4. L’expérience subjective du vide

[213] Un soi normal, intégré, et par conséquent concevoir les autres de façon intégrée, (représentations d’objets intégrés) garantit un sentiment de continuité au cours du temps quels que soient les circonstances. Ils garantissent aussi les sentiments d’appartenance à un réseau de relations humaines qui rend la vie pleine de sens ; ils garantissent le « sentiment de soi » (1) que nous considérons comme admis et qui normalement n’est menacé que dans les situations de traumatismes psychologiques les plus extrêmes et inhabituels ou dans les situations vitales. Jacobson a remarqué que ce sentiment de soi qui dérive de la conscience chez l’individu d’un soi intégré, devait être distingué de « l’estime de soi » ou du « respect de soi » qui dépend de l’investissement de ce soi intégré (1).

Lorsque, pour diverses raisons, la relation normale entre le soi et le monde interne des objets (les représentations d’objets intégrées) est menacée, et, qu’apparaît quelque chose comme un abandon interne du soi par les objets internes ou une perte de ceux-ci, il se produit des expériences subjectives pathologiques, douloureuses et très perturbantes. Parmi ces expériences, prédomine un sentiment de vide et de futilité de la vie, une inquiétude et une lassitude permanente et une perte de la capacité normale de ressentir et de surmonter la solitude.

Certains patients décrivent une expérience subjective douloureuse et très perturbante qu’ils rapportent fréquemment à un sentiment de vide. Dans les cas typiques, c’est comme si ce vide était la modalité de base de leurs expériences subjectives à laquelle ils essaient d’échapper [214] en plongeant dans de nombreuses activités ou dans des relations sociales frénétiques ; en buvant, en se droguant ou en essayant d’obtenir des satisfactions pulsionnelles au travers de la sexualité, de l’agressivité, de la nourriture ou d’activités compulsives qui les détournent de leurs expériences intérieures. D’autres patients à l’opposé, semblent succomber à cette expérience du vide et acquérir ce qu’on pourrait décrire comme un style de vie mécanique – ils agissent à travers leurs activités quotidiennes avec un certain sentiment d’irréalité, avec un estompage de toute expérience subjective, si bien qu’ils semblent se fondre, pour ainsi dire, à n’importe quel environnement proche, inanimé ou humain.

L’expérience subjective du vide peut prendre diverses formes. Certains patients qui ont des dépressions névrotiques durables ou certaines structures dépressives de la personnalité connaissent cette expérience subjective de façon seulement intermittente et la décrivent comme constituant un contraste frappant avec les autres types d’expériences. Pour eux, les périodes où ils se sentent vide, se caractérisent par un sentiment de perte de contact avec les autres, qui apparaissent alors distants, inaccessibles ou mécanisés et ils se sentent eux-mêmes identiques. La vie paraît ne plus avoir de sens, il n’y a rien à rechercher, à espérer, à attendre. Ces patients ont le sentiment qu’ils ne peuvent plus aimer personne ou que jamais personne ne pourra les aimer ; toutes les relations humaines sont vides de significations ou tout au moins il n’y a plus d’amour possible. Leur monde d’objets inanimés semble plus rigoureusement délimité comme si ces objets se trouvaient propulsés de leur habituel environnement et devenaient soudain impénétrables, insignifiants, inaccessibles. Les objets inanimés de leur environnement quotidien qu’habituellement ils apprécient et aiment, deviennent étranges et douloureusement insignifiants.

Chez ces patients déprimés les sentiments sont proches du sentiment de solitude, sauf que la solitude implique une attente, et le sentiment que d’autres personnes sont nécessaires, dont l’amour est nécessaire et qui paraissent actuellement inaccessibles. L’exploration analytique révèle habituellement qu’ils souffrent d’un sentiment inconscient de culpabilité et que la « vacuité » de leur expérience subjective reflète [215] les attaques de leur surmoi, sur leur soi. La dure punition interne infligée par le surmoi consiste en un dictât implicite qu’ils ne méritent pas qu’on les aime et les apprécie et qu’ils sont condamnés à la solitude. Plus profondément, et dans les cas graves, dans leurs fantasmes internes qui proviennent de la pression du surmoi, ils ont le sentiment, à cause de leur méchanceté, d’avoir détruit leurs objets intérieurs et par conséquent de rester solitaires dans un monde maintenant privé d’amour.

D’autres patients, ceux qui ont une structure schizoïde de la personnalité, ressentent le vide comme une qualité innée qui les rend différents des autres ; contrairement aux autres, ils ne ressentent rien, sinon de se sentir coupables parce qu’ils ne disposent pas des sentiments d’amour, de haine, de tendresse, d’attente et de deuil qu’ils observent et comprennent chez les autres mais qu’ils se sentent incapables d’éprouver eux-mêmes. Pour ces patients schizoïdes, l’expérience du vide peut être moins pénible que pour les patients dépressifs parce que le contraste est moindre entre les périodes où ils se sentent vides et les autres moments où ils pourraient avoir des relations affectives avec autrui. Un sentiment interne de flottement, d’irréalité, qui a une qualité apaisante à cause de cette irréalité, rend chez ces patients schizoïdes, l’expérience du vide plus tolérable. Elle leur permet d’adopter des réactions passives de dépendance à l’égard d’autrui et de passer leur temps avec la conscience d’une réalité externe qui contraste avec leur propre expérience subjective.

Chez le thérapeute, l’expérience subjective est remarquablement différente selon qu’elle se rapporte aux patients déprimés, ou aux patients schizoïdes qui connaissent des expériences de vide. Dans la relation avec un patient qui présente une structure dépressive de la personnalité, ou une dépression névrotique permanente, le thérapeute a le sentiment d’un contact humain intense, d’empathie, et en même temps est conscient que le patient ne peut pas accepter la disponibilité affective du thérapeute bien qu’il prenne conscience de la personne réelle du thérapeute. Le sentiment inconscient de culpabilité qui empêche le patient déprimé d’accepter l’amour ou la sollicitude tel qu’on les lui offre, se traduit dans le transfert et dans la réaction affective du thérapeute à ce dernier. À l’opposé, lorsqu’il est avec des patients schizoïdes qui décrivent un sentiment subjectif de vide, [216] d’absence de toute relation affective significative, aux autres comme à la vie en général, le thérapeute peut éprouver une semblable aliénation, distance et inaccessibilité dans ses relations avec ce patient.

Une patiente, très schizoïde, déclara lors d’une séance, après plusieurs mois de traitement qu’elle était incapable d’éprouver un sentiment, et que, lorsque j’interprétais les sentiments qu’elle me portait, c’était parce que je n’avais pas conscience de son incapacité à ressentir quoi que ce soit. Elle raconta une visite chez une cousine dont le mari était considéré comme un homme très attirant. La patiente décrivait les relations avec sa cousine, le mari de sa cousine, et leur entourage, de manière telle quelle me donnait le vague sentiment qu’il y avait là des problèmes sexuels. Mais j’étais incapable de distinguer réellement qui avait une attirance sexuelle pour qui et ce que toutes ces personnes avaient à faire avec la patiente.

Lorsque je lui posais ces questions, je sentis par ses réponses, que le propos de cette visite à sa cousine était réellement absurde, mais je ne trouvais rien d’autre qui put paraître plus pertinent à ce moment. Moi-même j’étais de plus en plus distant et je sentais que je perdais toutes les connections entre les divers aspects de ce matériel. La seule pensée claire que je gardais à l’esprit, était que la patiente se défendait contre tout sentiment sexuel à mon égard mais ce n’était pas directement évident et j’avais le pénible sentiment que c’était de ma part une sorte de spéculation intellectuelle mécanique sur laquelle je ne pouvais compter pour baser une interprétation.

La patiente se mit alors à dire qu’il était fatiguant de s’intéresser à ce problème de sa cousine, et de faire un effort pour paraître impliquée et intéressée alors qu’en fait, elle se sentait à des kilomètres de là. Elle aurait aimé, simplement être à son travail, accomplir quelques tâches mécaniques sans faire d’effort pour répondre intérieurement. Elle mentionna aussi quelle avait lu quelque part l’histoire d’un cas de viol ou de quelque chose qui entraînait une expérience sexuelle pénible. De nouveau, je découvris que j’étais devenu distant et que j’avais perdu toute connexion dans ce matériel. En même temps, je pris conscience que le soleil brillait dans le bureau, de ses rayons et des ombres sur les meubles, et je réalisais soudainement [217] que la patiente assise en face de moi, ressemblait à un objet presque inanimé ou plutôt qu’elle était pour moi à ce moment devenue impersonnelle, étrange et mécanique. En d’autres termes, elle venait d’induire en moi la sensation de vide et d’absurde qu’elle avait décrit dans ses rapports avec sa cousine et les autres personnes.

Je lui dis que je pensais qu’en elle, quelque chose essayait de rendre tous ses contacts humains fragmentés et dispersés, si bien que les relations humaines perdaient toutes leurs significations et que plus rien n’avait de sens. Je lui dis aussi que, parce qu’elle s’effrayait de ses fantasmes sexuels, cette dispersion ou fragmentation pouvait avoir un rôle de protection devant des sentiments sexuels tout à fait réels qu’elle avait eu à l’égard du mari de sa cousine et que ce pouvait être maintenant le même processus avec moi. La patiente déclara immédiatement qu’elle avait eu le fantasme de m’embrasser et que mon soutien plutôt paternel l’excitait sexuellement.

Cet exemple illustre une étape de la résolution de ce qui souvent peut être une situation durable de frustration et de résistance dans la relation thérapeutique de personnalité schizoïde, en particulier par la dispersion et la fragmentation des émotions dans toutes les relations humaines, qui entraînent une sensation chronique de vide chez le patient comme dans la réponse du thérapeute à ces patients. L’expérience schizoïde de vide ne se rapproche pas de la sensation de solitude ; la solitude implique une conscience pleine et intense de la possibilité de bonne relation avec les autres qui restent inaccessibles à ces patients pendant très longtemps au cours de leur traitement.

Il existe encore d’autres patients dont l’expérience du vide représente un aspect majeur de leur psychopathologie : les patients avec des structures narcissiques de la personnalité – c’est-à-dire ceux qui présentent le développement d’un narcissisme pathologique qui se caractérise par l’établissement d’un soi grandiose pathologique et par de graves détériorations de toutes leurs relations d’objet internalisées. Contrairement aux patients dépressifs et schizoïdes dont on vient de parler, l’expérience de vide chez ces patients narcissiques se caractérise par l’adjonction de vifs sentiments d’ennui et d’inquiétude. Ils ne disposent même pas de certains aspects des relations humaines que conservent – à leur manière [218] – les patients schizoïdes et (plus encore) les patients dépressifs. Les patients avec une personnalité dépressive, et même les patients schizoïdes, peuvent éprouver une profonde empathie pour les sentiments et les expériences humaines qui concernent d’autres personnes et se sentir douloureusement exclus tout en étant cependant capables d’éprouver une empathie pour l’amour ou l’émotion des autres.

Par exemple, un patient avec une personnalité dépressive, éprouvait des affects intenses lorsqu’il lisait des romans, regardait des pièces de théâtre ou écoutait de la musique ; il était capable de s’identifier en profondeur aux personnages romanesques. Une patiente schizoïde déjà mentionnée, s’intéressait beaucoup à certaine philosophie et religion, et à sa manière détachée et « papillonnante » avait conscience et se préoccupait de la vie de ses amis et de sa famille. Il lui semblait qu’elle était un observateur, venant d’une autre planète, de la « vie et des gestes » des gens de cette planète.

En revanche, les patients qui ont des personnalités narcissiques, n’ont pas cette possibilité de se sentir en empathie avec l’expérience humaine. Leur vie sociale, qui leur donne des occasions d’obtenir une confirmation, soit dans la réalité soit dans leurs fantasmes, de leur besoin d’admiration, et qui leur offre des satisfactions pulsionnelles directes, peut sembler avoir une signification, mais ceci est temporaire. Lorsque ces satisfactions ne sont pas immédiates, leur sensation de vide, d’inquiétude, et d’ennui prend le dessus. Alors, leur monde devient une prison dont ils ne peuvent s’échapper que grâce à une nouvelle excitation, admiration ou dans des expériences de contrôle, de triomphe ou d’incorporation de nouveaux apports. Ils ne disposent habituellement pas de réactions affectives profondes dans les domaines artistiques ou d’investissement dans des systèmes de valeurs éthiques ou dans une créativité qui aille au-delà de la simple satisfaction de leur but narcissique ; ils y restent étrangers.

Dans la relation thérapeutique, les personnalités narcissiques tendent à induire deux réactions affectives extrêmes et opposées, chez le thérapeute. Parfois, quand elles projettent leur propre sentiment de grandeur sur le thérapeute, celui-ci peut se vivre comme le centre de la vie du patient, comme une source de satisfaction potentielle incessante, et de sagesse, grâce à laquelle le patient se sent pleinement satisfait et vivant. Toutefois, à d’autres moments (et ceci peut, pour un thérapeute qui débute être un choc inattendu) il peut se sentir vidé, inutile, perdu, en présence d’un patient complètement omnipotent, satisfait de soi, qui se suffit à lui-même. Cette éventualité [219] survient parfois si brusquement, et pourtant après un chemin si subtil et prolongé, que le thérapeute peut très bien pendant un certain temps ne pas prendre conscience de ce qui lui arrive. Dans ces conditions, le thérapeute ressent une sensation durable de vide, lorsqu’il travaille avec un patient narcissique, d’irréalité et d’ennui, et une intense culpabilité devant cet ennui ; après un certain temps seulement, il réalise que l’ennui exprime sa conscience d’une pseudo-présence dans la pièce, l’expression d’une fausse relation où le thérapeute est en réalité traité comme l’appendice méprisable d’un patient omnipotent et omniscient. L’ennui chez le thérapeute reflète l’absence de toutes relations d’objet importantes pendant les séances et l’alerte sur l’ennui et sur l’inquiétude bien plus importante et durable du patient qui traduit son absence de relations d’objet.

De nombreux patients limites connaissent des expériences temporaires de vide, mais elles ne sont pas si importantes que chez les patients narcissiques (limites ou non) et que chez les patients schizoïdes. Certains patients qui associent des traits narcissiques et paranoïdes, oscillent entre des périodes où ils se sentent impliqués dans d’intenses réactions affectives contre de possibles ennemis qu’ils doivent repousser, mais qui leur donnent en même temps la sensation d’être en vie, et à d’autres périodes une expérience pénible de vide et de manque de signification de leur vie, lorsque les traits narcissiques prédominent, et qu’aucun ennemi proche n’est en vue. Pour certains patients narcissiques, le narcissisme pathologique constitue une défense importante contre des tendances paranoïdes primitives, et pour certains patients paranoïdes, la lutte contre de possibles ennemis est une protection contre l’expérience pénible du vide. Dans tous les cas lorsque prédomine le narcissisme pathologique, l’expérience du vide représente un pôle opposé à celui du sentiment de solitude. Souvent, les patients narcissiques n’ont rien à attendre, ou ne croient pas en la possibilité d’une relation qui ait un sens et n’ont pas conscience de l’absence d’une telle relation.

Tout ce que je viens de dire sur le symptôme du vide aboutit aux généralisations suivantes. L’expérience subjective du vide représente une perte temporaire ou permanente de la relation normale entre le soi [220] et les représentations d’objet, c’est-à-dire, avec le monde des objets intérieurs qui fixe dans la psyché les expériences significatives aux autres et qui constitue un élément de base de l’identité du moi. Les patients dont l’identité du moi est normale, et par conséquent, avec une intégration stable du soi, et un monde stable et intégré d’objets internes, tel qu’on le voit dans les structures dépressives de la personnalité, en sont l’illustration dans les périodes où des pressions surmoïques sévères les menacent d’être abandonnés par leurs objets internes parce qu’ils ont le sentiment interne qu’ils ne méritent pas d’être aimés. Toutefois, dans ces circonstances, l’aptitude à des relations d’objet normales persiste toujours et peut s’actualiser dans le transfert et dans les autres expériences humaines.

En revanche, lorsqu’il n’y a pas eu d’intégration du soi, et qu’il n’existe pas de relation normale entre le soi et les objets internes intégrés, il s’ensuit une sensation plus profondément ancrée et durable de vide et d’insignifiance du vécu de la vie quotidienne. Donc, tous les patients avec un syndrome d’identité diffuse (mais non pas de crises d’identité) ont la possibilité de développer cette expérience du vide. Cette expérience devient particulièrement vive lorsque des mécanismes actifs de dissociation primitive ou de clivage constituent la défense prédominante contre un conflit intrapsychique. Les personnalités schizoïdes, chez qui les procédés de clivage sont particulièrement intenses et peuvent conduire à une dispersion et à une fragmentation défensive des affects aussi bien que des relations internes et externes où le soi et les objets se trouvent impliqués, présentent de vifs sentiments de vide. Chez les personnalités narcissiques, où les relations normales entre un soi intégré, et des objets internes intégrés ont été remplacés par un soi grandiose pathologique avec une détérioration des objets internes, l’expérience du vide est très intense et presque constante. Dans ces cas, le vide, l’inquiétude et l’ennui, constituent une constellation de ce qu’on pourrait considérer comme une toile de fond de l’expérience narcissique pathologique. Le vide, en résumé, représente un état affectif complexe qui traduit la rupture de la polarité normale entre le soi et les objets (les unités de base de toutes les relations d’objet internalisées). Le vide est à mi-chemin entre l’espérance, la tristesse et la solitude qui représentent l’espoir du rétablissement de relations d’objet satisfaisantes d’un côté et la régression à la fusion psychotique des images totalement [221] « bonnes » de soi et d’objet (quand on ne peut tolérer la perte de la bonne relation à l’objet) de l’autre.

Dans le transfert, l’expérience subjective du vide, se reflète par les vicissitudes de la relation patient-thérapeute ; le thérapeute peut reconnaître, grâce à l’analyse de la situation du transfert et du contre-transfert, la nature de la pathologie des relations d’objet internalisées qui sous-tendent l’expérience du vide. Cette analyse a d’importantes conséquences diagnostiques et thérapeutiques ; elle permet de clarifier la nature de la pathologie structurelle qui prédomine ainsi que les modes de défenses impliquées. Parce que les patients qui ont une organisation limite de la personnalité et ceux qui ont un narcissisme pathologique, présentent une pathologie sévère des représentations de soi et d’objet, ils nécessitent une stratégie thérapeutique particulière dans le maniement de leur transfert.

Voici une esquisse de cette stratégie. À la première étape, le thérapeute doit être prévenu que l’insignifiance et la futilité sont des expériences de base qui peuvent apparaître aussi bien chez le patient que chez le thérapeute au cours des séances ; il faut reconnaître cette déshumanisation de la relation thérapeutique, en fonction des mécanismes impliqués (prédominance des opérations de clivage ou d’omnipotence primitive ou de culpabilité inconsciente ou d’envie inconsciente à l’égard du thérapeute, etc.) et il est nécessaire d’interpréter cette résistance contre une relation d’objet importante dans le transfert, ainsi que ses motifs.

À la seconde étape, le thérapeute doit évaluer la relation d’objet primitive qui en résulte, lorsque ces défenses ont été perlaborées. Selon l’image de soi et l’image d’objet correspondante qui s’y trouvent impliquées, le thérapeute peut représenter un aspect du soi dissocié du patient et/ou un aspect d’une représentation d’objet primitive ; patient et thérapeute peuvent échanger leur rôle d’image de soi ou d’objet. Il faut alors interpréter ces divers aspects du soi et des représentations d’objet et clarifier la relation humaine qui y correspond dans le transfert.

À la troisième étape, il faut intégrer cette relation particulière d’« objet-partiel » activée dans le transfert, aux autres relations d’« objet-partiel » jusqu’à ce que puissent être intégrés et consolidés le soi véritable du patient et sa conception interne des objets [222]. Ces diverses étapes représentent l’essence de la séquence que l’on rencontre au cours de la perlaboration des aspects primitifs du transfert, chez les patients qui ont une organisation limite de la personnalité et chez les personnalités narcissiques.

L’étude analytique des patients qui tentent d’échapper à leur sensation de vide en buvant ou se droguant, donne une illustration supplémentaire des caractéristiques structurelles intrapsychiques qui sont en cause. Les effets des drogues ou de l’alcool varient, je pense, selon les structures intrapsychiques des individus concernés.

Un patient, qui a une personnalité dépressive, peut ressentir, sous l’influence de l’alcool, une sensation subjective de bien-être et d’élation qu’il interprète inconsciemment comme une réunification à l’image parentale perdue, interdictrice et qui maintenant lui accorde le pardon, image qui avait provoqué la sensation inconsciente de culpabilité et de dépression. L’association de l’élation et de la dépression, de l’expansivité et du deuil chez les personnalités dépressives sous l’influence de l’alcool, illustre cette perlaboration dans le fantasme, du sentiment de culpabilité, du besoin de réparer la relation à l’objet et de la célébration des retrouvailles. À l’opposé, pour de nombreux patients limites, la prise de drogue active une sensation de bien-être et de bonté qui active les images de soi et d’objet « totalement bonnes » clivées et permet le déni des relations d’objet internalisées « totalement mauvaises ». Ils échappent ainsi à une culpabilité intolérable ou à une sensation de persécution interne. Dans le cas des personnalités narcissiques, l’absorption de drogue ou d’alcool consiste avant tout à « faire le plein » du soi grandiose pathologique, à préserver son omnipotence et à le protéger d’un environnement frustrant et hostile où on n’aperçoit ni satisfaction ni admiration.

Le potentiel de dépendance est maximum, je pense, pour les structures narcissiques de la personnalité. Le pronostic thérapeutique de ces états d’addiction est bien plus mauvais chez les personnalités narcissiques que dans le cas de patients limites sans trait narcissique ou de structure de personnalités moins régressives telles que les personnalités dépressives. D’une manière générale, le rôle psychologique de l’alcool ou des drogues, dépend fortement de la nature principale des relations d’objet intrapsychiques qui se sont constituées.

[223] On a soulevé ces dernières années une question importante à propos de la relation entre l’expérience subjective de la futilité et du vide d’un côté et l’effondrement ou des changements soudains de stabilité sociale et des valeurs culturelles de l’autre. On se pose la question de savoir si ces changements sociaux et culturels contemporains ont affecté les modèles des relations d’objet. En fonction de l’analyse que je viens de faire, je ne pense pas que des changements dans la culture contemporaine aient des effets sur des modèles de relations d’objet, si nous définissons les relations d’objet non seulement en termes d’interactions actuelles entre une personne et une autre, mais aussi en termes de structures intrapsychiques qui gouvernent ces interactions et en termes de capacité interne à établir des rapports profonds avec les autres. De nombreux auteurs ont évoqué ce qu’on a appelé cette « société d’aliénation » et on a dit que l’aliénation sociale et culturelle peut favoriser une désintégration de la capacité à s’engager profondément dans des relations humaines.

Keniston (2, 3) lorsqu’il compare la jeunesse en révolte et la jeunesse aliénée, nous apporte d’importantes données sociologiques qui indiquent qu’un retrait généralisé des relations humaines, et une incapacité à établir des relations profondes et durables, ne sont pas un témoin culturel direct de la jeunesse, mais proviennent des conflits de la toute première enfance et de la pathologie familiale. De la même manière, je ne pense pas que des changements dans la morale contemporaine aient modifié le besoin et la possibilité d’une relation intime sous toutes ses formes. Ceci ne veut pas dire que, dans plusieurs générations, des changements dans ces modèles de relations intimes ne puissent apparaître, si et lorsque les changements dans les modèles culturels auront affectés la structure familiale de telle sorte que le développement de la première enfance pourra en être influencé. Il me semble que l’on doit distinguer entre les effets d’une désorganisation sociale, d’une rupture grave de la structure familiale et du développement de la première enfance (tout ce qui a un impact définitif sur le développement de la personnalité) et les effets d’un changement culturel rapide qui se traduisent par un changement de racines sociales et sexuelles ; ces derniers ne provoquent pas, je pense, d’expériences durables de vide et de futilité, à moins qu’il existe une pathologie grave des relations d’objet internalisées qui proviennent de l’enfance ou de la petite enfance.

Bibliography

1. Jacobson, Edith, The Self and the Object World. New York : International Universities Press. 1964.

2. Keniston, K., Young Radicale. New York : Harcourt, Brace and World, Inc., 1968.

3. –, Student Activism, Moral Development, and Morality. Amer. J. Orthopsychiat., 40 :577-592,1970.