L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi

La thèse présentée dans cet article se fonde sur l’idée qu’il existe un stade précoce du développement psychique où le sadisme agit sur toutes les sources du plaisir libidinal1. Si je me rapporte à mon expérience, le sadisme atteint son point culminant au cours de la phase qui débute avec le désir sadique-oral de dévorer le sein de la mère (ou la mère elle-même) et qui s’achève à l’avènement du premier stade anal. Pendant cette période, le but principal du sujet est de s’approprier les contenus du corps de la mère et de détruire celle-ci avec toutes les armes dont le sadisme dispose. Cette phase constitue en même temps une introduction au conflit œdipien. Les tendances génitales commencent alors à exercer leur action, mais elles ne sont pas encore évidentes, car les tendances prégénitales l’emportent. Ma thèse tout entière s’appuie sur le fait que le conflit œdipien débute à une période où le sadisme prédomine.

À l’intérieur du corps de la mère, l’enfant s’attend à trouver : (a) le pénis du père, (b) des excréments, et (c) des enfants, tous ces éléments étant assimilés à des substances comestibles. Selon les plus anciens fantasmes (ou « théories sexuelles ») de l’enfant concernant le coït des parents, le pénis du père (ou son corps tout entier) est incorporé par la mère au cours de l’acte sexuel. Les attaques sadiques de l’enfant ont ainsi pour objet le père autant que la mère ; dans ses fantasmes, il mord ses parents, les déchire, les broie ou les découpe en morceaux. Ces attaques éveillent son angoisse car il craint la punition de ses parents alliés contre lui ; cette angoisse, intériorisée à la suite de l’introjection sadique-orale des objets, vise donc déjà le surmoi précoce. J’ai constaté que ces situations d’angoisse des premières phases du développement psychique sont les plus profondes et les plus accablantes. Mon expérience m’a appris que les attaques fantasmatiques contre le corps de la mère attribuent un rôle considérable au sadisme uréthral et anal qui s’ajoute très tôt au sadisme oral et musculaire. Les excréments sont transformés dans les fantasmes en armes dangereuses : uriner équivaut à découper, poignarder, brûler, noyer, tandis que les matières fécales sont assimilées à des armes et à des projectiles. À une période ultérieure de la phase décrite ci-dessus, ces agressions violentes sont remplacées par des attaques secrètes où le sadisme déploie ses méthodes les plus raffinées, et les excréments sont assimilés à des substances empoisonnées.

L’excès de sadisme fait naître l’angoisse et met en action les premiers moyens de défense du moi. Freud écrit2 : « Il est possible que, avant que le moi et le ça ne se soient nettement différenciés et avant que le surmoi ne se soit développé, l’appareil psychique utilise des moyens de défense différents de ceux qu’il emploie après avoir atteint ces niveaux d’organisation. » D’après ce que l’analyse m’a permis de constater, la première défense établie par le moi se réfère à deux sources de danger : le sadisme du sujet lui-même, et l’objet attaqué. Cette défense, en accord avec le niveau du sadisme, est de nature violente et diffère fondamentalement du mécanisme ultérieur du refoulement. Par rapport au sadisme du sujet lui-même, cette défense implique l’expulsion, alors qu’elle implique la destruction par rapport à l’objet. Le sadisme devient une source de danger parce qu’il permet une libération de l’angoisse, mais aussi parce que le sujet se sent attaqué lui-même par les armes dont il s’est servi pour détruire l’objet. Celui-ci devient une source de danger parce que le sujet craint de sa part des attaques semblables en représailles, selon le talion. C’est ainsi que le moi, encore insuffisamment développé, doit faire face à une tâche qui, à ce stade, est tout à fait au-dessus de ses forces — la tâche de dominer l’angoisse la plus intense qui soit.

Ferenczi soutient que l’identification, précurseur du symbolisme, prend son origine dans les efforts du petit enfant pour redécouvrir dans chaque objet ses propres organes et leur fonctions. Pour Jones, le principe de plaisir rend possible l’équation de deux choses tout à fait différentes, en vertu d’une similitude donnée par le plaisir ou l’intérêt. Il y a quelques années, dans un article fondé sur ces notions, je parvenais à la conclusion suivante : le symbolisme constitue la base de toute sublimation et de tout talent, puisque c’est au moyen de l’assimilation symbolique que les choses, les activités et les intérêts deviennent les thèmes des fantasmes libidinaux.

Je puis enrichir à présent ce que j’ai dit alors3 en affirmant qu’à côté de l’intérêt libidinal, c’est l’angoisse née pendant la phase décrite plus haut qui met en marche le mécanisme de l’identification. Comme l’enfant souhaite détruire les organes (pénis, vagin, sein) qui représentent les objets, il se met à craindre ceux-ci. Cette angoisse le pousse à assimiler ces organes à d’autres choses ; à cause d’une telle équivalence ces choses deviennent à leur tour objets d’angoisse, et l’enfant est ainsi contraint à établir sans cesse des équations nouvelles qui constituent le fondement de son intérêt pour les objets nouveaux et du symbolisme lui-même.

Le symbolisme n’est donc pas seulement la base de tout fantasme et de toute sublimation ; c’est sur lui que s’édifie la relation du sujet au monde extérieur et à la réalité en général. J’ai indiqué que le sadisme à son point culminant et la tendance épistémophilique apparue en même temps que lui ont pour objet le corps de la mère et ses contenus imaginaires. Les fantasmes sadiques qui concernent l’intérieur du corps maternel constituent la relation première et fondamentale avec le monde extérieur et la réalité. Dans la mesure où le sujet traverse cette phase avec succès, il sera capable d’acquérir plus tard l’image d’un monde extérieur correspondant à la réalité. Nous voyons donc que la réalité première d’un enfant est entièrement fantasmatique ; il est entouré d’objets d’angoisse et à cet égard, les excréments, les organes, les objets, les choses animées et inanimées sont pour commencer équivalents les uns aux autres. À mesure que le moi se développe, une relation authentique à la réalité s’établit progressivement à partir de cette réalité irréelle. Le développement du moi et la relation à la réalité dépendent donc de l’aptitude du moi, pendant une époque très précoce, à supporter le poids des premières situations d’angoisse. De plus, et comme à l’accoutumée, un certain équilibre optimum est nécessaire entre les divers facteurs. Il faut une quantité suffisante d’angoisse pour fournir une base à une abondante formation de symboles et de fantasmes ; une bonne aptitude du moi à supporter l’angoisse est indispensable pour que celle-ci soit élaborée d’une manière satisfaisante, pour que cette phase fondamentale ait une issue favorable et pour que le moi ait un développement normal.

Ces conclusions sont issues de mon expérience analytique générale, mais elles sont confirmées d’une manière très frappante par le cas d’un enfant présentant une inhibition exceptionnelle du développement du moi.

Ce cas, dont je présenterai maintenant certains détails, est celui d’un petit garçon de quatre ans qui, en ce qui concerne la pauvreté du vocabulaire et des acquisitions intellectuelles, était au niveau d’un enfant de quinze à dix-huit mois. Son adaptation à la réalité et ses rapports affectifs avec son entourage étaient presque inexistants. Cet enfant, qui s’appelait Dick, presque totalement dépourvu d’affect, était indifférent à la présence ou à l’absence de sa mère ou de sa nurse. Depuis sa plus tendre enfance, il n’avait que rarement manifesté de l’angoisse, et cela dans une mesure anormalement faible. À l’exception d’un intérêt particulier auquel je reviendrai plus loin, il ne s’intéressait à rien, ne jouait pas et n’avait aucun contact avec les personnes de son entourage. La plupart du temps, il se contentait d’émettre des sons dépourvus de signification et des bruits qu’il répétait sans cesse. Quand il parlait, il utilisait en général son maigre vocabulaire d’une manière incorrecte. Il n’était pas seulement incapable de se faire comprendre : il n’en avait pas le désir. Bien plus, sa mère percevait parfois chez lui une attitude parfaitement négative s’exprimant dans le fait que souvent, il faisait juste le contraire de ce qu’on attendait de lui. Si elle réussissait par exemple à lui faire répéter certains mots, il les prononçait souvent en les déformant complètement, bien qu’à d’autres moments il fût capable de les prononcer à la perfection. D’autres fois, il disait ces mots correctement, mais continuait alors à les répéter sans cesse, d’une manière mécanique qui finissait par lasser et exaspérer tout le monde. Dans un cas comme dans d’autre, ce comportement diffère de celui d’un enfant névrosé. Lorsque celui-ci exprime son opposition sous forme de révolte et lorsqu’il obéit (même s’il manifeste alors un excès d’angoisse), il le fait avec une certaine compréhension et en se référant, fût-ce dans une faible mesure, à une personne ou à un objet particulier. Mais l’opposition et l’obéissance de Dick manquaient à la fois d’affect et de compréhension. De même, quand il se faisait mal, il montrait une grande insensibilité à la douleur et n’éprouvait pas du tout le désir, pourtant universel chez les petits enfants, de se faire consoler et cajoler. Sa maladresse physique était elle aussi remarquable. Il ne savait pas tenir un couteau ou des ciseaux, mais, il faut le noter, il se servait tout à fait normalement de la cuillère avec laquelle il mangeait.

L’impression que sa première visite me laissa était celle-ci : sa conduite était absolument différente de celle que nous observons chez les enfants névrosés. Il avait laissé partir sa nurse sans manifester la moindre émotion et m’avait suivi dans la pièce avec une indifférence totale. Il se mit ensuite à courir çà et là, sans but et sans intention véritable ; il me contourna plusieurs fois comme si j’avais été un meuble et ne montra aucun intérêt pour les objets qui se trouvaient dans la pièce. Ses mouvements, alors qu’il courait ainsi, semblaient dépourvus de coordination. L’expression de ses yeux et de sa figure était fixe, lointaine et indifférente. Comparons une fois de plus cette attitude à celle d’enfants atteints de névrose grave. Je me rappelle des enfants qui au cours de leur première visite, sans avoir de véritable crise d’angoisse, se retiraient dans un coin, timides et gauches, ou restaient assis, immobiles, devant la petite table couverte de jouets, ou prenaient un objet après l’autre pour le reposer aussitôt sans jouer avec. Une grande angoisse latente est évidente dans tous ces comportements. Le coin de la pièce ou la petite table sont des refuges où les enfants me fuient. Mais le comportement de Dick était sans objet et sans signification, et aucun affect, aucune angoisse ne s’y associaient.

Voici quelques détails sur son histoire antérieure. Nourrisson, il avait traversé une période particulièrement peu satisfaisante et troublée : sa mère avait essayé en vain, pendant plusieurs semaines, de le nourrir au sein, et il avait été près de mourir de faim. On eut alors recours à l’alimentation artificielle. Finalement, on lui trouva une nourrice — il avait sept semaines à ce moment-là — mais il ne s’en porta pas bien mieux. Il souffrit de troubles digestifs, d’un prolapsus anal, et plus tard, d’hémorroïdes. Bien qu’il fût parfaitement bien soigné, il ne reçut jamais de véritables témoignages d’amour, car dès sa naissance, sa mère eut à son égard une attitude empreinte d’une angoisse extrême4 ; il est possible que son développement en ait été affecté.

De plus, ni son père ni sa nurse ne lui manifestant beaucoup d’affection, Dick avait grandi dans un milieu assez pauvre en amour. Quand il eut deux ans, il eut une nouvelle nurse, adroite et affectueuse, et un peu plus tard, il fit un long séjour chez sa grand-mère, qui était très tendre avec lui. Ces changements eurent une action notable sur son développement. Il avait appris à marcher à l’âge normal, mais des difficultés surgirent au moment de l’apprentissage du contrôle sphinctérien. Sous l’influence de la nouvelle nurse, il acquit beaucoup plus facilement des habitudes de propreté. Cela fut fait à l’âge de trois ans ; il témoigna même à cette occasion d’un certain degré d’ambition et de compréhension. À quatre ans, il eut une nouvelle occasion de se montrer sensible aux reproches. Sa nurse avait découvert qu’il se masturbait et lui avait dit que c’était « vilain » et qu’il ne fallait pas le faire. Cette interdiction fit manifestement naître en lui quelques craintes et un sentiment de culpabilité. Pendant sa quatrième année pourtant, Dick fit en général de grands efforts d’adaptation, surtout dans sa relation au monde extérieur, et particulièrement dans l’apprentissage machinal d’un grand nombre de mots nouveaux. Dès son âge le plus tendre, l’alimentation de cet enfant avait été un problème extrêmement difficile. Quand il fut confié à une nourrice, il ne montra aucun désir de téter, et cette répugnance persista. Ensuite, il refusa de prendre le biberon. Quand vint pour lui le moment de prendre de la nourriture plus solide, il refusa de la mâcher et rejeta obstinément tout ce qui n’avait pas la consistance de la bouillie ; même ce qu’il ne rejetait pas, il fallait presque le forcer à le manger. Grâce à la nouvelle nurse, l’attitude de Dick devant la nourriture s’améliora un peu, mais malgré cette amélioration, les difficultés principales persistèrent5. Bien que la gentillesse de la nurse eût modifié certains aspects de son développement, les problèmes fondamentaux restaient intacts. Avec elle comme avec tout le monde, Dick n’avait pas réussi à établir un contact affectif. Ni la tendresse de sa nurse ni celle de sa grand-mère n’étaient parvenues à établir la relation d’objet manquante.

L’analyse de Dick me permit de constater que l’exceptionnelle inhibition de son développement avait pour origine la faillite des toutes premières étapes de sa vie, que j’ai évoquée au début de cet article. Le moi de Dick présentait une incapacité totale et apparemment constitutionnelle à supporter l’angoisse. Le génital avait commencé très tôt à jouer son rôle ; il s’ensuivit une identification prématurée et exagérée avec l’objet attaqué, et une défense également prématurée contre le sadisme. Le moi avait cessé d’élaborer une vie fantasmatique et de tenter d’établir quelque relation à la réalité. Après un faible début, la formation symbolique s’était arrêtée. Les tentatives de la petite enfance survivaient dans un intérêt unique qui, isolé et coupé de la réalité, ne put servir de base à d’autres sublimations. L’enfant restait indifférent devant la plupart des objets et des jouets qui l’entouraient ; il ne saisissait même pas leur sens ou leur fonction. Mais il s’intéressait aux trains et aux stations, ainsi qu’aux poignées des portes, aux portes et à l’ouverture comme à la fermeture de celles-ci.

L’intérêt de Dick pour ces objets et ces actions avait une source commune : il concernait en réalité la pénétration du pénis dans le corps de la mère. Les portes et les serrures représentaient les entrées et les sorties du corps maternel, tandis que les poignées des portes signifiaient le pénis de son père et le sien propre. C’est donc la peur de ce qu’il aurait à subir (surtout de la part du pénis de son père) après avoir pénétré dans le corps de sa mère, qui avait arrêté la formation symbolique. En outre, ses défenses contre ses propres tendances destructrices apparurent comme l’obstacle majeur de son développement. Il était absolument incapable d’un acte d’agression, et la base de cette incapacité s’était clairement manifestée, au cours de sa petite enfance, dans son refus de mâcher la nourriture. À quatre ans, il ne savait pas tenir un couteau, des ciseaux ou quelque autre outil, et il était extrêmement maladroit dans tous ses mouvements. La défense devant les tendances sadiques dirigées contre le corps maternel et ses contenus — tendances liées aux fantasmes de coït — avait abouti à la suspension de l’activité fantasmatique et à l’arrêt de la formation symbolique. Le développement ultérieur de Dick avait mal tourné parce que l’enfant n’avait pu exprimer dans des fantasmes sa relation sadique au corps maternel.

La difficulté particulière que j’eus à surmonter dans cette analyse ne tenait pas à l’incapacité de Dick à parler couramment. La technique du jeu, qui suit les représentations symboliques de l’enfant et ouvre l’accès de son angoisse et de son sentiment de culpabilité, nous permet de nous passer, dans une large mesure, des associations verbales. Mais cette technique ne se limite pas à l’analyse du jeu d’un enfant. Nous pouvons tirer notre matériel (comme nous sommes obligés de le faire dans le cas des enfants atteints d’une inhibition à l’égard du jeu) du symbolisme mis à jour par certains détails de la conduite générale6. Or, chez Dick, ce symbolisme ne s’était pas développé ; cela était dû en partie à l’absence de toute relation affective aux choses qui l’entouraient, et qui le laissaient presque totalement indifférent. Il n’avait pratiquement aucune relation particulière avec tel ou tel objet, alors que nous en trouvons même chez les enfants qui souffrent d’inhibitions graves. Comme il n’avait pas de relation affective ou symbolique avec les choses, il ne leur conférait, même s’il lui arrivait de s’en servir, aucune coloration fantasmatique ; il était donc impossible de les considérer comme ayant le caractère d’une représentation symbolique. L’indifférence où le laissait son entourage et la difficulté d’entrer en contact avec sa pensée n’étaient que l’effet de son manque de relation symbolique avec les choses, comme me le prouvaient certains traits de sa conduite, qui le distinguaient des autres enfants. L’analyse eut donc, dès le début, à franchir cet obstacle fondamental pour établir un contact avec l’enfant.

La première fois que Dick vint chez moi, je l’ai déjà dit, il ne manifesta aucune émotion lorsque sa nurse me le confia. Quand je lui montrai les jouets que j’avais préparés, il les regarda sans le moindre intérêt. Je pris un grand train que je plaçai à côté d’un train plus petit et je les désignai sous le nom de « train papa » et de « train Dick ». Il prit là-dessus le train que j’avais appelé « Dick », le fit rouler jusqu’à la fenêtre et dit « Gare ». Je lui expliquai que « la gare, c’est maman ; Dick entre dans maman ». Il lâcha le train, courut se mettre entre la porte intérieure et la porte extérieure de la pièce, s’enferma en disant « noir » et ressortit aussitôt en courant. Il répéta plusieurs fois ce manège. Je lui expliquai qu’« il fait noir dans maman ; Dick est dans le noir de maman ». Entre temps, il avait repris le train, mais très vite, il courut de nouveau se mettre entre les deux portes. Pendant que je lui disais qu’il entrait dans le noir de maman, il répéta deux fois, le ton interrogateur : « nurse ? » Je lui répondis : « Nurse va bientôt venir. » Il répéta cette phrase et la retint ; plus tard il utilisa ces mots de nouveau, les prononçant tout à fait correctement. La deuxième fois qu’il vint, il se conduisit de la même manière, mais cette fois, il sortit de la pièce en courant et passa dans l’antichambre, qui était fort sombre. Il y transporta le train « Dick » et voulut absolument l’y laisser. Il répétait sans cesse « Nurse va venir ? » Pendant la troisième séance, il se comporta de la même manière, mais non content de courir se mettre dans l’antichambre et entre les deux portes, il se mit aussi derrière la commode. Là, il eut un accès d’angoisse, et pour la première fois, il m’appela auprès de lui. Sa crainte apparaissait maintenant à l’évidence dans sa manière de demander sans cesse sa nurse ; lorsque la séance fut terminée, il l’accueillit avec un plaisir inaccoutumé. En même temps que l’angoisse, un sentiment de dépendance était donc apparu, d’abord à mon égard, puis à l’égard de la nurse ; au même moment, il commença de s’intéresser à ces mots apaisants, « Nurse va venir bientôt », que contrairement à son habitude, il avait répétés et retenus. Pendant cette troisième séance, il avait aussi, pour la première fois, regardé les jouets avec un intérêt où transparaissait une tendance agressive. Il montra du doigt une petite voiture chargée de charbon et dit « couper ». Je lui donnai une paire de ciseaux ; il essaya de gratter les petits morceaux de bois peints en noir qui représentaient le charbon, mais il ne savait pas tenir les ciseaux. Sur un coup d’œil qu’il me lança, j’arrachai les bouts de bois fixés à la voiture ; là-dessus, il jeta la voiture abîmée et son contenu dans le tiroir, et dit « parti ». Ceci signifiait, lui dis-je, que Dick enlevait les fèces de l’intérieur de sa maman. Il courut alors se mettre entre les deux portes et gratta un moment celles-ci avec ses ongles, montrant ainsi qu’il identifiait ce petit vestibule à la voiture et au corps maternel qu’il attaquait. Très vite, il revint en courant de sa cachette, trouva le placard et s’y glissa. Au début de la séance suivante, il se mit à pleurer, chose insolite, lorsque sa nurse le quitta, mais il se calma bientôt. Cette fois, il évita l’espace compris entre les deux portes, le placard et le coin, pour s’intéresser aux jouets et les examiner de plus près avec une curiosité naissante. Alors qu’il les regardait ainsi, il tomba sur la voiturette abîmée pendant la séance précédente et sur son contenu. Il les écarta rapidement et les recouvrit avec d’autres jouets. Quand j’eus expliqué que la voiture endommagée représentait sa mère, il la retrouva, ramassa également les petits bouts de charbon, et emporta tout cela entre les deux portes. Lorsque son analyse eut progressé, il apparut qu’en jetant ainsi ces objets hors de la pièce, il exprimait l’expulsion, et de l’objet endommagé, et de son propre sadisme (ou des moyens utilisés par celui-ci), qui se trouvait ainsi projeté dans le monde extérieur. Dick découvrit aussi que le lavabo symbolisait le corps maternel, et il manifesta une peur extraordinaire de se mouiller avec de l’eau. Plein d’angoisse, il essuya sa main et la mienne qu’il avait également mise dans l’eau ; aussitôt après, il montra la même angoisse en urinant. Urine et fèces représentaient pour lui des substances nocives et dangereuses7.

Il apparut à l’évidence que dans les fantasmes de Dick, les fèces, l’urine et le pénis représentaient des objets dont il se servait pour attaquer le corps maternel, et qui étaient donc, pour lui aussi, une source de danger. Ces fantasmes rendaient compte, pour une part, de la peur que lui inspiraient les contenus du corps maternel, et en particulier le pénis paternel qu’il imaginait à l’intérieur du ventre de sa mère. Nous en vînmes à observer en pleine lumière ce pénis fantasmatique et le désir d’agression croissant qu’il faisait naître sous de multiples formes, celui de le manger et de le détruire dominant les autres. Une fois, par exemple, Dick porta une petite poupée à sa bouche et dit en grinçant des dents « Thé papa », voulant dire « Manger papa »8. Il demanda ensuite à boire un peu d’eau. L’introjection du pénis paternel éveillait, apparut-il, une double crainte : celle du pénis comme d’un surmoi primitif et malfaisant, et celle de la mère le punissant de l’avoir dépouillée. Il avait peur, autrement dit, de l’objet externe comme de l’objet intériorisé. À ce moment-là, je pus clairement observer un fait que j’ai déjà mentionné et qui était un facteur déterminant du développement de cet enfant : la phase génitale, chez lui, était entrée trop tôt en activité. Ceci se manifestait dans le fait que les représentations comme celles dont je viens de parler étaient suivies non d’angoisse seulement, mais de remords, de pitié et du sentiment qu’il fallait restituer ce qu’il avait dérobé. Il plaçait ainsi la petite poupée sur mes genoux ou dans ma main, remettait tous les jouets dans le tiroir, et ainsi de suite. La mise en marche précoce des réactions nées au niveau génital provenait d’un développement prématuré du moi, mais ne faisait que freiner son développement ultérieur. L’identification précoce avec l’objet ne pouvait pas encore être mise en rapport avec la réalité. Par exemple, une fois où Dick vit sur mes genoux les copeaux d’un crayon que j’avais taillé, il dit « Pauvre Madame Klein ». Mais dans une occasion semblable, il avait dit de la même manière « Pauvre rideau ». À côté de son incapacité à supporter l’angoisse, cette empathie prématurée avait été le facteur  décisif de son rejet de toute tendance destructrice. Dick se retrancha de la réalité et mit sa vie fantasmatique à l’arrêt en se réfugiant dans le fantasme du corps maternel vide et noir. Il avait réussi de cette manière à retirer son attention des divers objets du monde extérieur qui représentaient les contenus du corps maternel — le pénis du père, les fèces, les enfants. Il devait se débarrasser de son propre pénis, organe de son sadisme, et de ses propres excréments (ou il devait les nier) parce qu’ils étaient dangereux et agressifs.

Il me fut possible, dans l’analyse de Dick, d’accéder à son inconscient en établissant un contact avec les rudiments de vie fantasmatique et de formation symbolique dont il faisait preuve. Il s’ensuivit une réduction de son angoisse latente, de telle sorte qu’une certaine quantité d’angoisse put devenir manifeste. Cela voulait dire que l’élaboration de cette angoisse commençait à travers l’établissement d’une relation symbolique aux choses et aux objets, et cette relation permettait alors à ses tendances épistémophiliques et agressives d’entrer en action. Chaque progrès de l’analyse était suivi par la libération de nouvelles quantités d’angoisse et poussait l’enfant à s’éloigner, dans une certaine mesure, des choses avec lesquelles il avait déjà établi une relation affective et qui étaient donc devenues des objets d’angoisse. À mesure qu’il s’en éloignait, il se tournait vers de nouveaux objets, et ses tendances agressives et épistémophiliques s’orientaient à leur tour vers ces nouvelles relations affectives. C’est ainsi, par exemple, que Dick évita complètement le placard pendant quelque temps, mais examina soigneusement le lavabo et le radiateur électrique qu'il étudia dans leurs moindres détails, manifestant à nouveau, devant ces objets, ses tendances destructrices. Il reporta ensuite son intérêt sur des choses nouvelles, ou sur d’autres qui lui étaient déjà familières et qu’il avait abandonnées auparavant. Il s’occupa de nouveau du placard, mais son intérêt s’accompagnait cette fois d’une activité et d’une curiosité bien plus grandes, et de plus fortes tendances agressives de toute sorte. Il frappait le placard avec une cuillère, le grattait et y faisait des entailles avec un couteau, l’aspergeait d’eau. Il examinait avec entrain les gonds de la porte, la manière dont celle-ci s’ouvrait et se fermait, la serrure, etc., il grimpait dans le placard et me demandait comment s’appelaient les diverses pièces qui le constituaient. Par conséquent, à mesure que ses intérêts se développaient, son vocabulaire s’enrichissait, car il commençait alors à s’intéresser non seulement aux choses elles-mêmes, mais aussi à leur nom. Il se rappelait maintenant et utilisait correctement les mots qu’il avait déjà entendus auparavant et auxquels il n’avait pas fait attention.

L’accroissement de ses intérêts et l’établissement avec moi d’un transfert de plus en plus fort allaient de pair avec l’apparition de la relation d’objet, jusque-là absente. Pendant ces quelques mois, son attitude à l’égard de sa mère et de sa nurse était devenue affectueuse et normale. Il désirait maintenant leur présence, voulait qu’elles s’occupassent de lui et s’inquiétait quand elles le quittaient. Sa relation avec son père trahissait, par des indications de plus en plus nombreuses, une attitude œdipienne normale ; il laissait également apparaître une relation de plus en plus solide avec les objets en général. Le désir de se faire comprendre, absent auparavant, se fit très intense. Dick cherchait à s’expliquer à l’aide de son vocabulaire encore pauvre, mais sans cesse croissant, et qu’il s’efforçait lui-même d’enrichir. En outre, on pouvait voir à de nombreux indices qu’il commençait à établir une relation avec la réalité.

Il y a six mois que son analyse est commencée ; le développement de l’enfant, qui pendant cette période a fait des progrès sur tous les points fondamentaux, permet de faire un pronostic favorable. Beaucoup des problèmes particuliers qui se sont posés dans son cas ont été résolus. Il a été possible d’entrer en contact avec lui en n’utilisant que très peu de mots, et d’éveiller l’angoisse chez cet enfant totalement dépourvu d’intérêts et d’affect ; il a été possible ensuite de dénouer progressivement et de régulariser l’angoisse libérée. Je voudrais souligner ceci : dans le cas de Dick, j’ai modifié ma technique habituelle. En général, je n’interprète pas le matériel avant qu’il n’ait été exprimé dans plusieurs représentations différentes. Dans ce cas cependant, où l’aptitude à représenter ce matériel faisait presque entièrement défaut, je me trouvai forcée d’interpréter en me fondant sur mes connaissances générales, les représentations étant assez vagues dans le comportement de Dick. Après avoir accédé de cette manière à son inconscient, je parvins à faire naître son angoisse et d’autres affects. Les représentations devinrent alors plus riches, l’analyse eut bientôt une assise plus solide, et je pus de cette manière passer progressivement à la technique que j’utilise en général lorsque j’analyse de jeunes enfants.

J’ai déjà expliqué comment je parvins à rendre l’angoisse manifeste en atténuant sa forme latente. Quand elle se manifesta, je pus la dénouer en partie par mon interprétation. En même temps cependant, elle put être élaborée de manière plus efficace grâce à sa répartition sur des choses et des intérêts nouveaux ; de cette manière, elle s’atténua suffisamment pour être supportée par le moi. Seule, la suite du traitement pourra nous dire si, dans le cas où l’angoisse est ainsi régularisée, le moi devient capable d’en supporter et d’en élaborer des quantités normales. Dans le cas de Dick, il s’agissait donc de modifier par l’analyse un facteur fondamental de son développement.

Pour analyser cet enfant incapable de se faire comprendre et dont le moi n’était ouvert à aucune influence, la seule chose à faire était d’essayer de trouver un accès vers l’inconscient et d’ouvrir la voie au développement du moi après avoir réduit les difficultés inconscientes. Dans le cas de Dick, bien entendu, comme dans n’importe quel autre, l’accès à l’inconscient doit passer par le moi. Les faits ont prouvé que ce moi insuffisamment développé était néanmoins propre à établir un contact avec l’inconscient. D’un point de vue théorique, je pense donc qu’il est important de noter que même dans un cas si grave de développement défectueux du moi, il fut possible de faire évoluer et le moi, et la libido, de les faire évoluer en analysant simplement les conflits inconscients, sans faire peser sur le moi d’influence éducative. Si le moi insuffisamment développé d’un enfant qui n’avait aucune relation à la réalité pouvait supporter la levée des refoulements par l’analyse sans être écrasé par le ça, nous n’avons pas à craindre, cela paraît évident, que le moi des enfants névrosés (ce sont là des cas beaucoup moins graves) succombe devant le ça. Il faut aussi remarquer ceci : réfractaire jusqu’alors à l’influence éducative de son entourage, Dick devient, à mesure que l’analyse développe son moi, de plus en plus ouvert à cette influence, qui peut suivre l’allure des pulsions instinctuelles mobilisées par l’analyse et qui suffit parfaitement à les contrôler.

Il nous reste à examiner la question du diagnostic. Le Dr Forsyth avait diagnostiqué une démence précoce et pensait que l’on pouvait tenter une analyse. Ce diagnostic semblerait corroboré par le fait que le tableau clinique coïncidait sur bien des points importants avec celui de la démence précoce de l’adulte. Résumons-le à nouveau : ce cas était caractérisé par une absence presque totale d’affect et d’angoisse, un éloignement considérable de la réalité par l’inaccessibilité, un manque de contact émotionnel, une attitude négativiste alternant avec des manifestations d’obéissance automatique, de l’indifférence à la douleur, de la persévération — symptômes qui sont tous ceux de la démence précoce. De plus, ce diagnostic reçut une autre confirmation encore : la possibilité d’une maladie organique pouvait être exclue en toute certitude, d’abord parce que l’examen du Dr Forsyth n’en avait décelé aucune, ensuite parce que ce cas relevait, apparut-il, d’un traitement psychanalytique. L’analyse me prouva, d’autre part, que l’idée d’une psychonévrose pouvait être définitivement écartée.

Inversement, le fait que dans le cas de Dick, le trait essentiel fût une inhibition du développement et non une régression, semblerait contredire le diagnostic de démence précoce. Celle-ci est en outre extrêmement rare dans la première enfance, de telle sorte que de nombreux psychiatres nient son existence à cet âge.

Du point de vue de la clinique psychiatrique, je ne m’engagerai pas dans une discussion du diagnostic ; mais mon expérience de l’analyse des enfants me permet de faire quelques remarques générales sur les psychoses de l’enfant. J’ai acquis la conviction que la schizophrénie est beaucoup plus fréquente chez les enfants qu’on ne l’admet en général. Voici quelques-unes des raisons pour lesquelles elle reste habituellement méconnue : 1° Les parents, surtout dans les classes pauvres, ne consultent en général un psychiatre qu’au moment où le cas est désespéré, c’est-à-dire lorsqu’ils ne peuvent plus rien faire eux-mêmes de l’enfant. De telle sorte qu’un nombre de cas considérable n’est jamais soumis à un médecin. 2° Quant aux malades que le médecin examine, un seul examen rapide ne permet pas, bien souvent, de déceler leur schizophrénie. C’est pour cela que bien des cas de cette espèce sont classés sous des appellations vagues telles que « arrêt du développement », « déficience mentale », « état psychopathique », « tendances asociales », etc. 3° Par-dessus tout, chez les enfants, la schizophrénie est moins évidente et moins nette que chez les adultes. Certaines caractéristiques de cette maladie sont moins apparentes chez un enfant parce qu’à un plus faible degré, elles sont naturelles dans le développement des enfants normaux. Des manifestations telles que, par exemple, la rupture marquée avec la réalité, le manque de contact affectif, l’incapacité à se concentrer sur une occupation, l’attitude stupide et le bavardage incohérent ne frappent pas l’attention chez un enfant ; nous ne jugeons pas celui-ci comme nous jugerions un adulte. L’excès de mobilité et les mouvements stéréotypés sont très fréquents chez les enfants, et seule, une différence de degré les sépare de l’hyperkinésie et de la stéréotypie des schizophrènes. Il faut que l’obéissance automatique soit très accentuée pour que les parents la prennent pour autre chose que de la « docilité ». L’attitude négativiste est considérée en général comme « méchanceté », et la dissociation est un phénomène qui, chez un enfant, échappe généralement à toute observation. L’angoisse phobique des enfants comprend souvent des idées de persécution du type paranoïde9 et des peurs hypocondriaques ; une observation attentive est nécessaire pour le reconnaître et bien souvent, l’analyse seule le révèle. 4° On rencontre chez les enfants des traits psychotiques plutôt que des psychoses, mais dans des circonstances défavorables, ceux-ci peuvent conduire plus tard à la maladie.

Je pense donc que la schizophrénie pleinement développée est plus fréquente chez les enfants qu’on ne le croit d’habitude ; les traits schizoïdes sont un phénomène encore beaucoup plus général. Je suis arrivée à la conclusion, que je ne puis justifier entièrement ici, que le concept de schizophrénie en particulier et de psychose en général, telles qu’elles se présentent chez les enfants, doit être élargi, et je crois qu’une des tâches principales de la psychanalyse des enfants est la découverte et le traitement des psychoses de l’enfance. Les connaissances théoriques ainsi acquises amélioreraient sans aucun doute notre compréhension de la structure des psychoses et nous permettraient également d’établir un diagnostic différentiel plus précis entre les diverses affections.

Si nous étendons l’usage du terme dans le sens que je propose, je crois que nous serons fondés à classer la maladie de Dick sous l’étiquette de la schizophrénie. Il est vrai qu’elle diffère de la schizophrénie typique de l’enfant en ceci que dans le cas de Dick, il s’agissait d’une inhibition du développement, alors que dans la plupart des cas, il s’agit d’une régression survenue après qu’un certain stade du développement a été normalement atteint10. En outre, la gravité du cas décrit accentue encore le caractère exceptionnel du tableau clinique. Néanmoins, j’ai des raisons de penser qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé, car j’ai vu récemment deux cas analogues d’enfants ayant à peu près l’âge de Dick. J’incline donc à penser que si nous examinions les cas qui se présentent à nous avec un regard plus pénétrant, nous en verrions plus souvent de semblables.

Je voudrais résumer mes conclusions théoriques. Je les ai tirées non seulement du cas de Dick, mais aussi de certains cas moins graves de schizophrénie chez des enfants de cinq à treize ans, et enfin, de l’ensemble de mon expérience analytique.

Les stades précoces du conflit œdipien sont dominés par le sadisme. Ils se situent à une période qui débute par le sadisme oral (auquel se joignent le sadisme uréthral, musculaire et anal) et s’achèvent au moment où cesse la dominance du sadisme anal.

C’est seulement au cours des stades ultérieurs du conflit œdipien qu’apparaissent les défenses contre les pulsions libidinales ; pendant les stades précoces, les défenses s’opposent aux pulsions destructrices qui accompagnent le complexe d’Œdipe. La première défense établie par le moi s’oppose au sadisme du sujet lui-même et à l’objet attaqué, conçus tous deux comme des sources de danger. Cette défense est d’une nature violente et diffère du mécanisme du refoulement. Chez le garçon, elle s’oppose également à son propre pénis, organe exécuteur de son sadisme, et elle est une des sources les plus profondes de tous les troubles de la puissance sexuelle.

Telles sont mes hypothèses au sujet du développement des personnes normales et névrosées ; considérons maintenant la genèse des psychoses.

La première période de la phase où le sadisme est à son apogée est celle où l’enfant se fait des attaques une conception violente. J’ai été amenée à reconnaître cette période comme le point de fixation de la démence précoce. Dans la seconde période de cette phase, les attaques fantasmatiques consistent à empoisonner, et les pulsions uréthrales et sadique-anales prédominent. C’est là que je situe le point de fixation de la paranoïa11. Je rappellerai qu’Abraham soutint que dans la paranoïa, la libido régressait au premier stade anal. Mes conclusions s’accordent avec l’hypothèse de Freud selon laquelle la démence précoce et la paranoïa doivent avoir toutes deux leur point de fixation au stade narcissique, celui de la démence précoce précédant celui de la paranoïa.

La défense excessive et prématurée du moi contre le sadisme empêche l’établissement d’une relation avec la réalité et le développement de la vie fantasmatique. L’appropriation sadique et l’exploration du corps de la mère et du monde extérieur (qui représente le corps de la mère dans un sens plus large) se trouvent interrompues, ce qui entraîne une suspension plus ou moins totale de la relation symbolique aux choses et aux objets représentant les contenus du corps maternel, et par conséquent de la relation du sujet à son entourage et à la réalité. Ce retrait constitue le fondement du manque d’affect et d’angoisse, qui est un des symptômes de la démence précoce. Dans cette affection, il s’agirait donc d’une régression allant jusqu’à la phase précoce du développement où l’appropriation sadique et la destruction de l’intérieur du corps maternel, telles qu’elles sont conçues dans les fantasmes, sont arrêtées ou freinées par l’angoisse, en même temps que l’établissement d’une relation à la réalité.