Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs1

L’épreuve de la réalité constitue, comme Freud l’indique dans « Deuil et Mélancolie », un des éléments essentiels du travail du deuil. Freud déclare : « Pour ce qui est du deuil, un laps de temps est nécessaire pour exécuter dans ses moindres détails l’ordre imposé par l’épreuve de la réalité, et… en accomplissant ce travail, le moi parvient à libérer sa libido de l’objet perdu. »2. Et ailleurs : « Chacun des souvenirs et des espoirs qui attachent la libido à l’objet est amené à la lumière et surinvesti, après quoi s’accomplit à son égard le détachement de la libido. Pourquoi l’exécution graduelle de ce décret de la réalité par cette sorte de compromis doit-elle être si extraordinairement douloureuse ? La raison en est fort difficile à établir en termes d’économie psychique. Il faut noter pourtant que cette douleur nous semble naturelle. »3. Et dans un autre passage : « … nous ne connaissons même pas les moyens économiques grâce auxquels le travail du deuil s’accomplit ; il est cependant possible qu’une supposition nous vienne ici en aide. La réalité prononce son verdict – l’objet n’existe plus – devant chacun des souvenirs et chacun des espoirs qui attachaient la libido à l’objet perdu, et, obligé pour ainsi dire de décider s’il veut partager le sort de celui-ci, le moi se laisse convaincre par l’ensemble des satisfactions narcissiques que lui donne le fait de rester en vie, et rompt son attachement à l’objet mort. Il nous est permis d’imaginer que la lenteur et la manière progressive avec laquelle cette rupture s’accomplit, permet à l’énergie que celle-ci a requise de se dissiper à mesure que le travail s’effectue. »4.

Je pense qu’il existe un lien étroit entre l’épreuve de la réalité dans le deuil normal et certains processus psychiques de la première enfance. Ce que je prétends, c’est que l’enfant passe par des états comparables au deuil de l’adulte, ou plutôt que ce deuil précoce est revécu chaque fois que, plus tard, un chagrin est éprouvé. Le plus important des moyens grâce auxquels l’enfant surmonte ses états de deuil est, à mon avis, l’épreuve de la réalité : or, comme Freud le souligne, le travail du deuil comprend justement ce processus.

Mon article intitulé « Contribution à l’Étude de la Psychogénèse des États Maniaco-Dépressifs »5 présentait la notion d’une position dépressive infantile et montrait le lien qui rattachait cette position aux états maniaco-dépressifs. Afin d’éclairer la relation entre la position dépressive infantile et le deuil normal, je dois d’abord me reporter à quelques-unes des idées exprimées dans cet article, pour les expliciter ensuite davantage. Au cours de cet exposé, j’espère également apporter quelques lumières nouvelles sur les rapports du deuil normal avec le deuil pathologique ainsi que les états maniaco-dépressifs.

J’ai dit que le bébé éprouvait des sentiments dépressifs qui culminaient juste avant, pendant et après le sevrage. C’est là, chez le nourrisson, l’état psychique que j’ai appelé « position dépressive » ; j’émis l’hypothèse qu’il s’agissait d’une mélancolie in statu nascendi. L’objet dont on pleure la perte est le sein de la mère et tout ce que le sein et le lait représentent pour la pensée enfantine : l’amour, la bonté et la sécurité. L’enfant sent qu’il a perdu tout cela, qu’il l’a perdu pour n’avoir pas su résister à ses fantasmes avides et destructeurs, à ses pulsions agressives à l’égard des seins de sa mère. Une nouvelle angoisse devant la perte imminente des deux parents, cette fois, naît de la situation œdipienne, qui s’établit assez tôt et en liaison assez étroite avec les frustrations du sevrage, pour être dominée à ses débuts par des pulsions et des craintes orales. Le cercle des objets d’amour attaqués dans les fantasmes, et dont la perte est donc redoutée, s’élargit en raison des relations ambivalentes de l’enfant à ses frères et sœurs. L’agression contre des frères et sœurs imaginaires, attaqués à l’intérieur du corps de la mère, éveille également des sentiments de perte et de culpabilité. La souffrance et l’inquiétude, nées de la peur de perdre les objets « bons », autrement dit la position dépressive, constituent, d’après moi, la source la plus profonde des douloureux conflits vécus dans la situation œdipienne, comme dans les relations de l’enfant aux autres personnes. Un développement normal dispose cependant de moyens nombreux pour surmonter ces sentiments de détresse et ces peurs.

En même temps que s’établit la relation de l’enfant, d’abord à sa mère, puis bientôt à son père et à d’autres personnes, se déroulent les processus d’intériorisation dont j’ai tant souligné l’importance dans mes travaux. Le bébé, après avoir incorporé ses parents, les sent comme des personnes vivantes à l’intérieur de son corps, de cette façon concrète dont sont vécus les fantasmes de l’inconscient profond ; ses parents incorporés sont, pour sa pensée, des objets « internes » ou « intérieurs », selon les dénominations que je leur ai données. Un monde intérieur s’édifie ainsi dans la pensée inconsciente de l’enfant, un monde qui correspond à ses expériences réelles et aux impressions qu’il reçoit des gens et du monde extérieur, mais qui est modifié par ses propres fantasmes et pulsions.

Si dans ce monde la paix règne en général parmi les gens et entre ceux-ci et le moi, l’harmonie intérieure, la sécurité et l’intégration s’ensuivent.

Les angoisses relatives à la mère « extérieure » – comme je l’appellerai ici par contraste – et les angoisses relatives à la mère « intérieure », agissent constamment les unes sur les autres, et les moyens employés par le moi pour traiter ces deux catégories d’angoisse sont intimement liés les uns aux autres. Dans la pensée du petit enfant, la mère « intérieure » se rattache à la mère « extérieure » dont elle est un « double », bien qu’elle ait subi des modifications dans son esprit dès l’intériorisation et par ce processus même ; cela veut dire que son image subit l’action de ses fantasmes et de toutes sortes d’excitations et d’expériences intérieures. Lorsque les situations extérieures qu’il vit sont intériorisées – et je considère qu’elles le sont dès les premiers jours de la vie – elles suivent la même voie : elles deviennent, elles aussi, les « doubles » des situations réelles, et sont, elles aussi, modifiées pour les mêmes raisons. Après avoir été intériorisés, les gens, les choses, les situations et les événements – tout ce monde intérieur en train de s’édifier – deviennent inaccessibles pour le jugement et l’observation précise de l’enfant et échappent à la vérification perceptive, à laquelle on peut recourir lorsqu’il s’agit du monde tangible et palpable des objets ; ce fait explique la nature fantastique de ce monde intérieur. Doutes, incertitudes et angoisses s’ensuivent et ne cessent d’inciter le petit enfant à pratiquer observations et vérifications sur le monde des objets extérieurs6 dont le monde intérieur procède ; c’est ainsi qu’il obtient une meilleure intelligence de celui-ci. La mère visible fournit donc des preuves constantes de ce qu’est la mère « intérieure », indique si celle-ci est aimante ou irritée, secourable ou vengeresse. La réalité extérieure peut réfuter les angoisses et les peines liées à la réalité intérieure dans une mesure qui varie d’un individu à l’autre, mais qui pourrait constituer un des critères de la normalité. Chez les enfants dominés par leur monde intérieur au point de ne pouvoir réfuter et contrecarrer leurs angoisses en se servant des aspects agréables de leurs rapports avec les gens, de graves difficultés psychiques sont inévitables. D’autre part, une certaine quantité d’expériences désagréables n’est pas sans valeur dans cette épreuve de la réalité si, du fait même qu’il les surmonte, l’enfant se sent capable de conserver ses objets, leur amour pour lui et son amour pour eux, et par là de préserver ou de rétablir la vie intérieure et l’harmonie face aux dangers.

Tous les plaisirs que le bébé ressent dans ses rapports avec sa mère sont pour lui autant de preuves que l’objet aimé, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, n’a pas subi de blessures et ne s’est pas changé en un être vengeur. La croissance de son amour et de sa confiance, la réduction de ses craintes grâce à des expériences heureuses, aident l’enfant à surmonter peu à peu sa dépression et son sentiment d’abandon (son deuil). Elles lui permettent de mettre sa réalité intérieure à l’épreuve de la réalité extérieure. A travers l’amour qu’on lui porte, à travers le plaisir et le réconfort qu’il trouve dans ses rapports avec les autres, sa confiance dans sa propre bonté et dans celle des autres se fortifie, son espoir de voir ses « bons » objets et son propre moi protégés et sauvés augmente, en même temps que décroissent son ambivalence et ses peurs aiguës d’une destruction interne.

Chez le jeune enfant, les expériences déplaisantes et le manque d’expériences agréables, l’absence, notamment, de contact intime et heureux avec les personnes aimées, accroissent l’ambivalence, réduisent la confiance et l’espoir et confirment la peur de l’anéantissement intérieur et de la persécution externe ; ils ralentissent en outre et vont jusqu’à arrêter les processus salutaires qui permettent de conquérir à la longue la sécurité intérieure.

Au cours de l’acquisition des connaissances, chaque expérience nouvelle doit s’ajuster aux modèles fournis par la réalité psychique qui l’emporte à ce moment-là ; celle-ci va subir, à son tour, l’influence d’une connaissance progressive de la réalité extérieure. Chacun de ces progrès ira de pair avec l’établissement de plus en plus ferme des « bons » objets intérieurs et sera utilisé par le moi comme moyen pour surmonter la position dépressive.

J’ai exprimé ailleurs l’idée que chaque petit enfant éprouve des angoisses de nature psychotique quant à leur contenu7, et que la névrose infantile8 est le moyen normal de manier et de modifier ces angoisses. Je puis formuler à présent cette conclusion d’une manière plus précise, telle qu’elle découle de mon travail sur la position dépressive infantile, travail qui m’a apporté la conviction qu’il s’agit là pour le développement de l’enfant d’une position centrale. C’est la névrose infantile qui permet à la position dépressive précoce de s’exprimer, de s’élaborer et de s’éliminer graduellement, c’est là un aspect important du processus d’organisation et d’intégration qui, avec le développement sexuel9, caractérise les premières années de la vie. L’enfant normal traverse la névrose infantile et parvient progressivement, entre autres réussites, à établir une bonne relation aux gens qui l’entourent et à la réalité. Je pense que cette relation satisfaisante aux personnes de son entourage dépend du succès qu’il a remporté dans sa lutte contre son chaos intérieur (contre la position dépressive) et du solide établissement de ses « bons » objets intérieurs.

Examinons maintenant de plus près les méthodes et les mécanismes qui permettent d’aboutir à ce résultat.

Chez le nourrisson, les processus de l’introjection et de la projection, régis par l’agressivité et l’angoisse qui se renforcent l’une l’autre, aboutissent à la peur d’être persécuté par des objets terrifiants. À cette peur s’ajoute celle de perdre les objets aimés ; la position dépressive est donc atteinte. Lorsque j’ai parlé pour la première fois du concept de position dépressive, j’ai avancé l’hypothèse que l’introjection de l’objet total faisait naître inquiétude et douleur devant la destruction possible de cet objet (par les « mauvais » objets et par le ça), et que ces sentiments désespérés et ces craintes, ajoutés à la série des peurs et des défenses paranoïdes, constituaient la position dépressive. Il y a donc deux séries de craintes, de sentiments et de défenses qui, malgré leur variété intérieure et l’intimité du lien qui les unit, peuvent, à mon avis, être isolées l’une de l’autre pour plus de clarté théorique. La première série de sentiments et de fantasmes est celle de la persécution, que caractérise la peur de la destruction du moi par des persécuteurs internes. La destruction des persécuteurs par des moyens violents, ou au contraire sournois et rusés, constitue la principale défense contre ces craintes. J’ai étudié ailleurs, d’une manière détaillée, ces craintes et ces défenses. J’ai déjà décrit la seconde série des sentiments qui font partie de la position dépressive, sans avancer de terme pour les désigner. Je propose maintenant de donner, à cette peine et à cette inquiétude pour les objets aimés, à ces craintes de les perdre et à ces désirs de les retrouver, un nom très simple tiré du langage courant, la « nostalgie » de l’objet aimé. Bref, la persécution (par de « mauvais » objets) et les défenses caractéristiques qui s’y opposent, d’une part, et la nostalgie de l’objet aimé (du « bon » objet) d’autre part, constituent la position dépressive.

Cette position une fois atteinte, le moi se trouve dans l’obligation d’élaborer des moyens de défense supplémentaires propres à combattre cette « nostalgie » en particulier. Ces moyens sont d’une portée fondamentale pour l’organisation du moi dans son ensemble. J’ai désigné ailleurs quelques-uns de ces moyens sous le nom de défenses maniaques, ou de position maniaque, à cause du lien qui les unit à la maniaco-dépressive10.

L’oscillation entre la position dépressive et la position maniaque est un élément essentiel du développement normal. Le moi est amené, par ses angoisses dépressives (sa peur d’une destruction de ses objets aimés et de lui-même) à échafauder des fantasmes de violence et de toute-puissance, tant pour dominer et maîtriser les « mauvais » objets dangereux, que pour sauver et réparer les objets aimés. Dès le début, ces fantasmes de toute-puissance, qu’ils soient destructeurs ou réparateurs, s’introduisent dans toutes les activités, tous les intérêts et toutes les sublimations de l’enfant, et les stimulent. Le caractère extrême de ses fantasmes sadiques comme de ses fantasmes constructeurs s’aligne sur la cruauté extrême des persécuteurs de l’enfant, et, à l’autre bout de l’échelle, sur la perfection absolue de ses « bons » objets11. L’idéalisation est une partie essentielle de la position maniaque et se rattache à un autre élément important de cette position, à la négation. Le moi ne peut, sans recourir à une négation partielle et temporaire de la réalité psychique, supporter le désastre dont il se sent menacé quand la position dépressive atteint son point culminant. La toute-puissance, la négation et l’idéalisation, liées intimement à l’ambivalence, permettent au moi du jeune enfant de s’affirmer, jusqu’à un certain point, face à ses persécuteurs internes et face à une dépendance servile et dangereuse à l’égard de ses objets aimés ; ce qui ouvre la voie à de nouveaux progrès. Je voudrais citer ici un passage tiré d’un article précédent (p. 338).

« Pendant la phase la plus précoce, les objets persécuteurs et les objets bons (les seins) restent très éloignés dans l’esprit de l’enfant. Quand, lors de l’introjection de l’objet réel et total, il se rapproche, le moi revient toujours et sans cesse au mécanisme suivant, si important pour le développement des relations aux objets : je veux parler du clivage de ses imagos en imagos aimées et haïes, c’est-à-dire bonnes et dangereuses.

« On peut penser que c’est à ce moment que l’ambivalence s’établit ; celle-ci concerne en effet les relations aux objets, c’est-à-dire à des objets réels et totaux. L’ambivalence, obtenue par un clivage des imagos, permet au jeune enfant d’acquérir une confiance et une foi plus grande dans ses objets réels et par là, dans ses objets intériorisés, lui permet de mieux les aimer et de mieux produire ses fantasmes de restauration de l’objet aimé. Les angoisses et les défenses paranoïdes se dressent en même temps devant les « mauvais » objets. Le soutien que reçoit le moi d’un « bon » objet réel s’augmente d’un mécanisme de fuite qui l’entraîne, alternativement, auprès de ses bons objets extérieurs et intérieurs. (C’est l’idéalisation.)

« À ce stade du développement, l’unification des objets extérieurs et intérieurs, aimés et haïs, réels et imaginaires, s’accomplit, semble-t-il, de telle sorte que chaque progrès dans ce sens entraîne un nouveau clivage des imagos. Mais à mesure que l’adaptation au monde extérieur s’améliore, ce clivage s’exerce sur des plans de plus en plus proches de la réalité. Ce processus se poursuit jusqu’à ce que l’amour pour les objets réels et intériorisés et la confiance en eux soient solidement établis. L’ambivalence, qui protège en partie contre la haine du sujet lui-même et contre les objets haïs et terrifiants, décroîtra alors plus ou moins dans le développement normal12. »

Comme je l’ai déjà dit, la toute-puissance règne sur les fantasmes précoces, les destructeurs comme les réparateurs, et agit sur les sublimations aussi bien que sur les relations d’objet. Cependant, la toute-puissance est si intimement liée, dans l’inconscient, aux tendances sadiques avec lesquelles elle était associée d’abord, que l’enfant a toujours et sans cesse l’impression que ses tentatives de réparation n’ont pas réussi, ou ne doivent pas réussir. Il a l’impression que ses tendances sadiques peuvent sans peine avoir raison de lui. Le jeune enfant, qui ne peut pas suffisamment se fier, comme nous l’avons vu, à ses sentiments réparateurs et constructeurs, recourt à la toute-puissance maniaque. C’est pour cette raison qu’à un stade précoce du développement, le moi ne dispose pas de moyens appropriés pour traiter efficacement la culpabilité et l’angoisse. Tout ceci entraîne, chez l’enfant – et aussi, dans une certaine mesure et pour ce point précis, chez l’adulte – le besoin de répéter obsessionnellement certaines actions (à mon avis, cela fait partie de la compulsion à la répétition)13, ou le recours, méthode contraire, à la toute-puissance et à la négation. Lorsque échouent les défenses de caractère maniaque (les défenses où la toute-puissance nie et minimise les dangers provenant de sources diverses), le moi est amené à combattre, alternativement ou simultanément, ses craintes de détérioration et de désagréation par des tentatives de réparation effectuées de manière obsessionnelle. J’ai exposé ailleurs14 mes conclusions selon lesquelles les mécanismes obsessionnels sont une défense contre les angoisses paranoïdes aussi bien qu’un moyen de modifier celles-ci ; je me contenterai ici de montrer rapidement le lien qui unit les mécanismes obsessionnels et les défenses maniaques, par rapport à la position dépressive du développement normal.

Les défenses maniaques agissent en liaison si étroite avec les défenses obsessionnelles, que la peur du moi devant un échec de la réparation entreprise par des moyens obsessionnels s’en trouve accrue. Le désir de maîtriser l’objet, la satisfaction sadique de le vaincre et de l’humilier, de l’emporter sur lui, de triompher devant lui, peuvent participer dans une mesure si importante à l’acte de réparation (exécuté par les pensées, les activités ou les sublimations) que le cercle « salutaire » ouvert par cet acte se brise. Les objets qui devaient être restaurés se transforment de nouveau en persécuteurs, et les peurs paranoïdes sont à leur tour ranimées. Ces peurs renforcent les mécanismes de défense paranoïdes (consistant à détruire l’objet) aussi bien que maniaques (consistant à le maîtriser, ou à le garder en état d’animation suspendue, et ainsi de suite). La réparation en cours se trouve donc perturbée ou même annulée, selon la force atteinte par ces mécanismes. L’échec de l’acte de réparation pousse le moi à recourir toujours et sans cesse aux défenses obsessionnelles et maniaques.

Quand, dans le courant du développement normal, un équilibre relatif finit par s’instaurer entre l’amour et la haine et que les divers aspects des objets sont mieux unifiés, une certaine pondération s’établit aussi entre ces méthodes opposées bien qu’étroitement apparentées, et leur force décroît. À ce propos, je tiens à souligner la portée du triomphe, intimement lié au mépris et à la toute-puissance, comme élément de la position maniaque. Nous connaissons le rôle joué par la rivalité dans l’ardent désir de l’enfant d’égaler les œuvres des adultes. S’ajoutant à la rivalité, son désir, mêlé de crainte, de grandir pour combler ses insuffisances (finalement, de vaincre ses tendances destructrices et ses mauvais objets intérieurs et d’être capable de dominer ceux-ci) agit dans tous les domaines comme un stimulant. Mon expérience m’a appris que le désir de renverser la relation de l’enfant aux parents, de triompher des parents et d’avoir un pouvoir sur eux, s’associait toujours, dans une plus ou moins large mesure, au désir de remporter un succès. Dans ses fantasmes, l’enfant se dit qu’un jour viendra où il sera grand et fort, adulte, riche, plein de pouvoir et de puissance, et où son père et sa mère seront devenus des enfants complètement démunis, ou au contraire des vieillards faibles, pauvres et abandonnés. Le triomphe sur les parents, dans de tels fantasmes, fait naître un sentiment de culpabilité qui paralyse souvent tous les efforts. Certaines personnes ne peuvent pas réussir, parce que le succès implique toujours pour elles l’humiliation ou même le préjudice de quelqu’un d’autre, et d’abord, le triomphe sur les parents, les frères et les sœurs. Leurs efforts pour accomplir quelque chose peuvent prendre un caractère éminemment constructif, mais le triomphe implicite, la peine et la blessure que celui-ci inflige à l’objet peuvent l’emporter dans leur pensée sur ces desseins et faire donc obstacle à la réalisation de ceux-ci. Il s’ensuit que la réparation des objets aimés, confondus dans les profondeurs de la pensée avec les victimes du triomphe, se trouve de nouveau contrariée, et que le soulagement du sentiment de culpabilité est par conséquent différé.

Le triomphe du sujet sur ses objets implique nécessairement à ses yeux leur désir de triompher de lui, et entraîne donc méfiance et sentiment de persécution. La dépression peut s’ensuivre, ou un renforcement des défenses maniaques et une maîtrise plus violente des objets, puisque le sujet n’a pas réussi à regagner leurs faveurs, à les réparer ou à les rendre meilleurs, et que, par conséquent, le sentiment d’être persécuté par eux l’emporte à nouveau. Tout ceci a une incidence importante sur la position dépressive infantile et sur le succès ou l’échec du moi dans son effort pour la surmonter. Le triomphe sur les objets internes que le moi du jeune enfant maîtrise, humilie et torture, fait partie de l’aspect destructeur de la position maniaque ; celle-ci gêne la réparation et la re-création du monde intérieur, de la paix et de l’harmonie interne ; par conséquent, le triomphe empêche le travail du deuil dans la petite enfance.

Pour illustrer ces processus, examinons à présent certains traits observables chez les personnes hypomaniaques. L’attitude de l’hypomaniaque à l’égard des gens, des principes et des événements, se caractérise par son inclination à exagérer dans l’évaluation : admiration excessive (idéalisation) ou mépris (dévalorisation). D’où sa tendance à tout concevoir sur une grande échelle, à penser par grands nombres, tout cela à la taille de sa toute-puissance, qui lui permet de se défendre contre la peur de perdre le seul objet irremplaçable, sa mère, qu’il pleure pourtant au fond de lui-même. Sa tendance à minimiser l’importance des petits nombres et des détails, qu’il traite souvent avec désinvolture, son mépris de l’attitude consciencieuse, tranchant nettement sur les méthodes méticuleuses, la concentration sur les plus petites choses (Freud), qui font partie des mécanismes obsessionnels.

Cependant, ce mépris se fonde aussi, dans une certaine mesure, sur la négation. L’hypomaniaque doit nier sa tendance à accomplir une réparation complète et détaillée, parce qu’il doit nier ce qui rend cette réparation nécessaire, c’est-à-dire le mal fait à l’objet, autant que l’affliction et la culpabilité que ce mal fait naître en lui.

Pour revenir au développement de la première enfance, nous pouvons dire que le moi utilise chaque étape de la croissance affective, intellectuelle et physique comme un moyen de surmonter la position dépressive. L’adresse, les capacités et les talents croissants de l’enfant augmentent sa foi dans la réalité psychique de ses tendances constructrices, dans son aptitude à maîtriser et dominer ses tendances hostiles aussi bien que ses « mauvais » objets internes. Les angoisses, quelle que soit leur source, sont ainsi soulagées, ce qui entraîne une réduction de l’agressivité, et par conséquent de la méfiance devant les « mauvais » objets externes et internes. Plus fort et plus confiant à l’égard des gens qui l’entourent, le moi peut alors continuer à progresser vers l’unification de ses imagos externes, internes, aimées et haïes, vers un nouvel adoucissement de sa haine par l’amour, et par suite, vers un processus général d’intégration.

Lorsque la croyance et la foi de l’enfant dans son aptitude à aimer, dans ses capacités réparatrices et dans l’intégration et la sécurité de son bon monde intérieur augmentent, grâce aux preuves et contre-preuves multiples et diverses fournies par l’épreuve de la réalité extérieure, la toute-puissance maniaque décroît et la nature obsessionnelle des tendances à la réparation diminue ; cela signifie en général que la névrose infantile est passée.

Il me faut maintenant relier la position dépressive infantile au deuil normal. La douleur ressentie après la perte réelle d’une personne aimée est à mon avis considérablement accrue par certains fantasmes inconscients selon lesquels les « bons » objets internes sont perdus eux aussi. La personne en deuil sent que ses « mauvais » objets internes prédominent et que son monde intérieur est en danger d’éclatement. Nous savons que la perte d’une personne aimée entraîne chez celui qui la pleure le besoin de réinstaller l’objet aimé et perdu dans le moi (Freud et Abraham). Pour moi, je pense que la personne en deuil ne se contente pas de placer à l’intérieur de soi (de réincorporer) l’être qu’elle vient de perdre, mais qu’elle réinstalle aussi ses bons objets intériorisés (c’est-à-dire, en dernière analyse, ses parents aimés), qui font partie de son monde intérieur depuis les stades les plus anciens de son développement. Chaque fois que nous éprouvons la perte d’une personne aimée, ce sont eux également, pensons-nous, qui succombent et qui sont détruits. Là-dessus, la position dépressive précoce, et avec elle, les angoisses, la culpabilité, l’affliction et la sensation de perte provenant de l’allaitement, du sevrage, de la situation œdipienne, de toutes les autres sources, sont activées à nouveau. Parmi toutes ces émotions, la peur d’être puni et dépouillé par les parents que l’on redoute – c’est-à-dire, le sentiment de persécution – est également ranimée dans les couches profondes de la pensée.

Par exemple, la perte d’un enfant, à côté du chagrin et de la douleur qu’elle lui fait éprouver, réactive et confirme chez une femme sa peur précoce d’être dépouillée par une « mauvaise » mère qui se venge. Les fantasmes agressifs de sa petite enfance, où elle volait les bébés de sa mère, éveillaient sa peur et son sentiment d’être punie, qui renforçaient son ambivalence et soulevaient sa haine et sa méfiance à l’égard des autres. Le renforcement des sentiments de persécution dans le deuil est d’autant plus douloureux que les relations amicales, qui pourraient être si secourables dans ces circonstances, sont interdites du fait d’un accroissement de l’ambivalence et de la méfiance.

La douleur ressentie au cours du lent processus par lequel la réalité est mise à l’épreuve dans le travail du deuil, semble donc provenir en partie de la nécessité de renouer, certes, des liens avec le monde extérieur et de revivre ainsi sans cesse la perte éprouvée, mais aussi, et grâce à cela, de reconstruire anxieusement le monde intérieur que l’on sent menacé de déchéance et d’effondrement15. Tout comme le jeune enfant qui traverse la position dépressive s’efforce péniblement, dans son inconscient, d’établir et d’intégrer son monde intérieur, la personne en deuil doit réétablir et réintégrer le sien à grand peine.

Dans le deuil normal, les angoisses psychotiques précoces sont réactivées. Être en deuil, c’est en fait être malade, mais comme cet état d’esprit est habituel et nous semble naturel, nous n’appelons pas le deuil une maladie. (C’est pour des raisons analogues que jusqu’à une époque récente, la névrose infantile de l’enfant normal n’était pas reconnue comme telle). Pour formuler mes conclusions d’une manière plus précise, je dirais que dans le deuil, le sujet passe par un état maniaco-dépressif atténué et passager, et qu’il le surmonte, répétant ainsi, bien qu’en des circonstances et avec des manifestations différentes, les processus que l’enfant traverse normalement au cours de sa première enfance.

Pour celui qui est en deuil, voici d’où vient le plus grand danger : sa haine se tourne contre la personne elle-même qu’il aimait et qu’il a perdue. Dans la situation du deuil, la haine s’exprime, en particulier, par un sentiment de triomphe sur le mort. J’ai parlé plus haut du triomphe qui fait partie de la position maniaque dans le développement de l’enfant. Les désirs de mort que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents, de ses frères et de ses sœurs, s’accomplissent effectivement chaque fois que meurt une personne aimée, car celle-ci représente nécessairement, jusqu’à un certain point, les premiers objets, et attire donc vers elle les sentiments qui leurs sont destinés. Sa mort, si bouleversante qu’elle soit pour d’autres raisons, est également ressentie comme une victoire, donne lieu au triomphe, et par conséquent à une culpabilité accrue.

Je dois constater que mes idées diffèrent ici de celles de Freud, qui déclare : « On peut dire d’abord que dans la douleur normale, cela est hors de doute, la perte de l’objet est surmontée, et que là aussi, ce processus absorbe toutes les énergies du moi aussi longtemps qu’il se poursuit. Pourquoi, dans ce cas, celui-ci n’établit-il pas les conditions économiques d’une phase de triomphe qui lui succéderait, ou du moins, pourquoi ne montre-t-il aucun indice de la présence d’un tel état ? Je me trouve dans l’impossibilité de répondre maintenant à cette objection. »16 D’après mon expérience, un sentiment de triomphe se rattache inévitablement au deuil normal lui-même, et a pour effet de retarder le travail du deuil, ou plutôt d’accroître les difficultés que rencontre la personne en deuil et la souffrance qu’elle éprouve. Lorsque la haine de l’être aimé et perdu, sous ses diverses manifestations, l’emporte, cette victoire transforme le mort en persécuteur, mais ébranle aussi la foi du sujet dans ses bons objets intérieurs. Ce trouble douloureux entrave le processus de l’idéalisation, qui est une étape intermédiaire essentielle du développement psychique. Chez le jeune enfant, la mère idéalisée est une sauvegarde contre une mère morte ou vengeresse et contre tous les mauvais objets ; elle représente donc la sécurité et la vie elle-même. Le souvenir de la bonté et des autres qualités du mort soulage considérablement, nous le savons, la personne en deuil ; cela provient en partie de l’apaisement que lui procure le maintien temporaire de son objet aimé à l’état d’objet idéalisé.

Les moments d’exaltation passagère17 qui surviennent au milieu de la douleur et de la détresse dans le deuil normal sont de nature maniaque et proviennent du sentiment de posséder à l’intérieur de soi l’objet d’amour parfait (idéalisé). Cependant, chaque fois que surgit, chez celui qu’a frappé le deuil, la haine de la personne aimée et perdue, sa foi dans l’objet décline et le processus de l’idéalisation est entravé. (Sa haine de la personne aimée est accrue par sa crainte qu’en mourant, celle-ci cherchait à le punir et à le frustrer ; de la même manière, il avait l’impression jadis que sa mère, chaque fois qu’il en était séparé et qu’il désirait sa présence, était morte pour lui infliger punition et frustration.) Dans les cas normaux, ce n’est que progressivement, en retrouvant sa confiance dans les objets externes et les valeurs de toutes sortes, que la personne en deuil peut raffermir sa confiance dans l’être aimé mort. Elle peut alors supporter de nouveau l’idée que cet être n’était pas parfait, sans pour cela perdre la confiance et l’amour qu’elle ressent à son égard, ni craindre sa vengeance. Lorsque cette étape est atteinte, de grands progrès ont été faits dans le travail du deuil et celui-ci est près d’être surmonté.

Voici un exemple illustrant la manière dont une personne en deuil, dans un cas normal, rétablit des liens avec le monde extérieur. Mme A…, pendant les premiers jours qui suivirent la perte douloureuse de son jeune fils, mort subitement alors qu’il était à l’école, se mit à trier des lettres pour garder les siennes et jeter les autres. Elle essayait ainsi, inconsciemment, de le réparer et de le garder à l’intérieur d’elle-même, sain et sauf, tout en rejetant ce qu’elle jugeait indifférent, ou plutôt hostile, c’est-à-dire les « mauvais » objets, les excréments dangereux et les sentiments répréhensibles.

Certaines personnes nettoient leur maison à l’occasion d’un deuil et changent la place des meubles ; à l’origine de ces actions se trouve un renforcement des mécanismes obsessionnels qui répètent une des défenses utilisées pour combattre la position dépressive infantile.

Pendant la première semaine qui suivit la mort de son fils, Mme A. ne pleura pas beaucoup, et les larmes ne la soulageaient pas comme elles le firent plus tard. Elle se sentait engourdie, fermée et physiquement brisée. Le contact avec une ou deux personnes très proches la soulageait un peu cependant. A ce stade-là, alors qu’habituellement elle rêvait toutes les nuits, elle avait complètement cessé de rêver à cause de la profonde négation inconsciente de la perte réelle qu’elle venait subir. A la fin de la semaine, elle fit le rêve suivant :

Elle voyait deux personnes, une mère et un fils : La mère portait une robe noire. Mme A. savait que ce garçon était mort, ou allait mourir. Ses sentiments ne faisaient aucune place à la douleur, mais prenaient une nuance d’hostilité à l’égard de ces deux personnes.

Les associations dévoilèrent un souvenir important. Alors que Mme A. était enfant, on avait obligé son frère, qui avait eu des difficultés scolaires, à travailler sous la surveillance d’un camarade de classe de son âge (je l’appellerai B.). La mère de B. était venue voir la mère de Mme A. pour organiser le travail des deux garçons, et Mme A. se rappelait l’incident avec beaucoup d’émotion. La mère de B. avait eu une attitude protectrice et condescendante, et sa propre mère lui avait semblé très accablée. Quant à elle, elle avait l’impression que le déshonneur le plus affreux s’était abattu sur son frère, qu’elle admirait et aimait beaucoup, et sur toute sa famille. Ce frère, plus âgé qu’elle de quelques années, lui semblait plein de science, de force et d’habileté, un modèle de toutes les vertus ; son idéal avait été ébranlé lorsque les difficultés scolaires du jeune garçon étaient apparues en plein jour. La force de l’émotion que cet incident avait soulevée en elle, l’impression de malheur irréparable que sa mémoire en conservait, provenaient cependant de son sentiment inconscient de culpabilité. Elle avait l’impression de se trouver devant l’accomplissement de ses propres désirs hostiles. Son frère lui-même était très mortifié par cette situation et exprimait toute l’aversion et la haine que lui inspirait l’autre garçon. A l’époque, Mme A. s’était fortement identifiée à lui dans son ressentiment. Les deux personnes qu’elle avait vues dans son rêve étaient B. et sa mère, et le fait que le garçon était mort exprimait les désirs de mort qu’elle nourrissait à son égard. Pourtant, ses désirs de mort à l’égard de son frère, sa volonté de punir et de frustrer sa mère par la perte de son fils, faisaient partie, bien qu’ils fussent très profondément refoulés, des pensées de son rêve. Il apparaissait à présent que Mme A. avec toute son admiration et tout son amour pour son frère, avait été jalouse de lui à bien des égards, qu’elle avait envié ses connaissances plus étendues, sa supériorité physique et mentale, et aussi le pénis qu’il possédait. Sa jalousie envers sa mère bien-aimée, qui possédait un tel fils, avait fortifié son désir de voir mourir son frère. Voici donc un des thèmes de ce rêve : « Le fils d’une mère est mort, ou va mourir. Celui qui devrait mourir, c’est le fils de cette femme désagréable qui avait blessé ma mère et mon frère. » Mais dans les couches plus profondes, le désir de mort qui visait son frère avait été réactivé lui aussi, dessinant le thème suivant : « Le fils de ma mère est mort, et non le mien. » (Sa mère et son frère étaient en fait déjà morts.) Un sentiment contradictoire se manifestait ici : elle éprouvait de la sympathie pour sa mère et du chagrin pour elle-même. Voici ce qu’elle ressentait : « Une seule mort de cette espèce suffisait. Ma mère a perdu son fils ; elle n’aurait pas dû perdre son petit-fils aussi. » Quand son frère était mort, elle avait éprouvé, à côté d’une grande douleur, le sentiment inconscient d’un triomphe remporté sur lui, dont l’origine était sa jalousie d’enfant et sa haine, par conséquent aussi son sentiment de culpabilité. Elle avait reporté quelques-uns des sentiments dont son frère était l’objet dans sa relation à son fils. Dans son fils, elle aimait aussi son frère ; mais en même temps, une partie de son ambivalence à l’égard de son frère, bien que modifiée par ses sentiments maternels, très forts, fut elle aussi reportée sur son fils. Le deuil de son frère, avec la douleur, le triomphe et la culpabilité ressentis à cette occasion, faisaient partie de sa souffrance actuelle et se révélaient dans le rêve.

Examinons maintenant le jeu combiné des défenses telles qu’elles apparaissaient dans ce matériel. Lorsque la mort de l’enfant eut lieu, la position maniaque fut renforcée, et la négation, notamment, fut mise à l’œuvre. Dans son inconscient, Mme A. rejetait énergiquement le fait que son fils était mort. Au moment où il lui fut impossible de continuer à maintenir cette négation, elle n’était pas encore capable d’affronter la souffrance et le chagrin ; le triomphe, autre élément de la position maniaque, fut alors renforcé. « Ce n’est pas triste du tout », semblait-elle penser, d’après ce que les associations révélaient, « qu’un garçon meure. C’est même satisfaisant. Je suis vengée maintenant de ce garçon désagréable qui avait blessé mon frère ». La ranimation et le renforcement du triomphe remporté sur ce frère ne furent dévoilés qu’après un travail analytique difficile. Mais ce triomphe se rattachait à la maîtrise de la mère et du frère intériorisés et au triomphe remporté sur eux. A ce stade, la maîtrise des objets intériorisés fut renforcée, l’épreuve et la douleur furent déplacées vers la mère intériorisée. Ici, la négation fut remise en œuvre ; il s’agissait cette fois d’une négation de la réalité psychique selon laquelle elle et sa mère se confondaient et souffraient ensemble. La compassion et l’amour pour la mère intérieure étaient niés, la maîtrise des objets intériorisés, les sentiments vengeurs et triomphants à leur égard, étaient renforcés. C’était, en partie, parce qu’à cause de ses propres sentiments de vengeance, ses objets étaient devenus des figures persécutrices.

Il y avait dans le rêve un détail infime pour indiquer que Mme A. commençait à savoir inconsciemment que c’était elle qui avait perdu son fils, ce qui prouvait que la négation perdait de sa force. La veille du rêve, elle portait une robe noire à col blanc. Or la femme du rêve avait quelque chose de blanc autour du cou, sur sa robe noire.

Deux nuits après ce rêve, elle en fit un autre : Elle volait dans l’air avec son fils. Celui-ci disparaissait. Elle sentait que cela voulait dire qu’il était mort, qu’il s’était noyé. Elle avait l’impression de se noyer elle aussi, mais elle faisait alors un effort pour s’éloigner du danger et revenir à la vie.

Les associations montrèrent qu’elle avait décidé dans le rêve de ne pas mourir avec son fils, mais de lui survivre. Il apparut que même en rêvant, elle sentait qu’il était bon d’être vivant et mauvais d’être mort. Le savoir inconscient de la perte qu’elle venait de subir était beaucoup mieux accepté dans ce rêve que dans le précédent. La douleur et la culpabilité s’étaient rapprochées l’une de l’autre. Le sentiment de triomphe avait apparemment disparu, mais il se révéla qu’il avait seulement diminué. Il était encore présent dans [326] sa satisfaction de rester en vie, contrairement à son fils qui était mort. Le sentiment de culpabilité qui se faisait déjà sentir provenait en partie de cet élément de triomphe.

Un texte de Freud, dans « Deuil et Mélancolie », me revient ici en mémoire : « la réalité prononce son verdict – l’objet n’existe plus – devant chacun des souvenirs et chacun des espoirs qui attachaient la libido à l’objet perdu, et, obligé pour ainsi dire de décider s’il veut partager le sort de celui-ci, le moi se laisse convaincre par l’ensemble des satisfactions narcissiques que lui donne le fait de rester en vie, et rompt son attachement à l’objet mort. » Je pense que ces « satisfactions narcissiques » comprennent, sous une forme atténuée, cet élément de triomphe dont Freud semblait penser qu’il ne participait pas au deuil normal.

Pendant la deuxième semaine de son deuil, Mme A. trouva un certain réconfort à regarder des maisons de campagne agréablement situées, et à souhaiter de posséder une telle maison. Mais des accès de désespoir et de tristesse mettaient fin, très vite, à ces moments d’apaisement. Elle pleurait beaucoup, maintenant, et les larmes la soulageaient. La consolation qu’elle trouvait à regarder des maisons venait du fait que dans ses fantasmes, cet intérêt lui permettait de rebâtir son monde intérieur ; elle venait aussi de la satisfaction suscitée par la certitude que les maisons et les bons objets des autres existaient. Finalement, ces processus signifiaient qu’elle recréait ses bons parents intérieurs et externes, qu’elle les unifiait, les rendait heureux et créateurs. Dans sa pensée, elle faisait réparation, auprès de ses parents, pour les enfants qu’elle leur avait tués dans ses fantasmes, et par là, elle se mettait aussi à l’abri de leur colère. Ainsi, sa peur que la mort de son fils ne soit due à une vengeance de ses parents perdit de sa force, tout comme le sentiment que son fils la frustrait et la punissait en disparaissant. La réduction de sa haine et de sa peur permit donc à sa douleur elle-même de se manifester dans toute son intensité. L’accroissement de sa méfiance et de sa peur avait accentué son impression d’être dominée, persécutée par ses objets internes, et renforcé son besoin de les maîtriser. Tout ceci s’était exprimé par un durcissement de ses relations internes et de ses sentiments, c’est-à-dire par un redoublement des défenses maniaques (qui se manifestait dans le premier rêve). Lorsque celles-ci décroissent à nouveau grâce à la foi raffermie du sujet dans sa propre bonté et dans celle des autres, et lorsque la peur diminue, la personne en deuil peut s’abandonner totalement à ses sentiments et pleurer la perte réelle qu’elle vient de subir.

Il semble que les processus de projection et d’expulsion, dont dépend la libre expression des sentiments, sont arrêtés pendant certaines périodes du deuil par un puissant contrôle maniaque, et qu’ils peuvent recommencer à fonctionner plus facilement lorsque ce contrôle se relâche. Par ses larmes, celui qu’un deuil a frappé ne se contente pas d’exprimer ses sentiments et de soulager ainsi une tension ; étant donné que dans l’inconscient, les larmes sont assimilées aux excréments, il expulse aussi ses « mauvais » sentiments et ses « mauvais » objets, ce qui multiplie le soulagement qu’il obtient en pleurant. Une plus grande liberté dans le monde intérieur signifie que le moi relâche son contrôle des objets intériorisés, qui disposent donc eux aussi d’une liberté plus grande ; elle signifie notamment qu’ils jouissent eux-mêmes d’une plus grande liberté de sentiment. Dans la pensée du sujet en deuil, les sentiments de ses objets internes sont tristes eux aussi. Ils partagent sa douleur, comme le feraient de bons parents réels. Le poète nous dit que « la Nature est en deuil quand un deuil nous frappe ». Je pense que « la Nature » représente ici la bonne mère intériorisée. Cette expérience de tristesse commune et de sympathie mutuelle dans les relations internes dépend cependant à son tour des relations externes. Comme je l’ai déjà dit, la confiance accrue de Mme A. dans les choses et les gens réels, l’aide reçue du monde extérieur, concouraient au relâchement du contrôle maniaque sur le monde intérieur. C’est pour cela que l’introjection (aussi bien que la projection) pouvait fonctionner plus librement encore, que le sujet pouvait prendre à l’extérieur et absorber plus de bonté et d’amour, que ceux-ci pouvaient se manifester à l’intérieur avec une force croissante. Mme A., qui pendant un stade plus ancien de son deuil avait senti, dans une certaine mesure, que sa perte lui était infligée en guise de vengeance par ses parents, pouvait maintenant, dans ses fantasmes, leur inspirer de la sympathie (ils étaient morts depuis longtemps), et croire à leur désir de la soutenir et de l’aider. Elle sentait qu’ils avaient subi eux aussi une perte très dure et qu’ils partageaient sa douleur, comme ils l’auraient fait s’ils avaient été vivants. Dans son monde intérieur, la dureté et la méfiance avaient décru, tandis que la tristesse avait augmenté. Les larmes qu’elle versait étaient un peu aussi les larmes que versaient ses parents intérieurs, et elle voulait les consoler comme ils la consolaient dans ses fantasmes.

Quand une sécurité plus grande s’établit progressivement dans le monde intérieur, et quand, par conséquent, les sentiments et les objets internes peuvent retrouver une certaine vitalité, les processus recréateurs peuvent se mettre en marche, et l’espoir revenir.

Comme nous l’avons vu, ce changement provient de certains mouvements qui se produisent dans les deux séries de sentiments qui constituent la position dépressive : la persécution décroît et le sujet ressent dans toute sa force la nostalgie de l’objet d’amour qu’il a perdu. Autrement dit, la haine a reflué et l’amour est libéré. Le propre du sentiment de persécution est d’être nourri par la haine et de la nourrir en même temps. Le sentiment d’être persécuté et surveillé par les « mauvais » objets internes, la nécessité, qui en découle, de les surveiller constamment, entraîne en outre une sorte de dépendance qui renforce les défenses maniaques. Ces défenses, dans la mesure où elles sont utilisées surtout contre le sentiment de persécution (et beaucoup moins contre la nostalgie de l’objet d’amour), sont d’une nature très sadique et violente. Lorsque la persécution diminue, la dépendance à l’égard de l’objet, pleine d’hostilité, décroît en même temps que la haine, et les défenses maniaques se relâchent. La nostalgie de l’objet d’amour perdu implique aussi une dépendance à son égard, mais celle-ci est d’une espèce qui finit par stimuler la réparation et la protection de l’objet.

Elle est créatrice parce qu’elle est régie par l’amour, tandis que la dépendance fondée sur la persécution et la haine est stérile et destructrice.

Ainsi, lorsque la haine est ressentie pleinement et que le désespoir est à son comble, l’amour de l’objet se fait jour et la personne en deuil se met à sentir de plus en plus profondément que la vie intérieure et extérieure est appelée à continuer malgré tout, et qu’elle peut conserver en soi l’objet aimé et perdu. A ce stade du deuil, la souffrance peut devenir productive. Nous savons que les expériences douloureuses, quelles qu’elles soient, stimulent quelquefois les sublimations, ou font même apparaître des aptitudes tout à fait nouvelles chez certaines personnes : celles-ci se mettent alors à peindre, ou à écrire, sous la pression des épreuves et des frustrations. D’autres deviennent plus productives d’une façon différente, capables de mieux apprécier les gens et les choses, plus tolérantes dans leur rapport aux autres : elles deviennent plus sages.

Un tel enrichissement s’obtient à mon avis par des processus analogues à ceux que nous venons d’étudier dans le deuil. Autrement dit, toute douleur provoquée par une expérience malheureuse a quelque chose de commun avec le deuil, quelle que soit la nature de cette expérience : elle réactive toujours la position dépressive infantile. Le fait d’affronter et de surmonter l’adversité, quelle qu’elle soit, entraîne un travail mental semblable à celui du deuil.

Il semble que tout progrès dans le processus du deuil provient d’un approfondissement de la relation aux objets internes, du bonheur de les retrouver après les avoir perdus (« Le Paradis Perdu et Retrouvé »), d’une plus grande confiance en eux et d’un plus grand amour pour eux, car il s’est révélé finalement qu’ils étaient bons et secourables. C’est de la même manière qu’un jeune enfant établit peu à peu ses relations aux objets extérieurs : sa confiance affermie ne vient pas seulement de ses expériences agréables, mais aussi de la façon dont il surmonte ses frustrations et ses expériences désagréables en conservant cependant ses bons objets, externes et internes. Les phases du travail du deuil où les défenses maniaques se relâchent et où la vie intérieure reprend dans un approfondissement des relations internes, sont comparables aux étapes du développement qui, au cours de la petite enfance, conduisent à une indépendance plus grande à l’égard des objets externes comme des objets internes.

Revenons à Mme A. Son soulagement, quand elle regardait d’agréables maisons, venait de son espoir naissant d’être capable de recréer son fils aussi bien que ses parents ; la vie avait repris, à l’intérieur d’elle-même et dans le monde extérieur. A ce moment-là, elle put rêver de nouveau et commencer inconsciemment à regarder son deuil en face. Elle ressentit alors le désir de revoir ses amis, mais un seul à la fois et seulement pour un moment. Ce sentiment de soulagement alternait cependant avec des moments de détresse. (Dans le deuil comme dans le développement infantile, la sécurité intérieure ne s’établit pas dans un mouvement définitif, mais par vagues successives.) Après quelques semaines de deuil, par exemple, Mme A. sortit se promener avec un ami dans des rues familières, s’efforçant ainsi de rétablir les liens du passé. Elle se rendit compte tout à coup que le nombre des gens, dans la rue, lui semblait écrasant, les maisons étranges et le soleil artificiel, irréel. Elle dut chercher refuge dans un paisible restaurant. Mais là, elle eut l’impression que le plafond s’abaissait, et que les personnes présentes devenaient vagues et floues. Sa propre maison lui sembla soudain le seul endroit sûr du monde. L’analyse expliqua que l’indifférence effrayante des gens reflétait celle de ses objets internes, qui dans sa pensée s’étaient transformés en une multitude de « mauvais » objets persécuteurs. Le monde extérieur lui donnait l’impression d’être artificiel et irréel parce qu’elle avait perdu temporairement toute confiance véritable dans la bonté intérieure.

Nombreuses sont les personnes en deuil dont les progrès à rétablir les liens avec le monde extérieur ne peuvent être que lents, parce qu’elles luttent contre leur chaos intérieur ; c’est pour les mêmes raisons que le bébé acquiert d’abord sa confiance dans le monde des objets par rapport à un petit nombre de personnes aimées. Il est certain que d’autres facteurs, et par exemple, son immaturité intellectuelle, rendent compte en partie du développement progressif de ses relations d’objets ; mais je maintiens que celui-ci provient aussi de l’état chaotique de son monde intérieur.

Une des différences entre la position dépressive précoce et le deuil normal est celle-ci : lorsque le bébé perd le sein ou le biberon, qui ont fini par représenter pour lui un objet intérieur « bon », secourable, protecteur, et qu’il ressent une souffrance, il ressent celle-ci même si sa mère est auprès de lui. Chez l’adulte au contraire, la souffrance est éveillée par la perte réelle d’une personne réelle ; mais l’adulte a établi, au cours de sa première enfance, sa « bonne » mère à l’intérieur de lui-même, et c’est là ce qui lui vient en aide pour supporter cette perte accablante. Le jeune enfant lutte au contraire de toutes ses forces contre la peur de perdre cette « bonne » mère, interne aussi bien qu’externe, car il n’a pas encore réussi à l’établir sûrement à l’intérieur de lui-même. Dans cette lutte, la relation de l’enfant à sa mère, la présence réelle de celle-ci, sont d’un très grand secours. De la même manière, si la personne en deuil est entourée de gens qu’elle aime et qui partagent sa souffrance, et si elle peut accepter leur sympathie, la restauration de l’harmonie dans son monde intérieur s’en trouve favorisée, et ses craintes et sa détresse sont plus rapidement réduites.

Après avoir décrit quelques-uns des processus dont j’ai observé le déroulement dans le deuil et dans les états dépressifs, je voudrais maintenant rattacher mon étude à l’œuvre de Freud et d’Abraham.

S’appuyant sur ce que Freud et lui-même avaient découvert sur les processus archaïques qui régissent la mélancolie, Abraham constata que ces processus se trouvaient également à l’œuvre dans le travail du deuil normal. Il conclut son étude en disant que dans le travail du deuil, le sujet réussit à établir la personne aimée et perdue dans son moi, alors que le mélancolique n’y parvient pas. Abraham décrivit également quelques-uns des facteurs fondamentaux dont dépend le succès ou l’échec de cette tentative.

Mon expérience m’amène à la conclusion suivante : s’il est vrai que l’aspect caractéristique du deuil normal consiste à établir l’objet aimé et perdu à l’intérieur de soi, le sujet n’effectue pas cette tâôhe pour la première fois ; au contraire, le travail du deuil lui permet de réinstaller cet objet, comme tous ses objets aimés internes, qu’il a l’impression d’avoir perdus. Il retrouve donc une situation qu’il avait déjà vécue dans son enfance.

Nous savons qu’au cours du développement de sa première enfance, le sujet établit ses parents à l’intérieur de son moi. (C’est l’explication des processus de l’introjection dans la mélancolie et dans le deuil normal qui amena Freud, nous le savons, à reconnaître l’existence du surmoi dans le développement normal.) Mais en ce qui concerne la nature du surmoi et l’histoire de son développement particulier, mes conclusions diffèrent de celles de Freud. Comme je l’ai souligné plus d’une fois, les processus de l’introjection et de la projection, agissant dès le début de la vie, conduisent à l’établissement, à l’intérieur du moi, d’objets aimés et haïs ressentis comme « bons » et « mauvais », reliés les uns aux autres et tous au moi ; autrement dit, ces objets constituent un monde intérieur. Cet ensemble d’objets intériorisés s’organise parallèlement à l’organisation du moi, et dans les couches supérieures de la pensée, se manifeste en tant que surmoi. Ainsi, le phénomène reconnu par Freud et constitué, en gros, par la voix et l’action des parents réels établis dans le moi, est en fait, selon ce que j’ai pu constater, un monde d’objets très complexe que le sujet sent, dans les couches profondes de son inconscient, concrètement établi en lui, et que quelques-uns de mes collègues et moi-même appelons donc « objets intériorisés » ou « monde intérieur ». Ce monde intérieur comprend un nombre infini d’objets absorbés par le moi, qui correspondent en partie aux multiples aspects, bons et mauvais, sous lesquels les parents (et les autres personnes) apparaissent devant l’inconscient de l’enfant au cours des stades successifs de son développement. Ils représentent en outre toutes les personnes réelles constamment intériorisées dans les diverses situations que présente une expérience multiple et changeante, qu’elle soit extérieure ou fantasmée. Tous ces objets ont, dans le monde intérieur, des rapports infiniment complexes les uns avec les autres et tous avec le moi.

Pour montrer clairement en quoi consiste mon apport à l’étude du processus du deuil, il me suffit d’appliquer à celui-ci ma description de l’organisation du surmoi par rapport au surmoi de Freud. Dans le deuil normal, le sujet recommence à intérioriser et à installer, avec la personne réelle qu’il a perdue, ses parents aimés qui sont, dans sa pensée, ses « bons » objets intérieurs. Son monde intérieur, ce monde qu’il bâtit depuis les premiers jours de sa vie, a été détruit dans ses fantasmes lorsque la perte réelle a eu lieu. La reconstruction du monde intérieur caractérise le succès du travail du deuil.

En comprenant la complexité de ce monde intérieur, l’analyste peut découvrir et dénouer une multitude de situations d’angoisse de la première enfance qu’il ne connaissait pas auparavant ; cette compréhension est donc d’une portée théorique et thérapeutique telle, qu’il est impossible de l’évaluer pleinement dès aujourd’hui. En outre, je crois que le problème du deuil ne peut qu’être mieux compris si l’on tient compte de ces situations d’angoisse de la première enfance.

J’illustrerai maintenant, au sujet du deuil, une de ces situations d’angoisse dont j’ai constaté aussi l’importance cruciale dans les états maniaco-dépressifs. Je veux parler de l’angoisse devant les parents intériorisés en train d’accomplir un coït destructeur ; le sujet les sent, comme il se sent lui-même, sous la constante menace d’une destruction violente. Le matériel que je me propose de présenter se compose d’extraits de plusieurs rêves faits par un de mes patients, D., un homme d’une quarantaine d’années avec de fortes caractéristiques paranoïdes et dépressives. Je n’étudierai pas ce cas de façon détaillée ; mon seul propos est de montrer la manière dont la mort de sa mère remua chez ce patient les craintes et les fantasmes particuliers que je viens de décrire. L’état de santé de cette femme empirait depuis un certain temps, et à l’époque dont je parle, elle était plus ou moins inconsciente.

Pendant une séance d’analyse, D… parla de sa mère avec haine et amertume, l’accusant d’avoir rendu son père malheureux. Il cita également un cas de suicide et un cas de folie, survenus dans sa famille maternelle. Sa mère, dit-il, avait été « détraquée » pendant un certain temps. Par deux fois, il utilisa le mot « détraqué » en parlant de lui-même, puis il dit : « Je sais que vous allez me rendre fou et m’enfermer. » Il parla ensuite d’un animal qu’on avait enfermé dans une cage. Je lui proposai l’interprétation suivante : il sentait maintenant son parent fou et sa mère détraquée à l’intérieur de lui-même, et la peur d’être enfermé dans une cage supposait en partie une peur plus profonde, celle de contenir en lui ces fous et de devenir fou lui-même. Il me raconta alors un rêve de la nuit précédente : Il voyait un taureau couché dans la cour d’une ferme. L’animal n’était pas tout à fait mort et semblait sinistre et dangereux.

D. se tenait debout d’un coté du taureau, sa mère de l’autre. Il se sauvait et entrait dans une maison, sentant qu’il avait abandonné sa mère devant un danger et qu’il n’aurait pas dû le faire ; mais il espérait vaguement qu’elle s’en irait.

À son propre étonnement, la première association de mon patient à ce rêve concernait les merles qui l’avaient gêné en le réveillant le matin même. Il parla ensuite des buffles d’Amérique, le pays où il était né. Il avait toujours été attiré par ces buffles quand il les voyait et il s’était toujours intéressé à eux. Il dit que l’on pouvait les chasser et les manger, mais qu’ils étaient en train de disparaître et qu’on devrait les protéger. Il raconta ensuite l’histoire d’un homme qui avait dû rester couché par terre pendant des heures, paralysé par la peur de se faire piétiner : il avait un taureau debout au-dessus de lui. Il formula une autre association encore, au sujet d’un taureau réel qu’un ami élevait dans sa ferme ; il avait vu ce taureau peu de temps auparavant, et dit que l’animal était effrayant.

Cette ferme éveillait en lui des associations prouvant qu’elle représentait sa propre maison. Il avait passé la plus grande partie de son enfance dans une grande ferme que possédait son père. Entre temps, il avait formulé des associations sur des graines de fleurs venant de la campagne et prenant racines dans les jardins des villes. D. vit de nouveau, le soir même, le propriétaire de la ferme et lui conseilla vivement de surveiller le taureau. (Il avait appris que la bête avait endommagé récemment certains bâtiments de la ferme.) Ce même soir, le patient apprit la mort de sa mère.

Au cours de la séance suivante, D. ne mentionna pas tout de suite la mort de sa mère, mais exprima la haine qu’il éprouvait à mon égard : mon traitement allait le tuer. Je lui rappelai alors son rêve sur le taureau, l’interprétant de la manière suivante : dans sa pensée, sa mère s’était confondue avec le taureau-père prêt à l’attaque, à moitié mort lui-même, et elle était devenue sinistre et dangereuse. Moi-même et le traitement, nous représentions à ce moment-là l’image combinée des parents. Je lui indiquai que la montée récente de sa haine à l’égard de sa mère était une défense contre sa douleur et son désespoir devant la mort imminente de celle-ci. Je parlai de ses fantasmes agressifs qui, dans sa pensée, avaient transformé son père en un taureau dangereux prêt à détruire sa mère ; d’où son sentiment d’être responsable et coupable de ce désastre imminent. Je citai également sa remarque sur les buffles qu’on mangeait, et lui expliquai qu’il avait absorbé l’image combinée des parents, et qu’il craignait donc d’être piétiné intérieurement par le taureau. Le matériel antérieur avait fait apparaître sa peur d’être dominé et attaqué intérieurement par des êtres dangereux ; cette peur avait abouti entre autres choses à lui faire adopter, par moments, une attitude très rigide et parfaitement immobile. J’interprétai l’histoire de l’homme en danger d’être piétiné par le taureau, immobilisé et dominé par celui-ci, comme une représentation des dangers dont il se sentait menacé intérieurement18.

Je montrai ensuite au patient la signification sexuelle de l’attaque du taureau contre sa mère, en la rattachant à son exaspération lorsque les oiseaux l’avaient réveillé ce matin-là (c’était sa première association au rêve sur le taureau). Je lui rappelai que dans ses associations, les oiseaux représentaient souvent des personnes, et que le bruit fait par les oiseaux, auquel il était parfaitement habitué, signifiait pour lui le dangereux coït de ses parents ; si ce bruit avait été si insupportable ce matin-là, c’était à cause du rêve sur le taureau, et à cause de sa vive angoisse au sujet de sa mère mourante. La mort de sa mère signifiait donc, pour D., sa destruction par le taureau qu’il contenait : le travail du deuil ayant déjà commencé, il l’avait intériorisée dans cette dangereuse situation.

Je lui montrai aussi certains aspects optimistes de ce rêve. Sa mère avait pu échapper au taureau. Le patient aimait bien, en réalité, les merles et les autres oiseaux. Je lui fis voir également les tendances réparatrices et re-créatrices dont le matériel témoignait. Son père (les buffles) devait être sauvegardé, c’est-à-dire protégé contre l’avidité de son fils. Je lui rappelai, entre autres choses, les graines qu’il voulait voir répandre, à partir de la campagne qu’il aimait, sur la ville, et qui représentaient de nouveaux bébés créés pour sa mère par lui-même et par son père, en guise de réparation ; ces bébés vivants étaient aussi un moyen de la maintenir en vie.

Ce fut seulement après cette interprétation qu’il put effectivement me dire que sa mère était morte la nuit précédente. Il admit alors, chose inhabituelle chez lui, qu’il comprenait parfaitement les processus d’intériorisation que je lui avais interprétés. Il dit qu’après avoir reçu la nouvelle de la mort de sa mère, il avait eu mal au cœur, et qu’il s’était dit, au même moment, qu’il ne pouvait y avoir à cela aucune raison physique. Cette nausée lui semblait maintenant confirmer mon interprétation, selon laquelle il avait intériorisé la situation imaginaire tout entière où ses parents se combattaient et mouraient.

Pendant cette séance, il avait fait preuve d’une grande tension, montré beaucoup de haine et d’angoisse, mais guère de douleur ; vers la fin cependant, après mon interprétation, ses sentiments s’adoucirent, une certaine tristesse apparut, et il se sentit soulagé.

La nuit qui suivit l’enterrement de sa mère, D. rêva que X. (une image paternelle) et une autre personne (qui me représentait) essayaient de l’aider, mais qu’en fait, c’est contre nous qu’il devait lutter pour sauvegarder sa vie ; « la mort me réclamait », expliqua-t-il. Pendant cette séance, il parla de nouveau, avec amertume, de son analyse qui le désagrégeait. Je lui proposai l’interprétation suivante : il sentait que ses parents extérieurs, secourables, étaient en même temps les parents qui se combattaient et se désagrégeaient, qui allaient l’attaquer et le détruire, le taureau à moitié mort et la mère mourante à l’intérieur de son corps ; moi-même et l’analyse, nous en étions venues à représenter les gens et les événements dangereux qu’il contenait. L’intériorisation de son père comme mourant ou mort lui aussi me fut confirmée quand il me dit qu’à l’enterrement de sa mère, il s’était demandé pendant un instant si son père n’était pas mort également. (En réalité, son père était encore en vie.)

Vers la fin de cette séance, après que sa haine et son angoisse eurent décru, il redevint plus coopératif. Il me dit que la veille, alors qu’il regardait le jardin par une des fenêtres de la maison de son père et qu’il se sentait seul, il avait éprouvé une forte antipathie pour un geai qu’il voyait dans un buisson. Il pensa que cet oiseau méchant et destructeur allait peut-être entrer dans le nid rempli d’œufs d’un autre oiseau. À ceci, il associa qu’il avait vu, quelque temps auparavant, des bouquets de fleurs des champs jetés par terre ; des enfants les avaient probablement cueillis puis jetés. Je lui proposai de nouveau l’interprétation suivante : sa haine et son amertume constituaient en partie une défense contre la douleur, la solitude et la culpabilité. L’oiseau destructeur, les enfants destructeurs, le représentaient lui-même comme ils l’avaient souvent fait auparavant, lui-même qui, selon ce qu’il pensait, avait ruiné la maison et le bonheur de ses parents et tué sa mère en détruisant les bébés que son corps contenait. Son sentiment de culpabilité provenait ici de ses attaques fantasmatiques directes contre le corps de sa mère ; dans le rêve sur le taureau, sa culpabilité venait de ses attaques indirectes contre elle, puisqu’il avait transformé là son père en un taureau dangereux qui mettait donc à exécution les désirs sadiques du fils.

La troisième nuit après l’enterrement de sa mère, D. fit encore un rêve : Il voyait un autobus venir sur lui ; apparemment, sa direction n’était plus contrôlée. L’autobus roula vers un hangar. D. ne pouvait pas voir ce qu’il était advenu du hangar, mais il savait en toute certitude qu’il « volait en éclats ». Puis deux personnes venues de derrière lui ouvraient le toit du hangar et regardaient dedans. D. ne voyait pas pourquoi elles faisaient ça, mais elles semblaient penser que c’était utile.

Ce rêve montrait d’abord sa peur d’être châtré par son père dans un acte homosexuel qu’il désirait en même temps ; il exprimait en outre la même situation intérieure que le rêve sur le taureau, la mort de sa mère à l’intérieur de son corps et sa propre mort. Le hangar signifiait le corps de sa mère, lui-même, et sa mère à l’intérieur de lui. L’acte sexuel dangereux représenté par l’autobus qui détruisait le hangar avait lieu, dans sa pensée, avec sa mère aussi bien qu’avec lui-même ; mais en outre, et c’était là l’origine de son angoisse la plus grande, avec sa mère à l’intérieur de lui.

Dans le rêve, il ne pouvait pas voir ce qui s’était passé ; cela signifiait que dans sa pensée, la catastrophe était interne. Il savait également, sans le voir, que le hangar « volait en éclats ». L’autobus qui « venait sur lui » représentait le coït avec le père et la castration par celui-ci, mais signifiait aussi quelque chose qui « se passait à l’intérieur de lui »19.

Les deux personnes qui ouvraient le toit du hangar, venues de derrière lui (il avait montré ma chaise), étaient lui et moi, qui regardions à l’intérieur de son corps et à l’intérieur de ses pensées (grâce à la psychanalyse). Ces deux personnes, c’était aussi moi-même en tant que « mauvaise » image combinée des parents, moi-même contenant le dangereux père ; de là venaient ses doutes sur l’utilité de l’examen du hangar (sur l’utilité de l’analyse). L’autobus fou le représentait également lui-même en train d’accomplir un coït dangereux avec sa mère, et exprimait ses craintes et sa culpabilité au sujet de la méchanceté de ses propres organes génitaux.

Avant la mort de sa mère, à un moment où la maladie qui devait emporter celle-ci avait déjà commencé, il avait jeté sa voiture contre un poteau, accident qui n’eut aucune conséquence grave. Il apparut que c’était une tentative inconsciente de suicide, dont le but était de détruire les « mauvais » parents intérieurs. Cet accident signifiait aussi ses parents en train d’accomplir à l’intérieur de son corps un coït dangereux ; c’était donc une représentation en même temps qu’une extériorisation d’un désastre intérieur.

Le fantasme des parents combinés, accomplissant un « mauvais » coït – ou plutôt, l’accumulation des émotions diverses, des désirs, des craintes et de la culpabilité que ce fantasme entraînait – avait beaucoup troublé sa relation à ses parents et avait joué un rôle important dans sa maladie, certes, mais aussi dans son développement tout entier. Grâce à l’analyse des émotions qui se rapportaient aux parents réels en train d’accomplir l’acte sexuel, et notamment à l’analyse de cette situation intériorisée, le patient devint capable d’éprouver un véritable sentiment de deuil pour sa mère.

Toute sa vie néanmoins, il avait repoussé la dépression et le chagrin inspirés par l’idée de sa mort et dérivés de sa dépression infantile ; toute sa vie, il avait nié son très grand amour pour elle. Inconsciemment, il avait renforcé sa haine et son sentiment de persécution, parce qu’il ne pouvait pas supporter la peur de perdre sa mère qu’il aimait. Lorsque son angoisse devant ses propres tendances destructrices diminua et que s’accrut sa foi dans son pouvoir de réparer sa mère et de la protéger, la persécution s’affaiblit et l’amour qu’il éprouvait pour elle se manifesta de plus en plus nettement. Mais en même temps, il ressentait avec une force croissante le chagrin et la nostalgie qu’il avait refoulés et niés depuis son enfance la plus tendre. Tandis qu’il traversait ce deuil dans la douleur et le désespoir, son amour pour sa mère, profondément enfoui, apparaissait au jour, et sa relation à ses parents se transformait.

Une fois, il parla d’eux, à propos d’un agréable souvenir d’enfance, en les appelant « mes chers vieux parents » ; c’était chez lui une attitude toute nouvelle.

J’ai montré ici et dans l’article précédent les raisons profondes de l’incapacité du sujet à surmonter la position dépressive infantile.

Cet échec peut entraîner la maladie dépressive, la manie ou la paranoïa. J’ai indiqué (op. cit.) une ou deux autres méthodes qu’utilise le moi pour tenter d’échapper aux souffrances nées de la position dépressive ; je veux parler de la fuite vers les bons objets internes (qui peut conduire à des psychoses graves) ou de la fuite vers les bons objets externes (entraînant l’apparition possible de la névrose). Il existe, néanmoins, des moyens nombreux, fondés sur les défenses obsessionnelles, maniaques et paranoïdes, différents d’un individu à l’autre en ce qui concerne les proportions de ces défenses, et qui, selon mon expérience, ont tous le même objet : permettre au sujet d’échapper aux souffrances nées de la position dépressive infantile. (Tous ces moyens, je l’ai déjà dit, jouent également un rôle dans le développement normal). On peut l’observer sans peine dans l’analyse de certaines personnes qui n’éprouvent pas les sentiments du deuil. Se sentant incapables de sauver et de réinstaller en toute sécurité leurs objets aimés à l’intérieur d’elles-mêmes, elles sont obligées de s’en détourner plus qu’elles ne l’ont fait jusqu’alors, et par conséquent de nier leur amour pour eux. Cela peut vouloir dire qu’une inhibition plus forte frappe leurs émotions dans leur ensemble ; dans d’autres cas, ce sont surtout les sentiments d’amour qui sont étouffés et la haine qui s’accroît. Le moi, dans le même temps, utilise divers moyens pour conjurer les peurs paranoïdes (d’autant plus fortes que la haine s’est accrue). Par exemple, les « mauvais » objets internes sont, par des moyens maniaques, soumis, immobilisés, et en même temps niés et violemment projetés dans le monde extérieur. Certaines personnes qui ne parviennent pas à ressentir les sentiments du deuil ne peuvent échapper à un accès de maniaco-dépressive ou de paranoïa que par une forte restriction de leur vie affective, qui appauvrit leur personnalité tout entière.

Un certain équilibre psychique peut-il se maintenir chez des sujets de ce type ? Cela dépend souvent de leur aptitude à garder vivace, ailleurs, un peu de l’amour qu’ils refusent à leurs objets perdus, et de l’action de ces diverses méthodes l’une sur l’autre. Les relations à des personnes qui, dans leur pensée, ne se rapprochent pas trop de l’objet perdu, l’intérêt pour certains objets ou certaines activités, peuvent absorber une partie de l’amour qui appartenait à celui-ci. Bien que ces relations et ces sublimations aient des caractères maniaques et paranoïdes, elles peuvent néanmoins rassurer et soulager la culpabilité, car à travers elles, l’objet d’amour perdu qui fut rejeté et par conséquent détruit une fois de plus, se trouve, jusqu’à un certain point, réparé et retenu dans la pensée inconsciente.

Lorsque l’analyse réduit chez nos patients l’angoisse devant les parents internes destructeurs et persécuteurs, la haine, et par conséquent l’angoisse, décroissent à leur tour ; les patients peuvent alors modifier leur relation à leurs parents, que ceux-ci soient morts ou qu’ils soient vivants, et les réhabiliter plus ou moins, même s’ils sont fondés à leur faire des reproches. Cette tolérance accrue leur permet d’établir en eux, dans une sécurité plus grande, de « bonnes » images des parents à côté des « mauvais » objets internes, ou plutôt de tempérer leur peur devant ces « mauvais » objets par leur confiance dans les « bons ». Cela revient à leur permettre de ressentir des émotions, la douleur, la culpabilité et l’amertume aussi bien que l’amour et la confiance, d’éprouver les sentiments du deuil, mais de les surmonter, et finalement, de surmonter la position dépressive infantile, ce qu’ils n’ont pu faire dans leur enfance.

Que l’on me permette de conclure. Dans le deuil normal comme dans le deuil pathologique et dans les états maniaco-dépressifs, la position dépressive infantile est réactivée. Les sentiments, les fantasmes et les angoisses complexes que ce terme recouvre sont d’une nature qui justifie ce que j’affirme : l’enfant, au cours de son développement le plus précoce, passe par un état maniaco-dépressif temporaire et par un état de deuil, qui se modifient dans la névrose infantile. Lorsque disparaît la névrose infantile, la position dépressive est surmontée.

La différence fondamentale entre le deuil normal d’une part, et d’autre part, le deuil pathologique et les états maniaco-dépressifs, est la suivante : le maniaco-dépressif et celui qui échoue dans le travail du deuil, bien que leurs défenses puissent être très éloignées les unes des autres, ont en commun de n’avoir pas pu, dans leur première enfance, établir leurs « bons » objets internes et se sentir en sécurité dans leur monde intérieur. Ils n’ont jamais surmonté véritablement la position dépressive infantile. Dans le deuil normal au contraire, la position dépressive précoce, réactivée par la perte de l’objet aimé, se modifie à nouveau ; elle est surmontée par des méthodes semblables à celles que le moi avait utilisées au cours de l’enfance. Le sujet réinstalle un objet d’amour qu’il a effectivement perdu ; mais en même temps, il rétablit aussi en lui-même ses premiers objets d’amour – en dernière analyse, ses « bons » parents – qu’il a sentis, lorsque la perte véritable l’a frappé, en danger d’être perdus eux aussi. C’est en réinstallant à l’intérieur de son corps ses « bons » parents aussi bien que l’être qu’il vient de perdre, et en reconstruisant son monde intérieur désagrégé et rempli de dangers, qu’il surmonte sa souffrance, retrouve la sécurité et parvient à l’harmonie véritable et à la paix.