Les stades précoces du conflit œdipien

Mes analyses d’enfants, et notamment d’enfants de trois à six ans, m’ont permis d’élaborer un certain nombre de conclusions dont je présenterai ici un résumé.

J’ai cité plusieurs fois mon idée que le complexe d’Œdipe entre en action plus tôt qu’on ne le suppose habituellement. Dans mon article sur « Les Principes Psychologiques de l’Analyse des Jeunes Enfants », p. 61 de ce livre, j’ai donné une étude plus détaillée de ce sujet. La conclusion à laquelle j’étais parvenue alors était la suivante : les tendances œdipiennes sont libérées à la suite de la frustration que l’enfant subit au moment du sevrage ; elles apparaissent à la fin de la première et au début de la seconde année, elles sont renforcées par les frustrations anales subies pendant l’apprentissage de la propreté. La différence anatomique entre les sexes exerce elle aussi une action déterminante sur ces processus psychiques.

Le garçon, lorsqu’il se trouve contraint d’abandonner les positions orale et anale pour la position génitale, se donne pour but celui de la pénétration liée à la possession du pénis. Ainsi, il modifie non seulement sa position libidinale, mais le but de celle-ci, ce qui lui permet de conserver son premier objet d’amour. Chez la fille, au contraire, le but réceptif est reporté de la position orale à la position génitale : la fille modifie sa position libidinale, mais en conserve le but qui, dans la relation maternelle, l’a déjà conduite à la déception. C’est ainsi qu’une réceptivité à l’égard du pénis se produit chez la fille, qui se tourne alors vers le père en tant qu’objet d’amour.

Cependant, dès leur apparition, les désirs œdipiens s’associent déjà à la peur naissante de la castration et au sentiment de culpabilité.

L’analyse des adultes, aussi bien que celle des enfants, nous ont familiarisé avec le fait que les tendances pulsionnelles prégénitales entraînent un sentiment de culpabilité ; l’on a pensé d’abord que ce sentiment de culpabilité était de formation ultérieure et qu’il s’était déplacé sur ces tendances en remontant vers elles, bien qu’à l’origine, il n’y ait pas été associé. Ferenczi admet l’existence d’« une sorte de précurseur physiologique du surmoi » lié aux tendances anales et urétrales, qu’il appelle « morale sphinctérienne ». Selon Abraham, l’angoisse fait son apparition au niveau cannibalique, tandis que le sentiment de culpabilité surgit pendant la phase suivante, au premier stade sadique anal.

Mes constatations me poussent à aller plus loin. Elles montrent que le sentiment de culpabilité lié à une fixation prégénitale provient déjà directement du conflit œdipien. Cela semble expliquer d’une manière satisfaisante la genèse de ce sentiment ; nous savons en effet que le sentiment de culpabilité est le résultat d’une introjection (déjà accomplie, ou bien, ajouterai-je, en passe de l’être) des objets d’amour œdipiens : autrement dit, le sentiment de culpabilité est un produit de la formation du surmoi.

L’analyse des petits enfants révèle que la structure du surmoi est constituée d’identifications datant de périodes et de couches très différentes de la vie psychique. Ces identifications sont étonnamment contradictoires dans leur nature, l’excessive bonté côtoyant l’excessive sévérité. Elles nous fournissent aussi une explication de la sévérité du surmoi, sévérité qui se manifeste avec une évidence particulière dans ces analyses d’enfants. On ne comprend pas pourquoi un enfant de quatre ans, par exemple, se ferait une image irréelle et fantastique de parents qui dévorent, coupent et mordent. Mais on comprend pourquoi, chez un enfant d'un an environ, l’angoisse née du conflit œdipien prend la forme d’une peur d’être dévoré et détruit. L’enfant lui-même désire détruire l’objet libidinal en le mordant, en le dévorant et en le découpant, d’où l’angoisse. En effet l’éveil des tendances œdipiennes est suivi d’une introjection de l’objet, qui devient alors une instance qui punit. L’enfant craint une punition correspondant à l’offense : le surmoi devient une chose qui mord, qui dévore et qui coupe.

Le lien entre la formation du surmoi et les phases prégénitales du développement possède une double importance : d’une part, le sentiment de culpabilité se trouve rattaché à la phase sadique-orale et sadique-anale, qui prédominent encore à cette période, et d’autre part, la naissance du surmoi se situe à un moment où ces phases sont à l’ascendant, ce qui explique son sadisme et sa sévérité.

Ces constatations ouvrent de nouvelles perspectives. Ce n’est qu’avec un puissant refoulement que le moi encore très faible peut se défendre contre un surmoi si menaçant. Les tendances œdipiennes s’exprimant d’abord surtout sur un mode oral et anal, la nature des fixations prédominantes dans le développement œdipien dépendra surtout de la force du refoulement qui se produit à ce stade de la petite enfance.

Le lien direct de la phase prégénitale et de la culpabilité est important pour une autre raison encore : les frustrations orales et anales, prototypes de toutes les frustrations ultérieures, ont aussi une signification de punition et font naître l’angoisse. Il s’ensuit que la frustration est ressentie avec plus d’acuité, et l’amertume ainsi provoquée tient une large part dans la souffrance que font naître toutes les frustrations ultérieures.

Nous constatons que des conséquences d’une grande portée découlent du fait que le moi est encore peu développé quand il est assailli par l’apparition des tendances œdipiennes et par la curiosité sexuelle naissante qui les accompagne. Le petit enfant, insuffisamment développé du point de vue intellectuel, est exposé à l’attaque d’une multitude de questions et de problèmes. Un des griefs les plus amers que nous découvrions dans l’inconscient est le suivant : ces questions, nombreuses et écrasantes, sont restées sans réponse, parce qu’apparemment elles n’étaient conscientes qu’en partie, ou, même si elles étaient conscientes, qu’elles ne pouvaient pas encore s’exprimer par le langage. Un autre reproche, qui suit celui-ci de près, est que l’enfant ne comprenait pas les mots et la parole. Ses premières questions sont donc antérieures aux débuts de sa compréhension du langage.

Dans l’analyse, ces deux griefs sont à l’origine d’une extraordinaire somme de haine. Séparément ou ensemble, ils sont la cause de nombreuses inhibitions épistémophiliques, telles que l’incapacité à apprendre des langues étrangères ou la haine pour ceux qui parlent une autre langue. Ils sont également responsables de troubles directs de la parole, etc. La curiosité qui se manifeste clairement plus tard, surtout pendant la quatrième et la cinquième année, n’indique pas le début, mais le point culminant et la fin de cette période, ce qui est également vrai, comme j’ai pu le constater, du conflit œdipien en général.

Le sentiment précoce de ne pas savoir a de nombreuses ramifications. Il s’unit au sentiment d’incapacité, d’impuissance, qui découle bientôt de la situation œdipienne. L’enfant éprouve cette frustration avec d’autant plus d’acuité qu’il ne sait rien de défini sur les processus sexuels. Chez les deux sexes, ce sentiment d’ignorance accentue le complexe de castration.

Le lien précoce de l'épistémophilie et du sadisme est d’une grande portée pour le développement psychique dans son ensemble. Cette pulsion, stimulée par l’apparition des tendances œdipiennes, concerne d’abord principalement le corps de la mère, qui est conçu comme la scène de tous les processus et de tous les événements sexuels. L’enfant est encore sous l’effet de la position libidinale sadique-anale, qui le pousse à vouloir s'approprier les contenus du corps. Sa curiosité s’éveille alors ; elle concerne ce que le corps contient, comment il est fait, etc. La pulsion épistémophilique et le désir d’acquérir deviennent ainsi, très tôt, étroitement liés l’un à l’autre, et liés également à la culpabilité éveillée par l’apparition du conflit œdipien. Ce lien très significatif introduit, chez les deux sexes, une phase de développement d’une importance vitale et insuffisamment reconnue jusqu’à présent. Elle consiste en une identification très précoce avec la mère.

Le déroulement de cette phase de « féminité » doit être examiné séparément chez les garçons et chez les filles, mais avant de m’y employer, je montrerai les liens de cette phase avec la précédente, qui est commune aux deux sexes.

Pendant le premier stade sadique-anal, l’enfant subit son second traumatisme grave, qui renforce sa tendance à se détourner de la mère. Elle a frustré ses désirs oraux, et à présent, elle s’oppose aussi à ses plaisirs anaux. Tout se passe comme si, à ce moment, les frustrations anales poussaient les tendances anales à s’amalgamer avec les tendances sadiques. L’enfant désire prendre possession des fèces de la mère en pénétrant dans son corps, en le coupant en morceaux, en le dévorant et en le détruisant. Sous l’influence de ses tendances génitales, le garçon commence à se tourner vers sa mère en tant qu’objet d’amour. Mais ses tendances sadiques sont pleinement à l’œuvre et sa haine née des frustrations antérieures s’oppose puissamment à son amour au niveau génital. Sa peur de la castration par le père, qui apparaît avec les tendances œdipiennes, constitue un obstacle plus grand encore à son amour. La mesure dans laquelle il parviendra à la position génitale dépendra en partie de son aptitude à tolérer cette angoisse. L’intensité des fixations sadique-orales et sadique-anales est ici un facteur important. Elle agit sur la force de la haine que le garçon éprouve pour sa mère ; cette haine, à son tour, l’empêche dans une plus ou moins large mesure de parvenir à une relation positive envers celle-ci. Les fixations sadiques exercent également une influence décisive sur la formation du surmoi, qui apparaît pendant que ces phases sont à l’ascendant. Plus le surmoi est cruel, plus terrifiant est le père en tant que castrateur, et plus l’enfant, dans sa fuite devant ses tendances génitales, s’attache obstinément aux niveaux sadiques, qui colorent également, et en premier lieu, ses tendances œdipiennes.

Au cours de ces stades de la petite enfance, toutes les positions du développement œdipien sont investies les unes après les autres, dans une succession rapide. Si on ne le remarque pas, c’est que les tendances prégénitales dominent. De plus, on ne peut pas tracer de frontière bien nette entre l’attitude hétérosexuelle active qui trouve son expression au niveau anal, et le stade suivant d’identification avec la mère.

Nous sommes parvenus maintenant à cette phase du développement dont j’ai parlé ci-dessus en l’intitulant « phase de féminité ». Elle a son fondement dans le niveau sadique-anal et lui donne un contenu nouveau : les fèces représentent maintenant un équivalent de l’enfant convoité et l’envie de dépouiller la mère vise aussi bien l’enfant que les fèces. Nous pouvons discerner ici deux buts qui se mêlent l’un à l’autre. Le premier, celui de s’approprier des enfants, vient du désir d’en avoir, tandis que le second, consistant à les détruire, vient de la jalousie à l’égard des futurs frères et sœurs dont l’enfant prévoit la venue. (Il y a un troisième objet que les tendances sadique-orales du garçon peuvent viser à l’intérieur de la mère : c’est le pénis du père.)

Dans le complexe de castration des filles comme dans le complexe de féminité des garçons, on trouve, tout au fond, le désir frustré de posséder un organe particulier. Les tendances à voler et à détruire concernent les organes de la conception, de la grossesse et de la parturition, dont le garçon soupçonne l’existence chez la mère, ainsi que le vagin et les seins, fontaines de lait, qui sont convoités en tant qu’organes de réceptivité et de générosité depuis le temps où la position libidinale était purement orale.

Le garçon craint un châtiment pour la destruction du corps de sa mère, mais sa peur est aussi d’une nature plus générale ; nous nous trouvons là-devant une analogie avec l’angoisse associée, chez la fille, à ses désirs de castration. Le garçon craint que son corps ne soit mutilé et démembré, et cette peur signifie également la peur de la castration. C’est là une des sources directes du complexe de castration. Dans cette période précoce du développement, la mère qui enlève les fèces de l’enfant est aussi une mère qui le démembre et le châtre. Ce n’est pas seulement par les frustrations anales infligées qu’elle ouvre la voie au complexe de castration : en termes de réalité psychique, elle est déjà, elle aussi, le castrateur.

La peur de la mère est si écrasante parce qu’une peur intense de la castration par le père s’y combine. Les tendances destructrices dont l’objet est le ventre, visent également, avec leur pleine intensité de sadisme oral et anal, le pénis du père qui doit, selon les idées de l’enfant, s’y trouver. C’est sur ce pénis que se concentre, dans cette période, la peur de la castration par le père. La phase de féminité se caractérise donc par une angoisse liée au ventre maternel et au pénis du père, et cette angoisse soumet le garçon à la tyrannie d’un surmoi qui dévore, démembre et châtre, et qui s’est constitué à partir d’images paternelles et maternelles à la fois.

Les positions génitales naissantes sont ainsi, dès leur apparition, traversées par les nombreuses tendances prégénitales qui s’y enchevêtrent. Plus grande est la prépondérance des fixations sadiques, plus l’identification du garçon à sa mère implique une attitude de rivalité avec la femme, de rivalité mêlée d’envie et de haine ; en effet, en ce qui concerne son désir d’avoir un enfant, il se sent en désavantage et en infériorité par rapport à la mère.

Examinons maintenant pourquoi le complexe de féminité des hommes semble tellement plus obscur que le complexe de castration des femmes, dont l’importance est égale à la sienne.

L’amalgame du désir d’avoir un enfant et de la tendance épistémophilique permet au garçon d’effectuer un déplacement vers le plan intellectuel ; le sentiment de son désavantage est alors masqué et surcompensé par le sentiment de supériorité qu’il tire de la possession d’un pénis, supériorité que les filles lui reconnaissent aussi. Cette survalorisation de la position masculine aboutit à des excès de protestations viriles. Mary Chadwick, dans un article intitulé « Die Wurzel des Wissbegierde »1, fait elle aussi remonter la surestimation narcissique du pénis, chez l’homme, et l’attitude de rivalité intellectuelle à l’égard des femmes, à la frustration du désir masculin d’avoir un enfant et au déplacement de ce désir vers le plan intellectuel.

La tendance, si fréquente chez les garçons, de faire montre d’une agressivité excessive, a le complexe de féminité pour origine. Elle s’accompagne d’une attitude de mépris et « d’en savoir plus », et est éminemment sadique et anti-sociale ; elle est due en partie à l’effort de masquer l’angoisse et l’ignorance. Elle recouvre partiellement la protestation (née d’une peur de la castration) contre le rôle féminin, mais elle tire aussi son origine de la peur qu’inspire la mère : le garçon avait voulu dérober à celle-ci le pénis du père, ses enfants et ses organes sexuels féminins. Cette agressivité excessive s’unit au plaisir de l’attaque propre à la situation œdipienne directement génitale. Or elle représente cet élément de la situation qui est, et de loin, le facteur le plus anti-social de la formation du caractère. Voilà pourquoi la rivalité d’un homme avec les femmes sera beaucoup plus anti-sociale que sa rivalité avec ses pareils, inspirée, dans une large mesure, par la position génitale. Bien entendu, la relation d’un homme à d’autres hommes dépendra aussi, en cas de rivalité, de la quantité des fixations sadiques. Au contraire, si l’identification à la mère est fondée sur une position génitale plus sûrement établie, la relation d’un homme aux femmes possédera un caractère positif, et d’autre part, son désir d’avoir un enfant et la composante féminine de sa personnalité, essentiels dans l’activité masculine, trouveront des occasions bien plus favorables de sublimation.

Chez les deux sexes, une des racines principales des inhibitions au travail est l’angoisse et la culpabilité liées à la phase féminine. L’expérience m’a appris que pour d’autres raisons encore, une analyse approfondie de cette phase est importante du point de vue thérapeutique, et qu’elle serait d’un grand secours dans certains cas obsessionnels qui semblent engagés dans une impasse.

Dans le développement du garçon, la phase féminine est suivie d’une lutte prolongée entre la position prégénitale et la position génitale de la libido. À son apogée, entre la troisième et la cinquième année, cette lutte apparaît clairement comme complexe d’Œdipe. L’angoisse liée à la phase féminine ramène le garçon à une identification au père ; mais ce stimulant ne saurait fournir en lui-même une base solide à la position génitale. En effet, il entraîne surtout le refoulement et la surcompensation des pulsions sadique-anales, non leur défaite. La peur de la castration par le père renforce la fixation aux niveaux sadiques. De plus, la force d’une génitalité constitutionnelle joue un rôle important dans une issue favorable, c’est-à-dire dans l’accession au niveau génital. L’issue du combat reste souvent indécise et donne naissance à des affections névrotiques ou à des troubles de la puissance2. L’accession à la puissance complète, et l’abord de la position génitale, dépendent donc, en partie, d’une conclusion favorable de la phase féminine.

Voyons maintenant le développement des filles. À la suite du sevrage, la petite fille s’est détournée de la mère ; elle y a été contrainte encore davantage par les frustrations anales qu’elle a subies. Et maintenant, les tendances génitales commencent à agir sur son développement psychique.

Je suis entièrement d’accord avec Hélène Deutsch3, qui pense que le développement génital de la femme trouve son accomplissement dans le déplacement réussi de la libido orale sur le génital. Mais les résultats que j’ai obtenus me poussent à croire que ce déplacement commence dès les premiers mouvements des tendances génitales, et que le but oral, réceptif, des organes génitaux a un rôle décisif dans le fait que la fille se tourne vers le père. J’ai été amenée à conclure en outre que dès l’apparition des tendances œdipiennes, une connaissance inconsciente du vagin s’éveille, mais aussi des sensations dans cet organe et dans le reste de l’appareil génital. Chez les filles, cependant, la masturbation n’offre pas un débouché aussi adéquat que chez les garçons à de telles quantités d’excitation. Par conséquent les frustrations ainsi accumulées fournissent une cause supplémentaire de complication et de trouble dans le développement sexuel féminin. La difficulté d’obtenir une satisfaction complète par la masturbation est peut-être une raison, à côté de celles que Freud a indiquées, du rejet de l’onanisme par les filles ; elle peut expliquer en partie pourquoi, dans la lutte pour l’abandonner, la masturbation manuelle est remplacée généralement par la pression des jambes l’une contre l’autre.

En dehors de la réceptivité de l’organe génital, mise en jeu par le désir intense d’une nouvelle source de satisfaction, l’envie et la haine inspirées par la mère qui possède le pénis du père semblent constituer, au moment où les premières tendances œdipiennes apparaissent, une raison de plus pour que la petite fille se tourne vers son père. Les caresses de celui-ci ont maintenant l’effet d’une séduction et sont éprouvées comme « attrait du sexe opposé »4.

Chez la fille, l’identification avec la mère provient directement des tendances œdipiennes : la lutte née, chez le garçon, de l’angoisse de castration, est chez elle absente. Chez les filles comme chez les garçons, cette identification coïncide avec les tendances sadique-anales de voler et de détruire la mère. Si l’identification avec la mère se place surtout à un stade où les tendances sadique-orales et sadique-anales sont très fortes, la crainte d’un surmoi maternel entraînera le refoulement et la fixation de cette phase et entravera le développement génital ultérieur. La crainte de la mère contraint elle aussi la petite fille à abandonner l’identification maternelle, et l’identification au père commence.

Chez la petite fille, la tendance épistémophilique est éveillée d’abord par le complexe d’Œdipe ; il en résulte qu’elle découvre, chez elle, l’absence du pénis. Elle éprouve celle-ci comme une nouvelle raison de haïr la mère, mais en même temps, sa culpabilité la pousse à considérer cette absence comme une punition. Ces circonstances rendent très amère la frustration qu’elle ressent, et exercent à leur tour une action profonde sur le complexe de castration dans son ensemble.

Ce reproche précoce sur l’absence d’un pénis s’accroît considérablement plus tard, lorsque la phase phallique et le complexe de castration sont en pleine activité. Freud a déclaré que la découverte de l’absence du pénis pousse la petite fille à s’éloigner de la mère et à se tourner vers le père. Les résultats de mes recherches montrent néanmoins que cette découverte n’agit ici qu’en manière de renfort : elle a lieu très tôt dans la période occupée par le conflit œdipien, et l’envie du pénis succède au désir d’avoir un enfant, qui remplace de nouveau l’envie du pénis plus tard. Je considère la privation du sein comme la cause la plus fondamentale de la conversion vers le père.

L’identification avec le père est moins chargée d’angoisse que l’identification avec la mère ; de plus, la culpabilité à l’égard de la mère oblige à la surcompensation dans une nouvelle relation d’amour nouée avec elle. Le complexe de castration qui rend l’attitude masculine difficile, et la haine de la mère qui prend son origine dans les positions antérieures, agissent tous deux contre cette nouvelle relation. La haine de la mère et la rivalité avec elle conduisent cependant de nouveau à abandonner l’identification au père et à se tourner vers lui comme vers l’objet qu’on désire aimer et dont on désire être aimé.

La relation de la fille à sa mère donne à sa relation au père une direction à la fois positive et négative. La frustration subie à cause de lui a pour très profonde racine la déception déjà subie dans la relation à la mère ; la haine et l’envie inspirées par la mère sont un puissant motif du désir de le posséder. Si les fixations sadiques restent prédominantes, cette haine et sa surcompensation auront en outre une action profonde sur la relation de la femme aux hommes. D’autre part, si la relation avec la mère est plus positive, si elle est édifiée sur la position génitale, non seulement la femme sera plus libre de toute culpabilité dans sa relation à ses enfants, mais son amour pour son mari en sera considérablement renforcé, car pour la femme, le mari représente toujours et en même temps la mère qui donne ce qui est désiré, et l’enfant bien-aimé. C’est sur cette base qu’est bâtie la partie de la relation exclusivement liée au père, concentrée d’abord sur l’activité du pénis pendant le coït. Cette activité, qui promet elle aussi la satisfaction des désirs, à présent déplacés sur l’organe génital, représente aux yeux de la petite fille l’exploit le plus parfait.

Son admiration est ébranlée, il est vrai, par la frustration œdipienne, mais à moins qu’elle ne se convertisse en haine, elle constitue un des aspects fondamentaux de la relation des femmes aux hommes. Plus tard, lorsqu’une pleine satisfaction des tendances amoureuses est obtenue, une gratitude d’autant plus grande que la frustration fut longue, s’ajoute à l’admiration. Cette gratitude s’exprime dans la plus grande aptitude qu’ont les femmes à se donner, d’une manière complète et durable, à un objet d’amour unique, et en particulier au « premier amour ».

La petite fille est très défavorisée dans son développement, et voici pourquoi : tandis que le garçon possède effectivement le pénis au sujet duquel il entre en rivalité avec son père, la petite fille a un désir insatisfait de la maternité, et de cela aussi, elle n’a qu’un sentiment vague et incertain, encore que très intense.

Ce n’est pas seulement cette incertitude qui trouble son espoir d’une maternité future. C’est, bien plus, l’angoisse et la culpabilité qui affaiblissent cet espoir, et qui peuvent porter atteinte, gravement et définitivement, aux aptitudes maternelles d’une femme. À cause des tendances destructrices qu’elle entretenait contre le corps de sa mère (ou contre certains organes de ce corps) et contre les enfants qui se trouvaient dans le ventre maternel, la fille s’attend à être punie par la destruction de ses propres aptitudes à la maternité, de ses propres organes génitaux et de ses propres enfants. C’est de là que vient aussi l’inquiétude constante (souvent si excessive) des femmes au sujet de leur beauté personnelle : elles craignent que celle-ci ne soit détruite par la mère. Derrière la tendance à se parer et à s’embellir, on trouve toujours le désir de restaurer une beauté abîmée, qui tire son origine de l’angoisse et de la culpabilité5.

Il est probable que la peur profonde de la destruction des organes internes est la cause psychique de la plus grande prédisposition des femmes, par rapport aux hommes, à l’hystérie de conversion et aux maladies organiques.

C’est cette angoisse et cette culpabilité qui sont les causes principales du refoulement de la fierté et de la joie que donne le rôle féminin, et qui sont très fortes à l’origine. Ce refoulement entraîne la dépréciation de l’aptitude à la maternité, si hautement prisée au début de la vie. La fille est ainsi privée d’un soutien puissant, que le garçon trouve dans la possession du pénis, et qu’elle pourrait trouver elle-même dans l’espoir de la maternité.

L’angoisse très intense de la fille au sujet de sa féminité est analogue, pourrait-on dire, à la peur de la castration du garçon, car elle joue certainement un rôle dans la répression de ses tendances œdipiennes. Chez le garçon, l’évolution de l’angoisse de castration au sujet du pénis, qui existe d’une manière visible, est cependant différente ; on pourrait qualifier celle-ci de plus aiguë que l’angoisse plus chronique de la fille au sujet de ses organes internes, qui lui sont nécessairement moins familiers. Une autre différence vient du fait que l’angoisse du garçon est éveillée par le surmoi paternel, tandis que celle de la fille l’est par le surmoi maternel.

Freud a dit que le surmoi de la fille se développe suivant d’autres lignes que celui du garçon. La jalousie, nous en trouvons sans cesse confirmation, joue un plus grand rôle dans la vie des femmes que dans celles des hommes : elle est augmentée d’une envie détournée à l’égard du mâle, dont l’objet est le pénis. D’autre part, cependant, les femmes — elles surtout — possèdent l’aptitude profonde, dont une surcompensation n’est pas le seul fondement, de ne pas tenir compte de leurs propres désirs et de se consacrer avec abnégation à des tâches morales et sociales. Le mélange des traits masculins et féminins qui, à cause de la bisexualité de l’être humain, agit dans les cas individuels sur la formation du caractère, ne peut rendre compte de cette capacité, car elle est manifestement de nature maternelle. Je crois que pour expliquer la gamme étendue dont les femmes peuvent jouer, allant de la jalousie la plus mesquine à la tendresse la plus dévouée, nous devons examiner les conditions particulières de la formation du surmoi féminin. De l’identification précoce avec la mère où le niveau sadique-anal l’emporte si largement, la petite fille retire haine et jalousie, et constitue un surmoi cruel d’après l’imago maternelle. Le surmoi qui se forme à ce stade à partir d’une identification au père peut également être menaçant et causer de l’angoisse, mais il semble ne jamais égaler dans ce domaine celui qui provient de l’identification à la mère. Mais plus l’identification à la mère s’établit sur une base génitale, plus elle se caractérise par le dévouement et la tendresse d’une mère idéale et généreuse. L’attitude affective positive dépend donc de la proportion des traits prégénitaux et génitaux que comporte l’idéal de la mère maternelle. Mais dès qu’il s’agit de la conversion active de l’attitude affective dans les activités sociales ou autres, il semble que c’est l’idéal du moi paternel qui est à l’œuvre. L’admiration profonde qu’éprouve la petite fille pour l’activité génitale du père entraîne la formation d’un surmoi paternel lui proposant des buts actifs qu’elle ne peut jamais atteindre pleinement. Si, grâce à certains facteurs de son développement, elle possède un stimulant assez fort pour poursuivre ces buts, l’impossibilité même de les atteindre peut donner à ses efforts une puissance qui, combinée à la capacité de sacrifice qu’elle tient du surmoi maternel, donne à certaines femmes l’aptitude d’accomplir des actions exceptionnelles sur le plan intuitif ou dans certains domaines spécifiques.

Le garçon, lui aussi, tire de la phase féminine un surmoi maternel qui le pousse, comme la petite fille, à des identifications primitives par leur cruauté, ou bienveillantes. Mais il traverse cette phase pour reprendre (à des degrés divers, il est vrai) l’identification avec le père. Si forte que soit l’influence de l’aspect maternel dans la formation du surmoi, c’est cependant le surmoi paternel qui, dès le début, possède chez l’homme un pouvoir décisif. Lui aussi, il lui propose comme modèle l’image d’un être supérieur, mais comme le garçon est effectivement « fait à l’image » de son idéal, celui-ci n’est pas hors de sa portée. Cette circonstance contribue à rendre plus soutenu et plus objectif le travail créateur de l’homme.

La peur d’un dommage que l’on ferait subir à sa féminité exerce une action profonde sur le complexe de castration de la petite fille, car elle la pousse à surestimer le pénis dont elle est elle-même privée ; cette survalorisation est alors beaucoup plus apparente que l’angoisse devant le danger que court la féminité. Rappelons ici les  travaux de Karen Horney, qui fut la première à étudier les sources du complexe de castration chez les femmes, dans la mesure où ces sources se trouvent dans la situation œdipienne.

Je dois parler à ce propos de l’importance de certaines expériences précoces, dans le développement sexuel ultérieur. Dans le rapport que j’ai lu devant le Congrès de Salzbourg en 1924, je disais que lorsque les observations du coït avaient lieu à un stade assez tardif du développement, elles prenaient le caractère d’un traumatisme, tandis qu’elles étaient fixées et faisaient partie du développement sexuel si elles se produisaient tôt. J’ajouterais ici qu’une telle fixation peut tenir sous sa prise non seulement ce stade particulier de l’évolution individuelle mais aussi le surmoi qui est alors en pleine formation, et qu’elle peut donc porter atteinte à son développement. Car les identifications sadiques sont d’autant moins apparentes dans la structure du surmoi, la santé psychique est d’autant plus assurée, le développement d’une personnalité hautement morale est d’autant plus probable, que le surmoi est près d’atteindre son apogée au moment du stade génital.

Il est une autre espèce d’expérience qui me paraît typique et extrêmement importante chez les jeunes enfants. Ces expériences suivent souvent de près les observations du coït et sont provoquées ou favorisées par les excitations ainsi produites. Il s’agit des rapports sexuels qu’ont les jeunes enfants, frères et sœurs ou camarades de jeu, et qui comportent les actes les plus divers : se regarder, se toucher, excréter en commun, fellation, cunnilingus, et souvent, tentatives directes d’accomplir le coït. Ils sont fortement refoulés et investis d’une culpabilité profonde, dont l’origine est la suivante : l’enfant voit dans l’objet d’amour, choisi sous la pression d’une excitation due au conflit œdipien, le substitut du père, ou de la mère, ou des deux ensemble. Ces relations, qui semblent si banales et auxquelles, apparemment, aucun enfant stimulé par le développement œdipien n’échappe, prennent le caractère d’une relation œdipienne effectivement réalisée, et exercent une action décisive sur la formation du complexe d’Œdipe, le moment où le sujet s’en détache et ses relations sexuelles ultérieures. De plus, une expérience de cette espèce constitue un important point de fixation dans le développement du surmoi. Ces expériences, étant donné le besoin de punition et la compulsion de répétition, poussent bien souvent l’enfant à se soumettre à des traumatismes sexuels. Je m’en reporterai là-dessus à Abraham6, qui a montré que l’expérience de traumatismes sexuels faisait partie du développement sexuel des enfants. L’examen analytique de ces expériences, qu’il soit entrepris dans l’analyse des adultes ou dans celle des enfants, éclaire la situation œdipienne par rapport aux fixations de la petite enfance ; il a donc une grande importance thérapeutique.

Voici un résumé de mes conclusions ; je veux indiquer d’abord qu’elles ne contredisent pas, je pense, les travaux du Pr Freud. Je crois que le point essentiel en est le suivant : je place ces processus plus tôt et j’admets que leurs phases diverses (surtout celles des stades initiaux) se fondent les unes dans les autres plus facilement qu’on ne le croyait jusqu’à présent.

Les stades initiaux du conflit œdipien sont si fortement dominés par les phases prégénitales, que la phase génitale, quand elle entre en activité, reste d’abord dissimulée sous un voile épais ; c’est plus tard seulement, entre la troisième et la cinquième année, qu’elle se fait clairement reconnaître. À cet âge-là, le complexe d’Œdipe et la formation du surmoi atteignent leur point culminant. Mais l’apparition précoce des tendances œdipiennes, le poids de culpabilité qui écrase donc les stades prégénitaux, l’action décisive qui s’exerce ainsi, et si tôt, sur le développement œdipien d’une part, sur celui du surmoi d’autre part, et par conséquent sur la formation du caractère, la sexualité et tout le développement individuel — tout ceci me semble d’une grande portée, d’une importance qui n’a pas été reconnue jusqu’à présent. L’analyse des enfants m’a permis de vérifier, certes, la valeur thérapeutique de ce savoir, mais je ne me suis pas arrêtée là. J’ai mis à l’épreuve, dans l’analyse des adultes, les conclusions qui en découlaient, et j’ai pu constater leur exactitude théorique, aussi bien que leur importance thérapeutique.