Résumé théorique général

(a) Les stades précoces du complexe d’Œdipe chez les deux sexes

Les tableaux cliniques des deux cas présentés dans cet article diffèrent à bien des égards. Néanmoins, ces cas ont en commun plusieurs caractéristiques importantes, telles que de fortes tendances sadique-orales, une angoisse et une culpabilité excessives, et une faible aptitude du moi à supporter toute espèce de tension. Selon mon expérience, ce sont là quelques-uns des facteurs qui, en agissant sur les circonstances extérieures et en subissant leur action, empêchent le moi de constituer progressivement des défenses appropriées contre l’angoisse. Il s’ensuit que l’élaboration des situations d’angoisse précoces est entravée, et que le développement affectif et libidinal de l’enfant en souffre, ainsi que le développement de son moi. L’angoisse et la culpabilité étant dominantes, il se produit une fixation trop forte aux stades précoces de l’organisation libidinale, et l’une agissant sur l’autre, une tendance excessive à la régression vers ces stades précoces. En conséquence, le développement œdipien est troublé et l’organisation génitale ne peut s’établir solidement. Dans les deux cas décrits plus haut, comme dans d’autres cas semblables, le complexe d’Œdipe se mit à se développer normalement lorsque ces angoisses précoces diminuèrent.

L’effet de l’angoisse et de la culpabilité sur le développement œdipien est illustré, dans une certaine mesure, par le bref compte rendu de deux cas que l’on a pu lire. L’exposé suivant de mes conclusions théoriques sur certains aspects du développement œdipien se fonde cependant sur l’ensemble de mon travail analytique, sur mon expérience avec des enfants et des adultes, échelonnée depuis la normalité jusqu’à la maladie grave.

Une description complète du développement œdipien devrait inclure une étude des influences et des expériences extérieures stade par stade, et de leur effet durant toute l’enfance. J’ai délibérément sacrifié la description exhaustive des facteurs externes à la clarté des conclusions les plus importantes15.

Mon expérience m’a conduite à penser que, dès le début de la vie, la libido est entremêlée d’agressivité génératrice d’angoisse ; celle-ci agit profondément et à tous les stades sur le développement de la libido. L’angoisse, la culpabilité et les sentiments dépressifs entraînent dans certains cas la libido plus loin, vers de nouvelles sources de satisfaction ; dans d’autres cas, ils empêchent son développement en renforçant la fixation à un objet ou à un but antérieur.

Par rapport aux phases plus tardives du complexe d’Œdipe, l’image de ces stades premiers est nécessairement obscure : le moi du petit enfant manque de maturité, il est totalement sous l’empire des fantasmes inconscients ; d’autre part, sa vie pulsionnelle est dans sa phase la plus polymorphe. Ces stades primitifs se caractérisent par des oscillations rapides entre buts et objets différents, auxquelles correspondent des oscillations dans la nature des défenses. À mon avis, le complexe d’Œdipe naît pendant la première année de la vie, et commence par se développer chez les deux sexes suivant des lignes semblables. La relation au sein maternel est un des facteurs essentiels qui modèlent l’ensemble du développement affectif et sexuel. Je partirai donc de la relation au sein pour décrire les débuts du complexe d’Œdipe chez les garçons comme chez les filles.

Il semble que la quête de nouvelles sources de satisfaction fait partie du mouvement vers l’avant de la libido. La satisfaction ressentie au sein maternel permet au nourrisson de tourner ses désirs vers de nouveaux objets, et d’abord vers le pénis paternel. Un élan particulier est cependant donné à ce nouveau désir par la frustration subie dans la relation au sein. Il ne faut pas oublier que la frustration dépend de facteurs internes autant que d’expériences réelles. Une certaine frustration du sein est inévitable, fût-ce dans les circonstances les plus favorables, car ce que l’enfant désire en fait, c’est une satisfaction illimitée. La frustration du sein maternel amène les garçons comme les filles à s’en détourner, et stimule en eux le désir d’une satisfaction orale assurée par le pénis du père. Le sein et le pénis sont donc, chez les petits enfants, les objets primitifs des désirs oraux16.

Satisfaction et frustration façonnent dès sa naissance la relation du petit enfant à un bon sein aimé et à un mauvais sein détesté. La nécessité d’affronter la frustration et l’agressivité qui s’ensuit est un des facteurs qui conduisent à idéaliser le bon sein et la bonne mère, et, parallèlement, à renforcer la haine et la peur du mauvais sein et de la mauvaise mère, qui devient le prototype de tous les objets persécuteurs et redoutés.

Les deux attitudes opposées vis-à-vis du sein de la mère sont transportées dans la nouvelle relation au pénis paternel. La frustration subie dans la relation antérieure accroît les exigences et les espoirs devant la nouvelle source de satisfaction et stimule l’amour pour le nouvel objet. L’inévitable déception que cette nouvelle relation apporte multiplie les obstacles devant le premier objet ; ceci joue un rôle essentiel dans l’instabilité des attitudes affectives et des stades de l’organisation libidinale.

D’autre part, ses tendances agressives, stimulées et renforcées par la frustration, transforment, dans la pensée de l’enfant, les victimes de ses fantasmes agressifs en figures blessées et vengeresses qui le menacent d’attaques sadiques identiques à celles qu’il lance contre ses parents17. Il s’ensuit que l’enfant ressent le désir accru d’un objet aimant et aimé, d’un objet parfait, idéal, qui puisse satisfaire son besoin d’aide et de sécurité. Chaque objet peut donc être alternativement bon et mauvais. Ce mouvement d’allées et venues entre les différents aspects des imagos primitives suppose une étroite action réciproque des stades précoces du complexe d’Œdipe positif et inversé.

Puisque le petit enfant, sous la prédominance de la libido orale, intériorise dès sa naissance ses objets, les imagos primitives ont un double dans son monde intérieur. Les imagos du sein de sa mère et du pénis de son père s’établissent à l’intérieur de son moi et forment le noyau de son surmoi. À l’introjection du bon et du mauvais sein, de la bonne et de la mauvaise mère, correspond l’introjection du bon et du mauvais pénis, du bon et du mauvais père. Ils deviennent les premiers modèles, d’une part, des figures internes protectrices et secourables, et d’autre part, des figures internes vengeresses et persécutrices ; ce sont les premières identifications que le moi élabore.

La relation aux personnages intérieurs agit de bien des manières sur la relation ambivalente de l’enfant à ses parents comme objets externes, et subit de bien des manières son action. Car à l’introjection des objets extérieurs correspond à chaque étape la projection de figures internes sur le monde extérieur, et cette action réciproque sous-tend la relation aux parents réels comme elle sous-tend le développement du surmoi. La conséquence de cette action réciproque, qui suppose une orientation vers l’extérieur et vers l’intérieur, est qu’une oscillation constante s’établit entre les objets et les situations internes et externes. Ces oscillations sont attachées au mouvement de la libido entre différents buts et objets : l’évolution du complexe d’Œdipe et le développement du surmoi sont donc intimement liés.

Bien qu’ils fussent encore cachés par la libido orale, anale et uréthrale, des désirs génitaux se mêlent très vite aux tendances orales de l’enfant. Les désirs génitaux précoces, comme les désirs oraux, s’adressent au père et à la mère. Ce fait s’accorde avec mon hypothèse selon laquelle les deux sexes ont une connaissance innée inconsciente de l’existence du pénis comme de l’existence du vagin.

Les sensations génitales permettent à l’enfant mâle de deviner que son père possède un pénis que le petit garçon désire parce qu’il assimile le pénis au sein. En même temps, ses sensations et ses tendances génitales impliquent la recherche d’une ouverture où il puisse introduire son pénis, c’est-à-dire qu’elles visent la mère. Les sensations génitales de la toute petite fille préparent de la même manière le désir de recevoir le pénis paternel dans son vagin. Il apparaît donc que les désirs génitaux pour le pénis du père, qui se mêlent aux désirs oraux, sont le fondement des stades précoces du complexe d’Œdipe positif chez la fille, inversé chez le garçon.

L’angoisse, la culpabilité et les sentiments dépressifs agissent à tous les stades sur le développement libidinal. Dans les deux articles précédents, j’ai parlé à plusieurs reprises de la position dépressive infantile comme de la position centrale du développement de la première enfance. Je propose maintenant une autre formulation de cette idée : le noyau des sentiments dépressifs infantiles, c’est-à-dire la peur de l’enfant de perdre ses objets aimés du fait de sa haine et de son agressivité, fait partie dès le début de ses relations objectales et de son complexe d’Œdipe.

Le corollaire essentiel de l’angoisse, de la culpabilité et des sentiments dépressifs est le besoin de faire réparation. Poussé par sa culpabilité, le petit enfant est contraint à détruire l’effet de ses tendances sadiques par des moyens libidinaux. Le besoin de réparer renforce son amour, qui coexiste avec ses tendances agressives. Les fantasmes réparateurs constituent, et souvent dans les plus menus détails, l’inverse des fantasmes sadiques ; au sentiment de toute-puissance sadique correspond un sentiment de toute-puissance réparatrice. Par exemple, l’urine et les fèces sont des agents destructeurs lorsque l’enfant éprouve de la haine ; ils sont des présents lorsqu’il aime. Mais lorsqu’il se sent coupable et qu’il est amené à faire réparation, les « bons » excréments se transforment dans son esprit en moyens de réparer les dommages faits par ses excréments « dangereux ». D’autre part, les garçons comme les filles sentent, bien que de manière différente, le pénis, qui endommagea et détruisit la mère dans leurs fantasmes sadiques, devenir le moyen de restaurer et de soigner celle-ci dans leurs fantasmes réparateurs. Le désir de donner et de recevoir une satisfaction libidinale se trouve donc accru par le besoin de faire réparation. Le petit enfant pense en effet que l’objet blessé peut être restauré de cette manière, que le pouvoir de ses propres tendances agressives est réduit, que ses tendances d’amour peuvent se déployer, et que sa culpabilité peut s’apaiser.

Le développement libidinal est donc à tout moment stimulé et renforcé par le besoin de faire réparation, et, en dernière analyse, par le sentiment de culpabilité. Cependant, la culpabilité, qui engendre le besoin de faire réparation, inhibe également les désirs libidinaux. Car lorsque l’enfant sent que son agressivité prédomine, ses désirs libidinaux lui apparaissent comme un danger pour ses objets aimés et doivent donc être refoulés.

(b) Le développement œdipien du garçon

Après avoir donné un aperçu des stades précoces du complexe d’Œdipe chez les deux sexes, j’examinerai maintenant plus précisément le développement du garçon. Il atteint sa position féminine, qui agit profondément sur son attitude à l’égard des deux sexes, sous la prédominance des tendances et des fantasmes oraux, uréthraux et anaux ; cette position est intimement liée avec la relation du garçon au sein maternel. Si le garçon peut détourner une partie de son amour et de ses désirs libidinaux du sein de sa mère vers le pénis de son père, tout en gardant le sein comme bon objet, le pénis de son père figurera dans son esprit comme un organe créateur et bon dont il peut attendre, comme sa mère, une satisfaction libidinale et des enfants. Ces désirs féminins sont toujours une des caractéristiques du développement du garçon. Ils forment la base de son complexe d’Œdipe inversé et constituent la première position homosexuelle. L’image rassurante du pénis paternel comme organe bon et créateur est en outre la condition préliminaire de l’aptitude du petit garçon à déployer ses désirs œdipiens positifs. Car c’est seulement quand un petit garçon croit fortement à la « bonté » de l’organe génital masculin – celui de son père, comme le sien propre – qu’il peut se permettre de ressentir ses désirs génitaux à l’égard de sa mère. Lorsque sa peur du père castrateur est allégée par sa confiance dans le bon père, il peut faire face à la haine et à la rivalité que fait naître en lui le complexe d’Œdipe. Les tendances œdipiennes inversées et positives se développent donc simultanément et agissent étroitement l’une sur l’autre.

L’on a de bonnes raisons de penser qu’aussitôt que des sensations génitales sont ressenties, la peur de la castration s’éveille. Selon la définition de Freud, la peur de la castration chez le mâle est la peur de voir son organe génital attaqué, blessé ou enlevé. À mon avis, cette peur est ressentie d’abord sous la prédominance de la libido orale. Les tendances sadique-orales du garçon à l’égard du sein de sa mère sont transférées sur le pénis de son père ; en outre, la rivalité et la haine de la situation œdipienne précoce s’expriment par le désir du garçon d’arracher le pénis paternel avec les dents. D’où sa peur que son propre organe génital ne soit arraché d’un coup de dents par son père, en guise de vengeance.

Un grand nombre d’angoisses précoces, nées de sources diverses, jouent leur rôle dans la peur de la castration. Les désirs génitaux du garçon à l’égard de sa mère sont dès leur éveil chargés de dangers à cause de ses fantasmes d’attaques orales, uréthrales et anales contre le corps maternel. Selon les fantasmes du petit garçon, l’« intérieur » du corps de sa mère est blessé, empoisonné et vénéneux ; il contient en outre le pénis paternel qui, du fait des attaques sadiques de l’enfant, est conçu comme un objet hostile et castrateur, menaçant de destruction le pénis de celui-ci.

À cette image terrifiante de l’« intérieur » de sa mère, qui coexiste avec l’image de sa mère comme source de toute bonté et de toute satisfaction, répondent les craintes du petit garçon concernant l’intérieur de son propre corps. Parmi toutes ces craintes, la plus importante est celle d’être attaqué intérieurement par une mère, un père ou une image des parents combinés, en guise de représailles pour ses propres tendances agressives. Ces peurs de persécution ont une action décisive sur les angoisses du garçon au sujet de son propre pénis. Toute blessure infligée à l’« intérieur » de son corps par des persécuteurs intériorisés suppose pour lui une attaque contre son pénis, qu’il craint de voir mutiler, empoisonner ou dévorer de l’intérieur. Néanmoins, ce n’est pas seulement son pénis qu’il pense devoir protéger, mais aussi les bons contenus de son corps, les bons excréments, les bébés qu’il souhaite faire pousser dans la position féminine et les bébés qu’il souhaite produire, en s’identifiant avec le père créateur et bon, dans la position masculine. Il est obligé en outre de protéger et de préserver les objets aimés, intériorisés en même temps que les figures persécutrices. La peur des attaques internes contre les objets aimés se rattache donc étroitement à la peur de la castration et la renforce.

Il est une autre angoisse, participant à la peur de la castration, qui provient des fantasmes sadiques où les excréments sont devenus empoisonnés et dangereux. Le pénis de l’enfant, assimilé à ces dangereuses fèces et rempli de mauvaise urine, devient donc un organe de destruction dans les fantasmes de copulation. Cette peur s’accroît du fait que l’enfant pense contenir le mauvais pénis de son père, qu’il s’identifie, autrement dit, avec le mauvais père. Lorsque cette identification particulière prend de la force, elle est vécue comme une alliance avec le mauvais père intérieur contre la mère. Il s’ensuit que le petit garçon perd confiance dans les qualités fécondes et réparatrices de son organe génital ; il sent que ses propres tendances agressives se renforcent et que les rapports sexuels avec sa mère seraient cruels et destructeurs.

Les angoisses de cette espèce ont une incidence importante sur la véritable peur de castration et sur le refoulement des désirs génitaux, comme aussi sur la régression vers les stades antérieurs. Si toutes ces craintes sont excessives et si le besoin de refouler les désirs génitaux est trop puissant, des troubles de la puissance sexuelle peuvent survenir plus tard. Normalement, ces craintes sont compensées chez le petit garçon par une image du corps maternel comme source de toutes bonnes choses (bon lait et bébés), et par l’introjection d’objets aimés. Quand ses tendances d’amour prédominent, les produits et les contenus de son corps prennent la signification de présents ; son pénis devient le moyen de satisfaire sa mère, de lui donner des enfants et de faire réparation. En outre, si le sentiment de contenir le bon sein de sa mère et le bon pénis de son père l’emporte en lui, le garçon en retire une plus grande confiance en lui-même, qui lui permet de donner plus libre cours à ses tendances et à ses désirs. Dans l’union et l’identification avec le bon père, il sent que son pénis reçoit des qualités créatrices et réparatrices. Tous ces sentiments et ces fantasmes lui permettent d’affronter sa peur de la castration et d’établir sûrement sa position génitale. Ils constituent de plus la condition préliminaire de la puissance sublimée, dont l’incidence est importante sur les activités et les intérêts de l’enfant ; en même temps s’établit une base pour l’accomplissement de la puissance sexuelle future.

(c) Le développement œdipien de la fille

Les stades précoces du développement œdipien de la fille ont déjà été décrits plus haut, dans la mesure où celui-ci s’aligne sur le développement du garçon. J’indiquerai à présent certains traits essentiels et spécifiques du complexe d’Œdipe chez la fille.

Lorsque les sensations génitales de la toute petite fille se font plus fortes, le désir de recevoir le pénis s’éveille, conformément à la nature réceptive de l’organe génital féminin18. La petite fille possède également une connaissance inconsciente du fait que son corps contient des enfants virtuels, qui sont pour elle le bien le plus précieux. Le pénis paternel comme donneur d’enfants, et assimilé à des enfants, devient pour la petite fille un objet de grand désir et d’admiration. La relation au pénis comme source de bonheur et de bons présents est renforcée par la relation aimante et reconnaissante au bon sein.

Si la petite fille sait inconsciemment qu’elle contient des bébés virtuels, elle doute profondément de son aptitude future à porter des enfants. À bien des égards, elle sent son infériorité par rapport à sa mère. Dans l’inconscient de l’enfant, la mère est remplie d’un pouvoir magique, car toute bonne chose provient de son sein, et elle contient en outre le pénis paternel et les bébés. La petite fille, contrairement au garçon, dont l’espoir de puissance sexuelle est raffermi par la possession d’un pénis comparable au pénis paternel, ne possède aucun moyen de se rassurer au sujet de sa fertilité future.

De plus, ses doutes sont accrus par toutes les angoisses relatives aux contenus de son corps. Ces angoisses renforcent les tendances à dépouiller le corps maternel des enfants aussi bien que du pénis paternel ; celles-ci augmentent à leur tour sa crainte de voir l’intérieur de son propre corps attaqué et dépouillé de ses « bons » contenus par une mère vengeresse extérieure et intérieure.

Certains de ces éléments sont également à l’œuvre chez le garçon ; mais le fait que le développement génital de la fille soit centré sur le désir féminin de recevoir le pénis paternel, et que son inquiétude principale concerne ses bébés imaginaires, constitue un caractère spécifique du développement de la petite fille. Par conséquent, ses fantasmes et ses émotions s’édifient surtout autour de son monde et de ses objets intérieurs ; sa rivalité œdipienne s’exprime essentiellement dans sa tendance à voler à sa mère le pénis paternel et les bébés ; sa peur de voir son corps attaqué, ses bons objets intérieurs blessés ou enlevés par une mauvaise mère vengeresse, joue dans ses angoisses un rôle durable et frappant. C’est là, telle que je la vois, la situation d’angoisse principale chez la fille.

De plus, alors que chez le garçon l’envie à l’égard de la mère (conçue comme renfermant le pénis paternel et les bébés) est un élément du complexe d’Œdipe inversé, cette envie fait partie chez la fille de la situation œdipienne positive. Elle reste un des facteurs essentiels de tout son développement sexuel et affectif, et agit profondément sur son identification avec la mère dans sa relation sexuelle au père comme dans son rôle maternel.

Le désir de la fille de posséder un pénis et d’être un garçon est une expression de sa bisexualité ; c’est un trait aussi courant chez les filles que le désir d’être une femme chez les garçons. L’envie d’avoir un pénis à elle est secondaire par rapport à un désir de recevoir le pénis ; cette envie est accentuée par les frustrations subies dans sa position féminine, et par l’angoisse et la culpabilité ressenties dans la situation œdipienne positive. L’envie du pénis recouvre, dans une certaine mesure, le désir frustré de la fille de prendre la place de sa mère auprès de son père, et de recevoir des enfants de celui-ci.

Je ne ferai qu’aborder ici les facteurs spécifiques qui sont à la base de la formation du surmoi chez la fille. À cause du grand rôle que joue son monde intérieur dans sa vie affective, elle ressent un besoin pressant de remplir ce monde intérieur avec de bons objets. Cela explique en partie l’intensité de ses processus d’introjection, encore renforcés par la nature réceptive de son organe génital. Le pénis paternel intériorisé, tant admiré, forme une partie intrinsèque de son surmoi. Elle s’identifie avec son père dans sa position masculine, mais cette identification s’appuie sur la possession d’un pénis imaginaire. Son identification principale avec son père, elle la vit par rapport au pénis paternel intériorisé, et ce rapport se fonde sur la position féminine aussi bien que sur la position masculine. Dans la position féminine, elle est poussée, par ses désirs sexuels et par son envie d’avoir un enfant, à intérioriser le pénis de son père. Elle est capable d’une soumission totale à l’égard de ce père intériorisé qu’elle admire, tandis que dans la position masculine, elle veut rivaliser avec lui dans toutes ses aspirations et sublimations masculines. Son identification masculine avec le père s’entremêle donc avec son attitude féminine, et c’est cette combinaison qui caractérise le surmoi féminin.

Au bon père admiré correspond jusqu’à un certain point, dans la formation du surmoi féminin, un mauvais père castrateur. Le principal objet d’angoisse de la fille est néanmoins la mère persécutrice. Si l’intériorisation d’une bonne mère maternelle, à laquelle elle puisse s’identifier, compense cette peur de persécution, la relation de la fille au père intériorisé est fortifiée par son attitude maternelle envers lui.

Malgré la prééminence du monde intérieur dans la vie affective de la petite fille, son besoin d’amour et sa relation aux autres témoignent d’une grande dépendance à l’égard du monde extérieur.

Cette contradiction n’est cependant qu’apparente, car la dépendance à l’égard du monde extérieur est renforcée par son besoin d’être rassurée sur son monde intérieur.

(d) Comparaisons avec le concept classique de complexe d’Œdipe

Je me propose à présent de comparer mes idées sur certains aspects du complexe d’Œdipe avec celles de Freud, et de mettre en lumière quelques divergences auxquelles mon expérience m’a conduite. Bien des points, où mon travail confirme pleinement les découvertes de Freud, sont restés, dans une certaine mesure, sous-entendus dans ma description de la situation œdipienne. L’ampleur du sujet m’empêche cependant d’étudier ces aspects dans les détails : je dois me borner à mettre au jour certains points de désaccord.

Voici donc un résumé de l’essentiel, je pense, des conclusions de Freud sur certains des caractères les plus importants du développement œdipien19.

Selon Freud, les désirs génitaux naissent, et un choix objectai précis a lieu, pendant la phase phallique, qui s’étend approximativement de la troisième à la cinquième année et qui est contemporaine du complexe d’Œdipe. Pendant cette phase « un seul organe génital entre en ligne de compte, l’organe mâle. La suprématie atteinte n’est donc pas une suprématie du génital, mais une suprématie du phallus »20.

Chez le garçon, « le stade phallique de l’organisation génitale cède devant la menace de la castration »21. D’autre part, son surmoi, héritier du complexe d’Œdipe, se constitue par l’intériorisation de l’autorité parentale. La culpabilité est l’expression d’une tension entre le moi et le surmoi. C’est seulement lorsque le développement du surmoi est achevé que l’utilisation du terme de « culpabilité » est justifié. Freud donne une prépondérance au surmoi du garçon comme autorité intériorisée du père ; et bien qu’il reconnaisse, dans une certaine mesure, l’identification avec la mère comme facteur de la formation du surmoi chez le garçon, il n’a pas formulé dans les détails ses idées sur cet aspect du problème.

En ce qui concerne la fille, son long « attachement pré-œdipien » à sa mère couvre, selon Freud, la période qui précède son entrée dans la situation œdipienne. Freud définit cette période comme « la phase d’attachement exclusif à la mère, que l’on peut appeler phase pré-œdipienne »22. Par la suite, pendant la phase phallique, les désirs fondamentaux, dont l’intensité reste extrême, de la fille vis-à-vis de la mère, convergent sur un pénis que celle-ci détiendrait. Le clitoris représente un pénis dans la pensée de la petite fille, et la masturbation clitoridienne est l’expression de ses désirs phalliques. Le vagin n’est pas encore découvert et ne jouera aucun rôle avant que la petite fille ne soit une femme. Quand la fille découvre qu’elle ne possède pas de pénis, son complexe de castration apparaît en plein jour. À ce moment, son attachement pour sa mère est rompu par le ressentiment et la haine : sa mère ne lui a pas donné de pénis. Elle découvre également que sa mère est elle aussi dépourvue de pénis, ce qui la pousse, entre autres choses, à se détourner d’elle pour se tourner vers son père. Ce qu’elle désire d’abord recevoir de son père, c’est un pénis, et ensuite seulement, un enfant, « l’enfant prenant la place du pénis, selon l’équation symbolique bien connue »23. C’est ainsi que son complexe d’Œdipe est introduit par son complexe de castration.

La principale situation d’angoisse de la fille est la perte de l’amour ; Freud rattache cette peur à la peur de la mort de la mère.

Le développement du surmoi chez la fille diffère de bien des façons du développement du surmoi chez le garçon, mais ils ont en commun un caractère essentiel : le surmoi et la culpabilité sont des suites du complexe d’Œdipe.

Freud parle des sentiments maternels de la fille, nés de la relation précoce à la mère pendant la phase pré-œdipienne. Il parle aussi de l’identification de la fille à sa mère, provenant de son complexe d’Œdipe. Mais il ne relie pas ces deux attitudes l’une à l’autre, et ne montre pas comment l’identification féminine avec la mère dans la situation œdipienne, agit sur l’évolution du complexe d’Œdipe chez la fille. Il pense qu’au moment où l’organisation génitale de la fille prend forme, elle apprécie sa mère surtout sous son aspect phallique.

Voici maintenant un résumé de mes propres idées sur ces points précis. Selon moi, le développement sexuel et affectif du garçon et de la fille comprend, depuis l’enfance la plus tendre, des sensations et des tendances génitales qui constituent les premiers stades du complexe d’Œdipe positif et inversé ; elles sont ressenties sous la suprématie de la libido orale, et se mêlent à des désirs et à des fantasmes uréthraux et anaux. Les stades libidinaux se recouvrent en partie depuis les premiers mois de la vie. Les tendances œdipiennes positives et inversées, dès leur apparition, agissent étroitement les unes sur les autres. C’est pendant le stade de la suprématie génitale que la situation œdipienne positive atteint son apogée.

Je pense que les petits enfants des deux sexes ressentent des désirs génitaux pour leur mère et pour leur père, et qu’ils ont une connaissance inconsciente du vagin aussi bien que du pénis24. C’est pour cela que le premier terme de Freud, celui de « phase génitale », me semble plus approprié que son concept ultérieur de « phase phallique ».

Chez les deux sexes, le surmoi apparaît au cours de la phase orale. Sous la pression de sa vie fantasmatique et de ses sentiments contradictoires, l’enfant, à tous les stades de l’organisation libidinale, introjecte ses objets – en premier lieu, ses parents – et construit son surmoi à partir de ces éléments.

Ainsi, bien que le surmoi corresponde de bien des manières aux personnes réelles qui vivent dans le monde du petit enfant, il comprend certaines composantes et certains traits qui reflètent les images fantasmatiques de son esprit. Tous les facteurs ayant une incidence sur ses relations objectales, jouent dès le début un rôle dans la construction de son surmoi.

Le premier objet intériorisé, le sein de la mère, forme la base du surmoi. De la même manière que la relation au sein maternel précède la relation au pénis paternel et agit profondément sur elle, la relation à la mère intériorisée modèle de bien des manières le développement du surmoi dans son ensemble. Certains des caractères les plus importants du surmoi, son aspect aimant et protecteur ou destructeur et dévorant, proviennent des premières composantes maternelles du surmoi.

Les tout premiers sentiments de culpabilité, dans un sexe comme dans l’autre, proviennent du désir sadique-oral de dévorer la mère, et en premier lieu ses seins (Abraham). C’est donc pendant la petite enfance que naît le sentiment de culpabilité. La culpabilité n’émerge pas lorsque le complexe d’Œdipe s’achève ; c’est bien plutôt un des facteurs qui dès le début dirige son évolution et agit sur son résultat.

J’étudierai maintenant plus particulièrement le développement du garçon. Je pense que la peur de la castration apparaît, pendant la petite enfance, aussitôt que des sensations génitales sont ressenties. Chez le garçon, les tendances précoces à châtrer son père prennent la forme du désir d’arracher le pénis paternel d’un coup de dents ; la peur de la castration est donc d’abord ressentie par le garçon comme la peur que son propre pénis ne soit arraché d’un coup de dents. Cette peur primitive de la castration est dissimulée pour commencer par des angoisses venues de bien d’autres sources différentes, parmi lesquelles les situations de dangers internes jouent un rôle de premier plan. Plus le développement se rapproche de la suprématie génitale, plus se manifeste la peur de la castration. Si j’accepte donc pleinement l’idée de Freud que la peur de castration est la situation d’angoisse principale chez le garçon, je ne puis accepter la description qu’il en fait comme du seul facteur dont dépend le refoulement du complexe d’Œdipe. Des angoisses précoces, nées de sources diverses, participent tout au long de cette évolution au rôle central que la peur de castration en vient à jouer au moment de l’apogée de la situation œdipienne. Le garçon ressent en outre chagrin et culpabilité à l’égard de son père comme objet aimé, à cause de ses tendances à le châtrer et à le tuer. Car sous ses bons aspects, le père est une indispensable source de force, un ami et un idéal, dont l’enfant recherche la protection et les conseils, et qu’il se sent donc obligé de protéger. Sa culpabilité née de ses tendances agressives à l’égard de son père accroît son besoin de refouler ses désirs génitaux. Mes analyses d’hommes et de garçons m’ont permis de constater à de nombreuses reprises que le sentiment de culpabilité à l’égard du père aimé était partie intégrante du complexe d’Œdipe et qu’il avait une action essentielle sur son aboutissement. Le sentiment que la rivalité du fils et du père met aussi en danger la mère, et que la mort du père serait pour elle une perte irréparable, renforce encore la culpabilité du garçon, et par conséquent, le refoulement de ses désirs œdipiens.

Nous savons que Freud était parvenu à la conclusion théorique que le père est, autant que la mère, l’objet des désirs libidinaux du fils. (Cf. son concept de complexe d’Œdipe inversé.) En outre, dans certaines de ses œuvres (parmi les relations de cas, dans L’ « Analyse d’une Phobie chez un Enfant de Cinq Ans », 1909, en particulier), Freud a tenu compte du rôle joué, chez le garçon, par l’amour pour le père dans le conflit œdipien positif. Néanmoins, il n’a pas donné assez de poids au rôle crucial de cet amour dans l’évolution du conflit œdipien et dans son déclin. Selon mon expérience, la situation œdipienne perd de sa puissance non seulement parce que le petit garçon a peur que son pénis ne soit détruit par un père vengeur, mais aussi parce que l’enfant est poussé par son amour et sa culpabilité à préserver son père comme figure intérieure et extérieure.

Voici brièvement mes conclusions sur le complexe d’Œdipe chez la fille. La phase au cours de laquelle, selon Freud, la fille est exclusivement attachée à sa mère, voit déjà apparaître, d’après moi, des désirs à l’égard du père, et couvre les stades précoces du complexe d’Œdipe positif et inversé. Par conséquent, étant donné que je considère cette phase comme une période d’oscillation entre désirs à l’égard de la mère et désirs à l’égard du père dans toutes les positions libidinales, je n’ai aucun doute quant à la profondeur et à la durée de l’action exercée par chaque aspect de la relation à la mère, sur la relation au père.

L’envie du pénis et le complexe de castration jouent un rôle essentiel dans le développement de la fille. Mais ils sont considérablement renforcés par la frustration de ses désirs œdipiens positifs. Bien que la petite fille admette, à un stade de son évolution, que sa mère possède un pénis comme attribut masculin, cette conception est loin de jouer dans son développement un rôle aussi important que Freud le laisse entendre. La théorie inconsciente selon laquelle sa mère contient le pénis paternel admiré et désiré, explique, d’après mon expérience, bon nombre des phénomènes que Freud décrit comme faisant partie de la relation de la fille à la mère phallique.

Les désirs oraux de la fille pour le pénis paternel se mêlent à ses premiers désirs génitaux de recevoir le pénis. Ces désirs génitaux supposent le désir de recevoir des enfants de son père, ce que confirme l’équation « pénis = enfant ». Le désir féminin d’intérioriser le pénis paternel et de recevoir un enfant de son père précède invariablement le désir de posséder un pénis à elle.

Si j’admets la conclusion de Freud sur la prééminence, parmi les angoisses de la fille, de celles-ci : peur de perdre l’amour, peur de la mort de la mère, – je considère que la peur de voir son corps attaqué et ses objets aimés intérieurs détruits, constitue la part essentielle de sa principale situation d’angoisse.