Contribution à l’étude de la psychogenèse des états maniaco-dépressifs1

Dans mes écrits antérieurs2, j’ai rendu compte d’une phase de sadisme maximal par laquelle passent les enfants au cours de leur première année. Pendant les tout premiers mois de son existence, le nourrisson dirige ses tendances sadiques non seulement contre le sein de sa mère, mais aussi contre l’intérieur de son corps : il désire l’évider, en dévorer le contenu, le détruire par tous les moyens que le sadisme propose. Le développement du petit enfant est régi par le mécanisme de l’introjection et de la projection. Dès le commencement de la vie, le moi introjecte de « bons » et de « mauvais » objets, dont le prototype, dans un cas comme dans l’autre, est le sein de la mère – prototype des bons objets lorsque l’enfant le reçoit, des mauvais lorsqu’il lui manque. Mais c’est parce que le bébé projette sa propre agressivité sur ces objets qu’il les ressent comme « mauvais », ce n’est pas seulement parce qu’ils frustrent ses désirs : l’enfant les conçoit comme effectivement dangereux, comme des persécuteurs dont il craint qu’ils ne le dévorent, qu’ils n’évident l’intérieur de son corps, ne le coupent en morceaux, ne l’empoisonnent – bref, qu’ils ne préméditent sa destruction par tous les moyens que le sadisme peut inventer. Ces imagos, tableaux fantastiquement déformés des objets réels auxquels ils renvoient, s’établissent non seulement dans le monde extérieur, mais, par le processus de l’incorporation, à l’intérieur du moi également. Il s’ensuit que de très petits enfants traversent des situations d’angoisse (et y réagissent par des mécanismes de défense), dont le contenu est comparable à celui des psychoses de l’adulte.

Un des premiers moyens de défense contre la peur des persécuteurs, que leur existence soit conçue comme extérieure ou comme intérieure, est celui de la scotomisation, ou négation de la réalité psychique ; ce moyen peut aboutir à une importante limitation du mécanisme de l’introjection et de la projection, voire à une négation de la réalité extérieure ; il est à la base des psychoses les plus graves. Très tôt également, le moi essaye de se défendre contre les persécuteurs internes à l’aide des processus d’expulsion et de projection. Mais comme la peur des objets intériorisés ne s’éteint pas avec leur projection, le moi, simultanément, oppose aux persécuteurs logés à l’intérieur du corps les mêmes forces qu’il utilise contre ceux du monde externe. Ces contenus d’angoisse et ces mécanismes de défense constituent la base de la paranoïa. Nous discernons, dans la peur enfantine des magiciens, des sorcières, des méchantes bêtes, etc., quelque chose qui ressemble à la même angoisse ; mais ici, elle a déjà subi une projection et une modification. En outre, telle fut l’une de mes conclusions, l’angoisse psychotique infantile, en particulier l’angoisse paranoïde, est liée et modifiée par les mécanismes obsessionnels, d’apparition également très précoce.

Je me propose dans cet article d’étudier les états dépressifs dans leur rapport à la paranoïa d’une part et à la manie de l’autre. Le matériel sur lequel se fondent mes conclusions m’a été fourni par l’analyse d’états dépressifs rencontrés dans des cas de névrose grave, des cas mixtes, et chez des patients, adultes ou enfants, qui présentaient des tendances à la fois paranoïaques et dépressives.

Quant aux états maniaques, j’en ai étudié les formes et les degrés divers, sans exclure les états de légère hypomanie que l’on rencontre chez les personnes normales. L’analyse des traits dépressifs et maniaques chez les enfants et les adultes normaux s’est montrée elle aussi très instructive.

Selon Freud et Abraham, le processus fondamental de la mélancolie est la perte de l’objet aimé. La perte réelle d’un objet réel, ou une situation analogue pourvue de la même signification, aboutissent à l’installation de l’objet à l’intérieur du moi. Cependant, en raison d’un excès de tendances cannibaliques chez le sujet, cette introjection échoue, et la maladie s’ensuit.

Mais pourquoi le processus de l’introjection est-il si caractéristique de la mélancolie ? La principale différence entre l’incorporation dans la paranoïa et l’incorporation dans la mélancolie dépend, me semble-t-il, de variations dans la relation du sujet à l’objet, encore qu’il s’agisse également d’une variation dans la constitution du moi qui opère l’introjection. Selon Edward Glover, le moi, dont l’organisation reste d’abord très lâche, se compose d’un nombre considérable de noyaux. Un noyau de moi oral en premier lieu, et plus tard un noyau anal, dominent les autres3. Pendant la phase très précoce où le sadisme oral joue un rôle de premier plan, et qui constitue, selon moi, l’origine de la schizophrénie4, la faculté d’identification du moi avec ses objets est encore faible, en partie parce qu’il manque encore lui-même de coordination, et en partie parce que les objets introjectés sont encore surtout des objets partiels qu’il assimile aux fèces.

Dans la paranoïa, les défenses caractéristiques visent surtout à anéantir les « persécuteurs », tandis que l’angoisse au sujet du moi occupe le centre du tableau. À mesure que s’accomplit l’organisation du moi, les imagos intériorisées se rapprochent plus étroitement de la réalité et l’identification du moi avec les « bons » objets devient plus complète. La peur de la persécution, éprouvée d’abord au sujet du moi, s’attache alors aussi au bon objet, et la préservation du bon objet sera dorénavant synonyme de la survie du moi.

Cette évolution va de pair avec un changement de la plus haute importance : d’une relation à un objet partiel, on passe à la relation à un objet complet. En franchissant cette étape, le moi atteint une nouvelle position, qui donne son assise à la situation que l’on appelle perte de l’objet. En effet, la perte de l’objet ne peut pas être ressentie comme une perte totale avant que celui-ci ne soit aimé comme un objet total.

Lorsque la relation à l’objet s’est ainsi transformée, de nouveaux contenus d’angoisse apparaissent et un changement intervient dans les mécanismes de défense. Le développement de la libido subit à son tour une modification profonde. Devant des objets sadiquement détruits qui pourraient être eux-mêmes source d’empoisonnement et de danger à l’intérieur du corps du sujet, l’angoisse paranoïde pousse celui-ci, malgré la violence de ses attaques sadique-orales, à se méfier profondément des objets au moment même où il les incorpore.

Il s’ensuit un affaiblissement des désirs oraux. On peut en observer un signe dans les difficultés que les très jeunes enfants manifestent souvent pour s’alimenter ; ces difficultés, je pense, remontent à une source paranoïde. À mesure qu’un enfant (ou un adulte) s’identifie plus pleinement avec un bon objet, l’appétit libidinal augmente ; il ressent un amour plein d’avidité et éprouve le désir de dévorer cet objet. Le mécanisme de l’introjection est renforcé. D’ailleurs, il se trouve sans cesse contraint à répéter l’incorporation d’un bon objet – répétition destinée à mettre à l’épreuve de la réalité les craintes de l’enfant et à les infirmer – en partie parce qu’il a peur d’en être dépossédé du fait de son cannibalisme et en partie parce qu’il craint les persécuteurs intériorisés, contre lesquels il souhaite avoir l’aide d’un bon objet. À ce stade, et plus que jamais, le moi a pour double guide l’amour et le besoin d’introjecter l’objet.

Il est un autre stimulant de l’introjection : c’est le fantasme selon lequel l’objet d’amour peut être conservé et protégé à l’intérieur de soi. Ici, les dangers intérieurs sont projetés sur le monde externe.

Néanmoins, si les égards pour l’objet augmentent et si la réalité psychique est mieux reconnue, l’angoisse devant la destruction possible de l’objet au cours même de l’introjection produit – comme Abraham l’a montré – des troubles divers de la fonction d’introjection.

Mon expérience m’a appris qu’il existe, en outre, une profonde angoisse devant les dangers courus par l’objet à l’intérieur du moi. L’objet ne peut pas être gardé là sans risques, car l’intérieur est ressenti comme un endroit dangereux et empoisonné où l’objet aimé périrait. C’est là une des situations que j’ai décrites plus haut comme essentielles dans « la perte de l’objet aimé » ; c’est-à-dire la situation où le moi s’identifie complètement avec ses bons objets intériorisés, et perçoit au même moment sa propre impuissance à les protéger contre les objets persécuteurs intériorisés et contre le ça. Cette angoisse est psychologiquement justifiée.

Car le moi, une fois qu’il s’est pleinement identifié avec ses bons objets intériorisés, n’abandonne pas les mécanismes de défense qu’il utilisait auparavant. Selon l’hypothèse d’Abraham, l’anéantissement et l’expulsion de l’objet – processus caractéristique du premier stade anal – inaugurent le mécanisme dépressif. S’il en est ainsi, mon idée du lien génétique unissant la paranoïa et la mélancolie se trouve confirmée. Je pense que le mécanisme paranoïaque de la destruction des objets (qu’ils soient à l’intérieur du corps ou dans le monde extérieur) par tous les moyens empruntés au sadisme oral, urétral et anal, persiste, mais sous une forme atténuée, et qu’il subit une certaine modification lorsque le rapport du sujet à ses objets se transforme. Comme je l’ai déjà dit, la crainte que les bons objets ne soient expulsés en même temps que les mauvais invalide les mécanismes de l’expulsion et de la projection. Nous savons qu’à ce stade, le moi fait un grand usage de l’introjection du bon objet comme mécanisme de défense. Un autre mécanisme important est associé à celui-ci : c’est le mécanisme des réparations faites à l’objet. Certains de mes travaux antérieurs5 présentent un exposé détaillé du concept de restauration et montrent qu’il y a là beaucoup plus qu’une simple formation réactionnelle. Le moi se sent contraint (et, je puis l’ajouter à présent, contraint par son identification avec le bon objet), à faire réparation pour toutes les attaques sadiques qu’il a dirigées contre cet objet. Lorsque un clivage bien marqué entre les bons et les mauvais objets est acquis, le sujet tente de restaurer les premiers en réparant chaque dommage causé par ses attaques sadiques. Or le moi ne peut pas encore croire avec une conviction suffisante à la bienveillance de l’objet et à sa propre capacité de réparation. D’autre part, son identification avec un bon objet et les progrès mentaux que celle-ci implique obligent le moi à reconnaître plus totalement la réalité psychique, ce qui l’entraîne dans de graves conflits. Quelques-uns (un nombre indéfini) de ses objets sont pour lui des persécuteurs prêts à le dévorer et à lui faire violence. Ils mettent en danger, de toutes sortes de façons, et le moi et le bon objet. Chaque blessure fantasmatique infligée par l’enfant à ses parents (primairement par haine et secondairement par autodéfense), chaque acte de violence commis par un objet contre un autre (et en particulier le coït des parents, sadique et destructeur, que l’enfant considère comme un effet de plus de ses propres vœux sadiques) – tout ceci sera joué à la fois au-dehors et, puisque le moi absorbe constamment le monde extérieur tout entier, dans le moi. Il n’en reste pas moins que ces processus sont considérés comme une perpétuelle source de danger tant pour le moi que pour le bon objet.

Il est vrai qu’à partir du moment où les bons et les mauvais objets sont plus nettement différenciés, la haine du sujet vise plutôt les mauvais, tandis qu’il consacre son amour et ses tentatives de réparation, en majeure partie, aux bons ; néanmoins, l’excès de son sadisme et de son angoisse met un frein aux progrès de son développement psychique. Tout stimulus interne ou externe (par exemple, toute frustration réelle) porte en lui le danger le plus grave : ce ne sont pas seulement les mauvais objets qui sont ainsi menacés par le ça, mais aussi les bons, car tout accès de haine ou d’angoisse peut abolir pour un temps la différence établie entre eux et aboutir ainsi à une « perte de l’objet aimé ». Et ce n’est pas seulement la violence de l’incontrôlable haine du sujet qui met l’objet en péril, c’est aussi la violence de son amour. Car à ce stade de son développement, le fait d’aimer un objet et de le dévorer sont inséparables. Le petit enfant qui croit, lorsque sa mère disparaît, l’avoir mangée et détruite (que ce soit par amour ou par haine), est torturé d’angoisse à son sujet à elle, ainsi qu’au sujet de la bonne mère qu’il n’a plus pour l’avoir absorbée.

Nous voyons maintenant pourquoi, à cette phase du développement, le moi se sent constamment menacé dans sa possession de bons objets intériorisés. Il est plein d’angoisse devant la mort possible de ces objets. Chez les enfants comme chez les adultes souffrant de dépression, j’ai mis à jour la peur d’abriter en eux des objets mourants ou morts (et en particulier les parents) et l’identification du moi à de tels objets.

Dès le commencement du développement psychique, il existe une corrélation constante entre les objets réels et ceux qui sont établis à l’intérieur du moi. C’est pour cette raison que l’angoisse dont je viens de rendre compte se manifeste dans la fixation exagérée d’un enfant à sa mère ou à la personne qui s’occupe de lui6. L’absence de la mère éveille chez l’enfant la peur d’être remis à de mauvais objets, extérieurs ou intériorisés, que ce soit en raison de sa mort ou en raison de son retour sous l’aspect d’une mauvaise mère.

Les deux éventualités équivalent pour l’enfant à la perte de la mère aimée ; je voudrais attirer une attention particulière sur le fait que la peur de perdre le « bon » objet intériorisé devient une source de perpétuelle angoisse devant la mort possible de la mère réelle. D’autre part, toute expérience qui fait penser à la perte de l’objet aimé réel soulève la peur de perdre aussi l’objet intériorisé.

J’ai déjà dit que mon expérience m’avait amenée à conclure que la perte de l’objet aimé survient pendant cette phase du développement où le moi passe de l’incorporation partielle à l’incorporation totale de l’objet. Comme je viens de décrire la situation du moi au cours de cette phase, je puis m’exprimer sur ce point avec plus de précision. Les processus où l’on reconnaît par la suite la « perte de l’objet aimé » sont déterminés par le sentiment qu’éprouve le sujet (pendant le sevrage et la période qui le précède et qui le suit) de n’avoir pas réussi à protéger son bon objet intériorisé, c’est-à-dire à en prendre possession. Une des raisons de cet échec fut son incapacité à dominer sa terreur paranoïde devant les persécuteurs intériorisés.

Nous nous trouvons ici-devant une question importante dont dépend toute notre théorie. Mes propres observations et celles d’un certain nombre de mes collègues anglais nous ont amenés à conclure que l’action directe des processus précoces de l’introjection sur le développement normal comme sur le développement pathologique est beaucoup plus importante qu’on ne l’admet généralement dans les cercles psychanalytiques, et qu’elle est en certains points différente de ce qu’on croit.

Selon nous, les objets incorporés à un âge très précoce participent eux-mêmes à la fondation du surmoi et entrent dans sa structure. Il ne s’agit pas là d’un simple problème théorique. En étudiant les rapports du moi infantile précoce à ses objets intériorisés et au ça, en saisissant les modifications progressives de ces rapports, nous parvenons à une compréhension plus profonde des situations spécifiques d’angoisse que le moi traverse et des mécanismes spécifiques de défense qu’il élabore à mesure que son organisation se développe. À ce point de vue, notre expérience nous prouve que nous parvenons à une compréhension plus complète des premières phases du développement psychique, de la structure du surmoi et de la genèse des maladies psychotiques. Car en ce qui concerne l’étiologie, il semble essentiel de ne pas considérer seulement la disponibilité libidinale en tant que telle, mais aussi de l’étudier par rapport aux premières relations du sujet à ses objets intériorisés ou extérieurs ; cette étude suppose une compréhension des mécanismes de défense progressivement élaborés par le moi aux prises avec ses diverses situations d’angoisse.

Si nous acceptons cette théorie de la formation du surmoi, l’implacable sévérité de celui-ci chez le mélancolique devient plus compréhensible. Persécutions et exigences des mauvais objets intériorisés ; attaques réciproques de ces objets (en particulier dans le coït sadique des parents) ; besoin pressant de remplir les très strictes requêtes des « bons objets », de les protéger à l’intérieur du moi et de les apaiser, malgré la haine du ça ainsi provoquée ; incertitude constante, enfin, au sujet de la « bonté » du bon objet, qui le rend si prompt à se transformer en objet mauvais – tous ces facteurs se combinent pour donner au moi le sentiment d’être la proie d’exigences intérieures contradictoires et impossibles, situation ressentie sous forme de mauvaise conscience. Cela revient à dire que les premières expressions de la conscience sont liées à la persécution par de mauvais objets. L’expression même de « remords de conscience » (Gewissensbisse) témoigne d’une « persécution » impitoyable de la part de la conscience et du fait qu’à l’origine on l’imagine en train de dévorer sa victime.

Parmi les diverses exigences internes qui rendent si sévère le surmoi du mélancolique, j’ai cité le besoin pressant de se plier aux très strictes requêtes des « bons » objets. C’est ce seul aspect de la situation – la cruauté des objets internes « bons », c’est-à-dire aimés – que l’opinion analytique admet en général : il apparaît sans conteste dans l’implacable dureté du surmoi chez le mélancolique. Or, à mon avis, il faut prendre en considération la relation totale du moi à ses objets, qu’ils soient fantastiquement mauvais ou bons, il faut examiner la configuration totale de la situation intérieure que j’ai tenté de dessiner ici ; c’est alors seulement que nous comprendrons à quel esclavage se soumet le moi lorsqu’il se plie aux requêtes et remontrances extrêmement cruelles que lui présente l’objet aimé, tel qu’il s’est installé à l’intérieur du moi. Comme je l’ai indiqué plus haut, le moi s’efforce de séparer le bon objet du mauvais, et l’objet réel de l’objet fantasmatique. Il en vient par là à concevoir des objets absolument mauvais ou absolument parfaits, ce qui revient à dire que les objets aimés sont, à de nombreux égards, d’une moralité et d’une sévérité extrêmes. En outre, comme le petit enfant ne peut pas maintenir, dans son esprit, une séparation totale entre les bons et les mauvais objets7, une partie de la cruauté du ça et des mauvais objets s’attache aux bons objets, ce qui accroît encore la sévérité de leurs exigences8. Ces exigences rigoureuses contribuent à soutenir le moi luttant contre sa propre haine incontrôlable et l’agressivité de ses mauvais objets, avec lesquels il s’identifie en partie9. Plus grande est l’angoisse de perdre les objets aimés, plus le moi lutte pour les sauver ; plus la tâche de restauration devient pénible, plus rigoureuses deviennent les exigences propres au surmoi.

J’ai essayé de montrer que les difficultés rencontrées par le moi quand il passe à l’incorporation d’objets complets viennent de sa capacité encore imparfaite à maîtriser, au moyen de ses nouveaux mécanismes de défense, les contenus d’angoisse nouveaux nés au cours de son développement.

Je suis consciente de la difficulté qu’il y a à trouver la limite entre les contenus d’angoisse et les sentiments du paranoïaque d’une part, et ceux du dépressif d’autre part ; ils sont intimement liés les uns aux autres. Mais on peut les distinguer si l’on applique le critère de différenciation suivant : l’angoisse de persécution porte principalement sur la protection du moi – et dans ce cas elle est paranoïaque – ou sur la protection des bons objets intériorisés auxquels s’identifie le moi comme moi intégral. Dans ce dernier cas – qui est celui du dépressif – l’angoisse et les sentiments douloureux sont d’une nature beaucoup plus complexe. La peur de voir les bons objets détruits, et le moi avec eux, la peur de les voir se désintégrer, se mêle aux efforts constants et désespérés de les sauver, qu’ils soient intériorisés ou extérieurs.

Il me semble que c’est seulement après que le moi a introjecté l’objet comme un tout et qu’il a établi de meilleurs rapports au monde extérieur et aux personnes réelles, qu’il peut se rendre pleinement compte du désastre provoqué par son sadisme et en particulier son cannibalisme, et qu’il peut en être affligé. La source de sa détresse ne se trouve pas seulement dans le passé, mais aussi dans le présent, car en cette période précoce du développement, le sadisme reste à son apogée. Il faut une identification plus totale avec l’objet aimé, une reconnaissance plus complète de sa valeur, pour que le moi s’aperçoive de l’état de désintégration où il a réduit et continue de réduire ses objets aimés. Le moi se trouve alors devant la réalité psychique suivante : ses objets aimés sont dans un état de désagrégation totale – ils sont en morceaux – et le désespoir, le remords et l’anxiété nés de cette évidence constituent le fond même de bien des situations d’angoisse. Pour n’en citer que quelques-unes, voici des situations que nous pouvons rencontrer : la peur de ne pouvoir rassembler les morceaux de la bonne manière et à temps ; de ne pouvoir trier les bons morceaux et rejeter les mauvais ; de ne pouvoir ranimer l’objet une fois qu’il aura été reconstitué ; et aussi la peur d’être gêné dans cette tâche par les mauvais objets et par sa propre haine, etc.

J’ai constaté que des situations d’angoisse de cette espèce sont à l’origine non seulement de la dépression, mais aussi de toutes les inhibitions à l’égard du travail. Les efforts pour sauver l’objet aimé, le réparer et le restaurer, ces efforts qui, dans la dépression, se colorent de désespoir, car le moi doute de son aptitude à accomplir cette restauration, sont les facteurs déterminants de toutes les sublimations et de tout le développement du moi. À ce propos, je ne mentionnerai que la valeur spécifique, pour la sublimation, des morceaux auxquels a été réduit l’objet aimé et de l’effort tenté pour les rassembler. C’est un objet « parfait » qui est en pièces ; l’effort de reconstitution suppose donc la nécessité de fabriquer un objet beau et « parfait ». Si l’idée de perfection est si contraignante, c’est aussi parce qu’elle réfute celle de désintégration. J’ai constaté que certains patients qui s’étaient détournés de leur mère par aversion ou par haine, ou qui s’étaient servis d’autres mécanismes pour s’en éloigner, gardaient pourtant dans leur esprit une très belle image maternelle, mais qu’ils ne considéraient que comme une image, non comme la mère elle-même. L’objet réel, d’après ce qu’ils éprouvaient, était sans attrait – c’était vraiment une personne abîmée, incurable et par conséquent effrayante. La belle image avait été dissociée de l’objet réel mais n’avait jamais été abandonnée, et elle jouait un rôle, chez ces patients, dans les voies spécifiques qu’empruntaient leurs sublimations.

Il apparaît que le désir de perfection prend racine dans la peur dépressive de la désintégration ; celle-ci est donc d’une importance insigne pour toutes les sublimations.

Comme je l’ai déjà indiqué, le moi ne parvient à constituer son amour pour un objet bon, un objet complet, et de plus, un objet réel, qu’en passant par un écrasant sentiment de culpabilité. Fondée sur l’attachement libidinal au sein d’abord, puis à la personne tout entière, l’identification totale avec l’objet s’accompagne d’angoisse à son endroit (ou à l’endroit de sa désagrégation possible), de culpabilité et de remords, du sentiment d’être responsable de son intégrité contre les persécuteurs et le ça, et de tristesse dans l’attente de sa perte imminente. Qu’elles soient conscientes ou inconscientes, ces émotions font à mon avis partie des éléments essentiels et fondamentaux des sentiments que nous appelons amour.

À ce propos, je dirai ceci : les reproches que s’adresse le dépressif, et qui tiennent lieu de reproches à l’objet intériorisé, nous sont chose familière. Mais la haine du moi pour le ça, qui atteint son sommet dans cette phase, explique, mieux que ne le font ses reproches à l’objet, son sentiment de non-valeur et son désespoir. J’ai souvent constaté que ces reproches, ainsi que la haine des mauvais objets, s’accroissaient secondairement pour constituer une défense contre la haine du ça, encore plus insupportable. En dernière analyse, le chagrin, la culpabilité et le désespoir qui sous-tendent l’affliction ont l’origine suivante : le moi sait inconsciemment que la haine est en lui aussi bien que l’amour et qu’elle peut à tout moment l’emporter (peur du moi d’être dépassé par le ça et de détruire l’objet aimé). Cette peur rend compte également du doute qui pèse sur la bonté de l’objet aimé. Comme Freud l’a indiqué, le doute porte en réalité sur son propre amour, et « un homme qui doute de son propre amour peut, ou plutôt doit, douter de toute chose moins importante »10.

Le paranoïaque a lui aussi, dirai-je, introjecté un objet total et réel, mais il n’a pas été capable d’accomplir une identification complète avec lui, ou, si même il est allé jusque-là, il n’a pas pu s’y maintenir. Je mentionnerai quelques-unes des raisons de cet échec : une trop grande angoisse de persécution ; des soupçons et des peurs fantasmatiques faisant obstacle à l’introjection, complète et stable, d’un objet bon et réel. Si l’objet a été intériorisé, il est peu probable qu’il se maintienne en tant que bon objet, car soupçons et doutes de toute espèce le transformeront bientôt de nouveau en persécuteur. Ainsi, le rapport du paranoïaque à des objets totaux et au monde réel subit encore l’influence de son rapport antérieur à des objets partiels intériorisés et aux fèces comme persécuteurs, et peut de nouveau faire place à ces derniers.

Ce qui me paraît caractériser le paranoïaque, c’est que si son angoisse de persécution et ses soupçons lui permettent de développer une très puissante et très vive faculté d’observation tournée vers le monde extérieur et les objets réels, son observation et son sens de la réalité n’en sont pas moins déformés : son angoisse de persécution le pousse à observer les gens, essentiellement, pour savoir si ce sont ou non des persécuteurs. Quand domine l’angoisse devant la persécution du moi, une identification stable et entière avec un autre objet – dans le sens, du moins, où il s’agit de le regarder et de le comprendre tel qu’il est effectivement – n’est pas possible, non plus qu’une pleine capacité d’aimer.

Il est une autre raison importante de l’impossibilité, pour le paranoïaque, de conserver son rapport à un objet total : tant que son angoisse de persécution et les craintes qu’il éprouve à son propre sujet sont encore si puissamment en œuvre, il ne peut supporter le fardeau supplémentaire de l’angoisse pour un objet aimé, ni le sentiment de culpabilité et le remords qui s’ajoutent à cette situation dépressive. Il ne peut faire en outre, dans cette situation, qu’un usage très limité de la projection, de peur d’expulser, et donc de perdre ses bons objets, de peur aussi de blesser les bons objets extérieurs en rejetant ce qui en lui est mauvais.

Nous voyons donc que les souffrances liées à la position dépressive rejettent le sujet dans la position paranoïaque. Néanmoins, et bien qu’il s’en soit retiré, la position dépressive a été atteinte, et le danger de la dépression reste donc toujours présent. Cela explique, à mon avis, que nous rencontrions fréquemment la dépression dans les cas de paranoïa grave aussi bien que dans des cas plus bénins.

Si nous comparons les sentiments du paranoïaque et ceux du dépressif à l’égard de la désagrégation, nous constatons que d’une manière caractéristique, le dépressif ressent peine et angoisse pour l’objet qu’il s’efforce de reconstituer en un tout, tandis que pour le paranoïaque, l’objet désintégré se transforme essentiellement en une multitude de persécuteurs, chaque morceau devenant persécuteur par lui-même11. Cette conception des fragments dangereux auxquels est réduit l’objet me semble répondre à l’introjection d’objets partiels assimilés aux fèces (Abraham), ainsi qu’à l’angoisse devant une multitude de persécuteurs internes que font naître, selon moi12, l’introjection de nombreux objets partiels et la multitude de fèces dangereuses.

J’ai déjà examiné les différences qui séparent le paranoïaque du dépressif dans leur rapport aux objets d’amour. Comparons de la même manière leurs inhibitions et leurs angoisses à l’égard de la nourriture. La peur d’absorber des substances destructrices, dangereuses pour l’intérieur du corps, est paranoïaque, alors que la peur de détruire les bons objets extérieurs en mordant et en mâchant, ou de mettre en danger le bon objet intérieur en y introduisant du dehors des substances mauvaises, est de nature dépressive. La peur de mettre en péril, à l’intérieur de soi, un bon objet extérieur en l’incorporant, est aussi une peur dépressive. Au contraire, dans des cas présentant de fortes caractéristiques paranoïaques, j’ai rencontré le fantasme d’attirer par séduction un objet externe à l’intérieur de son corps considéré comme une caverne remplie de monstres dangereux, etc. Nous apercevons ici les raisons du paranoïaque pour intensifier le mécanisme de l’introjection. Le dépressif, lui, utilise ce mécanisme d’une manière caractéristique ; il l’utilise, nous le savons, pour incorporer un bon objet.

Si nous considérons maintenant les symptômes hypocondriaques et si nous les comparons entre eux, nous dirons que sont typiquement paranoïdes les douleurs, et autres manifestations, causées par les attaques fantasmatiques d’objets persécuteurs internes contre le moi13. Au contraire, les symptômes qui proviennent des attaques des mauvais objets internes et du ça contre les bons objets, c’est-à-dire d’une guerre intérieure où le moi s’identifie aux souffrances des bons objets, ces symptômes, eux, sont typiquement dépressifs.

Prenons un exemple. Un patient, X…, qui, enfant, s’était entendu dire qu’il avait le ver solitaire (sans en avoir jamais vu lui-même) établissait un lien entre le ténia intérieur et son avidité. Pendant son analyse, il formula le fantasme suivant : un ver solitaire se frayait un chemin dans son corps en le mangeant ; une peur intense d’avoir le cancer se fit jour alors. Le patient, dans ses angoisses hypocondriaques et paranoïdes, était très méfiant à mon égard et me soupçonnait, entre autres choses, d’être alliée avec des gens qui lui étaient hostiles. Pendant la période en question, il rêva qu’un détective arrêtait une personne qui lui était hostile et le persécutait, et qu’il la mettait en prison. Mais ensuite, il s’apercevait que le détective avait trahi sa confiance et qu’il s’était fait complice de l’ennemi. Le détective me représentait ; l’angoisse, intériorisée tout entière, se rattachait également au fantasme du ver solitaire. La prison où l’ennemi se faisait enfermer était l’intérieur du corps de X., – en fait, la région particulière, à l’intérieur de son corps, où le persécuteur devait être emprisonné. Il apparut que le dangereux ténia (X. déclara, parmi d’autres associations, que le ver solitaire était bisexué) représentait les deux parents alliés (en fait accouplés) et hostiles à son égard.

Au moment où les fantasmes de ver solitaire étaient soumis à l’analyse, le patient eut une diarrhée mêlée – pensait-il à tort – de sang. Il en fut très effrayé ; il trouvait là une confirmation de son idée que des phénomènes dangereux se déroulaient à l’intérieur de son corps. Cette idée provenait de fantasmes où il attaquait à l’intérieur de lui-même ses mauvais parents unis avec des excréments empoisonnés. La diarrhée avait pour lui la signification des excréments empoisonnés, mais aussi du mauvais pénis de son père. Le sang qu’il imaginait dans ses fèces me représentait (des associations où j’étais en rapport avec du sang le prouvaient). La diarrhée représentait donc des armes dangereuses qu’il utilisait pour combattre ses mauvais parents intériorisés, aussi bien que ses parents eux-mêmes, empoisonnés et déchirés – c’est-à-dire le ténia. Dans les fantasmes de sa petite enfance, il avait attaqué ses parents réels avec des excréments empoisonnés, et il les avait effectivement dérangés pendant leurs rapports sexuels en déféquant. La diarrhée avait toujours été pour lui quelque chose de très effrayant. À mesure que se déroulaient les attaques contre ses parents réels, le combat tout entier s’intériorisa et menaça son moi de destruction. Je veux faire remarquer que ce patient se rappela en cours d’analyse qu’à dix ans environ, il sentait distinctement un petit homme à l’intérieur de son ventre qui le dirigeait et lui donnait des ordres ; il devait les exécuter, bien qu’ils fussent toujours pervers et trompeurs (il avait éprouvé la même chose devant les exigences de son père réel).

Lorsque l’analyse eut progressé et que j’éveillai chez lui moins de méfiance, X… devint très soucieux à mon sujet. Il avait toujours été préoccupé par la santé de sa mère, mais sans avoir été capable d’éprouver pour elle un amour véritable ; il faisait cependant de son mieux pour lui faire plaisir. Quand il se mit à ressentir de l’inquiétude à mon sujet, un sentiment très puissant d’amour et de gratitude se fit jour en lui, accompagné d’un sentiment d’indignité, de tristesse et de dépression. Ce patient ne s’était jamais senti vraiment heureux ; sa dépression s’étendait, pourrait-on dire, sur sa vie tout entière, mais il n’avait jamais eu de véritable dépression. Pendant son analyse, il traversa des phases de dépression profonde, avec tous les symptômes qui caractérisent cet état d’esprit. À la même époque changèrent les sentiments et les fantasmes qui concernaient ses douleurs hypocondriaques. X… avait eu peur, par exemple, que le cancer ne perce l’intérieur de son estomac ; il apparut alors qu’au delà de ces craintes, ce qu’il voulait en réalité, c’était me protéger, « moi », à l’intérieur de son corps – protéger en fait sa mère intériorisée ; elle y était, selon lui, attaquée par le pénis du père et par son propre ça (le cancer). Une autre fois, ce patient eut des fantasmes (accompagnés de gêne physique) concernant une hémorragie interne dont il allait mourir. Il apparut que j’étais identifiée à l’hémorragie, que le bon sang me représentait. Rappelons-nous que lorsque l’emportaient les angoisses paranoïdes et que j’étais en grande partie conçue comme persécuteur, j’avais été assimilée au mauvais sang mêlé à la diarrhée (au mauvais père). Maintenant, j’étais représentée par le sang bon et précieux ; perdre celui-ci signifiait ma mort, dans laquelle sa mort était impliquée. On pouvait clairement voir alors que le cancer de X…, responsable de la mort de son objet d’amour comme de la sienne propre, et qui représentait le pénis du mauvais père, représentait encore beaucoup plus son propre sadisme, et surtout son avidité. C’est pour cela qu’il se sentait si indigne et qu’il était si désespéré.

Tant que prédominaient les angoisses paranoïdes et que la peur des mauvais objets unis l’emportait, X… n’éprouvait que des angoisses hypocondriaques au sujet de son propre corps. Lorsque la tristesse et la dépression se furent installées, l’amour et l’inquiétude pour le bon objet se manifestèrent, et un changement intervint dans les contenus d’angoisse comme dans l’ensemble des sentiments et des défenses. En ce cas, comme en d’autres cas analogues, j’ai constaté que ce renforcement des peurs et des soupçons paranoïdes constituait une défense contre la position dépressive qu’il recouvrait. Je parlerai à présent du cas d’un autre patient, Y…, qui présentait des traits paranoïaques et dépressifs marqués (avec prédominance paranoïaque) ainsi que des symptômes hypocondriaques. Ses plaintes, au sujet de toutes sortes de troubles physiques, remplissaient une bonne partie des séances d’analyse, alternant avec des soupçons profondément ancrés à l’égard des personnes de son entourage ; il s’en plaignait directement, jusqu’à les rendre responsables, d’une manière ou d’une autre, de ses ennuis de santé. Lorsque après un travail analytique ardu, méfiance et soupçons décrurent, ses rapports avec moi allèrent en s’améliorant. Il apparut alors que ses continuelles accusations, plaintes et critiques paranoïdes ne faisaient que dissimuler un amour très profond pour sa mère, une inquiétude véritable au sujet de ses parents et d’autres personnes encore. Parallèlement, une tristesse et une dépression grave se manifestèrent avec une évidence de plus en plus grande. Durant cette phase, les plaintes hypocondriaques se modifièrent, aussi bien dans leur mode de présentation que dans leur contenu latent. Le patient se plaignait par exemple de divers troubles physiques, puis citait les médicaments qu’il avait pris ; il énumérait ce qu’il avait fait pour soigner sa poitrine, sa gorge, son nez, ses oreilles, ses intestins, etc. Il donnait l’impression d’entourer de soins certaines parties de son corps et certains de ses organes. Il parla ensuite des soucis que lui donnaient les jeunes gens dont il s’occupait (c’était un professeur), puis de son inquiétude pour certains membres de sa famille. Il apparut à l’évidence que les divers organes qu’il s’efforçait de guérir s’identifiaient avec ses frères et sœurs intériorisés ; il se sentait coupable à leur égard et il devait perpétuellement s’occuper de les maintenir en vie. Son angoisse excessive devant la nécessité de les guérir après les avoir blessés dans ses fantasmes, la tristesse excessive et le désespoir où cela le plongeait, avaient à tel point accru angoisses et défenses paranoïdes, que l’amour des autres, l’inquiétude pour eux et l’identification avec eux s’en trouvèrent ensevelis sous la haine. Dans ce cas-là aussi, lorsque la dépression se fut manifestée dans toute sa force et que les angoisses paranoïdes eurent diminué, les angoisses hypocondriaques vinrent s’attacher aux objets d’amour intériorisés et par là-même, au moi, alors qu’auparavant, elles étaient ressenties exclusivement par rapport au moi.

Après avoir tenté d’établir une différence entre les contenus d’angoisse, les sentiments et les défenses qui sont à l’œuvre dans la paranoïa d’une part et dans les états dépressifs de l’autre, je dois dire une fois de plus qu’à mon avis, l’état dépressif est fondé sur l’état paranoïde et qu’il en dérive du point de vue génétique. Je considère l’état dépressif comme le résultat d’un mélange d’angoisse paranoïde, et des contenus d’angoisse, des sentiments de détresse et des défenses liés à la perte imminente et totale de l’objet d’amour. Il me semble que l’adoption d’un terme pour désigner de telles angoisses et défenses spécifiques permettrait de mieux comprendre la structure et la nature de la paranoïa, comme des états maniaco-dépressifs14.

À mon avis, partout où il existe un état de dépression, que ce soit dans les cas normaux, névrotiques, maniaco-dépressifs, ou dans les cas mixtes, on trouve cet alliage spécifique d’angoisses, de sentiments de détresse et de défenses diverses, alliage que je viens de décrire et que j’ai appelé position dépressive.

Si cette opinion se révèle exacte, nous devrions pouvoir comprendre les cas très fréquents où nous nous trouvons devant un ensemble de tendances paranoïaques et dépressives mêlées les unes aux autres, car nous pourrions isoler alors les divers éléments dont il est composé.

Les considérations que j’ai avancées dans cet article au sujet des états dépressifs peuvent nous permettre, je crois, de mieux comprendre la réaction suicidaire qui reste encore bien énigmatique. Selon les découvertes d’Abraham et de James Glover, le suicide est dirigé contre l’objet introjecté. Mais si, par le suicide, le moi cherche à tuer ses mauvais objets, je soutiens pour ma part qu’en même temps et dans tous les cas, il vise tout aussi bien à sauver ses objets d’amour, qu’ils soient externes ou internes. Bref, dans certains cas, les fantasmes sous-tendant le suicide visent à protéger les bons sujets intériorisés et la partie du moi identifiée aux bons objets, comme ils visent à détruire l’autre partie du moi, identifiée aux mauvais objets et au ça. C’est donc le suicide qui permet au moi de s’unir avec ses objets d’amour.

Dans d’autres cas, le suicide semble inspiré par le même type de fantasmes, mais ceux-ci concernent alors le monde extérieur et les objets réels, conçus, du moins en partie, comme substituts des objets intériorisés. Comme je l’ai déjà établi, le sujet ne hait pas ses mauvais objets seulement, son ça lui inspire aussi de la haine, et même une haine violente. En se suicidant, son intention peut être de briser sa relation au monde extérieur parce qu’il souhaite débarrasser quelque objet réel – ou le « bon » objet que le monde entier représente et auquel s’identifie le moi – de lui-même ou de cette partie du moi qui s’identifie à ses mauvais objets et à son ça15. Nous percevons au fond d’une telle démarche sa réaction devant ses propres attaques sadiques contre le corps de sa mère, premier modèle du monde extérieur pour le petit enfant. Et si la haine et la vengeance à l’égard des (bons) objets réels jouent toujours un rôle important dans un tel acte, c’est précisément dans la mesure où cette haine dangereuse, incontrôlable et sans cesse jaillissante constitue la menace dont le mélancolique cherche, par son suicide, à préserver ses objets réels.

Freud a établi que la manie est fondée sur les mêmes contenus que la mélancolie, et qu’elle constitue en fait un moyen de la fuir. Qu’il me soit permis de faire la suggestion suivante : la manie n’est pas, pour le moi, un refuge devant la seule mélancolie, mais aussi devant une situation paranoïaque qu’il est incapable de maîtriser. Sa dépendance, torturante et dangereuse, à l’égard de ses objets d’amour, pousse le moi à vouloir se libérer. Or son identification avec ces objets est trop profonde pour être abandonnée. D’autre part, le moi est aux prises avec des objets mauvais et redoutables ainsi qu’avec le ça et, dans l’effort qu’il déploie pour échapper à toutes ces souffrances, il a recours à des mécanismes nombreux et variés dont certains, pour appartenir à des phases différentes du développement, sont mutuellement incompatibles.

Le sentiment de toute-puissance est, d’après moi, le premier et le principal aspect caractéristique de la manie ; un second aspect de la manie, tout aussi fondamental (comme Hélène Deutsch l’a montré)16, est le mécanisme de la négation. Je m’écarte cependant d’Hélène Deutsch sur le point suivant : elle considère que cette « négation » se rattache à la phase phallique et au complexe de castration (chez les filles, il s’agit d’une négation de l’absence du pénis) ; mes observations m’amènent à conclure au contraire que l’origine du mécanisme de la négation se trouve dans la phase très précoce où le moi, encore peu développé, essaye de se défendre contre l’angoisse la plus écrasante et la plus profonde de toutes, contre la peur des persécuteurs intériorisés et du ça. Cela revient à dire que la toute première négation est celle de la réalité psychique, après quoi le moi peut étendre la négation à une bonne partie de la réalité extérieure.

Nous savons que la scotomisation peut conduire le sujet à être complètement coupé de la réalité et à rester absolument inactif. Dans la manie cependant, la négation s’accompagne d’une activité excessive, encore que celle-ci, comme l’indique Hélène Deutsch, n’ait souvent aucun rapport à la minceur des résultats obtenus. Comme je l’ai expliqué, la source du conflit, dans cet état, réside en ce que le moi ne veut ni ne peut renoncer à ses bons objets intérieurs, tout en cherchant à échapper aussi bien à ses mauvais objets qu’aux dangers qu’il court à dépendre de ses bons objets. Pour le soutenir dans son effort à se détacher d’un objet sans y renoncer en même temps, il faut, semble-t-il, un accroissement de la force du moi. Afin de réussir pareil compromis, il nie l’importance de ses bons objets comme des dangers dont le menacent ses mauvais objets et le ça. Il n’en essaye pas moins d’exercer une maîtrise et un contrôle incessant sur tous ses objets, et son hyperactivité ne fait que témoigner de cet effort.

Ce qui, d’après ma conception, caractérise la manie de façon toute particulière, c’est l’utilisation du sentiment de toute-puissance pour commander et maîtriser les objets. Cet artifice est nécessaire pour deux raisons : (a) nier la terreur que les objets inspirent, et (b) permettre aux mécanismes de réparation de l’objet (acquis dans la position précédente, la position dépressive) d’être mis en œuvre17. En maîtrisant ses objets, le maniaque s’imagine qu’il les empêche de le blesser lui-même, mais aussi qu’il les empêche de se mettre réciproquement en danger. Cette maîtrise doit lui permettre en particulier d’empêcher le dangereux coït des parents intériorisés et leur mort à l’intérieur de son corps18. La défense maniaque prend des formes si variées qu’il n’est pas facile, évidemment, de postuler l’existence d’un mécanisme général. Pour ma part, je crois que nous avons réellement affaire à un tel mécanisme (encore que ses variantes soient infinies) dans cette maîtrise des parents intériorisés, et ce au moment même où l’existence de ce monde intériorisé est dépréciée et niée. J’ai constaté, chez les enfants comme chez les adultes, que dans les cas où la névrose obsessionnelle était le facteur le plus puissant, une telle maîtrise annonçait la séparation forcée de deux objets (ou de plusieurs) ; au contraire, lorsque la manie prédominait, le patient avait recours à des méthodes plus violentes. Je veux dire que les objets étaient tués, mais le sujet étant tout-puissant, il se disait qu’il pourrait aussi les ranimer instantanément. Un de mes patients parlait de ce processus en disant qu’il « suspendait leur animation ». Le meurtre correspond au mécanisme de défense (conservé depuis la phase la plus précoce) consistant à détruire l’objet ; la résurrection correspond à la réparation faite à l’objet. Le moi, dans la manie, effectue un compromis analogue dans sa relation aux objets réels. L’avidité à l’égard des objets, si caractéristique de la manie, montre que le moi conserve un des mécanismes de défense de la position dépressive, l’introjection de bons objets. Le sujet maniaque nie les diverses formes d’angoisse qui découlent de cette introjection (c’est-à-dire, l’angoisse devant la possibilité d’intérioriser de mauvais objets, ou bien celle de détruire ses bons objets en les intériorisant) ; sa négation ne s’applique pas aux seules tendances du ça, mais aussi à sa propre inquiétude en ce qui concerne la sécurité de l’objet. Nous pouvons supposer par conséquent que le processus par lequel le moi et l’idéal du moi viennent à coïncider (comme Freud a montré qu’ils le faisaient dans la manie) se déroule ainsi : le moi incorpore l’objet d’une manière cannibalique (c’est le « festin », selon le terme employé par Freud dans sa description de la manie), mais nie éprouver de l’inquiétude à son sujet. « Ce n’est sûrement pas très grave », raisonne le moi, « si cet objet particulier se trouve détruit. Il y en a tant d’autres à incorporer ». Cette minimisation de l’objet et ce dédain sont, je pense, caractéristiques de la manie et permettent au moi d’opérer ce détachement partiel que nous observons à côté de sa faim pour les objets. Pareil détachement, inaccessible au moi dans la position dépressive, représente un progrès, un renforcement du moi dans sa relation à ses objets. Mais ce progrès est contrarié par les mécanismes plus anciens que nous avons décrits et que, dans la manie, le moi utilise en même temps.

Avant de poursuivre en avançant quelques considérations sur le rôle des positions paranoïde, dépressive et maniaque dans le développement normal, je parlerai de deux rêves rapportés par un patient : ils illustrent quelques-uns des points soulignés à propos des positions psychotiques. Ce sont des symptômes divers, parmi lesquels je ne mentionnerai ici que des états de dépression grave et des angoisses hypocondriaques et paranoïdes, qui avaient poussé le patient C… à venir en analyse. Au moment où il fit ces rêves, son analyse était bien avancée. Il rêva qu’il voyageait avec ses parents dans un wagon, probablement dépourvu de toit, car ils se trouvaient en plein air. Le patient sentait qu’il « dirigeait tout ça », en s’occupant de ses parents qui étaient beaucoup plus âgés et avaient bien plus besoin de ses soins que dans la réalité. Les parents étaient couchés, non pas côte à côte comme d’habitude, mais les pieds de leurs lits l’un contre l’autre. Le patient avait du mal à les réchauffer. Il urina ensuite, tandis que ses parents le regardaient, dans une cuvette au milieu de laquelle se trouvait un objet cylindrique. L’opération était délicate, car il devait consacrer une attention particulière à ne pas uriner dans l’objet cylindrique. Il sentait que cela n’aurait pas eu d’importance s’il avait été capable de viser très exactement le cylindre sans rien éclabousser autour. Quand il eut fini d’uriner, il s’aperçut que la cuvette débordait et en fut contrarié. Alors qu’il urinait encore, il avait remarqué que son pénis était très grand et cela le gêna – son père n’aurait pas dû le voir pour ne pas se sentir battu : il ne voulait pas humilier son père. En même temps, il sentait qu’en urinant il épargnait à son père l’ennui de sortir du lit et d’uriner lui-même. Le patient s’arrêta là, puis dit qu’il avait vraiment eu le sentiment que ses parents faisaient partie de lui. Dans son rêve, la cuvette au cylindre devait être un vase chinois, mais c’était faux, car le pied ne se trouvait pas sous le vase comme il aurait dû, il « n’était pas à sa place », puisqu’il était au-dessus de la cuvette – en fait, à l’intérieur. Le patient associa alors la cuvette à une coupe de verre comme celles qui entouraient les becs de gaz dans la maison de sa grand-mère ; l’objet cylindrique lui rappelait un manchon de bec de gaz. Il pensa alors à un passage obscur au bout duquel un bec de gaz brûlait d’une toute petite flamme, et dit que cette image éveillait en lui de tristes sentiments. Elle le faisait penser à des maisons pauvres et délabrées où rien ne semblait vivant en dehors de cette petite flamme. Il est vrai qu’il suffisait de tirer le cordon pour que la flamme brûle à plein. Cela lui rappela qu’il avait toujours eu peur du gaz et que les flammes d’un brûleur lui donnaient l’impression de sauter sur lui et de le mordre comme si c’était une tête de lion. Autre chose encore lui faisait peur dans le gaz ; c’était le « boum » qu’il faisait quand on l’éteignait. Lorsque j’eus interprété ce rêve en lui disant que l’objet cylindrique, dans la cuvette, et le manchon à incandescence, c’était la même chose et qu’il avait peur d’y uriner parce qu’il ne voulait pas, pour une raison ou pour une autre, éteindre la flamme, il répondit qu’évidemment on ne pouvait éteindre de cette manière la flamme du gaz, car il restait alors du poison ; ce n’était pas comme une bougie que l’on pouvait éteindre en soufflant simplement dessus.

Pendant la nuit suivante, le patient fit ce rêve : il entendait le crépitement de quelque chose que l’on faisait frire dans un four. Il ne voyait pas ce que c’était, mais il pensait à quelque chose de brun, probablement un rognon en train de frire dans une poêle. Le bruit qu’il entendait ressemblait aux cris aigus ou aux plaintes d’une toute petite voix, et il avait l’impression que l’on faisait frire un être vivant. Sa mère était là, et il essaya d’attirer son attention là-dessus et de lui faire comprendre que faire frire quelque chose de vivant était, de beaucoup, la pire chose que l’on puisse faire, bien pire que de le faire cuire ou bouillir. C’était une torture plus douloureuse, car la graisse chaude empêchait de brûler complètement et maintenait en vie tout en écorchant. Il ne parvenait pas à se faire comprendre de sa mère ; elle ne semblait pas se préoccuper de ce qui se passait. Cela le tourmentait, mais le rassurait aussi d’une certaine manière, car il se disait qu’après tout, cela ne pouvait pas être si grave si elle ne s’en inquiétait pas. Le four, qu’il n’avait pas ouvert dans son rêve – le rognon dans la poêle, il ne l’avait vu à aucun moment – lui faisait penser à une glacière. Dans l’appartement d’un ami, il avait à plusieurs reprises confondu la porte de la glacière avec la porte du four. Il se demandait si le froid et le chaud étaient en quelque sorte équivalents pour lui. La graisse chaude dans la poêle, cet instrument de supplice, lui rappelait un livre sur les tortures qu’il avait lu quand il était enfant ; il avait été particulièrement impressionné par les décapitations et les tortures à l’huile bouillante. La décapitation lui faisait penser au roi Charles. Il avait été très ému par l’histoire de son exécution et il éprouva plus tard une sorte de dévotion à son égard. En ce qui concerne les tortures à l’huile bouillante, il y pensait beaucoup, s’imaginait dans une telle situation (surtout avec les jambes brûlées) et essayait de trouver, s’il devait en passer par là, ce qu’il pourrait faire pour souffrir le moins possible.

Le jour où ce patient me raconta son second rêve, il avait d’abord fait une remarque sur la manière dont je frottais une allumette pour allumer une cigarette. Il me dit que manifestement, je ne frottais pas mon allumette comme il faut, car un morceau en avait sauté vers lui. Il voulait dire que je ne la frottais pas dans le bon sens ; il poursuivit alors en disant que je faisais « comme son père, au tennis, qui faisait ses services dans le mauvais sens ». Il se demanda combien de fois déjà, au cours de son analyse, il était arrivé que le bout d’une allumette ait sauté vers lui. (Il avait déjà remarqué, une fois ou deux, que je devais avoir de mauvaises allumettes, mais cette fois, ses critiques concernaient ma façon de les frotter.) Il ne se sentait pas disposé à parler, se plaignait d’avoir pris froid deux jours auparavant ; il se sentait la tête très lourde et les oreilles bouchées, son mucus était plus épais qu’il ne l’avait jamais été quand il était enrhumé. Il me raconta ensuite le rêve que j’ai déjà rapporté, et parmi d’autres associations, il mentionna une fois de plus son refroidissement et dit qu’il lui ôtait l’envie de faire quoi que ce soit.

L’analyse de ces rêves jeta une lumière nouvelle sur certains points fondamentaux du développement de ce patient. Ces points étaient déjà apparus dans son analyse et avaient été élaborés, mais ils se montraient maintenant dans un contexte nouveau qui les rendait tout à fait clairs et convaincants à ses yeux. Je n’examinerai que ceux qui se rapportent aux conclusions de cet article, en ajoutant que la place me manque pour citer toutes les importantes associations fournies.

Le fait d’uriner dans le rêve nous conduisit aux fantasmes précoces d’une agression du patient contre ses parents, et surtout contre leurs relations sexuelles. Dans ses fantasmes, il les mordait, les mangeait, les attaquait de toutes sortes de façons et en particulier en urinant sur et dans le pénis de son père pour l’écorcher et le brûler, et pour que son père mette le feu à l’intérieur du corps de sa mère au cours de leurs rapports sexuels (la torture par l’huile bouillante). Ce fantasme s’étendait aux bébés contenus dans le corps de la mère, et qu’il fallait tuer (brûler). Le rognon frit vivant représentait à la fois le pénis paternel – assimilé aux fèces – et les bébés qui se trouvaient à l’intérieur du corps maternel (le fourneau qu’il n’avait pas ouvert). La castration du père s’exprimait dans les associations sur la décapitation. Le fait de s’approprier le pénis du père apparaissait dans le sentiment d’avoir un si grand pénis et d’uriner à la fois pour lui et pour son père (des fantasmes où il avait le pénis de son père à l’intérieur du sien ou assemblé au sien s’étaient souvent exprimés dans son analyse). Le fait d’uriner dans la cuvette représentait aussi l’acte sexuel entre lui et sa mère (de telle sorte que dans le rêve, la cuvette et la mère représentaient celle-ci à la fois en tant que personnage réel et en tant que personnage intériorisé). Le père impuissant et châtré avait été contraint de regarder les rapports sexuels du patient avec sa mère – renversement de la situation fantasmatique que le patient avait connue dans son enfance. Le désir d’humilier son père s’exprime dans le sentiment qu’il n’aurait pas dû l’humilier. Ces fantasmes sadiques (et d’autres encore) avaient donné naissance à divers contenus d’angoisse : il ne réussissait pas à faire comprendre à sa mère que le pénis qui brûlait et mordait l’intérieur de son corps la mettait en danger (ce pénis, c’était la tête de lion qui brûlait et mordait, le brûleur à gaz qu’il avait allumé), que ses bébés couraient le danger d’être brûlés et du même coup la mettaient en péril elle-même (le rognon dans le four). L’idée que le pied cylindrique « n’était pas à sa place » (à l’intérieur de la cuvette au lieu d’être à l’extérieur) n’exprimait pas seulement la haine et la jalousie de sa petite enfance à l’égard de sa mère qui avait pris le pénis de son père et le gardait à l’intérieur d’elle-même, mais aussi son angoisse devant ce dangereux événement. Le fantasme qui consistait à garder en vie le rognon et le pénis alors qu’on les torturait exprimait à la fois les tendances destructrices à l’égard du père et des bébés et, dans une certaine mesure, le désir de les protéger. La position particulière des lits où les parents étaient couchés, différente de celle qu’ils occupaient dans la réalité, témoignait de l’envie primaire, agressive et jalouse de les séparer alors qu’ils accomplissaient l’acte sexuel, mais aussi de la peur qu’ils ne soient blessés ou tués par un coït que, dans ses fantasmes, le fils avait rendu si dangereux. Les désirs de mort qui visaient les parents avaient fait naître une angoisse écrasante devant la possibilité de leur mort. Les associations et les sentiments suscités par la toute petite flamme du gaz, l’âge avancé des parents dans le rêve (plus avancé qu’il ne l’était en réalité), leur impotence, la nécessité, pour leur fils, de les réchauffer, tout cela le montrait bien.

Une association du patient, qui déclara que je frottais mes allumettes et que son père envoyait ses balles de tennis du mauvais côté, mit à jour une des défenses dressées contre ses sentiments de culpabilité et de responsabilité dans le désastre qu’il avait forgé. Il rendait ainsi ses parents responsables de leurs mauvais et dangereux rapports sexuels, mais sa peur de représailles selon le talion, fondées sur la projection (peur que je ne le brûle), s’exprimait dans la remarque qu’il me fit en se demandant combien de fois, depuis le début de son analyse, des bouts d’allumette avaient sauté vers lui ; elle s’exprimait aussi dans tous les autres contenus d’angoisse concernant les attaques dont il était la victime (la tête de lion, l’huile bouillante).

L’intériorisation (l’introjection) de ses parents apparaît dans les détails suivants : 1° le wagon dans lequel il voyageait avec ses parents en s’occupant d’eux sans cesse, « en dirigeant tout ça », représentait son propre corps ; 2° le wagon était ouvert, contrairement à son sentiment de ne pouvoir se libérer de ses objets intériorisés ; ce sentiment représentait leur intériorisation, et l’ouverture du wagon niait l’impossibilité de se libérer ; 3° le patient devait tout faire pour ses parents, et même uriner à la place de son père ; 4° il exprimait nettement le sentiment que ses parents faisaient partie de lui.

Mais l’intériorisation de ses parents entraîna celle de tous les contenus d’angoisse dont j’ai déjà parlé, et qui se rapportaient à ses parents réels ; elle entraîna par conséquent leur multiplication, leur renforcement et leur changement partiel de nature. Sa mère, qui contenait le pénis brûlant et les enfants moribonds (le four et la poêle à frire), était à l’intérieur de lui. Ses parents accomplissant un coït dangereux y étaient aussi, et il fallait les maintenir séparés. Cette nécessité fut la source de bien des situations d’angoisse, et l’analyse permit de constater qu’elle était à l’origine de ses symptômes obsessionnels. D’un moment à l’autre, ses parents pouvaient avoir de dangereux rapports sexuels, se brûler et se manger, et comme son moi était devenu le lieu de toutes ces situations de péril, le détruire lui aussi. Il devait donc supporter une lourde angoisse, à la fois pour eux et pour lui. Il était plein de tristesse devant la mort imminente de ses parents intériorisés, mais en même temps, il n’osait pas les ranimer complètement (il n’osait pas tirer le cordon du bec de gaz), car leur résurrection totale impliquait leurs rapports sexuels, qui auraient provoqué leur mort et la sienne.

De plus, le ça lui faisait courir des dangers à son tour. Si la jalousie ou la haine, éveillées par quelque frustration réelle, jaillissaient en lui, il reprenait ses attaques fantasmatiques contre son père intériorisé, le brûlant avec ses excréments et interrompant les rapports sexuels des parents, actions qui faisaient naître une angoisse nouvelle. Toute excitation, qu’elle fût externe ou interne, pouvait augmenter ses angoisses paranoïdes devant ses persécuteurs intériorisés. S’il tuait alors complètement son père à l’intérieur de son corps, le père mort devenait un persécuteur d’une espèce particulière. Nous pouvons le déduire d’une remarque faite par le patient (et des associations qu’elle entraîna) sur l’extinction du gaz par un liquide, et sur le poison qui reste derrière. La position paranoïde se manifestait ici ; l’objet mort qui était à l’intérieur du corps était assimilé aux fèces et aux flatuosités19. Cette position paranoïde, néanmoins, très solide chez le patient au début de son analyse, mais fort ébranlée à ce moment-là, n’apparaissait pas beaucoup dans les deux rêves.

Ce qui prédominait dans ses rêves, c’étaient les sentiments de détresse nés de l’angoisse pour les objets d’amour, sentiments caractéristiques, comme je l’ai déjà indiqué, de la position dépressive. Le patient, dans ces deux rêves, adoptait diverses conduites devant la position dépressive. II utilisait la maîtrise sadique et maniaque qu’il exerçait sur ses parents pour les maintenir séparés et pour empêcher ainsi leurs rapports sexuels, source de plaisir aussi bien que de danger. D’autre part, le soin qu’il prenait d’eux révélait l’existence de mécanismes obsessionnels. Mais son principal moyen de surmonter la position dépressive était la réparation. Dans le premier rêve, il se consacrait entièrement à ses parents pour les maintenir en vie et les installer confortablement. Son inquiétude au sujet de sa mère remontait à sa plus tendre enfance ; son désir de les remettre sur pieds et de les réparer, elle et son père, son désir de faire pousser les bébés, jouaient un rôle important dans toutes ses sublimations. Un lien unissait les dangereux événements qui se déroulaient à l’intérieur de son corps et ses angoisses hypocondriaques ; ce lien apparaissait dans ses remarques sur le rhume qu’il avait attrapé au moment où il avait fait ces deux rêves. Il se révéla que le mucus, si exceptionnellement épais, s’identifiait à l’urine dans la cuvette – à la graisse dans la poêle à frire – et en même temps à son sperme ; que dans sa tête qui lui semblait si lourde, il portait les organes génitaux de ses parents (le rognon dans la poêle). Le mucus devait protéger l’organe génital de sa mère contre le contact avec l’organe génital de son père ; il indiquait en même temps que des rapports sexuels avaient eu lieu entre lui et sa mère intérieure. Le patient avait la sensation d’avoir la tête murée [blocked up], sensation qui correspondait au mur qui séparait [blocking off] les organes génitaux de ses parents, et par conséquent divisait ses objets intérieurs. Une des sources des deux rêves avait été une frustration réellement subie par le patient peu de temps avant qu’il les fît. Bien que cette expérience n’ait pas abouti à une dépression, elle avait agi, dans son inconscient, sur son équilibre affectif ; les rêves le montraient à l’évidence. Dans ces rêves, la force de la position dépressive paraissait accrue et l’efficacité des puissantes défenses du patient semblait, dans une certaine mesure, réduite. Il n’en était pas ainsi dans sa vie réelle. Il est intéressant de noter qu’une autre des sources des deux rêves était d’une nature bien différente. Peu de temps auparavant, et après l’expérience douloureuse dont j’ai dit un mot, il avait fait avec ses parents un court voyage auquel il avait pris beaucoup de plaisir. Le rêve commençait en effet d’une manière qui lui rappelait cet agréable voyage, mais ensuite, les sentiments dépressifs avaient recouvert le plaisir. Le patient était autrefois, je l’ai déjà indiqué, très inquiet au sujet de sa mère, mais son attitude changea au cours de son analyse, et il a maintenant avec ses parents des rapports heureux et libres de tout souci.

Les points que j’ai soulignés à propos des rêves montrent, me semble-t-il, que le processus de l’intériorisation, qui s’établit au cours du premier stade de la vie, tient un rôle important dans le développement des positions psychotiques. Dès que les parents sont intériorisés, nous l’avons vu, les fantasmes agressifs de la petite enfance, s’exerçant contre eux, éveillent la peur paranoïde des persécutions, surtout internes, mais aussi externes ; ils font naître, devant la mort imminente des objets incorporés, tristesse et affliction suivies d’angoisses hypocondriaques, et aboutissent à la tentative de maîtriser au moyen de la toute-puissance maniaque les intolérables souffrances intérieures imposées au moi. Nous avons vu aussi la maîtrise impérieuse et sadique exercée sur les parents intériorisés, se modifier à mesure que se renforçaient les tendances à la restauration.

La place dont je dispose ne me permet pas d’examiner ici en détail les voies que l’enfant normal emprunte pour élaborer la position dépressive et la position maniaque, qui à mon avis font partie du développement normal20. Je me bornerai donc à faire quelques remarques d’ordre général.

Dans mes ouvrages précédents, j’avais avancé l’idée, mentionnée au début de cet article, qu’au cours des premiers mois de sa vie, l’enfant ressent des angoisses paranoïdes au sujet des « mauvais » seins qui se refusent et qui sont perçus comme des persécuteurs externes et intériorisés21. Cette relation à des objets partiels, et l’assimilation de ceux-ci aux fèces, produisent à ce stade le caractère fantastique et irréaliste de la relation que l’enfant entretient avec tous ses objets, avec les diverses parties de son propre corps, avec les gens et les choses qui l’entourent, et qui ne sont d’abord perçus que confusément. On pourrait décrire le monde objectal de l’enfant pendant les deux ou trois premiers mois de sa vie en disant qu’il consiste en parties ou en portions du monde réel, hostiles et persécutrices, ou au contraire agréables. Bientôt, l’enfant acquiert une perception de plus en plus riche de toute la personne de sa mère, et cette perception plus réaliste s’étend au monde, au delà de sa mère. (Le fait qu’un bon rapport à sa mère et au monde extérieur aide le bébé à surmonter ses angoisses paranoïdes précoces jette une lumière nouvelle sur l’importance de ses premières expériences. Depuis son avènement, l’analyse a toujours souligné l’importance des premières expériences de l’enfant, mais il me semble que c’est seulement depuis que nous connaissons mieux la nature et le contenu de ses angoisses précoces et l’interaction continuelle de ses expériences effectives et de sa vie fantasmatique, que nous sommes à même de comprendre pourquoi le facteur externe a une telle importance). Mais au moment où cela se produit, ses sentiments et ses fantasmes sadiques, et en particulier cannibaliques, sont à leur apogée. Au même moment, un changement se produit dans l’attitude émotionnelle de l’enfant à l’égard de sa mère. La fixation libidinale au sein cède la place à des sentiments que l’enfant éprouve pour sa mère en tant que personne. Ainsi, des sentiments de l’ordre de la destruction et de l’amour sont ressentis simultanément à l’égard d’un seul et même objet, et ceci provoque, dans l’esprit de l’enfant, des conflits profonds et troublants.

Dans le cours normal des événements, le moi se trouve, à ce point de son développement – à quatre ou cinq mois environ – devant la nécessité de reconnaître la réalité psychique aussi bien que, dans une certaine mesure, la réalité extérieure. Il est donc amené à comprendre que l’objet d’amour est le même que l’objet de haine ; et en outre, que les objets réels et les personnages imaginaires, qu’ils soient extérieurs ou intérieurs, sont liés les uns aux autres. J’ai indiqué ailleurs que l’on trouve chez le très jeune enfant, à côté de ses relations à des objets réels – mais, semble-t-il, sur un autre plan – des relations à ses imagos irréelles, figures extrêmement bonnes aussi bien qu’extrêmement mauvaises22, et que ces deux espèces de relations d’objets se colorent réciproquement et se mélangent dans une mesure sans cesse croissante pendant tout le développement23. Dans cette direction, les premiers pas qui comptent sont faits, à mon avis, lorsque l’enfant en vient à connaître sa mère comme une personne complète et s’identifie à elle comme à une personne complète, réelle et aimée. C’est alors que se dessine la position dépressive – dont j’ai décrit ci-dessus les traits caractéristiques. La « perte de l’objet d’amour » stimule et renforce la position dépressive ; cette perte, que l’enfant ressent à nouveau chaque fois que le sein de la mère lui est retiré, est à son comble au moment du sevrage. Sándor Radó a montré24 que « dans la prédisposition dépressive, le point de fixation le plus profond est à chercher dans la situation que caractérise le danger de perdre l’amour (Freud), et en particulier dans la situation du nourrisson qui a faim ». Citant l’affirmation de Freud selon laquelle, dans la manie, le moi s’est à nouveau fondu et uni au surmoi, Radó parvient à la conclusion que « ce processus est la fidèle répétition intrapsychique de l’expérience de cette fusion avec la mère qui se produit lorsque l’enfant est au sein ». Je suis d’accord là-dessus, mais je m’écarte sur bien des points des conclusions auxquelles Radó aboutit, et en particulier quand il s’agit du moyen indirect et détourné par lequel, selon lui, la culpabilité se rattache à ces expériences précoces. J’ai déjà indiqué qu’à mon avis, c’est encore pendant la période où il est au sein, où il en vient à connaître sa mère en tant que personne complète et où il passe de l’introjection d’objets partiels à l’introjection de l’objet complet, que le nourrisson éprouve un commencement de culpabilité et de remords, un commencement de souffrance éveillée par le conflit entre amour et haine irrésistible, un commencement d’angoisse devant la mort imminente des objets d’amour intériorisés et extérieurs – autrement dit, dans une mesure plus faible et moins pénible, les souffrances et les sentiments que nous rencontrons, pleinement développés, chez les mélancoliques adultes. Bien entendu, ces sentiments sont éprouvés dans un contexte différent. La situation dans son ensemble et les défenses du bébé, rassuré sans cesse par l’amour de sa mère, se distinguent de celles d’un mélancolique adulte. Mais ce qui est important, c’est que ces souffrances, ces conflits, ces sentiments de remords et de culpabilité provenant des rapports du moi à ses objets intériorisés, soient déjà à l’œuvre chez le bébé. On peut dire la même chose, je l’ai indiqué, des positions paranoïdes et maniaques. Si le nourrisson, à cette époque de sa vie, ne parvient pas à installer en lui son objet d’amour – si donc l’introjection du « bon » objet échoue – la situation de « perte de l’objet d’amour » s’établit d’ores et déjà avec la même signification que chez le mélancolique adulte. Cette perte extérieure, première et fondamentale, d’un objet d’amour réel, telle qu’elle est vécue dans la perte du sein avant et pendant le sevrage, n’aboutira dans la vie ultérieure à un état dépressif que si, pendant cette période précoce de son développement, le petit enfant n’a pas réussi à installer son objet d’amour à l’intérieur de son moi. C’est aussi, d’après moi, à ce stade précoce du développement que les fantasmes maniaques se manifestent avec toutes les caractéristiques de la position maniaque décrite ci-dessus, et qu’ils sont utilisés pour combattre la position dépressive ; ces fantasmes concernent d’abord l’exercice d’une maîtrise du sein, et bientôt après, l’exercice d’une maîtrise des parents intériorisés comme des parents extérieurs. Chaque fois que l’enfant retrouve le sein après l’avoir perdu, le processus maniaque par lequel le moi et l’idéal du moi viennent à coïncider (Freud) se met en marche ; car la satisfaction de l’enfant que l’on nourrit n’est pas conçue seulement comme une incorporation cannibalique des objets extérieurs (le « festin » de la manie, comme l’appelle Freud) ; elle est aussi la source de fantasmes cannibaliques concernant les objets d’amour intériorisés, et elle se rattache à la maîtrise qui s’exerce sur ces objets. Il est certain que l’enfant sera d’autant plus capable de vaincre la position dépressive qu’il a pu établir, à ce stade, un rapport plus heureux à sa mère réelle. Mais tout dépend de son aptitude à trouver l’issue du conflit entre l’amour d’une part, et de l’autre, la haine irrépressible et le sadisme. Pendant la phase la plus précoce, je l’ai déjà indiqué, les objets persécuteurs et les objets bons (les seins) restent très éloignés les uns des autres dans l’esprit de l’enfant. Quand, lors de l’introjection de l’objet réel et total, ils se rapprochent, le moi revient toujours et sans cesse au mécanisme suivant, si important pour le développement des relations aux objets : je veux parler du clivage de ses imagos en imagos aimées et haïes, c’est-à-dire bonnes et dangereuses.

On peut penser que c’est à ce moment que l’ambivalence s’établit ; elle concerne en effet les relations aux objets, c’est-à-dire à des objets réels et totaux. L’ambivalence, obtenue par un clivage des imagos, permet au jeune enfant d’acquérir une confiance et une foi plus grande dans ses objets réels et par là, dans ses objets intériorisés, lui permet de mieux les aimer et de mieux produire ses fantasmes de restauration de l’objet aimé. Les angoisses et les défenses paranoïdes se dressent en même temps devant les « mauvais » objets. Le soutien que reçoit le moi d’un « bon » objet réel s’augmente d’un mécanisme de fuite qui l’entraîne, alternativement, auprès de ses bons objets extérieurs et intérieurs.

À ce stade du développement, l’unification des objets extérieurs et intérieurs, aimés et haïs, réels et imaginaires, s’accomplit, semble-t-il, de telle sorte que chaque progrès dans ce sens entraîne un nouveau clivage des imagos. Mais à mesure que l’adaptation au monde extérieur s’améliore, ce clivage s’exerce sur des plans de plus en plus proches de la réalité. Ce processus se poursuit jusqu’à ce que l’amour pour les objets réels et intériorisés et la confiance en eux soient solidement établis. L’ambivalence, qui protège en partie contre la haine du sujet lui-même et contre les objets haïs et terrifiants, décroîtra alors plus ou moins dans le développement normal.

Le redoublement d’amour pour les objets bons et réels s’accompagne chez le sujet d’une plus grande confiance dans son aptitude à aimer et d’un affaiblissement de l’angoisse paranoïde devant les mauvais objets ; ces changements entraînent la décrue du sadisme et par suite, le recours à de meilleurs moyens pour maîtriser l’angoisse et pour l’éliminer. Les tendances à la réparation ont un rôle essentiel dans le processus normal qui consiste à surmonter la position dépressive infantile ; elles sont mises à l’œuvre par diverses méthodes, dont je ne citerai que les deux plus importantes : les mécanismes et les défenses maniaques d’une part, obsessionnels de l’autre.

Il apparaît que le passage de l’introjection d’objets partiels à celle d’objets d’amour complets, avec tout ce qu’il implique, constitue, pour le développement, un moment d’une importance cruciale. Le succès de ce passage, il est vrai, dépend largement de la manière dont le moi a pu traiter son sadisme et son angoisse pendant le stade précédent, et du fait qu’il a, ou qu’il n’a pas établi une relation libidinale solide avec les objets partiels. Mais une fois qu’il a fait ce pas, le moi semble arrivé à un carrefour d’où rayonnent plusieurs routes ; du choix d’une de ces routes dépend la constitution psychique tout entière.

J’ai déjà examiné assez longuement pourquoi le fait de ne pouvoir maintenir l’identification avec les objets d’amour réels ou intériorisés peut aboutir à des troubles psychotiques tels que les états dépressifs, la manie ou la paranoïa.

Je citerai maintenant quelques autres moyens que le moi tente d’utiliser pour mettre fin à toutes les souffrances nées de la position dépressive ; ce sont : (a) la « fuite vers le ‟bon” objet intériorisé », mécanisme sur lequel Melitta Schmideberg attira l’attention à propos de la schizophrénie25. Le moi a intériorisé un objet d’amour complet, mais sa peur excessive des persécuteurs intérieurs projetés sur le monde extérieur le pousse à chercher refuge auprès d’une confiance immodérée dans la bienveillance de ses objets intériorisés. Une telle fuite peut aboutir à la négation de la réalité psychique comme de la réalité extérieure, et à la psychose la plus profonde.

(b) La fuite vers le « bon » objet extérieur, moyen d’invalider toutes les angoisses, qu’elles soient intérieures ou extérieures. Il s’agit là d’un mécanisme caractéristique de la névrose ; il peut aboutir à une dépendance servile à l’égard des objets et à la faiblesse du moi.

Ces mécanismes de défense, je l’ai déjà indiqué, jouent un rôle dans l’élaboration normale de la position dépressive infantile. L’échec dans l’élaboration de cette position peut entraîner la prédominance de l’un ou l’autre des mécanismes de fuite dont j’ai parlé ; il peut entraîner par conséquent une psychose grave ou une névrose.

J’ai souligné dans cet article qu’à mon avis, la position dépressive infantile est la position centrale du développement de l’enfant. Le développement normal d’un enfant et son aptitude à aimer semblent dépendre, dans une large mesure, de l’élaboration de cette position décisive. Cette élaboration dépend à son tour de la modification subie par les mécanismes antérieurs (qui restent à l’œuvre chez les personnes normales), à la suite des changements intervenus dans les relations du moi à ses objets ; elle dépend en particulier du succès de l’action réciproque des positions et des mécanismes dépressifs, maniaques et obsessionnels.