La personnification dans le jeu des enfants

Dans un article antérieur1, je décrivais quelques-uns des mécanismes dont mes analyses d’enfants m’avaient révélé le rôle essentiel dans le jeu. J’indiquais que le contenu spécifique de ces jeux, qui réapparaît sans cesse sous les formes les plus variées, est identique au noyau même des fantasmes masturbatoires, et que l’une de leurs principales fonctions consiste à fournir à ces fantasmes une voie de décharge. J’étudiais en outre la remarquable analogie qui existe entre les moyens de figuration oniriques d’une part et ludiques de l’autre, ainsi que l’importance de l’accomplissement des désirs dans ces deux formes d’activité psychique. J’attirais enfin l’attention sur un des principaux mécanismes qui régissent les jeux où l’enfant invente divers « personnages » et distribue leurs rôles. Dans cet article, je me propose d’étudier de plus près ce mécanisme ; j’illustrerai aussi, par un certain nombre d’exemples tirés de divers types de maladies, le rapport qui existe entre la nature des « personnages » ou personnifications, et l’accomplissement des désirs.

Jusqu’à présent, mon expérience m’a enseigné que les enfants schizophrènes ne sont pas capables de jouer au sens propre du terme. Ils effectuent certaines actions monotones qui ne permettent de pénétrer vers l’Ics qu’après bien des efforts. Lorsque nous y parvenons, c’est pour constater que dans ces actions, l’accomplissement des désirs se ramène à la négation de la réalité et à l’inhibition fantasmatique. Dans ces cas extrêmes, la personnification est impossible.

Ma petite patiente Erna avait six ans lorsque son traitement commença ; elle souffrait d’une névrose obsessionnelle grave, masquant une paranoïa qui ne fut dévoilée qu’après de nombreuses séances d’analyse. Dans ses jeux, Erna faisait souvent de moi un enfant, tandis qu’elle était la mère ou une maîtresse. Je devais alors subir des tortures et des humiliations fantastiques. Si quelqu’un, dans le jeu, me traitait avec gentillesse, il apparaissait en général que sa bonté n’était que feinte. Les traits paranoïaques se manifestaient ainsi : j'étais constamment espionnée, les gens devinaient mes pensées, le père ou le maître s’alliaient contre moi avec la mère, bref, j’étais toujours entourée de persécuteurs. Moi-même, dans le rôle de l’enfant, je devais constamment espionner et torturer les autres. Souvent, Erna jouait à son tour le rôle de l’enfant. Le jeu se terminait alors ainsi : elle échappait aux persécutions (dans ces cas-là l'« enfant » était gentille), devenait riche et puissante, on la faisait reine et elle se vengeait cruellement de ses persécuteurs. Quand son sadisme s’était assouvi dans ces fantasmes, apparemment libres de toute inhibition (tout ceci n’eut lieu qu’après une assez longue période d’analyse), la réaction se produisait sous forme d’angoisse, de dépression profonde et de grande fatigue physique. Elle montrait dans son jeu qu’elle était incapable de supporter une si terrible oppression, ce qui se manifestait par un certain nombre de symptômes graves2. Dans les fantasmes de cette enfant, tous les rôles se ramenaient à une formule unique décomposable en deux antagonistes principaux : le surmoi persécuteur et, selon le cas, le ça ou le moi, menacés mais non moins cruels.

Dans ces jeux, l’accomplissement des désirs résidait surtout dans les tentatives d’Erna pour s’identifier au personnage le plus fort, afin de maîtriser ainsi sa peur de la persécution. Harcelé, le moi essayait de fléchir ou de tromper le surmoi pour l’empêcher d’écraser le ça, comme il menaçait de le faire. Le moi essayait de même d’enrôler le très sadique ça au service du surmoi et de les allier dans la lutte contre un ennemi commun. Cela exigeait un usage étendu des mécanismes de la projection et du déplacement. Quand Erna jouait le rôle de la mère cruelle, l’ennemi était la vilaine enfant ; quand elle était elle-même l’enfant persécutée, mais bientôt puissante, c’étaient les méchants parents qui représentaient l’ennemi.

Dans chaque cas, il y avait une raison, que le moi s’efforçait de rendre plausible aux yeux du surmoi, pour se laisser aller à un sadisme effréné. Les termes de ce « contrat » devaient permettre au surmoi d’entreprendre la lutte contre l’ennemi comme s’il s’agissait du ça. Le ça, néanmoins, continuait à poursuivre en secret sa satisfaction principalement sadique, les objets étant toujours les objets primitifs.

Une satisfaction narcissique comme celle que procure au moi sa victoire sur des ennemis extérieurs aussi bien qu’intérieurs, contribuait aussi à apaiser le surmoi, et avait donc, en réduisant l’angoisse, une action d’une valeur considérable. Ce pacte entre les deux forces peut remporter, dans des cas moins extrêmes, un succès relatif : il peut ne pas être visible du monde extérieur, il peut ne conduire à aucune manifestation pathologique. Mais dans le cas d’Erna, ce fut un échec total à cause de deux sadismes excessifs, celui du ça et celui du surmoi. Là-dessus, le moi joignit ses forces à celles du surmoi et essaya, en punissant le ça, d’obtenir une certaine satisfaction, mais ce fut là, une fois de plus, un échec inévitable. Des réactions d’angoisse intense et de remords se faisaient jour sans cesse, prouvant qu’aucun de ces accomplissements contradictoires des désirs ne pouvait être poursuivi longtemps.

L’exemple suivant montre que devant des difficultés analogues à celles d’Erna, une conduite différente est possible.

George, qui avait alors six ans, me raconta pendant des mois une série de fantasmes dans lesquels, chef puissant d’une bande de chasseurs féroces et de bêtes sauvages, il luttait contre ses ennemis qui avaient également des animaux sauvages pour les soutenir, prenait le dessus et les tuait avec cruauté. Les bêtes étaient alors dévorées. La bataille ne finissait jamais, car de nouveaux ennemis surgissaient sans cesse. Un nombre considérable de séances d’analyse avaient permis de découvrir chez cet enfant, en plus des traits névrotiques, des caractéristiques nettement paranoïaques. George s’était toujours senti, et consciemment3, entouré et menacé (par des magiciens, des sorcières et des soldats), mais contrairement à Erna, il avait essayé de se défendre contre eux en se faisant aider par des personnages secourables, créatures, notons-le, de pure fantaisie.

Dans ses fantasmes, l’accomplissement des désirs s’effectuait d’une manière assez analogue à ce que l’on trouvait dans le jeu d’Erna. Chez George aussi, le moi cherchait à repousser l’angoisse en s’identifiant au parti le plus fort dans des fantasmes de puissance. George essayait de même, pour apaiser le surmoi, de transformer l’ennemi en ennemi « méchant ». Néanmoins, le sadisme n’était pas chez lui un facteur aussi écrasant que chez Erna, de telle sorte que le sadisme primaire soutenant son angoisse était moins habilement dissimulé. Son moi s’identifiait plus complètement avec le ça et il était moins disposé à composer avec le surmoi. C’est une exclusion tout à fait visible de la réalité4 qui écartait l’angoisse. L’accomplissement du désir l’emportait nettement sur la reconnaissance de la réalité, tendance qui est, pour Freud, un des critères de la psychose.

Dans les fantasmes de George, des personnages secourables jouaient un certain rôle, et ceci distinguait son type de personnification de celui que présentait le jeu d’Erna. Ses jeux à lui mettaient en scène trois rôles principaux : celui du ça, celui du surmoi persécuteur, celui du surmoi secourable.

Rita, une petite patiente âgée de deux ans et neuf mois, pratiquait un jeu qui peut illustrer l’activité ludique d’un enfant atteint d’une névrose obsessionnelle grave. Après un rituel manifestement obsessionnel, elle bordait sa poupée pour la faire dormir et plaçait un éléphant à côté de son lit. L’éléphant devait empêcher « l’enfant » de se lever ; sinon, celle-ci se faufilerait dans la chambre à coucher de ses parents, soit pour leur faire du mal, soit pour leur prendre quelque chose. L’éléphant (une imago paternelle) devait jouer le rôle d’un « empêcheur ». Dans l’esprit de Rita, son père avait, par introjection, rempli ce rôle d’« empêcheur » depuis que, entre un an et quart et deux ans, elle avait voulu usurper la place de sa mère auprès de lui, voler l’enfant dont sa mère était enceinte, blesser et châtrer père et mère. Les réactions de rage et d’angoisse qui survenaient lorsque « l’enfant » était punie au cours de ces jeux montraient que pour elle-même, Rita jouait les deux rôles : celui des autorités qui infligeaient la punition et celui de l’enfant qui la subissait.

Le seul accomplissement des désirs qui apparaisse dans ce jeu est le suivant : l’éléphant réussit provisoirement à empêcher « l’enfant » de se lever. On n’y trouve que deux « personnages » principaux : celui de la poupée incarnant le ça, et celui de l’éléphant dissuasif qui représente le surmoi. L’accomplissement des désirs consiste dans la défaite du ça par le surmoi. Cet accomplissement des désirs et le partage de l’action entre deux « personnages » dépendent l’un de l’autre, car le jeu représente la lutte entre le surmoi et le ça, qui dans les névroses graves gouverne presque totalement les processus psychiques. Dans le jeu d’Erna, nous avons trouvé les mêmes personnifications : action d’un surmoi dominateur, et absence de toute imago secourable. Mais alors que pour Erna l’accomplissement des désirs résidait dans le pacte conclu avec le surmoi, et pour George, essentiellement, dans le défi que le ça lançait au surmoi (en se retirant de la réalité), il se ramenait pour Rita à la défaite du ça par le surmoi.

Cette suprématie du surmoi, maintenue avec peine, n’était possible que parce qu’un certain travail analytique avait déjà été fait. La sévérité extrême du surmoi empêcha d’abord toute expression fantasmatique ; Rita ne représenta pas ses fantasmes dans des jeux semblables à celui qui est décrit plus haut, avant que son surmoi ne fût devenu moins sévère. Par rapport à la période précédente où le jeu était complètement inhibé, c’était là un progrès, car le surmoi ne se contentait pas de menacer d’une manière terrifiante et incompréhensible, il essayait, par ses menaces, d’empêcher les actes interdits. L’échec dans la relation entre le surmoi et le ça donna lieu à la suppression forcée des pulsions, qui absorbe toute l’énergie du sujet, et qui caractérise, chez les adultes, la névrose obsessionnelle grave5.

Examinons maintenant un jeu qui apparut pendant une phase plus atténuée de la névrose obsessionnelle. Lorsque l’analyse de Rita fut plus avancée (elle avait alors atteint l’âge de trois ans) l’enfant inventa un « jeu du voyage » qu’elle pratiqua pendant presque tout le reste de l’analyse, et qui prit la forme suivante : Rita et son ours en peluche (qui représentait alors le pénis) prenaient le train pour aller voir une femme gentille qui devait les recevoir et leur faire des cadeaux. Au début de la phase de l’analyse dont il est question, quelque chose venait généralement empêcher l’heureux dénouement. Rita voulait conduire le train elle-même en se débarrassant du conducteur. Celui-ci refusait pourtant de s’en aller ou revenait la menacer. C’était quelquefois une méchante femme qui empêchait le voyage, ou alors, en arrivant à destination, les voyageurs trouvaient une femme méchante au lieu d’une femme gentille. Entre l’accomplissement du désir dans ce jeu (si perturbé soit-il) et celui des exemples cités plus haut, la différence est évidente. Dans le jeu du voyage, la satisfaction libidinale est positive et le sadisme y trouve moins de place que dans les exemples antérieurs. Nous y comptons, comme dans le cas de George, trois rôles principaux : le moi ou le ça, une figure secourable et une figure qui menace ou inflige la frustration.

Les personnages secourables inventés de cette manière relèvent en général de la plus haute fantaisie, comme le montre l’exemple de George. L’analyse d’un garçon de quatre ans et demi faisait apparaître une « maman-fée » qui venait la nuit et apportait de bonnes choses à manger, qu’elle partageait avec le petit garçon. La nourriture représentait le pénis du père qu’elle lui avait volé en secret. Dans l’analyse d’un autre petit garçon, la maman-fée guérissait avec une baguette magique toutes les blessures que ses cruels parents lui avaient faites ; ensuite, ils faisaient ensemble subir des tortures mortelles à ces méchants parents.

J’ai été amenée à constater que ces imagos fantastiques, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, opèrent chez l’adulte comme chez l’enfant, et qu’il s’agit là d’un mécanisme universel6. Ces personnages représentent les étapes intermédiaires entre un surmoi terrible et menaçant, complètement coupé de la réalité, et les identifications qui se rapprochent de celle-ci. La transformation progressive de ces personnages intermédiaires en mère et en père secourables (plus proches de la réalité) peut être constamment observée dans l’analyse des jeux ; leur étude me semble très instructive pour notre connaissance de la formation du surmoi. Mon expérience m’a appris qu’au moment où éclate le conflit œdipien et où commence la formation du surmoi, celui-ci est d’une nature tyrannique, formé sur le modèle des stades prégénitaux qui sont alors à l’apogée. L’action de la génitalité a déjà commencé à se faire sentir, mais au début, elle est à peine perceptible. L’évolution ultérieure du surmoi vers la génitalité dépend en dernier recours de la forme prévalente qu’aura prise la fixation orale, c’est-à-dire celle de la succion ou de la morsure. La primauté de la phase génitale, par rapport à la sexualité comme par rapport au surmoi, dépend d'une fixation suffisamment forte au stade oral de succion. Plus le développement du surmoi, aussi bien que le développement libidinal, s’éloignent des phases prégénitales pour s’approcher de la phase génitale, plus les identifications fantastiques tendant à l’accomplissement du désir [identifications nées de l’image d’une mère qui procure la satisfaction orale7] se rapprochent de l’image des parents réels.

Les imagos adoptées dans cette phase précoce du développement du moi portent la marque des pulsions prégénitales, bien qu’elles soient, en fait, fondées sur les objets œdipiens réels. C’est à ces phases précoces que l’on doit les imagos fantastiques et écrasantes qui dévorent et coupent en morceaux, et dans lesquelles nous voyons un mélange de diverses tendances prégénitales. À la suite de l’évolution de la libido, ces imagos sont introjectées sous l’action des points de fixation libidinaux. Or le surmoi dans son ensemble est constitué des diverses identifications afférentes aux phases successives du développement, dont elles portent la marque. Lorsque commence la période de latence, le développement du surmoi, comme celui de la libido, prennent fin8. Au cours de sa formation, le moi utilise déjà sa tendance à la synthèse pour s’efforcer de faire un tout avec ces diverses identifications. Plus les imagos ont des caractères extrêmes et nettement contrastés, moins la synthèse sera réussie et plus il sera difficile de la maintenir. L’action trop forte exercée par ces types extrêmes d’imagos, l’intensité du besoin de créer des personnages bienveillants opposés aux personnages menaçants, la rapidité avec laquelle les alliés se transforment en ennemis (ce qui explique également pourquoi l’accomplissement du désir échoue si souvent dans les jeux) — tout ceci montre que la synthèse des identifications n’a pas réussi. Cet échec se traduit par l’ambivalence, la tendance à l’angoisse, le manque de stabilité ou la promptitude à abandonner celle-ci, et par ce rapport défectueux à la réalité qui caractérise les enfants névrotiques9. La nécessité d’une synthèse du surmoi provient des difficultés que rencontre le sujet pour s’entendre avec un surmoi fait d’imagos aux caractères si opposés10. Lorsque commence la période de latence et qu’augmentent les exigences de la réalité, le moi fait des efforts encore plus grands pour accomplir cette synthèse du surmoi, afin de trouver grâce à elle un équilibre entre le surmoi, le ça et la réalité.

J’ai été amenée à conclure que ce clivage du surmoi en identifications primaires, introjectées à divers stades du développement, est un mécanisme analogue et intimement lié à la projection. Je pense que ces mécanismes (le clivage et la projection) sont les facteurs principaux de la tendance à la personnification ludique. Grâce à eux, la synthèse du surmoi, préservée au seul prix d’un plus ou moins grand effort, peut être abandonnée temporairement ; en outre, la tension créée par l’observation de la trêve entre le surmoi, comme un tout, et le ça, se trouve diminuée. Le conflit intrapsychique devient ainsi moins violent et peut être déplacé vers le monde extérieur. Le plaisir obtenu de cette façon s’accroît encore lorsque le moi découvre qu’il obtient par là diverses preuves de ce que l’investissement de l’angoisse et de la culpabilité confère aux processus psychiques l’aptitude à se trouver des issues favorables, et par là, à réduire considérablement l’angoisse elle-même.

J’ai déjà dit que le jeu révèle l’attitude de l’enfant devant la réalité. Je voudrais maintenant expliquer comment cette attitude se rattache aux facteurs de l’accomplissement du désir et de la personnification, qui nous servaient jusqu’à présent de critères pour caractériser une situation psychique.

Dans l’analyse d’Erna, il fut longtemps impossible d’établir un rapport avec la réalité. Nul pont ne semblait franchir l’abîme qui séparait la mère aimante et bienveillante de la vie réelle, et les affreuses persécutions et humiliations qu’ « elle » infligeait à l’enfant dans les jeux. Mais lorsque l’analyse parvint à une étape où les traits paranoïaques s’accusèrent, un nombre croissant de détails vint présenter la mère réelle, mais sous des aspects grotesques et déformés. L’attitude de l’enfant devant la réalité, une réalité qui avait effectivement subi une déformation prononcée, se révéla en même temps. Avec une remarquable finesse d’observation, Erna enregistrait tous les détails des actions et des mobiles de ceux qui l’entouraient, mais elle les faisait tous entrer, d’une manière qui n’avait plus rien de commun avec la réalité, dans un système où elle était épiée et persécutée. Elle croyait par exemple que les rapports sexuels de ses parents (qu’elle imaginait en coït perpétuel chaque fois qu’ils se trouvaient seuls) et les signes d’affection qu’ils échangeaient, n’étaient inspirés que par le désir de sa mère d’éveiller sa jalousie. Elle attribuait le même motif à tous les plaisirs de sa mère, voire aux satisfactions de n’importe qui, surtout des femmes, qui portaient de jolies robes pour la contrarier, et ainsi de suite. Mais elle sentait bien qu’il y avait quelque chose d’étrange dans ces idées et prenait grand soin de les garder secrètes.

Dans le jeu de George, comme je l’ai déjà dit, l’isolement à l’égard de la réalité était considérable. Le jeu de Rita, dans la première phase de son analyse où les imagos menaçantes et répressives étaient à l’apogée, ne présentait lui aussi que peu de rapport avec la réalité. Examinons maintenant ce rapport tel qu’il apparut dans la deuxième phase de cette analyse. Nous pouvons le tenir pour typique de l’attitude des enfants névrosés, même lorsqu’ils sont un peu plus âgés que Rita. À cette période, et contrairement à ce que l’on constate chez l’enfant paranoïaque, elle montra dans son jeu une tendance à ne reconnaître la réalité que dans la mesure où celle-ci se rapportait aux frustrations qu’elle avait subies naguère, mais qu’elle n’avait jamais dépassées.

Nous pouvons comparer cette conduite à la fuite devant la réalité qui se manifestait dans le jeu de George, et qui donnait une grande liberté à ses fantasmes. Ils étaient délivrés de tout sentiment de culpabilité, pour la raison, précisément, qu’ils n’avaient aucune attache avec la réalité. Dans son analyse, chaque pas vers l’adaptation à la réalité libérait d’importantes quantités d’angoisse et entraînait le refoulement accru des fantasmes. L’analyse faisait toujours un grand progrès11 lorsque ce refoulement était levé à son tour et que les fantasmes, délivrés, se rattachaient plus intimement à la réalité.

Chez les enfants névrosés, il s’établit un « compromis » : une portion très limitée de la réalité est reconnue, le reste est nié. Un refoulement massif s’exerce en même temps sur des fantasmes  masturbatoires inhibés par le sentiment de culpabilité ; il s’ensuit un blocage dans le jeu et dans l’étude, lot commun des enfants névrosés. Le symptôme obsessionnel où ils se réfugient (d’abord, sur le mode du jeu) reflète le compromis entre l’inhibition massive du fantasme et le rapport défectueux à la réalité ; il ne permet, dans ces conditions, que les formes de gratification les plus étroites.

Le jeu des enfants normaux laisse apparaître un meilleur équilibre entre le fantasme et la réalité.

Je voudrais résumer à présent les diverses attitudes devant la réalité qui se révèlent dans le jeu des enfants, selon le type de maladie dont ils sont atteints. C’est dans la paraphrénie que l’on trouve le refoulement le plus massif de l’activité fantasmatique et le retrait le plus total par rapport à la réalité. Chez les enfants paranoïaques, le rapport à la réalité se subordonne à de puissantes mises en œuvre fantasmatiques, et c’est l'irréel qui l’emporte. Les expériences que les enfants névrotiques représentent dans leur jeu acquièrent une coloration obsessionnelle, par l’effet de leur besoin de punition joint à leur terreur d’un dénouement malheureux. Les enfants normaux sont cependant capables de maîtriser la réalité avec de meilleurs moyens. Leur jeu montre qu’ils ont un plus grand pouvoir d’agir sur elle et de la vivre conformément à leurs fantasmes. En outre, ils sont plus capables de supporter leur situation réelle quand ils ne peuvent pas la modifier, parce que leurs fantasmes, plus libres, leur offrent un refuge devant la réalité, et parce qu’une décharge plus complète permise à leurs fantasmes masturbatoires sous une forme « ego-syntonique » leur ouvre de plus larges possibilités de satisfaction.

Passons à la relation entre l’attitude devant la réalité et les processus de personnification et d’accomplissement du désir. Dans le jeu des enfants normaux, ces processus témoignent de l’action plus forte et plus durable des identifications dont l’origine se trouve au niveau génital. À mesure que les imagos se rapprochent des objets réels, la relation à la réalité s’améliore (les personnes normales se caractérisent par une bonne relation à la réalité). Les maladies (psychose et névrose obsessionnelle grave) qui se distinguent par la perturbation ou le décalage du rapport à la réalité sont aussi celles où l’accomplissement du désir est négatif, et où des personnages extrêmement cruels s’incarnent dans le jeu. À partir de ces faits, j’ai essayé de démontrer qu’ici, le surmoi qui prédomine en est encore aux phases précoces de sa formation. Ma conclusion est la suivante : la suprématie d’un surmoi terrifiant introjecté au cours des premiers stades du développement du moi est un des facteurs fondamentaux des troubles psychotiques.

Cet article présente une étude de l’importante fonction du mécanisme de la personnification dans le jeu des enfants. Je voudrais maintenant souligner l’importance de ce mécanisme dans la vie  psychique des adultes. J’ai abouti à la conclusion qu’il forme l’assise d’un phénomène ayant une portée considérable et universelle, d’un phénomène essentiel dans l’analyse des enfants comme dans celle des adultes : je veux parler du transfert. Si l’activité fantasmatique d’un enfant est suffisamment libre, il attribuera à l’analyste, pendant les séances de jeu, les rôles les plus variés et les plus contradictoires. Il me fera jouer, par exemple, le rôle du ça ; sous cette forme projetée, ses fantasmes trouveront un débouché au prix d’une moindre angoisse. C’est ainsi que Gerald, pour lequel je représentais la « maman-fée » qui lui apportait le pénis du père, me faisait souvent jouer le rôle d’un garçon qui s’introduisait la nuit dans la cage d’une mère-lionne, l’attaquait, lui volait ses petits, les tuait et les mangeait.

Puis il était lui-même la lionne qui me découvrait et me tuait avec toute la cruauté possible. Les rôles alternaient selon la situation analytique et la quantité d’angoisse latente. Plus tard, par exemple, le petit garçon joua lui-même le rôle du vaurien qui pénétrait dans la cage et fit de moi la lionne cruelle. Mais alors, les lions étaient vite remplacés par une secourable maman-fée dont je devais aussi prendre le rôle. L’enfant était devenu, à ce moment-là, capable de représenter le ça lui-même (c’était là le signe d’un progrès dans sa relation à la réalité), car son angoisse avait décru dans une certain mesure, comme le prouvait l’apparition de la maman-fée.

L’affaiblissement du conflit ou son déplacement vers le monde extérieur au moyen des mécanismes du clivage et de la projection est donc un des stimulants principaux du transfert et une des forces motrices du travail analytique. Une activité fantasmatique plus grande et une aptitude plus ample et plus positive à la personnification sont en outre les conditions préalables d’une meilleure aptitude au transfert. Le paranoïaque possède, il est vrai, une vie fantasmatique très riche, mais comme les identifications cruelles, génératrices d’angoisse, prédominent dans la structure de son surmoi, les personnages qu’il invente sont essentiellement négatifs et ne peuvent que se réduire aux types rigides du persécuteur et du persécuté. Quant à la schizophrénie, je pense que l’aptitude à la personnification et au transfert y fait défaut, et cela, entre autres raisons, à cause du mauvais fonctionnement du mécanisme de projection. C’est ce qui empêche l’établissement et le maintien de la relation à la réalité et au monde extérieur.

La conclusion selon laquelle le transfert se fonde sur le mécanisme de la personnification m’a donné une indication d’ordre technique. J’ai déjà dit combien était rapide, bien souvent, le passage de l’« ennemi » à l’« allié », de la « mauvaise » mère à la « bonne ». Dans les jeux qui utilisent la personnification, ces changements s’observent sans cesse après que l’interprétation a libéré une certaine quantité d’angoisse. Mais comme l’analyste se charge des rôles hostiles requis par le jeu et les soumet ainsi à l’analyse, les imagos anxiogènes ne cessent d’évoluer vers des identifications plus bienveillantes et plus proches de la réalité. Autrement dit, un des objectifs principaux de l’analyse — la modification graduelle de l’excessive sévérité du surmoi — est atteint grâce à la prise en charge, par l’analyste, des rôles que la situation analytique lui fait attribuer. Cette affirmation ne fait qu’exprimer ce que nous connaissons comme une exigence de l’analyse des adultes : l’analyste ne doit être qu’un support grâce auquel les diverses imagos peuvent être animées et les fantasmes vécus afin d’être analysés. Lorsque l’enfant, dans son jeu, lui attribue directement certains rôles, la tâche de l’analyste est évidente. Il jouera, bien entendu, ou au moins laissera croire qu’il joue les rôles qu’on lui a donnés12 ; sinon, il interromprait le progrès du travail analytique. Mais c’est seulement pendant certaines phases de l’analyse des enfants, et encore dans certains cas seulement, que nous rencontrons la personnification sous cette forme évidente. Il est beaucoup plus fréquent, dans le cas des enfants comme dans celui des adultes, que nous ayons à déduire de la situation et du matériel analytique les détails du rôle hostile qui nous est attribué, ce que le patient laisse apparaître dans le transfert négatif. Or, ce qui est vrai pour la personnification sous sa forme évidente l’est aussi, j’ai pu le constater, pour les personnifications plus obscures et plus déguisées qui sous-tendent le transfert. L’analyste qui veut pénétrer jusqu’aux imagos premières, aux imagos génératrices d’angoisse, c’est-à-dire qui veut frapper la sévérité du surmoi à sa racine, ne doit pas avoir de préférence pour un rôle particulier ; il doit accepter celui que lui propose la situation analytique.

Je voudrais dire en conclusion quelques mots au sujet du problème thérapeutique. J’ai essayé de montrer dans cet article que l’angoisse la plus douloureuse et la plus pesante est le fait du surmoi introjecté à un stade très ancien du développement du moi, et que la suprématie de ce surmoi précoce est un des facteurs fondamentaux de la genèse des psychoses.

Mon expérience m’a convaincue que grâce à la technique du jeu, il est possible d’analyser les phases précoces de la formation du surmoi chez les enfants petits ou plus âgés. L’analyse de ces couches profondes réduit l’angoisse la plus intense et la plus écrasante et ouvre ainsi la voie au développement des imagos bienveillantes, dont l’origine remonte à la phase orale de succion ; elle facilite ainsi l’accession à la primauté génitale dans la vie sexuelle comme dans la formation du surmoi. Cela nous permet d’entrevoir d’intéressantes perspectives sur le diagnostic13 et le traitement des psychoses de l’enfance.