L’analyse des jeunes enfants

Nous découvrons souvent, en psychanalyse, que les inhibitions névrotiques de certaines aptitudes sont dues au refoulement qui a frappé les idées libidinales liées aux activités correspondantes, et par conséquent, ces activités elles-mêmes. L’analyse d’enfants très jeunes et plus âgés m’a placée devant un matériel qui m’a conduit à examiner certaines inhibitions que seule, l’analyse avait reconnues comme telles. Dans un certain nombre de cas, les traits de caractère suivants apparurent typiquement comme des inhibitions : maladresse dans les sports et la gymnastique et répugnance pour ces exercices, absence ou réduction du plaisir à apprendre les leçons, manque d’intérêt pour une discipline particulière, et d’une manière générale, les divers degrés de ce qu’on appelle la paresse ; très souvent aussi, aptitudes ou intérêts plus faibles qu’à l’ordinaire se trouvèrent être « inhibés ». Dans certains cas, on n’avait pas reconnu ces traits de caractère comme de véritables inhibitions, et comme celles-ci font partie de la personnalité de chaque être humain, on ne pouvait les qualifier de névrotiques. Quand elles furent levées par l’analyse, nous découvrîmes – comme Abraham l’a montré pour des névrosés souffrant d’inhibitions motrices1 – qu’à la base de telles inhibitions se trouvait un puissant plaisir primaire, refoulé à cause de son caractère sexuel. Le jeu à la balle ou au cerceau, le patinage, les glissades sur un toboggan, la danse, la gymnastique, la natation – en fait, les jeux athlétiques de toutes sortes – tout cela, apparut-il, était libidinalement investi, et quelque symbolisme génital y jouait toujours un rôle. On peut en dire autant du chemin de l’école, des rapports avec les maîtres et les maîtresses, de l’étude et de l’enseignement en eux-mêmes. Bien entendu, l’importance fondamentale d’un grand nombre d’éléments déterminants, actifs et passifs, hétéro – et homosexuels, différents d’un individu à l’autre et procédant des diverses composantes pulsionnelles, apparut elle aussi.

Tout comme les inhibitions névrotiques, celles que nous pouvons appeler « normales » reposent de toute évidence sur une capacité de plaisir constitutionnellement importante et sur le symbolisme sexuel de leur signification. L’accent principal doit cependant être mis sur ce dernier. C’est lui qui, en opérant un investissement libidinal, accroît dans une mesure que nous ne pouvons pas encore déterminer le penchant d’origine et le plaisir primaire. C’est encore lui qui attire le refoulement, puisque celui-ci vise la valeur de plaisir sexuel associée à l’activité, et qu’il entraîne l’inhibition de cette activité ou de cette tendance.

J’ai pu constater que dans le plus grand nombre de ces inhibitions, qu’elles fussent reconnues comme telles ou qu’elles ne le fussent pas, le renversement du mécanisme était accompli par l’angoisse, et en particulier par la « peur de la castration » ; c’est seulement après la disparition de cette angoisse qu’il était possible d’avancer, de commencer à lever l’inhibition. Ces observations m’éclairèrent sur la relation entre l’angoisse et l’inhibition, que je me propose d’étudier à présent d’une manière un peu plus détaillée.

L’analyse du petit Fritz2 avait mis en lumière le lien intérieur qui relie l’angoisse et l’inhibition. Cette analyse, dont la deuxième partie pénétra fort loin, me permit d’établir ceci : l’angoisse (qui, à un moment donné, fut considérable, mais qui s’apaisa progressivement après qu’elle eut atteint un certain point) suivait le cours de l’analyse de telle sorte qu’elle annonçait toujours la disparition des inhibitions. Chaque fois que l’angoisse s’apaisait, l’analyse avançait d’un grand pas ; la comparaison avec d’autres analyses confirmait mon impression : l’achèvement de notre succès à lever les inhibitions est en rapport direct avec la netteté que l’angoisse met à se manifester comme telle, et la possibilité de l’apaiser totalement3. En parlant de succès, je ne veux pas dire simplement que les inhibitions en tant que telles doivent être atténuées ou supprimées, mais que l’analyse doit rétablir le plaisir primaire de l’activité. Cela se produit dans l’analyse des jeunes enfants, et d’autant plus vite que l’enfant est plus jeune, car le chemin à parcourir pour renverser le mécanisme de l’inhibition est moins long et moins complexe chez les jeunes enfants. Chez Fritz, la suppression d’une inhibition par la voie de l’angoisse était précédée quelquefois par l’apparition de symptômes transitoires4. Ceux-ci disparaissaient à leur tour, et surtout par la voie de l’angoisse. Le fait que la levée de ces inhibitions et de ces symptômes passe par cette voie montre à coup sûr que l’angoisse en est la source.

Nous savons que l’angoisse est l’un des affects primaires. « J’ai dit que la conversion en angoisse, ou mieux, la décharge sous forme d’angoisse, était le sort immédiat de la libido rencontrant le refoulement »5. En réagissant ainsi, le moi répète l’affect qui, à la naissance, est devenu le prototype de toute angoisse, et l’emploie comme « une pièce de monnaie courante et commune contre laquelle tous les affects sont échangés, ou peuvent être échangés »6. Après avoir découvert la façon dont le moi tente, dans les diverses névroses, de se protéger contre le développement de l’angoisse, Freud fut amené à conclure ainsi : « D’une manière abstraite, il semble donc juste de dire que les symptômes ne se forment que pour permettre d’échapper au développement de l’angoisse, inévitable en d’autres circonstances. » Par conséquent, l’angoisse chez les enfants précède invariablement la formation des symptômes ; elle constitue la manifestation névrotique primaire, et fraye la route à ces symptômes. Néanmoins, il n’est pas toujours possible d’indiquer la raison pour laquelle l’angoisse, bien souvent, n’apparaît pas d’une manière manifeste à un stade précoce, ou n’est pas remarquée7.

En tout cas, il n’est probablement pas un seul enfant qui n’ait souffert de frayeurs nocturnes, et nous avons le droit de dire que tout être humain, à un moment ou à un autre, éprouve une angoissé névrotique plus ou moins violente.

N’oublions pas que le motif et le but du refoulement se réduisent à l’évitement du « déplaisir ». Il s’ensuit que le destin de la charge affective du représentant est beaucoup plus important que celui de son contenu idéationnel, et qu’il est décisif quant à l’appréciation d’un processus de refoulement. Si le refoulement ne réussit pas à empêcher l’apparition du « déplaisir » ou de l’angoisse, nous pouvons dire qu’il a échoué, même si, éventuellement, il est parvenu à son but en ce qui concerne l’élément idéationnel »8. L’échec du refoulement entraîne la formation de symptômes. « Les névroses donnent lieu à des processus dont le but est d’empêcher le développement de l’angoisse ; ils y parviennent par divers moyens »9.

Mais qu’advient-il d’une quantité d’affect amenée à disparaître sans entraîner la formation de symptômes – je veux parler des cas de refoulement réussi ? Freud en dit ceci : « Le facteur quantitatif dans la présentation instinctuelle du représentant pulsionnel peut subir l’un des trois destins suivants, comme nous l’apprend un examen rapide des observations faites par la psychanalyse : ou bien la pulsion est complètement supprimée, de telle sorte qu’on n’en trouve aucune trace, ou bien elle apparaît sous forme d’un affect ayant une valeur qualitative particulière, ou bien elle est transformée en angoisse »10.

Mais comment est-il possible que la charge d’affect soit supprimée dans le refoulement réussi ? Il paraît justifié d’admettre que dans tous les cas où le refoulement intervient (sans excepter les cas où il réussit) l’affect se décharge sous la forme d’une angoisse dont la première phase peut ne pas être manifeste ou passe inaperçue. Ce processus est fréquent dans l’hystérie d’angoisse, et nous allons jusqu’à admettre son existence dans certains cas où cette hystérie ne s’est pas véritablement manifestée. Dans un tel cas, l’angoisse serait en réalité inconsciemment présente pendant un certain temps ; «… nous trouvons impossible d’éviter cet étrange assemblage, « conscience inconsciente d’une faute », ou cette paradoxale « angoisse inconsciente »11. » Il est vrai qu’en justifiant l’usage de l’expression « affects inconscients », Freud poursuit : « On ne peut donc nier que l’usage de ces termes soit logique ; mais une comparaison de l’affect inconscient avec l’idée inconsciente révèle une différence importante : l’idée inconsciente se maintient, après le refoulement, comme une formation véritable dans le système de l’Ics, tandis qu’à l’affect inconscient correspond seulement, dans le même système, une disposition virtuelle dont le développement ultérieur est empêché »12. Nous voyons donc que la charge d’affect effacée par le succès du refoulement doit avoir été elle aussi transformée en angoisse ; mais nous voyons en outre que si le refoulement a totalement réussi, il arrive que l’angoisse ne se manifeste pas du tout ou seulement d’une manière relativement faible, et qu’elle reste dans l’Ics comme une disposition virtuelle. Le mécanisme qui permet de « lier », de décharger l’angoisse, ou d’en faire une disposition, et celui que nous avons vu aboutir à l’inhibition, seraient identiques. Les découvertes de la psychanalyse nous ont appris que l’inhibition fait partie, dans une plus ou moins large mesure, du développement de tout individu normal ; ici encore, c’est le facteur quantitatif, seul, qui nous permet de dire qu’un individu est sain ou malade.

Une question se pose : pourquoi une personne en bonne santé peut-elle décharger sous forme d’inhibitions ce qui, chez une autre, conduit à la névrose ? On peut établir comme suit les caractères distinctifs des inhibitions dont nous parlons : 1° certaines tendances du moi reçoivent un puissant investissement libidinal ; 2° une certaine quantité d’angoisse se distribue parmi ces tendances de telle sorte qu’elle n’apparaît plus sous forme d’angoisse, mais sous forme de « déplaisir »13, de détresse morale, de maladresse, etc. L’analyse montre cependant que ces manifestations représentent la même angoisse, différente seulement par le degré, et qui ne s’est pas manifestée en tant que telle. Par conséquent, l’inhibition supposerait qu’une certaine quantité d’angoisse a été reprise par une tendance du moi possédant un investissement libidinal préalable. Le fondement du refoulement réussi serait donc l’investissement libidinal des pulsions du moi, qui s’accompagne, sur cette voie à double sens, d’un effet d’inhibition.

Il est d’autant moins facile de reconnaître l’angoisse pour ce qu’elle est, même sous la forme de l’aversion, que l’œuvre du refoulement réussi est mieux accomplie. Chez certaines personnes en très bonne santé, apparemment libres de toute inhibition, cette angoisse n’apparaît en fin de compte que sous la forme de penchants affaiblis ou partiellement affaiblis14.

Si nous assimilons la capacité d’utiliser une libido superflue dans l’investissement des tendances du moi à la capacité de sublimer, nous pourrons admettre qu’une personne en bonne santé l’est à cause de sa plus grande capacité de sublimation, dès un stade très ancien du développement de son moi.

Le refoulement agirait donc sur les tendances du moi choisies à cet effet, et c’est ainsi que naîtraient les inhibitions. Dans d’autres cas, les mécanismes des névroses entreraient en action et aboutiraient à la formation des symptômes.

Nous savons que le complexe d’Œdipe fait agir le refoulement avec une force particulière et libère en même temps la peur de la castration. Nous pouvons admettre aussi que cette grande « vague » d’angoisse est augmentée de l’angoisse déjà existante (peut-être seulement sous forme de disposition virtuelle), angoisse issue de refoulements antérieurs ; cette dernière peut avoir agi directement en tant qu’angoisse de castration née des « castrations primaires »15. J’ai constaté à plusieurs reprises, dans diverses analyses, que l’angoisse de la naissance était une angoisse de castration qui faisait revivre un matériel antérieur ; j’ai trouvé qu’en apaisant l’angoisse de castration on dissipait l’angoisse de la naissance. Par exemple, j’ai rencontré chez un enfant la peur suivante : quand il était sur la glace, il craignait que celle-ci ne cède sous son poids ; il craignait aussi de tomber dans un trou qu’il y aurait sur un pont ; les deux craintes procédaient manifestement de l’angoisse de la naissance. À de nombreuses reprises, je constatai que ces peurs provenaient du désir beaucoup moins évident – né de la signification symbolique sexuelle du patinage, des ponts, etc. – de se frayer un passage au moyen du coït, pour retourner à l’intérieur de la mère ; ce désir éveillait la peur de la castration. Cela permet aussi d’expliquer que la génération et la naissance soient fréquemment comprises par l’inconscient comme un coït accompli par l’enfant, pénétrant ainsi, fût-ce avec l’aide de son père, dans le vagin maternel.

Il ne paraît donc pas trop hâtif de considérer les frayeurs nocturnes survenant à l’âge de deux ou trois ans comme de l’angoisse qui se libère lors du premier stade du refoulement du complexe d’Œdipe, et dont la liaison et la décharge ont lieu plus tard et sont effectuées de diverses manières16.

La peur de castration qui se développe lorsque le complexe d’Œdipe est refoulé porte alors sur les tendances du moi qui ont déjà reçu un investissement libidinal, puis, au moyen même de cet investissement, elle est à son tour liée et déchargée.

Il est tout à fait évident, je pense, que dans la mesure où les sublimations accomplies jusque-là sont quantitativement nombreuses et qualitativement puissantes, l’angoisse dont elles s’investissent alors sera totalement et insensiblement distribuée entre elles et ainsi déchargée.

Dans le cas de Fritz et celui de Félix, j’étais en mesure de prouver que l’inhibition du plaisir du mouvement était étroitement liée à celle du plaisir de l’étude et de divers autres intérêts et tendances du moi (que je ne préciserai pas maintenant). Dans les deux cas, ce qui rendait possible pareil déplacement de l’inhibition ou de l’angoisse d’un groupe de tendances du moi sur un autre, c’était manifestement l’investissement principal à caractère symbolique sexuel, commun aux deux groupes.

Chez Félix, treize ans, dont j’utiliserai l’analyse plus loin pour illustrer mes remarques, ce déplacement apparaissait sous la forme d’une oscillation de ses inhibitions entre le sport et l’étude. Pendant ses premières années d’école, il avait été bon élève, mais il était, d’autre part, très timide et gauche quand il s’agissait d’un sport, quel qu’il soit. Lorsque son père revint de la guerre, il se mit à battre et à gronder l’enfant en le traitant de poltron, et il parvint par ces méthodes au résultat qu’il souhaitait. Félix devint adroit et se passionna pour les sports, mais en contrepartie, il eut de moins en moins de goût pour l’école, pour toute étude et tout savoir. Ce manque de goût devint une aversion non déguisée, et c’est avec cette aversion qu’il aborda l’analyse. L’investissement d’un même symbolisme sexuel mettait en rapport les deux séries d’inhibitions, et c’était, en partie, l’intervention paternelle qui, en lui faisant prendre les sports pour une sublimation plus en accord avec son moi, lui avait permis de déplacer l’ensemble de l’inhibition des sports sur l’étude.

Le facteur de « l’accord avec le moi » est important, lui aussi, je pense : il désigne la tendance libidinalement investie contre laquelle se dirigera la libido refoulée (déchargée sous forme d’angoisse), et qui succombera donc, dans une plus ou moins large mesure, devant l’inhibition.

Ce mécanisme de déplacement d’une inhibition vers l’autre me semble présenter des analogies avec le mécanisme des phobies. Mais tandis que dans le mécanisme des phobies, c’est seulement le contenu idéationnel qui cède sa place, par déplacement, à une formation substitutive, et cela sans que la somme d’affect disparaisse, dans l’inhibition, la décharge de la somme d’affect semble avoir lieu en même temps.

« Comme nous le savons, la poussée de l’angoisse se produit comme une réaction du moi au danger et comme un signal qui prépare à la fuite ; il n’y a donc qu’un pas à faire pour imaginer que dans l’angoisse névrotique le moi tente aussi de fuir les exigences de sa libido, et traite le danger interne comme si c’était un danger externe. Notre attente serait alors satisfaite : s’il y a angoisse, c’est qu’il y a quelque chose devant quoi l’on est angoissé. Mais l’analogie pourrait aller plus loin encore. Face à un danger extérieur, la tentative de fuite peut se transformer en arrêt sur place et prise de mesures défensives appropriées ; de même la poussée de l’angoisse névrotique se transforme en formation de symptômes, qui permet de “lier” l’angoisse »17.

D’une manière analogue, me semble-t-il, nous pourrions considérer l’inhibition comme la restriction obligatoire, provenant, cette fois, de l’intérieur, d’un dangereux excès de libido – restriction qui, à une certaine époque de l’histoire humaine, a pris la forme d’une contrainte venant de l’extérieur. Au début, par conséquent, la première réaction du moi devant le danger d’un barrage opposé à la libido serait l’angoisse : « le signal de la fuite ». Mais l’incitation à la fuite fait place à « un arrêt sur place et à la prise de mesures défensives » : ceci correspond à la formation des symptômes. Il y aurait peut-être une autre mesure défensive : la domination des tendances libidinales par des mesures restrictives, c’est-à-dire l’inhibition ; mais ceci ne serait possible que si le sujet parvenait à détourner la libido sur les activités des instincts de conservation, et à résoudre alors dans le domaine des tendances du moi le conflit entre l’énergie pulsionnelle et le refoulement. Ainsi l’inhibition, comme résultat d’un refoulement réussi, serait la condition préalable, et en même temps, la conséquence de la culture. C’est de cette manière que l’homme primitif, dont la vie mentale ressemble à bien des égards à celle d’un névrosé18, serait arrivé au mécanisme de la névrose, car, n’ayant pas une capacité de sublimation suffisante, il était probablement dépourvu de la capacité d’un refoulement réussi.

Parvenu au niveau de culture qui résulte du refoulement, tout en étant incapable d’utiliser celui-ci autrement que par le moyen des mécanismes de la névrose, il ne peut franchir ce stade infantile de la civilisation.

Qu’il me soit permis de souligner la conclusion qui découle de mon raisonnement : l’absence ou la présence de certaines capacités (ou même leur ampleur) bien qu’elles semblent être le seul fait de facteurs constitutionnels et appartenir au développement des pulsions du moi, dépendent aussi, apparaît-il, d’autres facteurs d’ordre libidinal, et peuvent être modifiées par l’analyse.

Un de ces facteurs fondamentaux est l’investissement libidinal, comme premier pas nécessaire vers l’inhibition. Une telle conclusion s’accorde avec les faits constamment observés en psychanalyse. Or nous constatons que l’investissement libidinal d’une tendance du moi existe là même où le processus n’a pas abouti à l’inhibition. Nous nous trouvons (l’analyse des jeunes enfants nous le montre avec évidence) devant une composante constante de tout talent et de tout intérêt. Si tel est le cas, nous devons supposer que pour le développement de telle tendance du moi, en plus de la disposition constitutionnelle, les points suivants doivent avoir eux aussi une grande portée : comment, à quelle période et dans quelle mesure – somme toute, dans quelles conditions – se produit l’alliance avec la libido ; le développement d’une tendance du moi doit donc dépendre aussi du sort de la libido à laquelle elle est liée, c’est-à-dire du succès de l’investissement libidinal. Cela réduit l’importance du facteur constitutionnel pour les aptitudes et, comme Freud l’a prouvé pour la maladie, le facteur « accidentel » prend une grande importance.

Nous savons qu’au stade narcissique, les pulsions du moi et les pulsions sexuelles sont encore unies : ces dernières trouvent d’abord un point d’appui sur le terrain des instincts de conservation. L’étude des névroses de transfert nous apprit que par la suite, elles se séparent, agissent comme deux formes distinctes d’énergie et se développent dans des sens différents. Tout en admettant la validité d’une différenciation entre pulsions du moi et pulsions sexuelles, nous tenons de Freud, d’autre part, qu’une partie des pulsions sexuelles demeure liée, toute la vie durant, aux pulsions du moi qu’elle pourvoit de composantes libidinales. C’est à ces composantes libidinales que correspond ce que j’ai appelé tout à l’heure investissement à symbolisme sexuel d’une tendance ou d’une activité appartenant aux pulsions du moi. Ce processus d’investissement par la libido, nous l’appelons « sublimation » et nous expliquons la genèse de celle-ci en disant qu’elle donne à la libido superflue, pour laquelle il n’y a pas de satisfaction adéquate, la possibilité d’une décharge, et que le barrage opposé à la libido est ainsi entr’ouvert ou supprimé. Cette conception s’accorde également avec l’affirmation de Freud que le processus de la sublimation ouvre une voie de décharge pour les excitations trop puissantes émanant des diverses sources de la sexualité, et leur permet de s’orienter vers d’autres directions. Ainsi, dit-il, dans le cas où le sujet possède un tempérament constitutionnellement anormal, l’excitation superflue peut trouver un débouché non seulement dans la perversion ou la névrose, mais aussi dans la sublimation19.

Dans son étude sur l’origine sexuelle de la parole, Sperber montre20 que des incitations sexuelles ont joué un rôle important dans l’évolution de la parole, que les premiers sons prononcés ont été les appels séducteurs lancés entre partenaires sexuels, et que ce langage rudimentaire s’est développé comme accompagnement rythmique du travail ; celui-ci s’est donc trouvé associé au plaisir sexuel. Jones en tire la conclusion que la sublimation est la répétition ontogénétique du processus décrit par Sperber21. Or les facteurs dont dépend le développement de la parole agissent également dans la genèse du symbolisme. Ferenczi postule que l’identification, comme stade préliminaire du symbolisme, se fonde sur le fait qu’à une étape précoce de son développement, l’enfant essaye de redécouvrir les organes de son corps et leurs activités dans tous les objets qu’il rencontre. Comme l’enfant établit aussi ces comparaisons dans son propre corps, il y voit probablement, dans la partie supérieure, les équivalents de chaque détail affectivement important de la partie inférieure. De plus, selon Freud, l’orientation précoce du sujet par rapport à son propre corps va de pair avec la découverte de nouvelles sources de plaisir. Il se peut fort bien que ce soit cela même qui rende possible la comparaison entre divers organes et parties du corps. Cette comparaison serait suivie plus tard du processus d’identification avec d’autres objets – un processus par lequel, selon Jones, le principe de plaisir nous permet de comparer deux objets, tout à fait différents à d’autres égards, mais semblables en ce qu’ils ont une valeur de plaisir ou éveillent l’intérêt22. Or il y a des chances pour que, d’autre part, ces objets et ces activités, sans être eux-mêmes sources de plaisir, le deviennent à travers cette identification, puisqu’un plaisir sexuel est déplacé sur eux, comme, selon Sperber, il est déplacé chez l’homme primitif sur le travail. Ensuite, lorsque le refoulement commence à agir et que le passage de l’identification à la formation du symbole s’est produit, c’est ce dernier processus qui offre à la libido la possibilité d’être déplacée sur d’autres objets et d’autres activités relevant des instincts de conservation, et qui n’avaient pas à l’origine valeur de plaisir. Nous arrivons alors au mécanisme de la sublimation.

Nous voyons donc que l’identification est un stade préliminaire non seulement de la formation du symbole, mais aussi de l’évolution de la parole et de la sublimation. Celle-ci s’établit au moyen de la formation du symbole, des fantasmes libidinaux s’attachant, sur le mode du symbolisme sexuel, à des objets, des activités et des intérêts particuliers. Voici une illustration de cette affirmation : j’ai cité plus haut des exemples de plaisir du mouvement – jeux et activités athlétiques – où nous pouvions reconnaître l’action de la signification à symbolisme sexuel que prenaient la route, le terrain de jeu, etc., symbolisant la mère, tandis que la marche, la course, et les mouvements athlétiques de toute sorte représentaient la pénétration dans la mère. En même temps, les pieds, les mains et le corps qui accomplissaient ces activités et qui, du fait de l’identification antérieure, étaient des équivalents du pénis, servaient à attirer sur eux quelques-uns des fantasmes attachés, en fait, au pénis et aux situations de satisfaction liées à cet organe. Le chaînon intermédiaire était probablement le plaisir du mouvement, ou plutôt le plaisir lui-même de l’organe. C’est là le point où la sublimation se sépare de la formation du symptôme hystérique, alors qu’elles ont suivi jusque-là le même chemin.

Afin d’exposer de manière plus précise les analogies et les différences entre les symptômes et la sublimation, je voudrais me reporter à l’analyse que Freud à faite de Léonard de Vinci. Le point de départ de cette analyse est un souvenir – ou plutôt un fantasme – de Léonard : alors qu’il était encore au berceau, un vautour s’était posé sur lui, avait, de sa queue, ouvert sa bouche, et plusieurs fois pressé sa queue contre ses lèvres. Léonard lui-même commente la chose en situant à un âge précoce l’éveil de l’intérêt exhaustif et passionné qu’il portait aux vautours ; Freud montre comment ce fantasme devait jouer un rôle important dans l’art de Léonard et dans sa curiosité pour les sciences naturelles.

L’analyse de Freud nous dit que le contenu mnémonique véritable de ce fantasme rappelle la situation de l’enfant allaité et embrassé par sa mère. L’idée de la queue de l’oiseau dans la bouche (figurant une fellation) vient évidemment d’une refonte du fantasme sur un mode homosexuel passif. Nous voyons que cette idée représente une condensation des théories sexuelles de la première enfance de Léonard, qui l’avaient conduit à admettre que la mère possédait un pénis. Nous constatons fréquemment, lorsque l’instinct épistémophilique s’associe très tôt à des intérêts sexuels, que le résultat de cette rencontre est l’inhibition, la névrose obsessionnelle ou la maniaco-dépressive. Freud poursuit en montrant que Léonard a évité ce sort en sublimant cette composante pulsionnelle, et en la préservant ainsi du refoulement. Je voudrais à présent poser la question suivante : comment se fait-il que Léonard ait échappé à l’hystérie ? Le noyau de l’hystérie me paraît en effet reconnaissable dans l’élément condensé de la queue du vautour – élément que l’on rencontre souvent, chez les hystériques, comme fantasme de fellation, exprimé par exemple dans la sensation de la boule hystérique. Selon Freud, la symptomatologie de l’hystérie ne fait que reproduire la capacité de déplacer les zones érogènes, capacité manifeste dans l’orientation et l’identification premières de l’enfant. Nous voyons par là même que l’identification constitue également une étape préliminaire à la formation du symptôme ; c’est cette identification qui permet à l’hystérique d’effectuer le déplacement caractéristique du bas vers le haut. À supposer maintenant que la situation où la satisfaction est procurée par la fellation, situation à laquelle Léonard se fixa, fut atteinte par le même chemin (identification – formation du symbole – fixation) qui conduit à la conversion hystérique, il me semble que le point de divergence se place au moment de la fixation. Chez Léonard, la situation qui donnait du plaisir ne se fixa pas en tant que telle : elle fut transférée aux tendances du moi. Il devait avoir eu, très tôt dans sa vie, une faculté très développée d’identification avec les objets du monde qui l’entourait. Une telle faculté serait due à un passage massif et exceptionnellement précoce de la libido narcissique à la libido objectale. L’aptitude à maintenir la libido en état de non-décharge serait un autre élément de cette faculté. Nous pouvons supposer, de plus, qu’il existe un autre facteur de poids quant à la faculté de sublimer – un facteur qui pourrait constituer une bonne part du talent dont un individu est constitutionnellement doté. Je veux parler de la facilité avec laquelle une activité ou une tendance du moi se charge d’un investissement libidinal, et de la mesure de sa réceptivité ; sur le plan physique, il existe un fait analogue : c’est la promptitude avec laquelle une région particulière du corps reçoit une innervation, élément important en ce qui concerne le développement des symptômes hystériques. Ces facteurs, qui pourraient constituer ce que nous entendons par « tempérament », formeraient une série complémentaire, comme celles que l’étiologie des névroses nous a rendues familières. Dans le cas de Léonard, non seulement une identification s’établit entre le mamelon, le pénis et la queue de l’oiseau, mais cette identification fut absorbée dans l’intérêt pour le mouvement de cet objet, pour l’oiseau lui-même, son vol, et l’espace dans lequel il volait. Les situations à valeur de plaisir, qu’elles fussent réellement vécues ou imaginées, restèrent en fait inconscientes et fixées, mais elles eurent le champ libre dans une tendance du moi et purent être ainsi déchargées. Quand elles reçoivent ce type de représentation, les fixations sont dépouillées de leur caractère sexuel ; elles sont en accord avec le moi, et si la sublimation réussit – c’est-à-dire si elles sont absorbées par une tendance du moi – elles ne subissent pas de refoulement. Lorsque c’est ainsi que les choses se passent, les fixations fournissent à la tendance du moi la somme d’affect qui agit comme stimulant et comme force motrice du talent ; puisque la tendance du moi leur laisse le champ libre pour s’exercer en accord avec le moi, elles permettent au fantasme de s’épanouir sans entraves, et elles sont ainsi elles-mêmes déchargées.

Dans la fixation hystérique, d’autre part, le fantasme reste si solidement attaché à la situation de plaisir, qu’il succombe, avant même que la sublimation ne soit possible, au refoulement et à la fixation ; et ainsi, en admettant que les autres facteurs étiologiques soient efficaces, le fantasme est condamné à chercher la représentation et la décharge dans les symptômes hystériques. La manière dont l’intérêt scientifique de Léonard pour le vol des oiseaux se développa, montre que dans la sublimation aussi, la fixation au fantasme et à tous ses éléments déterminants continue d’agir.

Freud a résumé les caractéristiques essentielles des symptômes hystériques23. Si nous appliquons les critères de sa description à la sublimation de Léonard telle qu’elle nous apparaît à travers le fantasme du vautour, nous pourrons voir l’analogie entre les symptômes et la sublimation. Je pense aussi que cette sublimation répond à la formule de Freud : un symptôme hystérique exprime souvent un fantasme sexuel inconscient masculin d’une part, et féminin de l’autre. Chez Léonard, l’aspect féminin est exprimé par le fantasme passif de la fellation ; le fantasme masculin me semble apparent dans un passage des carnets de Léonard que Freud cite comme une sorte de prophétie : « Le grand oiseau prendra son premier vol du dos de son grand cygne ; il remplira l’univers de stupeur et tout écrit citera sa renommée et il assurera la gloire éternelle au nid où il naquit. » Ne s’agit-il pas ici d’obtenir, de la part de la mère, la reconnaissance de ses exploits génitaux ? Je pense que ce fantasme, exprimant lui aussi un désir de la première enfance, se reflétait, comme le fantasme du vautour, dans l’étude scientifique que Léonard fit du vol des oiseaux et de l’aéronautique. Son activité génitale, qui jouait un rôle bien réduit tant qu’il s’agissait d’une véritable satisfaction pulsionnelle, était donc totalement absorbée par ses sublimations.

Selon Freud, l’accès d’hystérie n’est qu’une pantomime, représentant les fantasmes traduits en termes de mouvement et projetés sur la motricité. On pourrait dire la même chose des fantasmes et des fixations qui, chez l’artiste par exemple, sont représentés par des innervations motrices physiques, que ce soit en relation avec le corps du sujet lui-même, ou avec quelque autre agent. Cette affirmation s’accorde avec les textes de Freud et de Ferenczi sur les analogies et les rapports de l’art et de l’hystérie d’une part, de l’accès hystérique et du coït d’autre part.

L’accès d’hystérie utilise comme matériel une condensation particulière de fantasmes ; de la même manière, le développement, soit d’un intérêt pour l’art, soit d’un talent créateur, dépendrait en partie de la richesse et de l’intensité des fixations et des fantasmes représentés dans la sublimation. Deux éléments seraient à considérer : non seulement le nombre de tous les facteurs présents, constitutionnels et accidentels, et la mesure de leur coopération harmonieuse, mais aussi la quantité d’activité génitale qui peut être déviée dans la sublimation. Dans l’hystérie, la primauté de la zone génitale est toujours déjà acquise.

Le génie ne diffère pas seulement quantitativement du talent, mais aussi par sa qualité essentielle. Néanmoins, nous pouvons admettre qu’il suppose les mêmes conditions génétiques que le talent. Le génie semble possible lorsque tous les facteurs intéressés sont présents dans une abondance telle qu’ils donnent naissance à des groupements uniques constitués à partir d’éléments possédant entre eux quelque similitude essentielle – je veux parler des fixations libidinales.

Lorsque j’ai examiné le problème de la sublimation, j’ai dit qu’à mon avis, un des facteurs décisifs de son succès était celui-ci : les fixations destinées à la sublimation ne doivent pas avoir subi de refoulement trop tôt, car cette circonstance exclut toute possibilité de développement. Par conséquent, nous devons admettre l’existence d’une série complémentaire placée entre la formation des symptômes d’une part et la sublimation réussie de l’autre ; cette série doit faire une place aux cas de sublimation moins réussie. Nous pouvons constater, je pense, qu’une fixation qui aboutit à un symptôme était déjà sur la voie de la sublimation mais qu’elle a été arrêtée par le refoulement. Plus tôt cela survient, plus la fixation garde le caractère véritablement sexuel de la situation de plaisir, et plus elle sexualise la tendance où elle a placé son investissement libidinal, au lieu d’être absorbée par cette tendance ; celle-ci est en outre d’autant plus instable, car elle demeure perpétuellement exposée à l’attaque du refoulement.

Je voudrais ajouter quelques mots sur la distinction entre la sublimation non réussie et l’inhibition, et sur leurs rapports. J’ai mentionné certaines inhibitions que j’ai appelées normales, surgies là où le refoulement avait réussi ; lorsque ces inhibitions avaient été levées par l’analyse, il apparut qu’elles étaient fondées en partie sur de très fortes sublimations. Celles-ci s’étaient formées, mais elles avaient été inhibées soit entièrement soit en partie. Elles n’avaient pas le caractère des sublimations non réussies, qui oscillent entre la formation des symptômes, les traits névrotiques et la sublimation. Seule, l’analyse avait permis d’y reconnaître des inhibitions ; elles se manifestaient sous une forme négative, comme le manque, ou seulement la réduction, d’un penchant ou d’une aptitude. Les inhibitions se forment (comme j’ai essayé de le montrer plus haut) par le déplacement de la libido superflue, qui trouve à se décharger comme angoisse, sur les sublimations. Ainsi, la sublimation est diminuée ou détruite par le refoulement et se transforme en inhibition, mais la formation des symptômes est évitée, car l’angoisse est déchargée ainsi comme dans la formation du symptôme hystérique. Par conséquent, nous pouvons supposer que l’homme normal acquiert la santé grâce aux inhibitions, et par le moyen d’un refoulement réussi. Si la quantité d’angoisse qui investit les inhibitions dépasse la quantité de sublimation, l’inhibition névrotique en résulte, car la lutte entre la libido et le refoulement ne se déroule plus sur le terrain des tendances du moi, et les processus employés dans les névroses pour lier l’angoisse se mettent donc à l’œuvre. Puisque, dans la sublimation non réussie, les fantasmes rencontrent le refoulement sur le chemin de la sublimation et qu’ils sont alors fixés, nous pouvons supposer, pour qu’une sublimation soit inhibée, qu’elle doit effectivement exister en tant que sublimation. Ici encore, nous pouvons admettre l’existence de la série complémentaire déjà inférée entre les symptômes et la sublimation réussie. D’autre part, nous pouvons admettre que dans la mesure où les sublimations sont réussies et où il reste donc peu de libido endiguée dans le moi et prête à se décharger sous forme d’angoisse, les inhibitions sont moins nécessaires. Nous pouvons affirmer aussi que plus la sublimation est réussie, moins elle est exposée au refoulement. Nous pouvons admettre également ici l’existence d’une série complémentaire.

Nous connaissons l’importance des fantasmes masturbatoires dans les symptômes hystériques et dans les crises d’hystérie. Voici une illustration de l’action des fantasmes masturbatoires sur la sublimation. Félix, treize ans, raconta pendant une séance d’analyse le fantasme suivant : il jouait avec plusieurs filles très belles qui étaient nues et dont il caressait les seins. Il ne voyait pas la partie inférieure de leur corps. Elles jouaient au football. Ce fantasme sexuel, qui chez Félix était un substitut de l’onanisme,

fut suivi au long de l’analyse par de nombreux autres fantasmes, certains sous la forme de rêves éveillés, d’autres se substituant à l’onanisme pendant la nuit, mais tous avec le sport pour thème.

Ces fantasmes montraient comment certaines de ses fixations avaient été élaborées et s’étaient transformées en intérêt pour les sports.

Dans le premier fantasme sexuel, qui n’était que fragmentaire, le coït avait déjà été remplacé par le football24. Ce sport, et d’autres encore, avaient complètement absorbé son intérêt et son ambition, car cette sublimation était renforcée, par réaction, comme protection contre d’autres intérêts, moins en accord avec le moi, qui avaient été refoulés et inhibés.

Ce renforcement réactionnel, ou obsessionnel, pourrait bien être le facteur décisif de la destruction des sublimations que l’analyse entraîne quelquefois, bien qu’en règle générale, elle les favorise plutôt. Le symptôme est abandonné comme coûteuse formation de substitution lorsque les fixations sont dénouées et que d’autres voies sont ouvertes à la décharge de la libido. Mais le fait d’amener à la conscience telles fixations qui constituent la base de la sublimation, produit en général un résultat différent : très souvent, la sublimation est renforcée, car elle est retenue comme la voie de substitution la plus adéquate et probablement la plus ancienne pour la décharge de la libido qui doit rester insatisfaite.

Nous savons que la fixation aux scènes et aux fantasmes « primitifs » est décisive dans la genèse de la névrose. Voici un exemple de l’importance des fantasmes primitifs dans le développement des sublimations. Fritz, qui avait presque sept ans, racontait de nombreux fantasmes au sujet du « général Pipi » (l’organe génital) qui marchait dans les rues à la tête de ses soldats, les « gouttes de Pipi » ;

Fritz donnait une description précise de la situation et de la direction de ces rues et les comparaît à la forme des lettres de l’alphabet.

Le général conduisait ses soldats jusqu’à un village où ils étaient cantonnés. Le thème de ces fantasmes était le coït avec la mère, les mouvements du pénis qui l’accompagnaient et le chemin suivi par le pénis. Étant donné leur contexte, il apparut qu’il s’agissait en même temps de fantasmes de masturbation. Nous pûmes constater qu’ils étaient à l’œuvre dans ses sublimations, avec d’autres éléments que je ne puis exposer à présent. Quand il roulait sur sa trottinette, il attachait une grande importance aux tournants et aux boucles qu’il faisait25 et qu’il décrivait aussi dans les fantasmes où il s’agissait de son Pipi. Par exemple, il déclara une fois qu’il avait inventé un truc pour le Pipi. Le truc consistait à faire apparaître brusquement le Pipi par l’ouverture de sa culotte sans le toucher, en tordant et en faisant pivoter le corps tout entier.

Il racontait souvent des fantasmes où il inventait des types spéciaux de motocyclettes et de voitures. Le point important, dans ces inventions26, était invariablement de permettre une conduite particulièrement habile, avec des boucles dans les coins et les recoins. « Les femmes », disait-il, « savent peut-être conduire, mais elles ne savent pas tourner assez vite ». Voici un de ses fantasmes : tous les enfants, les filles comme les garçons, avaient dès leur naissance leur petite motocyclette. Chaque enfant pouvait en prendre trois ou quatre autres sur sa machine et les déposer en chemin là où il voulait. Les méchants enfants tombaient par terre quand la motocyclette prenait un tournant brusque, les autres étaient déposés au terminus (naissaient). Parlant de la lettre S, sur laquelle il avait de nombreux fantasmes, il dit que ses enfants, les petits s, savaient déjà tirer au fusil et conduire des autos quand ils étaient encore au berceau. Ils avaient tous des motocyclettes, sur lesquelles ils pouvaient aller plus loin en un quart d’heure qu’une grande personne en une heure ; ces enfants battaient les grandes personnes à la course, au saut, et dans toutes sortes de jeux d’adresse. Fritz racontait aussi de nombreux fantasmes sur les divers types de véhicules qu’il aurait aimé avoir et qu’il aurait pris pour aller à l’école, en emmenant sa mère ou sa sœur. Pendant une période, il manifesta de l’angoisse à l’idée de verser de l’essence dans le réservoir d’une moto, à cause du danger d’explosion ; il apparut que dans le fantasme où il donnait le plein d’essence à une motocyclette, grande ou petite, l’essence représentait « l’eau du Pipi » ou le sperme, qu’il pensait nécessaire pour accomplir le coït ; l’adroit maniement d’une motocyclette, et les nombreuses boucles et courbes qu’il faisait quand il était monté dessus, représentaient l’habileté dans le coït.

C’est dans sa petite enfance seulement qu’il avait montré des signes de cette forte fixation à la route et à tous les intérêts qui s’y rattachaient. Quand il eut près de cinq ans, il manifesta cependant une répugnance marquée pour la promenade. C’est aussi à cet âge que son incompréhension de la distance dans le temps ou dans l’espace devint frappante : après avoir voyagé pendant plusieurs heures, il pensait être encore dans sa ville natale. Son aversion pour les promenades s’accompagnait d’une totale absence d’intérêt pour le lieu de son séjour : il ne cherchait pas du tout à se familiariser avec. Il était en outre absolument dépourvu de tout sens de l’orientation.

Le vif intérêt qu’il manifestait pour les voitures avait pris la forme suivante : il se mettait devant une fenêtre ou dans l’entrée de sa maison et regardait passer les voitures pendant des heures d’affilée ; il avait également une passion pour la conduite des automobiles.

Sa principale occupation consistait à jouer au cocher ou au chauffeur, après avoir poussé des chaises les unes contre les autres pour faire la voiture. Il s’adonnait d’une manière si exclusive à ce jeu, qui ne consistait en fait qu’à rester très paisiblement assis, que son attitude paraissait compulsive, d’autant plus qu’il avait une parfaite répugnance pour toute autre forme de jeu. Ce fut alors que je commençai son analyse, et au bout de quelques mois, il avait beaucoup changé, non seulement sur ce point précis, mais sur bien d’autres.

Jusque-là, il n’avait jamais éprouvé de l’angoisse, mais en cours de traitement, une angoisse intense se manifesta et fut dénouée par des moyens analytiques. Pendant la dernière étape de son analyse, survint une phobie à l’égard des enfants rencontrés dans les rues ; celle-ci venait du fait qu’il avait été, à plusieurs reprises, brutalisé dans la rue par de jeunes garçons. Il parla de la peur qu’il en avait, et on dut finalement renoncer à le convaincre de sortir seul. Je ne pus parvenir analytiquement jusqu’à cette phobie, car pour des raisons extérieures, l’analyse ne put être continuée ; mais j’appris, peu de temps après son interruption, que la phobie avait complètement disparu et qu’un grand plaisir à se promener à l’aventure lui avait succédé27.

Au cours de l’analyse, il manifesta un sens de plus en plus vif de l’orientation dans l’espace. Sa curiosité fut d’abord surtout attirée par les gares, les portes des wagons, et ensuite par les entrées et les sorties des endroits où il arrivait, aussitôt qu’il y mettait le pied. Il se mit à s’intéresser beaucoup aux rails du tramway électrique et aux rues que celui-ci empruntait. L’analyse avait fait disparaître son dégoût pour le jeu, qui dépendait, apparut-il, de bien des facteurs. Son intérêt pour les voitures, qui était né tôt et avait eu un caractère obsessionnel, se manifestait à présent dans toutes sortes de jeux ; il jouait avec une grande richesse d’imagination, qui contrastait avec la monotonie du jeu au chauffeur. Il manifestait aussi un intérêt passionné pour les ascenseurs et aimait monter dedans. Pendant la période dont je parle, il fut malade et dut rester au lit ; à cette occasion, il inventa les jeux suivants : il se glissait tout entier sous les couvertures et déclarait : « Le trou devient de plus en plus grand, je vais bientôt sortir. » Ce disant, il soulevait lentement les couvertures au pied du lit, jusqu’à ce que l’ouverture fût assez grande pour qu’il pût se glisser dehors. Il jouait également à faire un voyage sous les couvertures ; il sortait parfois à un bout du lit, parfois à l’autre ; arrivé là, il disait qu’il était maintenant « surterrain », ce qui était pour lui le contraire d’un chemin de fer souterrain. Il avait été très frappé par la vue du chemin de fer souterrain sortant de dessous terre à un terminus et continuant sa route sur une voie aérienne. Quand il jouait avec les couvertures, il prenait soin de ne pas les soulever d’un côté ou d’un autre pendant son voyage, pour qu’il ne fût visible qu’au moment où il sortait à l’un des bouts du lit, qu’il appelait « la station de la fin ». Une autre fois, il inventa un autre jeu avec les couvertures ; il s’agissait de se glisser dessous, puis dehors, et ceci en différents points. Tandis qu’il jouait ainsi, il dit une fois à sa mère : « Je vais dans ton ventre. » C’est à peu près à ce moment-là qu’il raconta le fantasme suivant : il descendait dans le métro. Il y avait beaucoup de monde. Le conducteur descendait puis remontait rapidement quelques marches et donnait aux gens leurs tickets. Il roulait dans le métro, sous la terre, jusqu’à ce que les lignes se rencontrent. Alors, il y avait là un trou et il y avait de l’herbe. Dans un autre des jeux qu’il pratiquait dans son lit, il mit plusieurs fois les couvertures en boule pour en faire un monticule, et fit rouler dessus une petite auto avec son chauffeur. Il disait alors : « Le chauffeur veut toujours aller en haut de la montagne, mais c’est un mauvais chemin qu’il prend là » ; puis il faisait aller la voiture sous les couvertures : « le voilà, le bon chemin ». Il s’intéressait spécialement à une partie du chemin de fer électrique où il n’y avait qu’une seule voie et une ligne dérivée. Il dit à ce sujet que la dérivation était indispensable, au cas où un autre train viendrait de la direction opposée, pour qu’il n’y ait pas de collision. Il illustra ce danger pour sa mère : « Regarde, si deux personnes viennent de deux directions opposées » (tout en parlant, il courait vers elle), « elles se précipitent l’une contre l’autre, et deux chevaux aussi, s’ils avancent comme ça ». Voici un fantasme qu’il racontait fréquemment : il imaginait l’intérieur du corps de sa mère, il imaginait toutes sortes d’appareils dedans, et surtout dans son estomac. Un jour, ce fantasme fut suivi par celui d’une balançoire ou d’un manège de chevaux de bois sur lesquels il y avait une foule de petits personnages qui n’arrêtaient pas de monter les uns derrière les autres et de descendre de l’autre côté. Il y avait quelqu’un qui appuyait sur quelque chose pour les aider.

Le plaisir tout neuf qu’il prenait à flâner et tous ses autres intérêts durèrent un certain temps, mais au bout de quelques mois, l’ancienne aversion pour les promenades réapparut. Cette aversion existait toujours lorsque je repris pour la dernière fois son analyse.

Il avait alors presque sept ans28.

Pendant la seconde phase de l’analyse qui, cette fois, alla très loin, cette répugnance augmenta et apparut clairement comme une inhibition ; elle dura jusqu’à ce que l’angoisse qu’elle dissimulait devînt manifeste et pût être dénouée. C’était en particulier le chemin de l’école qui éveillait cette peur. Nous découvrîmes une des raisons de son aversion, à l’égard des routes qu’il prenait pour aller à l’école : elles étaient plantées d’arbres. Les routes bordées de champs des deux côtés lui paraissaient au contraire très belles, parce qu’on pouvait tracer des sentiers dans ces champs et qu’on pouvait transformer ceux-ci en jardins si l’on y plantait des fleurs et qu’on les arrosait29. Son antipathie pour les arbres, qui pendant un certain temps prit la forme d’une peur de la forêt, venait en partie d’un fantasme : il craignait qu’un arbre coupé ne tombât sur lui. L’arbre représentait le grand pénis de son père qu’il voulait couper, et par conséquent, qu’il craignait. Nous apprîmes par divers fantasmes ce qu’était sa peur du chemin de l’école. Il me parla une fois d’un pont (n’existant que dans son imagination) qui se trouvait sur la route de l’école30. S’il y avait eu un trou dedans, il aurait pu tomber dessous. Une autre fois, c’est un morceau de grosse ficelle qu’il vit par terre et qui le rendit anxieux parce qu’il lui rappelait un serpent. C’est aussi à ce moment-là qu’il tenta de sauter à cloche-pied pendant une partie du trajet, en prétextant qu’on lui avait coupé un pied. À partir d’une image qu’il avait vue dans un livre, il avait imaginé une sorcière qu’il rencontrait quand il allait à l’école et qui vidait une cruche d’encre sur lui et sur son cartable. Ici, la cruche représentait le pénis de la mère31. Il ajouta spontanément qu’il en avait peur, mais qu’en même temps c’était agréable. Une autre fois, il imagina qu’il avait rencontré une très belle sorcière et qu’il regardait avec une grande attention la couronne qu’elle portait sur la tête. Comme il la regardait ainsi fixement (kuckte) il était un coucou (Kuckuck) ; elle fit disparaître son cartable et le transforma, de coucou, en colombe (c’est-à-dire en créature femelle, à ce qu’il croyait).

Voici un exemple des fantasmes qui apparurent plus tard dans le courant de l’analyse, et dans lesquels la signification originelle de la route, sa valeur de plaisir, étaient évidentes. Il me dit une fois qu’il aimerait bien aller à l’école, si seulement il n’y avait pas cette route. Il imagina alors, afin d’éviter la route, qu’il plaçait une échelle entre la fenêtre de sa chambre et celle de sa maîtresse, et qu’alors, lui et sa mère, ils pouvaient aller tous les deux à l’école en passant d’un échelon à l’autre. Il me parla ensuite d’une corde, tendue elle aussi de fenêtre à fenêtre, sur laquelle on le tirait, lui et sa sœur, jusqu’à l’école. Il y avait une servante qui les aidait en lançant la corde, et les enfants qui étaient déjà à l’école les aidaient eux aussi. Il renvoyait la corde lui-même, il « remuait la corde », disait-il 32.

Pendant l’analyse, il devint beaucoup plus actif. Il me raconta un jour l’histoire suivante, qu’il appelait « vol des grands chemins » : il y avait un monsieur qui était très riche et très heureux, et bien qu’il fût très jeune, il voulut se marier. Il alla dans la rue, et là, il vit une très belle dame et lui demanda son nom. Elle répondit : « Ce n’est pas votre affaire. » Il demanda alors où elle habitait. Elle répondit de nouveau que ce n’était pas son affaire. Ils faisaient de plus en plus de bruit en parlant. Alors un agent de police qui les avait regardés pendant qu’ils parlaient s’approcha et emmena l’homme jusqu’à une grande voiture, une voiture comme en ont les messieurs importants. On le conduisit dans une maison avec des barreaux de fer sur les fenêtres, une prison. On l’accusait d’être un voleur des grands chemins. « C’est comme ça que ça s’appelle »33.

Le plaisir qu’il éprouvait primitivement à marcher sur les routes correspondait à son désir du coït avec la mère et ne pouvait donc pas accomplir son œuvre tant que l’angoisse de castration n’était pas dénouée. Nous avons vu de même que son amour pour l’exploration des routes et des rues (base de son sens de l’orientation) s’était développé au moment de la libération de sa curiosité sexuelle, refoulée elle aussi à cause de la peur de la castration. En voici quelques illustrations. Il me dit une fois que lorsqu’il urinait, il était obligé de freiner (ce qu’il faisait en serrant son pénis), car sinon, la maison tout entière pouvait s’écrouler34. Il produisait de nombreux fantasmes sur ce thème, montrant qu’il subissait l’action d’une image mentale de l’intérieur du corps de sa mère, et par identification avec elle, de son propre corps. Il décrivait celui-ci comme une ville, souvent comme un pays, et plus tard, comme le monde, tous traversés par des lignes de chemin de fer. Il imaginait que cette ville contenait tout ce qui était nécessaire à la vie des hommes et des animaux et qu’elle était pourvue de toutes sortes de perfectionnements modernes.

Il y avait des télégraphes et des téléphones, des ascenseurs et des manèges de chevaux de bois, des affiches, etc. Les chemins de fer étaient de plusieurs types différents. Parfois, il y avait un chemin de fer circulaire avec de nombreuses stations, et parfois un de ces chemins de fer urbains à deux terminus. Il y avait deux sortes de trains sur ces rails : le premier était le train-de-« Pipi », conduit par une goutte-de-« Pipi », et l’autre était un train-de-« Kaki », que conduisait un « Kaki »35. Le train-de-« Kaki » était souvent présenté comme un train ordinaire de voyageurs, tandis que le train-de-« Pipi » était un express ou un train électrique. Les deux terminus étaient la bouche et le « Pipi » quand le train partait du « Pipi », il y avait un endroit où il devait croiser une voie qui descendait une côte entre deux pentes abruptes. Il y avait alors un grand bruit, car le train, qui transportait des enfants – les enfants-« Kaki » –, entrait en collision avec un autre train. On transportait les enfants blessés dans la cabine à signaux36. Cette cabine était, apparut-il, le trou à « Kakis », que l’on retrouva souvent dans les fantasmes ultérieurs sous l’aspect du quai d’arrivée ou de départ. Il y avait également une collision et un grand bruit quand le train roulait dans la direction inverse, c’est-à-dire quand il partait de la bouche. C’était la fécondation par la nourriture qui était représentée là, et le dégoût de l’enfant pour certains aliments provenait de ces fantasmes. Il y en avait d’autres, dans lesquels il parlait de deux trains partant d’un même quai. Les trains roulaient alors sur la même voie qui bifurquait plus bas et menaient ainsi au « Pipi » et au trou à « Kakis ». L’idée de la fécondation par la bouche avait sur lui une action très profonde, illustrée par un fantasme qui l’obligeait à s’arrêter sept fois quand il urinait. Ces sept arrêts avaient pour origine le nombre de gouttes d’un médicament qu’il prenait à ce moment-là et pour lequel il avait une grande répugnance, car il équivalait pour lui, comme le montra l’analyse, à de l’urine.

Dans ces images extrêmement riches d’une ville, avec ses trains37, ses gares et ses routes, il y a encore un détail que je voudrais mentionner. Il imaginait souvent aussi une gare à laquelle il donnait des noms divers et que j’appellerai A. Il y avait deux autres gares, B et C, collées à la première. Fritz décrivait fréquemment ces deux dernières comme une seule grande gare. A était une gare très importante, parce que toutes sortes de marchandises en partaient ; quelquefois, des passagers y prenaient aussi le train, par exemple des fonctionnaires du chemin de fer, que l’enfant représentait par son doigt. A était la bouche, d’où partait la nourriture. Les fonctionnaires du chemin de fer étaient le « Pipi », et ceci ramenait aux idées de l’enfant sur la fécondation par la bouche. B et C servaient à décharger les marchandises ; à B, il y avait un jardin sans arbres, mais avec des allées qui se croisaient toutes, et avec quatre entrées – non pas des portes, mais simplement des trous. Ces trous étaient, comme je pus le découvrir, les ouvertures des oreilles et du nez. C était le crâne, B et C ensemble étaient la tête tout entière. Fritz disait que la tête était simplement collée à la bouche, idée déterminée en partie par son complexe de castration. L’estomac était souvent, lui aussi, une gare, mais cette disposition-là variait fréquemment. Dans tout ceci, les ascenseurs et les manèges de chevaux de bois jouaient un rôle important ; ils ne servaient qu’à transporter le « Kaki » et les enfants.

À mesure qu’on lui interprétait ces fantasmes et d’autres encore, son pouvoir et son sens de l’orientation devenaient de plus en plus forts ; ses jeux et ses intérêts le montraient clairement.

Nous découvrîmes ainsi que son sens de l’orientation, qui avait été fortement inhibé mais se développait à présent, dépendait de son désir de pénétrer dans le corps maternel et d’en examiner l’intérieur, d’explorer les passages qui permettaient d’y entrer et d’en sortir, d’étudier les processus de la fécondation et de la naissance38.

Je constatai que cette signification libidinale du sens de l’orientation était typique, et qu’un développement favorable dans ce domaine (ou au contraire l’inhibition du sens de l’orientation due au refoulement) en dépendait. Les inhibitions partielles de cette faculté, c’est-à-dire de l’intérêt pour la géographie et l’orientation, et le manque total ou partiel des aptitudes correspondantes, dépendaient, apparut-il, de facteurs que je considère comme essentiels pour la formation des inhibitions en général. Je veux parler de l’époque où le refoulement commence à agir sur les fixations destinées à la sublimation ou déjà sublimées, et de l’intensité avec laquelle il agit. Par exemple, si l’intérêt pour l’orientation n’est pas refoulé, le plaisir que l’on y prend et la curiosité qu’elle éveille restent intacts ; le développement de cette faculté est alors proportionnel au succès des investigations destinées à enrichir les connaissances sexuelles.

J’aimerais souligner ici la très grande portée de cette inhibition qui, chez tout le monde et non seulement chez Fritz, s’étend aux études et aux intérêts les plus divers. En dehors de son rôle dans l’intérêt pour la géographie, je découvris qu’elle était un des facteurs décisifs de l’aptitude à dessiner39, de l’intérêt pour les sciences naturelles et pour tout ce qui concerne l’exploration de la terre.

Chez Fritz, je découvris également un lien très étroit entre son incapacité à s’orienter dans l’espace et son incapacité à s’orienter dans le temps. À son intérêt refoulé pour le lieu de son existence intra-utérine correspondait une absence d’intérêt pour le temps de cette existence. Ainsi, les questions suivantes : « Où étais-je avant ma naissance ? » et « Quand étais-je dans ce lieu ? », étaient toutes deux refoulées.

L’équivalence inconsciente du sommeil, de la mort et de l’existence intra-utérine était évidente dans beaucoup de ses histoires et de ses fantasmes ; il était également curieux de la durée de ces états et de leur succession dans le temps. Il semble que le passage de l’existence intra-utérine à l’existence extra-utérine soit, comme prototype de toute périodicité, une des racines du concept du temps et de l’orientation dans le temps40.

Je voudrais mentionner encore un fait qui montre, me semble-t-il, l’importance de l’inhibition du sens de l’orientation. Je découvris que la résistance de Fritz à l’éducation sexuelle, étroitement liée à l’inhibition de son sens de l’orientation, venait de ce qu’il admettait toujours la théorie sexuelle infantile de 1’ « enfant anal ». L’analyse montra cependant qu’il s’en tenait à cette théorie anale à cause du refoulement dû au complexe d’Œdipe ; sa résistance à l’éducation sexuelle ne provenait pas de ce que, n’ayant pas encore atteint le stade génital d’organisation, il était incapable de comprendre le processus génital. Il s’agissait plutôt du contraire : c’était cette résistance qui l’empêchait d’avancer, de parvenir à ce stade, et qui renforçait sa fixation au stade anal.

Une fois de plus, je dois me reporter ici à l’importance de la résistance à l’éducation sexuelle. L’analyse des enfants a toujours confirmé mon point de vue sur cette question. J’ai été amenée à considérer cette résistance comme un symptôme d’une grande portée, qui signale des inhibitions décisives pour tout le développement ultérieur.

Je constatai que l’attitude de Fritz devant l’étude dépendait du même investissement symbolique sexuel. L’analyse montra que son dégoût marqué pour l’étude était une inhibition fort complexe à l’égard des différentes disciplines, née du refoulement de différentes composantes pulsionnelles. Comme pour l’inhibition devant la marche, les sports et le sens de l’orientation, son facteur principal était le refoulement, fondé sur l’angoisse de castration, de l’investissement symbolique sexuel commun à tous ces intérêts, c’est-à-dire de la pénétration dans la mère par le coït. L’analyse de Fritz permettait de voir cet investissement libidinal, et avec lui, cette inhibition, s’étendre des premiers gestes et des jeux de mouvement jusqu’au chemin de l’école, à l’école elle-même, à la maîtresse et aux activités scolaires.

Car dans ses fantasmes, les lignes de ses cahiers étaient des routes, le cahier lui-même était le monde entier et les lettres y roulaient sur des motocyclettes, c’est-à-dire sur la plume. Parfois, la plume était un bateau et le cahier un lac. Nous découvrîmes que les nombreuses fautes de Fritz (dont on ne put venir à bout pendant un certain temps et qui, lorsqu’elles furent expliquées par l’analyse, disparurent sans aucune difficulté) avaient pour origine d’innombrables fantasmes sur les lettres, qui s’aimaient bien, ou se combattaient, et avaient toutes sortes d’aventures. Il considérait en général les lettres minuscules comme les enfants des majuscules.

Le S majuscule était pour lui l’empereur des s longs gothiques ; il y avait deux crochets au bout de ce S pour qu’on pût le distinguer de l’impératrice, le s final, qui n’avait qu’un crochet.

Nous découvrîmes que pour lui, le mot prononcé était identique au mot écrit. Il représentait le pénis ou l’enfant, tandis que le mouvement de la langue et de la plume représentait le coït.

Je ne mentionnerai que brièvement l’importance, telle que l’analyse des enfants me l’a montrée, de l’investissement libidinal dans le développement du langage et de ses particularités chez les enfants, – son importance dans le développement de la parole en général. Dans la parole, des fixations orales41, cannibaliques et sadiques-anales sont sublimées ; le succès de cette sublimation dépend de la réunion des fixations des stades d’organisation antérieurs sous la suprématie des fixations génitales. Je pense que l’existence de ce processus, qui permet aux fixations perverses d’être déchargées, doit pouvoir se démontrer dans toutes les sublimations. L’action des complexes a pour résultat des renforcements et des déplacements divers qui sont de nature régressive ou réactionnelle. Cela ouvre un nombre infini de possibilités, comme le prouvent, pour garder l’exemple de la parole, ses particularités individuelles aussi bien que l’évolution des langues en général.

Je constatai que chez Fritz la parole, qui est une des premières sublimations, avait été inhibée dès l’origine. En cours d’analyse, cet enfant, qui s’était mis à parler fort tard et qui, par la suite, semblait être d’un naturel silencieux, se transforma en un petit garçon remarquablement loquace. Il ne se fatiguait jamais de raconter des histoires qu’il inventait, et ces histoires montraient une richesse d’imagination dont il n’y avait pas trace en lui avant l’analyse. Il était évident aussi qu’il prenait un très grand plaisir au fait même de parler et qu’il avait un rapport particulier aux mots. Simultanément, il montrait un grand intérêt pour la grammaire. Pour illustrer cela, je citerai brièvement ce qu’il me dit pour m’expliquer la signification qu’avait pour lui la grammaire : « la racine du mot lui-même ne bouge pas, ce n’est que la terminaison qui bouge. » Il voulut donner à sa sœur, pour son anniversaire, un carnet dans lequel il écrivait tout ce que les choses faisaient. Que font les choses ? « Telle chose saute, telle chose court, telle chose vole », etc. C’était la représentation de ce que le pénis pouvait faire qu’il voulait écrire dans le carnet, et qu’il voulait aussi accomplir dans la mère.

Cette signification de la parole comme activité génitale – Abraham en a parlé lui aussi dans le compte rendu d’un cas de pseudologie –, je l’ai trouvée à l’œuvre, plus ou moins, mais dans tous les cas. Elle est, selon moi, typique, comme l’est aussi la détermination anale. Cela m’apparut avec une évidence particulière dans le cas d’une fillette qui bégayait, et qui avait de fortes fixations homosexuelles. Cette enfant, Grete, qui avait neuf ans, considérait la parole et le chant comme une activité masculine et le mouvement de la langue comme celui du pénis. Elle prenait un plaisir particulier, quand elle était couchée sur le divan, à réciter certaines phrases en français. Elle disait que « c’était tellement amusant, quand sa voix montait et descendait comme une personne sur une échelle ». Elle associait, à cette proposition, le fait que l’échelle était dressée dans un escargot. Mais est-ce qu’il y aurait assez de place pour une échelle dans un escargot ? (« escargot » était, cependant, le terme qu’elle employait pour désigner ses organes génitaux). La virgule et le point, comme les pauses qui leur correspondaient dans la parole, signifiaient qu’on était « monté et redescendu » une fois, et que l’on recommençait. Un mot tout seul représentait le pénis, et une phrase la poussée du pénis dans le coït, ainsi que le coït dans son ensemble.

Dans un grand nombre de cas, il m’apparut que théâtres et concerts, et en fait, toute représentation où il y a quelque chose à voir ou à entendre, symbolisent toujours le coït des parents : le fait d’écouter et de regarder symbolise l’observation réelle ou imaginaire, tandis que le rideau qui tombe représente les objets qui gênent l’observation, tels que les couvertures, le montant du lit, etc.

Voici un exemple : la petite Grete me parla d’une pièce vue au théâtre. D’abord, elle avait été malheureuse de ne pas avoir une assez bonne place et d’être à une trop grande distance de la scène.

Mais elle découvrit ensuite qu’elle voyait mieux que les gens assis tout près, car ceux-ci ne pouvaient voir la scène tout entière. Ses associations la menèrent alors à la position des lits des enfants qui étaient placés dans la chambre des parents : son plus jeune frère dormait tout près du lit de ses parents, mais les montants des lits l’empêchaient de les voir. Son lit à elle était plus loin, mais elle pouvait voir le leur parfaitement.

Quant à Félix, qui avait treize ans, il n’avait manifesté jusque-là aucun talent musical ; il conçut progressivement, au cours de l’analyse, un grand amour pour la musique. Cet amour apparut au moment où l’analyse rendait consciente sa fixation à des observations du coït, datant de sa première enfance. Nous trouvâmes que les sons – ceux qu’il avait entendus, qui provenaient du lit de ses parents, et ceux qu’il avait imaginés – constituaient la base d’un intérêt très fort (et très tôt inhibé) pour la musique, intérêt qui fut à nouveau libéré en cours d’analyse. Cette origine de l’intérêt pour la musique et du don musical, je l’ai retrouvée (à côté de l’origine anale) dans d’autres cas, et je la crois typique.

Je constatai que chez Mme H…, une appréciation nettement artistique des couleurs, des formes et des tableaux avait la même racine, avec cette différence que pour elle, les observations et les fantasmes de la première enfance concernaient ce qu’il y avait à voir. Par exemple, dans son cas, une certaine teinte bleuâtre dans les tableaux représentait directement l’élément mâle ; il s’agissait d’une fixation de la patiente à la couleur du pénis en érection. Ces fixations résultaient de ses observations du coït, qui l’avaient conduite à des comparaisons avec la couleur et la forme du pénis quand il n’était pas en érection, puis à remarquer certains changements de coloration et de forme selon l’éclairage, le contraste avec les poils pubiens et ainsi de suite. Ici, le fondement anal de l’intérêt pour la couleur était toujours présent. On peut établir dans chaque cas cet investissement libidinal des tableaux représentant le pénis ou l’enfant (la même chose s’applique aux œuvres d’art en général), comme l’investissement libidinal des peintres, des virtuoses et des artistes créateurs, représentant le père.

Voici un exemple supplémentaire de la signification des tableaux comme enfant et pénis, signification que je ne cesse de rencontrer dans l’analyse. Fritz, à l’âge de cinq ans et demi, dit qu’il aimerait voir sa mère toute nue, et ajouta : « Je voudrais voir ton ventre et l’image qu’il y a dedans. » Quand sa mère demanda : « Tu veux dire l’endroit où tu te trouvais il y a longtemps ? » il répondit : « Oui, je voudrais regarder dans ton ventre pour voir s’il n’y a pas d’enfant dedans. » A ce moment-là, sous l’influence de l’analyse, sa curiosité sexuelle se manifestait plus librement et sa théorie de 1’ « enfant anal » venait au premier plan.

Pour me résumer, voici ce que j’ai pu constater : parmi les facteurs les plus puissants qui sont à l’origine des fixations artistiques et intellectuelles, comme de celles qui, par la suite, conduisent à la névrose, se trouve la scène primitive ou les fantasmes de scène primitive. Il s’agit seulement de savoir quel est le sens le plus fortement excité, si l’intérêt est éveillé plutôt par ce qu’il faut voir ou par ce qu’il faut entendre. Ce choix orientera probablement la question suivante, dont il dépendra également : les idées se pré-sentent-elles au sujet visuellement ou auditivement ? Il est hors de doute que des facteurs constitutionnels jouent ici un rôle important.

C’est au mouvement du pénis que Fritz était fixé, Félix aux sons qu’il entendait, d’autres au jeu des couleurs. Bien entendu, pour que le talent ou l’inclination puissent se développer, les facteurs particuliers dont j’ai déjà longuement parlé doivent entrer en jeu. Dans la fixation à la scène primitive (ou aux fantasmes de scène primitive), le degré d’activité, si important dans la sublimation elle-même, détermine aussi, je pense, le développement d’un talent de création ou de reproduction. Car le degré d’activité agit certainement sur le mode d’identification. Je veux dire qu’on peut se demander si cette activité s’exercera dans l’admiration, l’étude et l’imitation des œuvres des autres, ou si le sujet tentera de surpasser ceux-ci par ses propres œuvres. Pour Félix, je constatai que le premier intérêt musical apparu pendant l’analyse concernait exclusivement la critique des compositeurs et des chefs d’orchestre. À mesure que son activité se libérait, il se mit à essayer lui-même d’imiter ce qu’il entendait. Mais à un stade ultérieur où l’activité s’était encore accrue, des fantasmes apparurent, où le jeune compositeur était comparé à des hommes plus âgés. Bien qu’apparemment il ne fût pas question ici de talent créateur, mes observations sur la manière dont son activité, à mesure qu’elle se libérait, modifiait l’attitude de cet enfant dans toutes ses sublimations, me permirent de comprendre l’importance de l’activité dans le développement du talent. Cette analyse me montra ceci, que d’autres analyses me confirmèrent : la critique tire toujours son origine de l’observation et de la critique des activités génitales du père. Félix, c’était évident, était spectateur et critique à la fois ; il participait aussi, dans ses fantasmes, à ce qu’il voyait et entendait : il était membre d’un orchestre. C’est à un stade très ultérieur, son activité étant libérée, qu’il put jouer lui-même le rôle paternel ; autrement dit, c’est seulement alors qu’il aurait pu rassembler son courage pour devenir compositeur lui-même, s’il avait eu suffisamment de talent.

Qu’on me permette de résumer. La parole et le plaisir du mouvement sont toujours libidinalement investis ; cet investissement a le caractère d’un symbolisme génital, il s’effectue grâce aux identifications infantiles du pénis avec le pied, la main, la langue, la tête et le corps, d’où il passe aux activités de ces diverses parties du corps, donnant ainsi à ces activités la signification du coït. Lorsque les pulsions sexuelles ont utilisé les instincts de conservation dans la fonction de nutrition, les activités du moi vers lesquelles elles se tournent sont celles de la parole et du plaisir du mouvement. On peut admettre par conséquent que la parole ne s’est pas contentée de favoriser la formation des symboles et la sublimation, mais qu’elle est elle-même le résultat des premières sublimations. Il semble donc que si les conditions nécessaires à la capacité de sublimation sont réunies, les fixations, à partir de ces sublimations primitives et avec elles, procèdent constamment à l’investissement symbolique sexuel de nouvelles activités et de nouveaux intérêts du moi. Freud démontre que ce qui ressemble, chez les humains, à un élan vers la perfection, est le résultat de la tension née de l’écart entre le désir de la satisfaction (et ce désir ne peut être apaisé par aucune formation réactionnelle de substitution ni aucune sublimation) et la satisfaction que l’on obtient en réalité. Je pense que nous pouvons mettre sur le compte de ce mobile non seulement ce que Groddeck appelle la compulsion à faire des symboles42, mais aussi le développement constant des symboles. Ainsi, le besoin d’effectuer constamment, au moyen des fixations, l’investissement libidinal de nouvelles activités et de nouveaux intérêts du moi reliés les uns aux autres génétiquement (c’est-à-dire par le symbolisme sexuel), et de créer des activités et des intérêts renouvelés, serait la force motrice de l’évolution culturelle de l’humanité. Cela explique aussi que nous voyions les symboles s’exercer dans des inventions et des activités de plus en plus complexes, tout comme nous voyons l’enfant avancer constamment, en partant de ses symboles, de ses activités et de ses jeux primaires originaux, vers d’autres symboles, d’autres activités et d’autres jeux, laissant les autres derrière lui.

J’ai essayé, dans cet article, de montrer la grande importance des inhibitions qu’on ne peut appeler névrotiques. Il en est certaines qui, en elles-mêmes, ne semblent avoir aucune importance pratique et que seule l’analyse reconnaît comme inhibitions (il est possible qu’elles ne puissent être reconnues, avec toutes leurs implications, que dans l’analyse d’un jeune enfant). Telle est l’absence apparente de certains intérêts, telles sont certaines antipathies sans importance – bref, telles sont les inhibitions des gens en bonne santé ; elles prennent les masques les plus divers. Nous en viendrons cependant à leur attribuer une très grande portée si nous considérons l’importance du sacrifice d’énergie pulsionnelle qu’un homme normal donne pour prix de sa santé. « Cependant, si, au lieu de donner un sens large à l’expression d’impuissance psychique, nous cherchons des exemples de la symptomatologie particulière de cette impuissance sous des formes moins prononcées, nous ne pourrons nier que la conduite amoureuse des hommes de notre civilisation a généralement le caractère de l’impuissance sexuelle »43.

Dans un passage de l’Introduction à la Psychanalyse, Freud étudie les possibilités de prophylaxie que l’on pourrait indiquer aux éducateurs. Il aboutit à la conclusion qu’une stricte protection de l’enfance (qui est en elle-même une chose très difficile) serait probablement inefficace devant le facteur constitutionnel, mais qu’en outre, il serait dangereux qu’une telle protection réussisse trop bien et parvienne à son but. Cette déclaration fut confirmée en tous points dans le cas du petit Fritz. L’enfant avait reçu dès son plus jeune âge une éducation prudente, donnée par des personnes acquises aux idées de la psychanalyse, mais cela n’avait pas empêché des inhibitions et des traits névrotiques d’apparaître. D’autre part, son analyse m’avait montré que les fixations qui avaient abouti aux inhibitions pouvaient constituer la base de remarquables aptitudes.

D’une part, par conséquent, nous ne devons pas attribuer trop d’importance à l’éducation dite analytique, mais faire tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter à l’enfant un préjudice mental. D’autre part, les conclusions de cet article montrent qu’une analyse entreprise très tôt facilite toujours l’éducation. Nous ne pouvons changer les facteurs qui ont conduit au développement de la sublimation ou de l’inhibition et de la névrose, mais l’analyse des jeunes enfants nous permet, à un moment où ce développement est encore en cours, de modifier profondément sa direction.

J’ai essayé de montrer que la genèse de la névrose et de la sublimation dépend des fixations libidinales et que pendant un certain temps, elles suivent toutes deux le même chemin. C’est la force du refoulement qui décide si ce chemin doit conduire à la sublimation ou dévier vers la névrose. C’est là que l’analyse des jeunes enfants est utile, car elle peut, dans une large mesure, substituer la sublimation au refoulement et dévier ainsi la route de la névrose vers celle qui mène à l’épanouissement des aptitudes.