Contribution à la théorie de l’inhibition intellectuelle

Je me propose d’examiner ici certains mécanismes de l’inhibition intellectuelle. Je commencerai par un bref extrait de l’analyse d’un enfant de sept ans ; il s’agit des principaux passages de deux séances d’analyse consécutives. La névrose de cet enfant comportait des symptômes névrotiques, des troubles du caractère, et enfin de graves inhibitions intellectuelles. Au moment où se déroulèrent les deux séances dont je me propose de parler, l’enfant avait déjà suivi un traitement de plus de deux ans, et le matériel dont il sera question avait déjà été longuement analysé. Les inhibitions intellectuelles, dans leur ensemble, avaient progressivement diminué au cours de cette période ; mais ce fut seulement au cours de ces deux séances que le lien entre ce matériel et une de ses difficultés particulières concernant l’étude, apparut à l’évidence. Il s’ensuivit une nette amélioration en ce qui concerne ses inhibitions intellectuelles.

Le garçon se plaignit devant moi de ne pouvoir distinguer les uns des autres certains mots français. Il y avait dans son école un tableau représentant divers objets pour aider les enfants à comprendre les substantifs correspondants. Les mots qu’il confondait étaient poulet, poisson et glace1. Chaque fois qu’on lui demandait ce que signifiait un de ces mots, il répondait invariablement par le sens de l’un des deux autres ; par exemple, si on lui demandait ce que voulait dire poisson, il répondait glace ; ce que voulait dire poulet, il répondait poisson, et ainsi de suite. Cette confusion le désespérait, il disait qu’il n’arriverait jamais à apprendre ces mots, etc. J’obtins un matériel de la manière habituelle, par association, tandis qu’il s’amusait et se déplaçait nonchalamment dans la pièce.

Je lui demandai d’abord de me dire à quoi le faisait penser le mot poulet. Il était couché sur la table, sur le dos, donnait des coups de pied autour de lui et, un crayon à la main, dessinait quelque chose sur un morceau de papier. Le mot prononcé le faisait penser à un renard qui s’introduisait dans un poulailler. Je lui demandai quand cela se passait, et au lieu de dire « la nuit », il répondit « à quatre heures de l’après-midi » ; je savais qu’à ce moment-là, sa mère était souvent sortie. « Le renard entre dans le poulailler et tue un petit poulet » ; en disant cela, il coupa un morceau du dessin qu’il avait fait. Je lui demandai ce qu’il avait dessiné, et il dit « je ne sais pas ». Nous regardâmes alors son dessin : c’était une maison dont il avait coupé le toit. Il dit que c’était comme cela que le renard entrait dans la maison. Il s’aperçut qu’il était lui-même le renard, que le poulet était son petit frère, et que le moment où le renard pénétrait dans le poulailler était précisément celui où sa mère était sortie.

Nous avions déjà beaucoup travaillé sur ses tendances et ses fantasmes fortement agressifs à l’égard de son petit frère, encore enfermé dans le ventre de sa mère enceinte ou après sa naissance ; nous avions reconnu aussi l’écrasant fardeau de culpabilité qui en avait résulté2. Le frère avait alors presque quatre ans. Quand il était encore bébé, mon patient, John, avait éprouvé la tentation terrifiante de rester seul avec lui, ne fût-ce qu’une minute ; maintenant encore, ses désirs renaissaient dès que sa mère s’absentait. Son extrême jalousie à l’égard du bébé trouvant plaisir au sein maternel en était partiellement la cause.

Je lui demandai ce qu’évoquait pour lui le mot poisson ; ses coups de pied se firent plus violents, il se mit à agiter les ciseaux devant ses yeux et à essayer de se couper les cheveux, de telle sorte que je dus lui demander de me les donner. À ma question sur le mot poisson, il me répondit que le poisson frit, c’était très bon et qu’il aimait ça. Il se remit alors à dessiner, et fit cette fois un hydravion et un bateau. Je ne parvins pas à obtenir d’autres associations au poisson, et je passai à la glace. Il dit alors « un grand morceau de glace, c’est joli et blanc, ça devient rose d’abord, puis rouge ». Je demandai pourquoi, et il me dit « ça fond ». « Comment cela ? » « Le soleil a brillé dessus. » Il eut un accès d’angoisse à ce moment-là, et je ne pus rien obtenir de plus. Il découpa le bateau et l’hydravion et essaya de voir s’ils pouvaient flotter sur l’eau.

Le lendemain, il se montra anxieux et dit qu’il avait fait un mauvais rêve. « Le poisson, c’était un crabe. » John était debout sur une jetée, au bord de la mer où il est allé souvent avec sa mère. Il devait tuer un crabe énorme qui sortait de l’eau et montait sur la jetée. Il tira dessus avec son petit pistolet et le tua avec son épée, ce qui ne fut pas très efficace. Dès qu’il eut tué le crabe, il dut en tuer encore et toujours : ils continuaient à sortir de l’eau. Je lui demandai pourquoi il devait les tuer, et il me répondit que c’était pour les empêcher d’aller dans le monde, parce qu’ils auraient tué le monde entier. Dès que nous avions commencé à parler de ce rêve, il avait repris, sur la table, la position de la veille, et s’était remis à donner de violents coups de pied autour de lui. Je lui demandai alors pourquoi il donnait des coups de pied, et il me répondit « je suis couché sur l’eau et il y a des crabes tout autour de moi ». Les ciseaux représentaient, la veille, les crabes qui le pinçaient et le coupaient, et il avait dessiné un bateau et un hydravion pour s’enfuir devant eux. Je lui dis qu’il se tenait sur une jetée, et il me répondit « oh oui, mais il y avait longtemps que j’étais tombé dans l’eau ». Les crabes voulaient surtout pénétrer dans un gros quartier de viande, sur l’eau, qui ressemblait à une maison. C’était du mouton, sa viande préférée. Il dit qu’ils n’avaient encore jamais été dedans, mais qu’ils pourraient y entrer par les portes et les fenêtres. La scène sur l’eau, dans son ensemble, représentait l’intérieur de sa mère — le monde. La maison de viande était à la fois le corps maternel et le sien propre. Les crabes représentaient le pénis de son père et ils étaient innombrables. Ils étaient aussi gros que des éléphants, noirs à l’extérieur et rouges à l’intérieur. Ils étaient noirs parce que quelqu’un les avait noircis, de telle sorte que tout était devenu noir dans l’eau. Ils étaient entrés dans l’eau de l’autre côté de la mer. Quelqu’un qui voulait noircir l’eau les avait mis dedans. Il se révéla que les crabes représentaient non seulement le pénis de son père, mais aussi ses propres fèces. L’un d’eux n’était pas plus grand qu’un homard, il était rouge à l’extérieur comme à l’intérieur. Celui-là représentait son propre pénis. Un important matériel montrait également qu’il identifiait ses fèces avec de dangereux animaux qui sur son ordre (par une sorte de magie) entreraient dans le corps de sa mère, blesseraient et empoisonneraient celle-ci aussi bien que le pénis de son père.

Ce matériel jette, je pense, quelque lumière sur la théorie de la paranoïa. Je ne puis, ici, que faire une brève allusion à ce point ; mais nous savons que Van Ophuijsen3 et Stärcke4 ont rapporté le « persécuteur » à l’idée inconsciente que le paranoïaque se fait de son propre scybalum dans son intestin : il l’identifie au pénis de son persécuteur. L’analyse de nombreux enfants et adultes, celle aussi du cas cité plus haut, m’a conduit à penser que la peur des fèces en tant que persécuteurs provient finalement des fantasmes sadiques où l’urine et les fèces sont utilisées, dans les attaques contre le corps maternel, comme des armes destructrices et empoisonnées. Le sujet, dans ces fantasmes, fait de ses propres fèces les persécuteurs de ses objets ; par une sorte de magie (fondement, selon moi, de la magie noire) il les pousse secrètement et furtivement dans l’anus et les autres orifices des objets et les dépose à l’intérieur de leur corps. Pour avoir fait cela, il se met à avoir peur de ses propres excréments comme d’une substance dangereuse et menaçante pour son propre corps ; il se met aussi à craindre ses objets introjectés dans son corps, car il attend de ceux-ci des attaques secrètes semblables aux siennes, leurs dangereuses fèces leur servant d’armes. Ces craintes font naître la terreur d’avoir de nombreux persécuteurs dans son corps et d’être empoisonné ; elles font naître aussi des peurs hypocondriaques. Le point de fixation de la paranoïa se situe, je pense, dans la période de la phase extrême du sadisme où l’enfant lance des attaques contre l’intérieur du corps de sa mère et le pénis de son père qu’il croit s’y trouver, en se servant de ses fèces transformées en substances ou en animaux empoisonnés et dangereux5.

Puisqu’en conséquence de ses tendances sadique-uréthrales, l’enfant considère l’urine comme une chose dangereuse qui brûle, coupe et empoisonne, il est tout près de prendre le pénis pour une chose sadique et menaçante. Les fantasmes sur le scybalum persécuteur — fantasmes constitués sous la domination des tendances sadique-anales, et pour autant qu’on puisse s’en rendre compte, précédant l’idée du pénis dangereux et persécuteur — vont aussi dans le même sens, en vertu de l’équation fèces = pénis. À la suite de cette équation, les dangereuses propriétés des fèces accentuent le caractère sadique et dangereux du pénis et de l’objet persécuteur qui leur est identifié.

Dans le cas décrit, les crabes représentaient une combinaison des fèces et du pénis, dangereux tous deux, du garçon et de son père.

Le garçon se sentait responsable de l’utilisation de tous ces instruments destructeurs, car c’étaient ses propres désirs sadiques à l’égard de ses parents accouplés qui avaient transformé le pénis et les excréments de son père en animaux dangereux, de telle sorte que son père et sa mère allaient se détruire l’un l’autre. Dans son imagination, John avait également attaqué le pénis de son père avec ses propres fèces, et l’avait ainsi rendu plus dangereux qu’auparavant ; de plus, il avait mis ses propres fèces dangereuses dans le corps de sa mère.

Je lui posai de nouveau une question sur le mot glace ; il se mit à me parler d’un verre [glass], alla ouvrir le robinet et but un verre d’eau. Il dit que c’était de l’eau d’orge — qu’il aime beaucoup — et parla d’un verre dont de « petits bouts » avaient été enlevés ; il s’agissait en fait de verre taillé. Il dit que le soleil avait abîmé ce verre, comme il avait abîmé le grand bloc de glace dont il avait parlé la veille. Le soleil avait tiré sur le verre, dit-il, et avait abîmé en même temps toute l’eau d’orge. Quand je demandai comment il avait fait pour tirer sur le verre, John me répondit « avec sa chaleur ».

Tout en parlant ainsi, il choisit un crayon jaune parmi de nombreux crayons posés devant lui et se mit à faire des points sur une feuille de papier, puis des trous, et il finit par réduire le papier en lanières. Il se mit alors à découper le crayon avec un couteau en enlevant par bandes la peinture jaune qui le recouvrait. Le crayon jaune représentait le soleil, qui symbolisait son pénis et son urine, brûlants tous deux. (Le mot « sun », soleil, le désignait, lui le fils, « son », grâce à une association verbale également). Dans beaucoup de ses séances d’analyse, il avait brûlé de petits morceaux de papier, des boîtes d’allumettes et des allumettes en les mettant dans le feu, et simultanément ou alternativement, les avait déchirés ou découpés, et avait versé de l’eau dessus. Ces objets représentaient le sein de sa mère ou sa personne tout entière. Il avait aussi, et à plusieurs reprises, cassé des verres dans la salle de jeu. Ils représentaient le sein de sa mère et le pénis de son père.

Le soleil signifiait en outre le pénis sadique de son père. Alors qu’il découpait le crayon, il prononça un mot formé, apparut-il, du mot « go », aller, et du prénom de son père. Le verre avait donc été abîmé à la fois par le fils et par le père ; il représentait le sein, et l’eau d’orge était du lait. Le grand bloc de glace aux mêmes dimensions que la maison de viande signifiait le corps maternel ; c’est la chaleur de son pénis et de son urine, du pénis et de l’urine de son père, qui le faisait fondre et qui le détruisait ; et quand il devenait pourpre, cette couleur symbolisait le sang de la mère blessée.

John me montra une carte de Noël représentant un bouledogue à côté d’un poulet mort qu’il avait manifestement tué. Tous deux étaient bruns. Il me dit « je sais, ils sont tous pareils, le poulet, la glace, le verre et les crabes ». Je lui demandai pourquoi ils étaient tous pareils, et il répondit : « parce qu’ils sont tous bruns, et cassés et morts. » C’est pour cela qu’il ne pouvait distinguer ces mots les uns des autres : ils désignaient tous des choses mortes ; il tuait les crabes, mais les poulets qui signifiaient les bébés, la glace et le verre qui représentaient la mère, s’en trouvaient salis et abîmés, ou tués eux aussi.

Il se mit ensuite, au cours de la même séance, à dessiner des lignes parallèles formant des couloirs qui se rétrécissaient puis s’élargissaient. C’était le symbole vaginal le plus évident possible. Il mit ensuite sa propre petite locomotive dessus et la fit rouler le long des lignes jusqu’à la gare. Il était très soulagé et heureux. Il sentait qu’à présent, il pouvait avoir avec la mère des rapports sexuels symboliques, alors qu’avant l’analyse, le corps maternel était un lieu rempli de choses horribles. Il me semble voir là ce que l’analyse de tout homme confirme : la peur du corps féminin comme lieu de toutes sortes de destructions est peut-être une des causes principales des troubles de la puissance sexuelle. Mais cette angoisse est aussi un des facteurs de base de l’inhibition des tendances épistémologiques, car l’intérieur du corps maternel est le premier objet de ces tendances ; on l’examine et on l’explore dans les fantasmes, on l’attaque aussi avec tout l’arsenal du sadisme, comprenant le pénis, arme offensive et dangereuse ; nous rencontrons là une deuxième cause de l’impuissance ultérieure chez les hommes : la pénétration et l’exploration sont très largement synonymes dans l’inconscient. C’est pour cette raison qu’après l’analyse de son angoisse au sujet de son propre pénis sadique et de celui de son père — le crayon jaune perforateur assimilé au soleil brûlant — John fut beaucoup plus facilement capable de se représenter lui-même, symboliquement, en train d’accomplir l’acte sexuel avec sa mère et d’explorer son corps. Le lendemain, il put regarder attentivement et avec intérêt le tableau accroché au mur de sa classe et sut sans difficulté distinguer les mots les uns des autres.

J. Strachey a montré6 que lire signifie dans l’inconscient prendre la science à l’intérieur du corps de la mère, et que la peur de dépouiller celle-ci est un facteur important des inhibitions de la lecture. Je voudrais ajouter que si le désir de connaître doit se développer normalement, il est essentiel que le corps de la mère donne le sentiment d’être sain et sauf. Ce corps représente dans l’inconscient un trésor contenant toutes les choses désirables qui ne peuvent être tirées que de là ; par conséquent, s’il n’est pas détruit, s’il ne court pas de grands dangers et s’il n’est donc pas très dangereux lui-même, le désir d’y prendre une nourriture spirituelle sera d’autant plus facile à réaliser.

En décrivant la lutte fantasmatique que John avait entreprise, à l’intérieur du corps de sa mère, contre les pénis paternels (les crabes) — en fait, contre une multitude de pénis — j’ai indiqué que la maison de viande, encore apparemment intacte, que John s'efforçât de protéger contre l’irruption des crabes représentait non seulement l’intérieur du corps de sa mère, mais aussi l’intérieur de son propre corps. Ses défenses contre l’angoisse s’exprimaient ici par des déplacements et des retournements très élaborés. Ce qu’il mangeait, c’était d’abord un bon poisson frit qui se changeait ensuite en crabe. Dans la première version du fantasme, il se tenait sur une jetée et s’efforçait d’empêcher les crabes de sortir de l’eau.

Il apparut cependant qu’il se sentait en fait couché dans l’eau, et là — à l’intérieur du corps de la mère — à la merci de son père.

Dans cette seconde version du fantasme, il essayait encore de se tenir à l’idée qu’il empêchait les crabes d’entrer dans la maison de viande, mais ce qu’il craignait le plus profondément, c’était que les crabes y fussent déjà entrés et qu’ils fussent en train de la détruire, et ses efforts s’appliquaient à les en faire sortir. La mer et la maison de viande représentaient toutes les deux le corps de sa mère.

Il me faut indiquer maintenant une autre source d’angoisse intimement liée à la peur de détruire la mère, et montrer comment elle agit sur les inhibitions intellectuelles et sur les troubles du développement du moi. Il s’agit du fait que la maison de viande ne représentait pas seulement le corps de sa mère, mais aussi le sien propre. Nous nous trouvons là devant une représentation des situations d’angoisse de la première enfance provenant, dans les deux sexes, de la tendance sadique-orale à dévorer les contenus du corps maternel, et notamment les pénis qui, selon les fantasmes de l’enfance, sont à l’intérieur de ce corps. Le pénis du père, assimilé pendant la phase orale de succion au sein, et devenant ainsi objet de désir7, est donc incorporé et se transforme très rapidement, dans les fantasmes du petit garçon, et à cause des attaques sadiques dont il est l’objet de sa part, en un agresseur interne terrifiant bientôt assimilé à des armes ou à des animaux dangereux et meurtriers. À mon avis, c’est le pénis introjecté du père qui constitue le noyau du surmoi paternel.

L’exemple du cas de John montre (a) que la, destruction fantasmatique accomplie dans le corps de la mère est également attendue, et imaginée comme déjà survenue, dans son propre corps ; il montre encore (b) comment est ressentie la peur des attaques des pénis paternels intériorisés et des fèces, contre l’intérieur de son propre corps.

Tout comme l’angoisse excessive au sujet de la destruction accomplie dans le corps de la mère inhibe l’aptitude à obtenir une idée claire de ses contenus, l’angoisse devant les choses terribles et dangereuses qui se passent à l’intérieur de son propre corps peut supprimer d’une manière analogue toute recherche sur ce qu’il renferme ; c’est là un autre facteur de l’inhibition intellectuelle8. Nous pouvons en donner une illustration tirée du cas de John : le jour qui suivit l’analyse du rêve des crabes, c’est-à-dire le jour où il se trouva soudain capable de distinguer les mots français, John commença son analyse en disant « je vais retourner mon tiroir ». Il s’agissait du tiroir dans lequel il mettait les jouets dont il se servait pendant son analyse ; depuis des mois, il y avait jeté toutes sortes de débris, des rognures de papier, des objets gluants de colle, des morceaux de savon, des bouts de ficelle, etc., sans avoir jamais pu se décider à y mettre de l’ordre.

Il tria alors le contenu de ce tiroir et jeta tous les objets inutiles ou cassés. Le même jour, il découvrit chez lui, dans un tiroir, son stylo qu’il ne parvenait pas à retrouver depuis des mois. Il avait ainsi regardé symboliquement à l’intérieur du corps de sa mère qu’il avait réparé, et il avait aussi retrouvé son pénis. Mais le tiroir représentait également son propre corps. Plus libre maintenant, sa tendance à reconnaître ses contenus s’exprima, comme le montra la suite de l’analyse, par la coopération accrue dont il fit preuve avec moi et par la compréhension plus profonde de ses propres difficultés. Cette meilleure compréhension tenait à un progrès dans le développement de son moi, suscité par cette fraction particulière de l’analyse de son surmoi menaçant. En effet, comme notre expérience des enfants, notamment des très jeunes enfants, nous l’a appris, l’analyse des stades précoces de la formation du surmoi favorise le développement du moi en réduisant le sadisme du surmoi et du ça.

Mais il est une autre chose que je voudrais souligner ici : c’est le lien que l’on observe sans cesse, dans l’analyse, entre une décrue de l’angoisse du moi devant le surmoi et une aptitude plus grande, chez l’enfant, à reconnaître ses propres processus intrapsychiques et à les dominer, à travers son moi, d’une manière plus efficace. Dans l’exemple cité, ranger signifiait faire une inspection de la réalité intrapsychique. Lorsque John mettait de l’ordre dans son tiroir, il mettait de l’ordre dans son propre corps et séparait ses propres possessions des choses qu’il avait volées à l’intérieur du corps de sa mère, comme il séparait les « mauvaises » fèces des « bonnes » et les « mauvais » objets des « bons ». Ce faisant, John assimilait les choses cassées, abîmées et sales au « mauvais » objet, aux « mauvaises » fèces et aux « mauvais » enfants, conformément aux élaborations de l’inconscient où l’objet endommagé devient « mauvais » et dangereux.

En étant capable à présent d’examiner les divers objets pour voir quel usage on pouvait en faire, quel dommage ils avaient subi, et ainsi de suite, il montrait qu’il osait affronter les dégâts imaginaires commis par son surmoi et son ça ; autrement dit, qu’il mettait ceux-ci à l’épreuve de la réalité. Cela permettait à son moi de mieux fonctionner en prenant des décisions sur l’utilisation éventuelle des choses, sur la possibilité de les réparer, la nécessité de les jeter, et ainsi de suite ; en même temps, son surmoi et son ça trouvaient entre eux une meilleure harmonie et permettaient donc au moi, plus fort, de les manier plus facilement.

À ce propos, je voudrais revenir encore au stylo retrouvé. Jusqu’à présent, nous avons interprété cette découverte de John en disant que sa peur des propriétés destructrices et dangereuses de son pénis — en fin de compte, que son sadisme — avaient subi une réduction qui lui permettait de reconnaître qu’il possédait cet organe.

Cette ligne d’interprétation nous dévoile les causes cachées de la puissance sexuelle comme des pulsions épistémophiliques, car découvrir et pénétrer les choses sont des activités équivalentes pour l’inconscient. Ajoutons que la puissance, chez l’homme (ou bien, chez le jeune garçon, ses conditions psychologiques), est à la base du développement d’un grand nombre d’activités, d’un grand nombre d’aptitudes et d’intérêts créateurs.

Mais — c’est la remarque que je veux faire — ce développement s’articule sur le fait que le pénis est devenu le représentant du moi. Au cours des premiers stades de sa vie, le petit garçon tient son pénis pour l’organe exécuteur de son sadisme, et le pénis devient par conséquent le support de ses sentiments primaires de toute-puissance. C’est pour cette raison, et aussi parce que, étant un organe externe, il peut être examiné et mis à l’épreuve de diverses façons, qu’il prend la signification de son moi, de ses fonctions du moi et de sa conscience ; d’autre part, le pénis intériorisé et invisible de son père — son surmoi — au sujet duquel il ne peut rien savoir, devient le représentant de son inconscient. Si la peur de l’enfant devant son surmoi et son ça est trop forte, elle le rendra incapable de connaître les contenus de son propre corps et ses processus psychiques, et même d’utiliser son pénis, sous son aspect psychologique, comme organe régulateur et exécuteur du moi. Il s’ensuivra que ses fonctions du moi seront, dans ce domaine également, soumises à des inhibitions.

Dans le cas de John, le fait de retrouver le stylo signifiait non seulement qu’il avait reconnu l’existence de son pénis et la fierté et le plaisir qu’il en tirait, mais aussi qu’il avait reconnu l’existence de son propre moi ; cette attitude se traduisait par un nouveau progrès du développement de son moi et un élargissement de ses fonctions du moi, par une réduction, également, du pouvoir de son surmoi qui avait, jusqu’alors, dominé la situation.

Résumons ce qui vient d’être dit : d’une part, la meilleure aptitude de John à concevoir l’état où se trouvait l’intérieur du corps de sa mère entraînait un accroissement de sa capacité à comprendre et à évaluer le monde extérieur ; d’autre part, la réduction de son inhibition à l’égard d’une connaissance véritable de l’intérieur de son propre corps entraînait en même temps une compréhension plus profonde et un contrôle plus efficace de ses processus psychiques ; il pouvait dès lors nettoyer son esprit et y mettre de l’ordre. La première amélioration aboutissait à une plus grande aptitude à absorber des connaissances ; la seconde à une meilleure capacité d’élaborer, d’organiser et de mettre en corrélation les connaissances acquises ; de les distribuer également, c’est-à-dire de les restituer, les formuler ou les exprimer, ce qui impliquait un progrès du développement du moi. Ces deux contenus d’angoisse fondamentaux (relatifs au corps maternel et au corps du sujet lui-même) dépendent l’un de l’autre et réagissent l’un sur l’autre dans le moindre détail ; de même, la liberté plus grande des deux fonctions d’introjection et d’extrajection (ou de projection) née d’une décrue de l’angoisse émanant de ces sources, leur permet à toutes deux d’être utilisées d’une manière plus appropriée et moins compulsive.

Néanmoins, lorsque le surmoi exerce une domination trop étendue sur le moi, il arrive fréquemment que celui-ci, dans ses efforts pour maintenir, par le refoulement, le ça et les objets intériorisés sous son contrôle, se retranche des influences du monde extérieur et des objets qui s’y trouvent, et se prive ainsi de toutes les sources d’excitation qui formeraient la base des intérêts et des réalisations du moi ; il se prive des excitations provenant du ça aussi bien que des excitations provenant de sources extérieures.

Dans les cas où la signification de la réalité et des objets réels, comme reflets du redoutable monde intérieur et des images terrifiantes, est restée prépondérante, les excitations venant du monde extérieur peuvent donner le sentiment d’être presque aussi alarmantes que la domination fantasmatique des objets intériorisés. Ceux-ci ont pris possession de toute initiative ; le moi se sent compulsivement obligé à leur confier l’exécution de toute activité et de toute opération intellectuelle, en même temps, bien entendu, qu’il se sent responsable de ce qu’ils font. Dans certains cas, des inhibitions graves à l’égard de l’étude se combinent avec un caractère obstiné et rebelle à l’éducation, et avec une attitude de supériorité ; j’ai constaté que dans ces cas, le moi se sent opprimé et paralysé, d’une part, par les influences du surmoi qu’il ressent comme tyrannique et dangereux, et d’autre part, par sa méfiance à l’égard des influences des objets réels, souvent parce qu’il les sent radicalement opposés aux exigences du surmoi, mais plus souvent encore parce qu’ils s’identifient trop intimement aux objets internes, si redoutés.

Le moi tente alors (au moyen de la projection sur le monde extérieur) de prouver son indépendance à l’égard des imagos en se révoltant contre toutes les influences venant des objets réels. C’est dans la mesure où une réduction du sadisme et de l’angoisse d’une part, de l’action du surmoi d’autre part, est acquise afin de fournir au moi une plus large base de fonctionnement, que le patient s’ouvre à l’influence du monde extérieur et que des inhibitions intellectuelles se dénouent progressivement.

Nous avons vu que les mécanismes dont il a été question entraînaient certains types bien précis d'inhibitions intellectuelles. Mais quand ils font partie d’un tableau clinique, ils prennent un caractère de trait psychotique. Nous savons déjà que la peur de John devant les crabes, persécuteurs intérieurs, était de nature paranoïaque. Cette angoisse le poussait en outre à se couper de la réalité, des influences et des objets extérieurs ; nous considérons cet état d’esprit comme un des signes trahissant un trouble psychotique, bien que dans le cas présenté, la manifestation principale de ce trouble fût une réduction des capacités intellectuelles du patient. Même dans de tels cas cependant, l’action de ces mécanismes ne se limite pas à produire des inhibitions intellectuelles ; nous nous en apercevons aux transformations que subissent le caractère et l’être tout entier du patient, autant qu’à la réduction de ces traits névrotiques, à mesure que l’analyse des inhibitions intellectuelles avance, et ceci surtout s’il s’agit d’un enfant ou d’un adulte jeune.

Dans le cas de John, par exemple, je pus constater ceci : le côté craintif, renfermé de son caractère, son manque de franchise aussi, sa méfiance profonde et constante, qui faisaient partie de sa constitution psychique, disparurent complètement au cours de son analyse ; son caractère et le développement de son moi se transformèrent et s’améliorèrent considérablement. Chez cet enfant, les traits paranoïdes s’étaient pour la plupart convertis en déformations du caractère et en inhibitions intellectuelles ; mais ils avaient aussi entraîné, comme l’analyse le prouva, un certain nombre de symptômes névrotiques.

Je voudrais mentionner ici quelques autres mécanismes de l’inhibition intellectuelle ; ceux-ci sont d’une nature nettement névrotique obsessionnelle, et résultent de l’action puissante des situations d’angoisse de la première enfance. Alternant avec une inhibition semblable à celle que nous avons décrite ci-dessus, nous rencontrons quelquefois l’attitude diamétralement opposée : le désir irrésistible d’absorber tout ce qui se présente, auquel s’ajoute l’inaptitude à distinguer ce qui a de la valeur de ce qui n’en a pas. J’ai remarqué à plusieurs reprises que ces mécanismes commencent à s’établir et à exercer leur action lorsque l’analyse est parvenue à réduire les mécanismes de type psychotique dont nous venons de parler. D’autres tendances obsessionnelles accompagnent cette faim de nourriture intellectuelle, qui remplacent l’incapacité antérieure d’absorber quoi que ce fût ; l’envie, en particulier, de collectionner et d’accumuler des objets, et les compulsions correspondantes à donner des choses sans discernement, c’est-à-dire à les expulser. Cette absorption obsessionnelle s’accompagne souvent d’une sensation de vide à l’intérieur du corps, d’appauvrissement, etc. — sensation que mon patient John éprouvait avec beaucoup de force — et se fonde sur une angoisse venue des couches les plus profondes de l’esprit : l’enfant craint que l’intérieur de son corps n’ait été détruit ou rempli de substances dangereuses et « mauvaises », qu’il ne soit misérable ou tout à fait dépourvu de substances « bonnes ». Les mécanismes obsessionnels font subir à ce matériel générateur d’angoisse des modifications et des remaniements plus considérables que les mécanismes psychotiques.

Ce que j’ai pu observer dans ce cas comme dans celui d’autres névrosés obsessionnels m’a conduit à formuler certaines conclusions sur les mécanismes obsessionnels particuliers, concernant le phénomène de l’inhibition intellectuelle qui nous intéresse ici. Avant de les exposer brièvement, je voudrais dire qu’à mon avis, comme je vais le montrer rapidement, les mécanismes et les symptômes obsessionnels servent en général à lier, à modifier et à écarter l’angoisse appartenant aux couches les plus profondes de l’esprit ; les névroses obsessionnelles s’édifient par conséquent sur l’angoisse des premières situations de danger.

Revenons à notre sujet : je pense que chez l’enfant, la collection et l’accumulation compulsive, presque avide, de certains objets (comprenant la connaissance en tant que substance) se fonde, parmi d’autres facteurs qu’il n’est pas nécessaire de mentionner ici, sur ses efforts sans cesse renouvelés (a) de s’emparer de substances et d’objets « bons » (finalement, de « bon » lait, de « bonnes » fèces, d’un « bon » pénis et de « bons » enfants), et avec leur aide, de paralyser l’action des substances et des objets « mauvais » contenus à l’intérieur de son corps ; et (b) d’amasser à l’intérieur de soi des réserves suffisantes pour pouvoir résister aux attaques des objets externes, et si nécessaire, pour rendre au corps maternel, ou plutôt aux objets, ce qu’il leur a volé. Ses tentatives, qui utilisent des actions obsessionnelles, étant constamment interrompues par des accès d’angoisse venus de bien des origines opposées (l’enfant se demande, par exemple, si ce qu’il vient d’absorber est vraiment « bon » et si ce qu’il a rejeté est vraiment une « mauvaise » partie de l’intérieur de son corps ; ou il craint, en continuant à mettre des choses à l’intérieur de son corps, de s’être rendu coupable, une fois de plus, de dévaliser le corps de sa mère), nous comprenons pourquoi il est dans l’obligation constante de recommencer son entreprise et pourquoi cette obligation rend compte en partie du caractère compulsif de son attitude.

Nous l’avons déjà vu dans le cas présenté : à mesure que l’influence du surmoi féroce et capricieux — c’est-à-dire, en dernière analyse, le sadisme du sujet lui-même — décroissait, les mécanismes que nous avons reconnus comme psychotiques et qui étaient à l’origine de ses inhibitions intellectuelles perdaient leur efficacité. Une telle réduction de la sévérité du surmoi me semble affaiblir également les mécanismes de l’inhibition intellectuelle qui sont du type névrotique obsessionnel. Nous avons la preuve, s’il en est ainsi, que les trop fortes situations d’angoisse de la première enfance et la prédominance d’un surmoi menaçant provenant des premiers stades de sa formation sont les facteurs fondamentaux de la genèse des psychoses9, certes, mais aussi des troubles du développement du moi et des inhibitions intellectuelles.