2. Les problèmes cliniques des personnalités narcissiques

[263] Ce chapitre est la suite des précédentes études sur le diagnostic et le traitement analytique d’une constellation spécifique de pathologie de personnalité, celle de la personnalité narcissique* (chapitre premier, [supra]). Ces dernières années un consensus s’est progressivement dégagé sur la définition de cette structure pathologique et sur l’indication d’une analyse comme thérapie de choix (3, 7, 8, 9, 10, 13, 15, 16, 17). Cependant, en dépit de l’accord qui se dégage sur les caractéristiques descriptives cliniques de cette constellation, des points de vue divergents se sont développés concernant les positions métapsychologiques sous-jacentes et l’approche technique la meilleure dans le cadre d’un traitement analytique. En particulier, l’approche que propose Kohut1 pour le traitement analytique des troubles narcissiques de la personnalité (10), est très différente de l’approche que j’ai déjà proposée (chapitre premier, [supra]). Cette dernière est plus proche des vues d’Abraham (1), de Jacobson (3), de Rivière (12), de Rosenfeld (13), de Tartakoff (15) et de Van Der Waals (17). Aussi dans ce chapitre, j’aborderai en particulier les aspects de mon approche qui mettent en lumière les accords et les désaccords avec celle de Kohut dans la compréhension et le traitement des personnalités narcissiques.

A. Caractéristiques cliniques de la personnalité narcissique

Sur les caractéristiques cliniques, [264] il existe un accord entre le point de vue de Kohut, celui des autres auteurs que j’ai mentionné dont le point de vue est différent, et moi-même. Je parle de patients avec une personnalité narcissique, lorsqu’ils présentent une préoccupation excessive de soi, coïncidant habituellement en surface avec une adaptation sociale uniforme et efficace, mais avec de graves distorsions dans leurs relations internes aux autres. Ils présentent, en des combinaisons variables, une grande ambition, des fantasmes grandioses, des sentiments d’infériorité, et une extrême dépendance à l’égard de l’admiration et des louanges extérieures. Au milieu de leurs sentiments d’ennui et de vide, de leurs recherches constantes à obtenir que leurs besoins de briller, d’être riche, puissant et beau, soient satisfaits, on trouve des déficiences graves dans leurs capacités d’amour et de sollicitude. Cette incapacité à une compréhension empathique des autres, est souvent surprenante lorsqu’on considère leur adaptation sociale apparemment correcte. Une incertitude et une insatisfaction permanentes sur eux-mêmes, leur manière consciente ou inconsciente d’exploiter ou de maltraiter les autres, sont aussi caractéristiques. Une des différences qui existent entre ma description et celle de Kohut, est peut-être que j’insiste sur la nature pathologique de leurs relations d’objet internalisées, sans me soucier de l’adaptation superficielle de la conduite d’un grand nombre de ces patients. De plus je note qu’il existe une envie permanente et intense et des défenses contre cette envie, en particulier la dévalorisation, le contrôle omnipotent, le retrait narcissique qui sont des caractéristiques majeures de leur vie affective.

B. La relation entre personnalité narcissique, état limite et psychose

Sur ce point, il existe d’importantes différences entre ma position et celle de Kohut. Celui-ci distingue les troubles narcissiques de la personnalité, des psychoses et des états limites, mais ne fait pas une distinction claire entre « cas limites » et schizophrénie (10 : pp. 24-25). Selon mon point de vue, en revanche, l’organisation des personnalités narcissiques à la fois ressemble de façon frappante et diffère d’une manière spécifique de l’organisation limite de la personnalité, et c’est ce que je décrirai ci-dessous. Contrairement aux vues de Kohut, je vois d’importantes différences structurelles entre l’organisation limite de la personnalité [265] et les structures psychotiques, et je n’écarterai pas la psychanalyse comme traitement de choix de certains de ces patients.

La similitude entre l’organisation défensive des personnalités narcissiques, et celle des états limites se traduit par la prédominance des mécanismes de clivage et de dissociation primitive tels qu’ils se reflètent dans la présence d’états du moi, clivés ou dissociés. Ainsi un sentiment de grandeur hautaine, de timidité, et des sentiments d’infériorité peuvent coexister sans s’affecter les uns les autres. Les opérations de clivage sont maintenues et renforcées par les formes primitives de projection, en particulier l’identification projective, l’idéalisation primitive et pathologique, le contrôle omnipotent, le retrait narcissique et la dévalorisation. D’un point de vue dynamique, la condensation pathologique des besoins génitaux et prégénitaux sous l’influence envahissante de l’agressivité prégénitale (en particulier orale) caractérise les personnalités narcissiques aussi bien que l’organisation limite de la personnalité en général. À cet égard, il est intéressant que Kohut reconnaisse la présence d'« aspects conscients mais scindés du sentiment de grandeur » (10, p. 189) et qu’il décrive en détail « l’existence côte à côte d’attitudes disparates de la personnalité en profondeur » (p. 193) et le besoin de l’analyste à relier le secteur central de la personnalité au secteur clivé. En pratique donc, Kohut reconnaît que dans l’organisation défensive, le clivage est le mécanisme prédominant, quoiqu’il ne relie pas ceci aux vicissitudes particulières du développement structurel du moi.

La différence entre la structure narcissique et l’organisation limite de la personnalité est que, dans la personnalité narcissique, il y a un soi grandiose intégré, quoique hautement pathologique, qui, comme je l’ai suggéré précédemment (chapitre premier, [supra]) traduit une condensation pathologique de certains aspects du soi véritable (la « particularité » de l’enfant, renforcée par l’expérience précoce), du soi idéal (les fantasmes et les images de soi, de puissance, de richesse, d’omniscience et de beauté qui pour le petit enfant remplacent l’expérience de frustration orale grave, de rage et d’envie) et de l’objet idéal (le fantasme d’un parent qui toujours donne, toujours aime, toujours accepte, contrairement à l’expérience de l’enfant dans la réalité ; un remplacement de l’objet parental [266] véritable dévalorisé). J’adopte ici le terme de « soi grandiose » proposé par Kohut parce que je pense qu’il exprime bien les conséquences cliniques de ce à quoi j’ai précédemment fait référence comme étant la structure pathologique du soi ou de ce que Rosenfeld a appelé le soi « follement omnipotent ». L’intégration de ce soi pathologique grandiose remplace le manque d’intégration du concept de soi normal qui fait partie de l’organisation limite de la personnalité sous-jacente : ceci explique le paradoxe d’un fonctionnement du moi relativement bon ainsi que l’adaptation de surface, malgré la prédominance de mécanismes de clivage, d’une constellation de défenses primitives et du manque d’intégration des représentations d’objet chez les patients. Ce soi pathologique grandiose se traduit par des caractéristiques qui, comme on l’a mentionné ci-dessus, coïncident très bien avec les observations de tous les auteurs cités. Toutefois, il existe un désaccord fondamental entre les vues de Kohut et les miennes à propos de l’origine de ce soi grandiose : reflète-t-il la fixation d’un soi primitif archaïque « normal » (point de vue de Kohut), reflète-t-il une structure pathologique, nettement différente du narcissisme infantile normale (mon point de vue) ?

Avant d’examiner ces différences, il faut mentionner un groupe particulier de patients qui, à mon avis, illustre de la façon la plus claire les relations intimes qui existent entre l’organisation limite de la personnalité et le développement d’un soi grandiose pathologique. J’évoque ici ces personnalités narcissiques qui, en dépit d’une structure nettement narcissique, fonctionnent sur ce que j’ai appelé un niveau limite manifeste, c’est-à-dire qui présentent les manifestations non spécifiques de faiblesse du moi, caractéristiques de l’organisation limite de la personnalité, en plus d’une constellation défensive semblable. Ces patients narcissiques ont un manque grave de tolérance à l’angoisse, un manque global de contrôle pulsionnel, une absence frappante de possibilité de sublimation, des processus primaires de pensée qui deviennent patents lors des tests psychologiques, et une tendance à développer une psychose de transfert. Chez ces patients, la structure narcissique pathologique n’offre pas une intégration suffisante pour que le fonctionnement social soit efficace, et ils représentent habituellement une contre-indication à l’analyse (souvent aussi à la méthode analytique modifiée que j’ai recommandée pour la plupart des patients qui ont une organisation limite [267]. Ces patients présentent de façon caractéristique et répétitive, une activation permanente de réactions de rage intense liée à des exigences impitoyables et à des attaques dévalorisantes du thérapeute, c’est-à-dire une « rage narcissique ». On retrouve aussi ces explosions intenses de rage chez les patients limites, qui font habituellement parti de l’alternance d’une activation de relation d’objet internalisée « totalement bonne » et « totalement mauvaise » dans le transfert. Cependant, la nature implacable de cette rage, la dévalorisation qui paraît contaminer toute la relation au thérapeute, évolue comme une dévalorisation et une détérioration complète de tout ce qui pourrait être bon dans la relation pendant un temps tel que la poursuite du traitement en est menacée.

Le cas suivant illustre cette éventualité. Une patiente, avec une personnalité narcissique assez typique, célibataire d’une vingtaine d’années, fut hospitalisée en psychiatrie après un effondrement progressif de ses résultats scolaires, un échec de ses relations sociales, et des relations sexuelles tumultueuses caractérisées par une tendance à délaisser tout homme qu’elle ne pouvait pas contrôler totalement. Ses deux parents vivaient dans un retrait narcissique et présentaient quelques tendances anti-sociales mineures. Une sœur plus âgée était en traitement à cause de ses tendances anti-sociales. Son manque de contact en profondeur avec autrui commença à l’ecole maternelle, fut ensuite facilité par les efforts de la patiente qui s’unissaient à ceux de sa mère pour contrôler et manipuler leur environnement social. Il culmina dans le chaos de sa vie sociale, de son travail et de ses relations sexuelles. Après deux mois de traitement au cours desquels les traits dominants étaient représentés par un discret dédain du thérapeute, de l’ensemble de l’équipe thérapeutique, une manipulation continue et un clivage de l’équipe, le thérapeute s’absenta une semaine. La patiente passa alors d’un dédain retenu à une colère et une rage évidentes. En dépit des efforts de l’équipe, elle s’arrangea pour convaincre ses parents d’interrompre son traitement deux mois plus tard. Pendant ce temps, les séances se caractérisaient par des attaques incessantes et un mépris du thérapeute, en un mot par la rage narcissique qu’on ne pouvait aborder par une approche interprétante.

Les personnalités narcissiques dont les défenses établies contre les relations d’objet primitives liées aux conflits qui entourent l’agressivité orale, ont été de façon substantielle perlaborées en analyse, [268] peuvent présenter de telles réactions de rage dans le transfert à des stades avancés du traitement. Parfois, la transformation d’une personnalité narcissique auparavant aimable, presque indifférente, apparemment bien contrôlée, en une personne ouvertement et constamment en proie à la rage, peut être tout à fait frappante. Habituellement cependant, une perlaboration dans les étapes plus avancées du traitement est possible. Elle peut être l’occasion d’importants mouvements en avant. À cet égard, une analyse attentive de l’histoire de ces patients révèle souvent des tempéraments coléreux et des crises d’agressivité qui apparaissent dans le passé lorsqu’on les frustrait, en particulier quand ces patients avaient le sentiment qu’ils pouvaient sans danger contrôler la situation et par suite au cours de leur vie, lorsqu’ils sentaient soit qu’ils étaient supérieurs, soit qu’ils contrôlaient ceux contre lesquels leur rage était dirigée.

La situation est donc différente lorsque la rage narcissique apparaît faire partie de la constellation clinique initiale (chez les personnalités narcissiques qui fonctionnent sur un niveau limite manifeste) et lorsqu’elle se développe dans le cadre d’une résolution du narcissisme pathologique au stade ultérieur du traitement. Une expression précoce et manifeste de rage narcissique, représente un risque sérieux pour le traitement. C’est particulièrement vrai chez les personnalités narcissiques qui fonctionnent sur un niveau limite et qui présente des traits anti-sociaux ou une déviation sexuelle avec de fortes composantes sadiques, par exemple des violences physiques exercées sur les objets de leurs exploits sexuels. Les adolescents qui ont une structure narcissique et qui présentent des conduites délinquantes, montrent fréquemment aussi ces réactions de rage.

Pour les personnalités narcissiques qui fonctionnent sur un niveau limite manifeste (en particulier les cas de rage narcissique mentionnés ci-dessus dont le pronostic est des plus réservé) une thérapie de soutien peut être le traitement de choix. Dans l’idéal, le traitement peut évoluer vers cette approche habituelle que j’ai proposée pour les patients limites, à savoir l’interprétation substantielle (non seulement de l’origine de la rage narcissique, mais aussi des bénéfices secondaires qui proviennent de son expression dans le transfert) et un cadre avec des limites lorsqu’on ne peut éviter ces bénéfices secondaires par les seuls moyens interprétatifs. Lorsqu’on peut apporter des structures à la vie externe du patient de telle sorte qu’on puisse contrôler l’acting out de la rage narcissique et protéger la situation thérapeutique afin que l’analyste puisse y maintenir [269] une position relativement neutre, une interprétation systématique des fonctions défensives de l’expression de l’agressivité à l’égard du thérapeute peut être possible, avec en fin de compte une résolution de la rage narcissique. Outre l’expression directe de l’agressivité primitive, ces réactions de rage peuvent avoir une fonction défensive de protection du patient contre les craintes primitives à l’égard de l’analyste, contre une culpabilité accablante ou contre une angoisse de séparation.

Lorsque, chez ces patients, la rage narcissique se développe au cours des étapes ultérieures du traitement, il est souvent moins difficile d’en analyser l’origine et les fonctions dans le transfert. Les éclats de colère du patient pour de minimes frustrations, réelles ou fantasmatiques qui proviennent de l’analyste, peuvent représenter un important progrès à la place des précédentes dévalorisation subtiles de l’analyste, si caractéristiques des résistances narcissiques. Dévaloriser avec colère l’analyste, en essayant de l’éliminer comme objet important que sans quoi on pourrait craindre et envier, et dont on a si désespérément besoin, est une fonction caractéristique de la réaction de rage. La sécurité interne de l’analyste, et la certitude dans ce qu’il a à offrir de manière réaliste aux patients, sont très importantes car ils rassurent le patient sur ses fantasmes concernant la nature accablante de sa propre agressivité.

En résumé donc, le soi grandiose pathologique compense l’« affaiblissement du moi » qui résulte de l’organisation défensive primitive, caractéristique commune des personnalités narcissiques et des patients qui ont une organisation limite de la personnalité, et explique le fait que les personnalités narcissiques peuvent présenter un fonctionnement manifeste qui les situe entre un niveau limite et des types de fonctionnement de personnalité mieux intégrés. On peut habituellement faire le diagnostic différentiel entre personnalité narcissique et les autres types de pathologie de personnalité par une analyse soigneuse des traits cliniques ; j’ai déjà envisagé le diagnostic différentiel entre personnalité narcissique, personnalité hystérique, personnalité infantile et personnalité obsessionnelle (chapitre premier, [supra], et Les troubles limites de la personnalité, op. cit., chapitres 1 et 4). Dans les cas où un doute persiste, ou lorsqu’on ne peut établir de diagnostic avant le début du traitement, le développement caractéristique d’un transfert narcissique distingue [270] les personnalités narcissiques de l’habituel transfert névrotique des autres cas. Sur ce point, je pense que Kohut et moi sommes d’accord.

C. La relation entre narcissisme normal et pathologique

1. Arrêt de développement ou développement pathologique ?

Kohut (10) pense que les personnalités narcissiques restent « fixées à des configurations archaïques du soi grandiose et/ou à des objets archaïques, surestimés et narcissiquement investis » (p. 11). Il établit clairement (p. 17) une continuité entre narcissisme normal et pathologique dans lequel le soi grandiose représente une forme archaïque de ce qui normalement, et au cours du traitement, peut devenir le soi normal dans un processus continu. Son analyse se centre presque exclusivement sur les vicissitudes du développement des investissements libidinaux si bien que l’analyse du narcissisme pathologique ne se relie pas de façon fondamentale à l’exploration des vicissitudes de l’agressivité. Kohut (10) affirme (p. 7) : « plus précisément cette étude est presque exclusivement centrée sur le rôle joué par les forces libidinales dans l’analyse de personnalité narcissique ; le rôle de l’agression sera traité séparément ». En outre, Kohut examine le narcissisme en mettant tellement en avant la qualité de la charge pulsionnelle qu’il semble envisager l’existence de deux pulsions libidinales entièrement différentes, narcissiques et tournées vers l’objet, déterminées par des qualités intrinsèques plutôt que par le lieu (le soi ou l’objet) de l’investissement pulsionnel. Selon ses propres termes (p. 34) : « le narcissisme ne se définit pas par le lieu de l’investissement instinctuel (que ce lieu soit le sujet lui-même ou un objet) mais par la nature ou la qualité de la charge instinctuelle elle-même ». Il reprend ensuite l’essentiel de cette affirmation (note du bas de la p. 47) et considère que le développement de l’amour d’objet est largement indépendant du développement des diverses formes du narcissisme des plus basses aux plus élevées (pp. 229, 239, 310). Kohut donne l’impression qu’il analyse les vicissitudes du narcissisme normal et pathologique et des relations d’objet normales et pathologiques comme dépendant principalement de la qualité des investissements libidinaux plutôt qu’en termes de vicissitudes de relations d’objet internalisées.

[271] Je ne suis pas d’accord avec ces points de vue et comme Jakobson (3), Malher (11), Van Der Waals (17), je pense qu’on ne peut pas dissocier l’étude du narcissisme normal et pathologique des vicissitudes des rejetons pulsionnels libidinaux et agressifs et du développement des rejetons structurels des relations d’objet internalisées (5, 6). Dans ce qui suit, j’apporterai le matériel clinique et les considérations théoriques pour soutenir les points de vue suivants :

a) Les résistances narcissiques spécifiques des patients qui ont une personnalité narcissique traduisent un narcissisme pathologique qui est différent à la fois du narcissisme adulte ordinaire et d’une fixation ou d’une régression à un narcissisme infantile normal. Par conséquent, les résistances narcissiques qui se développent au cours de l’interprétation des défenses chez les patients autres que les personnalités narcissiques, sont d’une nature différente, nécessitent une technique différente, et ont des conséquences pronostiques différentes, comparées aux résistances narcissiques des patients qui ont un narcissisme pathologique.

b) On ne peut comprendre le narcissisme pathologique qu’en matière d’analyse combinée des vicissitudes des rejetons pulsionnels libidinaux et agressifs. Le narcissisme pathologique ne reflète pas simplement un investissement libidinal dans le soi opposé à un investissement libidinal dans les objets, mais un investissement libidinal dans une structure pathologique du soi. Ce soi pathologique a des fonctions défensives contre les images de soi et d’objet primitives sous-jacentes, investies de façon libidinale et agressive et qui reflètent d’intenses conflits essentiellement prégénitaux centrés autour de l’amour et de l’agressivité.

c) On ne peut comprendre les caractéristiques structurelles des personnalités narcissiques uniquement en matière de fixation à une étape précoce du développement ou en matière de manque de développement de certaines structures intrapsychiques. En effet le développement d’une différenciation et d’une intégration pathologique (et non normale) des structures du moi et du surmoi, qui dérivent de relations d’objet pathologiques (et non normales) n’est pas sans conséquence.

Résumons ces trois points de vue dans une conclusion d’ensemble : l’investissement narcissique (c’est-à-dire l’investissement dans le soi) et l’investissement d’objet (c’est-à-dire l’investissement dans les représentations d’autrui et dans les autres êtres humains) apparaissent en même temps et s’influencent l’un et l’autre de façon étroite, si bien qu’on ne peut étudier [272] les vicissitudes du narcissisme sans étudier les vicissitudes des relations d’objet, de la même manière qu’on ne peut étudier les vicissitudes du narcissisme normal et pathologique sans les relier au développement des relations d’objet internalisées, liées aux rejetons pulsionnels à la fois libidinaux et agressifs.

2. Différence entre narcissisme infantile et pathologique

Voici dans ce qui suit quelques remarques cliniques pertinentes. Le diagnostic différentiel entre personnalité narcissique, personnalité obsessionnelle, personnalité dépressive avec des traits masochistes, ou personnalité hystérique (c’est-à-dire entre patients narcissiques qui fonctionnent relativement bien et les autres types de pathologie de personnalité) illustre combien les patients narcissiques semblent non seulement s’aimer eux-mêmes de façon excessive mais comment ils le font d’une mauvaise manière souvent en se rabaissant eux-mêmes, si bien qu’on en conclut que ces patients ne se traitent pas mieux que leurs autres relations (17). Leur conviction d’être « artificiels », leur manque profond de confiance en l’existence de quelque chose de bon et de valable qui puisse émerger d’une investigation honnête de soi, leur négligence et leur méconnaissance parfois étonnante de leur « image de marque » qu’il s’agisse d’honnêteté, de bienséance ou de convictions dans des valeurs éthiques, sont de bien médiocres moyens de s’aimer eux-mêmes.

Les traits suivants distinguent le narcissisme pathologique du narcissisme normal des petits enfants : 1. Les fantasmes grandioses des petits enfants normaux, leur désir coléreux de contrôler leur mère, et de rester au centre de l’attention de chacun, ont une qualité beaucoup plus réaliste que ce qu’on voit chez les personnalités narcissiques. 2. L’excessive réaction du petit enfant aux critiques, échecs, blâmes, comme son besoin d’être le centre d’attention, d’admiration et d’amour, coexistent avec une expression simultanée d’amour, de gratitude sincère et d’intérêt pour ces objets lorsqu’il n’est pas dans une situation de frustration ; par-dessus tout, cela coexiste avec une capacité à faire confiance et à dépendre des objets importants. La capacité d’un enfant de deux ans et demi à maintenir l’investissement libidinal de sa mère pendant des séparations temporaires contraste de façon frappante avec l’incapacité du patient narcissique à dépendre d’autres personnes (y compris l’analyste) au-delà d’une satisfaction de ses besoins immédiats [273]. 3. Le narcissisme infantile normal se reflète dans les demandes de l’enfant liées à des besoins réels, tandis que la demande du narcissisme pathologique est excessive, ne peut jamais être satisfaite, et se révèle régulièrement secondaire à un processus de destruction interne de ce qu’il a reçu. 4. La froideur et la distance que présentent ces patients avec un narcissisme pathologique lorsqu’ils n’ont pas à mettre en jeu leur charme social, leur méconnaissance des autres sauf en les idéalisant temporairement comme source potentielle d’aliment narcissique, et la prévalence du mépris et de la dévalorisation dans la plupart de leurs relations, contrastent encore de façon frappante avec la qualité chaleureuse de l’égocentrisme du petit enfant. Poursuivant cette observation de l’histoire du narcissisme de patients narcissiques, on trouve lorsqu’ils ont deux ou trois ans, une absence de chaleur normale et d’intérêt pour autrui, et une attitude destructrice et brutale, anormale, très facilement activée. 5. Les fantasmes narcissiques infantiles normaux de puissance, de richesse, de beauté qui proviennent de la période pré-œdipienne, n’impliquent pas une possession exclusive de tout ce qui est bon et enviable dans le monde ; l’enfant normal n’a pas besoin que chacun l’admire d’être le possesseur exclusif de tels trésors, mais c’est un fantasme caractéristique des personnalités narcissiques. Dans le narcissisme infantile normal, les fantasmes de triomphe ou de grandeur narcissiques sont mêlés au désir que l’acquisition de ces éléments permette à l’enfant d’être aimé et accepté de ceux qu’il aime ou dont il veut se faire aimer.

Tout ceci a pour conséquence qu’il existe une différence frappante entre narcissisme normal et pathologique.

3. Les manifestations du narcissisme pathologique au cours de l’analyse

Dans le transfert, une des principales fonctions des résistances narcissiques des personnalités narcissiques, est de dénier l’existence de l’analyste comme être humain indépendant, autonome, en dehors d’une fusion simultanée dans le transfert comme on peut l’observer lors de régression profonde. C’est comme si l’analyste était toléré dans une sorte d'« existence satellite » ; [274] pendant plusieurs mois ou années il y aura probablement de fréquents renversements de rôles, sans aucun changement fondamental dans l’aspect d’ensemble du transfert. Le soi grandiose permet le déni d’une dépendance à l’égard de l’analyste. Régulièrement, cependant, lorsqu’on a pu perlaborer cette constellation défensive, il s’avère que ce déni d’une dépendance à l’analyste ne traduit pas une absence de relation d’objet internalisée ou une absence de capacité à investir les objets, mais une défense rigide contre des relations d’objet pathologiques plus primitives qui s’organisent autour de la rage narcissique et de l’envie, de la crainte et de la culpabilité à cause de cette rage, avec cependant un espoir désespéré en une relation que ne pourrait détruire la haine. Cette constellation défensive diffère tout à fait de l’activation des défenses narcissiques des autres types de personnalité.

Chez les patients qui n’ont pas une structure narcissique de la personnalité, le ressentiment envers l’analyste, les réactions de désappointement, les sentiments de honte et d’humiliation au cours de l’analyse sont temporaires et moins intenses ; et leurs réactions coexistent avec une possibilité manifeste à dépendre de l’analyste comme l’indique dans le transfert l’angoisse de séparation ou les réactions de deuil. En revanche, la dévalorisation et le mépris complet de l’analyste sont au premier plan chez les personnalités narcissiques, souvent rationalisés comme des réactions de « désappointement ». Il persiste une absence d’angoisse de séparation ou de réaction de deuil lors des week-ends, absences ou maladie de l’analyste si bien que, même au moment d’une apparente idéalisation de l’analyste, la différence entre cette idéalisation et ce qu’on voit dans les autres transferts est frappante.

L’expression de colère et de rage dans le cadre du transfert essentiellement négatif, liée à l’analyse des défenses de patients non narcissiques, ne provoquera pas la dévalorisation de l’analyste qui est typique des personnalités narcissiques. L’alternance entre des exigences infantiles lors des colères, et des manifestations d’amour, de gratitude, et d’idéalisation suscitées par la culpabilité, caractéristique des patients non narcissiques donne encore au transfert une qualité totalement différente. Souvent les personnalités narcissiques n’ont aucune curiosité concernant la vie de l’analyste dans les domaines qui ne se rapportent pas à leur besoin immédiat, pendant des mois ou des années. [275] La présence d’une idéalisation apparemment « normale » (quoique infantile) en même temps qu’un oubli presque total de l’analyste, nous alerte sur la différence entre l’idéalisation normale et pathologique. L’absence de capacité à dépendre d’autrui des personnalités narcissiques qui s’oppose à une dépendance acharnée et à une capacité conservée de relations d’objet très variées chez les patients limites, contribue fondamentalement au diagnostic différentiel entre personnalités narcissiques qui fonctionnent à un niveau limite manifeste et patients limites ordinaires. Les autres éléments de ce diagnostic différentiel sont les caractéristiques spécifiques de l’idéalisation pathologique, la prévalence du contrôle omnipotent et en particulier du mépris et de la dévalorisation, et le retrait narcissique dans le cas des personnalités narcissiques. De nouveau, l’analyse met en évidence cette différence fondamentale entre le narcissisme infantile normal, une fixation au narcissisme infantile typique des patients qui ont une pathologie de personnalité autre que les personnalités narcissiques, et le narcissisme pathologique des personnalités narcissiques.

4. Considérations génétiques

Cette différence devient même encore plus frappante quand, au cours de la thérapie, on analyse les déterminants génétiques des résistances narcissiques et les défenses qui s’y rattachent. Cette analyse génétique révèle que, plutôt qu’une fixation au stade infantile narcissique du développement, fixation directement liée aux frustrations et aux défaillances de la figure de maternage et des objets importants de l’enfant, les personnalités narcissiques reproduisent dans le transfert les processus précoces de dévalorisation des objets externes importants et de leurs représentations intrapsychiques comme élaboration et défense secondaires contre des conflits sous-jacents centrés autour de la rage orale et de l’envie. Ils ont besoin de détruire les sources d’amour et de gratification afin d’éliminer la source d’envie et la rage projetée tout en se retirant simultanément dans le soi grandiose qui représente une refusion primitive des images idéalisées des figures parentales et des images idéalisées du soi, si bien qu’ils échappent au cercle vicieux de la colère, de la frustration et de la dévalorisation [276] agressive de la source potentielle de gratification, au prix d’une sérieuse dégradation des relations d’objet internalisées. En résumé, les processus de dévalorisation rationnalisés comme des réactions de « désappointement » dans le transfert, reproduisent la dévalorisation pathologique des images parentales tandis que la structure défensive du soi grandiose réalise la condensation pathologique de composants issus des relations d’objet qui reflètent ces conflits.

***

J’ai déjà dit (chapitre premier, [supra]) qu’on se pose toujours la question de l’origine de l’intensité de la pulsion agressive au sein de ce tableau, et que la prédominance de figures maternelles toujours froides, narcissiques, et en même temps hyper-protectrices semble être le principal facteur étiologique dans la psychogenèse de cette pathologie. L’inclusion de l’enfant dans le monde narcissique de la mère à certaines périodes précoces de son développement, crée la tendance à la particularité de l’enfant autour de quoi les fantasmes du soi grandiose se cristallisent. Les défenses narcissiques protègent le patient non seulement contre l’intensité de sa rage narcissique mais aussi contre de profondes convictions d’indignité, contre une image effrayante d’un monde dépourvu d’amour et de nourriture, et contre un concept de soi ressemblant à un loup affamé prêt à tuer et manger pour survivre. Dans le transfert, toutes ces craintes se réactivent au moment où le patient commence à être capable de dépendre de l’analyste. Le patient redoute maintenant son envie destructrice de l’analyste et il ne sait pas si son besoin d’amour survivra ou sera plus fort que ses attaques agressives contre l’analyste. Ceci produit dans le transfert un axe profondément ambivalent et effrayant qui doit être perlaboré.

5. Les différents types d’idéalisation et la relation entre l’idéalisation narcissique et le soi grandiose

À propos de la nature des opérations défensives du narcissisme pathologique, j’ai déjà fait allusion au fait que chez ces patients, l’idéalisation de l’analyste est très différente de l’idéalisation primitive des patients limites, et de l’idéalisation qui apparaît dans d’autres types de psychopathologie. Les états limites se caractérisent [277] par ce que j’ai appelé une « idéalisation primitive », principalement une image non réaliste « totalement bonne » de l’analyste comme un objet primitif bon, puissant, gratifiant, utilisé comme protection contre la « contamination » de l’analyste par les projections paranoïdes d’un objet primitif sadique « totalement mauvais ». En d’autres termes, ce niveau primitif d’idéalisation se rattache à l’existence prédominante du mécanisme de clivage. En revanche, dans les troubles de personnalités non narcissiques et dans les névroses, l’idéalisation de l’analyste comme une bonne image parentale qui aime et pardonne est liée à l’ambivalence du patient, à sa culpabilité et à sa préoccupation devant l’existence simultanée d’un amour et d’une haine intense à l’égard de l’analyste. À ce niveau plus élevé d’idéalisation, l’analyste devient une figure parentale capable d’une compréhension et d’une tolérance totale, qui aime le patient malgré sa « méchanceté ». Après ce niveau d’idéalisation, c’est un type d’idéalisation encore plus mature qui comprend la projection sur les objets idéalisés des fonctions du surmoi de niveau plus élevé qui concernent les systèmes de valeur où on rencontre abstraction et non personnification : un phénomène en essence normale et qui caractérise en particulier l’adolescence et l’état amoureux.

Les différents types d’idéalisation peuvent s’envisager comme un continuum à partir d’un fonctionnement primitif normal jusqu’à un fonctionnement adulte normal. Cependant, toutes celles-ci contrastent vivement avec l’idéalisation des personnalités narcissiques qui reflètent la projection sur l’analyste du soi grandiose du patient. Le patient narcissique étend son propre sentiment de grandeur jusqu’à y inclure l’analyste. Ainsi, tandis qu’il associe apparemment librement en présence de l’analyste, en fait il se parle à lui-même, étalé en une figure grandiose « s’auto-observant » dont le patient devient, temporairement un satellite ou une attache. Il faut noter qu’aucune véritable fusion ne prend place tant que le patient « récupère » cette idéalisation à la fin de la séance et montre une absence complète de dépendance réelle à l’égard de l’analyste, ainsi que l’indique la différence entre cette réaction et la fusion soi-objet plus primitive qui caractérise ce que Jakobson (3) appelle l’identification psychotique et que Malher (11) décrit comme la phase symbiotique du développement. Ce n’est pas une fusion de l’image de soi et d’objet qui traduit une régression à un niveau très précoce de développement auquel les frontières du moi ne sont pas encore stabilisées, car l’épreuve de réalité au sens strict [278] se maintient pendant les séances et il ne se développe pas de psychose de transfert.

Ainsi, puisque l’idéalisation de l’analyste n’alterne pas avec la projection intense d’un « mauvais objet » sur lui (comme c’est le cas des états limites) ni n’entraîne culpabilité et réparation (comme dans les types infantiles normaux d’idéalisation au cours d’une névrose de transfert), l’idéalisation est un processus pathologique plutôt qu’une étape normale du développement. On peut localiser les origines génétiques de cette pathologie quelque part entre le stade de différenciation soi-objet (c’est-à-dire au-delà du niveau de développement caractéristique des psychoses) et le stade de l’intégration normale des images de soi en une structure de soi normale et des images d’objet en des représentations d’objet intégrées (c’est-à-dire les structures provenant des relations d’objet qui sous-tendent les formes habituelles de pathologie de la personnalité et des névroses). Un soi grandiose pathologique est projeté sur l’analyste, l’« empathie » du patient pour ce soi projeté se maintient, et le patient tente d’exercer le plus grand contrôle possible pour que l’analyste fasse exactement ce qui convient pour maintenir la projection et éviter l’émergence d’un analyste comme objet autonome, indépendant ; c’est toute cette opération défensive qui reflète ce que j’ai appelé, sur le plan opérationnel (reformulant l’usage que Mélanie Klein a fait de ce terme) l'« identification projective », un autre mécanisme caractéristique des états limites et des personnalités narcissiques*. Les conséquences pratiques des efforts continus du patient pour obliger l’analyste à se conduire très exactement comme le patient a besoin de le voir, correspond tout à fait aux descriptions de Kohut du transfert au miroir. Ce que je veux encore noter cependant, c’est la nature spécifique particulière de la constellation du narcissisme pathologique qui s’oppose aux développements narcissiques des autres types de pathologie.

L’opinion de Kohut sur l’idéalisation narcissique s’oppose à la formulation précédente. Il considère que les personnalités narcissiques souffrent d’un manque d’internalisation optimale de l’imago objet-soi rudimentaire et archaïque – l’image parentale idéalisée (10, pp. 45 à 55). Il note que les idéalisations du petit enfant appartiennent sur le plan génétique et dynamique à un contexte narcissique, une proposition qui prend tout son sens [279] lorsque Kohut déclare que c’est la qualité de l’investissement libidinal et non le lieu de l’investissement pulsionnel qui détermine si une internalisation est fondamentalement narcissique ou objectale. À cause d’une perte ou d’un déplacement traumatique de l’objet idéalisé, l’internalisation optimale ne se produit pas et Kohut suggère : « l’intensité de la recherche de ces objets et la dépendance ressentie à leurs égards sont dues au fait qu’ils sont recherchés en tant que substitut des fragments absents de la structure psychique. Ils ne sont pas des objets (au sens psychologique du terme) puisqu’ils ne sont pas aimés ou admirés pour leurs attributs, et les traits réels de leur personnalité de même que leurs actes ne sont qu’obscurément perçus. Ils ne sont pas désirés mais simplement vus comme nécessaires pour suppléer aux fonctions de la partie de l’appareil mental, qui ne s’est pas constitué durant l’enfance » (p. 53). Il suggère donc que le transfert idéalisant des personnalités narcissiques correspond à une fixation à un niveau archaïque du développement normal.

Selon mon point de vue, le transfert idéalisant reflète un type pathologique d’idéalisation et correspond à l’activation massive du soi grandiose dans le transfert. Ainsi ce que Kohut appelle le transfert en miroir et ce qu’il appelle le transfert idéalisant correspondent à mon avis à l’activation alternative de composants qui appartiennent essentiellement à un soi pathologique condensé. Ce soi est issu de la fusion de certains aspects du soi véritable, du soi idéal et de l’objet idéal. Cette condensation est pathologique et ne représente pas seulement une fixation à un stade précoce de développement. Kohut lui-même, lorsqu’il se réfère à l’imago parentale idéalisée, fait référence à celle-ci comme un « objet-soi » archaïque, rudimentaire, et décrit des « oscillations régressives typiques » pendant l’analyse des troubles narcissiques (voir 10, schéma 2, p. 104 qui illustre comment des changements apparaissent depuis le transfert idéalisant jusqu’à l’activation du sentiment de grandeur chez le patient). J’ai trouvé que l’alternance d’une projection du soi grandiose sur l’un des participants de la relation analytique, tandis que l’autre représente les reliquats du soi véritable incorporé, comme dans une union magique avec le partenaire idéalisé, est un trait fréquent des résistances narcissiques.

Selon moi, l’idéalisation précoce de l’analyste [280] dans le transfert ne constitue pas une forme essentiellement différente de la projection du soi grandiose sur celui-ci et contient souvent de nombreux éléments caractéristiques du soi grandiose. En outre, au début de l’analyse, l’idéalisation de l’analyste sert à recréer chez le patient la relation habituelle d’incorporation des sources possibles de gratification ; l’idéalisation de telles sources représente les fantasmes gratifiants que d’autres personnes, l’analyste dans ce cas, possèdent encore quelque chose de bon que le patient n’a pas encore incorporé et qu’il doit s’approprier. L’idéalisation précoce est aussi une défense contre le danger d’émergence de l’envie intense et contre les processus de dévalorisation de l’analyste. La dévalorisation de l’analyste peut protéger le patient contre l’envie mais elle détruit aussi son espoir de recevoir quelque chose de bon et de nouveau. À un niveau plus profond, elle reconfirme ses craintes de n’être jamais capable d’établir une relation d’amour et de gratification réciproque.

Ainsi, dans les étapes précoces de leur analyse, les patients narcissiques ont ce fantasme typique : leur analyste est le meilleur de tous. Ils n’ont pas à envier les autres patients d’avoir un autre analyste ; ils sont les seuls patients de l’analyste ou tout au moins les patients les plus intéressants que l’analyste préfère à tous les autres, etc. Progressivement les aspects idéalisés de l’analyste se modifient selon des directions qui révèlent la nature particulière du soi grandiose du patient. À travers tout ce processus, des changements surviennent au cours desquels l’analyste idéal est soit disant heureux d’avoir ce patient inhabituel, et le patient peut se réassurer de l’intérêt exclusif de l’analyste parce qu’aucun autre patient d’aucun autre analyste ne pourrait fournir une expérience analytique si satisfaisante, etc. Ces changements soudains entre des moments où l’analyste est considéré comme une créature parfaite, semblable à Dieu, suivis d’une dévalorisation complète de l’analyste avec une idéalisation de soi du patient, pour revenir ensuite à une apparente idéalisation de l’analyste pendant que le patient se ressent lui-même comme partie de l’analyste, indiquent les étroites connections entre les composants de la structure globale condensée – le soi grandiose – qui caractérise les résistances narcissiques. L’analyse de tous les composants de cette structure pathologique révèle les fonctions défensives contre l’émergence directe de la rage orale [281] et de l’envie, contre les craintes paranoïdes liées à une projection des tendances sadiques sur l’analyste (représentant une image maternelle mauvaise, haïe et perçue de manière sadique) et contre les sentiments fondamentaux de solitude terrifiante, de soif d’amour et de culpabilité face à l’agressivité dirigée contre les images parentales frustrantes.

Un patient, un confrère en traitement avec un collègue, eut le sentiment au début de son traitement que son analyste possédait une parfaite technique d’interprétation. À partir, dit-il, de ce qu’il avait entendu et de ses propres observations sur son analyste, il dressa le tableau d’un technicien très complet, méticuleux, quelque chose de froid et de distant, quoique perfectionniste qui veillerait à ce que toutes les défenses et tous les conflits du patient soient résolus systématiquement. Le patient passa progressivement de cette vision de son analyste à celle d’un homme qui était absolument sûr de lui, incorruptible, rigide, mais parfaitement stable et sûr qui ne pouvait laisser libre cours aux émotions et interrompait le patient avec une précision scientifique uniquement quand et si c’était nécessaire. Il se sentait très rassuré par cette image de perfection et on aurait pu penser que ce transfert constituait une idéalisation de l’analyste comme objet externe. Toutefois, il s’avéra progressivement que le patient avait lu les œuvres techniques d’un analyste connu d’une autre ville avec l’intention de passer de l’analyste actuel à cet autre au cas où il découvrirait quelques défauts chez son analyste actuel. D’une manière subtile, il essayait d’obliger son analyste à se conformer à son tableau d’une parfaite machine analysante, avec les qualités de froideur, de distance et d’inaccessibilité olympienne qui en étaient les principaux traits. Le patient présentait des attitudes tout à fait semblables à celles de l’analyste de ses fantasmes et avait une attitude distante et inaffective à l’égard de ses propres patients tandis qu’il essayait de copier l’attitude de son analyste. Le patient était très fier de sa technique attentive, précise, intellectuelle ; il s’irritait aussi beaucoup lorsque quelqu’un envahissait ce qu’il considérait comme son espace ou son temps personnel. Il manifesta de vives réactions de désappointement lorsque l’analyste ne se conforma pas à l’image de soi du patient, ou lorsqu’il voulut lui donner des indices d’une personnalité différente de celle que le patient connaissait et comprenait, [282] le menaçant ainsi par la présence d’une personne autonome, indépendante. Ce cas illustre la connexion étroite entre l’idéalisation de l’analyste, qui représente une partie du soi grandiose du patient et la nature pathologique de ce processus d’idéalisation.

6. Caractéristiques structurelles et origines du soi grandiose

Quelles sont les origines et les fonctions de la condensation pathologique de ce soi grandiose ? À mon avis, les images d’objet idéalisées qui normalement devraient être intégrées dans l’idéal du moi puis comme telles dans leur surmoi, sont condensées au concept de soi. Comme résultat, il n’y a pas d’intégration normale du surmoi, les frontières entre moi et surmoi sont estompées dans certains domaines, et les aspects inacceptables du soi véritable sont dissociés et/ou refoulés, en association à une dévalorisation globale et destructrice des objets externes et de leurs représentations. Ainsi, le monde intrapsychique de ces patients n’est peuplé que par leur propre soi grandiose, par des ombres dévalorisées du soi et des autres, et par des persécuteurs potentiels qui représentent tout autant les précurseurs surmoïques sadiques non intégrés, que les images d’objet primitives déformées sur lesquelles un sadisme oral intense a été projeté. Il faut noter encore que ces événements apparaissent au moment où les images de soi et d’objet ont été suffisamment différenciées les unes des autres afin d’assurer des frontières du moi stables de telle sorte que la condensation pathologique apparaît après l’accession au stade du développement qui sépare les structures psychotiques des structures non psychotiques. Ainsi formé, le soi grandiose pathologique permet une certaine intégration du moi et fournit une meilleure adaptation sociale d’ensemble que celle qui est atteinte par les patients limites en général. Le clivage du soi caractéristique des patients limites est ainsi évité, mais au prix d’une détérioration ultérieure des relations d’objet, de la perte de la capacité à dépendre d’autrui et d’une fâcheuse capacité à protéger le soi de tout conflit affectif avec autrui en se retirant dans un isolement grandiose et splendide qui donne le sceau spécifique de l’organisation narcissique.

Une autre conséquence de ces événements est que, tant que dure la condensation dans le soi grandiose des éléments du surmoi [283] et des éléments du moi, certains éléments du surmoi ne seront pas disponibles pour une intégration du surmoi, en particulier les composants normaux de l’idéal du moi. Dans ces circonstances, les précurseurs sadiques du surmoi prédominent et l’intégration du surmoi pourra représenter pour le moi un danger terrible d’écrasement par ce surmoi primitif et sadique. Ainsi, comme manque l’intégration normale de l’idéal du moi avec les autres structures surmoïques, les précurseurs des systèmes de valeurs ultérieures manquent aussi. De même manque également la condition préalable à une internalisation des composants surmoïques suivants, principalement les images parentales plus réalistes dérivées des conflits œdipiens qui normalement constituent le ciment essentiel de l’intégration du surmoi (3). La dévalorisation des parents, rationalisée comme des réactions de désappointement, se nourrit aussi de ce développement défectueux des fonctions les plus élaborées du surmoi. Elle entrave ensuite l’intégration normale des systèmes de valeurs qui font partie de la personnalité totale et le développement des capacités de sublimation qui en dépendent. La conséquence finale, et la plus importante, de l’établissement du soi grandiose, est la rupture de la polarité normale entre soi et image d’objet qui font partie d’unités internalisées qui fixent et reproduisent des relations satisfaisantes avec autrui. Le soi grandiose permet le déni de la dépendance des autres, protège l’individu contre la rage et l’envie narcissiques, crée le préalable à une dévalorisation, une dépréciation permanente des autres et contribue à déformer les futurs investissements à la fois narcissiques et objectaux du patient.

Pour toutes ces raisons, on ne peut considérer le narcissisme pathologique comme une simple fixation à un narcissisme primitif normal. Le narcissisme normal provient de l’investissement libidinal en une image de soi et d’objet originellement indifférenciée de laquelle ensuite, des images de soi et d’objet investies de façon libidinale se développeront. Celles-ci détermineront finalement un soi intégré qui incorpore les images de soi d’origine libidinale et d’origine agressive sous la prédominance des images d’origine libidinale. Le soi intégré est entouré par les représentations d’objet intégrées qui finalement traduisent l’intégration des images d’objet plus précoces investies de façon libidinales et de façon agressives, [284] l’intégration apparaissant aussi sous la prédominance d’images d’objet essentiellement libidinales. Dans le narcissisme pathologique ce « monde de représentations » normal est remplacé par une constellation pathologique de relations d’objet internalisées.

Ainsi contrairement aux vues de Kohut sur la nature de la pathologie du surmoi dans les personnalités narcissiques, je pense que ces cas ne reflètent pas simplement un manque de développement des précurseurs idéalisés du surmoi (les composants de l’idéal du moi) mais une condensation pathologique de ces précurseurs avec les composants du moi. De ce fait les frontières normales du moi et du surmoi sont estompées ; cela empêche que les structures surmoïques primitives se développent en un surmoi normal élaboré. Il n’y a pas seulement un « manque » d’internalisation de certains précurseurs normaux idéalisés du surmoi mais une déformation active de ceux-ci avec simultanément une dévalorisation pathologique des objets externes. D’une façon plus générale, il n’y a pas simplement une « absence » de certaines structures, mais un développement pathologique de structures plus précoces si bien que les structures normales ultérieures ne peuvent se développer.

D. Techniques psychanalytiques et transfert narcissique

Si je le comprends bien, toute la stratégie de Kohut vise à permettre le plein établissement d’un transfert narcissique, en particulier le déploiement d’un transfert en miroir qui reflète l’activation du soi grandiose. Il montre que ce développement du transfert complète un processus normal qui a été arrêté, celui de l’internalisation du soi-objet idéal à l’intérieur du surmoi et permet la croissance correspondante depuis un narcissisme primitif jusqu’à un narcissisme mature. Kohut suggère que « lorsque dans l’analyse des troubles narcissiques un transfert idéalisant commence à germer, il n’y a qu’une seule attitude correcte sur le plan analytique : celle qui consiste à accepter l’admiration du patient » (10, p. 277). L’analyste, ajoute Kohut « interprète les résistances du patient à la révélation de son sentiment de grandeur, et lui démontre non seulement que son sentiment de grandeur et son exhibitionnisme ont déjà joué un rôle en leur temps mais qu’ils doivent maintenant pouvoir devenir conscients. Toutefois, durant une phase prolongée de l’analyse, il est presque toujours nuisible [285] de souligner l’aspect irrationnel des fantasmes de grandeur du patient ou la nécessité où il se trouve de restreindre ses exigences d’exhibitionnisme. En fait, l’intégration au réel du sentiment de grandeur et de l’exhibitionnisme infantile du patient se fera spontanément et calmement (quoique très lentement) si le patient est capable, aidé par la compréhension empathique qu’a l’analyste du transfert au miroir, de maintenir la mobilisation du soi grandiose et d’exposer le moi à ces exigences » (10, p. 285).

Kohut reconnaît, « au premier abord, je peux sembler affirmer que dans des cas de ce genre l’analyste doit se rendre aux désirs transférentiels de l’analysé, c’est-à-dire, dans le cas qui nous intéresse ici, qu’il doit fournir à la patiente une « expérience émotionnelle corrective » en lui offrant cet écho émotionnel, cette approbation qu’elle n’avait pu recevoir de sa mère dépressive » (10, p. 303). En objection à cette interprétation, Kohut affirme, « bien que, pour des raisons tactiques (par exemple pour obtenir la collaboration d’un secteur du moi de l’analysé), l’analyste puisse, en pareil cas, avoir passagèrement à se soumettre avec regret aux désirs infantiles, la véritable visée de la cure ne consiste pas dans la gratification mais bien plutôt dans la domination fondée sur l’insight et atteinte dans le cadre d’une (tolérable) abstinence analytique » (10, p. 304).

Lorsqu’il discute les résultats de son approche, il affirme : « les résultats essentiels du traitement analytique des personnalités narcissiques se produisent dans le domaine narcissique lui-même et les modifications ainsi obtenues constituent dans la plupart des cas le résultat le plus important du point de vue thérapeutique » (10, p. 311). Il considère l’accroissement et l’extension de la capacité du patient à un amour objectal comme « le changement non spécifique le plus important » (10, p. 309) et dit que « cela explique que l’accessibilité croissante d’investissements instinctuels-objectaux à mesure que l’analyse progresse n’indique habituellement pas que le narcissisme mobilisé s’est transformé en amour objectal ; elle doit plutôt être attribuée à la libération d’une libido objectale jusque là refoulée ; autrement dit, elle provient de succès thérapeutiques dans des secteurs de psychopathologie secondaire (névrose de transfert) chez un patient atteint de troubles narcissiques primaires » (10, pp. 309-310).

À mon avis, Kohut néglige la relation étroite [286] entre les conflits narcissiques et objectaux correspondants et la nature cruciale des conflits organisés autour de l’agressivité dans la psychopathologie des patients narcissiques. Bien qu’il soit important et je suis d’accord avec lui, de permettre que le transfert se développe pleinement plutôt que de l’interpréter prématurément, et que l’analyste doit éviter – comme dans tous les cas d’analyse – toute attitude moralisante concernant la nature inappropriée du sentiment de grandeur du patient, l’approche de Kohut peut involontairement favoriser une entrave au développement complet des éléments transférentiels négatifs, maintenir chez le patient une crainte inconsciente de son envie et de sa rage et ainsi gêner la perlaboration du soi grandiose pathologique. Kohut montre que les transferts en miroir qui reflètent l’activation du soi grandiose doivent être tolérés pour qu’ils puissent se développer complètement parce que, sans quoi, le sentiment de grandeur narcissique peut se perpétuer de façon sous-jacente. Il semble que l’analyse systématique des aspects positifs et négatifs du sentiment de grandeur du patient en gardant une position neutre, atteint mieux l’objectif d’une activation complète du transfert narcissique.

Je suis d’accord avec Kohut, que le traitement psychanalytique des personnalités narcissiques est centré sur l’activation du soi grandiose et sur la nécessité d’aider le patient à parvenir à prendre pleinement conscience de celui-ci au sein d’une situation analytique neutre, mais je pense que se focaliser exclusivement sur les résistances narcissiques du seul point de vue des conflits libidinaux aboutit à méconnaître presque totalement les vicissitudes de l’agressivité chez ces patients, gêne l’interprétation systématique des fonctions défensives du soi grandiose. À mon avis, il faut interpréter systématiquement, à la fois l’idéalisation primitive et le contrôle omnipotent de l’analyste ; le patient doit prendre conscience, dans une atmosphère évidemment non critique, de son besoin de dévaloriser et de déprécier l’analyste comme objet indépendant afin de se protéger d’une réactivation de la rage et de l’envie orale sous-jacentes et par conséquent de la crainte de retaliation de la part de l’analyste. La crainte de retaliation (dérivée des projections sadiques activées par des frustrations réelles ou fantasmatiques qu’il a suscitées), et la crainte de culpabilité (parce que le patient attaque l’analyste comme objet primitif qui donne quelque chose) sont les principaux motifs contre lesquels les résistances narcissiques ont été érigées. Il faut les explorer et les interpréter systématiquement avant que le transfert ne prenne [287] les habituelles caractéristiques des névroses de transfert. Les efforts des patients pour conserver leur soi grandiose et pour éviter de reconnaître que l’analyste est une personne indépendante, autonome, révèlent l’importance de la défense contre l’envie intense, contre la relation redoutable à une image maternelle haïe, perçue de façon sadique, et contre leur crainte d’un sentiment de solitude et de vide dans un monde privé de signification personnelle.

Au cours de ce travail, sous les « désappointements » remémorés ou redécouverts et qui proviennent des parents, émergent souvent les dévalorisations des images parentales et des parents réels, qui ont pris place dans le passé afin d’éviter d’entrer en conflit avec eux. Chez les patients en analyse, les désappointements ne révèlent pas seulement des frustrations fantasmatiques – ou réelles – dans le transfert, elles révèlent aussi de façon dramatique la dévalorisation complète de l’objet transférentiel pour la plus minime des raisons et par là, la nature intense, accablante de l’agressivité contre l’objet. La rage directe, provoquée par les frustrations est une réponse infiniment plus normale quoique exagérée. En plus, la conséquence de l’alternative « soit vous êtes comme je le veux, soit vous cessez d’exister » est aussi l’acting-out du besoin inconscient de contrôle omnipotent de l’objet et reflète des défenses contre l’agressivité. Les « réactions de désappointements » dans ces cas traduisent aussi bien l’agressivité que des tensions libidinales et de façon plus immédiate une protection contre l’activation des conflits agressifs oraux. Le transfert narcissique, en d’autres termes, active d’abord les anciennes défenses contre des relations plus profondes avec les parents et seulement ensuite les anciennes et véritables relations à ceux-ci. Comme c’est le cas pour de nombreux patients limites, les parents avaient réellement déçus le patient mais sur des points ou d’une manière que le patient narcissique n’a habituellement pas suspectée et qui ne deviennent clairs que dans la dernière partie du traitement. En résumé, les désappointements dus à l’analyste, son idéalisation irréaliste qui masque le refus du patient de reconnaître que l’analyste est un objet indépendant, et les motifs complexes du retrait narcissique doivent être soigneusement explorés pour retrouver sous-jacents le mépris et la dévalorisation. C’est là une différence frappante [288] avec les modalités techniques de l’analyse des réactions narcissiques infantiles qu’on retrouve dans les autres types de pathologie.

Un problème technique crucial avec ces patients est de pouvoir se centrer sur ce qu’ils possèdent encore de capacité d’amour, d’investissement objectal et sur le côté réaliste de l’appréciation qu’ils peuvent avoir des efforts de l’analyste pour les aider à ne pas mésinterpréter la focalisation sur le transfert négatif comme une conviction chez l’analyste qu’ils sont « totalement mauvais ». L’analyste doit donc se centrer à la fois sur le transfert positif et négatif. À cet égard, Kohut me cite, disant que les déformations du moi « requièrent des mesures éducatives temporaires » (10, p. 189), ce qui constitue une méprise sur mon point de vue. L’analyste doit certainement éviter des mesures éducatives ou une attitude moralisante. Je pense que la meilleure manière d’y parvenir, c’est en analysant les motifs qui déterminent les défenses narcissiques, y compris l’activation du soi grandiose. Une des principales raisons pour laquelle ces patients ne peuvent tolérer de faire face à leurs sentiments de haine et d’envie, est qu’ils redoutent que ces sentiments détruisent les analystes, détruisent leur espoir en une bonne relation et anéantissent leur espoir d’être aidé. Plus profondément, ces patients craignent que leur agressivité non seulement détruise l’objet qui aime et qui donne, mais aussi leur propre capacité à donner et à recevoir l’amour. Les patients narcissiques essaient aussi, en déniant la réalité de leurs relations affectives à l’analyste, de dénier le danger de leur destructivité et de préserver l’illusion d’être capable de « tout reprendre à zéro ». On peut observer ceci chez certains patients qui ont des relations sexuelles narcissiques et tumultueuses. Une des fonctions de ces relations tumultueuses est de préserver l’espoir en une meilleure relation avec de nouveaux objets, et de protéger de la destruction les objets des impulsions sexuelles du patient. Souvent, négliger d’interpréter les aspects négatifs du transfert, peut accroître la crainte qu’a le patient de son agressivité et de sa destructivité et intensifier le besoin d’activer les résistances narcissiques. La technique optimale de résolution des résistances narcissiques consiste donc à interpréter à la fois les aspects négatifs et positifs du transfert plutôt que de se centrer exclusivement sur les éléments libidinaux [289] ou de croire à tort qu’une interprétation des résistances négatives latentes signifie un centrage exclusif sur l’agressivité.

Il est important de garder à l’esprit que, sauf dans les cas des personnalités narcissiques les plus perturbées, certaines fonctions du moi normales sont conservées et certains aspects réalistes du concept de soi continuent d’exister, à côté du soi grandiose. Ceci bien sûr constitue la base de l’établissement d’une alliance thérapeutique, la possibilité d’écouter réellement l’analyste, et de s’identifier à lui lorsque le patient réfléchit sur lui-même. On peut reconnaître, préserver et élargir ces aspects normaux du soi en se centrant sur la tendance du patient à cliver ou dévaloriser ces fonctions en lui-même. Le désir réaliste de maintenir avec l’analyste une bonne relation et d’en être aidé, est le point de départ, peut-on dire, de la récupération d’une dépendance et d’une évaluation de soi infantile puis mature normale. Puisque les résistances narcissiques contre une pleine prise de conscience de la rage et du mépris sous-jacents sont aussi au service d’une préservation de la bonne relation à l’analyste, l’interprétation de cette double fonction des résistances narcissiques peut grandement aider le patient à faire face à son mépris et à son envie qui se trouvent clivés. Une interprétation qui ne soit pas une critique des aspects négatifs du transfert peut aider à réduire la crainte chez le patient de sa propre destructivité et ses doutes quant à sa bonté.

Il y a toutefois des cas où les résistances narcissiques ne peuvent être perlaborées, et le patient après de longues périodes d’impasse, préfère arrêter le traitement, ou encore l’analyste a le sentiment qu’il ne peut plus l’aider. Dans ces conditions, le passage à une thérapie de soutien, qui est, à mon avis, implicite (quoique non intentionnelle) dans la technique de Kohut, peut être utile. C’est particulièrement vrai pour les patients qui ont une adaptation sociale assez bonne, qui consultent pour un symptôme qui s’améliore au cours de l’analyse avant que leurs résistances narcissiques de base aient été perlaborées ; et pour les cas où les bénéfices secondaires, en particulier d’importantes gratifications narcissiques liées à la structure pathologique, œuvrent contre la nature pénible du travail analytique. Il y a aussi des patients avec d’intenses réactions thérapeutiques négatives qui n’acceptent une certaine amélioration que s’ils peuvent en même temps vaincre l’analyste [290] ainsi que son objectif de susciter un changement ultérieur. Souvent dans ces cas le traitement doit évoluer en un soutien tolérant de la constellation narcissique tout en préparant la fin de la thérapie.

Il y a cependant une différence dramatique entre les changements obtenus dans ces conditions et les changements obtenus lorsque le narcissisme pathologique a été systématiquement perlaboré. Lorsque le narcissisme pathologique ne peut être perlaboré et que l’analyse évolue en une thérapie de soutien, il y a habituellement une amélioration notable du comportement social du patient. Sa meilleure compréhension des autres et de ses relations humaines améliore ses relations avec lui-même et avec autrui. Les ambitions du patient deviennent plus réalistes, les moyens d’y parvenir plus en harmonie avec sa vie et ses buts sociaux, et les sentiments d’ennui et d’inquiétude si typiques des personnalités narcissiques sont habituellement mieux tolérés. Cependant il persiste habituellement un manque de capacité à éprouver une empathie profonde pour les autres et un manque de capacité à développer des relations d’amour. Dans leur travail, ils poursuivent souvent un intérêt particulier ou investissent un domaine étroit – qu’il s’agisse du travail, de leur profession, d’étude, de loisirs ou de collections – là où le patient obtient un sentiment de contrôle, de supériorité tout en s’isolant du domaine plus vaste dont cet intérêt particulier fait partie.

Paradoxalement, les personnalités narcissiques lorsqu’elles fonctionnent de façon plutôt médiocre sur un niveau limite manifeste, qui ont commencé une thérapie de soutien, peuvent parvenir à une meilleure amélioration, que des patients qui, au départ, fonctionnaient de manière plus efficace, étaient plus intelligents, créatifs ou ambitieux. Les sentiments permanents de vide, l’aspect « envahissant » des intérêts et des ambitions qu’on observe chez les personnalités narcissiques qui fonctionnent sur ce niveau limite, leur donnent une plus grande envie d’établir un mode de vie ou un style conventionnel et parfois hyper-conventionnel à la place de leurs anciennes ambitions et flamboyances, avec la gratification de voir leur vie et leurs besoins immédiats stabilisés et contrôlés. À l’opposé, les personnalités narcissiques qui étaient douées et brillantes, quand elles ont entrepris [291] un traitement psychanalytique qui n’a pas résolu leur structure narcissique, tendent à ressentir une plus grande insatisfaction de leur vie et d’eux-mêmes. Alors qu’ils ne peuvent plus s’en tenir à leurs anciens sentiments de grandeur, ils ne peuvent accepter la nature « médiocre » de leur vie quotidienne.

L’observation d’anciens candidats analystes (qu’ils aient été ou non acceptés) qui ont entrepris une analyse où les résistances narcissiques n’ont pas été systématiquement ni analysées ni résolues (habituellement parce que les tendances transférentielles négatives n’ont pas été complètement explorées) donne une bonne illustration de ces développements. On trouve en particulier parmi ce groupe le tableau suivant : un désappointement progressif dans le travail psychothérapique intense, un sentiment d’ennui quand on envisage la perspective d’un travail prolongé avec un patient pendant plusieurs mois ou années, et des rationalisations sur cette perte d’intérêt pour le travail clinique sous la forme de critique de la théorie ou de la technique psychanalytique. Fréquemment ces anciens candidats – ou analystes – s’aventurent dans de nouvelles méthodes de traitement, particulièrement celles qui promettent de provoquer une activation immédiate des réactions affectives ou de la régression. Ils se sentent plus à l’aise avec des méthodes qui permettent une « communion instantanée » d’aspect non différencié, plutôt qu’une élaboration longue, complexe d’une relation humaine en profondeur. Des thérapeutes doués et intelligents qui ont cet ensemble de traits, peuvent se montrer très sensibles à propos de « petits problèmes difficiles » du traitement mais perdent de vue l’ensemble de la constellation affective qui traduit ce qui se passe entre eux et le patient. Il est intéressant d’observer comment dans la formation post-analytique, ces patients qui ont une personnalité narcissique et n’ont pas entrepris une perlaboration systématique de leurs résistances narcissiques, continuent un certain temps, d’idéaliser leur analyste puis progressivement y deviennent complètement indifférents. Rétrospectivement, ils évaluent l’analyse comme une expérience très utile mais où ils n’ont rien appris de nouveau sur eux-mêmes.

Le cas suivant illustre la pression du patient pour interrompre de façon prématurée le traitement et le passage à une thérapie de soutien. Ce patient, un homme d’affaires d’une quarantaine d’années avec une structure narcissique typique [292], vint en analyse pour homosexualité. Pendant quatre ans, il s’améliora au point que ses impulsions et passages à l’acte homosexuel disparurent et que son adaptation d’ensemble à sa vie familiale et à son travail s’améliorèrent notablement. Il sentit qu’il avait atteint le but principal pour lequel il avait entrepris le traitement et était satisfait de sa vie actuelle en dépit d’une sensation persistante d’ennui, de difficultés à éprouver de l’empathie pour autrui, et d’une conscience de ses limites à se soucier d’autrui. Les conflits permanents que provoquait son envie avaient diminué, en partie parce que ses désirs de richesse et de prestige avaient été satisfaits. Après une longue période où il s’opposa à tous les efforts interprétatifs en déclarant qu’il avait obtenu tout ce qu’il attendait de la psychanalyse, nous fûmes finalement d’accord pour en considérer la fin. Dans les six mois précédant cette fin et après qu’on en eut fixé la date, sa principale crainte était que je fus en colère, déçu par cette décision. À un niveau plus profond, il sentait que cette fin représentait sa fuite d’une mère-analyste, perfectionniste, jamais satisfaite. À ce moment, je me centrais sur la crainte du patient que je le rejette sans persister dans mes tentatives précédentes d’analyser les conflits sous-jacents (principalement sa crainte paranoïde que je l’attaque ou le trahisse comme une mère primitive sadique et captatrice). Je lui fis d’ailleurs remarquer qu’il craignait que je considère qu’il refusait de façon sadique tout mon travail analytique ultérieur et lui fis remarquer qu’il m’attribuait là le type de suspicion que lui-même avait auparavant éprouvé à mon égard. J’explorais aussi avec lui sa crainte que je ne le reconnaisse pas comme une personne dans son droit s’il ne se montrait pas à la hauteur de certaines normes parfaites qui traduisaient la projection sur moi de ses propres aspirations tout à fait irréalistes de perfection que nous avions déjà explorées dans le passé. Au cours de ce processus, l’expérience que le patient fit de moi, personne idéalisée qui pouvait l’accepter tel qu’il était, avec ses droits, lui fournit une source importante de soutien. Elle l’aida à atténuer ses propres aspirations narcissiques et à parvenir à une amélioration dans ses relations aussi bien avec lui-même qu’avec sa famille. Ce patient n’a pas éprouvé une pleine réaction de deuil lors de la dernière partie de l’analyse ni, comme je l’appris quelques années après, ressenti cette période de deuil une fois l’analyse terminée [293]. Son amélioration symptomatique persista ; il accepta progressivement la limitation de sa vie affective intérieure. Ce cas illustre donc combien la protection des défenses narcissiques dans le cadre des processus de fin du traitement, peut être utile lorsqu’on ne peut parvenir à une résolution complète du narcissisme pathologique. Toutefois, si c’est possible, on essaiera de résoudre cette pathologie grave afin d’obtenir un changement fondamental dans la relation interne du patient avec lui-même et avec les autres – le passage d’un narcissisme et de relations d’objet pathologiques à un narcissisme et des relations d’objet normaux.

Les exemples suivants illustrent les divers aspects des transferts narcissiques.

Exemple 1. Quand je lui appris que je ne pourrai pas le voir à l’une des séances de la semaine suivante, le patient réagit avec colère, se sentit distant et vide pendant la séance et se retira dans le récit monotone et sans lien des pensées qui lui traversaient l’esprit. L’examen de cette colère montra qu’il était choqué par la brutalité de la nouvelle et par le fait que cela ne s’accordait pas avec ce qu’il considérait être comme un modèle prédictible (soit je lui apprenais personnellement mes absences plusieurs semaines avant, soit ma secrétaire lui apprenait certains événements inattendus tels qu’une maladie). Ce patient ne montrait aucune réaction aux séparations du week-end et pouvait résumer ses séances après une interruption, comme si la dernière séance avait eu lieu la veille. Nous avions exploré en profondeur ses réactions de colère à des frustrations minimes que je provoquais et sa tendance à m’oublier complètement (et ses fantasmes que réellement je cessais d’exister dans l’intervalle des séances) lorsqu’il sentait que je me conduisais d’une manière habituelle et prédictible (par exemple mes commentaires confirmaient ses propres observations et je lui montrais par là que j’en savais sur lui ni plus ni moins qu’il n’en savait lui-même). Au cours de cette séance, ses associations sur sa colère le menèrent à des fantasmes où j’annulais mes rendez-vous parce qu’un de mes enfants était malade et que je voulais être avec lui. Dans ses fantasmes alors, j’avais des enfants particulièrement doués et intéressants. Il spécula sur la manière dont je passais mon temps libre en famille. Dans ses associations [294], il devint clair que j’étais une source possible d’amour et de sollicitude mais que je gardais capricieusement cet amour et cette sollicitude pour les donner à mes enfants dont il se sentait intensément jaloux. Il fut triste, et dit qu’il était assez compréhensible que je préfère mes enfants à cette personne égocentrique et exigeante qu’il était. Sa réaction se changea soudain en sentiment d’ennui, d’avoir été pris à mon piège. II eut alors le sentiment que j’étais égoïste et exigeant, ne lui demandant de ne venir qu’aux heures qui me convenaient et annulant ses rendez-vous sans aucun égard pour ses besoins. C’était, pensait-il, une manipulation typique de l’analyste de lui avoir fait penser à ses propres motivations alors qu’à l’évidence les torts étaient pour moi. Ses associations se centrèrent sur un autre aspect de ma personnalité qui paraissait confirmer à ses yeux que j’étais égocentrique, manipulateur et qu’en fait je ne me souciais pas du tout de lui. J’avais simplement annulé ses séances pour ne pas avoir à modifier mes projets.

Ce que je désire noter c’est la soudaineté des changements dans les relations que ce patient avait avec moi : à l’opposé des nombreuses séances dominées par un contrôle narcissique « tranquille », il présenta une brève période d’intense réaction accompagnée de changement d’affects. Sa réaction illustre l’utilisation de défense narcissique contre ses sentiments de rejet par une mère hypocrite et contre ses sentiments de culpabilité et d’indignité pour ce qu’il considérait comme ses exigences excessives à l’égard de sa mère. Sa réaction illustre aussi la projection de son exigence et de son égocentrisme sur celle-ci et le désappointement, la dévalorisation secondaire de cette image maternelle dans le transfert rétablissant ainsi la balance narcissique.

Il était tout à fait évident que, dans ce cas, sa mère était réellement très égocentrique. Elle cherchait en permanence à le manipuler par des sentiments de culpabilité ; mais ses sentiments d’abandon et d’indignité étaient intolérables parce qu’ils étaient basés sur la culpabilité déclenchée par la colère à l’égard de sa mère, et par la projection sur celle-ci de ses propres sentiments de colère et de revanche.

Dans ce cas, le sentiment de tristesse reflétait une prise de conscience temporaire de sa colère, de sa conduite exigeante à mon égard et à l’égard de sa mère en dernier ressort. Cependant, par cette tristesse, il reconnaissait aussi que malgré la frustration que je venais juste de lui faire subir, j’étais aussi la personne qui pouvait lui donner amour et sollicitude. II s’attristait aussi à la pensée [295] qu’il ne pouvait en réponse rendre cet amour ni à moi, ni par conséquent à son image maternelle. Je fis remarquer au patient que l’une des raisons pour lesquelles il sentait qu’il était si difficile de tolérer sa colère, sa sollicitude et son attente d’une bonne relation avec son analyste (mère) était son désespoir d’être mauvais, comme si ses fantasmes et ses sentiments agressifs pouvaient supprimer ou détruire son droit à espérer une relation d’amour et sa confiance dans sa capacité à donner. De nouveau, cette interprétation systématique des réactions transférentielles positives et négatives dont il se protégeait par les résistances narcissiques pathologiques, permit d’intégrer l’amour et la haine, puis en dernier ressort les images de soi et d’objet contradictoires, clivées qui font partie de l’organisation primitive de ces patients.

Exemple 2. Une étudiante d’une vingtaine d’années, était furieuse parce que je devais partir pendant une semaine. Elle exprimait avec rage son désappointement de ce qu’elle ressentait comme une grossièreté et une négligence de ma part. Elle menaçait d’interrompre le traitement, me rendait responsable de tout ce qui pourrait lui arriver pendant mon absence. J’interprétais sa colère de la quitter et la projection sur moi de cette colère de telle sorte que mon départ prenait des qualités sadiques et dangereuses. Je lui fis aussi remarquer, parce qu’elle se mettait très en colère à mon égard, qu’elle me dévalorisait complètement non seulement sur le plan professionnel, mais aussi, dans la mesure du possible, extirpait d’elle l’image intériorisée de moi-même, si bien qu’il ne restait rien sinon un morne vide. Ainsi mon départ devenait encore plus terrible. Dans de précédentes séances, elle avait exprimé des fantasmes où je partais faire un voyage professionnel pendant lequel j’allais me vanter de mes succès professionnels ; elle avait imaginé que mon voyage était une série de festins où je commençais par proclamer ma grandeur, qui se poursuivait par d’énormes banquets au cours desquels je dévorais avec avidité les plats raffinés qu’on sert habituellement aux hôtes de marque. Ces fantasmes, qu’elle exprimait dans un contexte de rage intense, alternaient avec des périodes de mépris serein où la patiente paraissait complètement indifférente et lasse. Je lui rappelais alors ses fantasmes et suggérais qu’un des rôles de cette rage intense était de supprimer cette source d’éternelle envie que je représentais pour elle. À ce moment, toujours en colère mais plus réfléchie, elle s’exclama que ce qu’elle enviait réellement, c’était que je puisse me satisfaire moi-même, que je ne m’écroule point sous les sentiments de culpabilité qu’elle essayait de susciter en moi et que je puisse tolérer des sentiments de culpabilité sans perdre la détermination à faire ce que j’avais décidé de faire [296]. Cette même patiente déclara à d’autres moments où elle envisageait à nouveau l’interruption de son traitement, que, quoiqu’elle sache la nécessité de poursuivre le traitement, l’idée de pouvoir me dérober le succès du traitement, rendrait pendant longtemps sa vie plus agréable sans avoir besoin de poursuivre ce traitement.

Exemple 3. Un autre patient, après des mois d’apparent détachement, donna de nombreux signes d’un besoin de réassurance contre une envie terrible. C’était un jeune professeur qui continuellement comparait les diplômes de toutes les autres personnes aux siens, et sans arrêt se rassurait de la satisfaction d’en avoir obtenu bien plus que n’importe qui au même âge. Il calculait la relation entre le niveau des revenus et l’âge de ses amis, la taille des maisons et l’âge du propriétaire, le nombre de titres et de publications des autres collègues par rapport à ceux qu’il avait eu au même âge, etc. Bien qu’il envisagea de façon intellectuelle que son indifférence totale à mon égard puisse avoir peut-être un rapport avec une crainte de développer la même réaction par rapport à moi, et que se sentant supérieur, il suscite ma haine et mon envie, il lui fallut de nombreux mois jusqu’à ce que cela devienne une réalité sur le plan affectif. À un certain moment, il put prendre conscience d’une façon humiliante et douloureuse que le fait de ressentir ce besoin qu’il avait de moi, l’entraînait à m’envier à cause même de ce besoin. Si en réalité j’avais entrepris de lui offrir ce qui lui manquait, chaque confirmation de ce manque aurait provoqué une blessure d’envie.

Exemple 4. Un autre patient, un industriel d’environ 35 ans, vint en analyse avec l’espoir qu’on pourrait « l’endormir » dans un état de satisfaction sur lui-même et lui donner un système facile de valeurs et de principes pour guider sa vie quotidienne et remplacer son habituel sentiment d’incertitude, de futilité et ses sentiments d’« être artificiel ». Il n’avait plus aucune foi dans la religion malgré d’énergiques efforts les années précédentes à trouver, en s’engageant à fond dans la religion, une aide magique ; il était parfaitement conscient de ces efforts pour remplacer cette recherche religieuse par la psychanalyse. Au début de son analyse, il me considéra comme un grand prêtre de la psychanalyse, rigide, dogmatique mais profondément convaincu, [297] une idéalisation ambivalente qui s’avéra protéger une autre vision de moi : un hypocrite, un homme qui accomplissait des rituels vides pour se remplir les poches – en un mot un « être artificiel » comme le patient se considérait lui-même. Le fait qu’il n’avait que trois manières de me percevoir, le frappa beaucoup : soit j’étais un « laveur de cerveaux » convaincu, dogmatique, arbitraire, qui le contraignait de façon sadique à se soumettre aux dogmes psychanalytiques ; soit un manipulateur cynique qui l’exploitait sur le plan financier ; soit, bien pire, un fou incapable qui croyait en une théorie ou une méthode artificielle telle que la psychanalyse. Il fallut des mois pour que le patient devienne conscient que dans ces trois alternatives, il avait exclu la possibilité que moi, comme psychanalyste, je pouvais posséder quelque chose de concret, de vrai à offrir et que mes convictions reflétaient la conscience de ce fait. Ce patient insistait pour acquérir les instruments « magiques » de la psychanalyse afin de parvenir au bonheur plutôt que d’entreprendre un travail réaliste en collaboration avec l’analyste, en partie parce qu’il craignait beaucoup son envie impulsive. À un certain moment, il prit conscience de son habitude d’explorer rapidement mon bureau du regard au début des séances pour être sûr que chaque chose était à la bonne place. Il avait peur en fait que de nouveaux objets, papiers ou livres apparaissent sur mon bureau et indiquent de nouvelles acquisitions ou cadeaux que j’avais reçus ; c’était avec un grand sentiment de soulagement que le patient se rassurait : il n’y avait rien de neuf qui pourrait le bouleverser. Il prit aussi conscience que, au moment où il découvrait de nouvelles acquisitions dans mon bureau, il se trouvait envahi par la pensée que j’étais un juif, que les juifs étaient extrêmement radins et voraces, que ces nouveaux biens confirmaient que j’appartenais à une race vidée, d’affamés et d’exploiteurs. Le patient craignait beaucoup d’explorer ses fantasmes, croyant que mon estime de soi s’écroulerait sous ses attaques « empoisonnées » et qu’ainsi il ne pourrait obtenir ni aide ni soulagement dans l’analyse. Une interprétation systématique de la crainte de sa propre agressivité, et une reconnaissance implicite du désir qu’avait le patient de me préserver en tant que personne intacte et secourable dans le transfert, ce qui était une partie de sa réaction globale, permit de découvrir progressivement des conflits organisés autour du mépris, de la cupidité, et de la haine, contre quoi s’étaient érigées les défenses narcissiques.

E. Contre-transfert et modifications thérapeutiques des résistances narcissiques

Kohut suggère que les perturbations narcissiques non résolues chez l’analyste [298] peuvent provoquer un malaise à être idéalisé et une tendance subtile à rejeter l’idéalisation du patient (10, pp. 275-76). Bien qu’il me paraisse évident que des conflits narcissiques non résolus chez l’analyste, puissent susciter en lui des réactions pathologiques à l’idéalisation du patient, il me semble aussi qu’ils peuvent favoriser une acceptation excessive tout autant que le rejet de l’idéalisation du patient. Malheureusement, les analystes qui traitent ces patients acceptent parfois sans critique certains aspects de l’idéalisation du patient. À mon avis, accepter l’admiration constitue un abandon de la position de neutralité de la même manière qu’une « hyperobjectivité » critique. Les patients narcissiques réagissent aussitôt aux interprétations comme si elles étaient des « rejets ». Si l’acceptation de l’admiration du patient équivaut à abandonner la position de neutralité interprétative, l’analyse risque de se trouver enfermée dans une situation que le patient peut facilement interpréter, parfois de façon justifiée, comme une séduction. J’ai été impressionné par la grande habileté, chez certains patients narcissiques, à ressentir les aspects de l’idéalisation de leur analyste qui s’accordent au propre « point faible » narcissique de l’analyste.

Le « malaise de l’analyste » à l’égard de l’idéalisation peut provenir de la qualité particulière de cette idéalisation surtout l’association qu’on y trouve d’un besoin de contrôle, et de ses qualités particulières de « va-et-vient ». En d’autres termes, l’analyste peut ressentir les conséquences transférentielles aussi bien négatives que positives.

Dans mon expérience, le principal problème des réactions contre-transférentielles au patient narcissique, est lié aux efforts répétés de celui-ci à dénier l’existence de l’analyste comme personne indépendante. À cet égard, je suis d’accord avec Kohut lorsqu’il décrit les réactions de l’analyste aux formes primitives du transfert en miroir. Kohut dit que, tandis que l’analyste « peut se sentir opprimé par les exigences absolues quoique silencieuses de la fusion transférentielle visant à faire de lui un esclave – l’absence d’investissements instinctuels objectaux lui rend souvent impossible le maintien d’une attention indéfectible au cours de périodes prolongées » (pp. 10, 288). Mais je ne suis pas d’accord lorsqu’il conclut que le problème est celui de la nature de l’investissement puisqu’il me semble que ce qui est en cause, c’est la tendance inconsciente [299] à contrôler l’analyste, les mécanismes inconscients de dévalorisation, et l’activation de types primitifs de projection liés au soi grandiose.

Une étude attentive du cas de Mlle F. (10, pp. 295 à 308) que donne Kohut pour illustrer les réactions de l’analyste au transfert en miroir, conduit d’elle-même à une interprétation selon les principes que j’ai proposés dans ce travail. À un moment la patiente était capable d’« établir des liens entre la rage qu’elle ressentait à mon endroit quand je ne comprenais pas ses exigences et les sentiments qu’elle avait éprouvées en réaction aux frustrations narcissiques de son enfance ». (10, p. 306). Kohut déclare : « je pus enfin lui dire que sa colère envers moi était basée sur des processus narcissiques, en particulier sur une confusion transférentielle avec la mère déprimée qui avait fait dévier sur elle-même les besoins narcissiques de l’enfant. Ces interprétations furent suivies du rappel de toute une série de souvenirs analogues se rapportant à une phase dépressive de la mère, très préoccupée d’elle-même, au cours de périodes plus tardives de la vie de la patiente » (10, p. 305). À la lumière de l’ensemble des informations données sur ce cas, je poserai la question de savoir jusqu’à quel point en faisant cette interprétation, l’analyste blâme de manière implicite la mère de la patiente pour avoir provoqué sa colère et l’empêche ainsi d’explorer plus complètement les origines complexes de sa propre rage ? De manière plus générale, j’y vois le risque d’une séduction dans l’association d’une acceptation sans problème par l’analyste de l’idéalisation du patient, et du renvoi immédiat à l’objet originel du transfert négatif sans avoir exploré complètement la participation du patient au développement de la rage pathologique dans le cadre de l’ici et maintenant du transfert.

J’ai dit que les efforts subtils et inconscients du patient pour dénier tout sens à la relation analytique (ce qui peut entraîner chez l’analyste un sentiment permanent de frustration, d’impuissance, d’ennui, et d’absence de compréhension) sont bien plus difficiles à tolérer pour l’analyste que l’idéalisation primitive non réaliste qui, par sa nature, alerte l’analyste sur les fonctions narcissiques de cette idéalisation. Bien qu’il soit vrai que les analystes qui n’ont pas résolu leurs conflits narcissiques concernant leur propre narcissisme, puissent réagir par l’angoisse ou le rejet, ou par une acceptation sans critique de l’idéalisation du patient, [300] le principal danger est le rejet interne du patient par l’analyste parce que le patient dévalorise constamment l’analyste. L’analyste ressent parfois que c’est comme si les patients étaient en train de le convaincre que la vie intérieure est une chose qui n’existe pas, que les méthodes psychologiques sont incompréhensibles et ne signifient rien, et que le patient, de même que toute la thérapie, a un aspect étrange, mécanique, sans vie. À d’autres moments l’analyste peut avoir un sentiment de compréhension mais aussi de paralysie complète comme s’il était incapable de décider quand ou comment intervenir ou comme s’il ne trouvait plus en lui les liens affectifs parmi les différents aspects du matériel. Parfois l’analyste est très tenté de juste s’asseoir et de laisser les choses aller, espérant qu’il trouvera une voie pour parvenir ensuite à une compréhension intuitive du patient. Si à ce moment, alerté par ce processus, l’analyste peut saisir dans les manifestations verbales ou non verbales du patient une preuve objective où l’analyste est menacé de non existence, des changements immédiats peuvent apparaître dans le transfert qui rendent la relation analytique de nouveau vivante. Le sentiment d’une plate monotonie dans la thérapie peut provenir d’aspects tout à fait spécifiques des associations du patient et du comportement non verbal qu’il faut reconnaître et interpréter.

Lors d’une séance au milieu de son analyse, je fis remarquer à un patient narcissique que j’étais dans l’embarras parce qu’il semblait parler de souvenirs importants de son passé d’un ton tellement monotone et assourdi qu’il m’était difficile de le suivre. Il paraissait y avoir là une contradiction évidente entre ce qu’il me disait et la manière dont il le disait. D’abord le patient sursauta, et après que j’eus fini de parler, il dit qu’il n’avait pas pu écouter attentivement ce que j’étais en train de dire, mais que tout à coup il avait pris conscience de ma présence. En réponse à ma proposition d’associer sur ce sursaut brutal, le patient prit conscience qu’il s’était senti très à l’aise en explorant son passé, sentant que de laisser ainsi ses pensées aller dans toutes les directions pourrait les projeter, dans un large espace – une sorte de monde ouvert et accueillant qui ordonnerait et lui ramènerait automatiquement à l’esprit tout ce qu’il venait d’exprimer, avec la compréhension claire de ce que cela signifiait et de la manière dont cela pourrait augmenter la richesse affective de son expérience. [301] Le patient fut ennuyé par mon intrusion ; il eut le fantasme que je pourrais me sentir frustré et incompétent parce qu’il faisait son travail analytique tout seul. Plus tard dans la séance, il dit en souriant, qu’il n’avait peut-être pas été capable de faire attention à ce que j’avais dit parce que, si j’avais vraiment quelque chose à ajouter qui puisse provoquer un changement, cela interromprait brutalement son sentiment de pouvoir le faire tout seul.

Progressivement, au cours de la perlaboration des résistances narcissiques, l’analyste ressentira des changements dans cette sensation d’être dans une impasse paralysante, changements tels qu’une conscience aiguë d’affects fugitifs de solitude, ou de crainte de perte de signification ou d’amour, ou des craintes d’attaque ou de rejet des autres, sentiment chez l’analyste qui reflètent les images de soi et d’objet dissociées, refoulées et/ou projetées, images qui deviennent vivantes dans le transfert. Ces « flashs » régressifs d’une expérience affective, ou le changement progressif dans la réaction de l’analyste aux efforts du patient à dénier toute signification affective aux séances, sont un témoin utile de la perlaboration des résistances narcissiques. Parfois, le sentiment soudain de « s’éveiller » à des aspects du matériel qui auparavant n’avaient aucun sens, indiquera un changement dans l’équilibre transfert-contretransfert. Tant qu’un patient acceptera facilement toute sorte d’explication intellectuelle qu’il pourra « apprendre » et absorber dans son « autoanalyse », il acceptera toutes les interprétations de l’analyste ; toutefois une remarque de l’analyste sur ces fugitifs états d’humeur, qu’il perçoit soit en fonction de ce que lui communique le patient soit grâce à sa propre perception affective des images de soi ou des images d’objet du patient activées au cours des séances, sera souvent combattue avec ardeur par le patient et nécessitera une grande vigilance de la part de l’analyste. C’est comme si, à cette étape, l’analyste devenait le dépositaire des images de soi et d’objet plus différenciées du patient, images liées aux expériences affectives d’abandon, de solitude, de frustration, d’impuissance contre lesquelles le patient se défendait. C’est comme si l’analyste était maintenant en train de ressentir cette partie du soi infantile normale du patient que celui-ci n’avait pas pu tolérer et avait dissocié ou refoulé puis remplacé par son soi grandiose pathologique.

[302] À ce stade d’évolution de son analyse, un patient narcissique passa sur un trottoir où on avait jeté un chat crevé manifestement écrasé par un autre véhicule. Il y avait dans la description de ce chat crevé, quelque chose de particulier et dans la manière dont il évoquait le sentiment d’abandon et de misère complète qu’exprimait l’attitude figée de l’animal crevé. Mais avant que j’eus le temps de mieux explorer ce sujet, d’autres problèmes semblèrent en rayer les significations. Quelques jours plus tard, le patient parla d’un chat affamé que ses enfants avaient ramassé ; il évoqua la manière désespérée dont ce chat dévorait la nourriture, toujours prêt à échapper à une attaque ou à d’éventuels coups. Lorsque je lui demandais d’associer là dessus, le patient pensa aux chats dangereux qui erraient dans les rues la nuit et chassaient tous les rivaux en cherchant de la nourriture dans les poubelles ; il passa donc de façon évidente d’un chaton affamé, effrayé, isolé, à un chat puissant, agressif « mauvais ». Ce problème surgit à nouveau dans un bref fantasme d’une nuit obscure et pluvieuse où un chaton isolé avait des difficultés à trouver un abri.

Ce qui est difficile à rapporter dans ce bref exemple, c’est l’isolation de ces descriptions assez spécifiques d’un certain état d’esprit que le patient trouvait très difficile de tolérer en lui-même. Ce qui prédominait de loin, durant cette étape, c’était chez le patient une affirmation de soi hautaine, son sentiment de puissante supériorité en tant que membre d’un groupe social qui avait des racines solides, profondes et innées dans le pays, contrairement aux personnes qu’il méprisait telles que les étrangers, en particulier les réfugiés traumatisés.

Le transfert était essentiellement narcissique-grandiose, et nous explorions souvent sa tendance à méconnaître ou à oublier mes commentaires, à me traiter comme si je n’existais pas et à s’analyser tout seul. Cependant, maintenant dans ma propre expérience, je passais d’une écoute décousue, d’une incompréhension du matériel qui s’accompagnait d’un manque de profondeur affective, à une expérience étrange de moments occasionnels où je ressentais une profonde empathie avec les descriptions qui étaient isolées et activées de façon fugitive, de son image du petit chat affamé et du chat crevé jeté sur le trottoir. Seulement alors je pus saisir le lien entre l’image du chaton isolé et le réfugié traumatisé. C’était comme si le patient activait quelques sources profondes qui existaient dans mon propre passé, qui entraînaient un sentiment de solitude et d’intense incapacité [303] à exprimer le besoin d’amour et d’abri. Il n’y avait de nouveau au cours des séances avec ce patient, que des expériences fugitives ; il m’était difficile au début de relier ces expériences au matériel.

Toutefois, ces expériences et ces fantasmes, ainsi que les souvenirs de rêve relatifs à mon propre passé ne survenaient que dans les séances avec ce patient. Je découvris peu à peu leur lien avec le matériel fantasmatique particulier du chat qui régulièrement les précédait. Je pus finalement interpréter au patient sa projection sur moi de l’image de lui-même, provenant de sa petite enfance où il se sentait profondément mal aimé. Je reconstruisis avec lui l’environnement familial et physique au sein duquel il avait eu ces expériences, sur la base des différents aspects du « matériel du chat » autant que sur la connaissance que nous avions acquise à ce niveau. Rétrospectivement, le lien entre le matériel fantasmatique du chat et son passé fut assez évident mais je désire noter combien il fut difficile de capter ce matériel directement des associations isolées à une étape de l’analyse où le patient s’engageait dans une dégradation défensive de toute communication significative, et où l’activation des résidus projetés et dissociés du soi infantile véritable survenait en fragments clivés dans le contre-transfert sur des périodes qui s’étendaient sur plusieurs séances.

L’acting-out des réactions contre-transférentielles suscitées par les efforts permanents du patient à contrôler de façon omnipotente l’analyste, peut prendre la forme d’efforts « rééducatifs » de la part de l’analyste, tels que pointer au patient la manière dont il « mine » le processus analytique, dont il fait de « l’association libre, des paroles gratuites », etc. L’analyste peut parfois être tenté de devenir moralisateur, ou de se soucier exclusivement du pronostic au long cours de ce cas, plutôt que d’évaluer la difficulté à être en empathie avec le processus actuel du transfert. Les psychanalystes qui ont d’importants conflits narcissiques non résolus, peuvent au cours des périodes de dévalorisation ennuyeuse du patient réagir en rejetant soudain ces patients narcissiques qu’auparavant ils considéraient comme très intéressants et « enrichissants » (en particulier au moment où la projection du soi grandiose sur l’analyste alimentait les propres besoins narcissiques de celui-ci).

[304] Le point très général que je souhaite à nouveau noter c’est que, sous les résistances narcissiques, il existe des relations d’objet internalisées primitives et importantes qui sont activées dans le transfert et qu’on peut progressivement reconnaître lorsque les résistances narcissiques sont perlaborées. Cette observation clinique constitue, me semble-t-il, une très intéressante illustration de cette proposition théorique : le narcissisme et les relations d’objet vont toujours de pair, comme l’avait bien remarqué Van Der Waals (17).

Ce qui suit est le résumé d’une suite de séquences d’axes transférentiels qui représentent à peu près deux années du stade avancé du traitement d’une personnalité narcissique. Le patient était un architecte connu, d’une quarantaine d’années, membre d’un grand cabinet d’architecture. Le transfert de ce patient s’était maintenu au niveau d’un type de transfert narcissique typique pendant plus de trois ans. Pendant ce temps, une phase précoce d’idéalisation de l’analyste traduisait principalement une formation réactionnelle contre les tendances à la dévalorisation, avec une alternance d’activation du soi grandiose et de la projection de ce soi grandiose sur l’analyste. La perlaboration progressive de cette séquence activa une envie intense et primitive ainsi qu’une compétitivité basée sur l’envie orale (plutôt que sur les conflits œdipiens) avec finalement une expression plus directe d’une ambivalence où le patient passait d’exigences ou de colères orales à un désir de dépendance envers une image père-mère, aimante et protectrice, puis à de vifs sentiments de culpabilité du fait de ses attaques contre l’analyste. Le transfert évolua finalement en une dépendance plus stable a une image paternelle aimante et protectrice. Le patient, après plus de trois ans d’analyse, devint pour la première fois dépendant de l’analyste, avec l’apparition de réactions névrotiques de deuil aux séparations et l’émergence de matériel issu des différents niveaux des conflits de l’enfance. Cette étape fut suivie par une réactivation du retrait affectif, par un vide affectif généralisé au cours des séances qui apparemment semblait répéter le stade précédent de résistance narcissique. Toutefois, il y avait une différence dans la réaction du patient qui paraissait [305] maintenant conserver de manière suspicieuse et mécontente du matériel dans une tentative inconsciente d’endormir l’analyste ou au moins de le laisser dans un état de frustration permanente créé par ces répétitions monotones. Durant ce temps, le patient évoquait souvent les refus sadiques de sa mère. Il prit finalement conscience de son identification à son image maternelle tandis qu’il projetait son propre soi infantile frustré sur l’analyste.

Cette identification à l’agresseur différait du retrait narcissique précédent et l’interprétation de ce nouveau type de transfert provoqua un changement immédiat, c’est-à-dire un approfondissement de la relation de dépendance à l’analyste. Le patient le considérait maintenant comme un père protecteur et aimant, vers qui il pouvait se tourner pour satisfaire ses besoins infantiles de dépendance ; il sentait qu’il pouvait maintenant « s’abandonner » à la situation analytique. Cette expérience nouvelle pour lui, qui influençait sa relation à sa femme et à ses enfants, le surprit et lui fit comprendre leurs besoins de dépendance tout autant qu’approfondir son propre intérêt pour sa famille. Pour la première fois maintenant, le patient prit conscience de l’influence qu’avait eu sur son attitude envers l’analyste, sa conviction fondamentale qu’aucune vraie relation ne surviendrait jamais entre lui et l’analyste. Par exemple, pendant longtemps il nourrit le fantasme qu’une relation amicale quoique distante à son analyste, surviendrait après la fin du traitement, que son analyste tout comme lui, avait la conviction secrète qu’en réalité la relation analytique n’avait rien à voir avec les descriptions d’intenses conflits affectifs qui étaient supposés apparaître pendant ce traitement.

Le patient prit aussi conscience de l’existence d’un monde interne dont il n’avait pas le contrôle conscient et de l’excitation et de la crainte à faire face à ce monde dans la thérapie2. Un an après, l’ensemble des conflits œdipiens émergea dans le transfert. L’analyse prit l’aspect des résistances et des manifestations habituelles à ces conflits. [306] En général, au moment d’une exacerbation des résistances, il peut y avoir une réactivation des résistances narcissiques auparavant abandonnées, comme c’est le cas pour d’anciennes défenses de personnalités abandonnées, lors des passages à de nouvelles lignes de résistance. Toutefois, le contexte dans lequel cette réactivation des défenses narcissiques apparaît, et l’aspect différencié des relations d’objet internalisées liées à ces résistances, confirment les importants changements structurels qui ont pris place chez les patients.

F. Pronostic du narcissisme traité ou non traité

J’ai déjà envisagé les facteurs pronostics dans le traitement analytique (chapitre premier, [supra], et *). Je me limiterai ici à énumérer brièvement ces facteurs en modifiant ou complétant mes précédentes considérations.

Le bénéfice secondaire de la maladie, tel que dans la vie des circonstances qui apportent d’inhabituelles satisfactions narcissiques à un patient qui présente une structure narcissique de la personnalité et un bon fonctionnement social, peut représenter un obstacle majeur dans la résolution de ces résistances narcissiques. C’est le cas aussi lorsqu’il y a un bénéfice secondaire qui provient du traitement analytique lui-même, par exemple les candidats à une formation analytique qui présentent une personnalité narcissique. La question se pose de savoir si d’inhabituelles satisfactions chez des patients doués, au début de leur vie d’adulte, lorsqu’ils présentent une personnalité narcissique, ne militent pas contre un commencement de traitement, et si une analyse en milieu ou en fin d’âge adulte ne peut pas avoir un meilleur pronostic dans certains cas.

Un autre facteur fondamental du pronostic est l’importance de la réaction thérapeutique négative qui traduit habituellement les conflits particulièrement sévères, refoulés ou dissociés, organisés autour de l’envie. C’est une réaction thérapeutique négative qui ne provient pas des éléments du surmoi et qui est encore plus sévère que celle qu’on voit chez des patients dépressifs avec des traits masochistes et un surmoi sadique mais intégré. Lorsque le surmoi fonctionne assez bien (ce qui se traduit par une capacité à investir réellement des valeurs qui transcendent les intérêts narcissiques) l’évolution pronostique est bonne, [307] contrairement aux cas où existent des signes minimes d’une conduite manipulatrice ou délinquante, même en l’absence de traits anti-sociaux majeurs (qui bien sûr rendraient le pronostic très mauvais). En termes simples, l’honnêteté dans la vie quotidienne est un témoin de pronostic favorable pour l’analyse des personnalités narcissiques. Comme un bon développement des possibilités de sublimation est intimement lié à la capacité d’investir des systèmes de valeurs qui transcendent les besoins narcissiques, le potentiel à la sublimation du patient est un élément important.

Contrairement à l’extrême importance des facteurs pronostics qu’on vient d’envisager, la tolérance à des réactions de deuil et de dépression et la prédominance d’un potentiel de culpabilité au lieu d’un potentiel de rage paranoïde, dans le transfert, sont beaucoup moins importants. Encore moins importantes sur le plan pronostic, sont les manifestations non spécifiques de faiblesse du moi, manque de contrôle pulsionnel, manque de tolérance à l’angoisse, et même capacité de régression à des processus primaires de pensée, si et lorsque le patient ne fonctionne pas sur un niveau limite manifeste. Ceci nous conduit aux limites de l’approche strictement analytique chez certains patients qui ont une personnalité narcissique, en particulier l’effet désorganisateur que l’analyse peut avoir chez des patients narcissiques qui fonctionnent sur un niveau limite manifeste. Pour de telles personnes, je considère que cette thérapie est habituellement contre-indiquée.

L’estimation pronostique est particulièrement difficile chez les candidats à une formation analytique qui présentent une structure narcissique de la personnalité. Évidemment le problème ne se pose que pour ces personnalités narcissiques assez bien adaptées, dont le fonctionnement social et professionnel est satisfaisant, qui présentent un niveau élevé d’intelligence, des talents particuliers, et lorsqu’ils paraissent très prometteurs. En revoyant des cas où rétrospectivement, il apparut qu’on avait commis des erreurs, aussi bien en acceptant qu’en refusant certains candidats, les deux facteurs essentiels qui paraissent significatifs sur le plan pronostic sont la qualité des relations d’objet ainsi que l’intégrité et la profondeur des systèmes de valeurs et du fonctionnement du surmoi. Il faut noter à nouveau que j’utilise le concept « qualité des relations d’objet » en me référant à la qualité des relations d’objet internalisées, c’est-à-dire, [308] la profondeur des relations internes du patient à autrui, plutôt que son degré d’engagement dans des interactions sociales. C’est un éclaircissement particulièrement utile lorsqu’on discute le travail de Kohut, parce qu’il a tendance à utiliser le terme « relation d’objet » dans ses significations comportementales plutôt que dans la signification que j’adopte dans ce chapitre. Par exemple, il affirme : « l’antithèse du narcissisme, ce n’est pas la relation objectale mais l’amour objectal. Une profusion de relations objectales, au sens où l’entendrait un observateur du domaine social, peut masquer chez un individu l’expérience narcissique qu’il fait du monde des objets ; l’isolement apparent d’une personne, comme sa solitude, peuvent servir de cadre à une pléthore d’investissements actuels d’objets » (10, p. 239). De même (p. 296) : « la patiente établissait des relations objectales non pas d’abord parce quelle se sentait attirée vers les autres mais plutôt comme une tentative d’échapper à ses douloureuses tensions narcissiques ». Selon moi, le narcissisme (investissement dans le soi) et les relations d’objet (investissement dans les objets importants et dans leurs représentations) vont de pair. Leur profondeur dépend non seulement des vicissitudes de l’investissement libidinal, mais, comme on l’a noté dans ce chapitre, tout autant de l’investissement agressif. D’un point de vue pratique, des relations d’objet profondes impliquent une capacité à la fois de bien aimer et de bien haïr, en particulier de tolérer les combinaisons variées de ces sentiments d’amour et de haine, et leur mélange dans une relation avec un même objet et avec le soi. Les relations d’objet normales comme le narcissisme normal, incluent la conception d’une intégration en profondeur des autres et de soi-même. Tout ceci contraste vivement avec la fréquente indifférence, et le non investissement, le manque d’intérêt pour autrui tout comme le manque de conviction en soi, qu’on trouve chez les patients narcissiques. Paradoxalement ce manque de profondeur affective et d’intérêt, peut permettre un meilleur fonctionnement social, par exemple dans certaines organisations politiques ou administratives où une absence d’engagement permet de survivre et d’atteindre le sommet.

Lorsqu’on applique tout ceci au cas particulier des candidats éventuels à une formation analytique, les tentatives systématiques pour évaluer la réalité et la chaleur des autres personnes que ce candidat décrit, et sa profondeur lorsqu’il se décrit lui-même, sont d’importants témoins de la qualité des relations d’objet, outre les aspects plus facilement observables de stabilité, [309] de profondeur, et de richesse des relations aux autres et à lui-même. Il peut être difficile d’évaluer l’importance d’une chaleur et d’une profondeur humaine authentique, mais c’est encore plus important que le degré de l’engagement dans des systèmes de valeurs éthiques, culturelles, intellectuelles ou esthétiques qui représente l’autre témoin de pronostic essentiel. Parfois, un excellent résultat chez des candidats en formation qui, au début, semblaient très incertains, justifie qu’on considère avec soin tous les éléments des cas individuels ; avec l’amélioration de nos techniques thérapeutiques, on peut espérer par la suite une augmentation des bons résultats.

Parce que Kohut, autant que je puisse le dire, n’évoque pas particulièrement les différences de pronostic entre personnalités narcissiques qui fonctionnent à des niveaux différents d’intégration du moi et du surmoi, il donne une vue d’ensemble optimiste. Sur les résultats de sa technique, il affirme : « le changement non spécifique le plus important consiste en une augmentation et une expansion de la capacité d’amour objectale du patient ; les changements spécifiques se produisent dans le domaine du narcissisme lui-même » (10, p. 309). Kohut décrit comme résultat de son approche, l’internalisation de l’imago parental idéalisée (les éléments archaïques de l’imago) dans la structure globale du moi et du surmoi (les éléments pré-œdipiens tardifs et œdipiens de l’imago), ce qui améliore le fonctionnement du surmoi (pp. 301-302). Concernant le soi grandiose, il dit : « le sentiment de grandeur infantile s’intègre progressivement aux ambitions et aux buts du patient, donnant une vigueur accrue aux visées adultes de sa personnalité et lui apportant le support que donne le sentiment d’avoir droit au succès » (p. 312). Selon moi, et sur la base de ce qu’a publié Kohut, son approche aboutit à un meilleur niveau de fonctionnement et à une meilleure adaptation du soi grandiose, par le passage d’un niveau plus primitif à des niveaux plus adaptés des transferts en miroir du patient, sans résoudre au fond ce que je considère comme la structure pathologique du soi grandiose. C’est peut-être bien la raison pour laquelle, dans les découvertes de Kohut, il n’y a pas de relation directe et spécifique entre les changements dans le narcissisme du patient et dans ses relations d’objet. Son approche contient me semble-t-il, [310] même si ce n’est pas dans ses intentions ni dans sa technique, des facteurs de rééducation, qui favorisent une utilisation plus adaptée du sentiment de grandeur du patient. La question majeure, qu’on doit nécessairement laisser en suspens, est de savoir quels sont les effets au long cours de cette approche, et à cet égard, les effets de l’approche de Kohut par rapport à celle que je propose ? Un test essentiel de l’efficacité du traitement des personnalités narcissiques est leur adaptation aux crises ou aux chocs que les étapes ultérieures de leur vie provoqueront inéluctablement. Nous devrons les suivre attentivement pendant longtemps, afin de distinguer les conséquences à court terme du traitement, des conséquences à long terme sur leur personnalité et sur leur fonctionnement intrapsychique et social. Ceci m’amène au dernier problème de ce chapitre, à savoir le pronostic du narcissisme non traité.

Je suis tout à fait d’accord avec Kohut lorsqu’il est convaincu qu’on doit traiter par l’analyse les troubles narcissiques de la personnalité si c’est possible. Même dans les cas qui fonctionnent de manière assez satisfaisante hormis quelques symptômes relativement minimes, où l’association d’une certaine intelligence, de talent, de chance et de succès, fournit des satisfactions suffisantes pour compenser le vide et l’ennui sous-jacents, on gardera à l’esprit les effets dévastateurs que le narcissisme pathologique non résolu a souvent, durant la seconde moitié de la vie. Selon moi, si on peut entreprendre un traitement analytique et le réussir, l’amélioration se traduit par une résolution de leur narcissisme pathologique, le développement du narcissisme infantile et adulte normal au sein d’une relation d’objet normale et profonde, et aboutit souvent à un enrichissement spectaculaire de la vie. À l’opposé, le narcissisme pathologique a des conséquences pronostiques au long cours très fâcheuses, même dans le cas de patients assez jeunes, dont l’adaptation en surface est excellente, qui ont peu conscience de leur maladie ou de leur souffrance. Si nous considérons que, dans le cadre d’une vie ordinaire, la plupart des satisfactions narcissiques surviennent dans l’adolescence et au début de l’âge adulte, que, même si des triomphes ou des satisfactions narcissiques sont encore obtenus à l’âge adulte, l’individu devra finalement faire face aux conflits fondamentaux du vieillissement, des maladies chroniques, de limitations physiques ou psychiques, et par dessus tout, aux séparations, aux pertes, et à la solitude alors nous pouvons conclure que [311] la confrontation finale du soi grandiose a la nature fragile, limitée, et transitoire de la vie humaine est inévitable.

Il est dramatique de voir combien le déni de cette réalité lointaine peut être intense chez les personnalités narcissiques qui sous l’influence du soi grandiose et pathologique sont inconsciemment (et parfois consciemment) convaincus de leur éternelle jeunesse, beauté, pouvoir, richesse, et de la possibilité infinie d’admiration, de sécurité, et de confirmation de tout cela. Pour eux, accepter que s’effondre l’illusion du sentiment de grandeur signifie accepter la conscience dangereuse et persistante du soi dévalorisé, le soi primitif affamé, vide, isolé, entouré d’un monde d’objets dangereux, sadiquement frustrants et revanchards. L’expérience la plus effrayante que les personnalités narcissiques doivent éviter et à laquelle finalement elles ont à faire face, est peut-être celle d’un monde environnant vide d’amour et de contact humain, un monde d’objets déshumanisés, dans lequel les objets animés comme inanimés ont perdu leurs qualités antérieures, de satisfaction magique.

Un patient, un homme politique connu au plan national, avait eu une grave maladie physique qui lui fit perdre ses fonctions. Il se déprima, eut des sentiments profonds de défaite et d’humiliation accompagnés de fantasmes que ses adversaires politiques se régalaient avec satisfaction de sa défaite. Sa dépression s’atténua. Il s’enferma dans une retraite, tandis qu’il dévalorisait peu à peu les domaines des sciences politiques où jadis il était expert. C’était une dévalorisation narcissique des domaines où il n’obtenait plus de triomphe, qui provoqua une perte globale d’intérêt pour tous les problèmes professionnels, culturels ou intellectuels Ces anciens intérêts professionnels et intellectuels ne paraissaient plus excitants. Ils lui rappelaient sans arrêt son échec. Il était plein de ressentiment parce qu’il dépendait de sa femme et de ses enfants qu’auparavant il ignorait lorsqu’il donnait toute son énergie à sa vie professionnelle. Il avait peur que sa famille le dévalorise, ce qui le poussait à des demandes toujours plus grandes de réassurance et de respect. Envieux des succès professionnels de ses enfants et incapable de retirer une satisfaction de ces succès grâce à une identification empathique à ses enfants, il en ressentit un sentiment accru d’éloignement qui finalement aboutit [312] à la réapparition d’une nouvelle dépression sévère et durable, avec au premier plan une rage impuissante plutôt que de réels processus de deuil.

La sensation effrayante de futilité et de vide, la panique devant la désintégration de la signification personnelle de l’environnement de chaque être, ce que met si spectaculairement en scène les pièces de Samuel Beckett et chez Eugène Ionesco des pièces telles que Les chaises ou Le roi se meurt illustrent, me semble-t-il, les effets dévastateurs des conflits de la vieillesse chez des personnes qui ont une personnalité narcissique. La réaction normale aux pertes, abandon et échec est une réactivation des sources internalisées d’amour et d’estime de soi, intimement liées aux relations d’objet internalisées. Elle reflète la fonction protectrice de ce qu’on appelle « les bons objets internes ». Une régression au service du moi prend souvent la forme d’une régression à ces relations d’objet internalisées réactivées, de nature protectrice, une régression qui finalement réactive, renforce, et élargit la capacité du patient à avoir des relations significatives avec les autres, et avec les valeurs humaines et éthiques en général. La capacité à perlaborer les processus de deuil, à tomber amoureux, à ressentir de l’empathie et une profonde satisfaction en s’identifiant à des personnes aimées ou à des valeurs, un vécu de transcendance à la nature, de continuation dans le cours de l’histoire, et d’union à un groupe socio-culturel, tout ceci est intimement lié à l’activation normale de relations d’objet internalisées lors de perte, d’échec ou de solitude.

Ceci contraste vivement avec le cercle vicieux déclenché par une perte narcissique dans le cadre des personnalités narcissiques où la dévalorisation défensive, l’envie primitive, et la panique devant la réactivation du sentiment d’appauvrissement, compliquent ensuite la perte et l’échec narcissique. Ceci devient particulièrement évident dans l’incapacité du patient narcissique à se faire à l’idée de vieillir, à accepter le fait qu’une génération plus jeune possède maintenant un grand nombre de ces satisfactions auparavant chères de beauté, de richesse, de puissance et en particulier de créativité. Être capable de jouir de la vie dans un processus entraînant une identification croissante au bonheur et aux réussites des autres personnes, dépasse de manière tragique les possibilités des personnalités narcissiques. Par conséquent, un traitement qui peut changer de façon radicale le narcissisme pathologique, peut révéler ses ultimes effets sur toute l’étendue de la vie qui reste au patient.

[313] L’étude clinique des personnalités narcissiques montre que la relation de l’individu à lui-même, à son monde environnant humain et inanimé, dépend du développement des relations d’objet internalisées normales ou pathologiques. La perte du monde d’objet interne, aimant et aimé provoque la perte de la signification du soi et du monde. La dépression psychotique représente, de diverses manières, l’étape terrifiante d’une prise de conscience de la perte d’amour et de signification contre quoi les personnalités narcissiques doivent se défendre. Une dispersion affective schizoïde ou une réorganisation paranoïde – non nécessairement psychotique – du monde constitue l’alternative qui protège ces patients contre le néant de la dépression, mais au prix d’une déshumanisation et d’un vide supplémentaire. Par conséquent, et en dépit du nombre limité de patients que nous pouvons aider et de la longueur des analyses que nécessitent ces cas, cela vaut la peine d’investir beaucoup d’efforts dans le traitement de ce qui souvent en surface paraît être, de façon trompeuse, une personne presque « normale ».

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