Note sur « un rêve d’intérêt médico-légal »

Pour étayer mes remarques portant sur le rêve communiqué par le Dr Bryan, je dois me référer à certaines propositions théoriques avancées dans ma communication au dernier Congrès1 et présentées de façon plus détaillée dans les conférences que j’ai données ici l’automne dernier. Dans un des stades précoces du conflit œdipien le désir d’avoir une relation sexuelle avec la mère et de s’engager dans une compétition avec le père s’exprime en termes de motions instinctuelles orales et sadique-anales, prédominantes à ce stade de développement. L’idée est que le garçon, en pénétrant l’utérus maternel, le détruit et se débarrasse du pénis du père qui, selon une théorie sexuelle infantile typique est supposé être présent en permanence dans l’utérus de la mère (le pénis du père à ce stade étant l’incarnation du père), et la façon dont il le détruit, c’est en le dévorant. Intriquée à cette tendance et cependant reconnaissable comme distincte en soi, existe une autre tendance, dont le but est le même, à savoir de détruire l’utérus de la mère et de dévorer le pénis, mais dont la base est une identification orale et sadique-anale avec la mère. De là procède le désir du garçon de dérober au corps de la mère, les fèces, les enfants et le pénis du père. L’angoisse qui en résulte à ce niveau est extraordinairement aiguë, car elle se rapporte à l’union du père et de la mère, représentée par l’utérus de la mère et le pénis du père ; et j’ai fait remarquer que cette angoisse est le fondement majeur de graves maladies mentales.

À partir des analyses de petits enfants j’ai appris que la terreur devant la femme au pénis (qui a une influence si marquée dans les troubles de la puissance sexuelle chez l’homme) est vraiment la peur de la mère dont le corps est censé toujours contenir le pénis du père. La terreur devant le père (ou son pénis), ainsi logé à l’intérieur du ventre de la mère est ici déplacée sur la terreur devant la mère elle-même. Par ce déplacement, l’angoisse qui se réfère vraiment à elle et qui provient des tendances destructrices dirigées contre son corps, reçoit un écrasant renforcement.

Dans le cas extrêmement intéressant rapporté par le Dr Bryan cette angoisse trouve à s’exprimer clairement. La mère qui dans le rêve domine le patient exige que l’argent qu’il lui a volé soit rendu et le fait que ce soit seulement aux femmes qu’il prenne de l’argent montre bien la compulsion à voler les contenus de l’utérus. L’usage qu’il fait de l’argent volé a aussi une signification particulière. Il semble évident que le patient prenait l’argent dans le but de le jeter dans la cuvette des toilettes, et la nature obsessionnelle de cette conduite doit s’expliquer par son angoisse à réparer, à restituer à la mère (ou l’utérus), représentés par la cuvette des toilettes, ce qu’il a volé.

Une de mes patientes, dont la névrose grave s’avère être due à l’angoisse que son propre corps soit détruit par sa mère, eut le rêve suivant : « Elle était dans la salle de bains, et entendant des pas, elle versa le contenu d’un panier (représentant, comme nous le découvrîmes, des fèces, des enfants et le pénis), rapidement dans la cuvette des toilettes. Elle réussit à tirer la chasse d’eau avant que sa mère n’entrât dans la pièce. Sa mère l’avait blessée à l’anus et l’aidait à soigner la blessure. » Dans ce cas, les motions destructrices contre la mère ont trouvé en grande partie leur expression en fantasme sous la forme d’une blessure faite à l’anus.

Non seulement, donc, les vols d’argent étaient une répétition des désirs sadiques-anaux précoces de voler la mère, mais ils étaient aussi provoqués par la compulsion, motivée par l’angoisse, de faire réparation pour ces premiers vols et de restituer ce qui avait été volé. Ce dernier désir s’exprime dans le geste de jeter l’argent dans la cuvette des toilettes.

Le rôle joué par le père dans l’angoisse du patient est moins immédiatement manifesté, mais on peut, néanmoins, le mettre en évidence. Comme je l’ai dit, la terreur qui paraît ne se rapporter qu’à la mère implique aussi la peur du père (pénis). Qui plus est, les vols suivirent une conversation avec l’employeur du patient sur le sujet du détournement de fonds d’une manière générale et au cours de laquelle le chef exprima sa réprobation particulière des inconduites de ce genre. Ceci montre clairement comment le besoin même de punition par le père contribua pour une grande part à ce que le patient commît ces exactions. De plus, ce qui le mena à faire réparation au dernier moment fut le fait qu’il était confronté à la détection par un autre homme, un nouvel employé ; cet homme représentait une nouvelle fois le père ; et ce qui empêcha le patient de déclencher par la force une lutte avec (punition par) le père, ce vers quoi son angoisse intolérable le poussait, fut ainsi, précisément, la peur qu’il avait de lui.

À ces remarques que je fis au colloque lorsque le rêve fut rapporté, je voudrais en ajouter quelques-unes de plus se rapportant à l’histoire de ce patient, histoire que j’ai apprise depuis. La terreur infantile que le garçon avait de la sorcière sur son balai qui, pensait-il, pouvait blesser son corps avec un instrument et le rendre aveugle, sourd et muet, représente sa terreur devant la mère au pénis. Dans sa fugue il partit pour l’Écosse vers la sorcière, manifestement parce que son angoisse trop lourde à porter le poussait à régler les choses avec elle. La proportion dans laquelle cette tentative de réconciliation faisait vraiment référence au père à l’intérieur de la mère se voit nettement à partir du fait que, avant le voyage, il eut le fantasme de prendre la défense d’une fille contre l’attaque sexuelle d’un homme. Le véritable objet de son voyage est en fait de toucher le « chapeau » (le pénis) de la sorcière. Mais tout comme, plus tard, à l’occasion des vols, il fut au dernier moment arrêté par sa peur d’un autre homme, de même dans le voyage il n’atteignit pas son but ultime : un combat avec le pénis du père. En atteignant Édimbourg, il tomba malade. Ses associations montrèrent que cette ville tenait la place des organes génitaux de la sorcière : la signification était donc qu’il ne devait pas pénétrer plus avant. Cette angoisse est en accord aussi avec l’impuissance sexuelle du patient.

Comme le Dr Bryan l’a fait remarquer, le rêve d’angoisse qui suivit la visite chez le dentiste avait pour base une identification avec la mère. Ici la terreur de quelque terrible destruction, d’une explosion, était due à la nature sadique-anale de cette identification. Étant donné que le patient supposait que l’incapacité à porter lui-même des enfants entraînait pour lui la destruction et le vol de l’utérus de la mère, il anticipait une destruction semblable pour son propre corps. La castration par le père, liée à cette identification avec la mère, est représentée par les actions du dentiste. Cela se voit aussi dans le souvenir qui apparut quand le patient fit le récit de son rêve. La place où il se vit debout était un certain endroit dans un parc, contre lequel sa mère l’avait particulièrement prévenu. Elle lui avait dit que de mauvais hommes pouvaient l’attaquer et, conclut-il lui-même, ils pourraient voler sa montre.

Le doute du patient : pouvait-il ou devait-il quitter le parc et comment ; est lié, comme le Dr Bryan le fait remarquer en conclusion à son angoisse d’être attaqué par le père pendant le coït avec la mère — attaqué, en fait à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur du corps de la mère.