Les tendances criminelles chez les enfants normaux

Freud découvrit – et c’est là une des bases de la psychanalyse — que tous les stades du développement de la petite enfance se retrouvent chez l’adulte. Ils se retrouvent dans l’inconscient, qui contient toutes les tendances et tous les fantasmes refoulés. Le mécanisme du refoulement, nous le savons, est régi surtout par les facultés de critique et de jugement – par le surmoi. Il est évident, d’autre part, que les refoulements les plus profonds sont ceux qui frappent les tendances les plus anti-sociales.

L’individu répète psychiquement l’évolution de l’humanité, comme il la répète biologiquement. Nous découvrons chez lui, réprimés et inconscients, les stades que nous observons chez les peuples primitifs : celui du cannibalisme et des tendances meurtrières les plus diverses. Cette partie primitive de la personnalité s’oppose radicalement à la partie civilisée et qui est donc à l’origine du refoulement.

L’analyse des enfants, des jeunes enfants surtout, j’entends, des enfants de trois à six ans, donne une image très éclairante de la précocité de cette lutte entre la partie civilisée et la partie primitive de la personnalité. Les résultats de mes analyses de jeunes enfants prouvent que dès la seconde année, l’action du surmoi a déjà commencé.

À cet âge, l’enfant a déjà traversé certains stades très importants de son développement psychique ; il a dépassé ses fixations orales, parmi lesquelles nous devons distinguer la fixation orale de succion et la fixation orale de morsure. Cette dernière est intimement liée aux tendances cannibaliques. Les morsures fréquentes que les bébés infligent au sein maternel attestent bien, parmi d’autres faits, la nature de cette fixation.

C’est aussi pendant la première année que s’accomplit une bonne partie des fixations sadique-anales. Le terme d’érotisme sadique-anal désigne le plaisir que procurent la zone érogène anale et la fonction d’excrétion, ainsi que le plaisir tiré de la cruauté, de l’autorité, de la possession, etc., qui, comme on a pu le constater, se rattache aux plaisirs anaux. Parmi toutes les tendances que je me propose d’examiner ici, les tendances sadique-orales et sadique-anales jouent le rôle le plus important.

Je viens de dire que dès la seconde année, le surmoi est à l’œuvre ; à ce moment, il est, bien entendu, encore en train de se développer. Ce qui le fait apparaître, c’est l’avènement du complexe d’Œdipe. La psychanalyse a montré que le complexe d’Œdipe joue le plus décisif des rôles dans le développement général de la personnalité, chez les gens qui plus tard seront normaux comme chez ceux qu’atteindra la névrose. Les recherches psychanalytiques n’ont cessé de démontrer que la formation tout entière du caractère relève elle aussi du développement œdipien, que toutes les nuances des problèmes caractériels, depuis la déformation légèrement névrotique jusqu’à la déformation criminelle, en dépendent. L’étude de la criminalité en est encore à ses premiers pas, mais les développements qu’elle nous laisse espérer sont pleins de promesses1.

Le propos de cet article est de montrer que des tendances criminelles sont à l’œuvre chez tous les enfants et d’énoncer quelques hypothèses sur le problème suivant : quels sont les facteurs en vertu desquels ces tendances s’imposent ou ne s’imposent pas dans la personnalité.

Il me faut retourner maintenant au point d’où je suis partie. Lorsque le complexe d’Œdipe fait son apparition, ce qui, selon les résultats de mes analyses, survient à la fin de la première ou au début de la seconde année, les stades primitifs dont j’ai parlé – le stade sadique-oral et le stade sadique-anal – sont pleinement à l’œuvre. Ils s’intriquent aux tendances œdipiennes et visent donc les objets autour desquels le complexe d’Œdipe se développe, c’est-à-dire les parents. Le petit garçon, qui déteste son père avec lequel il rivalise pour l’amour de sa mère, lui voue la haine, l’agressivité et les fantasmes nés des fixations sadique-orales et sadique-anales. Les fantasmes où l’enfant s’introduit dans la chambre à coucher et tue le père ne font défaut dans aucune analyse de petit garçon, même si celui-ci est normal. Je voudrais citer un cas précis, celui d’un garçon de quatre ans tout à fait normal et bien portant à tout point de vue, prénommé Gerald. C’est un cas très éclairant à bien des égards. Gerald était un enfant très enjoué, apparemment heureux, qui n’avait jamais donné aucun signe d’angoisse et que l’on ne m’avait amené en analyse que pour des raisons prophylactiques.

Au cours de l’analyse, je constatai que l’enfant avait souffert d’une angoisse intense et que cette angoisse l’accablait encore. Je montrerai plus loin comment un enfant peut si bien cacher ses frayeurs et ses difficultés. Un de ses objets d’angoisse, que nous découvrîmes pendant l’analyse, était une bête qui n’avait d’une bête que les mœurs, et qui était en fait un homme. Cette bête, qui faisait grand bruit dans la chambre voisine, était le père qu’il entendait dans la chambre à coucher, contiguë à sa chambre. Gerald avait envie de s’introduire dans cette pièce, d’aveugler le père, de le châtrer et de le tuer ; ce désir lui faisait craindre d’être traité de la même manière par la bête. Certaines habitudes passagères, telles qu’un geste des bras consistant, comme l’analyse le montra, à repousser la bête, provenaient de cette angoisse. Gerald avait un petit tigre qu’il aimait beaucoup, en partie parce qu’il espérait sa protection contre la bête. Mais ce tigre était quelquefois non pas un défenseur, mais un agresseur. Gerald proposa de l’envoyer dans la chambre voisine pour satisfaire sur son père ses désirs d’agression.

Le pénis du père, ici aussi, devait être coupé d’un coup de dents, cuit et mangé ; ce désir provenait, d’une part, des fixations orales de l’enfant, et représentait, d’autre part, un moyen de combattre l’ennemi ; car un enfant n’a pas d’autre arme, et utilise ainsi, d’une manière primitive, ses dents. Cette partie primitive de la personnalité était représentée ici par le tigre qui, je le découvris plus tard, était Gerald lui-même, ou plutôt une partie de lui-même qu’il préférait ne pas réaliser. L’enfant formulait également des fantasmes où il s’agissait de découper son père et sa mère en morceaux ; ces fantasmes se rattachaient à des actes anaux, consistant à salir son père et sa mère avec ses fèces. Après ces fantasmes, il organisait un dîner au cours duquel l’enfant et sa mère mangeaient le père. Il est difficile de montrer combien de tels fantasmes, sévèrement condamnés par la partie civilisée de la personnalité, font souffrir un enfant aussi généreux que celui-ci : ce petit garçon ne manifestait jamais assez d’amour et d’affection à son père. Nous voyons aussi dans ces fantasmes de bonnes raisons pour expliquer le refoulement de son amour pour sa mère : elle en était, d’une certaine manière, la cause. Ils expliquent aussi l’attachement tenace pour le père dans un redoublement de fixation qui pouvait fort bien constituer la base, plus tard, d’une attitude homosexuelle permanente.

Je mentionnerai le cas analogue d’une petite fille. La rivalité avec la mère, le désir de prendre la place de celle-ci dans l’amour du père, engendre également les fantasmes sadiques les plus divers. Dans le cas qui nous occupe, le désir de détruire la beauté de la mère, de mutiler son visage et son corps, de s’approprier celui-ci – fantasme très primitif de mordre, de couper et ainsi de suite – ce désir éveillait un intense sentiment de culpabilité, qui renforçait la fixation à la mère. À cet âge, entre deux et cinq ans, nous voyons souvent les petites filles manifester beaucoup d’affection à leur mère, mais cet attachement se fonde en partie sur l’angoisse et sur le sentiment de culpabilité, et pousse l’enfant à s’éloigner de son père. Ainsi, cette situation psychique compliquée se complique encore : en se défendant contre des tendances que son surmoi condamne, l’enfant fait appel à ses tendances homosexuelles et les renforce ; c’est ce que nous appelons le complexe d’Œdipe « inversé ». Cette situation se manifeste par une très forte fixation, chez la petite fille, à sa mère, chez le petit garçon, à son père. Un pas de plus, et nous voilà parvenus à l’étape où cette relation à son tour devient inopérante, et l’enfant se détourne des deux parents à la fois. Là se trouve certainement le fondement d’une personnalité asociale, car la relation au père et à la mère détermine toutes les relations ultérieures. Il est une autre relation qui joue un rôle fondamental : c’est la relation aux frères et aux sœurs ; les analyses prouvent toutes que les enfants souffrent d’une grande jalousie à l’égard de leurs frères et sœurs plus jeunes ou plus âgés. Le petit enfant qui, apparemment, ne sait rien sur la naissance, a une connaissance inconsciente très précise du fait que les enfants poussent dans le sein de leur mère. La jalousie éveille une haine violente contre l’enfant dans le sein maternel, et suscite le désir – fantasme habituel chez un enfant pendant une nouvelle grossesse de sa mère – de mutiler le ventre de celle-ci et de défigurer l’enfant qui s’y trouve en le mordant et en le coupant.

L’enfant nouveau-né éveille lui aussi les désirs sadiques d’un frère ou d’une sœur. Ces désirs s’attaquent également aux frères et sœurs plus âgés, car l’enfant se sent dédaigné par rapport aux enfants plus âgés, même quand ce n’est pas effectivement le cas. D’autre part, cette haine et cette jalousie donnent à l’enfant un fort sentiment de culpabilité, qui peut avoir une action définitive sur ses rapports avec ses frères et ses sœurs. Le petit Gerald, par exemple, possédait une petite poupée dont il s’occupait très tendrement et qu’il pansait souvent. Elle représentait son petit frère que son sévère surmoi l’accusait d’avoir mutilé et châtré alors que le bébé se trouvait dans le sein de sa mère.

Dans toutes ces situations, l’enfant réagit, pour peu que ses sentiments soient négatifs, avec toute la puissance et toute l’intensité de la haine qui caractérisent les stades sadiques de la première enfance. Mais comme les objets haïs sont en même temps ses objets d’amour, les conflits qui se nouent deviennent vite insupportablement lourds pour un moi encore bien faible ; la seule solution est la fuite par le refoulement, et la situation conflictuelle tout entière, qui n’est jamais mise à jour, reste donc active dans l’inconscient.

La psychologie et la pédagogie ont toujours entretenu la croyance qu’un enfant était un être heureux et sans conflit ; elles ont toujours admis que les souffrances des adultes provenaient des fardeaux et des épreuves de la réalité ; il nous faut affirmer cependant que c’est exactement le contraire qui est vrai. Ce que la psychanalyse nous apprend sur l’enfant et sur l’adulte montre que les souffrances de la vie ultérieure sont pour la plupart les répétitions de ces douleurs précoces, et que tout enfant passe, pendant les premières années de sa vie, par des souffrances démesurées.

On ne saurait nier que les apparences contredisent ces affirmations. À observer un enfant de près, on remarque certes quelques signes de difficultés, mais il semble les surmonter sans grand mal en définitive. Comment explique-t-on la différence entre les apparences et la situation psychique effective ? Nous examinerons ce problème plus loin, lorsque nous parlerons des divers moyens que l’enfant utilise pour surmonter ses difficultés.

Il me faut revenir au passage de mon exposé où je parlais des sentiments négatifs de l’enfant. Ceux-ci visent le parent du même sexe et les frères et sœurs. Mais, comme je l’ai mentionné, la situation se complique du fait que certains sentiments négatifs s’adressent aussi au parent du sexe opposé, partie à cause de la frustration que ce parent impose lui aussi, et partie parce que, dans ses efforts pour échapper au conflit, l’enfant se détourne de son objet d’amour et transforme son amour en aversion. La situation se complique encore plus du fait que les tendances amoureuses de l’enfant se colorent par des théories et des fantasmes sexuels typiques des stades pré-génitaux, comme c’est le cas également de ses sentiments négatifs. L’analyse des adultes a révélé bien des choses sur les théories sexuelles des enfants ; mais une variété stupéfiante de théories sexuelles se déploie devant l’analyste qui s’occupe des enfants eux-mêmes. Je ne dirai que quelques mots sur la manière dont on obtient ce matériel de l’enfant. Quand nous observons, de notre point de vue psychanalytique, l’enfant en train de jouer, et que nous prenons des mesures techniques particulières pour réduire son inhibition, nous pouvons amener ces fantasmes et ces théories à la lumière, découvrir les expériences que l’enfant a faites, voir à l’œuvre toutes ses tendances ainsi que ses facultés de réaction critique. Cette technique n’est pas facile ; elle exige de nous une certaine identification aux fantasmes de l’enfant et une attitude particulière à l’égard de celui-ci, mais elle est extrêmement féconde. Elle nous permet de pénétrer dans les profondeurs de l’inconscient, qui sont surprenantes, fût-ce pour un analyste d’adultes. Peu à peu, l’analyste, en interprétant pour l’enfant ce que son jeu, ses dessins et toute sa conduite signifient, dénoue le refoulement qui s’exerce contre les fantasmes dissimulés derrière le jeu, et libère ces fantasmes. De petits personnages masculins ou féminins, des animaux, des voitures, des trains et ainsi de suite, permettent à l’enfant de représenter diverses personnes, la mère, le père, les frères et les sœurs, et à l’aide des jouets, de mimer son matériel inconscient le plus refoulé. Les limites de cet article ne me permettent pas d’entrer plus avant dans les détails de ma technique. Je dois me borner à affirmer que j’obtiens ce matériel dans de si nombreuses productions différentes et avec une telle variété que je ne puis me tromper sur sa signification ; ceci est d’ailleurs confirmé par l’effet résolutoire et libérateur des interprétations. Les tendances primitives ainsi que les tendances de réaction critique apparaissent à l’évidence. Si l’enfant montre dans un jeu, par exemple, qu’un tout petit homme qui se bat contre un homme plus grand a pu le vaincre, il est fréquent que l’homme plus grand, une fois mort, soit mis dans une charrette et emporté chez le boucher qui le coupe en morceaux et le fait cuire. Le petit homme mange la viande avec plaisir et invite même à ce festin une dame qui représente quelquefois la mère. Elle accepte que le petit meurtrier prenne la place du père tué. La situation peut être toute différente, bien entendu. Admettons que la fixation homosexuelle soit au premier plan ; nous verrons alors, tout aussi bien, deux frères faire cuire la mère et la manger en se partageant le repas. Comme je l’ai dit, nous voyons se déployer une immense diversité de fantasmes ; ceux-ci vont jusqu’à varier, chez le même enfant, d’une étape de son analyse à l’autre. Mais une telle manifestation de tendances primitives est invariablement suivie d’angoisse ; les jeux qui lui succèdent prouvent que l’enfant cherche à réparer et à compenser ce qu’il a fait. Quelquefois, il tente d’arranger les personnages mêmes, les trains et les objets qu’il vient de casser. Quelquefois, le dessin, les jeux de construction, etc., expriment les mêmes tendances réactionnelles.

Il est un point qu’il me faut éclaircir. Les jeux que j’ai décrits et qui permettent à l’enfant de me fournir le matériel dont j’ai parlé diffèrent considérablement des jeux auxquels les enfants jouent habituellement. En voici l’explication : l’analyste reçoit son matériel d’une manière bien particulière. L’attitude qu’il manifeste devant les jeux et les associations des enfants est entièrement libre de tout jugement éthique ou moral. C’est en effet un des moyens d’établir le transfert et de mettre une analyse en marche. L’enfant montre ainsi à l’analyste ce qu’il ne révélerait jamais à sa mère ou à sa nurse. Et ceci, pour la bonne raison qu’elles seraient indignées d’y trouver l’agressivité et les tendances anti-sociales que précisément l’éducation combat. De plus, le travail analytique a ceci de particulier qu’il dénoue le refoulement et permet ainsi les manifestations de l’inconscient. Celles-ci sont obtenues lentement, progressivement ; quelques-uns des jeux décrits ne se produisent que dans le cours d’une analyse, et non au début. Il faut ajouter cependant que les jeux des enfants, même en dehors de l’analyse, sont très instructifs et qu’ils témoignent de bien des tendances dont nous avons parlé. Mais il faut un observateur qui ait une formation spéciale, une certaine connaissance du symbolisme et des méthodes psychanalytiques, pour pouvoir y discerner ces tendances.

Les théories sexuelles constituent la base d’une série de fixations extrêmement primitives et sadiques. Nous savons par Freud que l’enfant reçoit, apparemment de façon phylogénétique, un certain savoir inconscient. La connaissance des rapports sexuels des parents, de la naissance des enfants, etc., fait partie de ce savoir ; mais elle est d’une nature assez vague et confuse. Selon la nature du stade, sadique-oral ou sadique-anal, que l’enfant traverse, le coït en vient à signifier pour lui un acte consistant essentiellement à manger, faire cuire, échanger les fèces et exécuter toutes sortes d’actes sadiques (battre, couper, etc.). Je voudrais mettre l’accent sur l’importance que prendra, dans la vie ultérieure, le rapport entre ces fantasmes et la sexualité. Tous ces fantasmes auront alors apparemment disparu, mais leur effet inconscient sera décisif dans la frigidité, l’impuissance, et dans d’autres troubles sexuels. L’analyse des jeunes enfants permet à cet égard des observations très précises.

Le petit garçon qui a manifesté ses désirs pour sa mère et exprimé à ce sujet les fantasmes les plus sadiques, essaye de fuir en remplaçant l’objet maternel par l’imago paternelle, pour se détourner de celle-ci à son tour s’il découvre un lien entre cet autre objet d’amour et ses fantasmes sadique-oraux. Nous nous trouvons ici-devant la base de toutes les perversions dont Freud a découvert l’origine dans le développement de la première enfance. Les fantasmes dans lesquels le père, ou l’enfant lui-même, éventre la mère, la bat, la griffe, la coupe en morceaux, représentent la conception enfantine des rapports sexuels. Notons en passant que les fantasmes de cette espèce sont effectivement traduits en actes par les criminels : contentons-nous de citer l’exemple de Jack l’Éventreur.

Dans la relation homosexuelle, ces fantasmes subissent une transformation ; il s’agit alors de châtrer le père, de lui arracher le pénis en le coupant ou en le mordant, et de toutes sortes d’autres actions violentes. La naissance se rattache souvent à des fantasmes où le corps est ouvert au couteau, à tel ou tel endroit, pour que les bébés en soient retirés. Ce ne sont là que des exemples ; les fantasmes sexuels que l’on trouve chez tout enfant normal – c’est là un point sur lequel j’insiste tout particulièrement – sont d’une abondance et d’une variété extrêmes. Je puis l’affirmer, car j’ai eu la chance d’avoir plusieurs enfants normaux en analyse, amenés pour des raisons prophylactiques. Cet aspect rebutant de la vie fantasmatique infantile disparaît complètement lorsque les profondeurs de l’esprit d’un enfant nous deviennent plus familières. Un enfant est entièrement dominé par ses pulsions ; celles-ci constituent cependant, nous pouvons le constater, la base de toutes les tendances créatrices, si intéressantes et d’une si grande portée sociale. La manière dont le tout petit enfant lui-même combat ses tendances anti-sociales est, je dois le dire, assez touchante et remarquable. Un instant après avoir constaté chez lui les tendances les plus sadiques, nous le voyons faire preuve d’une grande aptitude à aimer et manifester le désir de faire tous les sacrifices possibles pour qu’on l’aime. Nous ne pouvons soumettre ces tendances à aucun critère éthique ; nous devons admettre leur existence sans aucune critique, et aider l’enfant à s’en accommoder ; ce faisant, nous diminuerons ses souffrances, nous fortifierons ses capacités, consoliderons son équilibre psychique, et accomplirons finalement un travail d’une grande portée sociale. Il est remarquable de voir en analyse, que ces tendances destructrices peuvent être sublimées une fois que nous avons dénoué les fixations, que les fantasmes peuvent être libérés pour les œuvres les plus artistiques et les plus constructives. L’analyse y parvient par des moyens purement analytiques, et non par des conseils ou des encouragements donnés à l’enfant. Mon expérience m’a appris que ce dernier moyen, le moyen pédagogique, ne peut pas se combiner au travail analytique dans la personne de l’analyste, mais que l’analyse prépare le terrain pour un travail pédagogique très fécond.

Dans une communication faite il y a quelques années devant la Société Analytique de Berlin, j’ai relevé une analogie entre certains crimes horribles qui venaient d’avoir lieu, et les fantasmes correspondants qui m’étaient apparus dans l’analyse de plusieurs jeunes enfants. Un de ces crimes combinait en fait la perversion et l’assassinat. Procédant avec beaucoup d’adresse, de telle sorte qu’on mit fort longtemps à le découvrir, le criminel en question, qui s’appelait Harmann, put agir de la manière suivante avec un grand nombre de personnes : il se liait avec des jeunes gens dont il se servait d’abord pour satisfaire ses tendances homosexuelles, puis il leur coupait la tête, brûlait les diverses parties de leur corps ou en disposait d’une façon ou d’une autre, et vendait ensuite leurs vêtements. Un autre cas horrible était celui d’un homme qui tuait des gens et se servait de leurs corps pour faire des saucisses. Les fantasmes infantiles auxquels je faisais allusion ci-dessus, ressemblaient à ces crimes dans tous leurs détails. Les victimes étaient, par exemple, le père et le frère d’un petit garçon de presque cinq ans, auxquels l’enfant était lié par une très forte fixation sexuelle. Après avoir représenté la masturbation mutuelle et les autres actions dont il avait le désir, il coupa la tête de la petite poupée et vendit le corps à un boucher imaginaire qui devait le revendre comme nourriture. Il garda la tête qu’il voulait manger lui-même, trouvant que c’était le morceau le plus appétissant. Comme le criminel, il s’appropria les biens de sa victime.

J’étudierai ce cas de plus près, car je pense qu’il est plus éclairant de donner des détails sur un seul cas que d’énumérer plusieurs exemples. Quand il vint chez moi pour être analysé, ce petit garçon, Peter, était un enfant plein d’inhibitions, extrêmement craintif, très difficile à élever, complètement incapable de jouer ; il ne savait rien faire de ses jouets que les casser. Son inhibition à l’égard du jeu, aussi bien que son angoisse, étaient intimement liés à ses fixations sadique-orales et sadique-anales. Les fantasmes étant les véritables moteurs du jeu, il ne pouvait pas jouer, car ses fantasmes, très cruels, devaient rester refoulés. Craignant ce qu’il éprouvait inconsciemment le désir de faire, il s’attendait toujours qu’on lui infligeât les mêmes traitements. Les envies sadiques liées au désir qu’il éprouvait pour sa mère le poussèrent à s’éloigner d’elle, et à établir avec elle d’assez mauvaises relations. Sa libido s’orienta vers son père, mais comme il avait également très peur de lui, la seule relation véritable qu’il put maintenir était celle qui le liait à son petit frère. Cette relation était évidemment très ambivalente, elle aussi. La manière dont cet enfant attendait toujours une punition apparaît clairement dans l’exemple suivant : il jouait un jour avec de petites poupées qui les représentaient, lui et son petit frère ; ils s’attendent à être punis par leur mère pour n’avoir pas été sages ; elle vient, les trouve sales, les punit et s’en va. Les deux enfants recommencent à faire ce qu’ils avaient fait de sale, sont punis de nouveau, et ainsi de suite. Finalement, leur peur de la punition est si forte que les deux enfants décident de tuer la mère : Peter exécute une petite poupée. Ils découpent alors le corps et le mangent. Le père vient en aide à la mère ; il est tué, lui aussi, avec beaucoup de cruauté ; ensuite les enfants le découpent et le mangent. A présent, les deux enfants semblent heureux. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Mais bientôt, le petit garçon manifeste une grande angoisse : il apparaît que les parents tués sont de nouveau vivants et qu’ils reviennent. Dès qu’il avait montré son anxiété, l’enfant avait caché les deux poupées sous le divan pour que les parents ne puissent pas les trouver. Alors eut lieu ce qu’il appelait leur « éducation ». Le père et la mère trouvent les deux poupées, le père coupe la tête de Peter, la mère coupe celle de son frère, puis ils font cuire eux aussi les enfants et les mangent.

Ce qui est caractéristique, je voudrais le souligner, c’est que bientôt, les actes répréhensibles se répètent ; il se peut même qu’ils soient repris dans d’autres jeux ; l’agression contre les parents recommence et les enfants sont de nouveau punis. Nous étudierons plus bas le mécanisme que représente ce cercle vicieux.

Je ne dirai que quelques mots sur les résultats obtenus dans le cas de cet enfant. Bien qu’il eût, alors qu’il était encore en analyse, de pénibles expériences à traverser, car ses parents divorcèrent et se remarièrent tous deux dans des circonstances difficiles, sa névrose fut complètement guérie. Il se débarrassa de son angoisse et de son inhibition à l’égard du jeu, devint bon élève, socialement bien adapté et heureux.

Peut-être se posera-t-on la question suivante : pourquoi, étant donné que le titre de mon article annonce une étude d’enfants normaux, ai-je exposé le cas d’un enfant atteint d’une névrose obsessionnelle manifeste ? Comme je l’ai dit plusieurs fois, on trouve chez les enfants normaux le même matériel. Simplement, un enfant névrosé laisse apparaître avec plus de netteté des traits qui existent aussi, mais avec moins d’intensité, chez un enfant normal. C’est là un des aspects fondamentaux de ce problème : comment, à partir des mêmes principes psychiques, peut-on aboutir à des résultats si différents ? Dans le cas du petit Peter, l’intensité de la fixation sadique-orale et sadique-anale était si grande qu’elle avait dominé tout son développement. Certaines expériences avaient eu elles aussi un rôle déterminant dans l’apparition de sa névrose obsessionnelle. A deux ans, l’enfant avait changé d’une manière très frappante. Les parents mentionnèrent la chose sans pouvoir l’expliquer. A ce moment-là, il avait repris l’habitude de se salir, cessé complètement de jouer, commencé de briser ses jouets et il était devenu très difficile à élever.

L’analyse révéla que pendant l’été où la transformation s’était produite, l’enfant avait partagé la chambre de ses parents et avait été témoin de leurs rapports sexuels. L’impression qu’il en avait reçue était celle d’un acte oral et très sadique, et ses fixations en avaient été renforcées. Il avait déjà atteint, dans une certaine mesure, le stade génital, mais sous le coup de cette expérience, il régressa jusqu’aux stades prégénitaux. Tout son développement sexuel restait ainsi, véritablement, sous la domination de ces stades.

Six mois plus tard, la naissance d’un petit frère accrut encore ses conflits et sa névrose. Mais il est un autre facteur encore, qui est généralement d’une grande portée dans le développement de la névrose obsessionnelle, et qui l’était particulièrement dans ce cas.

C’est le sentiment de culpabilité engendré par le surmoi. Dès un âge très tendre, un surmoi non moins sadique que les tendances de Peter était à l’œuvre en lui. L’intensité de cette lutte, insupportable pour son moi trop faible, aboutit à un refoulement très puissant. Un autre facteur est encore ici d’importance : c’est le fait que certains enfants ne supportent qu’une quantité réduite d’angoisse et de culpabilité. Tel était précisément le cas de Peter : la lutte entre le sadisme de ses tendances et le sadisme de son surmoi (qui le menaçait, pour le punir, de ses propres actes) devint pour lui un effrayant fardeau. Dans l’inconscient, le précepte biblique « œil pour œil » demeure agissant. C’est ce qui explique les idées si fantastiques que conçoivent les enfants sur ce que les parents pourraient leur faire : les tuer, les faire cuire, les châtrer et ainsi de suite.

Comme nous le savons, les parents sont à la source du surmoi : mais c’est l’enfant, lui, qui absorbe leurs ordres, leurs interdictions, etc. Aussi ce surmoi n’est-il pas identique aux parents ; ce sont les fantasmes sadiques de l’enfant qui le constituent en partie. Or un refoulement aussi sévère que celui de l’enfant en question ne fait que stabiliser la lutte, sans jamais la faire cesser. De plus, en enchaînant les fantasmes, le refoulement interdit à l’enfant de les abréagir dans le jeu ou de les utiliser pour d’autres sublimations, de telle sorte que le poids de ces fixations reste entier dans ce cercle vicieux que le refoulement, comme je l’ai indiqué, ne saurait briser. Le sentiment de culpabilité, refoulé à son tour, n’est pas moins lourd à porter. L’enfant répète donc sans cesse un certain nombre d’actions qui expriment à la fois ses désirs et son envie d’être puni. Le désir de punition, un des facteurs déterminants, chez un enfant, de la constante répétition d’actes répréhensibles, se retrouve dans les méfaits répétés du criminel ; j’y reviendrai plus loin. Je rappellerai seulement ce que faisait le petit Peter quand il jouait avec des poupées les représentant lui-même et son frère ; ils n’étaient pas sages, ils étaient punis, ils tuaient leurs parents, leurs parents les tuaient, et tout recommençait. Il s’agit là d’une compulsion à la répétition aux causes diverses, mais où le sentiment de culpabilité, réclamant punition, joue un rôle important. Dès à présent, nous voyons certains des points qui distinguent l’enfant normal de l’enfant névrotique : l’intensité des fixations, la manière dont ces fixations se lient à des expériences et le moment où cela se produit, le degré de sévérité et le type de développement du surmoi, qui dépendent eux aussi de causes internes et de causes externes, et enfin, l’aptitude de l’enfant à supporter l’angoisse et le conflit ; voilà quelques-uns des facteurs les plus importants dont dépend un développement normal ou névrotique.

L’enfant normal, tout comme l’enfant anormal, use du refoulement à l’égard de ses conflits, mais comme ceux-ci sont moins intenses, les éléments du cercle vicieux seront tous moins forts. Il est également d’autres mécanismes communs à l’enfant normal et à l’enfant névrosé ; là encore, c’est une différence de degré qui en déterminera l’issue. Un de ces mécanismes est la fuite devant la réalité ; l’enfant ressent, beaucoup plus que cela n’apparaît en surface, les désagréments de la réalité, et il essaye d’adapter celle-ci à ses fantasmes, et non ses fantasmes à la réalité. Nous répondrons ici à une de nos questions : comment se fait-il que l’enfant donne si peu de signes de ses souffrances intérieures ? Nous constatons en effet qu’un enfant se console souvent très vite après avoir pleuré amèrement ; nous le voyons quelquefois s’amuser des vétilles les plus insignifiantes, et nous en concluons qu’il est heureux. L’enfant peut adopter cette attitude parce qu’il possède un refuge, interdit, dans une plus ou moins large mesure, aux adultes : la fuite devant la réalité. Ceux qui ont une certaine familiarité avec la vie ludique des enfants savent que celle-ci se rapporte entièrement à leur vie pulsionnelle et à leurs désirs, représentés et réalisés à travers leurs fantasmes. L’enfant ne prend de la réalité, à laquelle il est plus ou moins bien adapté en apparence, que ce qui lui est absolument indispensable. Nous voyons par conséquent un certain nombre de difficultés surgir aux étapes de la vie d’un enfant où les exigences de la réalité se font plus urgentes, comme, par exemple, au début de la vie scolaire.

J’ai déjà dit que ce mécanisme, cette fuite devant la réalité, était à l’œuvre dans tous les types de développement, mais avec des différences de degré. Là où, à côté d’autres facteurs, opèrent ceux que j’ai désignés comme décisifs pour l’évolution de la névrose obsessionnelle, cette fuite devant la réalité prend des proportions excessives et prépare le terrain d’une psychose. Nous pouvons quelquefois percevoir ces facteurs chez un enfant qui donne, superficiellement, l’impression d’être normal, qui ne se distingue souvent par rien de plus qu’une vie fantasmatique et une capacité de jeu très intenses. Le mécanisme de la fuite devant la réalité et du repli sur le fantasme se rattache à une réaction courante chez l’enfant, je veux parler de son aptitude à se consoler sans cesse de la frustration de ses désirs, en se prouvant par son jeu et les histoires qu’il imagine que tout va bien et ira toujours bien. Cette conduite peut fort bien donner aux adultes l’impression que l’enfant est beaucoup plus heureux qu’il ne l’est en réalité.

Revenons au petit Gerald. Son bonheur et son enjouement étaient en partie destinés à dissimuler son angoisse et sa détresse aux autres et à lui-même. L’analyse modifia cette situation en aidant l’enfant à se débarrasser de son angoisse et à substituer une satisfaction bien fondée à la sienne, qui était en partie artificielle.

C’est dans ce domaine que l’analyse des enfants normaux trouve son principal champ d’application. Il n’y a pas d’enfants sans difficultés, sans craintes ni sentiments de culpabilité ; même lorsque ceux-ci semblent de peu d’importance, ils causent une souffrance beaucoup plus grande qu’il n’apparaît ; ils annoncent alors, par surcroît, des troubles ultérieurs bien plus graves.

J’ai dit, en parlant du cas de Peter, que le sentiment de culpabilité joue un rôle important dans la compulsion à répéter sans cesse des actes interdits, encore que, plus tard, ces actes prennent un caractère tout différent. On peut considérer ceci comme une règle : tout enfant qu’on appelle « vilain », est poussé par le désir d’être puni. Qu’il me soit permis de citer Nietzsche et ce qu’il appelait son « pâle criminel » ; il en savait long sur le criminel poussé par son sentiment de culpabilité. Nous voici parvenus à la partie la plus difficile de mon article : au problème concernant l’évolution que ces fixations doivent subir pour créer le criminel. Il est malaisé de répondre à cette question, car la psychanalyse s’est très peu occupée jusqu’à présent de ce problème particulier. Malheureusement, je n’ai que peu d’expérience de ce domaine si intéressant et d’une si grande portée. Certains cas néanmoins, assez proches du type criminel, m’ont permis d’avoir une idée sur la manière dont ce développement se déroule. Je citerai un exemple qui me semble très instructif. On m’amena, pour une analyse, un garçon de douze ans que l’on allait envoyer dans une maison de correction. Ses délits étaient les suivants : il avait forcé le placard de sa classe et avait une tendance générale à voler, mais surtout à briser les serrures, et s’était livré à des agressions sexuelles contre de petites filles. Les liens qu’il avait avec les autres étaient exclusivement destructeurs ; ses amitiés avec d’autres garçons avaient elles aussi, essentiellement, le même but. Il ne s’intéressait à rien et semblait même indifférent aux punitions et aux récompenses. L’intelligence de cet enfant était très au-dessous de la normale, mais il apparut que ce n’était pas un obstacle à l’analyse : celle-ci progressa fort bien et sembla promettre de bons résultats. On me dit au bout de quelques semaines que l’enfant commençait à changer à son avantage. Malheureusement, je dus m’interrompre longtemps de travailler pour des raisons personnelles, alors que son analyse avait duré deux mois. Pendant ces deux mois, l’enfant aurait dû venir trois fois par semaine, mais je ne le vis que quatorze fois, car sa mère adoptive faisait tout son possible pour l’empêcher de me voir. Au cours de cette analyse, pourtant très troublée, il ne commit aucun délit, mais il en commit de nouveau lorsque l’analyse s’interrompit ; là-dessus, on l’envoya aussitôt dans une maison de correction, et tous mes efforts, après mon retour, pour qu’il me soit de nouveau confié, restèrent vains. La situation de cet enfant, dans son ensemble, ne me laisse aucun doute : il a fait les premiers pas d’une carrière de criminel.

Voici un bref aperçu des causes de son développement, de celles du moins que l’analyse put me révéler. L’enfant avait grandi dans les conditions les plus lamentables. Alors qu’il était très jeune, sa sœur aînée l’avait contraint, ainsi que son frère cadet, à des actions d’ordre sexuel. Le père mourut pendant la guerre ; la mère tomba malade ; la sœur domina la famille tout entière ; tout cela était déjà assez affligeant. Lorsque la mère mourut, il fut confié successivement à plusieurs mères adoptives et devint de plus en plus difficile. Le fait principal de son développement semblait être la crainte et la haine de sa sœur. Il détestait sa sœur qui représentait pour lui le principe du mal, à cause de la relation sexuelle dont j’ai parlé, mais aussi parce qu’elle l’avait maltraité, qu’elle avait été pleine de dureté pour la mère alors que celle-ci était mourante, et ainsi de suite. D’autre part cependant, il était attaché à sa sœur par une fixation dominante qui n’était fondée apparemment que sur la haine et l’angoisse. Mais ses délits avaient des causes encore plus profondes. Pendant toute son enfance, ce garçon avait partagé la chambre de ses parents et avait reçu une impression très sadique de leurs rapports sexuels. Comme je l’ai indiqué plus haut, cette expérience avait renforcé son propre sadisme. Son désir d’avoir des rapports sexuels à la fois avec son père et avec sa mère était resté sous la domination de ses fixations sadiques, et faisait naître en lui une forte angoisse. Dans ces circonstances, la violence de sa sœur prit alternativement, dans son inconscient, la place du père, violent lui aussi, et celle de la mère. Dans un cas comme dans l’autre, c’est à être châtré et puni qu’il devait s’attendre, et ici aussi, cette punition était celle dont le menaçait son propre surmoi, très sadique et primitif. Manifestement, il répétait sur de petites filles les agressions qu’il avait subies lui-même ; la situation n’était modifiée que dans la mesure où c’était lui l’agresseur. Son habitude de briser la serrure des placards et d’y prendre des objets, comme ses autres tendances destructrices, avaient les mêmes causes inconscientes et la même signification symbolique que ses agressions sexuelles. Ce garçon, qui se sentait écrasé et châtré, devait transformer la situation en se prouvant à lui-même qu’il pouvait être Y agresseur. Un des motifs principaux de ses tendances destructrices était le besoin de se prouver sans cesse à nouveau qu’il était encore un homme, un autre motif étant l’abréaction sur d’autres objets de la haine qu’il éprouvait pour sa sœur.

Néanmoins, c’était également son sentiment de culpabilité qui le poussait à répéter sans cesse des actes que devaient punir un père ou une mère pleins de cruauté, ou même les deux ensemble.

Son indifférence apparente devant les punitions, son apparente absence de peur étaient totalement trompeuses. Peur et sentiment de culpabilité écrasaient cet enfant. La question suivante se pose à présent : en quoi son développement différait-il de celui de l’enfant névrosé décrit plus haut ? Je ne puis que faire certaines hypothèses. Il est possible que, du fait des expériences vécues avec sa sœur, son surmoi très cruel et très primitif fût, d’une part, resté fixé au stade de développement qu’il avait alors atteint ; d’autre part, qu’il fût solidement lié à cette expérience et que ce fût à elle qu’il eût sans cesse à faire. Il était donc inévitable que cet enfant fût submergé par l’angoisse plus que le petit Peter. Un refoulement encore plus fort, lié lui aussi à cette expérience, fermait toutes les issues à l’activité fantasmatique et à la sublimation, de telle sorte qu’il ne restait pas d’autre voie à ce garçon que d’exprimer continuellement son désir et sa peur dans les mêmes actes.

Par rapport à l’enfant névrosé, il avait eu l’expérience effective d’un surmoi écrasant, que l’enfant névrosé ne crée que pour des raisons intérieures. Il en était de même pour sa haine qui, à cause de son expérience réelle, trouvait à s’exprimer dans des actes destructeurs.

J’ai déjà dit que dans ce cas, comme probablement dans d’autres cas semblables, le refoulement très fort et très précoce, en emprisonnant les fantasmes, avait empêché l’enfant d’éliminer ses fixations par d’autres voies, c’est-à-dire de les sublimer. Les fixations agressives et sadiques jouent elles aussi un rôle dans de nombreuses sublimations. Il est un moyen permettant d’éliminer de grandes quantités d’agressivité et de sadisme, et même de les éliminer par des voies physiques : je veux parler du sport. C’est ainsi que des attaques contre l’objet haï peuvent être effectuées d’une manière socialement autorisée ; en même temps, le sport sert de compensation à l’angoisse, car il prouve à celui qui le pratique qu’il ne succombera pas devant l’agresseur.

Dans le cas du petit criminel, il était très intéressant d’observer, à mesure que l’analyse atténuait le refoulement, la sublimation qui apparaissait à sa place. Le garçon, qui ne s’intéressait à rien, si ce n’est à détruire, à abîmer et à briser, manifesta un intérêt absolument nouveau pour la construction des ascenseurs et pour tous les travaux de serrurerie. On peut penser que c’eût été là un bon moyen de sublimer ses tendances agressives, et qu’ainsi, l’analyse en aurait fait un bon serrurier, alors que l’on peut s’attendre maintenant à ce qu’il devienne un criminel.

Il me semble que la cause principale de la différence entre le développement de cet enfant et celui d’un enfant névrosé est une angoisse plus grande, née des événements traumatisants vécus avec sa sœur. Les effets de cette angoisse se manifestaient, me semble-t-il, dans plusieurs domaines. Une peur plus intense avait produit un refoulement plus profond, à un stade où la voie de la sublimation n’était pas encore ouverte, de telle sorte qu’il ne restait aux fixations aucune autre issue et aucun autre moyen d’être éliminées. Cette peur plus intense augmentait en outre la cruauté du surmoi et le fixait, par suite de cette expérience, au stade où il se trouvait.

Cette forte angoisse peut produire un autre effet, dont je voudrais parler, mais je dois, pour l’expliquer, faire une brève digression. Lorsque j’ai mentionné les diverses possibilités de développement fondées sur les mêmes bases, j’ai cité le développement normal, celui du névrosé obsessionnel, et celui du psychotique ; j’ai tenté d’aborder celui du criminel. Je n’ai pas parlé du développement du pervers.

Nous savons que Freud appelait la névrose l’envers de la perversion. Sachs apporta une contribution importante à l’étude de la psychologie des perversions ; il aboutit à la conclusion que le pervers ne se contente pas de se permettre, grâce à son manque de conscience morale, ce que le névrosé refoule à cause de ses inhibitions. Il découvrit que la conscience du pervers n’est pas moins stricte que celle du névrosé, mais qu’elle opère d’une manière différente. Elle ne permet de retenir qu’une partie seulement des tendances interdites afin d’échapper à l’autre partie qui semble encore plus répréhensible au surmoi. Ce qu’elle rejette, ce sont les désirs œdipiens. Le manque apparent d’inhibition chez le pervers n’est que l’effet d’un surmoi, non pas moins strict, mais opérant d’une manière différente.

Il y a quelques années, je suis parvenue à une conclusion analogue au sujet du criminel, et j’en ai parlé dans le rapport mentionné au début de mon article : j’y examinais l’analogie entre les actes des criminels et les fantasmes des enfants.

Dans le cas étudié plus haut et dans d’autres cas moins nets mais cependant fort instructifs, j’ai constaté que la disposition criminelle n’était pas due à un surmoi moins rigoureux, mais à un surmoi opérant dans un sens différent. C’est justement l’angoisse et le sentiment de culpabilité qui poussent le criminel à commettre ses délits. Ceux-ci constituent en outre une tentative d’échapper à sa situation œdipienne. Dans le cas de mon jeune criminel, le fait de forcer les placards et de s’attaquer à de petites filles se substituait aux attaques contre sa mère.

Bien entendu, ces aperçus doivent être réexaminés et élaborés.

A mon avis, tout semble indiquer que le facteur principal de la criminalité n’est pas l’absence de surmoi, mais un développement différent du surmoi – probablement sa fixation à un stade très précoce.

Si ces hypothèses se révèlent exactes, elles nous ouvriront des perspectives pratiques d’une grande portée. Dans le cas où ce n’est pas une insuffisance, mais une évolution différente du surmoi et de la conscience qui aboutit à un développement de type criminel, l’analyse devrait pouvoir modifier celui-ci tout comme elle fait disparaître les névroses. Comme dans les cas de perversion et de psychose, et il est peut-être impossible de trouver des voies d’accès auprès des criminels adultes. Mais en ce qui concerne l’analyse de l’enfant, la situation est différente. Un enfant n’a pas besoin de motifs particuliers pour être analysé ; établir le transfert et faire avancer l’analyse n’est qu’une question de mesures techniques à prendre. Je ne crois pas qu’il existe d’enfant avec lequel le transfert ne puisse être établi, ou chez lequel l’aptitude à aimer ne puisse être mise à jour. Dans le cas du petit criminel en question, l’enfant était apparemment dépourvu de toute aptitude à aimer, mais l’analyse prouva qu’il en était autrement. Son transfert sur moi était solide, assez solide pour que l’analyse fût possible, bien qu’il n’eût aucun motif pour l’accepter : il ne montrait en effet aucune répugnance particulière – il allait jusque-là – pour la maison de correction où on voulait l’envoyer. De plus, l’analyse montra que ce garçon insensible avait pour sa mère un amour profond et sincère. Celle-ci était morte dans des circonstances affreuses, d’un cancer qui, au dernier stade de sa maladie, l’avait réduite à un état de dépérissement total. Sa fille n’aimait pas s’en approcher, et c’était lui qui s’occupait d’elle. Alors qu’elle venait de mourir et que sa famille était en train de s’en aller, on chercha l’enfant pendant un moment sans pouvoir le trouver : il s’était enfermé dans la chambre avec le corps de sa mère.

On pourra m’objecter que dans l’enfance, les tendances ne sont pas encore clairement définies, de telle sorte que bien souvent, on ne peut voir si un enfant prend le chemin qui fera de lui un criminel. Cela est incontestable, mais cette objection me conduit justement aux observations que je veux faire pour conclure. Il est certainement difficile de savoir à quel résultat doivent aboutir les tendances d’un enfant, si son type psychologique doit être normal, névrotique, psychotique, pervers ou criminel. C’est précisément parce que nous ne le savons pas que nous devons chercher à le savoir. La psychanalyse nous en donne le moyen. Elle fait plus encore : elle peut non seulement informer sur le développement futur de l’enfant, mais le modifier et le diriger vers des voies meilleures.