La condition affective du bébé

Le premier objet d’amour et de haine du bébé, sa mère, est à la fois désiré et haï avec toute l’intensité et toute la force qui sont caractéristiques de ses besoins primitifs. Tout au début il aime sa mère au moment où elle satisfait son besoin d’être nourri, lorsqu’elle soulage sa faim et qu’elle lui donne ce plaisir sensuel qu’il éprouve quand sa bouche est stimulée par la succion du sein. Cette satisfaction est un élément essentiel de la sexualité de l’enfant ; il s’agit, en fait, de son expression initiale. Lorsque cependant le bébé a faim et que ses désirs ne sont pas satisfaits, ou bien lorsqu’il éprouve une douleur physique ou de l’inquiétude, la situation change brusquement. Haine et agressivité s’éveillent. Le bébé est alors dominé par des tendances à détruire la personne même qui est l’objet de tous ses désirs et qui, dans son esprit, est étroitement liée à tout ce qu’il éprouve, le bon comme le mauvais. De plus, ainsi que Joan Riviere l’a montré en détail, la haine et l’agressivité sont, chez le bébé, à l’origine d’états très douloureux tels que la suffocation, l’étouffement et autres sensations similaires, qui sont ressentis comme destructeurs à l’égard de son propre corps, accroissant ainsi l’agressivité, le chagrin et la peur.

La satisfaction des désirs du bébé par la mère est le moyen immédiat et essentiel de le soulager de ces états douloureux de faim, de haine, de tension et de peur. Le sentiment temporaire de sécurité obtenu par la satisfaction rehausse beaucoup la satisfaction elle-même. C’est ainsi que le sentiment de sécurité devient, chaque fois qu’une personne se sent aimée, un élément important de la satisfaction. Ceci est valable pour le bébé aussi bien que pour l’adulte, qu’il s’agisse des expressions les plus simples de l’amour ou de ses manifestations les plus élaborées. Parce que notre mère a satisfait, au début, tous nos besoins relatifs à l’instinct de conservation, tous nos désirs sensuels, parce qu’elle nous a donné la sécurité, le rôle qu’elle joue dans notre esprit est un rôle qui dure, bien que les différentes manifestations et expressions de cette influence puissent ne pas apparaître plus tard d’une façon évidente. Il se peut, par exemple, qu’une femme se soit apparemment détachée de sa mère et que, cependant, elle recherche encore inconsciemment dans ses rapports avec son mari ou avec l’homme qu’elle aime les caractéristiques de sa relation primitive avec elle. Le rôle très important que le père joue dans la vie affective de l’enfant influence également toutes les relations amoureuses ultérieures et tous les autres rapports humains. Néanmoins, la relation primitive du bébé avec lui, dans la mesure où il est ressenti comme une figure amicale, protectrice et source de satisfaction, est en partie modelée sur sa relation avec la mère.

Le bébé, pour qui la mère n’est d’abord qu’un objet qui satisfait tous ses désirs – un bon sein pour ainsi dire1 –, commence bientôt à répondre aux satisfactions qu’elle lui offre et aux soins qu’elle lui donne en manifestant des sentiments d’amour à son égard en tant que personne. Mais ce premier amour est déjà troublé dans ses racines par les pulsions destructrices. L’amour et la haine se livrent un combat dans l’esprit de l’enfant, combat qui peut, dans une certaine mesure, durer toute la vie et devenir une source de danger dans les relations humaines.

Les pulsions et les sentiments du bébé s’accompagnent d’une sorte d’activité psychique qui m’apparaît comme l’activité psychique la plus primitive : il s’agit de l’élaboration de fantasmes, ou pour parler plus simplement, de la faculté d’imaginer. Par exemple, le bébé, qui désire ardemment le sein de sa mère alors qu’il n’est pas là, peut s’imaginer qu’il est là, c’est-à-dire qu’il peut imaginer la satisfaction qui en dérive. Cette façon primitive d’élaborer des fantasmes est la forme la plus ancienne de l’aptitude qui donnera plus tard naissance aux constructions plus élaborées de l’imagination.

Les fantasmes primitifs qui accompagnent les sentiments du bébé sont de nature variée. Dans celui que je viens de mentionner, le bébé imagine la satisfaction qui lui manque. Des fantasmes agréables accompagnent aussi la satisfaction réelle tandis que des fantasmes destructeurs sont associés à la frustration et aux sentiments de haine qu’elle éveille. Lorsqu’un bébé se sent frustré par le sein, il attaque ce sein dans ses fantasmes ; si le sein le satisfait, il éprouve de l’amour pour lui et il a, dans sa relation avec lui, des fantasmes de nature plaisante. Dans ses fantasmes agressifs, il souhaite mordre et déchirer sa mère et ses seins et la détruire aussi par d’autres moyens.

Ces fantasmes de destruction sont équivalents à des souhaits de mort ; une de leurs particularités, très importante, c’est que le bébé éprouve le sentiment que ce qu’il désire dans ses fantasmes est vraiment arrivé : c’est-à-dire qu’il a le sentiment d’avoir réellement détruit l’objet de ses pulsions destructrices et de continuer à le détruire. Les conséquences de cet état de choses quant au développement de son esprit sont extrêmement importantes. Des fantasmes omnipotents, d’une nature réparatrice, aident le bébé à combattre ses craintes et ceci a également des conséquences très importantes quant à son développement. Si, dans ses fantasmes d’agression, le bébé a fait du mal à sa mère en la mordant et en la déchirant, bientôt il pourra élaborer le fantasme qu’il remet les morceaux ensemble et qu’il la répare2. Cela, cependant, ne dissipe pas tout à fait ses craintes d’avoir détruit l’objet qui, ainsi que nous le savons, est celui qu’il aime le plus, dont il a le plus besoin et duquel il dépend totalement. D’après moi, ces conflits fondamentaux influencent profondément le cours de la vie affective des adultes ainsi que l’intensité de leurs sentiments.