Le développement précoce de la conscience chez l'enfant

Une des acquisitions les plus importantes de la recherche psychanalytique fut la découverte des processus psychiques sous-jacents au développement de la conscience individuelle. Lorsqu’il mit en lumière les tendances pulsionnelles inconscientes, Freud reconnut également l’existence des forces qui servent de défense contre ces tendances. D’après ses découvertes, que la pratique psychanalytique confirma en tous points, la conscience d’un sujet est un précipité, ou un représentant, de ses premières relations aux parents. Il a, d’une certaine manière, intériorisé ses parents, il les a absorbés. À l’intérieur de son corps, ils sont devenus une partie différenciée de son moi, son surmoi, instance qui présente au reste de son moi des exigences, des reproches et des remontrances, et qui s’oppose à ses pulsions.

Freud montra ensuite que l’action du surmoi ne se limite pas à la pensée consciente, ne se ramène pas à l’intention consciente ; le surmoi exerce aussi une influence inconsciente et souvent accablante, qui est un facteur important de la maladie psychique comme du développement d’une personnalité normale. Cette nouvelle découverte a mis l’étude du surmoi et de ses origines au centre des recherches psychanalytiques.

Mes analyses de jeunes enfants m’ayant permis d’acquérir des connaissances directes au sujet des fondements sur lesquels leur surmoi s’édifie, je rencontrai certains faits qui semblaient permettre un élargissement de la théorie freudienne du surmoi. À n’en pas douter, le surmoi était à l’œuvre depuis quelque temps déjà chez mes petits patients âgés de deux ans trois quarts à quatre ans, alors que selon les idées admises, il n’entrait pas en activité avant le déclin complet du complexe d’Œdipe, c’est-à-dire avant la cinquième année environ. Mes données montraient en outre que ce surmoi précoce était infiniment plus rigoureux et plus cruel que celui d’un enfant plus âgé ou d’un adulte, et qu’il écrasait littéralement le faible moi du jeune enfant.

Il est vrai que chez l’adulte, le surmoi que nous trouvons à l’œuvre est beaucoup plus sévère que les parents du sujet ne l’étaient en réalité, et bien différent d’eux par d’autres aspects encore1. Il s’en approche pourtant plus ou moins. Chez le jeune enfant au contraire, nous nous trouvons devant un surmoi d’une nature incroyablement fantastique. Et cela est d’autant plus vrai que l’enfant est plus jeune, ou que le niveau psychique auquel nous parvenons est plus profond. Nous en venons à considérer la peur de l’enfant d’être dévoré, dépecé, déchiré, ou sa terreur d’être entouré et poursuivi par des personnages menaçants, comme une composante normale de sa vie psychique ; nous savons que le loup mangeur d’hommes, le dragon crachant du feu et tous les monstres des mythes et des contes de fées abondent dans la vie fantasmatique de chaque enfant et y exercent une action inconsciente, que l’enfant se sent persécuté et menacé par ces puissances mauvaises. Mais je pense que nous pouvons en savoir plus. Mes propres observations analytiques ne me permettent pas d’en douter : les objet réels qui se cachent derrière ces figures imaginaires et terrifiantes sont les parents de l’enfant, et ces formes redoutables reflètent d’une manière ou d’une autre les traits du père et de la mère, si déformée et fantastique que soit la ressemblance.

Si nous acceptons ces faits qu’une observation analytique précoce fait apparaître et si nous reconnaissons que les choses redoutées par l’enfant sont ces bêtes féroces et ces monstres intériorisés qu’il assimile à ses parents, nous aboutissons aux conclusions suivantes : 1° le surmoi de l’enfant ne coïncide pas avec l’image de ses parents réels, mais il est créé à partir de tableaux imaginaires, ou imagos, qui les représentent et qu’il a absorbés à l’intérieur de soi ; 2° sa peur des objets réels — son angoisse phobique — se fonde sur la crainte qu’il éprouve à la fois devant un surmoi déréel et devant des objets réels en eux-mêmes, mais que, influencé par son surmoi, il appréhende sous un jour fantastique.

Cela nous amène au problème qui me semble central dans la question de la formation du surmoi. Comment se fait-il que l’enfant se crée, de ses parents, une image si fantastique et si éloignée de la réalité ? La réponse se trouve dans les faits mis en lumière par l’analyse des jeunes enfants. En pénétrant jusqu’aux couches les plus profondes de l’esprit de l’enfant et en découvrant ces énormes quantités d’angoisse, ces peurs des objets imaginaires et ces terreurs devant la possibilité de toutes sortes d’attaques, nous mettons à nu une quantité correspondante de pulsions d’agressions refoulées, et nous pouvons observer la relation causale qui s’établit entre les craintes de l’enfant et ses tendances agressives.

Dans Au delà du Principe du Plaisir, Freud propose une théorie selon laquelle, au début de la vie de l’organisme humain, la libido, ou pulsion de vie — l’éros —, s’oppose à la pulsion d’agression, ou pulsion de mort, et la lie. Une fusion des deux pulsions s’ensuit, et donne naissance au sadisme. Afin d’échapper à la destruction par sa propre pulsion de mort, l’organisme utilise sa libido sur un mode narcissique, c’est-à-dire tournée vers soi-même, pour expulser celle-ci et la diriger contre ses objets. Freud considère que ce processus est fondamental dans les relations sadiques aux objets. J’ajouterai pour ma part ceci : parallèlement à ce rejet de la pulsion de mort vers l’extérieur et vers les objets, une réaction de défense intrapsychique s’établit contre la fraction de la pulsion qui n’a pu être extériorisée de cette manière. Car le danger d’être détruit par la pulsion d’agression provoque, je pense, une tension excessive dans le moi qui l’éprouve comme une angoisse2, de telle sorte que dès le début de son développement, il se trouve devant la tâche de mobiliser la libido contre la pulsion de mort. Néanmoins, il ne peut remplir cette tâche qu’imparfaitement, car la fusion des deux pulsions lui interdit, comme nous le savons, de les séparer l’une de l’autre. Une division se produit dans le ça, c’est-à-dire dans les couches pulsionnelles de la psyché, grâce à laquelle une partie des pulsions est dirigée contre l’autre.

Cette mesure de défense — apparemment la première — établie par le moi constitue, je pense, l’assise du développement du surmoi, dont la violence excessive à ce stade précoce s’expliquerait donc par le fait qu’il est le produit de pulsions destructives intenses, et qu’il contient, à côté d’une certaine proportion de tendances libidinales, une quantité considérable de tendances agressives3.

Cette explication permet aussi de comprendre plus facilement pourquoi l’enfant se fait une image si fantastique et monstrueuse de ses parents. Il perçoit son angoisse née de ses pulsions agressives comme peur d’un objet externe, à la fois parce qu’il a fait de cet objet le but extérieur de ces pulsions, et parce qu’il les a projetées sur celui-ci, de telle sorte qu’elles semblent en provenir4.

Il déplace ainsi la source de son angoisse vers l’extérieur et  transforme ses objets en objets dangereux ; mais finalement, ce danger provient de ses propres pulsions agressives. C’est pour cela que sa peur devant ses objets sera toujours proportionnelle à la force de ses propres tendances sadiques.

Cependant, il ne s’agit pas simplement de convertir une quantité donnée de sadisme en une quantité correspondante d’angoisse. Le rapport est également un rapport de contenu. La peur que l’enfant ressent devant son objet et devant les attaques imaginaires qu’il doit en subir, suit dans tous les détails les tendances et les fantasmes agressifs particuliers qu’il abrite en lui pour les opposer à son entourage. C’est ainsi que chaque enfant élabore des images parentales qui lui sont particulières, bien que dans tous les cas, elles aient un caractère irréel et terrifiant.

D’après ce que j’ai pu observer, la formation du surmoi commence au moment même où l’enfant accomplit la première introjection orale de ses objets5. Comme les premières imagos constituées de cette manière sont dotées de tous les attributs du violent sadisme qui distingue ce stade du développement, et comme elles doivent être projetées de nouveau sur les objets du monde extérieur, le petit enfant est dominé par la peur de subir, de la part de ses objets réels et de la part de son surmoi, des attaques d’une cruauté inimaginable. Son angoisse servira à renforcer ses tendances sadiques en le poussant à détruire les objets hostiles pour échapper à leur agression. L’angoisse de l’enfant le pousse donc à détruire son objet, ce qui aboutit à un accroissement de l’angoisse, et celle-ci le presse de nouveau d’attaquer son objet ; ce mécanisme psychologique en forme de cercle vicieux constitue à mon avis la base des tendances asociales et criminelles de l’individu. Nous devons donc admettre que c’est l’excessive sévérité et la cruauté écrasante du surmoi, non sa faiblesse et son absence, comme on le pense en général, qui expliquent la conduite des personnes asociales et des criminels.

À un stade un peu plus tardif du développement, la peur du surmoi poussera le moi à se détourner de l’objet générateur d’angoisse. Ce mécanisme de défense peut conduire, chez l’enfant, à une relation d’objet défectueuse ou altérée.

Lorsque le stade génital commence, les pulsions sadiques ont été, dans les cas normaux, vaincues, et la relation de l’enfant aux objets a pris un caractère positif. À mon avis, un tel progrès dans le développement s’accompagne de modifications dans la nature du surmoi, agit sur celui-ci et subit son influence. Car plus le sadisme de l’enfant décroît, plus l’action de ses imagos irréelles et effrayantes se réduit, puisqu’elles sont le produit de ses propres tendances agressives. À mesure que les tendances génitales croissent en force, des imagos bienfaisantes et secourables surgissent, fondées sur les fixations du stade oral de succion à la mère généreuse et tendre, qui se rapproche des objets réels ; et le surmoi, après avoir été une force menaçante et despotique, donnant des ordres absurdes et contradictoires que le moi était totalement incapable de satisfaire, commence à remplir un rôle plus doux et plus persuasif et à exprimer des exigences qu’il est possible de satisfaire. En fait, il se transforme progressivement en conscience, au vrai sens de ce mot.

En outre, si le caractère du surmoi se modifie, son action sur le moi et le mécanisme de défense qu’il y anime se transforme de même. Freud nous a appris que la pitié est une réaction à la cruauté. Mais les réactions de cette espèce ne s’établissent pas avant que l’enfant n’ait accédé, dans une plus ou moins large mesure, à une relation d’objet positive — autrement dit, avant que son organisation génitale ne se soit manifestée. Si nous mettons ce fait à côté de ceux, tels que je les vois, qui concernent la formation du surmoi, les conclusions suivantes s’imposeront à nous : aussi longtemps que le surmoi a pour fonction principale d’éveiller l’angoisse, il fait appel, chez le moi, aux violents mécanismes de défense que j’ai décrits ci-dessus et qui sont amoraux et asociaux par nature. Mais dès que le sadisme de l’enfant décroît et que le caractère et la fonction de son surmoi se modifient de telle sorte que celui-ci fait naître un sentiment de culpabilité plutôt que de l’angoisse, les mécanismes de défense qui forment la base d’une attitude éthique et morale sont stimulés, l’enfant commence à faire preuve d’égards pour ses objets et à s’ouvrir au sentiment social6.

Ces idées ont été confirmées par de nombreuses analyses d’enfants de tout âge. L’analyse du jeu nous permet de suivre, chez nos patients, le cours des fantasmes tels que leur jeu les représente, et d’établir un lien entre leurs fantasmes et leur angoisse. Lorsque nous en venons à analyser le contenu de cette angoisse, nous voyons les tendances et les fantasmes agressifs qui lui donnent naissance se manifester avec une force de plus en plus grande et atteindre des proportions considérables, aussi bien en quantité qu’en intensité. Le moi du jeune enfant court le danger d’être écrasé par leur force élémentaire et leur grand nombre ; il soutient contre eux une lutte constante dont l’enjeu est sa survie, aidé dans cette lutte par ses tendances libidinales ; il se protège ou bien en les contenant, ou bien en les apaisant, ou bien en les rendant inoffensifs.

Ce tableau illustre la thèse de Freud sur la pulsion de vie (l’éros) en guerre contre la pulsion de mort, ou pulsion d’agression. Mais nous reconnaissons en outre le lien étroit et l’action réciproque qui existe à chaque instant entre ces deux forces, de telle sorte que l’analyse ne peut réussir que si elle suit les fantasmes agressifs de l’enfant dans leurs moindres détails et si elle réduit ainsi leur effet, dans la mesure où elle peut suivre aussi les fantasmes libidinaux et découvrir leurs sources les plus profondes, — et vice versa.

En ce qui concerne les contenus et les buts véritables de ces fantasmes, Freud et Abraham nous ont appris que pendant les stades premiers, prégénitaux, de l’organisation libidinale, au cours desquels se produit la fusion de la libido et des pulsions destructrices, les tendances sadiques de l’enfant sont souveraines. L’analyse de tout adulte le démontre : pendant le stade sadique-oral qui succède au stade oral de succion, le petit enfant traverse une phase cannibalique à laquelle se rattache un grand nombre de fantasmes cannibaliques. Ces fantasmes, bien qu’il y soit encore question de manger le sein de la mère ou sa personne tout entière, ne concernent pas uniquement la satisfaction d’un désir primitif de nourriture. Ils servent aussi à satisfaire les tendances destructrices de l’enfant. La phase sadique qui suit celle-ci, la phase sadique-anale, se caractérise par un intérêt dominant pour les processus d’excrétion, pour les fèces et pour l’anus ; et cet intérêt est lié lui aussi à des tendances destructrices extrêmement puissantes7.

Nous savons que l’éjection des fèces symbolise l’éjection forcée de l’objet incorporé ; un sentiment d’hostilité et de cruauté l’accompagne, ainsi que divers désirs destructeurs, les fesses prenant de l’importance comme objet de ces activités. À mon avis cependant, les tendances sadique-anales comprennent des buts et des objectifs encore plus profonds et plus fortement refoulés. Les données que m’a fournies l’analyse des jeunes enfants font apparaître, entre le stade sadique-oral et le stade sadique-anal, un stade au cours duquel des tendances sadique-uréthrales se font sentir ; ces données prouvent également que les tendances anales et uréthrales sont le prolongement direct des tendances sadique-orales en ce qui concerne le but et l’objectif spécifique de l’attaque. Dans ses fantasmes sadique-oraux, l’enfant attaque le sein de sa mère, et les moyens qu’il utilise sont ses dents et ses mâchoires. Dans ses fantasmes uréthraux et anaux, il cherche à détruire l’intérieur du corps de sa mère, et utilise pour cela son urine et ses fèces. Les excréments, dans cette deuxième catégorie de fantasmes, sont considérés comme des substances brûlantes et corrosives, des animaux sauvages, des armes de toutes sortes, etc. ; l’enfant entre dans une phase où il utilise chaque instrument de son sadisme dans le seul but de détruire le corps de sa mère et ce qu’il contient.

En ce qui concerne le choix de l’objet, les tendances sadique-orales en sont encore le facteur latent, de telle sorte que l’enfant pense à vider par succion et manger l’intérieur du corps de sa mère comme si c’était un sein. Mais ces tendances sont élargies par les premières théories sexuelles de l’enfant, que celui-ci élabore pendant cette phase. Nous savions déjà que lorsque ses pulsions génitales s’éveillaient, il commençait à avoir des théories inconscientes sur la copulation de ses parents, la naissance des enfants, etc. Mais l’analyse des jeunes enfants montre que ceux-ci élaborent de telles théories beaucoup plus tôt, à un moment où les tendances prégénitales sont encore déterminantes, bien que les tendances génitales encore cachées aient leur mot à dire. Ces théories doivent confirmer que dans la copulation, la mère incorpore continuellement le pénis du père par la bouche, de telle sorte que son corps est rempli d’un grand nombre de pénis et de bébés. L’enfant désire les manger tous et les détruire.

En attaquant l’intérieur du corps maternel, l’enfant attaque donc de nombreux objets et s’engage dans une voie riche de conséquences. La matrice représente d’abord le monde ; l’enfant aborde à l’origine ce monde avec le désir de l’attaquer et de le détruire ; il est donc disposé, dès le début, à considérer que le monde extérieur, réel, lui est plus ou moins hostile et qu’il est peuplé d’objets prêts à l’attaquer8. Il croit qu’en attaquant ainsi le corps de sa mère, il a également attaqué son père, ses frères et sœurs, et dans un sens plus large, le monde entier ; cette croyance est, si j’en juge par mon expérience, une des causes cachées de son sentiment de culpabilité et du développement de ses sentiments sociaux et moraux en général9. Car lorsque la sévérité excessive du surmoi se réduit un peu, les reproches que celui-ci fait au moi au sujet de ces attaques imaginaires font naître des sentiments de culpabilité qui entraînent de fortes tendances à réparer les dommages imaginaires que l’enfant fit subir à ses objets. À ce moment-là, le contenu individuel et les détails de ses fantasmes destructeurs contribuent à orienter le développement de ses sublimations, qui servent indirectement ses tendances réparatrices10, ou à engendrer le désir plus direct d’aider les autres hommes.

L’analyse du jeu montre que lorsque les pulsions agressives de l’enfant sont à leur apogée, celui-ci ne se lasse pas de déchirer, découper, briser, mouiller et brûler toutes sortes de choses, comme du papier, des allumettes, des boîtes, de petits jouets, qui représentent tous ses parents, ses frères et ses sœurs, le corps et les seins de sa mère ; elle montre aussi que sa rage de destruction alterne avec des accès d’angoisse et de culpabilité. Mais quand, au cours de l’analyse, l’angoisse se met lentement à décroître, les tendances constructives commencent à paraître au grand jour11. Un petit garçon qui, par exemple, ne faisait auparavant rien d’autre que découper des morceaux de bois en petits bouts, essaya de faire un crayon avec ces débris. Il prit des morceaux de mine sortis des crayons qu’il avait débités, les mit dans la fente d’un bout de bois, puis cousit un morceau d’étoffe autour du bois brut pour que ce fût plus joli. Ce crayon rudimentaire représentait le pénis de son père qu’il avait détruit dans ses fantasmes, et le sien propre, dont il craignait la destruction par mesure de représailles ; le contexte général du matériel présenté et les associations fournies en apportaient une preuve supplémentaire.

Quand au cours de son analyse, l’enfant commence à montrer des tendances constructives plus fortes dans son jeu et dans ses sublimations — en peignant, écrivant ou dessinant au lieu de tout barbouiller de cendres, en cousant ou en inventant des modèles de robes alors qu’auparavant il découpait et déchirait tout — il laisse paraître aussi des modifications dans sa relation à son père, à sa mère ou à ses frères et sœurs ; ces changements marquent le début d’une amélioration de la relation d’objet dans son ensemble, et un développement du sens social. Quelles sont les voies qui s’ouvriront à la sublimation de l’enfant, quelle sera la puissance de ses tendances à faire réparation, quelles formes ces tendances prendront-elles ? Ce n’est pas seulement l’étendue de ses tendances agressives primitives qui en décidera, mais aussi le jeu combiné d’un certain nombre d’autres facteurs, dont nous n’avons pas la place de parler ici. Mais notre connaissance de l’analyse des  enfants nous permet du moins de dire ceci, que l’analyse des couches les plus profondes du surmoi conduit invariablement à une amélioration considérable de la relation d’objet de l’enfant, de sa capacité de sublimation et de ses possibilités d’adaptation sociale, qu’elle ne se contente pas de rendre l’enfant plus heureux et plus sain, mais aussi plus capable de sens éthique et social.

Cela nous amène à examiner une objection évidente que l’on peut soulever contre l’analyse des enfants. On peut se demander si une trop grande réduction de la sévérité du surmoi, une réduction aboutissant en deçà d’un certain niveau favorable, ne pourrait pas avoir un résultat contraire et conduire à l’abolition du sens éthique et social chez l’enfant. Je répondrai d’abord qu’une si grande réduction n’a jamais eu lieu à ma connaissance ; ensuite, qu’il existe des raisons théoriques pour croire que cela ne peut pas se produire. Quant à l’expérience réelle, nous savons qu’en analysant les fixations libidinales prégénitales, nous ne pouvons parvenir, fût-ce dans les circonstances les plus favorables, qu’à la conversion d’une certaine partie des quantités libidinales engagées dans la libido génitale, et que le reste, un reste assez considérable, poursuit son action en tant que libido prégénitale et sadisme ; encore que, la phase génitale ayant établi alors plus solidement sa suprématie, le moi puisse avoir avec ce reste des rapports plus faciles, soit en lui donnant satisfaction, soit en le réprimant, soit en lui faisant subir une modification ou une sublimation. De la même manière, l’analyse ne peut jamais faire disparaître complètement le noyau sadique du surmoi formé sous la primauté des phases prégénitales ; mais elle peut l’adoucir en augmentant la force du niveau génital, de telle sorte que le moi, plus puissant, peut avoir avec son surmoi, comme avec ses tendances pulsionnelles, une attitude plus satisfaisante à la fois pour le sujet lui-même et pour le monde qui l’entoure.

Nous nous sommes efforcés jusqu’ici d’établir le fait que le sens moral et social se développe à partir d’un surmoi plus doux, régi par le niveau génital. Considérons maintenant les conséquences qui en découlent. Plus l’analyse des niveaux profonds de la pensée de l’enfant pénètre loin, mieux elle parviendra à mitiger la sévérité du surmoi en réduisant l’action de ses éléments sadiques, surgissant des stades premiers du développement. En accomplissant cela, l’analyse permet à l’enfant d’acquérir les moyens de s’adapter à la vie sociale ; mais elle permet aussi le développement de modèles éthiques et moraux chez l’adulte, car ce développement n’est possible que si, au terme de l’épanouissement de la vie sexuelle infantile12, le surmoi et la sexualité ont tous deux atteint sans encombres le niveau génital ; dans ce cas, le surmoi aura acquis le caractère et la fonction dont procède le sentiment de culpabilité tel qu’il possède une valeur sociale, c’est-à-dire la conscience.

Depuis quelque temps, l’expérience a montré que la psychanalyse, bien que Freud l’ait conçue, à l’origine, comme une méthode thérapeutique pour les maladies mentales, atteint un autre but. Elle corrige les troubles de la formation du caractère, en particulier chez les enfants et les adolescents, où elle a les moyens d’accomplir des transformations considérables. Nous pouvons dire en fait qu’après avoir été analysé, un enfant laisse apparaître des changements radicaux dans son caractère ; nous ne pouvons manquer d’être convaincus, par l’observation des faits, que l’analyse du caractère comme mesure thérapeutique n’est pas moins importante que l’analyse des névroses.

Devant ces faits, on ne peut éviter de se demander si le champ d’action de la psychanalyse n’est pas destiné à dépasser l’individu pour agir sur la vie de l’humanité dans son ensemble. Les tentatives faites pour améliorer l’humanité, et notamment pour la rendre plus paisible, ont échoué parce que personne n’a compris la profondeur et la force des pulsions d’agression innées chez chaque individu. De tels efforts ne cherchent pas à faire plus que d’encourager les tendances positives, bienveillantes, de chaque homme, tout en niant ou en supprimant ses tendances agressives. Ils étaient donc dès l'origine voués à l’échec. Mais la psychanalyse a, pour une tâche de cette espèce, d’autres moyens à sa disposition. Il est vrai qu’elle ne peut pas faire disparaître complètement les pulsions agressives en tant que telles ; mais elle peut, en réduisant l’angoisse qui renforce ces pulsions, briser le jeu alterné du renfort que s’apportent sans cesse la haine et la peur. Quand nous voyons, dans notre travail analytique, que la suppression de l’angoisse chez le jeune enfant réduit et modifie, certes, les tendances agressives de celui-ci, mais aussi permet leur satisfaction et leur meilleure utilisation d’un point de vue social ; que l’enfant montre un désir profondément enraciné et sans cesse croissant d’être aimé, d’aimer et d’être en paix avec le monde qui l’entoure ; que l’accomplissement de ce désir procure largement plaisir et profit, et permet une réduction considérable de l’angoisse ; quand nous voyons tout cela, nous sommes prêts à croire que ce qui paraît maintenant une utopie pourrait bien se réaliser en ces jours lointains où, comme je l’espère, l’analyse pratiquée pendant l’enfance sera une partie aussi importante de l’éducation que l’instruction scolaire l’est à présent. Alors peut-être, cette attitude hostile, passant de la peur à la méfiance, qui se cache, plus ou moins forte, au fond de chaque être humain et qui centuple toutes ses tendances destructrices, cédera-t-elle la place à des sentiments plus bienveillants et plus confiants à l’égard des autres hommes, et peut-être les humains pourront-ils habiter le monde ensemble, dans une plus grande paix et une meilleure volonté qu’à présent.