elle présente au monde. Mais cette partie détachée d’elle-même, la mère la traite comme une partie d’elle-même, dont elle connaît les besoins, sachant dès lors quelle solution est requise pour l’extinction de la crise, – et pour le bébé et pour elle-même. La mère ne surmonte la crise inaugurée par la double rupture de la naissance qu’en prenant soin du bébé qui vient à point nommé, et réciproquement, le nouveau-né ne surmonte la crise de la naissance qu’en trouvant la mère où il en a besoin, là où elle l’attendait. C’est là peut-être la première illusion qui est double et qui rétablit l’union sur un mode symbiotique. Autrement dit, le travail de l’attente de l’enfant est un travail de la mère en vue de la rupture, marquée par la mère comme brisure et comme perte au moment de la dépression post-partum ; celle-ci sera élaborée par la mère et, ultérieurement, par cet enfant qui vient de la mère, qui va vers elle, et qui doit s’en séparer « au temps de la chute » (A. Missenard).

La rupture et l’illusion originaires, le paradoxe de Yentre-deux-coupures sont constitutifs de l’espace transitionnel et fournissent le modèle des expériences ultérieures de la rupture et du rétablissement de l’union. L’espace paradoxal va se reconstituer entre la mère et l’enfant d’abord au moment où, intériorisée, celle-ci devient une partie du self du bébé tout en demeurant à l’extérieur, ce qui va se dramatiser dans le sevrage ; puis annoncé par cette chute qui va révéler soudain le désir de la mère pour la figure du père, au moment où l’enfant se trouvera entre-eux-deux ; enfin à l’adolescence, qui est à la fois le temps d’un changement majeur dans la structure personologique du sujet et l’espace d’une création psychosociale intense ; ce changement et cette création s’effectuent à travers la rupture dans la continuité du groupe primaire de l’enfance et des objets infantiles, et à travers l’élaboration de nouveaux modes d’organisation dans la personnalité et les liens groupaux. Ce passage est mobilisateur d’angoisses profondes que les rites ont pour fonction de réduire et d’ordonner vers l’appropriation de l’état adulte selon les normes sociales en vigueur, il implique le retour et le recours à l’ancien, le remaniement des identifications et des relations d’objets projetées comme l’à-venir du sujet. Mais une telle crise peut en rencontrer ou en réactiver une autre : celle de la génération qui précède, et qui se trouve alors souvent confrontée à ses propres ruptures (crise du milieu de la vie décrite par E. Jaques), et à celle qui peut préluder, pour la troisième génération, celle des grands-parents, à l’entrée dans la vieillesse. Une caractéristique de notre temps est que ces ruptures ne sont plus socialement réglées.

Rupture, illusion, paradoxe et espace transitionnel ne se constituent pas, en effet, dans un vide social, mais au contraire dans un espace aménagé pour l’articulation psychosociale. Du point de vue psychologique, ce n’est jamais une mère seule qui accouche : c’est un groupe, c’est la parentèle et le voisinage. C’est le groupe (la mère de la mère) qui contient, expulse, reçoit le nouveau-né qui vient ainsi « au monde », dès l’origine, dans-un-groupe. C’est même, en Afrique, toute une généalogie qui s’incarne dans le nouveau-né, croisement des générations au lieu de la « mise-en-groupe ». Dans mon expérience du psychodrame, je n’ai jamais assisté à une scène d’accouchement solitaire. Sinon pour mettre en scène une figure de la mort.

Continuité, héritage culturel et rupture du cadre chez les immigrés

Winnicott apporte une contribution capitale lorsqu’il dit que la continuité est assurée par l’héritage culturel. On connaît aussi la perspective de G. Roheim : la civilisation est un système d’institutions édifiées en vue de la sécurité. Pour Winnicott, l’héritage culturel est une extension de l’espace potentiel entre l’individu et son environnement. C’est par la culture que s’articulent le code psychique personnel (structure des identifications, des fantasmes personnels et des relations d’objets, des systèmes défensifs) et le code social (système de pensées, valeurs, rapports de sociabilité, mentalités). Winnicott écrit (1975, p. 137) : « j’ai employé le terme d’expérience culturelle en y voyant une extension de l’idée de phénomènes transitionnels et de jeu, mais sans être assuré de pouvoir définir le mot « culture ». En fait je mets l’accent sur l’expérience. En utilisant le mot de culture, je pense à la tradition dont on hérite. Je pense à quelque chose qui est le lot commun de l’humanité auquel des individus et des groupes peuvent contribuer et d’où chacun de nous pourra tirer quelque chose, si nous avons un lieu où mettre ce que nous trouvons » (Je souligne).

Ce lieu où mettre ce que nous trouvons est un lieu « trouvé-créé », inventé : il n’est pas une possession du sujet et il fait partie de lui, qui l’aménage en le trouvant-créant et pour y mettre ce qu’il y trouve et crée. Winnicott précise (ibid., p. 139) que la place où se situe l’expérience culturelle qui apporte à l’espèce humaine la continuité transcendant l’expérience personnelle, est l’espace potentiel entre l’individu et son environnement.

L’expérience de la rupture manifeste que l’héritage culturel n’est plus en mesure d’assurer la continuité de l’existence. C’est ce qui se passe pour l’adolescent, pour l’immigré, pour le paysan urbanisé, pour qui demande une formation personnelle. L’usage de l’espace potentiel est barré à l’établissement d’un espace d’entre-deux, entre le moi et le non-moi, entre le dedans (par exemple, le groupe d’appartenance) et le dehors (le groupe de réception), entre le passé et l’avenir.

En outre, ce qui est déposé dans le cadre, c’est-à-dire les parties indifférenciées et non déliées des relations primitives symbiotiques (J. Bleger), fait brusquement retour et provoque une angoisse catastrophique d’attaque et d’anéantissement.

On peut faire l’hypothèse que le sentiment subjectif de la rupture dans la continuité de l’environnement et du soi s’enracine sur le sentiment éprouvé lors des premières expériences de rupture qu’a dû vivre l’enfant. Winnicott a montré que les conséquences de la privation sont une fonction du temps subjectif pendant lequel est vécue la rupture ; celle-ci s’apaise soit par le retour de l’objet, soit par le rétablissement des régulations internes grâce au choix d’un objet équivalent ; les conséquences sont aussi une fonction de l’attitudé activement réparatrice de la mère (de l’environnement). Si, chez le petit enfant, se prolonge au-delà d’un certain temps le sentiment subjectif de la coupure dans la continuité de l’existence (l’absence), la capacité d’utiliser les symboles d’union cesse et le traumatisme ressenti suscite un retour (et un recours à) des modes de défense primitifs. La régression topique, génétique et formelle assure les conditions d’une adaptation pour accommodation aux données nouvelles de l’espace interne et de l’environnement. Toujours à propos de l’enfant, Winnicott fait la remarque suivante : « on sait que 1’ « enfant privé »12 (the « deprivated child ») est agité et incapable de jouer ; il montre un appauvrissement de la capacité de faire des expériences dans le champ culturel. Cette observation conclut à l’étude de l’effet de la privation au moment de la perte de ce qui était accepté comme fiable… Dans le cas de perte de l’objet ou dans le cas où l’enfant ne peut plus faire confiance à l’environnement, cela signifie pour lui une perte dans l’aire de jeu et une perte de symboles riches de sens. Dans des circonstances favorables, l’espace potentiel se trouve rempli par les produits de la propre imagination créatrice du bébé. Dans des circonstances défavorables, cette utilisation créatrice des objets fait défaut ou est relativement mal assurée ». (ibid. p. 141).

On peut constater que dans la plupart des situations de rupture, la faillite dans la sécurité de l’environnement provoque d’abord une diminution de la capacité créatrice. Cette désassurance doit, à mon avis, être mise en rapport avec un autre type de phénomène que l’analyse winnicottienne rend possible, sans que nous la trouvions formulée chez cet auteur : l’héritage culturel, disais-je plus haut, peut-être envisagé comme le code individuo-social encodeur et décodeur des représentations et des affects plus ou moins souplement organisés et mobiles dans une aire culturelle et pour un sujet singulier. L’héritage culturel ne trouve sa valeur et son utilité psychosociale qu’à fournir une articulation réciproque des formations inconscientes et des formations sociales : le mythe est l’une de ces articulations privilégiées, tout comme dans son ordre propre, le rite. Un tel code repose sur une relative congruence entre le Moi des sociétaires et les qualités de l’environnement matériel et humain. Cette supposée congruence, laissant un espace de libre mouvement à chacun, s’obtient par la construction commune, mutuellement concédée et personnellement appropriée de l’espace potentiel.

La situation des migrants, des déculturés ou des chômeurs, est, à cet égard, douloureusement exemplaire. Nous pouvons y reconnaître chacun et y faire reconnaître notre « mal-vie ».

En dépit de la floraison d’ouvrages sur la migration et les migrants, nous ne disposerons guère de documents directs où ils s’expriment13. Significatif est le fait que l’on parle pour eux et, la plupart du temps, dans un sens où ce qu’évoque en nous leur transitionalité est redressé dans la filière idéologique de nos groupes d’appartenance. Par position, le marginal appelle l’encadrement, y compris celle de sa pensée et d’autant plus qu’elle se porte à s’identifier au discours de celui qui s’adresse à lui pour le « comprendre » : c’est là une façon, peut-être la seule jusqu’alors possible, d’exister pour autrui.

C’est pourquoi le Journal de Mohamed transcrit par Catani (1973) est important, mais significatif aussi par la déception même qu’il suscite chez le lecteur devant la pauvreté et le conformisme du discours de Mohamed. Emigré volontaire d’Algérie en France, Mohamed existe, dans ce qu’il dit, essentiellement par son identification au désir de l’autre : celui du patron, du français, du médecin. Devenu lui-même étranger dans son propre pays (il ignore tout de la guerre, du F.L.N. avec qui sa femme milite, de sa propre histoire – il demande à Catani de la lui raconter « du commencement à la fin » —), il est prompt à déceler chez les autres leur caractère d’étrangers, qu’il méprise et dont il tente de se distinguer (p. 38, à propos d’un Italien : « il parlait l’arabe pire que moi »). Il n’a de cesse de disparaître dans le cadre : « par exemple je fais la queue, dit-il, exactement pour prendre le métro, pareil comme les autres, et je ne me dispute pas » (p. 26) ou chez le médecin, à Alger (p. 27) : « Moi je suis habitué à l’étranger. Je ne pousse pas comme ça, ça c’est des esclaves « les autres Algériens » ; et alors, parlant de lui : « le médecin, il avait vu la personne bien, la personne qui sait parler, qui ne pousse pas » ; et le médecin, rapporte Mohamed, le prend à part des autres et ne le fais pas payer.

Être distingué comme un autre (un Monsieur) en Algérie c’est, pour Mohamed, jouer du personnage qu’il s’est construit pour être admis en France et effacer son étrangeté et pour affirmer au contraire dans son groupe d’extraction son statut d’étranger, c’est-à-dire sa supériorité parmi les siens. Il pense ainsi échapper à la représaille rétorsive qu’il craint de subir (cf. la tracasserie douanière qui le persécute personnellement lorsqu’il se rend en Algérie) de la part des siens qu’il critique, dénigre et charge (p. 23, 25, 50 et 59).

Le colmatage du temps par le travail intensif qui le prend et auquel il se donne, ne correspond pas seulement à la nécessité de financer la maison qu’il s’est construite en Algérie : il s’agit de ne laisser aucun temps pour le temps transitionnel, celui durant lequel il jouerait avec les objets, avec les autres ou avec le code car, pour l’heure, ce sont ses objets, les centres et le code qui se jouent de lui. Et, c’est seulement par là qu’il peut exister et être reconnu : dans l’allégeance au code de l’autre. La migration de Mohamed est un voyage vers cette allégeance vitale qui ne tolère aucun rapport ludique avec les objets. Ainsi, la plupart des ouvriers français dans leurs attitudes vis-à-vis du savoir, de l’école et de la culture : « on ne joue pas avec de telles valeurs, il faut être sérieux, ne pas perdre son temps » répétaient-ils lors des entretiens que j’eus avec eux il y a vingt ans. Comme ceux des ouvriers (la majorité) qui recherchent une incorporation conformiste et valorisable de la culture de la classe supérieure, Mohamed s’assigne à être, pour exister, conforme à l’objet supposé de l’autre, et la place qu’il occupe dans les groupes, dans les équipes et dans la société est celle à laquelle il est assigné par les autres ; il importe que les places coïncident dans cette double assignation, pour exister, pour subsister. Et quant Mohamed demande à Catani de lui raconter « du commencement à la fin » l’histoire des rapports de l’Algérie et de la France, il est déjà hospitalisé : il s’est trouvé un espace où exister, et c’est là, mais aussi et peut être parce que « l’environnement-Catani » est pour lui enfin un environnement fiable et « suffisamment bon », qui n’empiète pas et qui lui restitue sa parole, c’est là que Mohamed peut inventer un espace potentiel : l’hôpital, la longue-maladie, Catani lui-même constituent à ce moment là, l’espace et le temps rendus à la créativité de Mohamed : à sa parole dans l’espace potentiel.

Pour Mohamed, comme pour tous les transitionnels, le groupe (l’équipe, l’amicale) avant de constituer un médiateur entre la subjectivité et le code, un néo-environnement, est une protection contre l’angoisse fondamentale d’être sans assignation : s’assigner et être assigné à une place dans un groupe, c’est être pour soi et pour d’autres existant (sujet) dans le champ du désir. Et si, le plus souvent, c’est prendre place dans un ensemble de semblables, c’est parce qu’à cette condition peut fonctionner le champ de l’illusion, qui est celui de la coïncidence, qui est aussi celui de l’entre-deux.

Mais avant que cet espace se constitue, dans son exil, le migrant – tout être en crise – n’existe nulle part : il est utopique (il est le support d’utopies) entre rupture et suture. Mohamed perd, avec le support d’un code qui désormais ne métabolise plus aucune signification et sans le partage d’un code qui originerait ce qu’est en train de devenir son expérience, toute possibilité d’articuler et de communiquer sa subjectivité avec une culture et une sociabilité. Ce moment de désorganisation est crucial : il constitue une intense expérience de dépossession, de dépouillement et de perte. Cette expérience est mobilisatrice des énergies et des mécanismes du travail du deuil.

Le travail dont il s’agit, rappelons-le, concerne la perte, tout à la fois de l’objet interne et de l’objet externe. Perdre l’objet, ce n’est pas seulement le quitter, c’est aussi et surtout être abandonné de lui et dès lors éprouver la terreur que rien ne le remplace. C’est aussi être livré à l’agressivité vis-à-vis de l’objet disparu-détruit. Freud a montré comment la mort d’un proche procure satisfaction au désir inconscient qui, s’il avait été assez puissant, aurait provoqué cette mort (Totem et Tabou, p. 74-75). Freud insiste sur l’ambivalence des sentiments à l’égard du disparu : douleur consciente et satisfaction inconsciente résultant de l’hostilité latente à son égard ; il explique ainsi par la projection (… « le survivant se défend d’avoir jamais éprouvé un sentiment hostile à l’égard du cher disparu : c’est pense-t-il, l’âme de ce disparu qui nourrit ce sentiment qu’elle cherchera à assouvir pendant toute la durée du deuil »…, p. 76), la provenance identique de la crainte des revenants et des démons et le culte des ancêtres chez les primitifs.

Ces données cliniques sont en mesure de rendre compte et de l’hostilité vis-à-vis de ceux qui partent ou se séparent d’un groupe d’extraction, et de l’ambivalence de ceux-là mêmes qui s’en vont vis-à-vis de leur groupe et de leurs objets intériorisés. Un travail de deuil réciproque s’effectue chez celui qui part et chez celui qui est abandonné ; pour l’un et pour l’autre, la perte de l’objet extérieur se double de la perte de l’objet intériorisé.

Le travail de deuil implique, comme l’a établi Mélanie Klein, la mise en œuvre des processus de la position dépressive. De l’élaboration de cette position, comme de l’utilisation des fantasmes et des défenses qui y sont liés, dépend le succès de ce travail14.

Léon Grinberg (1964) a souligné cet aspect fondamental du lien entre la perte de l’objet et la perte de parties du self : « à partir du moment où, dans toute relation avec un objet existe aussi une relation avec les parties du self déposées en lui, chaque perte objectale s’accompagne en même temps de la perte des parties du self qui ont été placées dans l’objet par identification projective. La conséquence en est que le self s’affaiblit, s’appauvrit et qu’une autre partie de ce même self se sent fautive de cet appauvrissement ». Grinberg conclut alors qu’il existe toujours un deuil du self sous-jacent à tout deuil d’objet. Grinberg décrit ensuite l’existence de deux fautes de qualités différentes : l’une, appelée « faute persécutoire », survient à une étape très précoce, s’accroît avec les angoisses de la phase paranoïde-schizoïde ; elle est caractéristique des névroses graves, des personnalités bordeline, des tableaux psychotiques et des deuils pathologiques ; prédominent les tendances à la compulsion de répétition, à l’acting-out, aux attitudes masochistes. Grinberg situe au contraire la « faute dépressive » dans la période du développement correspondant à la position dépressive décrite par M. Klein ; elle requiert un Moi plus mûr et plus intégré ; dans la faute dépressive prédominent la peine, la préoccupation pour l’objet et pour le self, la nostalgie et la responsabilité ; elle se manifeste dans le deuil normal avec les attitudes de sublimation et de réparation : « le Moi, écrit M. Klein, se sent contraint (par son identification avec le bon objet) à faire réparation pour toutes les attaques sadiques qu’il a dirigées contre cet objet » (1934, p. 315). L’objet mort une fois réparé, les parties de soi rétablies dans leur intégrité, le Moi peut alors espérer surmonter l’épreuve qu’est le deuil.

Ces deux modalités de l’élaboration de la perte de l’objet et de parties du self dans l’expérience de la rupture en déterminent deux tonalités ; elles définissent deux moments dans le processus d’aménagement d’un néo-espace transitionnel.

En effet, la perte du code (il est tout à la fois perdu, détruit, refusé) suscite, selon les sujets, ou bien avec le reflux narcissique sur soi, une érotisation intense des propres productions internes par lesquelles s’affirment la pure subjectivité, le signifiant fou (R. Gori, 1978) en rupture du code ; ou bien la tentative d’incorporer maniaquement l’objet et de l’instaurer de force à l’intérieur, à la place de la subjectivité : par là s’affirme l’allégeance au code externe15, la constitution ou l’accentuation du faux-soi : Ces deux mouvements, qui représentent les polarités extrêmes entre lesquelles le sujet oscille, et sur lesquelles peut se fixer la transitionalité, ne sont pas dissociables des réactions de l’environnement. Le recours à un groupe vient alors à propos pour orienter la trajectoire de ces deux tendances : en se construisant comme médiateur des rapports entre la subjectivité et le code.

Il convient d’accorder une importance particulière à la perte ou au changement de code. Dans la mesure où il régit les significations et les relations interpersonnelles et sociales, il porte essentiellement sur l’usage de la haine et de l’amour dirigé vers les personnes, le self et les objets. Toute culture encode par des rites et des procédures à finalité normative les significations et les relations liées à l’amour et à 'a haine. L’éducation, le dressage et l’acculturation régissent l’usage, le but et l’objet « normal » des pulsions tels que chacun puisse vivre selon la norme ses relations avec autrui et avec soi-même16.

Dans cette-perspective, la faillite dans la sécurité de l’environnement est aussi une faillite dans l’aptitude du code à organiser les conduites, à régler les élaborations pulsionnelles, c’est-à-dire à assigner un objet et un but à la pulsion.

Etant donné que chaque groupe possède son code des significations et des procédures d’amour et de haine, le passage d’un groupe à l’autre implique nécessairement pour le sujet singulier une désagrégation du code antérieur et en même temps une impossibilité de maîtriser le code du groupe receveur. Ceci est générateur d’angoisse, dans la mesure où la perte du code signifie nécessairement la réactualisation des conflits entre les tendances d’amour et de tendresse, et les tendances destructives et de haine.

Pour un immigré, un exilé, un déculturé, perdre le code c’est s’exposer à la mort, tout comme être exclu du groupe d’appartenance. Il suit que l’énergie déliée, libre et en excès provoque l’angoisse de l’irruption pulsionnelle et l’incertitude quant à son usage. Précisons que c’est essentiellement de l’irruption des forces de déliaison qu’il s’agit et que la destruction subjective du code est vécue comme un effet de la pulsion de mort. C’est à travers cet effet que sont ressenties les attaques du groupe d’origine ou celles du milieu de réception, et que sont élaborées les défenses contre ces attaques. À cet effet supposé se conjuguent quelquefois les attaques réelles émanant des groupes d’origine ou de réception ; elles en acquièrent d’autant plus de force ; elles annihilent toute capacité de ce que Bion appelle le penser, c’est-à-dire a minima la capacité de former les symboles d’union.

À la faillite de la sécurité de l’environnement, du Moi et du code s’ajoute donc l’insécurité de l’environnement « d’accueil », quand bien même celui-ci s’organise pour être activement accueillant, c’est-à-dire pour être un conteneur suffisamment bon. Cette insécurité procède de plusieurs phénomènes : d’abord la réaction de rejet, de suspicion ou d’attaque vis-à-vis de l’étrange, de ce qui est radicalement autre et n’est pas encore identifié comme un autre. Les conjonctures de pénurie et de persécution accentuent ces réactions. En outre, l’imprévisibilité de la conduite de l’autre suscite aussi le rejet et finit par accréditer chez l’autre son propre caractère dangereux. L’une des conséquences notables de ce processus circulaire est l’incapacité pour le sujet en transition d’acquérir le nouveau code quand bien même il s’efforce de l’assimiler : il ne peut introjecter ce qui est projectivement signifié comme dangereux. Un troisième facteur est conjugable avec les deux précédents et rend compte de ce que Winnicott avance lorsqu’il décrit le danger que l’espace potentiel ne s’emplisse de ce qui lui est injecté par quelqu’un d’autre : « quoi qui se trouve dans cet espace venant de quelqu’un d’autre (est) matériel persécutif » (1975, p. 142). Nous avons affaire ici à ce que nous pourrions appeler une réaction persécutive devant une inculturation d’empiétement : ce phénomène, contre lequel le bébé ne peut lutter, déclenche chez l’adolescent ou chez l’adulte en transition un violent rejet qui pourrait rendre compte de maints échecs dans les entreprises de formation, d’alphabétisation, d’aide aux migrants et aux personnes déplacées, bref d’acculturation.

Non seulement la culture, dans l’entre-deux, n’est plus en mesure de fournir les conditions d’une adaptation à la situation, car l’ancienne est désappropriée et la nouvelle non encore acquise, mais en outre une néo-culture (ou un néo-espace potentiel) n’est pas encore en mesure de s’établir. Une telle adaptation confère le sentiment de confiance basé sur la fiabilité : « l’espace potentiel entre le bébé et la mère, entre l’enfant et la famille, entre l’individu et la société ou le monde, dépend de l’expérience qui conduit à la confiance » écrit Winnicott (op. cit., p. 143) c’est-à-dire à l’édification d’un sentiment de sécurité fondé sur l’expérience au moment de la dépendance maximale.

On peut faire partir de là l’hypothèse qu’une situation de dépendance maximale sera à retrouver pour constituer la condition de la confiance et que le sentiment qui assurera une protection contre le retour du trauma ne pourra être que l’omnipotence : nous verrons que la construction d’un groupe de transitionnels remplit cette double fonction majeure dans la transitionalité. Pour l’instant, cette faille dans la confiance « va ligoter la capacité de jouer de l’individu, du fait des limitations de l’espace potentiel » (Winnicott, op. cit., p. 151). Le mouvement qui s’en suivra pourra être le suivant :

1.  La limitation de l’espace potentiel et la faille dans la confiance aboutissent à la perte de la capacité à vivre créativement.

2.  Les possibilités du sujet sont alors ou bien la soumission extrême, l’établissement d’une personnalité comme si (as if) et d’un faux soi17 ; ou bien une réaction persécutrice devant l’enculturation d’empiétement.

3.  Le recours à un groupe offrant un objet à la pulsion d’être quelque chose, assurant les conditions d’un sentiment continu de l’existence, d’une élaboration du vécu persécutif, d’une néo-culture, d’une capacité de faire confiance à un conteneur suffisamment bon.

4.  La retrouvaille de la capacité à vivre créativement.

Crise et appareillage psycho-groupal : ruptures socio-culturelles et « maladie mentale » en Afrique

L’accroissement des états de dépendance vitale prolongée est favorable à la mise en crise et à la complexification des solutions pour réduire les crises. Tel serait le mouvement de l’évolution. Corrélative est la complexification dialectique de l’organisation sociale et de l’organisation psychique. J’ai émis l’hypothèse d’un appareillage précoce de ces deux organisations distinctes et corrélées : le concept d’appareil psychique groupai tente d’en rendre compte ; il constitue de ce fait une base théorique possible à la pratique groupale d’élaboration d’une expérience de crise, par la formation et la thérapie.

En effet, le recours et le retour au groupe font apparaître la prévalence des fonctions étayantes de la groupalité dans l’élaboration de l’expérience de la rupture : fonction de vicariance (prothèse ou hyperorganisme) de conteneur, d’homéostasie, d’élaboration répétitive d’un rapport symbiotique à un objet en position méta. Le rôle du groupe dans le dénouement ou la fixation de crises « individuelles » fait apparaître la fragilité de toute conception « individualiste » d’une crise. Les repérages cliniques que j’ai pu faire m’ont conduit à proposer l’articulation d’une double problématique croisée : celle de la division du sujet et du groupe indivis, celle de l’individualisation et de la groupalisation. J’en préciserai plus loin dans ce texte, les termes. Ce que la clinique révèle également, c’est que l’élaboration de la crise met à contribution les systèmes de représentation résultant d’un travail psychosocial de mentalisation. Le recours à certains systèmes de représentation est à comprendre dans la perspective de la défense de l’intégrité du système global menacé ou de l’attaque de systèmes antagonistes. La mentalité idéologique remplit cette double fonction de défense et d’attaque. J’ai proposé, dans cette perspective, l’analyse de la mentalité utopique comme tentative d’instaurer le paradoxe d’un changement qui s’effectuerait sans changement.

Les analyses proposées par les ethnologues et les psychiatres sociaux au sujet de la transformation des sociétés traditionnelles illustrent d’assez près ces propos et éclairent les relations entre individu et groupe en situation de crise, notamment lorsque crise sociale et crise individuelle sont en phase, et le rôle qu’y jouent les systèmes de représentation.

C’est ainsi que la transformation des sociétés africaines traditionnelles, en créant des bouleversements sociaux et culturels, bat en brèche, les rôles et les statuts institués de façon rigide et précise, modifie l’organisation des groupes primaires et notamment de la famille, sape l’adhésion et la croyance dans les systèmes de représentation traditionnels. Dans les systèmes en équilibre, tels que l’étaient les sociétés traditionnelles, l’autorité, par exemple, n’était pas discutée. Elle était intégrée dans un ensemble où chaque individu tenait sa place, son rôle et son statut des modèles immuables. L’autorité garantissait cette place et l’ordre social qui en dérive, mais aussi la sécurité de chacun. Dans un tel système, la disparition d’une figure porteuse de l’autorité n’avait pas, en général, de conséquences graves, car il était toujours possible de recevoir et d’intégrer les valeurs, du fait de la solidarité communautaire et de la stabilité de la culture.

Lorsque la désagrégation du groupe primaire et le bouleversement des codes socio-culturels surviennent, la relation de l’individu au groupe est menacée, et par là même sa sécurité. L’action déculturante a des conséquences désorganisatrices en ce qui concerne les défenses psychiques socialement organisées des individus. Ainsi, lorsque la pensée magique et la sorcellerie sont supportées par des systèmes socio-culturels intacts, elles constituent des mécanismes d’autorégulation individuels et collectifs qui limitent le développement de la pathologie. La sorcellerie est, en Afrique, une des réponses données par la société au problème de l’existence du mal. La maladie est conçue en effet comme le résultat de relations perturbées avec l’ordre établi avec un ou plusieurs membres du groupe ; elle résulte de difficultés avec la règle qui régit la communauté ; cette règle implique les ancêtres et contient tous les interdits. Une maxime douala du Cameroun dit que « ton sorcier fait partie de ton corps », c’est-à-dire que celui qui te veut du mal est toujours l’un des tiens, il fait partie de ton groupe familial. Notons ici au passage l’équivalence du corps et du groupe (corps groupai). La sorcellerie a un rôle de régulation individuel et social, puisqu’elle permet tout à la fois de localiser l’origine du mal (l’atteinte à la cohésion groupale), de l’exorciser (expulsion, destruction du sorcier) et ainsi de lever l’angoisse suscitée par l’absence de sa localisation, et de procéder à une remise en ordre de la famille et du groupe. Une séance de guérison traditionnelle consiste dans la réintégration de l’individu malade dans le groupe familial que l’on réunit et que l’on réunifie par là même. La maladie apparaît alors comme une issue, « proposée » par le groupe, au conflit entre ses membres. Elle est symptôme et guérison du désordre dans le groupe.

Lorsque les groupes de base se désorganisent ou sont détruits, le recours à ces modes de défense (pensée magique, sorcellerie, projection sur l’extérieur) comporte des conséquences très négatives et se trouve alors directement impliqué dans la genèse des troubles graves de perception de la réalité. L’individu déculturé est privé de l’environnement groupai traditionnel qui lui permettait d’utiliser les mécanismes de projection de l’angoisse et de la culpabilité sur le groupe et le sorcier. Le groupe primaire, la famille, ne peuvent plus assumer ses fonctions organisatrices de la personnalité et véhiculer les valeurs de la tradition. Ainsi, l’autorité, au lieu de garantir la place et l’ordre, et par là même les institutions de la sécurité, devient le seul ciment de l’ultime cohésion familiale et personnelle. Trop coercitive, elle n’a pas d’effet positif : elle ne transmet plus rien, du fait de l’appauvrissement des valeurs traditionnelles ; en outre, se figeant, elle fait obstacle à une éventuelle évolution, elle interdit l’expression et le dépassement des conflits. Elle enferme l’individu dans un nombre limité des rôles, appauvrit sa personnalité et ne développe aucune plasticité adaptative18.

Alors la maladie est l’une des rares solutions possibles. Ainsi la bouffée délirante, si fréquente en Afrique, exprime et reflète la dégradation du lieu menacé, conséquence du changement social. « La bouffée délirante, écrit H. Collomb (1965), est lutte contre la solitude et l’isolement. Elle est recherche du contact : quête de l’autre par une nouvelle façade, tentative pour le rejoindre en s’identifiant à lui par la médiation des systèmes de représentation » (p. 233). Ainsi, la maladie délirante, état psychotique transitoire, est une issue trouvée par le sujet lorsque l’assistance groupale est détruite ou insuffisante. Elle permet souvent, grâce à l’hospitalisation, c’est-à-dire à l’assistance d’un néo-cadre et d’un groupe transitionnel, un réajustement de la personnalité aux nouvelles conditions d’existence.

J’ai proposé cette analyse pour faire apparaître comment la maladie « individuelle » n’est pas seulement écran (entre soi et le monde hostile) écrin (refuge dans un lieu de soin et de réparation), ou écrou (clôture, enfermement). Elle est, pour cela même et dans le cas exemplaire présenté ici, indissolublement l’expression d’une crise sociale.et la capacité d’élaborer une solution à cette crise, pour autant qu’une structure sociale d’accueil est en mesure de se prêter à l’élaboration de l’expérience de la rupture.

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Ces questions, suscitées par l’expérience de la rupture, là où elle met en cause l’appareillage psychogroupal du sujet dans son rapport au groupe, relèvent de l’analyse transitionnelle : elles surgissent dans de nombreuses situations : maladie, séparation, deuil, changements du cadre géographique, social, culturel, professionnel. Certains moments de la vie sont de ce point de vue, décisifs : l’adolescence notamment. Une autre compréhension du sujet, qui se construit et s’identifie à la marge psychosociale, est ici possible. Je m’en explique dans la troisième partie de cette étude.

Avant d’y venir, je voudrais mettre en évidence l’importance de certaines organisations de mentalités dont la structure, l’origine et la fonction psychosociales ont un rapport étroit avec l’élaboration de l’expérience de la rupture.

La rupture et les mentalités de la suture : idéologie, utopie

Nous pourrions partir de différentes bases : j’en ai utilisé quelques unes dans des recherches sur les groupes de formation et le processus idéologique (1971 ; 1980) ou sur les horizons catastrophiques et les constructions d’utopies (1977-1978). Pour demeurer ici homogène avec les situations présentées plus haut comme exemplaires, paradigmatiques, je reprendrai ce qui concerne le lien de désapareillage (ou de désétayage) psycho-groupal chez les migrants, les transculturés, les sujets en transition. La situation des migrants est assez claire de ce point de vue : lorsqu’ils se déplacent vers un groupe d’attraction, de réception ou d’affiliation, les transitionnels ne disposent plus, avons nous dit, de l’usage d’aucun code. Or il se passe ceci que les groupes receveurs réagissent de manière défensive face à toute motion susceptible de mettre en péril l’équilibre de leur propre code. On assistera alors à des mécanismes de captation, ou d’enkystement, de rejet, ou encore de transformation du transitionnel pour qu’il devienne recevable (dressage, enculturation). D’un autre côté les membres du groupe de départ (d’extraction) ont tendance à vivre l’exode de l’un d’entre eux comme une perte de substance ou d’énergie, et souvent comme une attaque du partant contre son groupe d’origine. Que se passe-t-il alors que les attaches, les liens, les investissements dans les objets, ce qui représente finalement tous les garants externes de l’équilibre psychique dans une culture donnée, ont été ébranlés ou mis en question, de telle sorte que l’individu est maintenant livré à ses propres motions pulsionnelles, sans pouvoir utiliser le code de son groupe perdu (d’où les investissements affectifs de deuil), ni être en mesure de les investir correctement dans le groupe de réception ? Cette perte de repères dans l’organisation de l’univers se manifeste aussi bien au niveau des structures de l’espace et du temps qu’au niveau des organisateurs sémantiques et syntaxiques et à celui des valeurs. Il s’ensuit, à ce moment là, une alternance entre deux sortes d’angoisses : les unes sont liées au sentiment d’être persécuté du côté du groupe d’extraction comme du côté du groupe de réception, les autres, de caractère dépressif, sont liées au sentiment que tout ce qui pouvait être bon a été fantasmatique-ment détruit ; le fantasme d’être attaqué de tous côtés, d’être morcelé, volé, surveillé, épié, sous-tend le fantasme de la perte des bons objets et d’être ainsi sans recours. Le passage de la phase persécutrice, où toute l’énergie psychique est mobilisée par les défenses de la position paranoïde-schizoïde, à la phase dépressive marque une évolution décisive. La capacité d’inventer un projet commun dans un groupe intermédiaire entre les groupes d’extraction et les groupes de réception est une acquisition fondamentale, et un tel projet est un phénomène transitionnel : il se situe dans l’espace où existe la confiance.

De ces modes d’aménagement de la transitionalité par des organisations groupales communes au sujet et à son environnement social se déduisent les concepts de position idéologique et de position mythopoétique.

Position est à entendre ici au sens kleinien de configuration stable de mécanismes de défense et de constructions, de relations d’objet, de structures identificatoires organisées par la prévalence d’un type d’angoisse psychotique.

J’ai montré (1980) que la position idéologique s’établit comme défense contre l’ouvert par où menace la persécution du dehors et l’ambivalence du dedans, c’est-à-dire la destruction du bon objet. D’une certaine manière est-elle une défense contre la mentalisation, contre le degré zéro du penser : contre l’éprouvé. Elle est une position de fermeture sur l’objet idéalisé, dans l’allégeance duquel sont tenues toutes les manifestations psychiques et l’éprouver, du représenter, de l’agir et du relier. Triple allégeance à l’idéal (idéalogie) à l’idole (ido-logie) à l’idée d’omnipotence (idéologie) rectrice de la réalité psychique toutefois déniée comme telle au profit de l’objectivation dans le réel : toute idéologie est objectivation et se donne pour objectivité. Elle ne tolère par l’écart différentiel entre le désir et l’objet, entre le dedans et le dehors, entre le Soi et l’environnement. Elle s’organise comme reflet et répétition du même au même, assurant dans la clôture du discours la clôture des échanges intersubjectifs et la clôture des formes sociales dans lesquelles ces échanges pourraient avoir lieu, s’ils ne mettaient en péril le Moi en sa division suturée. L’idéologie (la position idéologique) est une fonction d’assignation univoque. C’est aussi l’espace identique au fétiche imposant la mise en place de l’objet du sujet : le temps de l’idéologie empiète sur l’avènement de l’histoire19.

La position mythopoétique admet l’ouvert, la transformation et les remaniements dans les assignations. Elle accepte la polysémie, réduite dans la position idéologique : ainsi le mythe encode-t-il différents ordres de réalité ; il engendre l’interprétation comme perte, retrouvaille et création du sens. Le Mythos est la parole qui surgit comme création parce qu’elle est dans la tradition du déjà-dit, qui n’est pas répétition mais référence : une continuité qui ne s’impose pas comme limite à la Poésis. L’objet existe comme tel, qui à la fois résiste à la destruction et insiste à se faire reconnaître. Ce qui suppose un aménagement de l’angoisse dépressive vers la réparation et la création.

Ces deux positions sont coextensives à la groupalité ; certains groupes s’établissent sur l’une ou l’autre de ces positions ; d’autres, la plupart, se constituent dans l’alternance entre ces positions ; ainsi l’activité de mentalisation et l’organisation sociale dans un groupe oscille entre une position idéologique chaque fois que « le trône et l’autel sont en danger », et une position mythopoétique où s’élabore la créativité de ses membres. Mais il existe aussi une corrélation entre les positions des sujets et celle sur laquelle s’établit le groupe : le passage vers la position mythopoétique dans un groupe peut susciter un repli personnel vers la position idéologique chez certains de ses membres.

Ces tensions, ces oscillations entre le clos et l’ouvert, s’accentuent et mobilisent d’internes déplacements d’énergie lorsque survient une expérience de rupture.

Alors le Moi, comme le groupe, s’organise à partir de ses frontières pour en contenir les contenus et pour s’assurer qu’il n’y aura pas de retour à la situation d’agression et de persécution. C’est ce que paradoxalise l’utopie systématique : la persécution dénoncée dans l’ancien système règle le contrôle social absolu dans le « nouveau ».

La position idéologique peut remplir cependant une double fonction : une fonction identificatoire et de reconstruction d’une identité commune et fonction cognitive de représentation cohérente de la raison des choses20. Lorsque ces deux fonctions ont pu être remplies, que quelque chose de productif et de bon a pu être expérimenté, la position idéologique s’assouplit. Il est alors possible d’élaborer et proposer des schèmes de conduite ou de représentation beaucoup plus souples, beaucoup plus adaptés à l’événement, et beaucoup plus en rapport avec une transformation de l’événement lui-même. Poétique : c’est-à-dire générateur de sens imprévu. Mythique, parce que les mentalisations s’appuient sur les grands systèmes de référence du discours originaire, parce que les choses ont déjà été dites et se retrouvent en communication avec l’avant et avec l’après. Ce qui se produit alors est une création originale, entre sujet et projet :

« Cette brèche entre le passé et le futur qui est peut-être l’habitat propre de toute réflexion ». Hannah Arendt. La crise de la culture, p. 229.

II. Crise, paradoxe et formation

Animal critique du fait de sa prématuration, l’homme de tous les vivants est celui qui éduque, forme et reforme et, par un saut souvent périlleux, crée. La formation humaine, liée à la spécificité du mode humain d’existence au monde est une technique d’élaboration de la rupture inaugurale et un mécanisme d’extinction de la crise première suscitée par le dérèglement de la naissance. Toute formation ré-élabore les conditions d’une venue au monde. Elle en suscite la nostalgie et la terreur originaire. Elle renvoit à la défaillance fondamentale de l’environnement placentaire et à la parfaite suppléance active, créatrice et formative, de l’environnement maternel : Umwelt instauré par la coupure existentielle. Elle se développe à travers l’élaboration de l’expérience intense d’une perte, d’une rupture et d’un risque majeur : celui de la dé-formation.

La formation humaine est une dimension de la transitionalité. Elle éteint la crise par une élaboration de la crise dans une situation contrôlée : passage d’une forme à une autre, qui mobilise l’idéal d’une perfection de Soi, sans mélange, sans faille, sans division. Passage qui comporte aussi ce risque terrifiant : être déformé, détruit. Cette représentation d’une destruction risquée de Soi suscite le paradoxe majeur de la formation, que refuse le mythe de Phénix : on se forme en se déformant. Avatar d’une scène primitive où « l’on (dé)forme un enfant ».

L’exposé clinique et l’analyse d’une observation vont permettre de préciser quelques unes de ces remarques préliminaires. Je présenterai le cas d’un groupe de formation personnelle aux relations intersubjectives et groupales. Un groupe de formation comporte un dispositif, régi par des règles de fonctionnement précises et par les conditions d’un travail psychanalytique ; un tel dispositif constitue le cadre d’émergence et d’élaboration des composantes d’une crise personnelle. Le groupe accomplit aussi une fonction de conteneur.

Il est par ailleurs le résultat d’une construction commune des individus qui le composent : ceux-ci fonctionnent selon des structures psychologiques partiellement identiques à celles du groupe bien que celui-ci soit d’un niveau d’organisation et de fonctionnement différent de celui de ses constituants. Ces propriétés font de la formation par le groupe une situation apte au développement et à la résolution de tensions paradoxales.

1. Le cas du transsibérien

La session de formation, d’une durée de quatre jours, comporte une alternance de séances de psychodrame et de séances de groupe de diagnostic. Elle réunit une douzaine de participants, psychologues et psychiatres pour la majorité, en présence de deux moniteurs. Les deux moniteurs sont des hommes. L’un d’entre eux remplace une monitrice qui, empêchée, s’était décommandée au dernier moment. Je verbalise ce remplacement dès le début de la première séance, en présentant la session. Celle-ci débute par un psychodrame dont j’énonce les règles de fonctionnement et dont j’assure le monitorat ; le premier thème proposé par les participants, (après un temps de silence), est celui d’un voyage dans le transsibérien, vers une destination encore inconnue. Les voyageurs seraient installés dans un compartiment de luxe et devraient s’attendre à un événement violent, par exemple un meurtre, une attaque ou un viol. Après avoir retenu ce thème pour le jeu, les participants éprouvent une grande difficulté à localiser dans la salle l’espace qui avait été pourtant préalablement réservé pour le psychodrame. L’ayant enfin trouvé, ils jouent une scène de discussion entre des voyageurs qui font superficiellement connaissance et déclarent être contents d’être ensemble ; les uns vont à Vladivostock (où il fait si froid), les autres à Pékin (où l’on fait la révolution culturelle), et plusieurs désirent y apprendre des langues étrangères. Ils voyagent sans bagages et ils sont partis faire ce voyage de quatre semaines disponibles, car « chacun ici est en rupture de quelque chose, mais il ne sait pas de quoi, ni ce qu’il va trouver ». Après le jeu, les participants se déclarent déçus de ce qu’il ne se soit rien passé : « l’agressivité a été soigneusement laissée dans les bagages », dit-on.

À la séance suivante, mon collègue moniteur, prénommé Roland, et qui est plus particulièrement centré sur le fonctionnement en groupe de diagnostic, en énonce les règles. Parlant de ce moniteur, un participant le nomme en amalgamant le prénom de mon collègue avec mon propre patronyme ; un autre participant a alors la fantaisie de la mort de Roland à Ronceveaux, appelant Charlemagne à son secours. Puis les participants établissent un tour de table (« un tour de France », dira-t-on) pour que chacun se présente par son origine géographique. Il semble aller de soi pour chacun que tous les participants (qui en principe ne se connaissent pas) sont « psy-quelque chose » ; ce qui dément (et dénie) immédiatement une participante qui, bien qu’étant effectivement une « psy », se fait passer pour une serveuse de restaurant universitaire. Quelques uns parmi les membres du groupe sont étonnés mais crédules, les autres, en majorité refusent de croire à ce qui leur apparaît plutôt comme une incongruité que comme une mystification.

Lors de la séance de psychodrame qui suit, le thème proposé et joué est celui d’un repas de famille où il n’y a rien à manger ; à la demande des participants je joue le rôle de la mère qui ne nourrit pas : le jeu met en scène le vide, la détresse, l’appel au secours vers cette mère qui ne nourrit pas ; elle propose que ceux qui le peuvent travaillent pour gagner l’argent et acheter de la nourriture pour chacun. Cette proposition est assez mal accueillie : « c’est aux parents de nourrir leurs enfants même s’ils sont grands ». Tout le temps de l’élaboration après le jeu est occupé par des auto-interprétations psychanalytiques abstraites et théoriques.

La journée se termine par une séance de groupe de diagnostic assez morne, où prévaut le sentiment du vide et de l’ennui. L’évocation d’une participante absente depuis la seconde séance est accompagnée de la fantaisie selon laquelle elle est peut-être morte, puis cette perspective est vivement rejetée. L’attaque se porte alors sur moi qui réduirait l’autre moniteur (Roland) à néant, et qui serait (comme eux) à la fois tout-puissant et impuissant, tout comme l’est Charlemagne à sauver Roland. À l’appui de cette attaque, une vive critique, intellectuelle, de ma technique « d’animation » : je n’anime pas assez et pas assez bien. À cette phase succèdent des sentiments dépressifs chez les uns et persécutifs chez les autres. Certains participants expriment leur crainte, d’autres leur souhait, de « faire partie d’une publication du CEFFRAP » (l’association organisatrice de la session). Ainsi se termine la première journée, la suite de la session répétant, reprenant et élaborant ces éléments initiaux.

Arrêtons-nous donc sur les quatre séances de cette première journée. L’analyse que j’en propose est fondée sur la cohérence interne des associations verbales et des actes des participants, et sur les effets des interprétations que mon collègue et moi avons proposées au cours des séances ultérieures. Tout d’abord, il me semble que la mise en scène du trans-sibérien figure la situation de crise des participants, la situation d’entre-deux qui caractérise le processus de formation. Ils sont effet « en rupture de quelque chose », rupture qui motive leur demande de formation et que, dans la séance elle-même, ils revivent dans la difficulté de trouver un thème, puis un espace de jeu. En effet, trouver ce thème et cet espace implique effectivement une rupture par rapport à la ré-union initiale du groupe, réunion qui figure elle-même une modalité de solution à la rupture (séparation et perte) inhérente à la démarche de quête d’une formation. Se former, c’est bien être en rupture de quelque chose, et c’est dès lors viser une réunion du Soi divisé et séparé dans un Soi unifié ou ré-unifié, comme l’enfant avec son origine maternelle. Être agressif, c’est réactualiser tout ce que cette perte d’unité comporte de sentiments douloureux et haineux vis-à-vis de l’autre, une fois qu’il surgit, séparé de soi.

En d’autres sessions, le jeu d’une première séance de psychodrame met souvent en scène des thèmes analogues ou opposés, mais toujours alors centrés sur la recherche d’un espace, d’un lieu souvent mobile : un train, un bateau, une automobile symbolisent non seulement la trans-formation qui est le but espéré et redouté du voyage ou de l’errance, mais autant le conteneur qui assure la transition la permanence d’un environnement (Umwelt) familier et fiable (, heimlich) ; plus tard viendra l’inquiétante étrangeté, quoiqu’elle soit d’emblée signifiée dans ce psychodrame qui fut joué dès la première séance d’une session de formation : dans un bateau d’une qualité exceptionnelle, des passagers de marque sont embarqués pour une croisière fabuleuse. Tout est à portée de leur main, et surtout la nourriture ; surgit le soupçon : il y aurait un voleur ou un passager clandestin dans le bateau, un intrus qui serait peut être un hôte de marque « oublié ». L’analyse fera apparaître différentes significations transférentielles à cet intrus de marque, qui vient rompre le cercle parfait d’un soi grandiose et attester de la faille « oubliée » qui en suscite la mise en scène. Sur cet intrus, double insupportable, se porteront les pulsions agressives et destructives.

Revenons à notre trans-sibérien : au début de la seconde séance, Roland (mon co-moniteur) marque une nouvelle rupture en énonçant les règles d’un nouveau mode de fonctionnement. Sa mort est alors évoquée21 dans le même moment que l’autre moniteur est maintenu vivant et qu’il figure dans le transfert le recours à une imago salvatrice. Le tour de table – « tour de France » –, en même temps qu’il actualise une norme commune du groupe (en opposition avec la règle de libre association énoncée par le moniteur), trace le cercle de la réunion du groupe et de l’unité interne, par delà les divisions et les différences. Tous d’ailleurs se croient « psy » : le démenti manœuvré par la « serveuse » met en scène et le déni de la croyance commune et la crainte qu’une brèche n’apparaisse dans l’unité de l’environnement. Cette crainte de la brèche apparaît dans le fantasme que René a mis à mort Roland, son double, ou la monitrice absente. Le démenti de la serveuse est ressenti comme une attaque contre l’objet commun bon, et comme une déprivation de l’illusion groupale naissante.22

Cette nouvelle rupture, répétée, réactive les composantes de la situation de crise engendrée par la défaillance du soi et de l’environnement. L’aménagement de la rupture requiert la mise en place de la confiance, le retour au connu, au rassurant, la nidation dans un conteneur. Le tour de table accomplit cette fonction que revêt le groupe d’être, en tant qu’environnement maternel, un possible espace d’illusion. La mystification est significative de la non-tolérance au paradoxe qui ici assure et le fonctionnement de l’illusion et 1’ « invention » de l’objet transitionnel. La participante non seulement attaque l’illusion, mais elle produit (ou tente de produire) l’illusion négative en défense contre le danger que l’illusion ne fonctionne pas : il s’agit d’une défense paradoxale contre la persécution. Ainsi se prépare la troisième séance.

Cette troisième séance est l’occasion de signifier le lieu du premier espace transitionnel et son absence dramatique : la bouche, cavité ici vide (ou vidée) où rien ne s’échange, rien se s’illusionne, et la mère, qui ne nourrit pas et ne reçoit aucune gratification, tout comme Charlemagne ne sauve pas. Si les participants s’auto-nourris-sent, c’est en s’appropriant sur un mode agressif et mégalomaniaque le « savoir », le langage et le « pouvoir » supposé des moniteurs. Ils emplissent leur vide interne en y injectant un « savoir-préalable » (R. Gori, 1976), en tentant de s’identifier à l’objet extérieur tout-puissant. Leur position idéologique idéalise le savoir (psychanalytique) projection de leur narcissisme, armature du faux-soi, arme de guerre forgée par leur violence. Et la fin de la séance est caractéristique de ce mouvement de repli que D.W. Winnicott a décrit comme l’attente angoissée de la persécution.

L’évocation de l’absente à la quatrième séance permet aux participants d’exprimer leur agressivité et leur crainte d’être rejetés du champ du désir de l’autre (notamment des moniteurs : rappelons encore que Roland remplace une monitrice qui a du s’absenter)-, eux-mêmes se fantasment sans recours et sans secours, tout comme l’absente est fantasmatiquement détruite et rejetée. Les craintes paranoïdes subsistent encore, mais pointe ici leur détresse dépressive d’avoir détruit fantasmatiquement le contenant et le contenu maternel (le groupe, les moniteurs, la participante). C’est pourquoi, dans un registre oral, et non génital ou œdipien, ils sont alternativement tout-puissants et impuissants, et identifiés au groupe, aux moniteurs et à la participante. L’attaque dirigée contre moi est destinée à s’assurer que je survivrai. Ma présence et mon travail avec Roland, sera de contenir et d’élaborer cette attaque, et de demeurer psychiquement vivant.

Ces quatre premières séances constituent une mise en scène des fantasmes de rupture et d’union ; elles sont surtout, de notre point de vue actuel, une tentative pour effectuer une double exploration : la première est celle du conteneur et du cadre psychanalytique (il s’agit de « tester » les propriétés stables et fiables, vivantes et vivifiantes de l’environnement que constituent le dispositif et la personne des moniteurs) ; la seconde est alors celle de l’espace transitionnel, lieu où s’élabore l’expérience d’être « en rupture de quelque chose ».

La première exploration est capitale : la crise est vécue comme l’éclatement du conteneur, la menace d’un désétayage. Dans cet ouvrage, R. Kaspi décrit l’histoire du désétayage multiple de Madame O. : de la perte des étais corporels, maternels, groupaux et socioculturels. Ses ruptures réitérées sont autant de tentatives pour faire éclater ce corps qui ne contient pas, faute d’être étayé et contenu. Ce qu’elle met à l’épreuve, comme les passagers du trans-sibérien, c’est la solidité, la fermeté et la capacité à contenir du cadre et du thérapeute. Elle doit pouvoir compter sur ces vicariances actives dans le processus où elle est inéluctablement engagée : elle ne peut pas ne pas changer d’appui et il est périlleux de ne pas mettre cet appui à l’épreuve.

La seconde exploration est une invention : il est nécessaire que les thérapeutes, ou les moniteurs soient disponibles à la crise pour que se crée l’espace d’élaboration en eux et entre eux qui fournira aux participants l’espace transitionnel.

Il arrive fréquemment que, dans de tels groupes, les séances ultimes d’une session soient l’occasion d’une reprise d’un thème de transition, mettant en scène l’espace d’entre-deux des participants, entre l’ici-maintenant du groupe (c’est-à-dire les relations qui se sont établies dans et entre les personnalités) et Tailleurs-prochainement du retour vers les relations demeurées hors du champ de l’expérience : je donnerai l’exemple de l’atterrissage (en douceur ou en catastrophe contrôlée) d’un avion, l’accostage d’un bateau, une séance de cinéma où le film serait passé à l’envers et anticiperait sur la fin même du film, déborderait paradoxalement sur sa propre fin, etc. ; tous ces thèmes aménagent la rupture terminale d’un processus de formation et, dans l’exemple de la séance du film passé à l’envers, tentent d’annuler le temps scandé par la fin en instaurant la continuité paradoxale : le début c’est la fin, ou c’est le commencement de la fin. Le paradoxe est hors du temps.

2. Dilemmes et paradoxes dans la formation ; crise et situation paradoxale

Analysant le fantasme originaire de la formation (« on (dé)forme un enfant ») dans le processus et le travail qui la caractérise, j’ai été récemment conduit à qualifier les dilemmes et les conflits qui traversent, mobilisent, dynamisent ou paralysent quiconque entreprend une formation personnelle. J’ai isolé un premier type de crise et de conflit, intrapsychique : se former, c’est en effet, mettre en cause une image de soi, défaillante à cet endroit, celui du narcissisme, qui précisément requiert une reprise, une remise en forme et une conformation à un Idéal du Moi. Le modèle de l’idéal du Moi est fourni par l’introjection des parties idéalisées de ceux qui furent nos tout-premiers formateurs. Les adhérences narcissiques de cet idéal sont évidemment très importantes ; c’est pourquoi, lors du processus formatif, l’idéalisation narcissique du soi à former ne peut qu’exposer le sujet à la déception, sinon à l’effondrement, dès lors que cet idéal apparaît comme ne pouvant jamais être atteint. En outre, il ne saurait alors accomplir sa fonction essentielle qui est d’assurer une défense efficace contre les attaques destructrices (dé-formatives) qui provoquent le sentiment intense du soi défaillant. Dans ces conditions, le formateur qui, dans le fantasme, apparaît, un moment comme le moyen imaginaire de cette impossible appropriation idéale, se métamorphose soudain en un dangereux attaquant. C’est ce qui se produit au cours de la troisième et de la quatrième séance dans le groupe du « trans-sibérien » : la mère ne nourrit pas, donc elle persécute ; Charlemagne ne sauve pas, donc il attaque, et pour « preuve », la « mort » d’une participante. De même, dans le groupe où le bateau grandiose contenait des nourritures prodigieuses et un intrus, lors d’une séance ultérieure, le propriétaire fabuleux du bateau, devenu alors le maître d’un très célèbre restaurant, empoisonnait ses hôtes.

Dans cette situation, le dilemme auquel se trouve confronté le sujet en formation apparaît ainsi : ou bien il doit renoncer à cet idéal pour n’être pas encore davantage déformé, – mais c’est maintenir le soi défaillant ; ou bien il lui faut maintenir la visée de cet idéal pour y conformer l’image de soi défaillante, – mais c’est rencontrer inévitablement la déception et l’attaque. Dans les deux cas, c’est la pulsion de mort qui risque de triompher, en rapport étroit avec l’idéalisation narcissique.

Le second type de crise et de conflit est d’ordre socioculturel : se former c’est perdre un code social et relationnel, souvent une appartenance de groupe, pour tenter d’en acquérir un autre supposé plus adéquat. Le moment d’entre-deux qui caractérise le passage d’un code et d’une structure de relation à d’autres codes et à d’autres structures relationnelles est conflictuel, et il doit être conflic-tualisé pour pouvoir être dépassé. Mais cette élaboration requiert qu’une figuration conflictuelle soit possible dans l’ordre du jeu, de telle sorte que les composants de la crise et les éléments de solution, avec leurs conséquences, puissent être explorés sans dommage pour le sujet et son environnement transitionnel.

Le moment d’entre-deux est conflictuel en ceci : l’abandon du code antérieur implique en fait une rupture de liens et de significations qui, bien qu’éprouvés comme partiellement inadéquats, avaient cependant assuré jusqu’alors un modèle de conduites et de représentations communes et stables pour les membres du groupe. La défaillance de ces régulations est une défaillance de soi et de l’environnement et la désagrégation temporaire de ce code est aussi une désagrégation sociale ; celle-ci est vécue comme une menace, soit comme un rejet, soit comme une agression dirigée contre soi et contre le groupe d’appartenance. Dans ces conditions, la désagrégation sociale est aussi une désassurance psychologique et sociale, une dés-orienta-tion. Dans cet entre-deux, les sujets en transition ne disposent plus du code habituel qui leur permet de se comporter selon les normes requises, de diriger leur vie pulsionnelle selon les buts et les moyens normalement prescrits par leur groupe d’appartenance, et c’est pourquoi ils peuvent dire : « nous sommes tous en rupture de quelque chose » comme dans le groupe du trans-sibérien. En outre, ils ne disposent pas encore du code nouveau que pourra leur fournir une nouvelle agrégation, selon les modalités apprises et éprouvées lors de la néo-formation (« apprendre des langues étrangères »). Ils sont d’ailleurs à ce moment-là dans l’incertitude intime au sujet du mode de résolution du premier type de conflit, et le dilemme intrapsychique se double alors de celui-ci : ou bien revenir à leur ancien groupe et réinvestir son ancien code, – mais c’est risquer d’en être rejeté et de n’y plus pouvoir communiquer ; ou bien adopter un nouveau code et de nouvelles relations sociales, – mais c’est aussi risquer le rejet et, en ne disposant pas encore de l’utilisation aisée du nouveau code, constituer pour le groupe receveur un danger d’intrusion et d’attaque (« l’auto-interprétation psychanalysante » dans le groupe du trans-sibérien). Dans les deux cas, les sujets se sentent menacés de rejet, en rapport étroit avec la non intégration du code dans une culture appropriée (détresse et persécution au cours de la quatrième séance du groupe trans-sibérien). C’est là que vivent les immigrés, les adolescents, les sujets en rupture socio-culturelle (par exemple, les fils et filles issus de classes populaires lorsqu’ils entrent à l’Université).

Avant d’explorer quelles issues sont possibles pour tenter de résoudre les dilemmes, il convient de s’arrêter un moment sur les composantes paradoxales de la situation de crise.

Les recherches contemporaines sur les situations et les énoncés paradoxaux se développent dans le domaine des relations interpersonnelles, groupales ou sociales à la suite des travaux de l’école de Palo-Alto. Ils ont été connus en France récemment, grâce aux traductions des ouvrages de Watzlawick et de ses collaborateurs. Pourtant, dès les années 1960, des psychiatres, Hochmann notamment, avaient attiré l’attention des psychistes sur leur importance dans les systèmes familiaux et personnels gravement perturbés, dans la psychose et les états-limites notamment.

Les travaux de B. Gibello et de D. Anzieu ont attiré l’attention sur les résistances et les transferts paradoxaux dans les groupes de formation et les cures psychanalytiques. À la même époque, un développement de l’étude du paradoxe s’oriente vers sa fonction dans l’élaboration des processus de mentalisation et de pensée (G. Deleuze P.C. Racamier, R. Roussillon) ou de certaines mentalités (R. Kaës). L’étude du paradoxe est, pour le dire dans la perspective d’E. Morin, une tentative de formuler par la recherche des composantes de la crise, une solution à la crise : par rapport au système en crise, l’étude du paradoxe suppose la résolution du mode de relation paradoxale, et donc une certaine extériorité par rapport à la crise.

On sait que la théorie des groupes d’E. Galois et la théorie des types logiques de B. Russel et Withehead fournissent à PEcole de Palo-Alto les bases formelles élémentaires pour l’analyse des paradoxes23. Les deux énoncés principaux de ces théories sont les suivants : il existe un ensemble d’opérations de changement qui ne modifie pas fondamentalement le système au sein duquel ces opérations sont effectuées (théorie des groupes) ; un ensemble d’ensembles n’est pas un ensemble, mais un méta-ensemble dont le niveau logique est différent des ensembles qui le constituent (théorie des types logiques). Ainsi la confusion de l’énonciation et de l’énoncé, soit la confusion de niveaux logiques, produit un paradoxe (par exemple celui d’Epiménide le Crétois disant que tous les crétois sont menteurs). La confusion du niveau de l’individu et du niveau du groupe (niveau méta) produit le paradoxe de l’appareil psychique groupal.

Le paradoxe se caractérise alors par une turbulence dans les niveaux logiques des systèmes en présence. Il est au cœur de la problématique du changement car, selon Watzlawick24 « le changement implique toujours le niveau immédiatement supérieur : pour passer par exemple de l’immobilité au mouvement, il faut faire un pas en dehors du cadre théorique de l’immobilité ». À partir de ces prémisses, Watzlawick et ses collaborateurs définissent deux niveaux de changement : un type de changement de niveau 1, qui est sans effet sur le système à l’intérieur duquel il opère ; un tel changement intra systématique obéit à une structure de groupe (au sens de la théorie des groupes). L’autre type de changement, de niveau 2, oblige à sortir hors du système à l’intérieur duquel le changement opère, il est le passage à un autre système. Le paradoxe est la formation du saut logique d’un niveau à un autre, d’un système à un autre ; mais aussi, comme le note de manière fort éclairante R. Roussillon, parce que le paradoxe participe de deux niveaux différents, il est un pont lancé entre ces deux niveaux, permettant ainsi que la continuité psychique s’établisse.25 Le niveau paradoxal est un niveau intermédiaire entre le niveau 1 et le niveau 2 : c’est à ce niveau que s’établit une coexistence et une continuité entre les deux niveaux. L’intolérance au paradoxe interdit cette continuité.

Une telle perspective situe le paradoxe dans le processus de la transitionalité : l’élaboration de la rupture requiert une phase paradoxale. Et l’on pense ici d’abord à la structure paradoxale de l’objet transitionnel décrit par D.W. Winnicott, dont la fonction est précisément, en tant qu’objet intermédiaire, d’établir la continuité et d’être entre-deux ruptures (ou « coupures », comme l’écrivait J. Oury).

Revenons à la formation, à ses dilemmes et à ses paradoxes. À la seconde séance du groupe du trans-sibérien, la mystification de la psychologue qui se fait passer pour une serveuse de restaurant est une élaboration de ce qui est paradoxal dans la situation de groupe de formation. Il s’agit là d’une communication pathogène issue d’une discordance profonde entre les sentiments du groupe et l’auto-représentation qu’il tend à se donner de lui-même à lui-même (on est tous « psy »), et ceux de la participante. Son discours est en somme le suivant : « vous ne devez pas me percevoir comme vous voudriez me percevoir, analogue à vous, pour constituer l’identité commune dont vous avez besoin : pour exister je dois être différente. Je vous contraindrai à croire ce que je veux vous faire croire ». La situation paradoxale que ne tolère pas la participante est constituée par la collusion (collision) entre deux niveaux logiques : celui de l’identité individuelle et celui de l’identité groupale qui coïncideraient dans l’illusion « groupe-de-psy ». Elle refuse ainsi la constitution de l’illusion ; bien plus, elle attaque par la mystification l’illusion groupale naissante. La mystification est utilisée ici comme défense contre la régression collusive de l’illusion. La suite des séances, et notamment celle qui viendra immédiatement après, confirmera en outre la face refoulée de l’illusion : celle de la mère persécutive qui ne nourrit pas, alors que la serveuse de restaurant fait miroiter l’illusion qu’elle nourrirait. Dans le processus groupai, cette mystification donne une représentation mentalisée des toutes premières ruptures et crises auxquelles le nourrisson est soumis du fait de sa prématuration. Acceptée, la mystification de la « serveuse » a permis de poursuivre l’élaboration de la situation paradoxale et des dilemmes qu’implique la formation, notamment des turbulences qu’elle produit entre les niveaux psycho-socio-logiques, conditions d’un changement.

La question revient alors à réunir les conditions nécessaires pour que la tolérance au paradoxe soit possible et que le paradoxe, c’est-à-dire la continuité dans la rupture, soit élaboré. Nous sommes là au cœur de la transitionalité.

L’issue des dilemmes que j’ai décrit requiert d’abord l’existence et le maintien d’un cadre. Le maintien du cadre et la présence vivante de la personne des moniteurs-interprètes rendent disponible la capacité de sujets en formation d’établir (d’inventer, de trouver-créer) dans la relation formative un champ de l’illusion, un espace de transition : c’est ce que les participants du trans-sibérien « inventent » dès la première séance de psychodrame et dans le tour de France – tour du groupe. Par là s’articulent, sont explorées, sont repérées les nouvelles et les anciennes frontières, le dedans et le dehors, l’ancien et le nouveau, le plein et le vide, la perte du code (le trop-vide) et l’intrusion du code (le trop-plein, le faux-code), le vrai et le faux, l’attaque et l’union. Ainsi les termes du dilemme, formulation logique de la situation paradoxale, s’éprouvent d’abord par le jeu et par l’épreuve de la tolérance à la tension de crise, et non de manière réaliste. Mais c’est parce que le cadre et le conteneur fonctionnent en position méta, c’est-à-dire à un niveau logique impliquant une sortie (supposée ou réelle) du système en crise, que le processus formatif peut se dérouler. Maintenir la situation formative, c’est rendre possible le jeu de nouvelles relations entre les niveaux.

Mais là, dans ce maintien, sont impliqués les germes d’une nouvelle situation paradoxale : normalement le cadre est destiné a être abandonné, à partir d’un auto-développement relatif des processus ; ainsi le cadre psychanalytique de la cure individuelle ou du groupe n’est pas un objectif à maintenir en-soi. Dans le maintien du cadre – en-soi on peut à juste titre soupçonner une perversion de la psychanalyse ; le niveau paradoxal de cette situation est qu’alors le contenant s’identifie au contenu, comme le cadre au processus. On ne peut alors que faire partie du cadre, le reproduire et le perpétuer. Or, faire partie du cadre c’est se fixer hors du processus, c’est-à-dire hors du changement.

À ce point, il apparaît que la formation permanente implique le maintien indéfini du cadre identifié au processus, c’est-à-dire la collusion entre un système de niveau 1 (contenu et processus) et un système de niveau 2 (contenant et cadre). Si se former vise, à travers l’existence d’un cadre approprié, à l’acquisition de processus psychiques plus adéquats pour surmonter une crise et inventer une situation nouvelle (adaptation, accommodation, création), la permanence même de la formation (du cadre et du processus) implique Y impossibilité de sortir du système instauré : la mise à l’épreuve n’aura pas lieu qui adviendrait dans la discontinuité (par la sortie du système), ce qui est contradictoire avec la permanence. Ainsi le système formation permanente ne peut être mis en crise, sinon permanente : e’est-à-dire qu’il affirme et nie la discontinuité introduite par le temps de la crise. Il l’affirme, puisqu’il se présente comme solution, et il la nie puisqu’il rejette toute rupture ultérieure. Telle est la structure même de l’utopie : l’instauration d’une société incassable, permanente, « d’une société sans crise » (Desroche, H., 1976, Kaës, R., 1978).

La formation permanente évite ainsi d’éprouver, de connaître et d’élaborer les deux types de dilemmes que j’ai précédemment énoncés. Plus précisément, la formation permanente renferme en soi l’issue de ces dilemmes, puisque la tenue de contradiction est annulée par l’existence du système lui-même : le nouveau code ne cesse d’être en formation.

Ce qui détermine le caractère éventuellement pathogène de ce paradoxe est le rapport de dépendance vitale qui s’instaure vis-à-vis de la fonction sociale de formation : l’école, l’université, les institutions parallèles. La dépendance vitale est à la fois l’effet de l’inachèvement permanent de l’homme et celui de la complexification physio/psycho/socio/ technologique, comme l’a montré E. Morin (1975) ; la formation est une procédure spécifiquement humaine pour résoudre les crises multiformes et répétitives que nous avons à élaborer pour survivre. Ceci étant, le paradoxe s’installe et, dans une certaine mesure aggrave les conditions de la crise, si dans le processus de formation n’est pas prévue la possibilité de sortir du système formation permanente pour instaurer, avec la coupure, le temps de la mise à l’épreuve et de la réalisation.

La capacité créatrice naît de la tolérance au paradoxe et de son utilisation pour établir une continuité entre des niveaux séparés (en rupture). La formation, lorsqu’elle est maintenue permanente, est neutralisée en situation paradoxale si n’existe aucune possibilité d’une sortie hors du système clos qu’elle risque de constituer.

Dans l’entre-deux, celui qui se forme se déforme, celui qui recherche la suture trouve la division et la rupture : étranger divisé en lui-même, celui qui se forme et se groupe fait l’expérience de l’utopie. Il projette dans un ailleurs déjà là l’espace de la réunification définitive de Soi et du corps social, et de cet espace il exerce un contrôle strict quant aux mouvements, aux échanges et aux limites ; il met en place les mécanismes d’évitement de toute crise à venir, c’est-à-dire de toute histoire. Il est utopique, car s’il se veut sans conflit il est déjà dans la mort.

Peut-être convient-il de voir dans ce recours à la formation et au groupe permanents la tentative de trouver un équivalent – définitif celui-là – de ce que les sociétés ont sans doute à réinventer : une forme sociale, politique et religieuse, culturelle et psychologique, apte à recevoir provisoirement l’angoisse inhérente aux ruptures multiples, capable d’accompagner et de stimuler pendant un temps le processus de métamorphose, l’acquisition et la mise à l’épreuve de nouvelles ressources.

Puisque, dans cette étude sur la formation et la crise il a été question de la dé—formation dans le fantasme et de la menace de mort inhérente au vécu de la rupture, il n’est pas superflu d’esquisser quelques remarques sur la façon dont, dans le travail de la rupture, travaille la pulsion du mort.

3. Le travail de la pulsion de mort et la créativité

A. Green a récemment opposé au temps transitionnel l’équivalent chronique de l’espace vide, ce qu’il appelle le temps mort. Le temps transitionnel est un « temps hors du temps, temps potentiel s’instaurant… à l’instant inaugural de la séparation d’avec l’objet, transformant la séparation en réunion » (Green, 1975, p. 107). Le temps mort est un temps où il n’y a « plus de pause, de soupirs, qui viendraient s’articuler dans le tissu d’une vie. Plutôt une longue continuité uniforme et illimitée. Ce que Bion a appelé la mort psychique. Cette mortification de la psyché a l’avantage de parer aux angoisses impensables, aux tortures de l’agonie. La mort n’est plus redoutée, puisqu’elle a été captée au filet de la vie. Il n’est plus besoin d’avoir à faire le deuil de l’objet car l’affect de deuil se dissout dans le cours de la quotidienneté » (Green, p. 107-108). Cette suspension temporelle est consécutive a un brusque état de manque qui instaure une coupure dans le cours des choses. Examinant quelles situations mobilisent un tel désinvestissement temporel, Green rappelle que l’expérience psychanalytique montre qu’il se produit « quand des séries différentes se trouvent coexister simultanément dans l’événement, engendrant le télescopage : le fantasme et le réel sans doute, mais aussi le dedans et le dehors, le passé et le présent… On fait le vide lorsque les cloisons s’abattent et que les limites fondent. On est sidéré, sans réaction et sans affect. Ce n’est pas seulement un lieu qui se déshabite, c’est aussi un temps qui s’évanouit. C’est ce temps mort qui pourra faire retour dans le déjà vu, déjà entendu, déjà raconté. Cette hallucination négative du temps, sans mouvement, sur place, crée l’espace nécessaire au temps du souvenir-écran » (p. 108-109).

Cette analyse du temps mort pourrait éclairer la signification de l’utopie, comme hallucination négative du temps projetée dans un espace qui, encore soumis au flux libidinal, pourrait être paradoxal26, et précéder l’espace potentiel. Temps mort au désir, temps vide ; temps de l’élaboration des pulsions mortifiées.

Cette perspective est proche de celle que propose M. Milner, citée par Green dans son article, à propos du cercle vide27. M. Milner soutient que les moments de mort psychique sont partie intégrante du processus qui conduit à une nouvelle naissance ; c’est ce temps mort qui sera peut-être nécessaire à l’établissement de la discontinuité individuante, et d’abord entre l’enfant et sa mère, puis ultérieurement entre l’individu et son environnement. C’est ce temps mort qui précède la phase où nous vivons créativement : sans doute ce blanc, ce vide crée-t-il aussi l’espace nécessaire à la naissance de la pensée, un trou dans le vécu ou dans le savoir, une attente à combler. Une préconception (Bion) devient alors possible.

III. Éléments pour introduire l’analyse transitionnelle

1. La transitionalité : élaboration d’une expérience de la rupture

J’ai proposé (1976) le terme de transitionalité pour désigner, à la suite des travaux de D.W. Winnicott, cette zone intermédiaire d’expérience et ce processus de passage (de transition) entre deux états subjectifs : la transitionalité est l’aménagement d’une expérience de rupture dans la continuité. Elle se définirait aussi par l’incertitude quant au rétablissement de la continuité, de la confiance et de l’intégrité de Soi et de l’environnement.

La transitionalité peut être caractérisée par une oscillation ou une alternance entre trois modes d’élaboration : un premier concerne la capacité pour le sujet d’inventer (de trouver-créer), dans cette situation intermédiaire, ce que Winnicott nomme un espace potentiel, un champ de l’illusion ou une aire transitionnelle et ce que Green, plus récemment (1975), a tenté de décrire comme le temps transitionnel, opposé au temps mort. Ce que présuppose cette capacité et ce qu’elle engendre, relèvent de Yanalyse transitionnelle.

Un second mode d’élaboration de la transitionalité est l’apparition d’un espace vide, temps du rien et de la mort psychique, du télescopage entre le passé, le devenir et le présent de l’annihilation des codes et des réseaux identificatoires.

Un troisième mode d’élaboration se caractérise comme l’émergence d’un espace objectivé et réifié, temps plein, trop plein, sans trou, où tantôt l’objet, le réel et l’autre occupent tout l’espace au point de le contenir, tantôt la pure subjectivité délirante. Ce mode d’élaboration est celui de la structure et de la fétichisation.

Ces trois modes d’élaboration de la transitionalité constituent des moments articulés aux limites desquels se cherche, se déforme et se construit le sujet : dans ces successives décentrations, à la marge.

En fait, ces trois modes sont des types idéaux, et, pour ce qui concerne les deux derniers, des impasses dans l’élaboration de l’expérience de la rupture. Le rétablissement de la capacité de former des symboles d’union et d’utiliser des objets transitionnels suppose la rupture, et l’éprouvé du vide et du trop-plein.28 L’espace transitionnel est un espace de présence et d’absence (ni trop de l’un, ni trop de l’autre, ni pas assez), de jeu dans un cadre, de contenu dans un conteneur, de tension paradoxale tolérable. Tension quand même…

« Ce n ’est pas l’objet qui est transitionnel… ».

Le concept de transitionalité permet de repérer les conditions qui vont rendre possible la capacité de rétablir, dans l’expérience de la rupture, des symboles d’union. J’insiste alors particulièrement sur les rapports entre le cadre, le conteneur, l’espace potentiel et les sujets. La transitionalité est un processus qui comprend (ou ne comprend pas) certaines fonctions fondamentales. L’objet n’est pas en soi transitionnel29. Winnicott précise :

« Ce n’est pas, bien entendu, l’objet qui est transitionnel. L’objet représente la transition du petit enfant qui passe de l’état d’union avec la mère à l’état où il est en relation avec elle, en tant que quelque chose d’extérieur et de séparé » (1971, édition de 1975, p. 26). Ce que je désigne comme transitionalité, expérience possible d’un espace potentiel, est ce passage d’un état d’union avec l’environnement à l’état où le sujet est en relation avec lui, en tant que quelque chose d’extérieur et de séparé. Plus précisément encore, car la catégorie de l’après-coup est ici essentielle : une séparation a eu lieu qui s’élabore en rupture dans la continuité psychique et sociale (temps, espace, relations) et révèle qu’à un état antérieur d’union s’est substitué un état éprouvé comme extériorité et séparation, dans l’incertitude d’une nouvelle union.

On peut faire l’hypothèse que toute rupture, peu ou prou, renvoie à une autre, fondamentale, qui a déjà eu lieu, et dont l’expérience a été marquée par le sujet par le drame de la Hilflosigkeit, la situation d’être sans secours et sans recours ; drame lié à l’état de prématuration spécifique de l’humain, celui de la dépendance foncière et vitale à la mère (à l’environnement maternel). J’ai proposé de situer les dimensions de la construction du psychisme humain, par étayages multiples en appui mutuel, dans les ouvertures que ménage cette dépendance.

L’entre-deux-coupures et la dimension symbolique

Repris, accentué, élaboré lors de la « chute » narcissique (A. Missenard, 1975) ce drame acquiert sa dimension sociale par le fait que la mère elle-même est prise dans le désir d’un autre que soi. Être sans recours et sans secours, c’est alors être rejeté du champ du désir de l’autre. Dans une étude de 1968, J. Oury écrit, s’inspirant de J. Lacan : « être dépendant de l’autre signifie ne pas avoir assumé la double coupure : l’une qui est le décollement du placenta de la mère, l’autre « plus institutionnelle », qui est la coupure du cordon ombilical. On peut dire que cet « entre-deux-coupures » constitue Yobjet transitionnel ».

Cet objet doit s’effacer pour qu’apparaisse l’objet réel. Mais pour que l’objet réel soit prégnant, il faut que l’objet transitionnel se constitue. L’économie de la transitionalité est à la fois intra-psychi-que, groupale et sociale. La rupture précipite les valeurs du narcissisme et celles de la libido d’objet, les déplace, les condense ou les confond.

L’hypothèse centrale qui organise ma conception du psychisme individuel et groupai (et qui ordonne, sur la base des étayages multiples, le rapport entre des formations groupales du psychisme, l’appareil psychique groupai et le groupe) m’a conduit à accorder une place déterminante, dans la transitionalité, aux jeux de la groupa-lité (l’être en groupe, l’être groupé) et de l’individualité (l’être unique, l’être insécable).

On le voit, le concept de transitionalité est transversal à des situations de rupture et de création assez diverses. Dans l’état des recherches et du cadre théorique proposé, nous devions progresser en affinant la casuistique de ces situations. Un vaste domaine s’ouvre là. En voici quelques exemples : les groupes de créateurs ou de fondateurs, et pour autant que ceux-ci réunissent souvent des exilés, des exclus, des marginaux, des minoritaires ; ainsi les impressionnistes, les surréalistes, le groupe des romanciers et des peintres américains à Paris après la première guerre mondiale, les fondateurs du mouvement psychanalytique.

2. L’analyse transitionnelle

J’ai proposé que l’analyse transitionnelle soit l’exercice d’une pratique psychanalytique établissant les conditions nécessaires au travail de la pensée dans l"élaboration du vécu de l’expérience de rupture entre deux états. Ces conditions tiennent à l’instauration d’un cadre (et d’un dispositif) apte à produire les processus nécessaires, pour chaque sujet, à l’élaboration du vécu critique ; elles tiennent aussi à l’établissement de fonctions, dépendantes de l’existence du cadre, adéquates pour cette élaboration. Ces fonctions sont décrites en termes de conteneur et d’espace potentiel. La fonction conteneur correspond au rétablissement du processus psychique grâce au travail de transformation de contenus destructeurs par un contenant humain actif et apte à rendre possible cette métabolisation. La fonction transitionnelle est le rétablissement de la capacité d’articuler des symboles d’union dans un espace paradoxal de jeu, par-delà l’expérience contraignante de la division-séparation ou de l’union-fusion. Ces trois éléments (le cadre, les fonctions conteneur et transitionnelle) sont indispensables pour que s’exerce le jeu interprétatif, ou créatif. L’analyse transitionnelle est la mise en place de stratégies assurant le rétablissement ou l’établissement de ces fonctions.

L’objectif de l’analyse transitionnelle est de rendre disponible par un travail psychanalytique spécifique les ressources psychiques individuelles et intersubjectives requises pour l’élaboration du vécu critique, et libérées par les déliaisons (ou les dérégulations) constitutives de l’état de crise.

On pourrait, au lieu de ces définitions opératoires, et donc rassurantes, mettre l’accent sur le paradoxe qu’il y a à parler d’analyse transitionnelle : l’espace transitionnel ne peut être que concédé, reconnu, aménagé. Mais non à proprement parler analysé. Le transitionnel est ce qui, rendant possible l’analyse, lui échappe.

A. La fonction cadre

J. Bleger (1966) dit du cadre qu’il est l’organisation la plus primitive et la moins différenciée de la personnalité30. Il est « l’élément fusionnel moi-corps-monde », de l’immuabilité de laquelle dépendent la formation, l’existence et la différenciation (du moi, de l’objet, de l’image du corps, du corps, de l’esprit, etc.) ». Le cadre est une présence permanente sans laquelle le moi ne peut se constituer ni se développer. Il est un non-processus, c’est-à-dire une série d’invariants à l’intérieur des bornes desquelles le processus peut avoir lieu. Il est donc ce qui demeure permanent pour que le changement se produise. Une des caractéristiques du cadre est qu’il est « muet » : nous n’en avons pas de perception consciente ni de conceptualisation tant qu’il ne fait pas défaut. C’est dans la rupture ou dans la menace qu’il apparaît. On dira donc que toute crise fait apparaître l’existence du cadre et constitue une menace à l’égard du support principal du moi, c’est-à-dire vis-à-vis de la partie symbiotique de la personnalité. Le cadre est en effet un méta-comportement et s’il varie, le contenu varie considérablement. Dans les analyses de psychotiques, écrit Bleger, si le cadre analytique bouge, le danger de déstructuration concerne le méta-Moi du sujet, c’est-à-dire tout ce qui le constitue, une situation totale. En fait, pour chacun, le cadre est le dépositaire de la partie non différenciée et non dissoute des liens symbiotiques primitifs31. En ce sens, il est véritablement une institution et toute institution possède ses propriétés : l’institution est une portion de la personnalité de l’individu « l’identité est toujours entièrement ou en partie institutionnelle, en ce sens qu’au moins une partie de l’identité se structure par l’appartenance à un groupe, une institution, une idéologie, un parti, etc. » (J. Bleger, op. cit.).

La situation psychanalytique comprend un cadre spécifique, dont fait partie le rôle de l’analyste, l’ensemble des facteurs affectant l’espace et le temps, la technique (horaires, ponctualité, paiement, interruptions, etc.). Il importe que l’élaboration de l’expérience de rupture se fonde sur l’établissement et le maindien du cadre psychanalytique, qui, en tant que tel, est le dépositaire de la continuité indifférenciée.

Le non-maintien du cadre psychanalytique par l’analyste a des effets menaçants pour la sécurité et l’identité du sujet. Dans le cas du « trans-sibérien », une faille initiale dans le cadre – l’absence de la monitrice attendue – met le groupe en crise. Un exemple donné par Bleger m’a récemment rappelé que dans une session de formation, j’avais tutoyé, contrairement à mon habitude, une participante qui portait le même prénom que ma co-monitrice. Ma réaction contre-transférentielle (et intertransférentielle) déclencha une réaction de panique chez cette participante : je pulvérisais le cadre analytique en lui substituant mon cadre personnel (elle devait en outre contenir ma relation à ma collègue). Dans un jeu psychodramatique je pus m’approcher d’elle et, dans ce cadre là, mettre en parole et en jeu ma réaction contre-transférentielle ; elle pu alors exprimer les sentiments que suscitait en elle ce « rapproché » angoissant. Je pus de mon côté participer activement à la reconnaissance de sa panique d’être pulvérisée. Si le cadre (le non-Moi) se déstabilise, le Moi devient le cadre. Le contenu s’identifie au contenant ; le cadre ne supporte plus la construction du Moi différencié, et plus régressivement l’identité du sujet. Il est possible alors qu’il soit attaqué.

Bleger dit que cette brèche dans le cadre est ressentie comme une voie où s’introduire pour attaquer la toute-puissance du sujet. C’est cela même qui s’est produit dans le « trans-sibérien » et qui a provoqué, en retour, l’attaque de la toute-puissance supposée des moniteurs.

Le transfert sur le cadre et les interférences inter-cadres

Dans leur étude sur un cas de groupe « psychotique », M. Biffe et J.Y. Martin (1971) ont montré comment la mise à la place du cadre psychanalytique de leur propre cadre avait conduit les participants à se « psychotiser ».

Dans cette perspective, j’ai été particulièrement sensible à l’avènement récent, dans les groupes dits « de formation » et organisé selon un dispositif psychanalytique, de plusieurs phénomènes auxquels j’attribue une certaine importance, tant pour leur valeur symptômale, que pour les questions théorico-cliniques qu’ils suscitent : je veux parler d’une part de la fréquence et de l’intensité des transferts sur le cadre (l’institution « formative » de référence psychanalytique, la Psychanalyse comme institution, telle Association, École, Société, Groupe Psychanalytiques) ; d’autre part et dés lors, des phénomènes de parasitage intercadre32 : entre le cadre institutionnel, support et contenant (?) du cadre psychanalytique et le cadre psychanalytique lui-même. Ces deux aspects, nouveaux semble-t-il, rencontrés dans la pratique de la. formation, de la thérapie et de l’analyse, mettent en évidence un phénomène central : la valeur prise par le méta (le cadre) dans les expériences de rupture qui mobilisent le noyau indifférencié (psychotique, au sens de Bleger et de Bion) de la personnalité ; et, dans cette recherche d’un cadre survivant aux défaillances des cadres33, la valeur de l’institution et du groupe. Mais ceci n’épuise pas la complexité de ce phénomène, puisque nous avons alors affaire à des conflits de cadre, à des interférences paradoxantes, à des tentatives de destruction de cadres menaçants – ressentis comme tels – vis-à-vis de stabilités immobilisatrices. Dans la pratique des groupes de formation, nous avons le plus souvent à travailler à l’interprétation d’une modalité du transfert paradoxal. Une expérience récente de changement de salle imposé par la direction d’un Foyer d’accueil, lors d’une session de formation, à un stade précoce du processus de groupe, a eu des effets désorganisateurs assez importants pour que la suite de la session soit centrée sur leur métabolisation. Sur ce point, J.C. Ginoux a proposé (1977) une analyse fort éclairante, en terme de répétition groupale de l’effraction traumatique. Je mettrai l’accent, pour ma part, sur un aspect suggéré par le travail de Bleger : le cadre reçoit le dépôt des parties symbiotiques de la personnalité, et notamment des « noyaux agglutinés » (Bleger, J., 1967).

Noyaux agglutinés et angoisse catastrophique

M. Utrilla (1978) résume ainsi la conception de Bleger au sujet de ces « noyaux », encore appelés noyaux d’indifférenciation primaire : le noyau agglutiné est une organisation particulière du Moi et du monde qui existe au début de la vie chez tout individu. Il s’agit d’un conglomérat de formations très primitives du Moi, en rapport avec des identifications primaires, des objets internes et des parties de la réalité externe ; ces formations persistent dans toutes les phases de l’intégration pulsionnelle, mais celles-ci ne sont ni cohérentes ni stratifiées. Le noyau agglutiné est déposé chez l’autre, maintenant entre le dépositaire et le déposant une fusion caractéristique de la symbiose. Les noyaux d’indifférenciation primaires sont donc responsables de la persistance du lien symbiotique ; dans cette perspective, un contrôle et une immobilisation du dépositaire sont mis en œuvre pour que celui-ci ne puisse pas reprojeter le contenu déposé, pour que la réintrojection par le déposant ne puisse s’effectuer : ce contenu projeté n’est pas à proprement parler un objet précis et discriminé, mais un objet massif, non encore différencié par une dissociation schizoïde. La projection du noyau agglutiné dans un dépositaire est nécessaire pour l’évolution et le développement du Moi, le temps pour le déposant de le réintrojecter selon sa propre tolérance, par morceaux, avec l’expérience de la discrimination.

Une rupture dans le dépôt (une rupture du lien symbiotique) provoque une réintégration brutale accompagnée d’une angoisse catastrophique : le noyau agglutiné n’étant plus déposé à l’extérieur, il envahit le Moi qui tente d’en reprendre le contrôle au risque de se perdre. Selon Bleger, note encore M. Utrilla, l’angoisse catastrop-phique provoque le recours à des mécanismes de défense tels que le clivage, la projection, l’immobilisation. Le sujet établit la communication sous une forme régressive, concrète et préverbale : rapports sexuels compulsifs, actes agressifs, passage à l’acte d’ordre psycho-pathique ou plaintes hypocondriaques. La parole a valeur d’acting dans le but de maintenir et de contrôler la distance au noyau agglutiné. Un autre mécanisme de défense peut encore être utilisé : le renforcement d’une situation persécutoire dans laquelle le sujet est persécuté par des fragments d’objets non discriminés. Le retour de ces fragments dans le Moi provoque son explosion ou sa fragmentation psychotique.

Toute rupture dans le cadre met en cause de tels dépôts. Elle est ressentie comme une attaque contre l’intégrité du Moi, au moment où celui-ci ne dispose pas des mécanismes de défense suffisants pour lutter contre l’angoisse catastrophique. J’ai pu constater que les régressions sont fréquentes chez certains sujets en transitionalité, lorsque la rupture du cadre menace leur capacité élaborative : adolescents, migrants, personnes déplacées. Il m’a semblé aussi que certains séismes sociaux ou culturels, comme le fut le printemps 1968, ont pris le sens et la valeur d’une rupture catastrophique pour certains sujets en symbiose avec le cadre institutionnel.

Une fois établi, le cadre analytique est le seul moyen pour accepter, analyser et transformer en processus le cadre du patient ; le cadre analytique lui-même doit être, au bon moment, analysé.

Une des tâches de l’analyse transitionnelle est de rendre possible, dans les meilleures conditions, le déliement et la discrimination des noyaux agglutinés, le travail sur la fonction dépositaire du cadre.

B. La fonction conteneur et l’espace potentiel

Alors que le cadre est la partie immobile et stable de la personnalité, et qu’il reçoit en dépôt la partie psychotique et symbiotique de la personne, le cor. eneur représente l’aspect actif de ce support, par lequel la mère, grâce à ce que Bion appelle sa capacité de rêverie, est en mesure de modifier les projections douloureuses du bébé34. La fonction conteneur permet l’utilisation du cadre.

Le conteneur fournit le support actif, transformateur, aux projections imaginaires du patient (de l’enfant). C’est par le conteneur que s’établit l’échange primordial qui, dans la symbiose, consiste dans le mécanisme primitif de l’identification projective. Sans un conteneur qui les reçoit, les métabolise et les restitue ou les conserve, en fonction de l’état de l’enfant et de ses besoins, il n’y a pas de vie psychique possible. La propriété fondamentale du conteneur est de rendre possibles, tolérables et fructueuses les projections imaginaires. Il doit être apte à les recevoir, à les élaborer et à les restituer le cas échéant. C’est l’un des objectifs de l’analyse intertransférentielle que d’assurer cette fonction dans le travail psychanalytique groupal.

Mais dans des situations plus quotidiennes, la fonction conteneur est assurée par quiconque accepte de recevoir activement, de contenir et de transformer les dépôts et les projections du sujet en crise. C’est ce qui peut arriver lorsqu’un migrant, par exemple, trouve à qui parler : ce fut le cas de Mohamed.

Dans la clinique des groupes de formation personnelle organisé par un dispositif et par un projet psychanalytiques, j’ai pu montrer

(1976) ce qu’il advient dans une institution formative lorsque les membres de l’équipe interprétante ne tolèrent pas les projections destructrices des participants : incapables d’élaborer ces projections, ils n’assurent pas l’exercice de la fonction alpha ; je notais que la réintrojection des parties bonnes primitivement déposées par chaque participant dans l’équipe des moniteurs ne peut qu’échouer alors, ou revenir sous la forme d’un enkystement narcissique idéalisé. Surtout, les projections destructrices n’étant pas transformées, chacun retrouve en soi la charge de la tension destructrice et l’angoisse qui lui est associée, à quoi s’ajoutent celles des autres participants et celles des analystes. Je notais aussi que la fragmentation décrite par Springmann (1976) s’établissait comme défense contre la charge destructrice cumulée, si le groupe parvenait à s’unifier. Dans ces conditions, le maintien d’un noyau imaginaire pour construire par identification projective un appareil psychique groupai est impossible, et le processus est voué à l’échec, non faute de cadre, mais faute de conteneur.

La situation de groupe – à condition qu’elle soit correctement maniée, c’est-à-dire reconnue dans sa base psychotique et dans le lien primitif des identifications projectives qui assure la construction de l’appareil psychique groupai –, constitue une situation favorable à l’invention d’un espace potentiel ou au blocage de chacun dans un espace de fétichisation.

Je voudrais en donner un exemple, celui du « pot au groupe ». Un groupe d’étudiants en psychologie participe à une session de formation personnelle par le psychodrame. À la quatrième séance le thème proposé est celui de la salle d’attente d’un cabinet d’analyste35. Personne ne veut jouer et le silence s’installe, interrompu par des demandes de – précisions sur le nombre de sièges, la couleur des murs,… et par des manifestations d’angoisse à l’idée de jouer, comme à celle de ne pas jouer. J’interviens alors pour placer dans l’espace de jeu un cendrier creux et plein de mégots, que, dans le jeu, je vide en faisant un ménage sommaire. Ce cendrier et l’espace tout autour « appelle » des joueurs. Ce cendrier devient pour eux un pot, un crachoir, un panier, une prison, receptacles dans lesquels les joueurs successifs viennent placer, reprendre, chercher et trouver différents objets, bons, mauvais ou neutres. L’analyse qui suit prolonge le travail de reconnaissance des identifications projectives du groupe sein-toilettes, et du transfert sur Yanaliste.

Détresse, anaclitisme et métaphore paternelle

L’analyse transitionnelle se fonde sur l’expérience qu’un espace potentiel doit être « inventé », dans lequel soient présentées, articulées et reconnues les structures psychosociales de niveaux différents, qui constitue le statut paradoxal de tout objet et de tout « sujet » transitionnel.

Lorsque, en psychodrame de groupe, nous désignons dans l’énoncé de la règle un espace de jeu, nous présentons un élément nécessaire à l’exercice de la fonction espace potentiel : cet espace ne peut être créé s’il n’est trouvé déjà-là. Ainsi nous suscitons, par marquage et césure, l’espace de rupture et d’union. Il importe que l’espace et l’objet soient présentés.

Il importe aussi que cet espace de rupture et d’union s’articule sur l’énoncé et la pratique d’une Loi qui manifeste et suscite un horizon extra-maternel, – paternel –, à l’élaboration de la rupture. Le travail de la rupture pourrait n’aboutir qu’à l’expérience d’un échec répété dans cette élaboration s’il consistait à réparer indéfiniment les blessures et les dégâts ressentis ou infligés par suite de la séparation et de la détresse. Bref, à maintenir la suture maternelle contre toute rupture ultérieure. Les références théoriques fournies par Bion, Winnicott et M. Klein sont ici insuffisantes, qui peuvent aussi entraîner à développer une pratique, plus ou moins sophistiquée, de soutien anaclitique.

Dans son article de 1968 centré sur la psychothérapie institutionnelle, J. Oury évoque les problèmes posés dans l’institution par l’accueil de la Hilflosigkeit et de la rupture, problèmes que rencontrent tous ceux qui sont engagés dans un travail d’accueil de sujets en crise : marginaux, adolescents, immigrés, réfugiés. Oury écrit : « … un piège est ici tendu dans lequel se trouvent prises nombre de personnes pourtant bien intentionnées (exemple, cas d’une régression incoercible vers une désorganisation de la personnalité en rapport avec un vide ; l’individu atteint cette zone du sans recours)… Qu’une image maternelle se présente à ce moment là ne fait souvent qu’accentuer le processus de désorganisation. Le contrôle thérapeutique n’est efficace que s’il est la mise en acte d’un système de structures symboliques, représentant d’une Loi qui, pour l’individu, est à proprement parler la Loi d’un père. Cette position d’accueil du « sans recours » nécessite donc l’articulation du sujet thérapeute (individu ou groupe) avec une loi qui, dans ce cas particulier, a quelque chose à voir avec la loi qui règle le signifiant local ». Et Oury précise alors que la psychothérapie institutionnelle pourrait avoir pour tâche, entre autres, de constituer des objets transitionnels36.

Il ne suffit pas, certainement, de mettre en œuvre les moyens de rétablir le cadre, la fonction conteneur et l’espace transitionnel pour que s’élabore l’expérience de la crise et de la rupture. Le jeu interprétatif dépend, dans le travail psychanalytique de la cure, tout comme dans celui qui s’effectue par le moyen du groupe, du rapport de l’analyste – ou des analystes – au cadre analytique, à leur capacité d’exercer la fonction conteneur, de promouvoir l’espace et de s’y mouvoir, de travailler dans un système de structures symboliques.

Autrement dit l’analyse transitionnelle requiert de l’analyste un travail sur sa propre transitionalité. Ce qui pourrait s’énoncer comme : la participation de l’analyste au processus analytique dans le cadre de l’analyse ; sa possibilité de trouver un conteneur analytique pour être en mesure de contenir ; enfin, son travail de la théorisation, ce qui implique tout à la fois, et non sans tensions ou conflits, un cadre, un contenant, un espace transitionnel – vide et plein – et un système de structures symboliques. C’est ce dernier ensemble que je voudrais examiner maintenant.

3. Jeu interprétatif et travail de théorisation

Modèles théoriques et pratiques du changement

L’analyse transitionnelle et le concept de transitionalité conduisent à élaborer, ou à réélaborer les modèles du changement. Dans cette perspective, quelques recherches apportent des éléments de théorisation qui prennent en considération, de manière centrale, l’articulation entre des objets ou des organisations différents mais cependant étroitement corrélés et présentant quelques aspects de similitude : G. Roheim, dès 1943, en proposant le concept d’objet intermédiaire ; D. W. Winnicott, en 1951, avec le concept d’objet et d’espace transitionnels. J’ai proposé en 1974, influencé par ce courant de pensée, de considérer l’appareil psychique groupai comme le lieu d’articulation des rapports d’isomorphie et d’homomorphie entre les formations psychiques et les formations groupales. Une réévaluation du modèle freudien du changement individuel est à entreprendre notamment, sur les bases du travail effectué sur ce sujet par D. Widlôcher (1969).

Dans son ouvrage sur Freud et le problème du changement, Widlôcher a montré que tout au long de l’œuvre de Freud, l’accent est mis sur la résistance au changement à travers les découvertes successives, dans le cadre de la cure, du transfert, des mécanismes de défense, de la réaction thérapeutique négative. Il y a une théorie implicite du changement chez Freud ; elle s’ordonne en trois stades, repérés par Widlôcher, qui accompagnent le développement des concepts freudiens : le premier stade correspond à la découverte de l’équation fondamentale (1895) : le changement concerne les représentations, leurs équivalences et leur inscription dans un des deux systèmes de pensée. Le second stade développe le point de vue économique qui se superpose au modèle dynamique et topique de l’équation fondamentale : le changement concerne le déplacement des investissements libidinaux et l’aptitude du sujet à déplacer ses investissements. Un troisième stade apparaît avec un troisième système de référence, celui de la différenciation structurale person-nologique : il concerne les remaniements d’investissements des objets intériorisés sur le mode de l’identification et les effets de ces remaniements dans la dynamique des conflits intersystémiques. Ces trois stades, note Widlôcher, ne correspondent pas à des hypothèses explicatives opposées ; mais ils marquent trois moments du développement de la théorie, chacun complétant le précédent. Il y aurait lieu d’ajouter un quatrième stade qui correspond à l’intérêt de Freud (1920, Au-delà du principe de plaisir) pour le dualisme pulsionnel en tant que principe fondamental du mouvement et de la répétition, principe plus fondamental que toute différenciation structurale. Le changement lui apparaît comme un effet secondaire de ce jeu dialectique entre Eros et Thanatos.

C’est dans cette perspective que D. Lagache (1967) a situé son étude sur le changement individuel au cours du processus psychanalytique. Il écrit : « Au cours du processus analytique, l’engagement, le dégagement, la reconversion impliquent une étroite union du vivre et du mourir. En termes de pulsions de vie et de pulsions de mort, le changement peut être décrit en deux temps. D’une part, il suppose le désinvestissement des structures défensives et l’amortissement des opérations défensives qui en procèdent ; or l’appareil défensif va contre le vivre : si l’énergie dont il use est une agressivité qui ne s’avoue pas et se retourne contre le sujet, si l’opération défensive est une mise en sommeil ou une « mortification » du désir, on peut dire que les structures défensives installent la mort dans la vie et la sclérose du passé dans le mouvement du devenir. D’autre part, les aspects positifs du changement supposent la réunion des pulsions de mort aux pulsions de vie : vivre pleinement n’implique pas seulement la défense de la vie, mais l’acceptation de tensions élevées et de risques calculés, l’acceptation du risque ultime ; vivre pleinement implique l’ouverture à la mort, l’union des pulsions de vie et des pulsions de mort ».

Sans rien rejeter de ces énoncés, il importe de les reconsidérer dans une perspective où l’accent est placé sur le fait qu’une crise survient, s’élabore et se résoud à travers les relations dont est fait le sujet et qui, si elles se défont, le défont aussi.

Le changement n’est plus seulement individuel, même s’il n’est pris en considération que la singularité d’une personne. Postuler que le changement requiert une hypothèse forte sur la structure psychosociale du sujet, c’est penser l’interférence de plusieurs dimensions : c’est disposer de niveaux d’intervention corrélés. Mais c’est d’abord interroger le concept – le fantasme d’abord – d’individu.

Individu divisé et groupe indivis

Le concept d’individu est, d’une certaine manière, une élaboration de la pensée qui s’étaye sur l’expérience d’une réalité indépassable : l’indivision irréductible du psychisme et de son substrat biologique, constant, continu et persistant jusqu’à la mort. L’individu est ce qui est indivis, ne peut être séparé, demeure sans mélange. L’étai premier de l’expérience psychique est le corps. C’est dans les limites de la corporéité individuelle que se déroule la dynamique intrasubjective. Cette corporéité « se constitue comme donnée première, écrit D. Napolitani (1973), objectivement identifiable grâce à sa continuité dans le temps et dans l’espace, et à la fondamentale indivisibilité de ses parties ».

À cette donnée première s’oppose l’expérience fondamentale d’une division, éprouvée dans la séparation initiale et longtemps répétée, qu’instaure la naissance de l’être prématuré qu’est le petit humain. Psychologiquement, l’individu est soumis à être divisé, et d’abord séparé de son origine, de l’objet de son désir, il se figure morcellé dans la représentation de son corps et de son fonctionnement psychique. L’élaboration de cette division originaire (c’est-à-dire qui se rapporte à l’origine et qui est constitutive de l’être) s’effectue dans le rapport inter-subjectif et dans les continuités et les discontinuités successives de l’environnement psychologique, social et culturel qui imprime ainsi sa marque à chaque individu. Cette élaboration et les crises qui la ponctuent sont l’histoire même de la personnalité singulière, qui cherche et trace sans cesse le cercle, ouvert ou fermé, plus ou moins poreux, de son unité.

L’individu apparaît ici comme volonté et affirmation d’être non-divisé. Il y parvient dans la tendance qu’il manifeste à intégrer dans ses formations psychiques les objets externes et internes dont les relations s’organisent selon un modèle d’unité et de cohérence progressives : l’image du corps, les fantasmes relatifs aux origines, les scénarios relationnels que sont les complexes familiaux et les imagos. L’expérience de la division originaire le conduit à inter-naliser, dans l’unité d’une figure groupale, ces différents objets psychiques. J’ai ainsi été amené à proposer et à argumenter l’hypothèse selon laquelle certaines formations psychiques de l’inconscient sont structurées comme un « groupe », et j’ajoute aujourd’hui que c’est sur la base de ces « groupes » internalisés que prend sens l’affirmation d’être un individu. Toute crise de l’individu, toute expérience vécue d’une rupture dans l’individualité met en question ces formations groupales du psychisme. À fortiori lorsque cette crise survient sur le fond d’une désagrégation sociale réelle.

Alors l’individu, qui vit l’expérience d’être un « groupe » divisé de l’intérieur cherche dans le groupe réel l’image de son unité perdue et l’étayage nécessaire pour surmonter la détresse (Hilflosigkeit). Il cherche au dehors ce qui lui fait défaut au-dedans : l’indivision, la, continuité, la sécurité de l’unité, la cohérence, la permanence. Et il est possible qu’il l’y trouve, si le groupe se prête à être cet espace transitionnel, à suppléer aux mécanismes de régulation défaillants, à fournir appui et modèle aux ressources inutilisées jusqu’alors ; l’appui sur le groupe est nécessaire pour que se restructurent les formations groupales inconscientes et le néo-code qui permettront d’accomplir la métamorphose exigée pour l’extinction de la crise. En ce sens, de tels groupes sont spontanément thérapeutiques.

Si l’individu échoue à trouver dans le groupe réel ce lieu d’externalisation active et de réorganisation des formations groupales de sa personnalité ébranlées par la crise, la maladie mentale transitoire (une bouffée délirante par exemple) est encore une solution individuelle pour rétablir la continuité, exprimer la brisure du lien, et pour se protéger contre des états psychotiques plus graves.

Le groupe, lui, n’est pas un individu : il n’a pas de substrat biologique identique à la corporéité. Mais il s’étaye – c’est là le double appui – sur le corps de ses « membres ». Il n’a de corps que dans l’esprit de ses membres qui le dotent d’une individualité de suppléance ou de prothèse (1). Il n’est pas un organisme. Il n’est pas un individu et l’individu n’est pas la famille, comme Laing Ta montré, et la famille n’est pas un conseil d’administration d’entreprise ou le bureau politique d’un parti. Le groupe est une convention, une forme sociale régie par les rapports symboliques de différences articulées dans le rapport à la loi, à l’autorité et au pouvoir.

Mais le groupe est aussi un objet psychiquement investi, une forme de l’inconscient, un être fantasmatique. Et de ces investissements, de ces représentations et de ces formations groupales du psychisme, il dérive une inflexion des processus de groupe dans le sens de leur signification psychologique.

Le concept d’appareil psychique groupai a permis de se représenter que le processus de groupe se construit dans un appariement avec les formations groupales du psychisme ; qu’il se construit et fonctionne comme s’il était un individu et qu’à se prendre dans l’imaginaire de l’unité indivise, il se prend pour un individu, ne tolérant aucune faille, aucun écart, aucun conflit, aucune crise. C’est ce qui se produit chaque fois qu’un groupe vit une situation de désastre, de détresse ou de catastrophe. Il agit alors « comme un seul homme », liant ses membres dans l’unité sans faille d’un « esprit de corps ».

(1) Le groupe est alors une limite du Soi. Il fonctionne comme double spéculaire du corps propre et du corps de la mère, et, dans les cas de la perte de cette limite, comme intrécation du contenant et du contenu. Une illustration peut en être trouvée dans le conte des Grimm : Les Sept souabes et dans la fantasmatique du groupe embroché (cf. Lappareil Psychique groupai, 1976a, p. 146-168).

Une telle conduite groupale est souvent nécessaire à la survie des individus qui le composent, au maintien de leur idéal commun, à l’intégrité de leur territoire.

D’un tout autre ordre est le maintien de la construction du groupe comme indivis alors que, précisément, l’adaptation vitale exige que ce qui advient dans la division et comme principe de séparation, à savoir la réalité, soit prise en considération. La réalité dont il s’agit est la réalité de l’Autre, ce qui n’advient que dans la reconnaissance des autres comme différents de soi et possédant leur valeur propre ; de même la réalité psychique interne n’advient que par la différenciation du moi et du non-moi, et la réalité groupale n’advient que par le renoncement à l’unité fictive individuo-groupale ; toute réalité psychique, sociale ou physique ne peut advenir que par la reconnaissance des lois propres qui la régissent.

La fiction du groupe comme indivis est au service ici du principe de plaisir et du fantasme d’omnipotence. La nécessité de maintenir de force l’illusion efficace de l’unité indivise peut venir ou bien de ce que toute menace quant à l’unité du groupe est une menace pour l’existence de chacun37, (il importe que chacun ait la même idée du groupe et qu’il s’identifie à la place que dans le fantasme il doit occuper ; c’est le cas de la famille et du groupe psychotiques : c’est aussi le fondement, psychotique, de toute groupalité) ; ou bien alors le maintien de force de l’indivision vient de ce que la prise en considération de la réalité des différences et de la loi menace la position omnipotente du pouvoir et du plaisir. C’est le cas du groupe pervers ou délinquant, c’est aussi la structure du groupe totalitaire. Au lieu de la loi sociale qui, extérieure au groupe, en ordonne les relations, s’affirme en déni de celle-ci et de la réalité qu’elle représente, la loi du groupe lui-même. Cette loi du groupe s’oppose à l’appropriation de la réalité même : elle vise à la détruire par la violence.

Cette perspective théorique – cette façon de voir les choses – suggère fortement que tout se passe, dans le rapport individu-groupe, ou entre groupe, individu et institution, comme si l’un de ces niveaux d’organisation systémique était utilisé pour gérer un autre niveau d’organisation. L’hypothèse de l’appareil psychique groupai fournit la construction intermédiaire de cette gérance, et j’ai proposé (Kaës, R., 1976a, 1976b) qu’en situation de rupture dans la continuité de Soi, le groupe puisse assurer cette gérance prothétique, protectrice et vicariante à cet endroit où le système personologique s’est trouvé défaillant, incomplet ou surchargé. La raison de cette gérance inter-systémique serait, selon mon point de vue, dans l’appareillage potentiel – et alors ici actualisé – entre les « groupes du dedans » et les « groupes du dehors ».38

À la notion d’étayage multiple, à celui d’appareillage psycho-groupal, s’adjoint donc celle d’une gérance d’un ordre par un autre. La réciprocité de la gérance est parfaitement réalisée dans le « contrat narcissique »39. La gérance permet de prendre en compte des mouvements économiques d’investissement intersystémique (leur transfert), les conflits dynamiques entre les groupologies (internes, externes), les corrélations topiques (isomorphie, homomorphie) et les hiérarchies de dépendance et de fonctionnement. En outre, et la notion proposée ici doit être référée à son champ de découverte, la gérance peut rendre compte des échanges, d’allure paradoxale, entre des niveaux de structures différentes dans les situations de crise.

Je voudrais enfin noter ici l’importance que revêt, notamment dans le vécu et dans le dénouement de la situation de crise, le caractère fondamentalement asynchronique du temps humain. Les historiens (F. Braudel, L. Febvre, G. Duby) ont pris l’habitude, à propos de l’évaluation des mentalités, de distinguer trois ou quatre grands rythmes de la durée, et partant trois ou quatre histoires : la microhistoire, sensible à l’événement et à l’individu ; l’histoire conjoncturelle, de moyenne amplitude ; et l’histoire profonde, de très longue durée, voire l’histoire quasi-immobile reliée aux caractères de l’espèce. L’inégale vitesse d’évolution n’affecte pas seulement les niveaux d’organisation : individuel, groupai, sociétal, mais aussi, à chacun de ces niveaux, la diversité des rythmes est un paramètre remarquable de chaque niveau. Ainsi se trouve complexifiée une analyse de la crise et de ses élaborations qui admet des échelles temporelles différentes, complémentaires ou antagonistes. Les situations intercritiques, dont J. Guillaumin trace plus loin quelques esquisses problématiques, pourraient être appréhendées avec le maximum d’efficacité de ce point de vue : l’emboîtement des crises (celle de l’adolescent en crise dans une famille (en crise) dont le modèle social est en crise dans une société en crise) fait surgir des temporalités asynchro-niques et conflictuelles. Cette perspective n’est pas sans lien avec celle de la gérance psychique intersystémique : l’élaboration de la rupture dans la continuité du soi implique toujours au moins au niveau qui dépend d’une temporalité exogène à l’individu.

C’est ainsi que, par exemple, le rôle de recours au groupe ou à l’idéologie en situation individuelle de crise est de projeter l’individu dans une temporalité plus lente : un effet analogue, mais non identique, peut être obtenu par des moyens intrapsychiques (régression) ou chimiques (drogue).

Le statut paradoxal du sujet

L’introduction du concept de transitionalité permet de formuler la proposition suivante : la crise d’un système personologique ne peut être seulement élaborée par un changement intra-systémique. Compte-tenu de la structure psychosociale de ce système, il est nécessaire de mettre en œuvre les conditions d’un travail psychique au niveau systémique supérieur. C’est par le saut à ce niveau supérieur de l’étayage groupai que se règle (au sens d’une régulation) que se gère (-au sens que j’ai donné à la notion de gérance inter-systémique) et que peut être reprise et rééalaborée la crise du niveau individuel. Ce saut implique, comme l’ont montré les recherches de l’Ecole de Palo-Alto, une phase paradoxale, et il exprime le statut paradoxal du sujet et de l’appareil psychique groupai. Telle est, de mon point de vue, la ba-se de l’opérativité du groupe dans le travail d’élaboration d’une crise, que la solution demandée et offerte se désigne comme formative ou comme thérapeutique. C’est ce phénomène paradoxal qui est spontanément mis en œuvre et utilisé dans le recours au groupe lors des crises de l’adolescence, de l’immigration et du déracinement : lorsque la rupture dans la continuité du soi dévoile brutalement au sujet son assujettissement et sa liberté ; lorsqu’il est confronté à vivre et à reconnaître que ce qui a fondé le sentiment de son identité intime et unique était précisément son étayage sur un autre ordre, commun, public, ouvert.


1 Voir aussi, à propos de l’utopie, Ernest Bloch : Das Prinzip Hoffnugng (Le principe Espérance), 1959.

2 Développements récents dans cette perspective : sur le cadre et sa malléabilité : R. Roussillon, 1987, 1988 ; sur l’institution et les groupes, R. Kaës, 1986, 1987 ; sur les effets de changements sociaux, D. Barin-Senebier, 1988 ; M. Diab, 1989 ; R. Kaës, 1989 ; sur la crise du milieu de la vie, D. Barin-Senebier, 1988 ; R. Kaës, 1988.

3 Dans cette perspective, toute réorganisation créatrice a pour condition un désétayage ; l’œuvre même est le résultat d’un processus de réétayage et de reprise : Cf. ma contribution : « Esprit de corps et création mythopoétique dans les processus de groupe », in Guillaumin, J., et al., 1979.

4 Cette conception de la crise met l’accent sur le moment du jugement décisif dans le cours d’une maladie, par exemple, dans la tradition hippocratique, l’exacerbation des troubles en précède la terminaison (A. Bolzinger et coll., 1970).

5 Selon R. Thom « est en crise tout sujet dont l’état, manifesté par un affaiblissement apparemment sans cause de ses mécanismes de régulation, est perçu par le sujet lui-même comme une menace à sa propre existence- ». Thom insiste sur le caractère éminemment subjectif de la crise.

6 Comparer avec D.W. Winnicott (1974) : la crainte de l’effondrement ; celle-ci ne serait-elle pas le vécu d’une catastrophe, au sens où l’entend Thom ?

7 Les psychiatres ont particulièrement contribué à l’élaboration des situations de crise dans la perspective de l’intervention. Je n’ai pas repris leurs recherches, bien connues, sur ce point. Voir la revue de question établie par A. Bolzingeret coll. (1970) et par M. Ponsi (1977).

8 Voir plus loin, p. 43-59, les rapports entre crise, formation et situation paradoxale.

9 Je souligne.

10 Le cas de la rupture comme solution d’une crise n’est que l’actualisation d’une rupture potentielle qui, elle, renvoit à une défaillance dans l’état d’union et de continuité.

11 Freud (1895) écrit que le trauma n’est pas dans l’événement mais dans son évocation a posteriori. Ce temps de latence est le temps d’un travail du trauma. M. Khan (1976) rapporte que Winnicott disait que le trauma n’apparaît que lorsque cesse l’omnipotence.

12 Il serait plus correct de traduire : « l’enfant soumis à la privation ».

13 J’avais rédigé cette brève étude sur la rupture chez les migrants en 1976, avant que nous ne disposions des travaux de T. Ben Jelloun, D. Karlin et T. Lainé.

14 « Un des facteurs fondamentaux pour déterminer si la perte d’un objet aimé (…) mènera à la maladie maniaco-dépressive ou sera normalement surmontée est, selon mon expérience, la mesure dans laquelle la position dépressive a été élaborée avec succès, où les objets aimés, introjectés ont été établis à l’intérieur avec sécurité, pendant la première année de la vie » (M. Klein, 1952, p. 206). Si, chez le nourrisson, l’introjection du bon objet échoue, la situation de la perte de l’objet d’amour s’établit d’ores et déjà avec la même signification que chez le mélancolique adulte (M. Klein, 1934, p. 338). Le travail de deuil va consister pour le Moi à introjecter un objet bon et stable (M. Klein), à l’incorporer (K. Abraham). Au cours du deuil, on voit donc que le sujet n’accomplit pas cette tâche pour la première fois : « la position dépressive précoce, et avec elle, les angoisses, la culpabilité, l’affliction et la sensation de perte provenant de l’allaitement, du sevrage, de la situation œdipienne, de toutes les autres sources, sont activées de nouveau. Parmi toutes ces émotions, la peur d’être puni et dépouillé par les parents que l’on redoute – c’est-à-dire le sentiment de persécution – est également ranimée dans les couches profondes de la personnalité… Chaque fois que nous éprouvons la perte d’une personne aimée, ce sont eux (les bons objets intériorisés) également, pensons-nous, qui succombent et sont détruits », écrit M. Klein.

15 Allégeance et séduction : le transitionnel – le migrant, l’étranger, mais aussi le déviant, par cette allégeance, sollicite en moi, comme signe de sa reconnaissance, ma rupture. Il cherche à me séduire et à m’incorporer : contrôler, dévorer.

16 Par exemple, les rites de politesse sont des façons de tenir à la bonne distance dans les relations sociales l’usage de l’amour et de la haine. S’approcher trop d’une personne, cela peut signifier transgresser le code prévalent dans une société et signifier exactement l’inverse dans une autre.

17 Dans un de ses romans, Simulacres, Ph. K. Dick évoque la possibilité pour qui veut émigrer de la Terre vers une autre planète de s’acheter des voisins factices, des famdaco (« familles d’à côté) et « d’acquérir la présence simulée de la vie, le bruit et les mouvements de l’activité humaine – du moins ses quasi-substituts mécaniques – pour se donner du moral dans un nouvel environnement plein de stimuli étranges, ou, peut-être, mais dieu len préserve, vide de tout stimulus ». (p. 80-81). Les « famdaco » appartiennent à l’entourage du migrant qui en est propriétaire : ils sont la projection du faux-soi comme environnement de transition. Dick, avec sa perspicacité habituelle, articule d’emblée le plein, le vide et le faux. « Communiquer avec (la famdaco), c’était en somme dialoguer en cercle fermé avec soi-même… » (p. 81, trad. franç.).

18 Nous pouvons trouver ici une vérification de l’analyse que Morin propose de la rigidification du système et du blocage des dispositifs qui assurent la réorganisation permanente du système. Cf. plus haut p. 19.

19 Tout comme l’utopie systématique qui abolit le processus (l’histoire, l’avenir) par là l’envahissement du cadre et du contenant. Je propose au lecteur qui serait intéressé par cette perspective de se reporter à mon article sur L’utopie dans l’espace paradoxal (1977-1978).

20 Cette fonction cognitive de l’idéologie est de réduction : Mais cette réduction de l’incertitude quant aux relations entre les objets, tient à l’incertitude à propos de leur valeur pulsionnelle. La complexité, du même coup, est niée : les relations mêmes sont niées qui apporteraient une complexité, une incertitude. Rassurer, ne pas être perdu, maintenir la constance, comme, dans la famille, le mythe familial (Ferreira, A.J., 1963) où, comme dans l’exploration de Tailleurs le voyage « organisé ».

21 Roland, René, Ronceveaux : lors d’une séance ultérieure, les participants se plaindront de manquer d’air, après avoir évoqué de nouveau la mort de Roland, condition imaginaire de la survie de l’autre, René, fantasmé comme « doublé » par Roland, celui-ci doublant la femme (monitrice) attendue et fantasmée dans la phase prélaborative du groupe, et finalement absente.

22 La serveuse de ce groupe prend la place de la serveuse (réelle) qui intervient dans une autre session, celle du groupe dit « du Paradis perdu » : l’une et l’autre, selon des modalités différentes, sont assignées, ou convoquées, à attaquer l’illusion groupale, qui pourrait être aussi celle de l’institution organisatrice de la session (le CEFFRAP, dans le dernier cas) et notamment à travers ses productions théoriques. Ceci aurait pour conséquence de mettre les moniteurs en crise. Voir plus loin à propos de la mystification, p. 54-55.

23 Watzlawick, P., Helmick-Beavin, D., Jackson, D., 1972 ; Watzlawick, P., Weakland, J-, Fisch, R., 1975.

24 Watzlawick, P. et collab., 1972, p. 25.

25 R. Roussillon, 1976, puis 1978.

26 Cf. mon essai : l’utopie dans l’espace paradoxal. Entre jeu et folie raisonneuse (1977-1978).

27 « C’est ainsi que mon attention fut progressivement retenue par l’idée qu’un des aspects du cercle, lorsqu’il était vide, pouvait être en relation avec la pulsion vers l’indéterminé, un état qui peut à la fois être ressenti comme étant tout et rien ; et que cela devrait être pris en considération comme la contre-partie nécessaire de la pulsion d’être quelque chose, la pulsion à se différencier du tout. J’en vins aussi à songer qu’il n’était peut-être pas surprenant que cet état de non-différenciation pût, parfois, se trouver identifié avec la mort, étant donné que c’était un effacement de toutes les images du Soi, une obscurité accomplie qui peut donner le sentiment d’être rien, un état, qui, pour l’esprit affairé de projets, peut paraître semblable à la mort, et par conséquent, quelque chose dont on doit constamment se défendre ». (M. Milner, 1974, p. 313).

28 Parole d’homme, parole de femme, sur ce point différentes sans doute. La spécificité sexuelle de la femme et de l’homme infléchit leur expérience particulière du plein et du vide, de l’être.

29 Le recensement et la taxinomie des objets transitionnels sont interminables, et sans intérêt. Par contre la transitionalisation d’un objet (la résidence secondaire par exemple, ou le vêtement) est un point de vue plus performant car il intègre processus et structure de la transitionalité.

30 Cf. la traduction que nous proposons de cet article dans ce même ouvrage, p. 255.

31 Dans son article, J. Bleger ne distingue pas toujours les liens symbiotiques du dépôt des parties psychotiques de la personnalité. La notion blégérienne de noyau agglutiné, exposée ci-après (p. 67-69), apporte quelque précision.

32 Sur les conflits de cadre et les interférences paradoxantes, à propos du groupe et de l’institution, voir R. Roussillon (1977). En travaillant sur ces interférences, et notamment dans le cas des séminaires de formation comme situation sociale-limite de l’institution (Kaës, R., 1972) j’en viens à me demander si tout processus de formation, de thérapie, voire le processus psychanalytique lui-même, n’est pas traversé par une tension contradictoire entre les nécessités institutionnelles (fournir le cadre, instance sociale du refoulement et de la répression mais aussi des idéaux et projets, sans quoi le processus est impossible) et les réquisits transitionnels (rendre disponible un espace pour le processus d’élaboration libre, mais supporté par le cadre). L’analyse de cette contradiction motrice est celle du transfert et de la résistance sur et par l’institutionnel (le politique). En ce sens, faire partie du cadre (de l’institution) c’est s’impliciter dans un en-deça de la parole. C’est être a l’intérieur de ce qui supporte l’identité. La crise institutionnelle menace alors dangereusement l’identité personnelle.

33 II me semble que les retards aux séances peuvent prendre sens par rapport au transfert sur le cadre dont il s’agit d’éprouver la solidité. Le retard à la première séance, c’est-à-dire l’absence lors de l’énoncé de la règle fondamentale, a pu prendre sens, pour certains participants, de tentative de destruction du cadre analytique, afin d’éprouver sa capacité de survivre à l’attaque et de constituer un dépositaire fiable. C’est ce qui s’était passe pour une participante du groupe du « Transsibérien ».

34 La capacité de rêverie de la mère rend possible l’établissement d’un système de transformation de l’angoisse, que Bion appelle la fonction alpha. Cette fonction comporte l’existence d’un contenant et d’une activité de transformation de l’angoisse en sens. J’appelle conteneur la réunion de ces éléments.

35 Les séances précédentes ont porté sur le contrôle anal.

36 Le lieu des objets transitionnels est, rappelle Oury, le lieu d’origine du Surmoi ; il est comme le disait M. Klein, le lieu des mauvais objets internes intériorisés ; c’est également le lieu de la culture. « Nous pouvons nommer « objets institutionnels » une catégorie d’objets tels qu’ils assument la reprise contrôlée d’une dimension transitionnelle ; ce qui leur permet d’accueillir des individus en désarroi, créant un réseau sous-jacent de demandes par la mise en place de quelque chose qui se substitue à un vide » note J. Oury. Voir, sur cette perspective, un travail récent de J.J. Baranes (1978) à propos d’un hôpital de Jour pour adolescents. Baranes s’interroge sur les conditions requises pour mettre en place et rendre utilisable un tel espace.

 

37 « Le groupe, dit Demian à son ami Sinclair, est le refuge des hommes contre la peur… Ils ont peur parce qu’ils n’ont pas réalisé leur propre unité intérieure, parce qu’ils ne' sont pas parvenus à la connaissance d’eux-mémes… Ils ont peur de l’inconnu qui est en eux… ». H. Hesse, Demian, p. 203 et 59. Cette réflexion traverse l’adolescence occidentale dans l’oscillation tragique entre individualisation et « groupalisation » (devrait-on dire). Elle reprend, dans la conjoncture propre à la crise de l’adolescence – crise psychique, crise sociale, crise de générations – la première version, entre le sevrage et l’énigme œdipienne, de ce rapport à l’inconnu. Vient s’y reprendre aussi ce que Winnicott a désigné comme la capacité d’être seul.

38 Dans une perspective proche de la mienne, P. Dubor (1978) a proposé la notion d’une gestion institutionnelle des psychoses et des manifestations préobjectales. Dans un domaine différent, G. Rouan (1979) a utilisé la notion de gérance dans une thèse sur la fonction psychosociale des institutions de l’animation socio-culturelle (Maison des Jeunes et de la culture).

39 Contrat narcissique, entre l’individu et le groupe, par lequel chacun de ces termes l’élément, l’ensemble) se garantit mutuellement, dans l’ordre de la continuité et de la reconnaissance, une place assurée de toute éternité, pour l’immortalité. Cette notion, proposée par P. Aulagnier-Castoriadis (1976) est reprise dans cet ouvrage par A. Missenard, et par moi-même, à propos de l’étayage multiple.