2. Narcissisme et rupture

par André R. Missenard

Dans l’étude des sociétés anciennes, M. Eliade (1957) met l’accent sur l’importance de la remémoration des événements mythiques fondateurs. Dans les rites cosmogoniques de la nouvelle année, dans beaucoup de circonstances (introniser un chef, déclarer la guerre, guérir un malade), la référence au rite est une façon de réintégrer l’événement actuel dans la création initiale, de le rendre contemporain de celle-ci. Ainsi le malade par exemple, est-il non pas réparé, mais refait, il renaît ; il était malade de la « douleur de l’existence dans le temps ». Par le souvenir de l’acte primordial, de ce qui s’est passé au commencement du monde, la guérison devient possible. Car être dans le monde, c’est être sorti de l’époque originelle, avoir perdu le paradis, c’est avoir basculé dans l’histoire, c’est avoir subi la chute après une catastrophe.

Avec Freud dans les cures, on tente de retrouver un passé fantasmatique et historique. Ce qui se dévoile en cours de route ne ressemble guère à un Eden dont une rupture nous aurait séparés. Le temps du paradis a-t-il donc été complètement effacé des mémoires ? Certains héros, certains créateurs, s’ils n’ont pas recours directement à un passé mythique, semblent en avoir cependant conservé la marque : leurs exploits et leurs œuvres peuvent être à cet égard interrogés. Ainsi est-on conduit à une approche du narcissisme et de ses avatars.

I. Immortalité et avatars du héros moderne

1. Sur la vocation du héros de l’air

Pour le psychanalyste la place du héros est dans le mythe : depuis Rank en 1909 le fantasme héroïque continue son chemin. Parti des origines, on en retrouve la trace à divers moments critiques de l’histoire individuelle, à l’adolescence, à certains moments de la formation (Kaës R., 1973, 1976a) voire dans les avatars de la vie des groupes (Kaës R., 1974a).

Dans l’histoire récente, sinon contemporaine, il est des hommes qui se sont illustrés dans des actions d’éclat, et dont la vie de héros est devenue référence pour les générations ultérieures. Ainsi est-ce le cas de certains aviateurs, ayant réalisé des exploits ou combattu dans un ciel hanté par la présence d’un semblable auquel ils devaient disputer la place dans un combat duel : Guynemer, Mermoz, Saint-Exupéry40 sont passés du « Ciel de gloire » dans lequel ils ont disparu, sans laisser la trace de leur corps, à l’espace idéalisé où les héros sont vénérés car désormais immortels.

Les réflexions qui suivent sont inspirées par la vie d’un héros de l’air, à travers sa biographie et par l’observation clinique d’un déprimé ayant eu dans son histoire aéronautique une période héroïque.

Il n’y a pas lieu de généraliser ces remarques à l’ensemble des aviateurs41 ; parmi eux en effet se trouvent toutes les structures psychiques. Toutefois pour certains les identifications héroïques du temps de l’adolescence ont joué un rôle déterminant dans ce qu’on peut désigner comme étant leur vocation. Pour ceux-là, le narcissisme est dans l’organisation de la psyché une caractéristique majeure. À côté des héros, ils ont leur place dans ce travail.

Sur la plan analytique, la vocation héroïque est en rapport direct avec le narcissisme originel ; « elle est l’expérience du refus de renoncer au roman familial » (Lanouzière, J., 1977). Dans la relation précoce mère-enfant où s’accomplit en effet une narcissisation mutuelle, le moteur essentiel est la toute-puissance maternelle. Il n’y a « Sa majesté le bébé » que parce qu’il y a « Sa majesté la maman » ; Certes, mais la toute-puissance maternelle n’est « fonctionnelle » pour l’enfant qu’en raison de la présence même de celui-ci ; dès la grossesse de la mère, l’enfant lui donne ce dont elle a pu rêver : la complétion phallique et le pouvoir de création. C’est dans cela qu’il sera baigné ensuite.

Mais il n’y a pas qu’un seul versant des choses. Un héros – fut-il de roman familial – a une pré-histoire : dans Moïse et le Monothéisme, Freud écrit que le héros, avant sa naissance, a été ressenti comme une menace par son père, lequel a désiré sa mort. Rosolato a souligné que dans les religions monothéistes, la relation agressive et mortelle entre Dieu et le fils de Dieu avait une fonction de préservation du versant positif de la relation mère-enfant dont la pureté et l’amour sont alors les caractéristiques. En fait, on perçoit combien cette dernière relation est originellement ambivalente et combien le narcissisme positif et l’idéalisation que la mère a faite de l’enfant viennent éviter à ce dernier les menaces qui pèsent sur lui. Grâce à cela d’ailleurs, la mère peut entretenir son propre narcissisme lui aussi menacé : la vie l’a obligée à renoncer aux illusions avec lesquelles elle avait vécu. L’enfant, morceau d’elle-même, les lui fera retrouver : le temps futur et l’enfant à venir prennent dans son économie la place du paradis perdu.

Ce narcissisme originel, essentiel au devenir de l’enfant et particulièrement au futur héros, laisse ouverte la question de la vocation : D’où provient l’appel, qui parle ? Pour formuler une réponse un détour est ici nécessaire, par le registre des voix premières.

1.1. Les voix premières

Ce que nous appelons ici les voix premières recouvre certes le bain sonore dans lequel l’enfant est placé à sa naissance et qui va constituer « l’enveloppe sonore du soi » (Anzieu D., 1976), « la matrice sonore du moi » (Rosolato G., 1974), mais aussi le discours tenu par la mère avant la venue de l’enfant et qui, après sa naissance, va se projeter sur son corps, discours que P. Castoriadis Aulagnier (1975) désigne comme « l’ombre parlée », la mère étant le « porte-parole »42.

« L’ombre-parlée » est ce qui définit le statut et la place de l’enfant dans le désir maternel, écho parlé de l’image idéale d’elle-même que l’enfant réfléchit à sa mère. N’est-ce point grâce à lui qu’elle peut être une « bonne-mère » conformément à l’idéal culturel, avoir un enfant d’un homme, avoir un enfant du père ?

Doit être soulignée la place occupée par l’enfant dans les instances idéales de sa mère, et particulièrement dans son moi-idéal, et cela dès avant la naissance. Si la grossesse est un moment de crise narcissique pour la mère (G. Lemoine, 1976), par contre l’investissement de ce narcissisme se fait désormais sur l’enfant par lequel la mère est en position de créatrice, de toute-puissance et de possession phallique. Le discours qu’elle tient alors sur son enfant, qu’il soit verbalisé ou qu’il reste intérieur, sous forme de représentations ou de projets est l’expression de cette position, dans laquelle l’enfant est investi de la libido narcissique maternelle. Sans doute reçoit-il alors aussi des investissements « négatifs » corrélatifs du vécu corporel de sa mère et des fantasmes de destruction, d’ouverture de son corps que la grossesse lui fait vivre. C’est cependant par le narcissisme positif de la mère, par les projets et l’à-venir qui l’accompagnent que la gestation peut se poursuivre et que l’enfant vivra. Après la naissance, le discours préalable se prolonge par le « bain sonore » émanation, pour l’enfant, d’un tympan-sein sonore » (P. Castoriadis-Aulagnier), équivalent dans l’auditif, de la « bouche-sein ». Sons et paroles ont pour l’enfant un rôle de prothèse de la psyché – le « plaisir d’ouïr » est le premier investissement du langage – et la voix devient la première incarnation de l’objet persécuteur comme de l’objet gratifiant. Cela, à notre avis, étant corrélatif du plaisir ou du déplaisir que la mère retire de cet enfant, ou de leur alternance et de l’importance respective de l’un et de l’autre.

Pour la mère en effet, et en raison même de la naissance, peut s’accentuer la faille qui déjà existait entre ses investissements positifs et négatifs de l’enfant. Selon le sexe de celui-ci, les particularités de son corps, de sa santé, etc. il peut s’adapter plus ou moins aux projections de l’ombre parlée c’est-à-dire au discours préalable qui accompagne la grossesse. En réalité l’enfant ne peut pas être conforme à ce dernier : il résulte en effet de deux mouvements différents : il est d’une part en position d’être le phallus maternel, comme au temps de la grossesse mais il est aussi, sa présence corporelle en atteste, l’enfant imparfait qui mérite des soins (P. Castoriadis). L’enfant de la faute, l’enfant imaginaire du père de la mère, celui qui a été longtemps attendu de ce dernier, jusqu’à ce qu’un autre homme vienne en prendre la place. L’enfant à cet égard, est dans ce que nous appellerons « la faute d’être » et si la mère s’inquiète pour la santé, le devenir, le destin de l’enfant, c’est en raison directe de tout ce que sa faute originaire conduit à craindre et à souhaiter pour le produit de son « péché ».

À la faille maternelle répond donc une faille chez l’enfant, placé entre la « faute d’être » et le projet qu’il soit dans la brillance, l’éclat et la toute-puissance, qualités de celui dont il tient sa première origine. Dans ce que nous appelons les « voix premières » résonne principalement celle du père de la mère, qui ne peut être reconnue pour telle puisque marquée d’interdit (On sait pourtant avec quel intérêt sont recueillis les traits de ressemblance du nourrisson avec l’un ou l’autre des aïeux : le support biologique de l’hérédité permet ce passage du désir). Résonne aussi la voix de la mère, qui, grâce à son enfant, peut s’approcher de l’idéal maternel de sa culture, et à laquelle l’enfant rend à nouveau présents les espoirs narcissiques que la vie l’a contrainte d’abandonner (Freud, S., 1914).

Ce sont ces voix premières qui porteront l’enfant pendant sa gestation par la mère et les premiers mois de sa vie ; elles sont le véhicule du narcissisme et du Moi idéal maternel et du rapport de la mère avec son propre père. Ces voix dessinent le profil de l’enfant merveilleux, celui qui en chaque adulte n’en finit pas de mourir, (Leclaire S., 1975), mais qui constitue un des fondements sur lequel chacun s’est construit. Elles sont indissociables également du narcissisme « négatif »43 dans lequel la mère baigne aussi son enfant.

1.2. Le devenir des voix premières et le discours du père

1) Les voix premières ne peuvent baigner l’enfant et éventuellement marquer son histoire à venir qu’en tant qu’objet émané de la mère. Comme objet partiel, la voix apporte à l’enfant un repère auto-érotique, pré-identificatoire, qui est préalable à la phase du narcissisme secondaire. Ce repère tire son efficacité pour l’enfant d’être aussi apporté par lui à la mère, et de répondre au désir qu’elle en a ; ainsi l’enfant peut-il être assuré par instant, de la place qu’il occupe au moment où le son qu’il émet donne du plaisir à celle qui l’enfend et devient de ce fait un repère dont il pourra à nouveau faire usage dans la solitude à venir « L’enveloppe sonore du soi » se constitue ainsi, à notre sens (Missenard A., 1976) selon un mécanisme où le reflet a une fonction centrale dès l’origine de l’activité psychique. Mais il faut indiquer que les objets partiels en général, permettent à l’enfant, parce qu’ils sont placés en tiers entre lui et sa mère, d’établir avec celle-ci un commerce où chacun trouve sa satisfaction dans une première situation triangulaire.

L’économie de l’ensemble est soutenue par le narcissisme maternel : l’objet partiel, comme l’enfant dont il est une part, est investi en effet par le narcissisme maternel : elle voit en lui la preuve que cet enfant – qui fonctionne bien – est le produit de la bonne mère dont elle souhaite donner l’image ; elle y voit aussi un point d’espoir pour les projets grandioses, qu’elle fomente en son nom – à lui –, mais avec sa libido narcissique – à elle —.

Quand, au temps de l’Œdipe l’objet partiel offert par l’enfant est son pénis, ce premier fonctionnement triangulaire ne peut plus être maintenu, car avec cet objet, la mère est renvoyée à sa propre problématique œdipienne. Un nouvel équilibre doit donc être trouvé.

Il le sera d’autant plus aisément que la voix maternelle énonce alors à l’enfant quelle référence est la sienne (père, oncle, ancêtre, etc.), référence qui garantit que son discours et ses interdits ne sont pas l’œuvre d’un arbitraire légiférant (1). Ainsi dans la voix maternelle même, l’enfant rencontre l’autre paternel et il est aussi confronté à la castration et à l’angoisse d’identification. Corrélativement un deuil est à faire, une absence à accepter avec le constat que les objets partiels et les repères qu’ils apportent ne peuvent constituer des points d’ancrage à jamais assurés.

2) Ce devenir n’est toutefois possible que si préalablement a été mise en place « une identification primaire » répondant aux particularités suivantes :

—  Avoir été le moment d’une expérience de plaisir fusionnel où « deux désirs ont trouvé leur signifiant commun en un même objet », où dans une « unité duelle » l’espace maternel et celui de l’enfant ont coïncidé.

—  Avoir été l’objet d’une nécessaire « désillusion » née des expériences de l’insatisfaction (Fusco M.C., Smirnoff V., 1976) ; à quoi nous ajouterons les affects et sentiments éprouvés par la mère lors des expressions par l’enfant (cris, appels) de cette insatisfaction, sentiments qui peuvent être par exemple de rejet et d’agressivité.

—  Avoir été le moment d’une identification aux deux parents et notamment au « père de la préhistoire personnelle » (Freud S., 1924). Ce dernier point nous semble devoir ici être souligné : il marque en effet que toute organisation ternaire, œdipienne ou pré-génitale est précédée d’une autre organisation de même structure et présente dès l’origine. Sa nature et ses particularités ne seront pas sans affecter le devenir des sujets.

Au demeurant dans le texte même de Freud, la formule utilisée est sinon hésitante du moins ouverte : le lecteur est en effet renvoyé

(1) Cf. P. Castoriadis Aulagnier (1975) ; à ce livre, ce chapitre doit beaucoup.

pour comprendre à qui se font ces identifications précoces, à la fois « aux parents » et au « père de la préhistoire personnelle ». Or chacune de ces propositions n’a pas les mêmes implications, et partant, les mêmes prolongements dans la perspective où nous nous situons ici.

En effet si dans l’identification primaire, c’est à la parole du père que la mère se réfère, et qu’elle donne à entendre à l’enfant ; elle témoigne ainsi qu’en elle un travail s’est fait naguère, qu’elle a effectué le deuil des espoirs de son enfance, « endormis » à son adolescence et que l’homme qu’elle a choisi est venu – au moins pour une large part – s’y substituer.

Par contre si dans l’identification primaire il s’agit avant tout du « père de la préhistoire personnelle » il y a toute chance pour que, se référant à lui, la mère renvoie à celui – son père – dont encore jeune-fille, elle a longtemps attendu un enfant, pendant le temps de son « sommeil enchanté », avant l’arrivée du « prince charmant ». Dans ce cas la voix paternelle qui viendra s’ajouter aux voix premières, plutôt que s’y substituer, sera celle du grand-père maternel. La première référence tierce ainsi donnée à l’enfant a donc à la fois le caractère de l’idéal et de la toute-puissance en même temps que de l’impossible et littéralement de l’invivable. En effet l’enfant dans cette perspective est le fruit d’un amour incestueux, marqué d’interdit dans son corps même et de culpabilité, mais possiblement voué à la même toute puissance que le père idéal dont il est imaginaire-ment issu.

Il va de soi que dans la diversité des cas cliniques, ces deux situations sont extrêmes. Plus fréquents sont les cas où ce qui est donné à « entendre » à l’enfant constitue sinon un « concert » de voix paternelles, du moins une alternance où peuvent s’entendre celle du grand-père maternel, de l’oncle, du mari ou de tout autre « homme de la mère » qui par un trait quelconque de son caractère ou de son corps retient ou a retenu l’investissement maternel.

Il est plus rare, et plus spécifiquement déterminant pour l’enfant que la seule parole entendue soit celle de son grand-père maternel, ou de son père mort et idéalisé.

C’est pourtant souvent le cas du héros aviateur. Toutefois avant que soit évoquée la spécificité de sa position, un dernier point est à rappeler qui constitue un autre préalable nécessaire pour que, chez tout sujet, se fasse l’accès à la parole des pères.

2) Ce préalable est lié aux phénomènes qui se jouent à partir de la phase narcissique et pendant le temps de celle-ci. Ils sont centrés par le fait qu’au moment même où l’enfant accède à une image rassemblée de lui-même, à travers le miroir – avec tout ce que cela implique de la part de la mère comme présence et comme propos tenus pour désigner l’image de l’enfant – se distinguent corrélativement l’imago de son corps morcelé et l’image de sa mère comme définitivement perdue. Quelque chose d’une « fusion duelle » devient à jamais impossible ; or jusqu’à cette période l’attente de celle-ci constituait le fonds sur lequel se vivaient les inévitables insatisfactions.

Cette perte constitue la base sur laquelle la construction ultérieure de l’enfant pourra se faire. Cette dernière ne sera acquise que si pour la mère, l’accès de son enfant à une – relative – « unité » nouvelle a pour corrélation la perte de l’illusion d’être à jamais « comblée » par l’enfant qu’elle a fait. En d’autres termes et cela dans la période de sevrage et du retour éventuel des parents à une activité sexuelle – naguère interrompue culturellement pendant le temps du nourrissage –, l’enfant accède à un nouvel état quand sa mère perd l’illusion mégalomaniaque d’une toute-puissance venue de son moi idéal réactivée par sa grossesse. Ce qui conditionne une telle évolution maternelle est évidemment le rapport de celle-ci à la castration et sa possibilité de renoncer à l’enfant comme phallus imaginaire.

Cette période essentielle de l’organisation psychique de l’enfant, qui comporte un versant dépressif (la position dépressive) et un versant narcissique, peut être éclairée par ce que nous appellerons plus loin le travail du narcissisme.

Deux remarques termineront cette réflexion sur les « voix premières », nécessaires à une compréhension de la vocation.

Les voix premières sont liées au narcissisme originel, et à ce titre elles sont indissociables de l’aspect négatif de ce narcissisme : l’enfant est le héros possible, idéalisé, pris dans le Moi idéal maternel, mais menacé aussi parce que sa mère a ressenti elle-même un danger par exemple celui d’une présence « étrangère » vivante dans son corps durant la grossesse. De plus l’enfant est dans la « faute d’être » dans la mesure où il est l’enfant imaginaire de l’inceste maternel.

Les voix premières sont d’abord celles de la mère et des pères, indistinctes et confondues : voix des pères où se rassemblent celle du père de l’enfant et celle de celui dont la mère a longtemps attendu un enfant, voix de tout sujet ayant eu le statut « d’homme de la mère ». Pour qu’une distinction s’établisse entre les voix paternelles, des conditions sont nécessaires :

1)  Que l’identification primaire soit posée puis suivie de la désillusion qu’elle implique.

2)  Que la mère se trouve à nouveau vers celui qu’elle investit, quand se perd pour elle 1’ « illusion phallique », c’est-à-dire la confusion faite par elle pendant sa grossesse et les premiers mois de la vie de l’enfant, entre l’enfant et le phallus imaginaire.

3)  En conséquence de cela, que l’enfant soit conduit à faire, au moment où il accède à une forme unifiée de lui-même, le deuil de la mère narcissique, sa première mère, celle des illusions les plus grandioses et des espoirs les plus fusionnels.

1.3. Sur la vocation d’un héros moderne

Les identifications héroïques de l’adolescence qui pour certains se prolongeront dans une vie de héros sont souvent en relation avec un problème paternel. La mère de Mermoz se sépara de son mari quand l’enfant avait quelques mois ; St Exupéry avait 5 ans à la mort de son père.

L’hypothèse qui est ici proposée est que la vocation est liée à la persistance des voix premières, et que le « discours des pères » a une origine et un contenu spécifique qui sont déterminants des « identifications héroïques » (Lagache D., 1961) et de leur maintien.

La vie de Mermoz

J. Kessel (1938) qui rapporte la vie de Mermoz met bien en évidence le monde dans lequel celui-ci fut élevé et les personnes auxquelles sa mère souhaitait ou acceptait que soit fait référence : dans la famille du grand-père maternel, la personne régnant avec une autorité – surmoïque – incontestée était la seconde épouse du père ; la grand-mère maternelle de Mermoz était en effet morte et le veuf s’était remarié, laissant à sa nouvelle femme le soin de l’éducation des enfants de son premier mariage. La mère de Mermoz fut donc élevée dans un climat d’austérité, de rigueur et de devoir, climat dans lequel son fils à son tour fut baigné lorsque sa mère et lui retrouvèrent la famille de celle-ci. La tendresse vint cependant à Mermoz de sa mère mais ce fut une tendresse furtive, un peu fautive par rapport aux règles du milieu. De son père, dont il est dit seulement, qu’entre lui et sa femme la mésentente avait régné « dès le jour de leurs noces », il semble que Mermoz n’ait plus, sa vie durant, jamais entendu parler. La problématique qui accompagna la grossesse de sa mère dut avoir quelques particularités puisque Kessel mentionne que la future mère redoubla de soins et de précautions de crainte que l’enfant à venir vint au monde dénué des vertus qu’elle voulait pour lui. « Ce fut une obsession. Pendant neuf mois elle répéta ce vœu : « qu’il soit honnête, qu’il soit brave, qu’il soit bon, loyal et droit ». Jusqu’au terme (de sa grossesse) elle mena nuit et jour ce combat désespéré, inspiré contre les ombres dont elle croyait son enfant menacé ».

Plus tard, Mermoz vécut seul avec sa mère, fils modèle, studieux et sage, satisfaisant les aspirations d’une mère courageuse, essentiellement préoccupée du devenir de son enfant. Mermoz, selon Kessel, partage les taches et les devoirs de la vie quotidienne, a le goût du dessin et de la lecture, mais ne s’intéresse guère au monde extérieur.

Du couple mère-fils, Kessel souligne bien les aspects, au moment de l’adolescence de Mermoz : « Ils vivaient l’un pour l’autre », « ils se suffisaient… Cette femme, tant son enfant ne relevait que d’elle, me paraissait avoir été seule à l’engendrer ».

Le seul homme, selon Kessel, qui ait été admis dans la familiarité du couple mère-fils fut, pendant la guerre 1914-18, Delty, un grand malade, « rejeté » par la médecine comme incurable, recueilli par Mme Mermoz, et peu à peu, grâce à elle ramené à la santé.

Quand l’échec au baccalauréat provoque chez Mermoz un raptus anxieux qui fait craindre une tentative de suicide, « Mermoz se replie sur lui-même, puisqu’il est entendu que sa mère et lui ne font qu’un ».

On peut faire une autre lecture de cet ouvrage, et formuler des hypothèses sur les liens inconscients qui existaient entre la mère de Mermoz et celle qui lui tint lieu de mère. Ces liens ont-ils donné à la mère de Mermoz la possibilité de vivre auprès d’un homme ? Il ne le semble pas, si l’on prend en considération l’échec immédiat du mariage « dès le jour des noces », les désirs angoissants éprouvés par la mère envers l’enfant au cours de la grossesse, et le retour rapide à la maison parentale de la mère et de l’enfant. Dans l’imaginaire quel était donc son père pour qu’après la naissance de l’enfant sa mère le conduise et l’élève chez ceux près de qui elle avait grandi.. L’enfant était-il fruit de l’Œdipe, enfant de la belle grand-mère maternelle ? Il est difficile ici d’affirmer.

Sans doute dans ses premières années Mermoz établit-il et reconnaît-il à son tour un lien à celle qui est le pivot de la famille : la belle-mère de sa mère. Il en intériorise la parole, les principes et les idéaux. Cela constitue sans doute pour lui une possibilité d’un « dégagement » par rapport à sa propre mère, mais cette éventualité est insuffisante. Il reste un adolescent dépendant, incapable d’affronter avec succès les obstacles que la société oppose aux jeunes gens pour qu’ils accèdent au statut d’adulte : c’est l’échec à l’examen et le moment dépressif44.

Quand il exprimé le projet de faire son service militaire, Delty lui conseille de choisir l’aviation. D’après le texte de Kessel, ce conseil apparaît comme la seule parole d’un homme proche de sa mère que Mermoz ait entendue au cours de son adolescence, du moins la seule parole masculine ayant pour lui du poids.

L ’effacement des pères et le relief maternel

L’effacement des pères géniteurs est fréquent dans les biographies des héros. La mort de leur père est souvent notée dans les antécédents des jeunes gens désireux d’entrer dans la carrière d’aviateur militaire. Un père mort peut d’ailleurs prendre dans la parole de la mère une place importante, et la figure paternelle s’avérer alors structurante pour l’enfant.

Le père de Mermoz n’était pas mort, mais sans doute considéré comme tel par sa femme. Il avait eu une fonction de spermatophore45, puis le silence s’était fait autour de son nom.

Pour d’autres héros aviateurs, la figure de la mère a aussi un relief particulier. L’histoire de Saint-Exupéry illustre essentiellement les liens privilégiés de la mère et du fils :

« Ce qui m’a appris l’immensité, ce n’est pas la voie lactée, ni l’aviation, ni la mer, mais le second lit de votre chambre. C’était une chance merveilleuse d’être malade »… « C’était un océan sans limite auquel la grippe nous donnait droit »… « Je ne suis pas bien sûr d’avoir vécu depuis l’enfance ».

« Maintenant j’écris un livre sur le vol de nuit ; mais dans son sens intime c’est un livre sur la nuit ».

 

« Car on apaise un lit comme d’un doigt divin la mer. Ensuite ce sont des traversées de la nuit moins protégées, l’avion ». (Saint Exupéry A., L955).

Pour tel autre héros, aviateur accompli, la mère a continué d’avoir une place exceptionnelle, voire de régner en souveraine – et avec quelle autorité – sur le glorieux enfant dont elle définit plus tard elle-même les premiers grands choix de sa vie.

Ce qui se fait entendre

Mermoz est le fruit de l’Œdipe, fruit d’autant plus interdit que celle qui le portait avait pris fantasmatiquement la place de sa propre mère, morte. Les possibles fantasmes de viol, les angoisses de destruction de l’enfant pendant la grossesse, l’intense culpabilité, le refus du mariage dès son premier jour, puis la fuite, prennent là leur source. La mère de Mermoz trouvera réparation de sa culpabilité première dans une référence à une autre mère, intraitable, dure, sévère, mais inconsciemment justicière, et à cet égard s’avérant non seulement supportable mais indispensable : car cette mère là s’inspire dans sa vie non d’un homme ni de sa propre loi, mais du Seigneur, de sa rigueur et de sa souffrance, c’est-à-dire d’un père idéalisé, immortel.

La mère de Mermoz, enceinte, n’aura cependant vécu une si grande culpabilité que par rapport au plaisir d’avoir en elle l’enfant longtemps espéré, en vain, du père, et qui lui fait retrouver une victoire ancienne imaginaire d’abord, puis réelle, sur sa propre mère. Mermoz est donc marqué doublement dès avant sa naissance : il apporte à sa mère ce qui la « comble », il est le phallus imaginaire par lequel elle réactualise son Moi idéal archaïque ; il est l’enfant chargé des plus grands espoirs. Mais il est aussi condamné ; il est l’enfant de « la faute », l’enfant « à abattre ». Il vient donc au monde sous le signe de la « faute d’être » et de la gloire, placé dans la problématique d’être phallus imaginaire, ou de « n’être pas ». C’est à ce niveau de « tout ou rien » que se joue pour lui la castration primaire. Placé dans la faute d’être, il aura à trouver une « raison d’être », une place où par vocation, il sera « appelé à être »46.

Cet appel, le héros l’entend souvent à l’adolescence, quand l’écho des voix premières résonne à nouveau, s’il a jamais été vraiment assourdi : voix de la mère (Lanouzière J., 1977), celle de la toute première enfance, voix du père de la mère, qui n’a jamais disparu de l’horizon imaginaire de celle-ci, et peut se faire entendre de l’enfant (peu perceptible dans le cas de Mermoz), voix de la grand-mère maternelle ou de celle qui en occupe la place, ou de toute autre personne, quel qu’en soit le sexe anatomique, mise dans une position analogue. Le fonctionnement de la mère du héros s’éclaire avec le concept de père idéalisé ou de « mère au pénis » qui recouvre une imago47. Celle-ci reste active en la mère : elle empêche une rupture dans l’ordre des générations et conduit au champ de l’im-mortalité.

Pour Mermoz, la belle grand-mère, indissociable en l’occurrence de ses références religieuses, a supporté cette représentation fantasmatique.

Dans ces cas, le père géniteur de l’enfant ne peut donc pas prendre la place du père idéalisé, et introduire avec lui la marque de la mort et l’ordre de la loi. Au fils, futur héros, reviendra de porter cette marque, indice de son ascendance, et de tenter de s’en défaire par les actes de sa vie, en devenant à son tour « immortel ».

L’importance relative qu’auront la voix du père idéalisé et la parole d’un autre homme reconnu valeureux par la mère pour tel ou tel de ses traits, sera déterminante pour le devenir de l’enfant. C’est l’une des fonctions qu’a eue Delty dans la vie de Mermoz. L’autre est liée à ce que, naguère condamné puis sauvé, il pouvait être aussi un double pour le futur héros.

2. Narcissisme et héroïsme

La brève ébauche d’une psychobiographie psychanalytique de Mermoz conduit à dessiner quelques traits d’une métapsychologie possible du héros.

De point de vue dynamique le conflit central oppose les désirs de vie glorieuse et les désirs de mort qui le marquent à son origine. L’objectif de se vouer à une cause à laquelle on se sent appelé (à priori, celle d’un autre et que l’on fait sienne : « J’aurais pu être aussi bien méhariste ou missionnaire » a déclaré Mermoz) en est l’effet. On peut le comprendre comme une « reprise personnelle » de ce qui a été inscrit dans des « antécédents » sinon dans un destin et à quoi on reste lié. Pour un héros de l’air, ce conflit a pour autre effet la projection à l’extérieur de soi, dans un espace sans limites, du danger et du désir de mort au moment où l’on éprouve en soi le plaisir du vol.

Du point de vue économique, la libido ici en cause est celle du narcissisme primaire, celui des origines quand mère et enfant ne font qu’un, quand l’enfant est dans le sein de sa mère puis à son sein ; c’est-à-dire quand mère et enfant sont pris dans le même désir, la même unité duelle.

Sur le plan topique, le héros porte encore la marque du Moi idéal maternel présentifié jadis par la grossesse. Sa mère a donné à l’enfant qu’il fut la toute puissance qu’elle détenait d’un phallus imaginaire. Ainsi le corps du héros a-t-il été tôt entouré d’une enveloppe narcissique. Celle-ci métaphorique, renvoie à la fois aux enveloppes fœtales, aux menaces qui ont pesé sur un enfant « qui n’aurait pas dû voir le jour », à la voix de la mère et à l’écho qu’elle apporte des autres voix premières.

Par l’enveloppe narcissique, l’enfant sorti du corps acquiert des limites propres ; il devient « l’enfant du jour », distinct de « l’enfant de la nuit » (Fain M., Braunschweig D., 1974), celui des fantasmes, du sommeil et du rêve, toujours sous la menace d’un retour aux origines, pour y combler le vide apporté par sa naissance.

L’investissement narcissique du corps de l’enfant comme objet achevé, fermé – sauf aux orifices – facilite le dépassement de cette fantasmatique48.

L’enveloppe narcissique est une première forme pré-identificatoire de l’enfant : elle correspond à l’image idéale que la mère a rêvée consciemment pour lui, celle qu’il verra dans ses yeux à elle (Winnicott) avant même de pouvoir grâce à elle se repérer dans une forme aperçue dans un miroir. L’image se superpose à ce que l’enfant éprouve dans son corps49 dans les échanges où prévalent les zones et les objets investis par la mère. Elle est une image héroïque et l’ombre parlée le répète : « il ne t’arrivera rien », « tu seras plus fort que tous, et même que ton père ». Cette image entraîne à sa suite un mouvement d’admiration mutuelle et de séduction (cf. infra) qui est l’effet du narcissisme et qui le renforce.

L’enveloppe narcissique et les images héroïques idéales ont à voiler ce qui a cependant coexisté à l’origine avec les désirs de toute puissance et d’immortalité : les fantasmes de mort de l’enfant. Ils sont parfois intégrés par l’enfant (et refoulés) sous forme d’un fantasme originaire de viol ou de coït sadique destructeur, dans le continuum de l’inconscient de la mère. On en trouve la trace dans la biographie de certains héros aviateurs ayant jadis décidé de leur avenir après avoir vu, au cours de la seconde guerre mondiale, « un avion exploser en vol » ; représentation dans le réel de ce qu’on peut désigner comme « fantasme d’anéantissement originaire ».

Évoquer l’enveloppe narcissique fait résonner en écho l’invulnérabilité des héros mythologiques, ses limites, ses ressorts. Celle de Siegfried50 lui est donnée par le sang d’un dragon qu’il vient d’abattre ; mais une feuille de tilleul a empêché le sang de s’épandre entre les épaules du héros : par cette zone aveugle, Siegfried mourra.

Par le talon, la déesse Thétis tenait son fils Achille pour le plonger dans les eaux du Styx, afin qu’il y perde « l’humanité », qu’il tenait de son père.

Si la vulnérabilité n’est pas localisée avec précision, c’est par l’enveloppe corporelle dans sa totalité que le héros devra souffrir et mourir. Hercule est supplicié dans la tunique de Nessus, avant de se précipiter lui-même dans le bûcher pour en finir. À Héra sa « mère divine » le héros doit son immortalité ; il lui doit aussi pour une large part la tunique de Nessus par laquelle il mourra51.

Cependant enveloppe narcissique et invulnérabilité ne sont pas le fait de la seule mère narcissique et des fantasmes de mort ; dans une autre version de la naissance d’Achille, Zeus intervient pour sauver son fils du feu où sa mère le plonge, et le fait échapper à ce brasier originel. Au moment de la mort, Zeus enlèvera Hercule dans un nuage, pour le conduire dans l’Olympe et lui éviter le bûcher final.

Les héros ne sont pas sauvés et glorifiés sans que la marque des pères les atteigne : leur histoire parle aux hommes dans la mesure où ils s’inscrivent dans une filiation, non seulement dans l’imaginaire maternel, mais aussi dans la lignée des pères. La place qu’ils y occupent est toutefois bien particulière.

Sur la généalogie du héros

Trois générations, indique Rosolato (1967) sont nécessaires pour que père et fils existent autrement que dans un affrontement mortel : les séries « grand-père, père, fils » ou « père, fils, petit-fils » permettent que se répartissent les images du père idéalisé et du père mort, celle du désir et de l’Eros, et que « dans l’intrication de ces relations le phallus prenne sa signification ».

La religion montre que la généalogie ne peut se réduire à une seule lignée de la chair, des biens ou de l’autorité. Une généalogie sous-jacente « essentielle selon la patrilinéarité » (Rosolato, Ibid. p. 103-104) circule, « qui peut se manifester comme une greffe dans une fécondation au sens « spirituel » et peut seule résoudre l’étape de la castration : elle constitue le nerf de la sublimation ; le sujet trouve ailleurs que sur le seul plan de la lignée familiale, et l’englobant, une succession et une histoire dans une communauté ».

À cet égard l’histoire de Mermoz doit être précisée. Le texte de Kessel n’indique pas si Delty fut un homme sexué pour la mère du héros ; mais là n’est pas l’essentiel. Delty a plusieurs particularités : il est de la génération des parents de Mermoz ; il est investi par Mme Mermoz ; il a été guéri par elle alors qu’il était condamné. De ce dernier point de vue il a été dans la même position que Mermoz « menacé de tous les défauts » pendant la grossesse de sa mère, et lui aussi sauvé. Delty est du côté des pères et il est un double de Mermoz : le propos qu’il apporte à l’adolescent offre à ce dernier une « fécondation spirituelle », et la possibilité de prendre place dans une lignée où il aura à se situer entre père idéalisé et père mort et à « choisir » un destin. Celui-ci sera analogue à celui de son père spirituel : il y affrontera la mort en un combat à l’issue incertaine et en fera son métier. Cela est possible parce que le fantasme initial où se rencontrent voire se confondent mère narcissique et enfant merveilleux enfant /enfant mort est devenu affaire d’hommes. Grâce à Delty, Mermoz n’est plus seulement perdu par l’échec qu’il a subi : il est sauvé par la parole d’un autre lui-même mais qui est aussi un homme de la génération précédente et dont il peut entendre le propos. L’effet second et non des moindres sera la possibilité donnée à Mermoz d’être introduit dans un corps social – « aéronautique – où le combat contre la mort est inscrit parmi les valeurs et les idéaux narcissiquement investis. Grâce à quoi le héros à venir pourra faire connaître son nom.

3. Narcissisme, corps du sujet et corps social

« Sur le contrat narcissique »

Mermoz a commencé sa carrière dans l’aéronautique militaire. Dans ce milieu où les identifications héroïques jouent plus qu’ailleurs, et où l’héroïsme a été incarné dans l’histoire, le corps du sujet ainsi investi n’est pas sans rapport avec le corps social, et le lien entre les deux est fait par le narcissisme.

Les idéaux communs ayant fonction identificatoire sont constitués par des actions – le vol –, des valeurs – le courage, le sacrifice – et des personnes – les chefs, les héros – qui les incarnent ou les ont incarnés.

Dans la perspective de ce que P. Castoriadis-Aulagnier (1975) a décrit sous le nom de « contrat narcissique », le corps social, que l’auteur désigne comme « l’ensemble », et l’individu qui y accède ou qui en fait partie, sont liés par un contrat rédigé en termes de narcissisme. Dans la parole et l’histoire du corps social et du héros de l’aviation, le sujet trouve un projet pour lui-même et la trajectoire de son histoire à venir ; dans les jeunes qui viennent à lui, le corps social peut trouver source de vie nouvelle et renouvellement de son existence, dans la continuité. Chaque nouveau membre peut apporter à l’ensemble un progrès sur la voie de l’héroïsme, une geste nouvelle qui soit dans la ligne de l’histoire – du passé – et qui assure à la fois, à chacun et à l’ensemble, survie, voire immortalité52.

Chaque aviateur reçoit de l’ensemble un investissement de son propre corps qui renforce la structure narcissique mise en place par sa préhistoire et son histoire personnelle.

Dans ce corps, les désirs de vol, les rêves de vol de chacun, expression à la fois d’un désir inconscient de non distinction d’avec la mère des origines et de l’interdit53 mortel qui s’y rattache, sont devenus des idéaux communs : les aviateurs sont là pour voler – au service de la cause soutenue par « l’ensemble » – et l’interdit y est doublement signifié :

1)  Dans l’argot du milieu certains navigants naguère désignés comme des « crevards d’heures de vol », quand ils se montraient à l’affût de toute occasion de voler.

2)  Dans les règles qui doivent être respectées dans le déroulement du vol et qui sont rigoureuses.

Le passage par une institution semblable permet de faire ce qu’on peut désigner comme « une bascule topique » : c’est-à-dire une expérience où ce qui est dans le désir inconscient (et conscient) de chacun est retrouvé dans les idéaux et dans le narcissisme du groupe ; le plaisir individuel peut alors être atteint au prix des exigences et des règles imposées par le milieu (cf. Psychologie collective et analyse du Moi).

Dans un corps social aéronautique ainsi structuré narcissiquement, on peut comprendre la façon dont sont reçues certaines défaillances par rapport aux idéaux communs : la perte du goût du vol par exemple et la perspective d’abandon du métier qu’elle entraîne, sont éprouvées par les aviateurs les plus narcissiques avec culpabilité. L’image de soi investie – et qui est nécessaire à son estime – s’effondre, mais s’effondre aussi l’image de soi qui était souhaitée par le groupe et par les chefs.

Ainsi peut être comprise la rareté des névroses traumatiques dans ce milieu centré sur l’accident possible et qui parfois survient. Des traditions, non inscrites dans une réglementation, mais cependant fort respectées – aux périodes difficiles notamment – sont telles que l’accidenté, et parfois avec lui ceux de l’escadrille entière, reprennent le vol aussitôt que possible après l’accident. Ainsi se fait dans la continuité narcissique du corps social, une reprise identificatoire immédiate : identification aux valeurs, aux héros et aux actes, affrontement victorieux du danger et identification des sujets les uns des autres. Dès qu’une rupture, une déchirure plutôt menace le corps et l’enveloppe narcissique de chacun, une suture se fait alors avec l’ensemble du corps social. Sans qu’il y ait un travail psychique véritable, la faille éventuelle est aussitôt comblée. Dans certains cas, cependant, la névrose traumatique ne peut être évitée54.

4. Névrose traumatique et enveloppe narcissique

Chez certains dont le corps est investi narcissiquement, mais dont le sentiment d’invulnérabilité reste fragile, et dont l’interdit du désir est majeur, la survenue d’un accident fait parfois basculer l’équilibre.

L’accident est un événement qui a la même fonction qu’une interprétation sauvage. Il apporte au sujet, lequel n’est pas toujours étranger à sa survenue, une présentation, ou plutôt une re-présenta-tion, sur la scène du réel d’une fantasmatique qui est centrale dans son organisation psychique et dans le choix de son métier. Ce scénario inconscient est de l’ordre de 1’ « anéantissement originaire » du sujet conçu dans une rencontre « explosive », fantasmatiquement « tué dans l’œuf » puis sauvé, et qui rend compte de certaines vocations (cf. supra).

L’accident, en éclairant dans le réel ce qui doit être maintenu, mais voilé et ignoré à l’intérieur de la psyché fait disparaître un clivage entre le dehors et le dedans, qui est essentiel au fonctionnement du héros ou de qui fonctionne sur ce mode. Il n’est en effet soudain plus possible de maintenir la distinction entre le dehors, lieu de la mort possible, et le dedans et de garder à l’enveloppe sa fonction de toute-puissance et de maîtrise ; le mode d’existence choisi qui est entre la vie et la mort, mais avec la confiance en la victoire sur le dehors mortel, ne peut plus être souhaité. Ce qui permettait le clivage, c’est-à-dire l’organisation narcissique du sujet, l’investissement du corps comme limite invulnérable entre les deux champs, ce qui donnait la maîtrise de l’espace et le plaisir de la re-saisir à chaque vol, vient d’être touché.

En frappant le regard que le héros porte sur sa propre image, l’événement provoque une déchirure de l’enveloppe narcissique, qui fascine et sidère. Au lieu d’une représentation de lui en traits pleins et en relief investie positivement et en harmonie avec les identifications héroïques, se révèle soudain une image d’ombre et le versant négatif du narcissisme qui l’a construit. L’enveloppe maintenant déchirée était en continuité avec la mère narcissique toute-puissante ; par la faille ouverte se laisse entrevoir le prolongement des fantasmes de destruction d’elle-même et de son produit que la mère a vécu jadis. Sous le roc, le vide soudain, sinon l’abîme 55se révèle et par la déchirure menace l’écoulement hémorragique du narcissisme positif.

Cette métaphore « hémorragique » qui est dans la ligne des propositions de Freud sur l’afflux des excitations et l’accroissement des tensions peut cependant être questionnée.

Répétition et déchirure dans la névrose traumatique

Cliniquement, le temps initial de la sidération étant passé, s’installe le phénomène central de la névrose traumatique, la répétition, considérée habituellement sous le seul angle de l’économique ; devant l’afflux des excitations l’organisme tente une liaison de celles-ci, il répète pour maîtriser (Freud S., 1920). Sans doute, l’aviateur atteint de névrose traumatique fait-il de même, mais autre chose aussi, car l’accident met à jour un fantasme organisateur et éclaire la scène inconsciente sur laquelle se joue sa vie professionnelle ; il perd en même temps la « liaison » des excitations et par la brèche ainsi faite, sourd des profondeurs ce qui est dé-lié, qui est de l’ordre du processus primaire et de la pulsion de mort dont la caractéristique est la répétition, la « tendance la plus démoniaque à la décharge » (Freud).

Enfin, avec la névrose traumatique et la brèche narcissique, risquent de se perdre et les identifications idéales avec lesquelles le sujet fonctionne et le corps social dans lequel ces identifications nées de la préhistoire du sujet, trouvent leur relai narcissique.

Dès lors, qu’en est-il de la répétition, au-delà de la perspective économique qu’elle déborde largement ? Dans les rêves comme dans le mentisme à l’état de veille se répète l’image de l’accident. Est-ce là une tentative pour rester le regard fixé sur la déchirure survenue dans un moment intermédiaire entre un « temps passé », où les fantasmes de destruction restaient voilés par le sentiment d’invulnérabilité, et le « temps de l’après » où la réalité de la mort en ce qu’elle a d’insoutenable et/ou d’attirant ne peut précisément pas être symbolisée ? L’image répétée est-elle tentative de restaurer la distinction nécessaire entre le dehors et le dedans et, avec cette délimitation des espaces, un moyen de restaurer le narcissisme perdu ou menacé, et de réparer la brèche ? Sans doute. Mais la répétition prend aussi un autre ancrage.

Cliniquement, elle n’apparaît pas immédiatement après l’accident, elle succède à une phase initiale de latence, d’un ou deux jours pendant laquelle le récit de l’événement n’a pas d’effet préventif sur la survenue ultérieure de la névrose traumatique.

Quand la répétition apparaît le sujet devient le promoteur de la scène : ce faisant, il fait subir ce qu’il a subi à un autre lui-même : il s’identifie alors à ceux dont il s’origine et qui – ab initio – l’ont placé dans un rapport particulier à la mort et à leurs idéaux.

Par la répétition de la scène, il accomplit une reprise « personnelle » sur le plan de la psyché de ce qui l’a constitué et dont il a fait son histoire. Il confirme qu’un certain rapport à la mort a été voulu pour lui, mais que désormais, à nouveau il le fait sien56 57. L’accident n’est plus alors essentiellement un événement situé dans le réel ; il reprend place dans la réalité psychique du sujet, dans sa fantasmatique originaire.

La verbalisation dans une relation thérapeutique peut alors être suivie d’un effet que le seul récit d’avant le temps de la répétition n’avait pas. Il ne s’agit pas ici de répéter l’événement pour obtenir une catharsis, mais de.faire retour à l’origine du sujet, à la fois par l’image et par la formulation à haute voix devant témoin, un retour à ce « moment du trauma » qui est aussi « moment de la jouissance » (Anzieu A., 1977) ; retour et recours au fantasme sont une tentative archaïque de symbolisation quand les identifications et l’enveloppe narcissique sont menacées et « il n’y a pas d’opposition au principe de plaisir car la répétition, le fait de retrouver l’identité sont en eux-mêmes une source de plaisir » (ibidem)58.

On retrouve une des conceptions freudiennes du traumatisme : un événement récent ravive le passé, lequel existe lui-même sous les deux formes de la « constitution sexuelle » et d’un événement de l’histoire infantile (Freud S., 1916-1917). Pour les sujets narcissiques pour qui prévalent les identifications héroïques, l’élément « préhistorique » est la place particulière qu’a occupée l’enfant dans le désir inconscient maternel, celle de héros à venir, menaçant pour son père géniteur et menacé par lui, marqué par son autre père, celui de sa préhistoire personnelle et par un père spirituel. L’événement de l’histoire infantile est constitué par une scène fantasmatique réactivée – par exemple par l’image de l’avion explosant en vol – scène qui joue comme séductrice, et où le sujet retrouve une souche et un projet d’ancrage social.

II. Rupture et continuité narcissique dans la dépression

7. Héroïsme et dépression

Les données biographiques apportées par J. Kessel ne permettent pas d’approfondir l’épisode toxicomaniaque de J. Mermoz, et d’entrevoir ainsi la dynamique psychopathologique du héros : équivalent d’une crise dépressive dans ce qu’a pu représenter un contexte et un environnement exceptionnels (à Palmyre, dans le désert de Syrie) ; révélation d’une structure dépressive latente dont le raptus anxieux de l’échec au baccalauréat aurait été une première manifestation ; relation entre cet épisode, le départ de l’Armée de l’Air et le choix ultérieur de « la ligne » ? Ces questions ne peuvent que rester sans réponse.

Pour éclairer la psychologie du héros par sa psychopathologie on s’arrêtera au matériel clinique d’un cas de dépression apparu chez un homme dont la période « jeune adulte » avait été un âge véritablement héroïque.

Un cas clinique

Hubert s’est en effet, dans une période difficile, comporté en héros dans la ligne de la tradition du corps aérien ; il a pris une place dans la succession des héros de la légende : par lui s’est transmis et réactualisé le mythe sur lequel l’institution est établie.

À bien des égards Hubert est proche de Mermoz, par la personnalité de la mère, « exceptionnelle », idéalisée et toute puissante, par un père peu en relief, et par les valeurs religieuses, là aussi centrales dans la structure familiale. Après le temps de ses exploits, lors du retour dans sa famille, Hubert envisage de se marier ; sa mère intervient beaucoup dans le choix de l’épouse qui devra être à la hauteur de la renommée de ce fils admiré, répondre aux exigences du milieu, et aussi à des considérations plus personnelles de la mère (et non dénuées d’ambivalence) sur le type de femme qui convient à son fils. Ainsi fut-il fait.

Hubert se déprime quand cette œuvre accomplie depuis quelque temps est menacée par la dissolution éventuelle du couple. La femme en effet conteste Hubert dans sa fonction de mari, dans sa capacité de tenir sa place dans un couple, lequel au demeurant n’a jamais véritablement été le sien. Pourtant Hubert ne désire pas que les choses changent, malgré le peu de satisfactions qu’il retire de sa vie conjugale, mais dont il ne fait pas l’analyse, encore moins la critique.

Son mariage est pour lui une donnée établie, immuable parce que définie en partie par sa mère, et parce que son couple conjugal est, à son insu, répétition de la relation plus ancienne entre sa mère et lui : mère de la première enfance et fils narcissique, que la vie a confirmé dans sa place de héros. Il ne peut guère envisager que son mariage puisse être devenu une source de souffrance pour l’un ou l’autre, pour sa femme notamment, car il est pour sa part, émo-tionnellement assez protégé par son enveloppe narcissique. Prendre en considération le divorce souhaité par l’épouse serait remettre en cause l’œuvre de la mère, voire la mère elle-même, et surtout l’imago qu’elle incarne et l’image de lui qui répond à son désir à elle.

C’est pourtant ce qui advient lorsque la séparation est demandée. Hubert la refuse, mais-peu après il se déprime, car l’organisation psychique antérieure ne peut plus être maintenue. Pour Hubert, sa femme était celle que sa mère avait en partie choisie, elle était la « femme de la mère » sinon la mère elle-même. Hubert rejeté par elle, son narcissisme est mis en cause.

De façon plus précise, dans le conflit conjugal se font entendre des voix jusqu’alors tenues au silence et se découvrent des imagos : celle de la mère destructrice et de l’enfant dévalorisé et coupable, qui prennent place à côté de celles de la mère idéalisée et de l’enfant-Dieu. Dans le couple deux imagos maternelles et deux imagos d’enfant sont désormais en conflit, mises en scène et en actes jusqu’au dénouement que sera la séparation : les imagos, comme les identifications peuvent se croiser, chacun dès protagonistes supportant en même temps ou successivement celles qui sont le plus souvent incarnées par l’autre.

Hubert accomplit un travail psychique pendant sa dépression ; sa place privilégiée dans la problématique maternelle l’avait empêché de le faire auparavant. Ce travail a pour instrument le dédoublement des imagos jusqu’alors prévalentes. Il s’accomplit parce que l’épouse en mettant son mari en question se dégage de la mère idéalisée. Corrélativement Hubert n’est plus seulement le bel enfant héroïque fasciné/ fascinant. Désormais il doit découvrir – ce qu’il sait depuis longtemps mais qui était condamné au silence – qu’il est aussi héros fatigué, enfant faible et menacé, enfant « à détruire », « à mourir » (Missenard A., 1977), derrière l’enveloppe narcissique de l’homme invulnérable, dont il perçoit la déchirure. Au long des semaines du conflit conjugal, Hubert aura à vivre ce que cachait 1’idéalisation mutuelle de la mère et de l’enfant : la haine, la découverte de l’autre et de soi-même dans des désirs destructeurs, l’angoisse, la culpabilité, voire la crainte de perdre son identité. Avec ces échanges, ces affects, ces rejets, ces rapprochements parfois, Hubert tisse une étoffe nouvelle. La métabolisation de ses liens aux images maternelles se fait : il peut rejeter à son tour celle qui le rejette et en faisant le deuil d’elle, il prend en même temps distance par rapport à la mère des origines, sans risquer cette fois d’en mourir.

Après ce temps Hubert n’est plus condamné à vivre quotidiennement le rapport à la mort qui lui était antérieurement nécessaire : il n’est plus obligé d’actualiser les mouvements mégalomaniaques d’un Moi idéal, ni de renforcer sans cesse son enveloppe narcissique. Parallèlement sa vie amoureuse évolue, et vient le temps pour lui d’une autre carrière que celle exclusive de pilote héroïque.

Les particularités de cette dépression en font un accès dépressif, une crise, et non la manifestation d’une structure dépressive, comme on en observe chez les personnalités borderline. Il n’y a pas chez Hubert de faille de l’identification primaire si l’on entend par là coalescence initiale où l’espace de la mère et l’espace de l’enfant ne se distinguent pas (cf. Fusco M.C., Smirnoff V., 1976). Il y a chez lui par contre maintien de l’illusion initiale de l’identification primaire, parce que dans l’imaginaire il est nécessaire d’entretenir l’illusion phallique de la mère, la séduction mutuelle (Rouart J., 1976) et la relation d’idéal.

La personnalité d’Hubert comporte un autre versant lié aux références de sa mère au père idéalisé, et concrètement dans son histoire aux pédagogues, prêtres, communautés masculines diverses auxquels l’éducation de ce fils a été confiée. Quelque chose du clivage, de la Spaltung59 maternelle apparaît : l’enfant est bien phallus imaginaire mais le monde des pères est là et leurs voix ne sont pas éteintes ; si « dans » la mère, se trouve en effet un « père de la préhistoire personnelle », il a sur terre des répondants… et qui parlent.

La dépression se déclenche souvent avec l’atteinte d’un idéal. C’est quand l’objet maternel et l’enfant idéalisé sont touchés qu’ Hubert en effet se déprime ; son identification prévalente au héros infaillible n’est plus indispensable : le charme60 est rompu.

La dépression est réalisation d’une rupture jusqu’ici non-faite, qui peut être examinée avec divers éclairages. Elle est perte d’une identification héroïque imaginaire, sur laquelle sa relation à la mère et aux femmes (celle-ci assez limitée, d’ailleurs) s’est maintenue. Elle est perte de l’illusion initiale de l’identification primaire, continuée sinon dans la coalescence absolue, du moins dans la complémentarité imagoïque. Elle est rupture de l’unité narcissique primaire où chacun des protagonistes est dans une fusion duelle avec l’autre61.

La rupture se fait par abandon des mécanismes d’idéalisation, par le dédoublement imagoïque et le dévoilement des pulsions de mort. Le syjet aura à vivre la haine pour l’autre et celle de l’autre et les déchirements qui s’en suivent. Le dédoublement a pour cor-rélat dans la dépression même, la mise en mouvement de la fantasmatique orale et pour aboutissement l’introjection d’une imago de bonne mère. La désillusion, la rupture de l’organisation psychique initiale a pour conséquence ce qui est appelé souvent le deuil de l’ « objet primaire ». On verra plus loin les commentaires qui peuvent en être donnés-.

Dans la psychothérapie, le thérapeute a été en position de tiers, entre Hubert et sa femme, entre Hubert et son institution, en fonction de double aussi, lui apportant en miroir continuité narcissique quand la sienne, menacée par des désirs destructeurs se trouvait en danger. Mais dans les séances en face à face, peu de matériel est venu, hors la répétition des symptômes et le silence : le thérapeute a dû vivre un sentiment de manque et l’impression de ne pas posséder la toute-puissance magique qu’avait la mère jadis, et que le patient attendait maintenant du médecin. Ce passage de la toute-puissance à l’impuissance dans le contre-transfert n’a évidemment pas été sans importance dans l’histoire de ce cas.

Le travail psychique accompli pendant cette dépression n’est pas sans analogies avec un travail de deuil. La séparation du couple peut être considérée comme une perte d’objet ; et surtout ont été perdues les représentations imaginaires qui étaient agissantes depuis toujours. Toutefois il y a par rapport à un deuil des différences notables. Le deuil est le travail psychique qui se fait après la mort d’un être cher : ce travail est un retour régressif à un mode de fonctionnement où identification narcissique et fantasmatique orale permettent de méta-boliser la perte subie et de « tuer le mort en soi » (D. Lagache, 1938) : la rupture est alors acquise, et cela sur le mode de la première rupture avec la mère, avec une fantasmatique analogue et des investissements nouveaux sont possibles. Cette première rupture bien établie est celle à laquelle chacun est renvoyé lors d’une perte nouvelle.

Dans le cas d’Hubert, quelque chose n’a pas été achevé dans le travail initial, que sa crise dépressive lui fera terminer. On peut désigner ce travail psychique comme « travail du narcissisme », ayant pour effet de rompre les restes de l’unité narcissique primaire, et d’établir le narcissisme secondaire.

L’image dans le miroir, en tiers entre mère et enfant, premier dégagement de la relation de fusion duelle (« les yeux de la mère » selon

Winnicott, et la séduction primaire), image radieuse et brillante est en effet investie par le narcissisme de la mère : ce que l’enfant regarde c’est l’image dont elle a rêvé pour elle et pour lui. Mais dans le même temps la perception de cette image sonne le premier glas de la fusion idéale avec la mère des origines : quand l’enfant naît dans le miroir, cette mère-là est perdue pour lui62. De plus une autre image de lui se dévoile : l’accès jubilatoire (J. Lacan, 1949) à une image totale révèle dans l’après-coup l’imago du corps morcellé de l’enfant, celle de l’enfant mort. L’image spéculaire est donc à double reflet (Missenard A., 1976) et la mère est aussi une mère morte. Les imagos dédoublées sont en place (cf. l’observation d’Hubert).

L’enfant s’approprie certes l’image spéculaire par laquelle il s’unifie, mais celle-ci est indissociable de celle de l’enfant mort ; et la mère idéale à laquelle il espérait se fondre est aussi devenue la mère de la mort ; (Freud indique cela dans le thème des « trois coffrets »).

Le travail du narcissisme est constitué par les échanges pulsionnels opposés ou alternant où se confondent désirs fusionnels et désirs de mort, haine première et idéalisation, liés à des représentations imagoïques que l’enfant supporte, incarne ; ils sont ponctués par les absences de la mère, les moments de contact et de jeu avec elle, les paroles qu’elle prononce et leur effet de symbolisation.

Quand le travail du narcissisme s’achève, la première constitution du Moi est engagée : l’image de la « première » mère est alors « perdue », et est introjectée celle de la mère qui rassemble : l’image spéculaire est alors d’autant plus investie que le morcellement a été menaçant. Ce que l’on désigne comme deuil de l’objet primaire nécessite la précision que l’objet en cause est une imago, une représentation prise dans un fantasme ; et que l’abandon, la perte de cette imago est fonction du désir inconscient que la mère éprouve pour son enfant, et de la façon dont elle métabolise la séparation d’avec lui, la première, celle de la naissance et les autres (« Que va-t-il lui arriver en mon absence ? Respire-t-il ? N’est-il pas mort ? », par exemple).

L’effet de ces dispositions sur le travail du narcissisme sont majeures. Ce dernier a pour condition que l’enfant ne soit pas « tout » pour sa mère, : c’est-à-dire concrètement, qu’elle éprouve le désir de se référer à un autre pour trouver sexuellement ce que l’enfant ne peut lui apporter et symboliquement qu’elle ait une référence paternelle au-delà d’elle-même : le père géniteur de l’enfant, l’homme qu’elle investit. Si la place est occupée par la « père idéalisé », le père de la préhistoire personnelle, voire la « mère au pénis », les choses seront alors plus complexes, puisque le tiers est contenu à l’intérieur du corps de la mère (père œdipien) ou bien construit en miroir du corps de la mère (« mère au pénis » qui rend difficile au garçon d’assumer la spécificité de son sexe).

Dans certains cas, le travail du narcissisme ne peut être mené à bien. Cela en raison du désir inconscient de la mère et des positions inconscientes vis-à-vis d’elle et vis-à-vis de l’enfant, du père de celui-ci : c’est le cas lorsque l’enfant doit entretenir l’illusion phallique de sa mère, et/ou lorsque la mère est dominée par ses fantasmes inconscients de destruction du fruit de « son péché » (cf. supra), de l’enfant « à abattre ». L’idéalisation qui en est le prolongement (et est celle du narcissisme primaire) a pour fonction d’éviter à la mère et à l’enfant les effets imaginaires d’une fantasmatique destructrice63. L’accès à la représentation de l’enfant mort est désormais tabou. L’enfant est condamné non à la mort, mais à l’immortalité. Cette évolution dépend du rapport de la mère à la castration, à la Spaltung.

Pour Hubert, seul l’enfant merveilleux présent en lui était admis à voir le jour : c’était même au grand jour et à la gloire qu’il était voué. L’autre, l’enfant perdu, devait resté enfermé à jamais. Il aura fallu à Hubert une période dépressive pour que puisse se rompre le narcissisme primaire et que soit mis fin à ce clivage.

Rupture, Narcissisme et continuité

La phase de travail du narcissisme constitue la pierre angulaire sur laquelle se bâtit un pan de l’avenir du sujet. L’image spéculaire comme premier objet tiers, servira en effet de modèle métapsy-chologique pour la relation que le sujet établira avec les objets.

L’image spéculaire dans laquelle le sujet se repère comme Moi corporel est investie à la fois de libido narcissique et de libido objec-tale : « le « Moi est cela » ne peut jouer son rôle de support narcissique que s’il est investi par la libido de l’autre et à l’inverse, tout don d’amour fait à l’autre (s’il est accepté), y compris le don extrême d’un « Moi » qu’on façonnera au bon plaisir de cet autre, confirmera en retour la valeur narcissique de ce « Moi » ». (Castoriadis-Aulagnier P., 1968). C’est dire qu’au moment même où une rupture s’établit, quelque chose se maintient qui assure une continuité : l’investissement de l’image spéculaire ne peut avoir pour l’enfant d’effet narcissique que dans la mesure où la mère manifeste que dans cette opération elle trouve elle aussi et grâce à l’image de l’enfant, son plaisir

— celui de se reconnaître conforme aux – ou en marche vers – les idéaux qu’elle vise à atteindre. Quand le deuil de l’imago du narcissisme primaire est fait ou en train de se faire, l’enfant trouve cependant du plaisir et le sentiment de son existence à se maintenir dans le narcissisme maternel, grâce à l’investissement de sa propre image et l’acceptation par la mère du don qu’il lui en a fait, dans la forme qu’elle attend.

À cette première représentation imaginaire,64 inséparable du narcissisme négatif qui la sous-tend, et de la symbolisation qu’en fait la mère, doivent être rattachés les objets partiels : dans la dynamique prégénitale ils sont les instruments des échanges possibles et d’une continuité auto-érotique et narcissique. En effet si l’objet fécal par exemple peut alors être aussi bien donné que refusé par tel enfant, celui-ci n’en a pas moins la certitude qu’à cet objet là la mère ne reste pas indifférente : grâce à cela l’enfant est assuré de sa propre permanence et des moyens de la retrouver (supra).

Si la continuité narcissique qui marque la rupture du narcissisme primaire commence avec la construction du Moi, puis se continue par l’investissement narcissique des objets partiels, elle va perdurer au long de la vie du sujet. Dans cette ligne sont à placer « les phénomènes transitionnels » : objets « du monde » c’est-à-dire qui ne sont pas « entrés/sortis » du corps en des zones privilégiées ; l’enfant les investit aussi de libido narcissique, comme s’ils étaient – sur le modèle de l’image spéculaire – investis eux-mêmes de libido narcissique maternelle, et comme si grâce à eux l’enfant recevait en miroir, une image aimable de lui rassemblé, entier et non menacé du narcissisme négatif et de la destruction toujours possible. Cette formulation semble préférable à celle selon laquelle l’enfant recevrait alors grâce aux objets transitionnels, le « sentiment qu’il a la perfection ». Ces objets fonctionnent par contre comme des « gardiens narcissiques », ils sont des prothèses pour maintenir l’estime de soi, au fur et à mesure que progresse le développement ou même chez certains, durant toute la vie (Benson R., Pryor D., 1976). Que ces exemples soient extraits d’un travail sur le « compagnon imaginaire » est à notre avis l’illustration de ce qu’une autre image narcissique a pris la place de l’ego spéculaire et fonctionne dans la psyché du sujet de la même façon que celle-ci : que cette image ait pris

Suite de la note (1) page 116.

La peau de bébé est certainement aussi un objet tiers, procurant des plaisirs aux deux « partenaires » et pareillement investie, car dans le prolongement même de la représentation imagée du corps de l’enfant, de libido narcissique et objectale : la mère dans cet enfant trouve la confirmation (plus ou moins coupable) de l’image de la mère qu’elle désire être, (par rapport à « l’ensemble » – selon P. Castoriadis – et par rapport à sa propre mère aussi, notamment). Le rapprochement entre les perceptions émanant du tympan, sein sonore, et de celles de l’ensemble de la surface cutanée permettent la construction d’une première « enveloppe » (cf. D. Anzieu, 1976).

jadis la forme de « l’ange gardien », ou qu’elle soit celle d’un objet avec lequel l’enfant joue, ou qu’elle soit la représentation d’une activité dans laquelle le sujet se reconnaît (son travail par exemple).

Dans tous ces cas, c’est un double idéal de l’enfant qu’on y trouve attaché : souvent cette forme idéale porte encore la marque de la mère qui jadis avait investi la première image spéculaire, et ainsi avait permis à l’enfant de donner première forme à son narcissisme ; le cas est patent dans le choix de certains métiers parce qu’ils restent marqués de l’investissement du narcissisme originaire. Ainsi le travail du narcissisme trouve-t-il son prolongement au long de l’existence.

Le héros, le corps vide et l’absence

L’enveloppe narcissique qui donne au héros son invulnérabilité imaginaire (il aura à la confronter au réel) est aussi l’indice que, pour lui, le lien avec la première mère est maintenu et que le travail du narcissisme n’a pas été achevé. Sans doute le jeu de la bobine a-t-il pu métaboliser l’absence corporelle de la mère, donner accès au sens de l’absence – l’absence a un effet de sens – et dégager l’illusion de l’absence (Fédida P., 1976, 1978). Peut-être dans l’expérience du miroir que l’enfant fait après le jeu de la bobine, quelque chose, pour le héros est-il resté en suspens ? Dans le récit de Freud, quand l’enfant au retour de la mère, s’écrie « bébé fort » (au loin) il s’affirme au même instant être là présent, après avoir joué avec la disparition/apparition de son image dans la glace. Ainsi témoigne-t-il d’un accès à une première forme d’humour, et à une possibilité de symboliser l’absence comme différente de la mort : désormais « Je-présent » et « Je-absent » co-existent. Ici s’affirme avec la symbolisation, l’effacement d’une spaltung dans le sujet. Le jeu de la bobine conforte cette expérience de la continuité dans l’absence, et de la possibilité d’en jouer ; il fait découvrir que l’absence n’est pas la mort mais une source de plaisir quand on s’identifie à celle dont on n’est plus le jouet.

Ce n’est toutefois pas avec cette seule dimension de l’absence/ présence que le héros est en difficulté. Sa naissance a créé en sa mère un vide : le corps désormais visible de l’enfant signe à la fois la fin d’un rêve merveilleux et angoissé – s’il n’inscrit pas un arrêt de mort – et le début possible d’une nouvelle gloire pour cet enfant phallus et sa mère immortelle. Le désir inconscient de la mère l’astreint donc à une place de phallus imaginaire proche d’elle par le cœur sinon en elle par le corps. Le héros sera voué à montrer que s’il disparaît de la vue il n’est pas forcément mort mais au contraire dans une gloire immortelle65. Avec son corps de chair, investi dans sa totalité, invulnérable, il aura à en apporter répétitivement la preuve dans l’action comme Hercule dans ses travaux.

Ce sont d’ailleurs ses travaux qu’on évoque avec le nom d’Hercule comme si sa vie se confondait avec le surhumain et la mort vaincue. On oublie peut-être alors ses origines, sa filiation, fils de Zeus, d’Amphitrion et d’Alcmène, frère d’un jumeau fragile comme un humain, poursuivi de la haine d’Héra, auteur du massacre des enfants qu’il eut de Mégarée ? On oublie qu’enfant il avait été un instant nourri au sein d’Héra, « sa pire ennemie », que sa vie était consacrée à la gloire de celle-ci (son nom est Héra-Klès) et qu’enfin après sa mort, à son arrivée dans l’Olympe, eut lieu une cérémonie de réconciliation avec Héra où « l’on simula sa naissance comme s’il sortait du sein de la déesse, sa mère immortelle » (Grimai P., 1976). Ainsi à sa double paternité, à son état de jumeau s’ajoute in fine sa double maternité et le retour auprès de la « mauvaise mère ».

Le destin du héros serait ainsi confondu avec le désir de mort supporté en lui par une image maternelle et il ne pourrait accéder à une forme d’existence plus « humaine » qu’à travers le dévoilement de ce désir même.

2. La dépression du génie créateur ; Freud et L’immortalité

Héros et génie créateur : la crise de la mi-vie

Le mythe du héros est un mythe originaire dont on suit la trace dans le roman familial et pour certains dans une vie où ils « s’exposent » sans cesse à la mort. Il y a aussi des héros dans les œuvres dont Freud (1908) a souligné leur parenté avec l’auteur. L’immortalité qu’acquiert une œuvre est du même fait conférée à celui qui l’a produite. Par cela les créateurs s’apparentent aux héros : ceux-ci laissent la trace de leurs exploits, ceux-là la marque de leur génie. L’observation d’Hubert fait apparaître qu’un lien existe entre l’action d’éclat et la dépression latente. Mais la question des rapports du génie et de la dépression se pose aussi.

E. Jaques (1963), dans un travail centré sur la crise du milieu de la vie et sur les génies créateurs, indique que la créativité de ceux-ci prend deux formes séparées dans le temps par une crise. Dans la première entre vingt et trente ans, l’inspiration est « brûlante », elle semble directement issue de l’inconscient et la production de l’auteur paraît n’être parfois limitée que par le temps de la transcription. Dans la seconde, la créativité est devenue « sculptée », l’inspiration est plus rare, l’élaboration de l’œuvre est lente et progressive, l’achèvement demande souvent des années. Entre les deux s’intercale la « crise », l’absence d’inspiration et parfois la mort du créateur. Jaques relie la crise à la prise de conscience de la mort comme inéluctable et à la possibilité corrélative d’une élaboration, jusqu’alors non faite, de la position dépressive : le déni de la mort et des pulsions destructrices s’estompe. L’idéalisation ne domine plus la vie du sujet. « L’objet créé au lieu d’être vécu comme ayant appauvri la personnalité est réintrojecté inconsciemment et stimule la créativité. L’objet créé est vécu comme générateur de vie ». De notre point de vue, l’introjection de l’imago de bonne mère peut s’effectuer après l’affrontement des angoisses dépressives et l’accomplissement du travail du narcissisme.

Il nous paraît nécessaire de souligner que la première période, dite de « jeunesse de l’âge adulte » est difficile à distinguer de l’adolescence ; la forme initiale de la création est en effet dans le prolongement d’un fonctionnement psychique adolescent : mise en mouvement des identifications héroïques, retour à l’objet partiel comme élément de construction des sublimations à venir, exaltation narcissique articulée au Moi-Idéal et à la problématique de la mort constituent les mécanismes grâce auxquels le sujet pourra s’enfanter lui-même, advenir comme membre du corps social et professionnel qu’il choisit, en raison de l’objet partiel qu’il y retrouve et de la continuité narcissique qu’il en reçoit. C’est en général le moment où s’affirme pour le futur génie son projet de création. Pour lui, le temps de l’adolescence n’a pas pour conséquence de l’inscrire en un lieu social où il prendra place comme les autres, parmi eux, mais de le mettre dans une situation où, par l’effet de ses identifications héroïques, il sera le seul à accomplir ce que personne avant lui n’a réalisé. Chez lui, la reviviscence œdipienne et la régression rendent présente une imago de mère des origines dont il continue d’être le prolongement.

Les œuvres de jeunesse de certains poètes rendent manifeste que « ça parie » en eux impérativement, et qu’ils ne peuvent se soustraire à l’exigence intérieure d’une expression dont à la limite, ils ne sont que l’instrument. On peut trouver là une autre forme de ces voix premières que les héros « entendent » au moment de leur vocation et considérer que l’inspiratrice inconsciente est la même que celle des héros, désirant aussi l’immortalité pour leur enfant, et conjointement la satisfaction de leur propre narcissisme. Dès lors, la création des œuvres successives d’un auteur est à repérer comme répétition, effet de l’identification à une imago originaire, et tentative de se faire naître. Cela pendant la « jeunesse de l’âge adulte ».

La crise du milieu de la vie est un remaniement de ce mode de fonctionnement, lié à la prise de conscience par le créateur de l’inéluctable de sa propre mort, (et/ou) à la mort réelle de ses parents (Jaques), au déclin biologique, sexuel et psychique (D. Anzieu). Ce remaniement est l’aboutissement d’un travail psychique qui n’a été accompli ni à l’adolescence, ni dans la position dépressive telle que Jaques la décrit, et qu’il est intéressant de préciser. L’étude de la vie de Freud peut en être le moyen.

La mort et l’immortalité dans la vie de Freud créateur

En 1894, la mort devient pour Freud une compagne : depuis neuf mois ses symptômes cardiaques et la privation de tabac le font souffrir ; il pense mourir à cinquante et un ans « joliment et brutale-lement d’une rupture du cœur » (lettre à Fliess du 22/6/94) ; en 1912, « ce doit être agréable de mourir » (Jones, 1.348).

En fait, dès l’origine, la mort est dans la vie de Freud : mort du grand-père Schlomo peu avant sa naissance ; de son frère Julius à l’âge de six mois quand Freud en avait dix-neuf. La mort de son père marque l’engagement dans l’auto-analyse… D. Anzieu (1975b) éclaire ce que furent, au cours de celle-ci, les rapports de Freud et de Fliess : Fliess est en place de Julius, un rival, un double au sens de « forme idéalisée de Freud », le couple des deux hommes s’établissant « dans un va-et-vient de la toute puissance fantasmatique dans une commutativité narcissique ».

Cependant, dès que s’engage l’analyse de Freud, il nous semble que la mort prend désormais une place privilégiée dans leurs relations et qu’autour d’elle peut se faire une évolution nouvelle. En effet, en remplaçant Julius, le cadet mort, par Fliess, Freud ne fait pas seulement la projection d’une ombre sur un vivant : il accomplit un travail qui n’a jamais été mené à bien, du fait même de la mort de Julius. Si cette dernière a été la réalisation de ce que Freud avait pu désirer pour son cadet, Freud est resté avec « un cadavre sur les bras » et la question est de savoir « comment s’en débarrasser », avant que celui-ci envahisse la maison entière, prenant de la taille et du poids66 et étouffant les autres occupants. Avec Fliess, Freud fait non seulement un transfert homosexuel, facilitant l’auto-analyse et le deuil du père mort, mais un travail sur le double (que la mort réelle de Julius n’avait vraisemblablement pas permis). La mise à mort imaginaire de l’autre soi-même est un temps corrélatif à la construction du Moi, comme le meurtre du jumeau est un préalable dans le mythe à la fondation des cités. Freud, encombré de Julius jadis désiré mort et vraiment disparu, a ce travail à faire qu’il accomplit sur Fliess, lequel aura à disparaître de l’horizon de Freud, mais sans en mourir.

La mort de Julius avait eu d’autres effets : si elle ne la créa point, elle renforça sans doute la préférence d’Amalia pour Freud, sur qui pouvait planer la même ombre de mort. Cet enfant œdipien en effet, né coiffé, à qui précocement avait été prédit un grand avenir, et sur qui pesait maintenant une menace, ne devenait-il pas l’objet d’un investissement particulier ? Celui d’un héros, voué à Pimmortalité, « souhait d’ailleurs pressant et reconnu très tôt ».(de M’Uzan, 1968).

Les identifications « héroïques masochistes » de Freud dégagées par D. Anzieu vont de pair avec des fixations non analysées aux stades précoces du développement, et avec les angoisses de morcellement et de persécution liées à la relation duelle. Freud pourra s’approcher de l’imago maternelle, mais « sans pouvoir la saisir véritablement dans ses tenants et ses aboutissants », imprégnée qu’elle est d’une « toute puissance destructrice » (D. Anzieu. II, 557). Après la Traumdeutung » et sa rupture avec Fliess, Freud reste aux prises dans ses fantasmes avec une représentation de la mère narcissique, anxieuse de sa mort possible et dont les désirs pour lui ont soutenu son destin fabuleux. Mais il ne cerne pas derrière elle la présence d’une autre imago maternelle, celle qui détruit et qui condamne. Son auto-analyse, avec Fliess, lui aura permis de faire le deuil de son père et d’accomplir sur son double un travail narcissique entravé par la mort de Julius : au lieu que dominent des identifications héroïques masochiques (Hannibal fut longtemps un de ses héros), il se référera désormais à des héros au destin moins funeste ; un reste inanalysé n’en subsiste pas moins auquel toute sa vie il aura affaire, un reste relié à la mère omnipotente et menaçante.

On en voit la marque dans la tonalité dépressive qui s’accentue pendant les années 1916-1919. En 1915 pourtant, le succès était acquis, et « son œuvre se fut-elle arrêtée là, nous aurions eu un état parfaitement achevé de la psychanalyse dans ce que nous pourrions nommer sa forme classique » (Jones, cité par de M’Uzan, p. 57). Cependant de nombreux témoignages concordent pour montrer peu après Freud « épuisé », à bout de forces, « soulagé à la pensée que cette dure existence aura une fin », commençant à « prendre le monde en dégoût », ressentant « parfois agréable », l’idée superstitieuse que sa vie s’achèvera en février 1918 » (Jones E., 1955, tome II). Son humeur n’est pas différente de celle de l’époque difficile de l’auto-analyse. La pensée de la mort l’habite dont il tient à affirmer, qu’elle est sans relation avec les événements douloureux qui l’on atteint, la mort de sa fille notamment. Elle correspond à une nouvelle évolution intérieure, dont un reflet se perçoit dans les changements dans la théorie analytique. Lui-même autorise ce rapprochement quand il évoque la « théorisation comme fantasma-tisation » (Freud S., 1939). La théorie en effet a « partie liée avec les fantasmes de l’analyste ». (Sedat J., 1978).

Dans cette perspective, en 1914, l’introduction au narcissisme constitue l’amorce d’un premier virage. Alors que le « succès mondial » (Jones) est obtenu, YEinführung n’est-elle pas une interrogation sur l’immortalité maintenant acquise ? L’idéal du Moi est mis en place, l’enfant est situé dès son origine dans le narcissisme des parents : « il sera un grand homme, un héros, à la place du père ; elle épousera un prince… ». L’article s’achève cependant sur « l’estime de soi », concept qui, cliniquement, renvoie à la dépression

— présente derrière la gloire ? – et laisse présager, rétrospectivement du moins, l’étape suivante.

Si 1915 est le temps d’une riche production (même sans y compter certains chapitres de la Métapsychologie alors rédigés et plus tard détruits par Freud), 1916 est une année difficile.

En 1917, Deuil et Mélancolie traite en clair de la dépression, des identifications narcissiques et de ces modes archaïques et pathologiques de relation où la perte de l’un est ressentie comme perte dans l’autre (« la perte de l’objet se transforme en une perte du Moi »), à un stade où « identification et relation d’objet sont difficiles à distinguer l’un de l’autre ». Si pour Freud et comme le dégage

D. Anzieu, la créativité est en rapport avec « le triangle auto-analyse – pratique clinique – travaux théoriques », la période difficile que Freud traverse à l’acmé de la dépression lui permet de franchir un nouveau pas, d’accéder à une zone dégagée d’où partiront d’autres chemins, et une fois dépassées l’inhibition et l’humeur triste, de vivre une période d’intense création.

1919, en effet, c’est « l’inquiétante étrangeté » : le thème du double est lié au narcissisme primaire ; le double est d’abord une forme immortelle du Moi d’où pourra plus tard surgir la menace et la mort.

1919, c’est « On bat un enfant », c’est-à-dire une reprise du masochisme, un démontage de la genèse du fantasme où la question est posée de savoir « qui bat ? » du père ou de la mère ; travail qui permettra un peu plus tard le dégagement du masochisme primaire, ce que D. Lagache (1960) désignait comme « la position narcissique masochique ». 1919, enfin, c’est la mise en chantier d’Au-delà du principe de plaisir (publié en 1920) dont la tonalité d’autoanalyse a été notée par de M’Uzan (1968), par Laplanche (1970).

Après la période la plus dure, (1916, 1917, 1918), des remaniements intérieurs se sont donc faits qui aboutissent en 1919 à une créativité nouvelle, à la découverte d’un autre monde, celui de la pulsion de mort et de la seconde topique dont le caractère achevé, « sculpté » a été si séduisant pour beaucoup d’analystes, au point de leur faire oublier pendant longtemps la richesse des premières œuvres.

L’œuvre psychanalytique de Freud – D. Anzieu l’a montré pour la Traumdeutung – est construite aussi avec le « matériel » personnel de l’auteur. Pour la période des années sombres, puis fécondes, comment s’entrecroisent donc les fils de la théorisation et de la fan-tasmatisation ? Essayons de les démêler en comparant les deux périodes.

Après l’époque de la mort de Jacob qui est aussi celle des échanges avec Fliess, « frère » inventif et rival, Freud avait découvert, lui barrant la route à la croisée des chemins, l’image du père. La création psychanalytique avait été indissociable de l’auto-analyse, accomplie en relation à un Fliess idéalisé prenant la place du père mort. Dans le triangle où s’origine la découverte, l’auto-analyse est alors en place prépondérante.

Pendant les années 1916-1917, la dépression succède chronologiquement à l’élaboration progressive du narcissisme dont Léonard de Vinci, 1910, Schreiber, 1911, et l’Einführung sont les étapes. Le travail auto-analytique a sans doute mamtenant moins pour objet les relations de l’enfant Freud avec les personnes et les événements dont le souvenir serait à retrouver, que le repérages de figures Plus difficiles à saisir et plus complexes. En 1913, dans le thème des trois coffrets – article de psychanalyse « appliquée », peut-être moins impliquant pour lui ? – Freud évoque une troisième figure de la femme, la mort « qui emporte les héros… hors du champ de bataille ». Le rapprochement de ces représentations avec le contenu de Deuil et Mélancolie conduit à considérer que pendant la dépression vécue dans l’intervalle (1913-1917), Freud a été aux prises avec cette figure archaïque, et que les relations correspondantes ont été réactivées : ambivalence, prédominance d’une fantasmatique d’incorporation orale, relation où l’idéalisation et l’identification à la toute puissance de celle qui engendre sont processus prévalents.

Ce rapprochement, Freud ne pouvait assurément pas le faire. Car, à cette époque, il est seul pour « travailler » cette fantasmatique. Sans doute depuis 1910 et la découverte du narcissisme, son parcours est-il jalonné de références paternelles : non celles de son père certes, mais celles du père de la horde dans Totem et Tabou (1912), de Moïse déjà dans l’étude sur la sculpture de Michel-Ange, plus tard de Dieu avec « L’avenir d’une illusion ». Mais ce sont là des références d’un autre âge, à un père de la préhistoire. Il n’y a pas ici de présence analogue à celle de Fliess du temps passé.

Aussi, l’œuvre créée pendant cette période dépressive, n’aura-t-elle pas les mêmes caractères que celle des débuts de la psychanalyse. Novatrice, assurément elle le sera. Mais sans doute sera-t-elle moins auto-analytique que fruit d’une « auto-théorisation », car le relais transférentiel fait défaut.

Derrière l’image de la femme et celle de la mère qui a désiré pour lui, et pour elle, un destin de héros, se découvre le visage de la méduse au regard destructeur pour celui qui l’affronte sans un objet tiers.

Freud approche alors un fantasme de son origine dont seule la face idéalisée lui avait jusqu’alors été perceptible ; à côté des images de la mère immortelle et de l’enfant glorieux, apparaissent celles de la mère destructive et de l’enfant mort67. Mais personne n’est là – Fliess notamment – pour affirmer que Julius n’est pas mort tué par le désir de son frère Sigmund qui, en éliminant le rival, cet autre lui-même, a échappé à la menace.

Ce reflet du fantasme est repérable aussi dans une note de l’inquiétante étrangeté (où le narcissisme primaire est évoqué), où Freud relate (p. 204) l’épisode du chemin de fer : l’apparition soudaine de son image dans une glace lui avait « profondément déplu », comme l’eût fait une représentation inacceptable de lui ; cela dans un passage qui traite du double et du retour des morts. Ces ouvertures sur le fantasme peuvent-elles en permettre véritablement l’analyse ? On peut en douter.

C’est dans la théorie principalement que la répétition et la mort apparaîtront. L’Au-delà du principe de plaisir est en même temps retour au traumatisme jadis à l’origine de la théorie analytique et évocation des « toutes premières expériences psychiques » (p. 46) ; la répétition est rendue équivalente au fait « de retrouver l’identité ».

Le jeu de la bobine introduit aux permutations identificatoires qui sont aussi incluses dans la structure du fantasme68. Dans ce texte, qui n’est peut-être « qu’hypothèses spéculatives » au dire même de l’auteur, (Au-delà p. 7), Freud propose des innovations théoriques majeures comme le masochisme primaire et la pulsion de mort, mais faute d’avoir pu, et pour cause, les passer au crible d’une auto-analyse relayée par Fliess, il les avance comme « hypothèses » avec précaution69. Sa difficulté est encore plus grande face à ce que nous désignons comme l’unité duelle du narcissisme primaire dont la métaphore de la boule protoplasmique est l’ébauche, si l’on considère que l’enfant et le désir inconscient maternel constituent une unité fantasmatique originaire.

Parallèlement, Freud reprend en lui-même la recherche d’un autre : « le transfert sur Fliess n’a pas vraiment disparu ; en entraînant avec lui les vœux de mort dont il était l’objet, il s’est transformé en un nouvel auditeur fictif et purement intérieur » (de M’Uzan, 1968). L’œuvre à partir de 1920 « s’engage sur une élaboration nouvelle du lien homosexuel avec Fliess » (de M’Uzan, 1968) dont Freud tente de s’affranchir. Les effets de ce lien imaginaire ne peuvent être les mêmes qu’aux temps anciens, ni permettre une articulation analogue à celle qui jadis évita la répétition. Il eut fallu que Fliess réponde, soit perçu au-dehors et idéalisé comme au temps de l’auto-analyse. Alors, à côté de l’ombre de Julius, double de Freud, désiré mort et vraiment disparu, Fliess eut apporté la possibilité de mouvements d’identifications croisées qui eussent constitué un travail, une élaboration, un tissu psychique nouveau.

Maintenant, il n’y a plus d’homme en position intermédiaire qui maintienne la mère à l’abri de toute agressivité, auréolée des désirs de gloire qu’elle a nourris pour son premier fils. Après Jacob, après Fliess, l’évocation du Moïse de Michel Ange en 1914 a sans doute été le premier pas d’une démarche intérieure, vers une autre figure de père ; démarche hésitante, puisque Freud fit paraître la première édition de ce texte sans nom d’auteur : démarche qui conduira Freud à la fin de sa vie vers une grande image de père, Moïse. Dans ce roman, voulu historique mais qui serait mieux dénommé « familial », le héros, intermédiaire entre Dieu et les hommes, monté seul sur le Sinaï, est-il image de Freud, sauvé des eaux, malgré la mort en son berceau, survivant à Julius, établissant sa gloire sur les mânes de celui-ci, rassemblant son peuple psychanalytique, chassant du temps les adorateurs d’idoles, mais – grâce à Dieu ! – évitant le face à face avec la Méduse et prenant le risque d’être assassiné par ses fils en occupant à son tour la place du Seigneur ? Mais Moïse est une œuvre dernière. Dans ce roman supposé d’un autre, Freud exprime peut-être le fantasme d’usurper, au-delà de la mère narcissique, la place du père idéalisé, celle du grand-père Schlommo. Est-ce là pour lui raison implicite de soutenir la thèse d’un Moïse égyptien, un étranger avec lequel lui, Freud, n’aurait rien de commun ?

Avant que ce temps advienne, et Àmalia était vivante, seule la théorie donne à Freud quelque recul par rapport à l’imago de la mère des origines, et fait place à une dimension nouvelle de la mort.

Considérée comme objet créé au même titre qu’une œuvre d’art, la théorie est un objet tiers investi de libido d’objet et de libido narcissique qui prend entre créateur et l’imago idéalisée du narcissisme primaire une place intermédiaire. L’œuvre est tentative, pas toujours réussie d’affranchissement et de séparation : il n’est qu’à considérer la lenteur de réalisation de certains artistes et la difficulté qu’ils ont de se défaire de l’œuvre, de la considérer comme achevée, tombée de leur corps, voire de la vendre. Au demeurant, cet acte posé, le problème reste entier : un nouvel ouvrage devra être entrepris. L’œuvre vient à la place d’une rupture qui s’ébauche et qui ne s’achève pas.

Mais elle est aussi tentative d’établir une limite : il faut bien à un moment cesser d’élaborer et d’écrire : « laisser tomber », comme l’artiste la poursuite du travail et le donner tel qu’il est, imparfait, à reprendre certes, mais atteignant peut-être aussi un certain équilibre dès formes, des volumes, des valeurs.

La psychanalyse a vu le jour après de multiples ébauches, essais, esquisses « soumises » à Fliess par Freud ; la première forme de la théorie a été le fruit de ces échanges transférentiels après lesquels l’œuvre était publiée sans culpabilité ni remords. À travers Fliess perdu, la victoire était remportée sur l’enfant mort. Pour Freud, la théorie est comme l’œuvre, miroir pour son auteur, résultat d’un débat avec la non-vie70. Devant son objet, le créateur est face à lui-même, se reconnaissant en lui et s’identifiant alors à la mère originaire71 72, dont il a, à la fois, à accomplir le vœu et à se dégager. Toutefois, même avec « l’aide » de Fliess, la théorie psychanalytique n’était pas achevée et ne devait pas l’être : car, en Freud, l’œuvre ne pouvait alors être l’effet d’une « rupture » accomplie, mais d’une tentative continuellement à reprendre, et dont l’achèvement était répétitivement mis en chantier.

Avec la dépression des années 1916 -1917 d’où naîtra l’Au-delà du principe de plaisir, la mort occupe désormais une place centrale et bien plus menaçante que jadis, il n’y a plus de support transféren-tiel pour l’enfant mort ; l’imago maternelle qui y est liée se dévoile. La victoire jadis acquise sur Fliess-Julius ne peut pas être à nouveau remportée, car on ne peut pas tuer quelqu’un « in abstentia, in effigie ». Deuil et mélancolie donne l’indication du point le plus avancé de son analyse de la dépression : le plus avancé, mais pas le point dernier (s’il en est un !) de la théorie de la dépression. Ce que Freud ne peut pas pousser plus avant viendra peu après sous la forme impersonnelle des « spéculations » de « l’Au-delà du principe de plaisir » avec l’affirmation des pulsions de mort. Désormais pour Freud, la mort est au cœur de la théorie, voire au cœur de sa vie. Pour lui-même Freud n’aura « nullement besoin d’être averti, il (sera) prêt bien avant l’heure (de sa mort) ». Mais une part de ce qui se passe dans la théorie lui échappe, celle sur laquelle est établie « sa gloire immortelle » et l’imago qui en est l’origine. L’idéalisation de la mère et du héros est maintenue.

La crise de la mi-vie constitue pour Freud créateur une rupture, en donnant à ce mot un sens large : rupture dans le mouvement psychanalytique, dissidences et séparations ; rupture dans la clinique, le break-down de la dépression ; rupture dans la théorie par élaboration de nouvelles fondations. En prenant recul par rapport à l’histoire des années 1910-1920, il apparaît que de larges pans de la théorie ont été remis en chantier, qui avaient contribué jusqu’alors au succès de la psychanalyse.

On s’arrêtera à la rupture liée au processus même de la dépression du héros-créateur. Pour ceux qui ont destin de héros, elle est fonction de la rupture que la mère a pu faire ou non avec son propre père, de la relation qu’elle eut aussi avec sa mère et de la place qu’a pu prendre auprès d’elle l’homme à qui elle est liée.

Les futurs héros ont pendant longtemps à se tenir dans le désir maternel inconscient, c’est-à-dire à marcher vers l’immortalité « protectrice » de la mort, sous l’égide du père idéalisé présent dans le désir de la mère. Pendant longtemps, ils sont avant tout les enfants imaginaires d’une autre génération, précédant celle de leurs géniteurs. Alors que les autres enfants sont détrônés de leur place héroïque première par le clivage du désir de la mère, les héros à venir sont maintenus, eux, dans cette visée d’immortalité, condamnés à vivre avec éclat.

Quand la gloire est acquise, les remaniements surviennent. On en verra plus loin les préalables en étudiant la fonction du Léonard de Vinci dans l’économie de Freud (1910). La crise est mise en cause du fantasme d’immortalité et du mode de création (juvénile) qui en est le prolongement. Le héros ne peut plus dire : « j’allais sous le ciel, Muse, et j’étais ton féal », mais avec Rimbaud, il peut ajouter, au passé : « oh la la, que d’amours splendides j’ai rêvées ».

Le remaniement qui s’opère est fantasmatique : il y a mise en mouvement de pulsions jusqu’alors clivées, dévoilement d’imagos cachées dans la mesure où jusqu’alors et pour une part le héros était l’instrument du désir inconscient d’une autre. Il y a dédoublement des imagos prévalentes de mère glorieuse et d’enfant merveilleux ; perte pour le héros de la place qu’il occupait de phallus imaginaire et brillant de la mère originaire. En somme, il y a rupture de l’unité duelle du narcissisme primaire et de l’enveloppe idéalisée de l’enfant merveilleux.

Sans doute pour Freud, le travail du narcissisme s’est-il engagé largement : la théorisation de Deuil et mélancolie en témoigne. Mais il a cependant rapidement atteint ses limites : on en verra plus loin le dessin. En bref, l’enfant merveilleux ne s’est sans doute effacé que pour céder la place à Moïse.

La rupture du narcissisme primaire du créateur conduit aussi le héros, enfant d’un couple interdit, à se faire lui-même, s’il le peut, son propre créateur, et par son œuvre à essayer de se donner un autre nom, un nom propre dont il usera comme signature.

L’histoire des origines des créateurs d’où procède leur destin est comme celle des héros, illustrée par l’aventure d’Elisabeth, femme de Zacharie, mère de Jean-Baptiste73. Elle a si longtemps attendu un enfant qu’on l’a surnommée « la stérile ». Enfin enceinte, elle perçoit le premier mouvement de l’enfant qu’elle porte lorsque Marie, alors enceinte elle-même de Jésus, lui parle et que lui parvient ainsi la parole du Seigneur.

Cependant, pour n’avoir pas cru aux prophéties de l’ange Gabriel lui annonçant qu’il serait « père d’un enfant rempli du Saint-Esprit dés le sein de sa mère », Zacharie est condamné au silence « jusqu’au jour où ces choses arriveront ». Il ne retrouvera en effet sa voix qu’après avoir accepté que l’enfant né soit baptisé du nom de Jean, c’est-à-dire d’un nom sans aucun rapport avec sa propre lignée. Jean signifie « Jahvé est favorable », ce qui peut s’entendre de bien des façons. Notamment lorsque devient enfin mère une femme qui a longtemps attendu un enfant (de son père), l’évangile indique que le père géniteur n’a en l’occurrence rien à dire : vulgairement, « il n’a qu’à la boucler ».

Ainsi se fondent les origines de héros et de créateurs. Comment Freud a-t-il pu amorcer la mise au jour de cette fantasmatique et s’engager dans la crise de sa mi-vie ? Son travail sur Léonard peut éclairer ce passage.

3. Création et séparation74

Freud et Léonard de Vinci

En 1910, Freud établit une relation privilégiée75 avec Léonard de Vinci, c’est-à-dire avec le génie créateur et avec l’homme Léonard, aux origines bien particulières. « Rencontre de quinquagénaires » souligne I. Barande (1977) : Freud écrit son Léonard dans sa crise du milieu de la vie, « quand il semble exister un risque d’épuisement des conflits qui assurent l’intensité de notre sentiment de vivre », et par son travail, il accède à une « source de jouvence », qui lui permet « de ne pas devenir orphelin de ses productions, l’âge venant », en tirant la meilleure part de ce « creux de la vague », de « cette amertume particulière au zénith de la vie »(I. Barande 1977).

Le choix de Léonard par Freud est un choix narcissique : Freud a « succombé à son tour au charme du grand et énigmatique Léonard » en une période où, malgré le succès, il hésite à assumer complètement sa position de créateur : soutenant par exemple que dans le traitement du petit Hans, c’est au père de l’enfant que revient le mérite du succès et non au « Bon Dieu » qu’était le professeur aux yeux de son patient.

Les analogies entre Freud et Léonard ne manquent pas. « Ce qui intéressait Freud dans Léonard avait un caractère personnel ; il insiste en effet sur plusieurs traits particuliers, par exemple sur la passion de l’artiste pour les sciences naturelles que lui-même éprouvait. Sa correspondance montre combien l’absorbe le sujet qu’il traite » (Jones, T. 2, 367-8). Freud, passionné, abandonne alors la rédaction d’autres textes en cours pour se consacrer entièrement à Léonard, et là, malgré un travail intense, il éprouve de grandes difficultés d’élaboration. Il bute sur un obstacle, sinon sur une « énigme ». Quel est donc l’obstacle ? Où est-il situé, en Léonard, en Freud, en chacun d’eux ? Le charme auquel Freud a succombé n’est-il pas lié à cette énigme ? Un nouvel examen de certains tableaux peut fournir, sinon des réponses absolues, du moins des hypothèses 76.

Dans la vie du peintre, 1470 (72 ?)-1517, et malgré qu’il ait vraisemblablement été athée, les thèmes religieux occupent une place centrale. Certains d’entre eux – celui de la Vierge et de l’enfant Jésus – sont repris à plus de vingt ans d’écart, et les tableaux qui les traitent sont tantôt des répétitions (la Vierge aux rochers), tantôt des variantes peu éloignées. L’hypothèse ici avancée est que ces variantes témoignent de l’évolution du peintre dans l’intervalle, et des modifications de l’organisation fantasmatique sous-jacente.

Le thème de « Sainte Anne et la Vierge » est ici exemplaire. La toile du Louvre (1508-10) est précédée de dix ans par le carton de

Londres (National Gallery, 1499)77. Dans le carton, Léonard met en scène un « monstre composite (Lacan J., 1957) fait d’une sorte de double mère et d’un enfant mêlés inextricalement : Marie, éclairée, dont le bras se confond avec l’Enfant, n’est pas en effet séparable de Sainte Anne, plutôt dans l’ombre (mais qui est l’ombre de l’autre ?). Bien qu’absent du tableau, Dieu est présent dans la scène, désigné qu’il est par le bras de Sainte Anne pointé vers le ciel. Le couple des enfants est celui de Jésus et de Jean, placés en vis-à-vis, sinon en miroir. Léonard représente Jean séparé de l’ensemble des autres personnages, et par-là, il indique que la question, devant le « monstre composite » est de savoir comment celui qui y est inscrit78 pourra éventuellement en sortir et à quel prix.

À cette question, le tableau du Louvre apporte une réponse dans une mise en scène nouvelle, témoin d’une organisation fantasmatique différente. L’Enfant est en voie de séparation ; il s’éloigne du couple des mères. Mais, en s’individualisant, Jésus prend dans le tableau la place qu’occupait Jean dans le carton. Jean a été effacé, supprimé. La trace de sa disparition est à voir dans l’agneau, animal de sacrifice indissociable de l’enfant qui le chevauche. L’enfant-Dieu merveilleux est désormais en la place de l’enfant effacé, sinon de l’enfant-mort. Sans doute pour Léonard, longtemps soumis à sa mère abandonnée, était-il difficile de faire disparaître l’enfant condamné par sa naissance-même ; la présence de Jean à côté de Jésus et de l’agneau dans un tableau perdu, en atteste (Lacan J., 1957).

La séparation de l’enfant apporte aussi remaniement dans le couple des mères : la référence au père a maintenant disparu : le doigt de Sainte Anne n’est plus pointé vers le Seigneur. La mère à l’enfant et sa propre mère sont devenues semblables si l’on considère l’absence apparente de différence d’âge entre elles. De la fonction de Moi idéal de sa mère qu’elle occupait lorsqu’elle avait son enfant en elle, Marie est maintenant avec sa mère dans un autre rapport : elles ont en commun l’expérience de la perte de l’objet et de l’inévitable vide qui s’en suit.

Dans la vie de Léonard, ce tableau marque une étape. Peu après, en effet en 1512, il peint son premier auto-portrait qui sera, semble-t-il sa dernière œuvre de peintre. L’auto-portrait est-il le fruit de l’évolution du thème de la mère à l’enfant, depuis la Vierge aux rochers, le carton, puis la Sainte Anne du Louvre ? Ayant accédé à ce repérage de lui-même dans son image, après avoir pu réaliser son autonomie par rapport au corps des mères, Léonard n’avait-il plus besoin de peindre ?

Dans le souvenir d’enfance de Léonard, Freud n’est pas resté indifférent à l’évolution que marque la succession des deux œuvres dont il affirme l’ordre sans aller plus avant.

À quoi Freud a-t-il donc été particulièrement sensible en Léonard, qu’est-ce qui en Freud a été sollicité, qu’est-ce qui l’a mis au travail ?

Ce n’est pas seulement leur goût commun pour les sciences naturelles en général, mais peut-être un reflet que le peintre donnait alors à Freud de fantasmes fascinants que Pauto-analyse ne lui avait pas fait entrevoir, incluant une image de mère archaïque et une image d’enfant.

Le problème du « Nibbio » et de sa traduction en donne confirmation. Le « Nibbio » du texte aurait dû être traduit par milan et non vautour, mot sur lequel repose toute l’argumentation de Freud ; vautour, divinité égyptienne, permettant une analogie linguistique,

— Mut, Mutter – avec la mère, etc. En fait, qu’importe l’erreur : Freud fait là une « construction psychanalytique »79 qui lui est nécessaire, au point où il en est de sa propre évolution. Une Mut (-ter) à double sexualité, une divinité hermaphrodite est ce à quoi, sans doute, il est confronté, et qu’il peut repérer – ou construire – dans Léonard, à défaut de le faire en lui-même.

Ce premier ouvrage de psychanalyse appliquée – beaucoup discuté par les collègues de Freud qui lui préféraient ses travaux plus théo-rico-cliniques – a eu une fonction pour Freud ; cette étude sur un autre lui-même lui a permis d’avancer sur son propre chemin.

R. Kaës (1978a) montre que Freud trouve en de Vinci un « étayage » personnel, et cela à plusieurs niveaux : en Léonard comme héros, certes mais aussi dans le tableau de la Sainte Anne, dans le groupe, et dans la lignée féminine qui y est figurée.

Un autre argument peut en être trouvé, une fois encore, dans les travaux qui suivent le temps du Léonard. À cette première approche inaugurale du narcissisme, Freud donne une suite ; avec Léonard, il a pu repérer à nouveau la séduction la plus archaïque, mais aussi la place de l’enfant dans le désir maternel au temps où le père est effacé – première phase de la vie de Léonard –, le prolongement de cette séduction première, la célébrité, la gloire, et le prix qu’il faut la payer l’étouffement de la vie sexuelle, sinon la menace pour la vie même. Totem et Tabou (1912) ne vient-il pas affirmer en contre-point la position paternelle et sa fonction non du côté de l’histoire du sujet, mais de sa préhistoire ?

L’Introduction au narcissisme est par contre dans le prolongement direct du Léonard. Le narcissisme y apparaît dans la mégalomanie parentale, une théorie de l’amour y est développée, l’idéal.comme topique et l’idéalisation comme fonction y sont traités. Est-ce là théorisation qu’un recul de quelques années a permis à Freud, Léonard lui ayant fait entrevoir ce qui nécessitera ensuite plusieurs années pour que la théorie en soit élaborée ?

Autre élément de réponse : la vie personnelle de Freud. À la période de bonheur – « du succès mondial » – font suite « quatre années de pénibles dissensions avec ses plus chers collègues » (Jones

E., T. 2, p. 207) ; Freud, on l’a vu se sent « épuisé, à bout de forces, commence à prendre le monde en dégoût, l’idée superstitieuse que (sa) vie s’achèvera en février 1918 (lui) semble parfois agréable, (il) est obligé de lutter beaucoup pour retrouver la maîtrise de lui-même » (Jones E., T. 2, p. 69). Il supporte mal ce qu’il qualifie d’optimisme chez Ferenczi ou chez Lou Andréas Salomé (Jones, T. 2 pages 188 et 207), et qui s’accorde mal avec ses angoisses, son hypochondrie, ses douleurs aussi qui commencent. L’axe narcissique de sa dépression ne s’est-il pas dégagé en même temps que cette dernière, dont l’écho théorique viendra plus tard avec Deuil et Mélancolie.

Derrière la représentation imagée de Sainte Anne, de Marie et de l’enfant Jésus, Freud a sans doute peu à peu approché ce qu’il en était pour Jui de l’imago maternelle du narcissisme primaire dans lequel mère et enfant baignent en se séduisant mutuellement, ce qu’il en est aussi du regard idéalisant dont l’enfant est enveloppé, de la gloire qui en résulte pour l’un et l’autre ? N’a-t-il pas entrevu pour la première fois l’ombre de Julius derrière Jean disparu ? Le rêve de la mère endormie (Interprétation de rêves, p. 495) a été naguère interprété dans une perspective sexuelle justifiée par le matériel. Mais le visage de la mère – celui que Léonard éclaire si bien dans la Sainte Anne – est le point de départ d’associations sur la mort de celle-ci et sur le coma mortel du grand-père maternel. Si Freud évoque l’idée qu’il pourrait s’agir là d’un désir de la mort de sa mère, il l’annule aussitôt : « ce n’est pas parce que j’avais rêvé de la mort de ma mère que j’étais angoissé » : en 1900, une interprétation de ce matériel ne lui est pas possible.

On rapprochera de cela les commentaires faits par Freud après le décès de sa mère en 1930, vingt ans plus tard : « pas de douleur, pas de regrets, ce qui explique probablement les circonstances accessoires ; son grand âge, la pitié qu’inspirait vers la fin sa détresse, et en même temps un sentiment de délivrance, d’affranchissement, dont je crois comprendre aussi la raison : c’est que je n’avais pas le droit de mourir tant qu’elle était encore en vie, et maintenant, j’ai ce droit »80.

Ce rêve ancien et ce commentaire tardif qui encadrent – à une certaine distance il est vrai – la période qui nous occupe permettent cependant de dessiner le fond fantasmatique sur lequel celle-ci s’est déroulée, l’approche que Freud a pu en faire, à partir du Léonard et les limites auxquelles il s’est heurté : limites imposées à Freud par la fonction fantasmatique même à laquelle il est condamné : être présent, vivant auprès de sa mère pour témoigner de leur gloire mutuelle, éviter en même temps à celle-ci toute évocation de la mort possible de Sigmund et des vœux qu’elle a pu en avoir, aux origines, au temps de la séduction mutuelle, la plus traumatique qui soit. « Je n’avais pas le droit de mourir »… après sa mort, « les valeurs de la vie en seront modifiées dans les couches profondes »… c’est-à-dire qu’une certaine évolution de Freud ne pouvait se faire tant que vivait celle à qui, dans le fantasme, il devait prouver qu’il avait échappé « au massacre des innocents ».

Léonard aura permis à Freud une première approche fascinante de ses relations archaïques, approche narcissique d’une œuvre où Freud, abandonnant ses autres travaux, se plonge à la recherche de lui-même avec passion. Beaucoup plus tard, après l’étape de l’introduction au narcissisme (1914) et la grande productivité de l’année 1915 viendra avec le temps du découragement dépressif (cf. supra), celui de Deuil et Mélancolie où le narcissisme encore est central. Mais la « dépression » de l’auteur ne pourra pas vraiment aller à son terme ; une dépressivité, un pessimisme freudien subsisteront qui ne seront sans doute pas analysables parce qu’il « ne fallait pas qu’il meure », c’est-à-dire, il ne fallait pas qu’il cesse d’être l’enfant merveilleux que sa mère avait – aussi – désiré qu’il soit. De cette dépressivité persistante, Freud n’aura vraisemblablement rien pu faire pour lui-même sauf ce que nous avons désigné plus haut, comme une auto-théorisation, c’est-à-dire l’élaboration de la pulsion de mort, au moment même où un cancer se manifestait.

Derrière le miroir qu’est pour lui Léonard et la « Sainte Anne », Freud approche la mère séductrice, mais sans pouvoir pendant des années s’en dégager. Deuil et Mélancolie met l’accent sur la relation ambivalente à l’objet et sur les moyens mis en œuvre pour s’en détacher ; en rabaissant l’objet, en le « dévalorisant », en le « frappant à mort », pendant que dans l’inconscient « la fureur finit par s’épuiser » et que « l’objet finit par être abandonné comme sans valeur ». Mais cette mise à mort est sans doute difficile quand l’image reste supportée par une mère toujours présente, dans une relation d’idéalisation.

C’est du côté du père qu’ui. enfant œdipien peut trouver seconde naissance dans l’ambivalence, dans l’amour, la haine. La famille de Freud se prête à cette proposition, de même qu’elle favorisait la découverte de l’œdipe.

Pour telle mère et tel enfant, l’angoisse de mort, derrière la séduction première est un lien et un avenir possible : mort imaginaire de l’enfant de l’œdipe certes, mort aussi d’une mère quand, par sa maternité elle prend la place de sa propre mère, et mort de la mère pour l’enfant au moment où il se repère lui-même pour la première fois, dans la totalité du corps de l’autre. L’insistance de Freud à souligner que l’angoisse de mort est un analogon de l’angoisse de castration est ici à rappeler, en contre-point81. Freud, « soulagé » à la mort de sa mère ne quitte pas sa position d’assujetti à leur gloire commune. A-t-il pu atteindre l’étape de la réconciliation avec la « pire ennemie », comme Héraclès à son arrivée dans l’Olympe le fit dans la cérémonie de renaissance ? Rien n’est moins sûr : tant que vivait sa mère l’approche de l’imago maternelle destructrice lui fut interdit, et la pulsion de mort a répété en lui ses effets. Amalia disparue, il peut désormais sans culpabilité sinon sans souffrance dans son corps, envisager – regarder en face – le retour à la terre mère. Il n’est plus tenu de vivre. Son œuvre reste, il aura rempli sa part de leur « contrat ».

S’il a succombé au charme de Léonard, Freud n’en a pas moins tiré enrichissement. Son travail – en miroir, comme l’était l’écriture du peintre – constitue la première appréhension de la problématique narcissique qui se profilait pour lui derrière et après la Traumdeutung. À partir de 1910 l’œuvre et la vie de Freud constituent un tissu où se mêlent, indissociables les fils du narcissisme et de la dépression, des séparations et ruptures82, ceux de la théorie de la psychose (de Schreiber (1911) à l’homme aux loups (1918) et également ceux, insistants, on l’a vu, car de plus en plus nécessaires en cette période inquiétante, de la référence paternelle (Totem et Tabou assure l’ancrage solide de la figure du père dans un mythe préhistorique : et Moïse est mis en place). La théorie se développe sur une pierre angulaire constituant un objet dont l’analyse personnelle ne peut, sans référence à un tiers, que lui demeurer impossible ; le désir de sa mère à son endroit (désir de non-désir, désir de garder en soi le pénis paternel œdipien) conduit à souhaiter pour lui un destin fabuleux, héroïque, immortel (vigoureusement soutenu par l’attitude du père Jacob envers son fils aîné) ne peut pas être analysé par Freud. Au lieu de le faire, il est condamné à accomplir ses travaux, et à garder enfoui au plus profond de lui-même ce sur quoi il s’est aussi développé et construit : l’enfant de la nuit, celui du fantasme maternel, devra rester dans l’ombre, marqué négativement, inanalysable. Le fantasme de l’enfant-mort, non sans lien avec le père mort,83 est une étape vers ce que la théorie proposera avec la pulsion de mort, donnée comme le fonds sur lequel la vie vient temporairement s’inscrire, avec pour dessein ultime le retour au degré zéro de l’excitation84.

Continuité narcissique et rupture

Examinons comment les fantasmes de désir de la mère et les idéaux avec la mort en leur centre (la non-vie, le non-désir, le négatif) sont utilisés dans le développement de la structure psychique, l’établissement de la continuité narcissique et ce qui en découle sur le plan de la rupture.

Idéalisation et sublimation sont les mécanismes à l’œuvre : leur importance respective est différente selon qu’il s’agit de héros, de génie créateur ou d’homme quelconque. Mais avant d’aller plus loin, il convient de préciser la spécificité de chacun de ces mécanismes.

Si les textes freudiens permettent d’établir les différences d’un point de vue économique et dynamique – dans la sublimation, le but de la pulsion est concerné ; dans l’idéalisation, l’objet, par contre la perspective topique n’est guère éclairée85. La pulsion partielle est certes à l’œuvre dans ces cas, mais selon des modalités différentes qui se précisent dans une référence à la topique parentale et particulièrement au désir inconscient maternel.

L’idéalisation de l’enfant est un processus imaginaire à l’œuvre dès la préhistoire et défini d’abord par la place que l’enfant occupe dans le corps phantasmé de la mère : dans cette place, il peut devenir et rester l’objet prévalent, sinon unique du désir de la mère, selon le rapport inconscient que celle-ci aura à la castration, à son propre père, et aux modalités de résolution (ou de non résolution) de son complexe d’Œdipe ; l’enfant est alors idéalisé.

La sublimation se repère par la place que l’enfant a occupée aux premiers âges comme objet partiel dans l’inconscient maternel : les relations prégénitales ont donné des fonctions pré-identificatoires et identificatoires à certaines zones érogènes, aux pulsions qui s’y sont manifestées et aux plaisirs que mère et enfant en ont retiré86, notamment jusqu’au temps de l’Œdipe. La sublimation se caractérise par le repérage qui peut être fait par le sujet des dites pulsions partielles, dans le cadre de la culture, de ses lois, de ses règles et des marques qui en résultent parfois sur le corps de celui qui y est initié. Le narcissisme menacé au moment de l’Œdipe se retrouve alors possiblement dans le rapport du sujet aux spécificités et valeurs culturelles. La condition en est que le corps de l’enfant n’ait pas comblé à lui seul l’imaginaire maternel et qu’une coupure ait pu s’instaurer, reprise symboliquement par le corps social.

Dans l’idéalisation, la continuité narcissique est liée à la dimension imaginaire du désir inconscient maternel : les formations idéales que développe l’enfant sont dans le prolongement du Moi idéal maternel. La toute puissance à laquelle il est condamné autant que voué et dans laquelle il tente de s’établir est sans rupture avec celle que sa mère a désirée pour elle, quelles qu’en aient été les racines.

La continuité narcissique que la sublimation apporte résulte d’un autre cheminement : elle est liée à la persistance de la pulsion partielle et de l’objet qui y est attaché depuis les premières relations imaginaires jusqu’aux structures sociales et culturelles, et aux idéaux qui y sont en valeur. L’articulation de la pulsion partielle dans le champ de l’inconscient maternel, puis son repérage parmi les idéaux de « l’ensemble » que le sujet choisit pour siens, donne à celui-ci sa continuité narcissique. Le passage de l’un à l’autre comprend l’étape intermédiaire du travail du narcissisme ; le dégagement des premiers objets tiers a permis dédoublement et métabolisation.

Les héros qui trouvent principalement leur continuité narcissique affirmée – leur « enveloppe » – dans l’idéalisation, échappent malgré la menace, à l’aliénation. Ils trouvent en effet dans l’imaginaire maternel une imago de père idéalisé – à défaut de la trace d’un père mort qui leur permettrait de se situer simplement dans une généalogie — ; cette imago est relayée dans les croyances de la mère en des systèmes symboliques où l’idéalisation d’un père est prégnante. Le futur héros, pris dans une problématique « vie/mort » trouve une possibilité de dégagement par rapport au narcissisme maternel et une possibilité d’existence dans un projet d’identification à des « héros de légende » morts après avoir dans leur histoire exposé leur vie sur le chemin du père idéalisé. Si les idéaux avec lesquels les héros fonctionnent sont mis en cause, la dépression apparaît ; les idéaux leur permettent en effet de maintenir un rapport ternarisé avec la mère des origines, celle dans la continuité imaginaire de laquelle ils trouvent satisfaction pulsionnelle et plaisir. Une rupture devient possible avec l’imaginaire maternel, dans une dépression jamais faite jusqu’alors, si toutefois des conditions psychothérapiques le permettent et si un travail du narcissisme peut s’y accomplir.

Les hommes de génie à la période « juvénile » de leur création continuent d’être dans le narcissisme originaire : ils y reçoivent le foisonnement d’une inspiration qu’ils ont à transcrire plus qu’à transformer, on l’a vu, pour dire le plaisir dont ils émanent, et pour affirmer que la « non-vie » associée à leur naissance n’a pas d’effet. Fruits d’un désir tenu longtemps secret, ils en sont désormais l’expression, ils le parlent ou plutôt ils sont parlés par lui, ils le véhiculent, ils en sont porteurs dans le prolongement du corps dont ils s’originent ; à ce dernier ils apportent maintenant la gloire en reflet de l’idéalisation dans laquelle naguère ils furent. À la phase « sculptée » de sa création, le génie cesse d’être essentiellement en position de phallus de la mère : ce qui sourd de son flanc dans la souffrance est repris, retravaillé, remodelé : il devient père et mère de son œuvre, après avoir dans sa mi-vie accompli une rupture, un travail de perte de l’imago originaire et donné place à un père intérieur, jusqu’alors inaccessible. En accédant à la gloire pour sa mère en même temps que pour lui par sa création « juvénile », le génie est allé jusqu’à l’extrême de ce qui l’avait soutenu pendant la première partie de sa vie. Le charme de la relation duelle peut se rompre : la menace s’y dévoile. Dans l’objet qu’il avait produit, il avait pu naître ; il lui reste à se faire connaître par les tiers : quand à travers le regard porté sur son œuvre, d’autres découvriront quelque chose d’eux-mêmes, ce faisant, ils le reconnaîtront.

Dans le passage de l’œuvre « juvénile » à l’œuvre « sculptée » est proposé un mouvement allant de l’idéalisation à la sublimation, mouvement de va et vient plutôt que chemin définitivement accompli, car on n’oubliera pas l’incertitude de beaucoup d’artistes quant à l’achèvement de chacune de leurs productions et à leur originalité. L’élaboration est souvent douloureuse et les failles du découragement laissent entrevoir la dynamique dépressive que les moments de succès ne réduisent pas toujours complètement ni longtemps. Le résultat acquis ne donne jamais assurance sur l’avenir ; l’objet produit est toujours à reconstruire, sa naissance à reprendre, pour que celle du sujet, comme venu du néant, soit confirmée.

La vie du créateur est sous le signe de la continuité narcissique et de la rupture, de l’idéalisation et de la sublimation, comme une tentative de « séparation » qui ne doit pas advenir87 : l’enfant qui est dans l’artiste doit certes rester dans le Moi idéal de sa mère, constituant essentiel de l’inconscient de l’autre ; mais il a aussi à se dégager de cette position88. Deux modalités successives lui sont possibles : s’identifier à l’autre idéalisé et se faire le porte-parole de l’inconscient de l’autre, pour chanter essentiellement l’amour et la mort, au temps de la création juvénile89 ; ou bien encore sublimer, au temps de la création « sculptée », c’est-à-dire en ayant introjecté des maîtres en son art qui, mortels, prennent le relais du père idéalisé et le fondent comme père-mère de lui et de son œuvre.

Et pour Freud, qu’en est-il ? La construction de la théorie analytique a évidemment eu une fonction sublimatoire pour son auteur. Ce fut une « sublimation réflexive » où la pulsion est visée dans « la connaissance de son fonctionnement en tant que pulsion », qui n’a permis, contrairement à une forme « expressive » qu’une décharge partielle et insuffisante de l’énergie pulsionnelle » (D. Anzieu, p. 87). La sublimation ne nous semble pas au demeurant avoir eu les mêmes effets aux différentes étapes de la vie de Freud. La présence de Fliess, on l’a vu, avait non seulement permis l’auto-analyse, mais particulièrement facilité sans doute l’approche et la théorisation de la relation rivale et ambivalente aux hommes. Fliess disparu, – sans avoir donné lui-même d’interprétation, et pour cause –, Freud restait bien le créateur unique de lui-même comme analyste, victorieux à nouveau du frère Julius, du père Jacob, du grand-père Schlomo et aussi de Fliess. L’idéalisation supportée par ce dernier n’était plus et Freud au demeurant peu enclin aux seconds rôles était à nouveau en position de héros, de « conquistador » ayant éliminé le rival et restait pris à son tour dans le narcissisme et l’idéalisation sans que l’analyse lui en soit possible. C’est sur ce narcissisme qu’il s’était établi comme créateur d’une œuvre, et créateur de lui-même. Il n’est donc pas étonnant que le narcissisme ait eu pendant longtemps dans la théorie analytique une place à part. Pas étonnant non plus que l’exploration du champ de la dépression ait été poussée plus loin par Abraham que par Freud, et que la pulsion de mort, après un long cheminement dans la vie de Freud, comme dans celle d’un héros ait surgi dans la théorie.

Pour chacun, le travail du narcissisme permet d’éviter les dépressions ultérieures quand les repères identificatoires – et les idéaux qui y sont rattachés – font soudain défaut ; pour Freud, et pour les créateurs, la tentative d’élaboration de ce travail a constitué le mode continu de fonctionnement parce qu’une rupture première ne s’est pas vraiment accomplie. En s’attachant, à la fin de sa vie à Moïse, Freud ne s’identifie-t-il pas au père idéalisé qui était inclus jadis dans l’imago maternelle. Mais à soutenir la théorie de Moïse égyptien, Freud ne tente-il pas de se donner une origine différente de celle du héros fondateur ? N’essaie-t-il pas de se déclarer, lui, d’une autre race ? Pour Freud maintenant proche de la mort, étudier Moïse et en faire aussi un étranger est peut-être, après un long détour qui boucle sa vie entière, un moyen de se repérer et de se dégager en même temps de la place du héros-fondateur, de celui qui a regardé la face de Dieu, du vainqueur du frère mort, et est condamné à l’immortalité.

Les analystes ne peuvent évidemment pas regretter que la « rupture » ait tardé à se faire, ni déplorer la longueur du détour.

III. Pour résumer

Héros de légende, héros d’hier, hommes d’aujourd’hui aux identifications héroïques ont en commun un rapport privilégié au narcissisme et à ses failles.

Pour l’aviateur en état de névrose traumatique l’accident a eu la fonction d’une interprétation sauvage faisant soudain entrevoir, non la mort dans sa réalité – sa présence était connue – mais le désir inconscient dont il s’origine, comme sujet et comme aviateur.

Par la fissure alors apparue dans son enveloppe narcissique menacent de se perdre les identifications héroïques qui assurent son fonctionnement psychique, identifications qu’il partage avec les autres aviateurs, et qui sont supportées par l’institution et ses idéaux. Dans la névrose traumatique les manifestations de la répétition constituent non seulement un phénomène économique, une tentative de maîtrise active d’une violence subie, mais aussi une réaffirmation sur le mode de l’image et dans un angoissant plaisir d’une origine située dans la fantasmatique parentale, et notamment maternelle ; cela pendant que le corps social aide le sujet à reconstituer les identifications menacées. Si travail psychique il y a ici c’est celui qui aboutit à une ré-identification, à une fermeture de la fissure menaçante et en somme à une « restitutio ad integrum ». Dans le meilleur des cas, sinon toujours, c’est effectivement ainsi que les choses se passent.

Dans la dépression réactionnelle du héros comme dans celle, spontanée en apparence du créateur, il n’y a pas de fissure ou de déchirure d’une enveloppe mais rupture d’une unité narcissique primaire, c’est-à-dire d’un ensemble où mère et enfant sont fantasmatiquement confondus, pris l’un et l’autre dans une séduction primaire90. Cette unité imaginaire qui n’est pas défaite en son temps, perdure.

La dépression ouvre une possibilité que rupture se fasse et que se délie l’assujettissement à l’objet primaire, c’est-à-dire à l’imago de la mère des origines, l’imago du narcissisme primaire le plus archaïque, marquée comme l’enfant d’une idéalisation initiale. Si ces diverses formulations, imago, objet primaire, etc. permettent de rendre compte d’une organisation psychique première elles n’en sont pas moins à interroger : elles sont des représentations imaginaires qui ont eu leur fonction structurante et symbolisante au temps de leurs surgissement. Elles ont été maintenues ensuite par la persistance de l’effet du désir qui avait suscité leur genèse.

Pour l’enfant, la rupture est perte – et non deuil, analogue à celui d’un être cher –, c’est-à-dire abandon d’une représentation fantasmatique jusqu’alors aussi inaccessible que déterminante du destin du sujet ; cet abandon ne peut se faire sans mal. La représentation imagoïque unique, ne tenait son relief – comme le héros le sien – que du poids qu’il lui fallait peser pour que le silence reste total sur ce qui avait présidé à la genèse de l’enfant et à sa sortie du néant.

Or, une suture ne peut être débridée que par une « opération »91, une « mise à plat »92; celle-ci ne peut être certes que douloureuse mais il y a lieu d’en attendre au moins deux sortes d’effets :

Une mise à jour, une révélation, l’éclairage du fantasme d’un enfant mort jadis condamné au secret pour nourrir par exemple l’illusion phallique de sa mère, éclairage qui rend visible désormais le défaut, le manque, et fait courir le risque que le vide deviennent attirant.

Une souffrance pour celui qui en rompant le silence – ce qui déjà ne va pas sans peine – devient fauteur de trouble, fautif, par qui le mal arrive, par qui le défaut secret est dévoilé : qu’il soit donc châtié et qu’il en porte maintenant la marque, celle qui depuis l’origine lui a été évitée.

Le travail du narcissisme a été ici évoqué, conjointement à la « rupture » du narcissisme primaire : on aurait aussi bien pu parler du travail de la faute : ils sont en effet indissociables. Ils constituent la matière dont un auteur crée une œuvre, et l’on sait que l’œuvre comme l’auteur lui-même ne peuvent venir au monde sans mal.

Le travail du narcissisme n’accompagne pas seulement la transformation du narcissisme primaire. Il persiste au long de l’histoire de beaucoup ; il en est l’un des moteurs. Les créateurs en donnent l’illustration dans leur rapport à leurs œuvres : à peine achevée l’une, elle est comme perdue, morte93, et le désir vient d’en créer une nouvelle. Ainsi sont ces femmes, à l’aise seulement quand leur corps est dans la plénitude de leurs grossesses renouvelées. Ainsi est chacun : qui n’a pas un ouvrage à achever, un projet nouveau à réaliser, un espoir narcissique à atteindre ? Un objet idéal a été en chacun, il a été à jamais perdu quand la rupture s’est faite ; mais la nostalgie reste, et les démarches pour retrouver une forme partielle de ce qui a disparu pour toujours seront reprises sans fin.

Et cela jusqu’au degré zéro de l’excitation, le zéro final, qui n’annule sans doute pas l’espoir que par les actes, les œuvres, le nom qu’on laisse… on y échappe quand même… pour un instant d’éternité.


40 Guynemer fut un « as » de la guerre 1914-18, ayant abattu de nombreux avions ennemis avant de disparaître lui-même en combat aérien ;

—  Mermoz franchit pour la première fois l’Atlantique Sud en avion, et exploita « la ligne ». Il disparut en vol en 1937.

—  Saint Exupéry participa à la création de « la ligne » en direction du Sénégal. Mobilisé à sa demande dans l’aviation de reconnaissance, il disparut au cours d’une mission en 1944.

41 Voir à ce sujet l’étude de R. Gelly (1969) sur la personnalité professionnelle de l’aviateur.

42 Sur la naissance, voir aussi A. Missenard (1987).

43 Cf. A. Green (1976) – K. Abraham (1924) a également utilisé les concepts de Narcissisme positif et de narcissisme négatif. Œuvres complètes, T. 2, p. 280, Payot (1986). Sur le Négatif, voir aussi A. Missenard, G. Rosolato et coll. (1989).

44 Avec ce couple de femmes en position maternelle, Mermoz est placé aussi dans une filiation féminine. Celle-ci n’est pas en général sans effet sur les enfants, les garçons, de ces couples. Elle est à rapprocher des filiations narcissiques unisexuées que J. Guyotat et M. Audras (1976) opposent à la filiation instituée, celle du nom du père : la filiation narcissique est celle de la « reproduction par duplication », « porteuse de mort », impliquant une unicité des origines.

45 Et ce fut le désastre, du moins tel qu’apparaît, selon Kessel et dans ce que nous désignerons comme la fantasmatique de la mère, le mariage dès son accomplissement. Pour illustrer la proximité entre héros et créateur, du point de vue de la filiation, J. Lanôuzière me signale le parallèle établi par Dominique Desanti entre L. Aragon, A. Malraux, et P. Drieu la Rochelle (in Drieu La Rochelle, Flam. édit. 1978) « Les trois enfances sont confrontées à la distorsion du foyer, à l’absence ou à l’ambiguïté du père. Les trois garçons ont confondu dans une même image féminine tutélaire, une mère chaque fois dominée par sa propre mère. Pour tous trois la mère restait une « fille », une presque-sœur, qui souffre et se soumet. Ces trois mères ont apporté leur fils à celles qui les avaient élevées »… « Trois romanciers amis parvenus à l’âge de l’écriture portent ainsi en eux comme mythes formateurs un mâle, un père déprécié ou au contraire d’une malfaisante quoique puissante absence, donc une image d’homme négative et par contre une image féminine dédoublée, multiple, dispensatrice des grandes émotions fondamentales. ».

46 Je dois cette dernière formulation à R. Kaës.

47 Dans certains ouvrages de Faulkner on trouve des représentations de l’imago en cause dans la problématique d’un héros aviateur. Dans « Monnaie de singe », (1948) à côté d’un « as » de la guerre 1914-18, revenu du combat mutilé, défiguré et dément, le personnage central est une femme, Mme Powers – Mme Puissance – autour de laquelle gravitent des hommes inexistants (le père du héros) ou bientôt morts (le mari de Mme Powers), et les deux jeunes gens qui ont rêvé de devenir des héros. Ceux-ci, au long du livre, prennent plus ou moins de distance par rapport à Mme Powers. L’un d’eux revient rapidement chez sa mère, intact, et commence des aventures amoureuses ; l’autre très attaché à Mme Powers la voit, à la fin du livre, disparaître dans le nuage de fumée d’un train qui s’éloigne : il reste, lui, auprès du père du héros mort. Le personnage héroïque, le pilote abattu, mourra… après avoir épousé Mme Powers.

Dans « Pylône » (1946), une femme est la compagne d’un as de guerre réduit à gagner sa vie dans une sorte de tournoi où il trouve la mort. Cette femme a un enfant dont il n’est pas sûr que l’aviateur ait été le père. C’est cependant, à la fin du livre, au père du héros que la femme vient donner l’enfant, comme s’il en était, lui le père, une fois la faute de la naissance de cet enfant expiée par la mort de celui qui en avait accepté la paternité.

48 C’est évidemment par les orifices que la continuité mère-enfant se prolonge : les objets qui les franchissent font partie du corps « ancien » de la mère, et sont investis narcissiquement. Ceci complète les remarques faites plus haut (p. 87) sur l’objet partiel.

49 « Le Moi est avant tout un Moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais la projection d’une surface ». Freud, Le moi et le ça.

50 Dans La chanson des Nibelungen.

51 Cf. Grimai P., 1976. Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine.

52 Dans certaines sociétés sans écriture, les événements contemporains sont rapidement insérés dans le mythe collectif qui est ainsi à la fois maintenu.

53 Sur la fonction du mythe d’Icare, voir Gelly R., (1969).

54 Mermoz n’a pas fait carrière en milieu militaire. Il y est resté suffisamment pour y faire une expérience structurante et qui lui faisait défaut, d’identification à un Corps et aux autres, s’y confronter avec ceux qui connaissaient le métier (la 1ère guerre mondiale et les « as » n’étaient pas loin), y faire un apprentissage long, difficile, parfois mortel, ayant fonction d’initiation et de possible reconnaissance, quand est attribué un insigne, qui reflète les marques reçues au cours du chemin et ponctue l’achèvement de la formation. Cela accompli, les conditions du moment ne lui offrent guère de possibilités héroïques et il ne renouvelle pas son contrat. Il reste, au demeurant, aux prises avec un conflit interne dont un épisode toxico-maniaque indique la nature. Il lui faut un autre cadre où dans une relation à un père exigeant et sévère, Daurat, et dans une création nouvelle, « la ligne », il construise une place unique, la sienne.

55 Cf. J.B. Pontalis (1977) : L’insaisissable entre deux.

56 À ce sujet, cf. le bel article de J.-B. Pontalis (1976) sur « le travail de la mort »

57 Lacan J., (1955) « L’être humain lui-même est en partie hors de la vie, il participe a l’instinct de mort. C’est de là seulement qu’il peut aborder le registre de la vie » (In : Lacan, 1978, p. 113).

58 Dans le cas de l’aviateur, le médecin est parfois investi d’une fonction où il a notamment à se prononcer sur 1’ « aptitude » d’un sujet à tenir les responsabilités dont une institution le charge. Après avoir entendu le sujet répéter autant que nécessaire les paroles qui symbolisent l’image qui, avec l’accident s’est imposée à lui et qui le représente, le médecin peut témoigner de ce qu’il en résulte sur le plan des idéaux communs et du narcissisme qui sont constitutifs du corps des navigants. Le médecin aide ici à renaître au narcissisme personnel et partagé, en accompagnant le sujet depuis les fantasmes d’où il est issu et que l’accident lui a dévoilés.

59 L’ouvrage de W. Granoff (1976) sur La pensée et le féminin est à consulter sur la Spaltung, les derniers chapitres en particulier.

60 L’étymologie de charme est Carmen, le chant. Le charme a eu longtemps le sens de formule magique, selon Robert.

61 Ces remarques sont différentes de celles d’A. Green, mais ne les contredisent pas, car c’est du « Moi » qu’il traite ; pour Green (1974), le narcissisme primaire est « un investissement originaire du Moi non-unifié sans aucune référence à l’unité ».

62 P. Geissmann (1974) souligne que la question de la séparation est bien celle du déprimé ; le fantasme du patient rapporté était « je suis séparé du regard de ma mère ».

63 Que ces fantasmes soient liés à un vide provoqué par la naissance, ou que celle-ci et la vue du corps de l’enfant soient pour la mère l’image même de sa castration.

64 Ce premier objet tiers, l’image du corps, est donné là en exemple, car il ne peut être considéré comme seul. La période de la lallation qui précède l’accès au langage – et qui ne.se fait, a-t-on souligné, que par l’intermédiaire du père (J. Kristeva, in Lévi-Strauss, 1978) est à notre avis un moment où l’objet vocal sert la même fonction que l’image ; les mots doubles (lala, bébé, papa, popo) en indiquent sans doute le sens. Par ces mots, en effet, mère et enfant se rassemblent en une unité qui se dédouble (cf. Missenard 1976). Cette unité constitue un objet partiel individuel et commun, et mobilisable aussi, pouvant circuler de l’un à l’autre. À constater la satisfaction que la plupart des mères trouvent dans l’échange de ce babil, on ne peut douter des investissements narcissiques et objectaux qu’elles y ont placés.

65 Les corps des trois héros de l’air cités plus haut, Guynemer, Mermoz, Saint-Exupéry morts dans l’accomplissement de leur mission, n’ont jamais été retrouvés : ainsi l’enfant mort a-t-il disparu à jamais.

66 Cf. la pièce de E. Ionesco : Amédée ou comment s’en débarrasser.

67 À Abraham reviendra de souligner en 1925 la place prévalente de la haine de la mère chez les mélancoliques.

68 Le fantasme, à la même période, fait l’objet d’une étude nouvelle : On bat un enfant est de 1919.

69 Non sans lancer une sorte de défi à qui, sur « le plaisir et le déplaisir » pourrait apporter une nouvelle théorie (p. 8).

70 La théorie est aussi analogue au bouclier poli comme un miroir dont Persée se servit pour affronter victorieusement Méduse, en évitant le regard destructeur. C’est Athéna, l’intelligence même (!) qui avait, dit-on, donné à Persée sa mission.

71 Dans son ensemble, ce travail souligne l’importance des figures archaïques, celles de la préhistoire de chacun, dans le fonctionnement psychique des héros et des créateurs notamment. Cela dit, je partage tout à fait l’opinion soutenue par M. Enriquez que « le pouvoir fascinateur de leurs représentations », « constamment sollicitées par les analysants » est un danger dont l’analyste a à se garder (Enriquez M. 1977).

72 Freud appelait la métapsychologie « la sorcière » (me rappelle R. Kaës).

73 Evangile selon Saint-Luc. Naissance et vie cachée de Jean-Baptiste et de Jésus.

74 Le manuscrit de ce travail était aux mains de l’imprimeur lorsque parut le texte de Radmila Zygouris : Survivre, in Des psychanalystes parlent de la mort (Tchou, l vol. 1979) avec R. Dorey, P. Mathis, E. Roudinesco, O. Mannoni, et J. Hasoun. La question de la séparation du « Deux-originaire » y est aussi étudiée.

75 Relation privilégiée : Freud attachait une grande importance à cette première application de la psychanalyse à la vie d’un artiste.

76 Chaipy J.-P., (1976) s’est placé aussi dans une perspective « évolutionniste » par rapport à Léonard de Vinci, dans son travail : « l’objet pictural de Matisse à Duchamp ».

77 Jean Guillaumin (1978) considère que les deux mères et les deux enfants sont dans un rapport de double étayage, lui-même repérable dans le tableau, dans le rapport du motif et du fond.

78 Comme on dit d’un triangle qu’il s’inscrit à l’intérieur d’un cercle.

79 Argumentation développée par S. Viderman (1977).

80 Freud S., Correspondance (lettre à Ferenczi 16/9/1930).

81 G. Rosolato donne dans La relation d’inconnu (1978) des développements sur la pulsion de mort, le narcissisme et les idéaux notamment qui sont proches de ce qui est ici proposé.

82 La rupture avec Adler date de juin 1911, avec Stekel, d’octobre 1912 avec Jung d’octobre 1913. « Ferenczi avait fait observer à Freud qu’il était en train de revivre l’histoire pénible survenue dix ans plus tôt : la désertion de Fliess, et Freud le reconnut : « Adler est un petit Fliess ressuscité et son satellite Stékel s’appelle Wilhelm » (Jones E., 1955, T. 2 p. 138).

83 « On tue un enfant » peut n’être qu’un refoulement de la formule » « on tue un père ». (G. Rosolato, 1978).

84 Dans le processus de la formation, on trouve une fantasmatique qui n’est pas éloignée de celle-ci et qui peut s’énoncer : « on (dé) forme un enfant ». R. Kaës (1975) a développé ce point de vue dans : « On (dé) forme un enfant : fantasme originaire, processus et travail de la formation ». J’ai indiqué qu’en groupe « le chemin de la formation en compagnie de l’analyste passe par celui de la déformation » et souligné le processus dépressif qui s’y déroule (A. Missenard, 1971).

85 Cf. à cet égard F. Perrier (1970), à propos de Charles Fourier.

86 Il va de soi que le plaisir a pu être, dès l’origine celui d’être mis en position de souffrir : cela pour marquer la place du masochisme dans les idéalisations.

87 Ces remarques sur la séparation vont dans le même sens que le travail de Zaltzman N, (1977) : la représentation de la naissance est pour certains patients insupporfable, car elle est le « temps où coexistent une unité déjà rompue, une séparation non encore accomplie ».

88 Selon Matthew Besdine (1968-69) les relations entre la mère d’un génie et son enfant sont marquées par la « soif d’affection » de ces femmes, et par le maternage excessif et exclusif dont elles entourent le futur génie.

89 Cf. les œuvres de jeunesse des romantiques, et leur conception de la vie : l’exaltation du drame, de la mort et la générosité, l’abondance et le rythme de leur inspiration.

90 Etymologie de séduire : se ducere, conduire à soi.

91 Opus est l’étymologie de œuvre, ouvrage, opération.

92 Ces métaphores chirurgicales viennent à la plume au moment où de façon théorique on pourrait évoquer le sadisme et le masochisme primaire ou la « violence ».

93 « Il arrive à l’artiste contemporain de ne pas laisser son œuvre survivre au geste qui la crée ». R. Caillois (lettre à A. Malraux, Le Monde, 29-30 oct. 1978).