5 Pour une méthodologie générale des recherches sur les crises

L’approche croisée (“inter-critique”) des phénomènes psychologiques paroxystiques décrits comme “crise” chez les individus, dans les groupes et les institutions

par Jean Guillaumin

J’appelle ici inter-critique une démarche explicative qui cherche à confronter et à croiser, en en rapportant les variations respectives les unes aux autres, les divers lieux et niveaux auxquels peut se manifester, pour un cas donné, une situation psychologique de « crise ». Psychologiquement, une crise correspond à la mise en faillite objective – subjectivement vécue – des régulations d’un système personnel (personnolog, dit R. Kaës, reprenant à son compte le langage de D. Lagache). Le système est devenu incapable de se régler lui-même, ou encore, – et ceci revient au même – ses éléments n’exercent plus les uns sur les autres d’action régulatrice. Cette faillite peut être appréhendée : 1) soit au niveau d’une relation, antérieurement stable et qui s’est détériorée, entre deux ou plusieurs individus (niveau inter-individuel ou inter-personnel)

2) soit à un niveau « inférieur » ou plus « profond », (intra-personnel) dans les rapports de système entre diverses instances, modalités ou processus du fonctionnement individuel de la ou des personnes en crise ; 3) soit, enfin, à un plan « supérieur » dans les rapports de deux ou plusieurs couples ou ensembles de personnes, entre eux ou avec un ensemble plus vaste qui les contient (niveau supra – ou trans-personnel)107.

Mais il convient de dire que les trois niveaux systématiques susceptibles d’être considérés comme en état de crise ne s’excluent jamais complètement. Mieux, dans un certain sens et implicitement, ils demeurent toujours associés et simultanément présents dans chaque situation critique possible. Car ils s’emboîtent les uns dans les autres selon des lois précises que nous ne connaissons encore qu’imparfaitement, et dont il faut sans doute, nous le verrons, chercher les ressorts dans le fonctionnement même de l’esprit. Il en résulte que toute situation de crise psychologique peut faire l’objet d’une lecture sur l’un quelconque de ces plans, comme aussi bien sur deux d’entre eux ou sur tous, ensemble ou successivement. Chaque personne est en effet à la fois une organisation (un « système ») de fonctions intra-psychiques, un individu particulier en relation avec tels ou tels autres, et un des éléments constituants de micro-sys-tèmes, binaires ou pluraux, eux-mêmes en interaction régulatoire les uns avec les autres dans un système d’unités collectives plus complexe. Et seule, la stratégie de recherche, ou le désir d’être efficace, conduisent à privilégier, théoriquement ou pratiquement, à un moment donné et pour une situation donnée, l’un ou l’autre de ces plans ou niveaux.

Je pense que la plupart des difficultés auxquelles se heurte la recherche crisologique résulte de l’écrasement ou de l’effacement du système des rapports que je viens d’évoquer. Et je souhaite que la confrontation et le croisement logique des points et des plans critiques engagés dans les situations étudiées soient, dans chaque cas, méthodiquement explorés, ou du moin% pris en considération.

Cela implique, en premier, qu’on renonce à considérer la « crise » comme une réalité globale, peu ou pas différenciée ou comme une situation d’affrontement manichéen sans nuances ni issue. Et qu’on admette qu’il est, dans chaque cas, possible de distinguer dans un même plan d’analyse des localisations critiques et de remonter (ou de descendre) à un autre ou à d’autres niveaux d’analyse. Ce déplacement mental consiste à s’éloigner logiquement, par un élargissement de la surface observée, puis par un changement de grandeur de l’unité d’observation, des points d’impact critiques d’abord retenus (et qui définissent le niveau auquel s’est « posé le problème »), pour atteindre ce qu’on pourrait appeler les lieux ou régions péri-critiques de la situation d’ensemble. Il s’agit donc d’abord des éléments complémentaires (situés dans le plan premier de l’observation), puis des sous-systèmes élémentaires (niveau « inférieur »), et du système plus vaste (niveau « supérieur ») qui ont pu réagir de manière différente, ou même sont demeurés stables, soit comme éléments nucléaires fixes au milieu de la tempête critique, soit comme cadre résistant dans lequel la crise observée trouve sa place comme simple agitation locale (comme tempête dans un verre d’eau, si je puis dire), jouant alors éventuellement un rôle régulateur défini dans le système d’ensemble.

Une telle démarche qui précise la structure logique des opérations de transitivité qu’appelle l’usage scientifique de la position transitionaliste s’inscrit en faux contre ce qu’on peut appeler la fascination par l’état de crise. L’idée de crise, pour ancienne qu’elle soit, n’a pris la signification que nous lui donnons aujourd’hui, et que cet ouvrage interroge, que dans le contexte d’une culture que nous-mêmes disons volontiers en crise, et dans le même sens : c’est-à-dire désorientée, désemparée de manière sub-aigüe, voire paroxystique. Crisis, (du grec, krinomai), c’était jadis le moment du jugement, des décisions à prendre, un croisement qui imposait une option plus ou moins urgente sur la route à suivre, Oedipe au carrefour de Thèbes, face à la Sphinx. Cette acception a reculé, surtout ces derniers temps, au profit d’un regard plus contemplatif, plus passif aussi, sur Y état de crise. Comme si la crise devenait presque un mode d’existence, et tendait à s’investir dans la durée en s’organisant comme crise – ô paradoxe ? –, et en se donnant à ce titre des régulations propres et appropriées (1). Il est vrai que, de nos jours – peut-être à cause de 1’ « accélération » de l’histoire—, nous avons volontiers le sentiment que les états d’équilibre stationnaires d’autrefois, rompus par des moments intermédiaires de crise, sont peu à peu remplacés par des états chroniques de crise (réalisant la permanence de multiples instabilités graves qui se balancent plus ou moins bien les unes les autres), séparés – parfois – par de courtes périodes de stabilité. Par exemple, une phase psycho-génétique de réorientation critique comme l’adolescence tend, à présent, à traîner en longueur et à s’instituer comme état permanent d’impermanence et de marginalité sociale. Paralysés par le sens que prend aujourd’hui la crise, et que nous contribuons nous-mêmes à lui donner, nous risquons de n’avoir bientôt plus d’autre recours que de substantifier la Crise, et c’est déjà ce que l’on voit venir dans le langage politique, sociologique, voire économique de ce dernier quart de siècle.

En fait sur le terrain de la raison, nous avons tous motifs de croire que ce que nous appelons crise, même quand il s’agit d’un processus d’allure torpide et chronique, ne se donne comme tel à notre regard qu’à travers la limitation à laquelle est asservi le point de vue de l’observateur à un moment donné. La crise est toujours crise épistémique : raison en crise qui ne trouve plus ses raisons et, déçue, perd le contact avec les lois cachées des phénomènes. Et, la démarche inverse, en quelque sorte réparatrice, par laquelle, dans cet ouvrage, un groupe d’auteurs s’attache à dégager, après d’autres pionniers comme par exemple Edgar Morin, une théorie – ou l’amorce d’une théorie – des crises, contient implicitement la croyance scientifique dans la possibilité d’accéder à un rationnel commun des ensembles de faits que nous appréhendons d’abord comme ruptures de système et échecs de la rationalité. À cette croyance,

(1) Il y aurait beaucoup à dire sur le fonctionnement létal de certaines crises comme états stationnaires (et non plus quasi stationnaires) ou chroniques, à finalité purement répétitive. Dans les crises stationnaires, le cadre envahit le tableau – au lieu de le contenir – Par une sorte de prolifération cancérigène qui le prive de tout pouvoir de vie (c’est-à-dire de pouvoir de création, de mutation). Peut-être cet effet résulte-t-il de certaines radicalisations conflictuelles qui écrasent les espaces intermédiaires, les médiations (cf. à la fin de ce travail).

bien sûr, je souscris aussi. Pour moi, comme pour mes co-auteurs, dire que les crises sont à penser signifie que le système régulatoire en échec que signale la situation de crise peut et doit être méta-systématisé, c’est-à-dire questionné dans son cadre propre et dans sa structure jusqu’à ce que la crise s’explique, et échappe du coup à la crise de la raison. Il nous faut prendre notre parti de ce que dans le contexte d’une théorie des crises, toute crise doive finalement. même si on ne peut l’établir d’emblée à propos de chaque cas particulier, se signifier et fonctionner finalement comme élément et moment régulateur d’un certain système (méta-système, au sens de l’école de Palo-Alto) qu’on pourrait appeler méta-critique, redevenant ainsi ce qu’elle a toujours été de droit pour la raison théorique, par-delà le vécu clinique et les limitations intellectuelles de l’observateur particulier : une non-crise.

Qu’on ne se trompe pas sur les prétentions que j’élève ici. La toute-puissance n’est pas le lot de l’intelligence humaine, et la myopie est notre condition, même scientifique. La myopie a d’ailleurs elle-aussi ses avantages : le peintre qui cligne des yeux et désac-commode pour « mieux » voir, sort ainsi de l’évidence perceptive naïve pour se laisser atteindre par les rapports de profondeur et les correspondances de lignes et de couleurs. Ce que je réclame, c’est précisément le mouvement du regard, le droit à l’effet de profondeur, mais contrôlé : le peintre lui-même agit par technique. Que le changement de cadre, ou son amorce, soit donc permis et recommandé, comme mesure de prophylaxie contre l’immobilisme mental. Mais aussi comme démarche de mobilisation elle-même cohérente, faite à son tour par système, et non par simple aventure. Je propose en somme de donner un cadre ouvert mais ferme (et je pense ici aux « cristaux liquides » de la physique contemporaine, et aux structures « molles » imaginées par certains mathématiciens) à la variation de cadre, au mouvement variateur qui cherche les arrière-plans ou le plafond de l’expérience de crise en déboîtant la pensée du chercheur de ses évidences immédiates.

On voit qu’il ne sera pas inutile que je précise maintenant davantage les liens qui rattachent mes propositions aux vues introductives développées par R. Kaës. L’intuition centrale de R. Kaës est à mon sens celle du repérage de la double condition que réclame la négociation d’une situation de crise dans la direction d’une issue positive créatrice. D’une part, il y faut – bien sûr – un état premier de dérégulation, de confusion ou de perdition vécues, ou encore de sensible blocage régulatoire, sans lequel il ne saurait y avoir crise. D’autre part, la dérégulation, folle ou bloquée, doit demeurer contenue dans des limites qui remplissent une fonction d’étayage et constituent elles-mêmes un cadre plus ou moins silencieux ou sourd (« dumb » au sens de Bleger, 1967) qui amortit ou absorbe les effets les plus graves de la crise, et qui permet à celle-ci d’évoluer à bas bruit sans danger de rupture. Kaës préconise ici, chaque fois qu’elle est possible, la remontée au cadre latent, notamment groupai et collectif, des situation vécues, et la récupération dans l’espace symbolique des éléments non symbolisés ou désymbolisés qui s’y trouvent comme enlisés ou enkystés. La problématique à laquelle je me confronte pour ma part est dans la continuité de celle ainsi posée.

Mais elle questionne le cadre du cadre, et elle me mène à formuler les fondements du mouvement épistémique d’une crisologie en termes des liens logiques entre les opérations qui l’accomplissent. Cadre d’opérations mentales notées par des mots ordonnés entre eux, et encadrant l’expérience du rapport au cadre. Comme l’idéologie peut-être—telle que l’analyse Kaës(1976a)—mais avec le propos scientifique en plus, poursuivi par va-et-vient correcteur entre le formulé et le vécu à la lumière des principes réalistes (nécessaires au processus « secondaire ») d’identité et de non-contradiction, et selon « l’épreuve de réalité ». Cadre, sous cet angle dont je rapprocherai la nécessaire élaboration de celle, dans la psychanalyse, de la métapsychologie, telle que Freud l’a conçue, dans sa différence au mythe et à la systématisation philosophique aussi bien qu’à l’invention artistique. C’est-à-dire théorisation obtenue par un renversement projectif aménagé rigoureusement sur l’écran du discours scientifique, des aspects dynamiques, structuraux et économiques sous-jacents de manière inconsciente et en quelque sorte interne à l’expérience psychique. Freud parlait pour la métapsychologie d’une expérience (Erlebnis) à caractère « endo-psychique » (endopsychische), tirée de l’arrière-fond, ou de l’arrière-plan (Hinter-grund) de la conscience, et formulée selon des principes « scientifiques » (cf., dans La naissance de la psychanalyse, tr. fr., 1956, lettres à Fliess n° 78, de 1897, et n° 84 de 1898, ainsi que \a Psychopathologie de la vie quotidienne, 1901, tr. fr. 1971, p. 276) (1).

En ce qui nous concerne, 1’ « expérience » dont il s’agit est évidemment celle-même de la pratique de pensée que le chercheur en matière de crise développe, et qui le conduit à dégager les modèles verbalisables de la confrontation vécue entre ses réalités internes personnelles – notamment ses fonctionnements – et les réalités externes. On dira donc que la notation théorique de ces modèles représente, entre les étayages silencieux, de type maternel, du corps et du groupe, une sorte d’étayage du deuxième degré, peut-être de type « paternel », structuré par la fonction symbolique. Cet étayage de la même famille que celui que Kaës (1978) a supposé à l’intérieur de l’appareil psychique, correspond, plutôt qu’aux contenus plus ou moins dramatiques ou aux structures de l’inconscient, au matériel et aux procédés désexualisés maniés par le Préconscient. De l’aménagement interne de l’appareil psychique, comme je l’ai montré ailleurs (1976), le Préconscient est en effet l’élément organisateur central, par la médiation qu’il introduit entre les fonctionnements conscients et inconscients. En ce sens, si toute théorie est déjà par nature, en vertu de son organisation symbolique, une sorte d’auxiliaire de la pensée, dont l’assimilation facilite chez celui qui la connaît un bon maniement de son appareil mental, une théorie des démarches de la pensée ne peut manquer de rencontrer deux fois le Préconscient : au niveau de son propre emploi et au niveau de son contenu108. On va le faire voir ici.

En fait, si l’on interroge dans le langage d’une-psychologie profonde, à la fois l’expérience de dégagement critique dont la pratique traditionaliste décrite dans cet ouvrage indique les voies, et la théorie des emboîtements et des opérations logiques auxquels renvoie l’analyse cognitive (faite à des fins heuristiques) des crises, on s’aperçoit que l’une et l’autre sont en rapport d’isomorphisme, ou plutôt d’homologie quasi parfaite. Les deux reposent sur la capacité de penser à plusieurs choses en même temps sans contradiction et sans blocage de l’une par l’autre, des unes par les autres. Les deux impliquent donc l’existence d’un certain espace psychique possédant une structure interne différenciée et stable, capable de réserver aux représentants des objets des régimes divers et de leur donner ainsi un mode d’existence et de présence différent109. Il me semble clair que cette exigence correspond à peu près au premier modèle topique de Freud, que je propose ici de distinguer de la « seconde » topique en termes de profondeur et de perspective (troisième dimension) des plans mentaux, la seconde correspondant alors à la distribution, plane en quelque sorte, dans l’espace bi-dimensionnel des positions et des identifications du Moi. D’une formule, je dirai que la première topique est, pour ainsi dire, la troisième dimension de la seconde. Elle seule accorde au psychisme, avec une profondeur, une capacité de contenir, et par suite de différencier par effet de recul des formes isomorphes ou associées110.

Tant la capacité d’attendre, et de soutenir un certain degré de paradoxe pour laisser mûrir et évoluer créativement une crise, que celle de mettre en perspective théorique avec des intensités d’investissement différentes, et sans recouvrement, des représentations intellectuelles appartenant à des systèmes référentiels différents, exigent la présence simultanée et en bonne commensalité de trois attitudes partielles et complémentaires :

1) une attitude de disponibilité, relevant de la vigilance consciente, pour la réception et l’enregistrement des messages perceptifs actuels chargés de transporter la lecture immédiate de la situation dans les termes où elle se donne ; cette attitude implique une disposition permanente à accueillir et à noter sur le même plan et sans « préjugé » la répétition des fonctionnements anciens et des fonctionnements nouveaux, plus ou moins inchoatifs ou déréglés par rapport au modèle d’équilibre que la crise met en cause ;

2)  le maintien à l’état de traces pré-conscientes, en-deçà et non au-delà du refoulement proprement dit, des représentations relatives au système symbolique régulateur compromis par la crise, mais toujours présent en contre-point dans la pensée, sinon dans le discours des acteurs de la situation ;

3)  au troisième plan, la référence obscure à des liens et à des désirs qui rattachent les acteurs de la crise, au niveau du non-dit, à leur condition corporelle et, par ailleurs, à la réalité institutionnelle dans laquelle ils vivent (cf. les vues de Kaës sur le « double étayage »).

La mise en rapport simultanée de ces plans suppose une répartition de l’attention psychique et des investissements aux trois niveaux, et une coordination telle que celle d’une opération complexe unique, permettant des réglages de distance par simple variation, volontaire ou non, du regard interne. S’il n’en était pas ainsi, et dans un appareil psychique qui privilégierait largement l’un seulement ou deux seulement des régimes ci-dessus, la lecture déboîtante et en relief des crises, tant pour le praticien que pour le théoricien, demeurerait impossible.

On peut faire, en l’état actuel de la connaissance psychologique éclairée par la psychanalyse, des hypothèses très probables sur la nature de cette triple opération. Freud, après Hegel, mais (est-ce d’ailleurs démontré ?) sans avoir subi son influence, a appelé un certain mécanisme psychique, qui est ici essentiel selon moi, « Aufhebung »111, sans doute mal traduit par « suppression ». Il s’agit, chez Freud, d’un processus qui n’a guère été étudié et qui reste en bonne partie obscur, mais qui paraît jouer un rôle central dans l’élaboration de certaines conduites psychiques non seulement pathologiques (telles que celles désignées par Freud dans Inhibition, symptôme et-angoisse (1925), mais aussi normales, comme sans doute la sublimation (de laquelle la création est parente), et de façon générale le processus même de la pensée. Selon F. Hegel, dont la profonde analyse (1) pourrait avoir été pour ainsi dire retrouvée par Freud (comme incitent à le penser des notions psychanalytiques comme celle d’hallucination négative et d’après-coup112, la dialectique, qui est le mouvement même du changement, s’articule dans un moment de la pensée en quelque sorte trivalent, que l’Aufhebung dénomme, et où se donnent ensemble une suppression, un maintien (maintenir, réserver et retenir), et une prise en main (assomption) par élévation à un autre plan de ce qui a été à la fois supprimé et maintenu. Le jeu logique célèbre de la thèse, de l’antithèse et de la synthèse, applati par la vulgarisation, ne se comprend que de cette polysémie qui n’a rien à voir avec le verbalisme d’une certaine philosophie. L’antithèse annule (enlève) ce que la thèse a posé, mais d’une certaine façon, elle le sauve et le reprend en le retenant pour la synthèse, qui, à son tour, supprime la contre-position après la position, en le dépassant. Via di porre, via di levare113, et dépassement créateur. Cet emploi terminologique et logique me dispose, compte tenu de l’expérience clinique et des travaux psychanalytiques de ces dernières années, à admettre que c’est au niveau de ce que A. Green (1973) appelle « la représentation de l’absence de représentation » qu’il faut chercher la compréhension de la compatibilité simultanée des inscriptions consciente, préconsciente et inconsciente dans le psychisme ; mon hypothèse étant que le Préconscient est, comme régime intermédiaire, le pas de vis, si je puis dire, ou le « zoom » qui assure les distances de compatibilité, l’économie des accommodations.

Une double ou multiple présence non contradictoire devient alors possible, grâce à un décalage sans rupture fond/forme, écran/ objet, où la pulsion peut se donner son objet sur un support libre et disponible, lui-même sans relief, et dont l’objet lui-même est, en fait, le relief. Ce « fond », comme les recherches sur le rêve (B. Lewin, 1953 ; A. Green, 1972 ; J. Guillaumin, 1974, 1979a ; J. Bergeret, 1974) l’ont montré, est très probablement le sein de la mère, entré pour ainsi dire dans le décor ou le paysage (J. Guillaumin 1978, 1979b) et halluciné négativement derrière les objets du désir. Comme J. Bleger (1967) et, après lui, R. Kaës, l’ont vu, il s’agit bien là d’un fond silencieux, actuellement, non symbolisé sinon même non symbolisable, qui garantit et supporte le déploiement symbolique, et qui le « contient » (cf. R. Kaës, reprenant ce terme de Bion).

J’ajouterai ici que l’emploi du mot « sein », chez Lewin ou chez d’autres, comporte une différenciation intéressante qui est souvent négligée. En appui sur le double sens du terme en français (par extension métonymique, le ventre et la poitrine, puis le corps entier ; et au sens restrictif, ou partiel, la mamelle, ou l’un et l’autre des deux seins) je suggère qu’il y a un lien originaire dynamique (qui donne à la coordination ultérieure le caractère d’un après-coup) entre la forme et le fond. C’est-à-dire entre l’hallucination négative du support maternel, et l’émergence sur cet écran d’objets positivement « hallucinés » qui sont d’abord les organes appendiculaires de la mère, avant de se définir en un second temps, comme possible pénis du père, donnant lieu, quand ils se dérobent à la perception, à une avidité agressive, qui va les chercher derrière la surface du « sein », « dans » le sein maternel, où ils sont tenus cachés, en renversement projectif du désir qui porte l’enfant à les enfouir dans son propre sein. Ce lien originaire, autochtone, consanguin et dynamique entre Vétayage et l’objet est ce qui me paraît rendre possible au niveau le – plus profond l’unité d’un fonctionnement mental qui fait apparaître les objets dans un intime accord avec un fond auquel ils s’opposent pourtant. Tout le mouvement du désir, d’ailleurs (et en accord avec le mythe platonicien de l’androgyne, Freud l’a profondément compris), pose la légitimité vécue du rapport sous-jacent au manque : c’est de droit que la pulsion réclame l’objet, et que l’objet appartient à la pulsion, où, ainsi que le remarquait déjà Max Scheler (1913), il se trouve comme d’avance inscrit. Tel est finalement le très probable fondement du rapport de fondement, pour ainsi parler. C’est de la confiance dans son opérabilité, de la certitude que dans l’expérience il n’y a pas rupture là où l’oreille et l’œil, pourtant, dissocient les messages et les plans, que procède la construction (qui est, dans T’après-coup restitution) d’un espace de sens et de désir unitaire et différencié, où les diverses positions identifiantes du Moi se coordonnent d’emblée par des décalages et des glissements naturels114. Dans le travail sur les crises – situations de rupture, de blocage, de déliaison – il s’agit de rétablir cet espace et d’en retrouver les parcours et les lieux, afin de re-lier (par « Zurückbindung » pourrait-on dire) à leurs appuis représentatifs latents les énergies folles ou fascinées.

Je ne mènerai pas plus loin ces réflexions générales et je proposerai maintenant quelques exemples. J’envisagerai successivement trois points d’application définissant chacun le lieu de la première assignation observée d’une crise, et autour desquels l’analyse intercritique se déploiera à la recherche de ses étayages :

1)  une problématique de couple ;

2)  une problématique de petits groupes ;

3)  une problématique de groupes institutionnels de taille moyenne.

Je m’attacherai un peu plus longuement au premier point et dans une moindre mesure au second, auxquels ma pratique m’a plus souvent confronté. Je montrerai les communautés nécessaires que les divers registres sollicités par l’analyse critique entretiennent entre eux, et l’intérêt que présente, pour le traitement des problèmes initialement soulevés, la restructuration des données, en cours de recherche, par des intersections de positions et de plans critiques (intercrises) dans le cadre logique de l’opération transitive de déboîtement explicatif, puis de réappropriation logique de la problématique première sur fond de la seconde ou des suivantes. Les schémas interprétatifs qu’on verra sont nourris de références nombreuses et originales à des matériels de recherche observés, actuellement pressentis pour une exploitation systématique, et qui ne sauraient faute de place, être rapportées ici.

I. Problèmes de couples

Il existe beaucoup de types de « couples », spontanés ou institués, réunissant deux individus – de même sexe ou non et de même âge ou non – dans le cadre de systèmes binaires de relation possédant des régulations propres, qui leur assurent une certaine constance à travers le temps, sur un mode permanent ou périodique. Ces régulations, très diverses, procèdent par emboîtement de fonctions ou de rôles, par fusion ou alliance fonctionnelle, par répartition des tâches, etc. Il est possible de repérer dans le fonctionnement des couples quels qu’ils soient, et notamment des couples dits conjugaux et des couples hétérosexuels stables, trois modèles principaux :

A) Un modèle dissymétrique, qu’on peut appeler aussi (par référence à sa première réalisation au cours du développement) modèle parent-enfant ou encore modèle de dépendance anaclitique. L’un des deux partenaires y domine et y assure ou soutient l’autre, soit pour l’ensemble des situations rencontrées par le couple, soit pour certaines seulement d’entre elles (les autres pouvant alors présenter une inversion du rapport de dépendance, ou obéir à un autre modèle, de types B, ou C). On parlera de modèle dissymétrique francs quand les régulations les plus importantes pour le maintien en l’état du couple relèveront nettement de ce type de rapport. Lefs régulations dissymétriques impliquent naturellement, que le « parent » ou 1’ « enfant », ou les deux ensemble et complémentaire-ment, soient capables de rétablir activement le modèle par des feed-backs positifs (excitateurs) ou négatifs (inhibiteurs) appropriés, quand un événement imprévu le met en péril.

B)  Un modèle symétrique, en miroir, lui aussi ou complexe ou massif (franc), et que j’appellerai volontiers narcissique, ou gémellaire (par allusion à une autre situation précoce au cours du développement de certains individus). Dans ce modèle, la stabilité et la vie même du couple comme tel dépendent de la possibilité que chacun des partenaires y a de se mirer, en quelque sorte, (et quelquefois, de se contre-mirer antithétiquement, en symétrie rigoureusement inversée) en l’autre. Les régulations spécifiques consistent alors dans un travail psychique tendant à réduire, disqualifier, éliminer les différences, ou ruptures de symétrie, trop importantes pour être spontanément négligées. Ce type de couple, dans ses formes franches, caractérise en particulier l’une des modalités adolescentes de l’association sexuelle (l’autre étant le type dissymétrique dépendant) et correspond bien à une description classique des très jeunes amoureux, chez qui le modèle dépendant peut ensuite le remplacer, avant que, plus tard, et éventuellements, s’organise un modèle de type C.

C)  Un modèle « à médiation », triangulé (ou, s’il s’agit d’un lien sexuel génital assumant les fantasmes de castration proprement « oedipien »). La stabilité du couple dépend alors de la référence, manifeste ou latente, à un ou à des tiers, fonctionnant comme alternative(s) à la position de l’un ou(et) de l’autre des partenaires du couple. De là, un processus d’alliances, de rivalités, d’exclusion du tiers, réelles ou potentielles ou d’arbitrage, correspondant à diverses positions commutables entre elles jusqu’à un certain point, et constituant ensemble un véritable « groupe de déplacement » psychique plus ou moins partagé115. L’économie de ce système repose sur un effet de constance secondaire, résultant de la stabilité dynamique du réseau positionnel cohérent qu’il constitue : l’énergie est ici répartie en appui sur plusieurs positions possibles dont les voies de liaison et les règles de transformation sont définies et elle échappe par suite plus facilement aux décompensations massives qu’engendrent dans les autres modèles (surtout quand ils sont francs) le dérobement, même temporaire, du point d’appui exclusif qu’y fournit l’attitude du partenaire. Ce type de modèle à médiation peut être, bien sûr, lui aussi plus ou moins franc, et plus ou moins rigide. Les régulations qu’il comporte sont particulièrement complexes, et elles peuvent par conséquent admettre plus aisément que dans les autres modèles des distanciations, des flexions et des désolidarisations temporaires sans rupture entre les partenaires, processus qui, il est vrai est aussi susceptible, de se « pervertir » par une manière de déni, et de « régresser » alors dans le sens des modèles symétriques ou dissymétrique, plus simples. Le modèle à médiation, dominant sinon tout à fait franc, représente assez souvent la potentialité évolutive de second âge des couples hétérosexuels stables, du moins dans notre culture, et on sait les flexions perverses que peut connaître la crise du milieu de la vie.

L’inspection de ces trois fonctionnements de couple fait comprendre immédiatement que la « crise » d’un couple est avant tout, dans un cas donné, celle du modèle qui y joue le rôle régulateur principal (et qu’on peut appeler son « modèle-cadre ») à un moment défini. Compte tenu de la complexité des niveaux d’interaction des individus et des modèles eux-mêmes, croisés ou hiérarchisés, et capables de se succéder dans le temps selon un certain ordre maturatif ou « régressif »116, on peut cependant aller plus loin,

(2)  J’ai donné dans mon travail sur le Soi-disant Oedipe (1977) des exemples de réduction prégénitale des pensées « oedipienne » dans la pratique psychanalytique.

et faire l’hypothèse que la crise d’un couple est d’abord crise d’hésitation ou de confusion entre deux (ou trois) modèles régulatoires. Mais on voit que cette hypothèse appelle d’emblée le passage (et donc la tolérance au passage) non conflictuel à ce que j’ai nommé plus haut un « autre plan » de l’explication critique.

La tension critique existant à un moment donné dans un couple entre des modèles régulateurs différents correspond en effet à une situation qui n’est critique que de ne pas trouver d’issue dans l’espace logique commun que les partenaires du couples se donnent ou croient se donner. Cet espace peut en réalité n’être pas homogène, reposant sur un déni117 des points de vue opposés des intéressés, dont l’un, par exemple, pense valeurs culturelles collectives, et l’autre plaisir de relation, tandis que tous deux s’entendent pour méconnaître ce conflit et développer une croyance-écran dans l’illusion partagée d’une union fusionnelle idéale des âmes, croyance ensuite constamment blessée par la déception qu’entraîne la difficulté des prises de décision. Dans ces conditions, la réintégration dans l’analyse théorique de la situation des lectures de plan différent négligées par l’un ou(et) l’autre des partenaires aboutit à homogénéiser la compréhension situationnelle en la rendant plus complexe, (parce que pluri-systématique) et en même temps plus complète (parce que les niveaux de système s’emboîtent sans s’exclure), et elle permet alors de concevoir une stratégie de dégagement qui ne soit pas quelque part contradictoire ou paradoxale.

L’analyse peut commencer par le passage au plan intra-individuel (ou intra-psychique), dont l’étude permet de comparer les signes de crise chez les deux intéressés. L’équilibre du modèle en vigueur dans le couple dépend naturellement de la topique interne et de l’économie intime de chacun des partenaires, qui projettent l’un et l’autre certaines de leurs positions et de leurs images identifiantes sur l’autre. Un changement plus ou moins méconnu, chez l’un ou l’autre, ou chez l’un et l’autre, du rapport existant antérieurement entre les objets internes et les organisations psychiques (par exemple, entre le « Moi » et le « Surmoi », la « conscience » et l’« inconscient », pour se limiter à de simples indications) détermine alors, s’il intervient, une ou des « crises » privées, intra-personnelles, qui affecteront immanquablement, au-dehors, les relations du couple. Il y aura en effet modification du type de demande adressée au partenaire comme support externe des projections et transferts des objets internes. Le problème est, dans ces conditions, de savoir quelle réponse le partenaire en question va faire à l’interpellation lancée par son vis-à-vis en crise personnelle. S’il n’est pas encore lui-même en crise, l’issue de la crise du couple comme tel dépend bien sûr, de son éventuelle entrée personnelle en crise, à la suite de son conjoint, par un effet d’envie, de résonance ou de régression sous l’angoisse, ou au contraire de sa « résistance » à l’engrenage critique. Dans ce dernier cas, il ne se laisse pas « criser » par le crisé-criseur, et il élabore des messages qui réduisent chez lui et chez son partenaire les conséquences de la crise subie par celui-ci. Si par contre le partenaire du sujet en crise est déjà lui-même en crise, les chances sont nulles qu’il parvienne seul à le régler. On voit que, dans cette perspective, comme dans la précédente, la lecture (et l’éventuelle régulation) de la situation critique du couple gagne en finesse à déplacer pour un temps l’explication au plan intra-personnel.

Mais tournons-nous du côté « supérieur », c’est-à-dire vers le plan groupai ou sous-groupal. La crise du couple peut globalement y être envisagée comme mettant en cause l’équilibre d’un système collectif plus complexe : désorganisation, par exemple, d’un large ensemble familial par la crise d’un des couples nucléaires qui en font partie. Et inversement, on peut admettre que, dans des circonstances données, la crise du couple nucléaire est induite par la désorganisation critique (peut-être résultant elle-même de la crise d’un autre couple) de l’ensemble familial ; ou, au-delà encore, d’un plus large ensemble-cadre sur lequel s’appuyait le modèle de relation duelle privilégié par le couple premier observé. À ce plan supérieur, comme au plan « inférieur », l’analyse pourra elle-même se développer horizontalement (avant de transiter de nouveau vers l’étude du couple initial comme tel) en direction d’un examen inter-critique des rapports des divers sous-groupes de personnes constituant l’ensemble large.

Toutefois, on se rappellera qu’en application de la loi générale que j’ai posée plus haut, la crise d’un couple est concrètement, en même temps que duelle, tout à la fois de chacun des niveaux que nous avons distingués, encore qu’elle puisse être ressentie d’une manière particulièrement intense comme se donnant essentiellement dans l’un seulement des plans, parfois d’ailleurs en fonction d’un processus défensif qui cherche à méconnaître (soit pour essayer une solution plus simple, soit pour maintenir un état critique apportant des bénéfices secondaires) des facteurs critiques pourtant extrêmement importants. Notons en passant qu’à côté des nœuds critiques sur lesquels convergent de façon obvie plusieurs appréhensions de plans divers du phénomène de crise, et qui, pour cette raison, requièrent une attention particulière, il est des crises faussement simples dont seule la charge affective, énorme, indique que des plans explicatifs obscurs y jouent un rôle voilé par un écran de prétendue clarté. Ce genre de crise aussi requiert un maximum d’attention pour l’exploration des cadres par la méthode indiquée. Quoiqu’il en soit, l’explication demande dans tous les cas non seulement l’activation successive des plans explicatifs, mais, on se le rappelle, leur mise en rapport. La théorie, répétons-le, peut l’accomplir par une lecture emboîtée en décalage et en perspective des différents paliers et ordres de grandeur des unités d’explication. Lecture qui exige une acceptation intellectuelle vraie et vécue de l’insuffisance et de l’immobilisme des appréhensions mono-systé-miques.

Mais en regard de l’explication théorique, c’est aussi au niveau de la pratique, de l’action (de Yintervention) régulatrice auprès des couples qu’apparaît le travail transitiviste de la pensée et la fonction concrète de ce que R. Kaës désigne par l’attitude propre à l’analyse transitionnelle. Vu l’analogie de modèle que j’ai défendue et tâché de préciser plus haut entre la pratique et la théorie, il est intéressant ici de serrer les choses de plus près. De façon générale, l’intervention auprès d’un couple dit « en crise » est sollicitée, et s’opère, dans une phase intermédiaire d’incertitude sur l’issue possible de la crise, et plus précisément sur les causes qu’elle a et les références qu’elle appelle. Et les interventions sur le couple visent, plus ou moins clairement, mais dans tous les cas, soit à renforcer par-un appoint extérieur certains feed-backs positifs ou négatifs, pour faire éclater ou au contraire ressouder le couple, soit à proposer un temps et un espace d’attente et d’élaboration, non orientés a priori, et proprement « transitionnels » dans l’esprit du présent ouvrage. Sont de cette dernière sorte certaines pratiques et consultations dites de conseil ou de psychothérapie « de couple », ou « conjugales », voire certaines rencontres juridiques dites de conciliation. Alors s’inventera parfois une autre vision de l’expérience de vivre en couple, par le recours trouvé (plutôt que par le simple effet de médiation obtenu) dans un cadre de sécurité, consciemment devenu garant, et pare-excitation, contre des échanges paroxystiques ici ramenés à un niveau admissible, tel qu’ils ne soient d’emblée ni bloquants ni destructeurs. Mais le travail peut aussi, comme on sait, porter sur un et un seul des partenaires du couple, selon un choix stratégique qui privilégiera soit « le plus en crise » personnellement, soit « le moins en crise », afin par exemple d’aménager en lui et pour lui un espace transitionnel interne à fonction mutative, qui pourra profiter plus tard à l’ensemble du couple ou à chacun de ses deux membres séparément. Dans ce cas, la crise « du couple » a été traitée par passage au niveau ou plan « inférieur », intra-personnel. On peut également concevoir l’inverse, et choisir une stratégie de transition au niveau ou plan supérieur. Par exemple, en travaillant les acteurs de la crise en fonction de la régulation du groupe large ou de la société globale. C’est cette orientation interprétative que choisissent, du moins parfois, les conseillers inspirés par une morale solidariste, ancienne ou nouvelle venue. Mais, dans ce cas, il ne s’agit pas toujours d’une libre élaboration, et les contraintes sociales peuvent être invoquées, au nom de l’idéologie ou de la foi, dans un sens qui n’a rien de transitionnel. Toutefois, ces contraintes existent, et ces pratiques rappellent qu’une analyse suffisamment compréhensive des crises de couples ne peut totalement les négliger, et doit les signifier quelque part.

En toute hypothèse, ces diverses pratiques d’intervention s’avèrent choisir essentiellement entre deux voies principales (qui ne se confondent pas avec les deux plans, inférieur ou supérieur, de l’interprétation). L’une prend à la lettre le discours du couple sur le lieu et le niveau de la crise, et consiste dans un apport de sens renforçateur ou structurant, ou en des injonctions ou conseils qui déplacent résolument le traitement de la crise du couple vers une issue concrète désignée, d’abord rejetée par les parties intéressées, ou « insuffisamment » investie par eux. Cela au risque, assumé, de produire le refoulement ou la mise en suspens durable des éléments négligés ou sous-évalués, et éventuellement, une mise en dépendance du couple par rapport à des régulations largement hétéronomiques pour chacun de ses membres. L’autre voie est de tenter de produire une auto-régulation nouvelle du couple par développement en son sein, chez l’un des partenaires au moins, et plutôt chez les deux ensemble, d’un espace interne à moindre charge, tel que celui que nous avons décrit en termes du rôle du préconscient dans l’appareil psychique, individuel ou groupai (dans ce cas, « duel »), où pourra s’essayer l’évocation simultanée des différents plans de référence, et la production d’une synthèse, à deux, ou(et) individuelle, assistée ou non d’une aide personnalisée de type psychothérapique par exemple.

Puisque nous avons évoqué les psychothérapies individuelles, je m’arrêterai maintenant un moment sur ce sujet dans le cadre des approches de couple. De telles pratiques sont très généralement organisées, en tout cas dans la psychanalyse et dans nombre de thérapies d’inspiration psychanalytique, sur un modèle matériellement binaire, et reposent sur les rapports de couple d’un praticien et de son client, réglés et interprétés selon des procédés particuliers et dans une optique théorique donnée. La psychanalyse et ces thérapies analytiques visent, en fait, comme je l’ai suggéré plus haut, à procurer un espace transitionnel interne à un sujet qui en est, sinon totalement dépourvu, du moins mal pourvu, en aménageant les capacités fonctionnelles de son préconscient, c’est-à-dire de celle de ses organisations intrapsychiques qui assure en lui les échanges et la confrontation mesurée entre ses pensées conscientes et ses positions et désirs inconscients. Dans le cadre du travail normal du préconscient, peut en effet s’opérer ce que j’ai appelé tout à l’heure l’Aufhebung freudienne, autrement dit le jeu complexe de la suppression, de la réservation et du dépassement par assomption, que je considère comme une sorte de réinvention du désir d’objet et de l’objet lui-même sur le fond d’une hallucination négative, jamais défaillante, des structures et de la présence du moi total, signifiée par son activité fonctionnelle de liaison, et homologue, à l’intérieur, de la présence extérieure, pare-excitation de la mère dans l’enfance. Le processus psychanalytique réalise dans la cure la réfection de l’organisation interne, c’est-à-dire de la topique et de l’économie du patient, en déterminant chez lui une régression thérapeutique au cours de laquelle il confond d’une certaine manière, dans le transfert, ses objets internes avec le psychanalyste. Si bien que son organisation intra-psychique, se redresse pour ainsi dire en direction de l’extérieur, et se développe, pour y être interprétativement traitée par le praticien puis par son client lui-même, dans l’espace interpersonnel réel et externe que l’analyse aménage et cautionne. Modifiée, elle est ensuite ré-intériorisée en un état plus favorable, après développement d’un processus pré-conscient convenable118, par un nouveau travail qu’on a appelé quelquefois (compte-tenu de l’étroite alliance qui s’est nouée pendant la cure, sur un mode mi-fusionnel, mi-anaclitique, avec l’analyste) identification au fonctionnement de l’analyste.

Si l’on examine attentivement l’ensemble de ce procès, on y aperçoit en acte, si je puis ainsi parler, le changement de plan dont j’ai considéré ici le schéma comme le fondement de l’opération mentale (cognitive et intellectuelle dans la recherche) de l’analyse des situations de crise, et comme le rationnel de l’opération essentielle de la transitionalité telle que R. Kaës la voit. UAufhebung est en œuvre dans la psychanalyse, en cela qu’elle enlève du Moi, tout en les y réservant, certaines formations psychiques qu’elle fait provisoirement – pour ré-organiser ensuite une nouvelle synthèse de la personnalité qui pourra les assumer – passer à un niveau qui transcende leur premier état. Mais, il y a plus précis encore quant à la problématique des crises. La psychanalyse (ou la psychothérapie psychanalytique) est action critique sur une crise, celle qui amène le patient à entrer en thérapie, et qui, généralement, s’est d’abord exprimée en termes de crise dans ses relations avec le monde extérieur, dans le plan qui correspond à Tinter-personnel, pour se concentrer ensuite (par la reproduction de crises identiques dans des situations pourtant différentes) au niveau du mal-être avec soi-même, et par conséquent au plan intra-psychique ou intra-personnel. C’est cette crise en quelque sorte actuelle, ainsi intériorisée par un changement de plan par où elle rejoint, à travers la névrose infantile, l’intériorisation première d’un trouble relationnel ancien dans les rapports inter-personnels avec les partenaires parentaux), qui va être de nouveau extemalisée dans l’espace transitionnel de « jeu » – mis en place par ce que j’ai appelé ailleurs l’ « anaclitose »119 de transfert – où se déploie dans l’inter-personnel les conduites de la névrose de transfert. Dans cet espace, selon un scénario que Freud avait énoncé vers 1914, une « crise » en quelque sorte substitutive se développe et se déroule alors, assurée et protégée par l’analyste et par les règles et pratiques qui définissent le cadre psychanalytique (y compris dans ses appuis et confirmations institutionnels). Une fois la névrose de transfert en régime de croisière, la cure se présente comme un temps et un espace pour changer, où la crise, en effet, se donne de façon opérable, car à moindre charge et mieux contenue que la crise inter-personnelle « actuelle » et que la crise (intra-psychique) de naguère, dont elle est une nouvelle version réaménagée et surtout comme formant avec celle-ci et avec celle-là cet espace mental doté de profondeur que j’ai signalé plus haut. On est donc près de la vérité en admettant que la situation de couple psychanalytique est un opérateur concret fort complet du modèle d’analyse des crises dont j’ai tenté de donner ici la formule générale.

L’exemple devient encore plus intéressant pour mon propos si l’on s’avise qu’au cours de l’expérience concrète de transition psychique et de changement de plan critique que Constitue la psychanalyse, 1’évolution du patient et de sa relation avec l’analyste passe par les trois modèles du couple que j’ai recensés plus haut. Cela dans un ordre variable et parfois cahotant mais dont la séquence dominante, accordée au mouvement d’un développement infantile dont la cure est l’épigenèse, part du modèle narcissique « symétrique » (projection dans l’analyste du Moi idéal, et mouvements dits de « transfert narcissique » cf. H. Kohut,1971), accède au modèle « dissymétrique » de dépendance anaclitique (dépendance à l’analyste ; compter sur lui pour les régulations de ses propres états intérieurs ; trouver un plaisir de jeu particulier dans le travail avec lui), puis atteint enfin, du moins généralement, et sauf résistances insurmontables dues à la prédominance rigide d’une certaine structure de personnalité chez le patient ou (et) aux maladresses de l’analyste, le modèle que j’ai dit « à médiation ». Ici la triangulation œdipienne devient possible, où le couple trouve une nouvelle économie, moins onéreuse et moins tendue, de s’ouvrir à de tiers termes régulateurs, qui y deviennent présents dans l’absence, et y introduisent une considération plus exacte et plus adaptée de la réalité et de ses complexités. Le travail psychanalytique apparaît donc comme opérant, au terme, la transformation du modèle duel fermé et insatisfaisant qui régissait à l’origine les relations du patient en un modèle plus ouvert possédant trois pôles déplaçables selon un certain ordre, et débouchant par là, sur une socialité qui combine dans le réseau élargi de liens multiples ce nouveau rapport. Finalement, la version améliorée, économiquement plus réaliste et moins onéreuse, de la relation avec autrui que le patient va intérioriser grâce à l’analyse, au heu et place de l’organisation intra-psychique du début, est le reflet d’une structure déjà socialisée qui se situe à l’orée du plan « supérieur » des organisations groupales. L’ « analyseur » transitionnel que fournit la psychanalyse a réussi la performance de faire circuler mentalement le patient entre des modèles dont la coexistence lui a été rendue sensible et la confrontation possible dans le champ intériorisé d’un appareil psychique élargi. Ainsi peut-il installer durablement en lui une perception paysagée, en profondeur et en transparence, de ses diverses appartenances, dont l’envisagement d’ensemble plus harmonieux le met davantage à l’abri des ruptures soudaines et des effondrements énergétiques.

Un dernier mot sur le processus psychanalytique. Le traitement de la « crise » du patient ne s’est pas accompli sans que son entrée en analyse ait soulagé, d’une manière ou d’une autre, son milieu de l’interpellation critique (souvent au double sens du terme, ici) à laquelle il le soumettait dans sa souffrance, et que ce milieu ne parvenait plus à contrôler assez, parfois, pour écarter le danger d’une entrée en résonance (en crise) de certains de ses membres, voire d’un ensemble ou groupe de personnes, famille, cercles de proches, etc. D’autre part, l’analyste, sollicité en qualité de « conteneur » spécialisé (mieux armé donc en principe à l’égard d’une crise que le patient, en renonçant à faire souffrir son milieu avec lui, et en demandant de l’aide, accepte de prendre à son compte comme crise de niveau intra-personnel) peut lui aussi être à un moment donné plus ou moins capable de réguler l’analysé en contrôlant et en utilisant (à travers des feed-backs appropriés) les inductions critiques qu’il reçoit de lui, et qu’il éprouve lui-même sous formes de crises transitoires contre-transférentielles120. La tenue satisfaisante du rôle suppose naturellement un aménagement formatif antérieur de la personnalité de l’analyste dans le sens d’une meilleure appréhension, dans sa propre expérience, des rapports entre les différents niveaux ou plans critiques que nous avons notés et des déplacements mentaux sans rupture, fond sur forme et, forme sur fond, qui permettent de les articuler sans annulations ni conflic-tualisation dans un espace transitionnel interne suffisamment stable.

II. Problèmes de groupes

Je me limiterai ici à un exemple général dont j’ai décrit ailleurs121 une application particulière, portant sur le travail annuel d’un groupe de formation. Les travaux de l’équipe des chercheurs du CEFFRAP et des chercheurs aixois travaillant avec R. Kaës ont suffisamment, à la suite des recherches fondamentales de Didier Anzieu, développé le registre de l’étude psychanalytique des groupes pour qu’il soit vain de résumer ici les références que nous leur devons et qui nous ont introduits, moi-même et bien d’autres, à ce domaine voilà quelques années.

On peut, comme on sait, considérer typiquement comme une sorte de crise dans un groupe, ou comme une crise de groupe, la forme de blocage intellectuel et pratique qui survient parfois dans une équipe thérapeutique de centre de soins ou d’hôpital, face au traitement de certains « cas difficiles ». Tout se passe alors comme si les membres de l’équipe cessaient de pouvoir examiner la situation avec assez de recul pour pouvoir l’opérer en en faisant varier imaginativement la représentation, et se trouvaient contraints à prendre répétitivement des attitudes et des dispositions inefficaces, créant un cercle vicieux relationnel qui peut déboucher sur une chronicisation des patients intéressés. Ce genre de crise, préjudiciable à la fois aux patients, à l’équipe et à ses différents membres, à l’institution et, par delà, à la société, s’avère empiriquement, selon notre expérience, pouvoir – à défaut d’une élaboration sur place qui donnerait à penser autrement ce qui est ainsi vécu – faire l’objet d’un déplacement (d’un transfert…) à un autre plan, puis en un autre lieu, où elle devient symboliquement opérable, quitte à être ensuite, en ce nouvel état, restituée pour un effet dynamique au groupe dont elle est originaire.

Concrètement, il suffit à cet effet que l’un des participants du groupe initialement en crise, s’éprouvant et se considérant lui-même comme mis en crise dans son équilibre personnel et professionnel (de stagiaire, de travailleur social, de psychologue, de psychiatre, etc.), relate la « situation » associativement, et sans autres précautions particulières, aux membres d’un autre groupe par ailleurs sans rapport avec l’équipe en crise mais psychanalytiquement encadré (un ou deux moniteurs psychanalystes). L’expression associative de ses impressions et son accompagnement mimique et attitudinal mettent alors en résonance transférentielle les membres du nouveau groupe. Les pensées et attitudes développées en groupe constituent dans ces conditions un analyseur symbolique, par homologie et par homomorphie (au sens où en parle R. Kaës, 1976a), de la crise, à distance du groupe originel. De groupe premier en crise, à groupe second en crise transférentielle, par le truchement d’un individu personnellement suffisamment « crisé » par la crise première pour se sentir motivé à en parler au groupe second (moins directement impliqué et doté par règle analytique d’un espace plus libre pour la verbalisation), le phénomène critique peut s’élaborer au point de révéler l’incompris ou l’inconscient du groupe originaire et, s’il y a restitution au point de départ, de lever ses blocages.

Le commentaire que cet exemple, souvent vérifié par l’auteur dans la pratique, appelle dans le discours théorique est le suivant. Le groupe second sert ici de lieu de passage à la représentation et à la théorisation et, de là, à l’explication de l’expérience vécue dans le groupe premier. Par conséquent, il fonctionne comme régulateur de ce premier groupe, position qu’il faut lui reconnaître même si les prises de conscience et les mises en rapport auxquelles il a donné occasion ne sont pas directement ré-injectées dans le premier groupe par l’intermédiaire du membre de l’équipe qui a véhiculé la problématique de crise jusqu’au groupe de discussion. Il est donc permis de dire qu’en envisageant la crise du groupe premier dans son rapport et ses communications avec les phénomènes qui se produisent dans le groupe second, nous transformons à la fois théoriquement et pratiquement une problématique de crise intra-groupe et interindividuelle en une problématique inter-groupe qui ne nie pas pour autant l’organisation inter-groupe de chacun des deux ensembles, mais s’oblige à les lire et à les comparer tous deux sur fond de l’analogie et des différences qu’ils peuvent présenter : plus exactement ici, de l’analogie et des différences (c’est-à-dire du rapport symbolique) entre la crise de là-bas et la crise psychodramatique et verbalisée d’ici et de maintenant. Nous trouvons donc bien le jeu de plans et de niveaux par lequel doivent nécessairement passer le travail d’intelligibilité des situations critiques et le processus de relation inter-critique dont il a été plus haut constamment question. J’ajouterai que le rôle de l’individu servant dans cet exemple de vecteur de la crise groupale, d’un corps groupai à l’autre, auquel il vient comme inoculer le virus critique (virus qui sera ensuite, éventuellement, rendu comme vaccine après traitement, à titre de remède, au groupe premier), illustre, en accord avec les travaux de R. Kaës sur les correspondances entre la topique personnelle et la topique groupale, le lien entre les niveaux extrêmes de la problématique. C’est par un recours à une lecture inter-groupe que s’étaie et se met en place, en vue d’un dégagement, la relation, secondairement génératrice de crises individuelles (inter-psychiques), du groupe premier et de ses membres particuliers. Au bout du compte, ce qui a été probablement méconnu dans les rapports intra-individuels des membres du groupe premier (par exemple, envie, rivalités, érotisations de certaines conduites, fantasmes associés à des projections et à des identifications mal réglées) reparaît par l’intermédiaire d’une meilleure intégration personnelle de la part d’un individu intéressé – effectuée en un contexte nouveau et moins « engagé » ou urgent – des représentations refoulées qui s’y rapportent. L’accent mis sur la relation inter-groupe a soulagé l’implication intra-groupale et la fascination par la crise collective I chez ce participant signifère, qui ramènera peut-être au groupe d’origine sa propre distance et sa propre capacité de compréhension rétablies.

III. Problèmes d’institutions

Le troisième volet de mon illustration provient d’une approche centrée sur des « institutions », c’est-à-dire sur des organisations permanentes obéissant à un modèle prescrit par la société, et imposant un certain cadre aux interactions des personnes qui y vivent.

On a, soit pour des fins de rééducation, soit des buts plus généraux de formation ou de thérapeutique, en vue d’agir sur certains individus réputés en crise (sujets « difficiles », désadaptés, malades, etc.), conçu et créé divers types d’organisations institutionnelles plus ou moins appropriées à des actions modificatrices définies. Et nous savons que les trente dernières années ont été fécondes en organismes de ce genre. Or de telles institutions traversent, ou parfois vivent chroniquement des situations de crise. Dans les recherches sur ces crises « institutionnelles », il arrive souvent, pour des raisons qu’on verra, que le départ soit mal fait et le rapport par suite mal établi, entre les effets dûs à des convulsions proprement internes, ceux dûs à la situation de l’institution dans le tissu social, et d’autres encore résultant de l’interférence sur la vie de l’institution des problèmes dits personnels des individus qui y travaillent. Il s’ensuit qu’on a parfois tendance à considérer ici les crises, quand il s’en produit, comme des phénomènes d’un niveau de complexité qui décourage l’explication et ne supporte que des interventions concrètes extrêmement pragmatiques, visant à leur procurer une régulation plus ou moins spontanée, sinon fortuite, par le jeu d’une catharsis collective ou d’un psychodrame un peu sauvage. Ces pratiques alors évitent à l’intervenant d’avoir à comprendre, sinon par bribes, sans perdre pour autant le statut de sage et de savant inhérent à la fonction de spécialiste. Les conditions de traitement ainsi aménagées cherchent bien évidemment, sans le savoir, à mettre en œuvre quelque chose comme un espace transitionnel, tel que celui dont cet ouvrage étudie l’usage, mais souvent de façon malencontreuse. Et il est fréquent en effet que la théorisation – dans l’avant et dans l’après – de l’intervention institutionnelle soit si sommaire et naïve, ou si surchargée idéologiquement, que non seulement le travail est peu sûr, mais encore l’amélioration de la technique impossible122.

Ces issues au moins en partie négatives pourraient bien résulter à titre principal d’une insuffisance du cadre conceptuel général relatif à l’appréhension des phénomènes de crise, plus que d’un défaut de connaissances techniques des responsables, en psychosociologié de la relation ou des groupes, ou en psychologie. Il manque une problématique in ter-critique telle que celle que j’ai tenté de définir ici : si bien que les praticiens sont.collés sans recul ni possibilité de les amortir aux échanges projectifs et identifiants dont ils ne peuvent pas ne pas participer, et qui ne sont maîtrisables que si l’on dispose d’un instrument approprié. On les voit alors quelquefois, selon un schéma connu, « jouer à l’analyste », se taire longuement à propos et hors de propos, bref chercher de manière caricaturale à se donner et à donner aux autres une sécurité en ce qui concerne leur capacité de réguler, et d’interpréter dans leur for interne, le processus en cours. Une meilleure distinction des plans explicatifs qui interfèrent dans de tels cas, et qui font des crises traitées des situations typiques « d’entre-croisement » critique, serait urgente. Pour la pratiquer, il semble qu’il faille que l’intervenant, au lieu de flirter de façon syncrétique, pseudo-inter-disciplinaire, d’une référence sociologique à une référence psychanalytique en passant par la dynamique des groupes lewinienne, etc., sache choisir un niveau préférentiel, s’y placer et mettre les autres plans en recul, c’est-à-dire en inscription préconsciente pour les laisser brocher en contre-point sur une démarche, par elle-même cohérente, et ne tenter rapprochements et suggestions de synthèse (ou ne les laisser tenter par d’autres) qu’à l’issue d’un travail suivi : J’ai souvent eu l’occasion de constater que la pluri-disciplinarité est au terme et non au commencement de la spécialisation disciplinaire. Dans le maniement des niveaux explicatifs relatifs à un processus critique, spécialement en institution qu’il s’agisse de la théorie ou de son application pratique au terrain, il en va de même : il faut savoir de quelle place on choisit de parler et de comprendre d’abord, pour que les autres places et lieux, les autres discours, vous deviennent ensuite intelligibles dans leur rapport avec le premier.

Une large tendance à la confusion apparaît cependant si on considère les présents tâtonnements des pouvoirs publics et des groupes de spécialistes concernant la structure à donner aux institutions chargées de faire face à certaines missions de régulation de la crise actuelle des générations. Celle-ci entraîne souvent chez les adolescents une dépressivité chronique et multiforme123, combattue par la drogue, la fugue, le suicide même, ou par des modes aberrants et régressifs de vie collective. Les hésitations des responsables font que la confrontation censée réparatrice et maturante des générations se pratique dans des établissements dont on ne blâmera pas ici la diversité (qui peut en effet être érigée en doctrine), mais dont la définition est souvent incertaine et contradictoire, sans qu’on puisse y discerner d’esquisse d’un espace transitionnel. Sous ce rapport, il est évident qu’il y a crise dans la représentation même de ces institutions et de leur fonction chez eux qui en sont responsables.

Tout se passe comme si, à tout niveau de responsabilité, on ne pouvait se décider à interroger le rapport critique existant entre les éléments en présence, et donc à examiner de quelle façon, jusqu’à quel point et à quel niveau la crise des uns atteint les autres. Ce rapport est constamment passé sous silence pour certains, et dénié ou annulé par d’autres afin de garantir dans l’une ou l’autre voie la parfaite innocence du soignant à l’égard du soigné, du formateur à l’égard du formé, etc. Par suite, certaines pratiques aboutissent dans un premier sens à défendre des principes de contrainte et d’enfermement, dans l’autre à faire l’apologie d’une liberté sans limite, ou à mettre commodément en accusation (accusation à valeur projective même si elle a des fondements au niveau sociologique et politique) la « société en crise », et à prôner la syndicalisation en groupe de défense des « crisés », comprenant tout ensemble soignants et soignés. On reconnaît là, à peine forcée, l’opposition entre la bonne conscience normative, dont un M. Foucault a fait l’histoire naturelle et sociale, et les conceptions « révolutionnaires », dont les expériences antispychiatriques de Basaglia, de Laing, d’Esterson sont des applications intéressantes entre d’autres.

Visiblement c’est de l’ambivalence qu’on cherche ainsi dans les deux directions à se débarrasser. De l’ambivalence qui correspond précisément au traitement conflictuel sur un même plan, en vue d’une hypothétique réduction unifiante, des « contradictions » de la situation critique. Lecture faussée et écrasée, qui ne se redresserait que d’une appréhension emboîtée et paysagée, telle que j’ai dite, des diverses données institutionnelles. Car toute institution répond, même quand d’un certain point de vue on aimerait l’oublier, à un ensemble de besoins complexes et simultanés, de registres divers : comme de soigner ou former certaine gens, d’en faire vivre d’autres, de proposer à nombre de ces derniers une solution sublimatoire dans certains investissements éducatifs ou thérapeutiques, de jouer un rôle défini dans un système et dans des flux économiques, de satisfaire à des vues politiques ou sociales, etc.

La variété de ces fonctions et de ces significations est probablement ce que ne supportent pas, et ce que cherchent à réduire les radicalisations manichéennes, intellectuelles ou politiciennes. On pourrait parler à leur propos d’une réduction symbolique. Là, en effet, où prévaut l’affrontement de deux positions et de deux seulement, il devient clair que toute médiation ou toute variante doit être considérée soit comme une fantaisie sans signification, soit comme une simple étape tactique, par elle-même inessentielle, sur le chemin de la parfaite mise en opposition. Il ne saurait dans ces conditions être question d’un véritable discours institutionnel, doté d’inventivité et possédant des ressources syntaxiques et paradigmatiques susceptibles d’introduire à travers une histoire une « qualité » nouvelle. Le troisième temps de l’Aufhebung, obtenu par décalage de plans et restructuration de la perspective, est ici absent. Il est remplacé, si le conflit frontal est dépassé par la victoire de l’une des deux forces sur l’autre, par un état de suppression de la tension qu’on peut décrire, par analogie avec la lecture marxiste de la dialectique hégélienne, comme la « fin de l’histoire », et qui n’est qu’un moment censé définitif d’une succession diachronique purement linéaire. Le dépassement est dans ce cas une évacuation et non une assomption.

Peut-être faut-il considérer que le travail, théorique comme pratique, de « l’analyse institutionnelle », appliqué à certaines organisations éducatives, thérapeutiques ou « sociales » est particulièrement exposé à ce genre de réduction, dans la mesure même où la fonction de telles institutions concerne ce que je nommerai le tissu social interstitiel. Je veux dire que ces institutions occupent des espaces sociaux dans lesquels elles se comportent comme de véritables cartilages de conjugaison, ou mieux comme des points d’ossification inachevée, entre des structures plus rigides, des éléments plus fixes et définis correspondant aux parties « stables » de la société. Par définition, en effet, le terrain du soin, celui de la formation, surtout d’adultes mais aussi d’enfants et d’adolescents, celui de la rééducation et celui de l’aide sociale sont conjonctifs : relativement mous et à peine esquissés, effervescents, à la recherche d’une régulation ou bien à la dérive, ils procurent à cet égard au corps social une certaine plasticité, une capacité de réarticulation plus ou moins importantes. Les aménager revient donc à donner un cadre de vie, un nom et une fonction mieux repérée à ce qui n’a pas de lieu, aux « sans domicile fixe » de la société, à la marginalité largement entendue. Rien d’étonnant dès lors à ce que la crise puisse être ici latente en permanence, ou endémiquement manifeste. Ni à ce que des forces intérieures et extérieures y agissent pour faire craquer ou au contraire pour souder les berges séparées de l’espace conteneur déboîté, c’est-à-dire les parties ossifiées du squelette social. À moins que ces forces ne tendent, de façon finalement tout aussi destructrice, à transformer, par dédifférenciation, le squelette social tout entier en tissu conjonctif : mais conjonctif entre rien, sans fonction ni étayage nulle part.

En face de ces mouvements qui engendrent – au sens propre de non-lieu, – des utopies du désir et de la pensée, je suggérerai que l’analyse institutionnelle peut tirer un parti spécial de l’étude sous l’angle qu’on a défini comme intercritique des projets, implicites ou explicites, qui forment en quelque sorte, le contrat narcissique des instituions considérées. Ces projets se disent en termes de ce que l’institution est censée chercher à obtenir, mais plus encore en termes du rapport qui s’établit entre cette finalité idéale, clairement formulée ou non, et les statuts et conduites de rôles prescrits concrètement ou par règlement aux membres de l’institution. On constate empiriquement que la rigidité interne de ces rôles et statuts, autrement dit l’intolérance des membres de l’institution aux écarts qui peuvent en éloigner certains d’entre eux est souvent d’autant plus grande qu’elle cherche à couvrir une ambiguïté ou des contradictions plus profondes. Comme par exemple dans des organisations où il est constamment prescrit, ou au contraire interdit, d’interdire. Ou bien dans d’autres où on affirme un statut d’égalité nominale et de déhiérarchisation totale, ou au contraire un statut hiérarchique très serré entre les diverses catégories de spécialistes de l’équipe responsable…

Dans ces conditions l’entrée en crise d’une institution est assimilable à celle même de son projet, manifeste ou latent. Et si crise il y a, on questionnera le projet de l’institution et de ses membres, et leurs désirs. Deux cas, dans l’ensemble, sont possibles. 1) Ou bien le texte du projet (il peut être non écrit, et se dit alors uniquement dans les stéréotypes verbaux, le vocabulaire et la syntaxe des communications intra-institutionnelles, voire des messages de l’institution aux représentants de l’environnement institutionnel) est en quelque sorte un faux. Il est souvent alors idéalisé à l’extrême, sacralisé comme forme vide, cénotaphe d’une scène primitive évitée de justesse et bloquée dans les silences du texte entre les désirs appréhendés quelque part comme inconciliables des membres, ou groupes de membres de l’institution. Le projet, qui peut d’ailleurs n’être à certains égards qu’un post-jet, en quelque sorte, la répétition commémorée ou immémorielle d’une parole ancienne, a mal tourné, et la foi dans la liturgie communautaire ne suffit plus à masquer les oppositions latentes. 2) Ou bien le texte du projet est amorphe. Trop mou, il oscille dans sa définition et sa symbolique, en un état qui ne persiste que d’un parti pris automatique de tolérance plus ou moins sincère et qui s’essouffle à la longue. Les membres du groupe institutionnel, à un moment donné, en touchent les limites et perçoivent que seule une convergence d’une autre nature que celle qu’ils voudraient dire est la source, le support et peut-être la fin de leur vie commune. Dérégulation par excès de plasticité, ou par excès de rigidité : les deux modes de crise appellent évidemment une analyse plus poussée, en vue d’un réajustement des mots aux choses ou des choses aux mots.

Le travail de l’analyse intercritique trouve alors pleinement son emploi. Il consiste en effet là encore, comme je l’ai montré, à localiser d’abord rationnellement les points critiques dans le plan d’émergence de la crise : ce qui exige une comparaison entre les sous-groupes ou catégories d’acteurs engagés dans l’institution, sous le rapport de leur degré de malaise dérégulatoire dans le système institutionnel considéré. On pourra par exemple, mettre en évidence dans un cas donné qu’une catégorie de spécialistes, disons des « instituteurs d’inadaptés », se sent dans une certaine maison d’enfants dans un malaise particulièrement profond quant à son rôle, coincé entre la pratique proprement didactique et l’action éducative ou psychothérapique. Par suite ces personnes réclament, pour rester en place et sauver ainsi la structure formelle de l’institution (avec les bénéfices primaires et secondaires qui en résultent), de constantes réassurances et des preuves de tolérance de la part des autres catégories de techniciens et même des enfants. Mais cette première analyse reste encore linéaire ou horizontale. Une plus complète intelligibilité de la situation exigera le déplacement de la problématique au plan des relations inter-individuelles, voire des fonctionnements intra-personnels, et d’autre part au plan inter-institutionnel, cela sans pourtant perdre de vue la lecture première. On découvrira alors, par exemple, que la vulnérabilité sub-groupale des « instituteurs » se réfère dans ce cas à la définition académique, et donc à l’étayage social de leur position par rapport à celles de collègues engagés ailleurs dans d’autres tâches enseignantes. Et que la fragilité particulière d’un ou plusieurs instituteurs impliqués dans l’institution, ou l’instabilité de leurs relations, focalisent l’angoisse collective du sous-groupe, et, de là, celle de l’institution toute entière, qui devient par suite tout à fait intolérante à l’endroit de tout propos ou attitude pouvant donner à entendre que les instituteurs ne sont pas des membres de l’équipe « comme les autres ». Désormais la lecture de la crise de l’institution peut donc se faire en profondeur, en termes de localisations critiques qui se découpent sur des fonds problématiques auxquels elles sont liées sans s’y réduire. Et seule, la mise en perspective emboîtée et en résonance des plans explicatifs, qui suppose que chacun d’entre eux retentisse avec les autres dans la conscience des intéressés et que le chercheur parvienne néanmoins à démêler et à distancier leurs effets de juxtaposition ou d’interférence, a conduit à une intelligence psychologique de la dynamique ou du blocage engendré par la crise suffisante pour en remettre en jeu les termes.

Avec cette ultime vignette se clôt provisoirement (la recherche est regard en avant) un travail dont je voudrais qu’il ait contribué à l’élaboration scientifique, entre théorie et pratique, de l’attitude heuristique et pratique nouvelle que postule le changement de regard proposé par cet ouvrage124.


107 L’ordre dans lequel j’ai énuméré ces trois niveaux n’est pas indifférent. Le regard psychologique est en général.d’abord interpelé par le désordre relationnel entre les per-sonnes, et le plus souvent, il ne se déplace que dans un second (et le cas échéant dans un troisième temps) en direction des désordres intra-psychiques (par exemple, dans la psychanalyse) ou (et) des déséquilibres groupaux (démarche traditionnellement plus « psychosociologique »). Le choix d’emblée du niveau « 2 » ou du niveau « 3 » de mon énumération relevé d’une option, consciente ou inconsciente, « scientifique » ou « idéologique », dont ce chapitre discute précisément le sens dans l’approche des crises.

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114 Sur le rapport de la rupture et de la continuité dans le fonctionnement psychique, je renvoie à l’Avant-propos de mon livre Le rêve et le Moi ; rupture, continuité, création, 1979.

115 Au sens de la théorie des ensembles, sens repris par Jean Piaget dans ses travaux de psychologie génétique.

116 L’ordre génétique des trois modèles est probablement B – A – C, la relation spéculaire narcissique pouvant à certains égards être considérée comme plus « archaïque » que la relation anaclitique. Les remarques qu’on trouvera plus loin sur la cure psychanalytique vont dans ce sens, encore qu’il faille souligner que les niveaux de profondeur de la régression dans une cure psychanalytique ne se confondent pas avec l’ordre de son déroulement, même si les mécanismes de defense qui tendent à être privilégiés aux différentes phases présentent entre eux un certain rapport de succession lié à la psychogenèse.

117 On peut se demander si le « déni » à deux dont je prends ici l’exemple n’est pas un élément constituant, pour ainsi dire, de toutes les situations de couple, et plus généralement de toutes les situations collectives. Ce qu’on a décrit (E. Jaques) comme fonctionnement spontanément et naturellement psychotique des groupes (et dont la vie de couple donnerait une image réduite), résulte d’un contre-investissement actif des différences, dont la valeur dénégatoire me paraît personnellement très probable. De tels dénis sont à mon sens engagés de façon générale dans l’opération de type sublimatoire que requiert la vie en société. L’énergie frappée d’inhibition quant au but n’y est sans doute pas intégralement déplacée sur le nouveau but proposé, et une partie en est maintenue sur des positions contre-investies. On est en droit d’estimer que c’est lorsque la part de ces contre-investissements dans le bilan énergétique est trop grande que se produisent des situations critiques. L’importance des contre-investissements signale en effet la précarité des convergences consciemment affirmées entre les buts des intéressés ; un rien suffit alors à casser la régulation du système.

118 Cf. J. Guillaumin, Psychanalyse, épreuve de la réalité psychique, in Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1975, n° 19, et Contre-transferts, in Revue Française de Psychanalyse, 1976, n°4.

119 Cf. J. Guillaumin, 1975, O.C. et 1976 a.

120 a. J. Guillaumin, 1976, O.C.

121 J. Guillaumin, P. Martel, F. Pétrequin (1979).

122 P. Fustier poursuit actuellement à l’Université Lyon II, des recherches approfondies sur les conditions et les limites des interventions d’analyse institutionnelle satisfaisantes (au Centre de recherche sur les inadaptations de l’enfant et de l’adolescent).

123 Cf. les travaux de J. Bergeret sur la dépression (1974 ; 1976) et sur la toxicomanie (1978 ; 1979).

124 Les travaux sur les crises ont un rapport certain avec ceux sur le changement en général, et, naturellement, avec ceux sur la création, processus particulièrement important de changement. L’auteur de ce chapitre a contribué à mettre en place, dès 1975, avec un groupe de collègues l’Université Lyon II, auxquels se sont associés des chercheurs d’autres Universités (dont l’Université de Provence, Lyon I et Paris X), un 3eme Cycle de Psychologie des processus de changement et de régulation. Et le laboratoire auquel il appartient a réalisé en Novembre 1976 un colloque sur le Changement (dont les actes ont été publiés dans Psychologie clinique, n° 1, Univ., Lyon II) et, en 1977-78, trois colloques successifs sur la Création, dont les actes sont en voie de publication.