VIII.

La position dépressive arrive à un point culminant au moment du sevrage. Alors que, comme je l’ai décrit dans des passages antérieurs, le progrès dans l’intégration et les processus synthétiques correspondants en relation avec l’objet donnent naissance aux sentiments dépressifs, ces sentiments sont intensifiés ensuite par l’expérience du sevrage14. À ce stade, le bébé a déjà surmonté des expériences plus primitives de perte, par exemple, quand le sein (ou le biberon) intensément désiré ne réapparaît pas immédiatement, et que le bébé sent qu’il ne va plus jamais revenir. Cependant, la perte du sein (ou du biberon) qui se produit au sevrage est d’un ordre différent. Cette perte d’un premier objet aimé est sentie comme confirmant toutes les angoisses de persécution et toutes les angoisses dépressives du bébé. (N. Ch. 2.)

L’exemple suivant peut servir d’illustration. Le bébé E… sevré de sa dernière tétée à neuf mois, ne présenta aucun trouble particulier dans son attitude à l’égard des aliments. Il avait déjà accepté d’autres aliments à cette époque, et il était florissant. Mais il montra un besoin accru de la présence de sa mère, et aussi d’attention et de compagnie en général. Une semaine après la dernière tétée, il sanglota dans son sommeil, il se réveilla avec des signes d’angoisse et de peine, et on ne put le réconforter. La mère résolut de le laisser téter encore une fois. Il téta les deux seins pendant le temps accoutumé, et, bien qu’il y eût évidemment peu de lait, il sembla complètement satisfait, s’endormit avec plaisir, et les symptômes décrits ci-dessus se réduisirent beaucoup après cette expérience. Cela montrerait que l’angoisse dépressive liée à la perte de l’objet bon, le sein, a été allégée par le fait même de sa réapparition.

Au moment du sevrage, certains enfants montrent moins d’appétit, certains autres une voracité accrue, pendant que d’autres encore oscillent entre ces deux réactions. De tels changements se produisent à chaque étape du sevrage. Il y a des bébés qui prennent plaisir au biberon beaucoup plus qu’au sein, bien que certains d’entre eux aient été allaités de façon satisfaisante ; chez d’autres l’appétit s’améliore quand on ajoute des aliments solides, et il y a encore des bébés qui à ce moment présentent des difficultés pour manger qui persistent sous une forme ou sous une autre pendant toutes les premières années de l’enfance15. Beaucoup de bébés ne trouvent acceptables que certains goûts ou certaines consistances des aliments solides, et ils refusent les autres. Quand nous analysons des enfants, nous apprenons pas mal de choses au sujet des motifs de ces « marottes », et nous arrivons à reconnaître comme leur racine la plus profonde les toutes premières angoisses au sujet de la mère. J’illustrerai cette conclusion par un exemple du comportement d’une petite fille de cinq mois, F…, qui avait été nourrie au sein, mais avait eu aussi des biberons dès le début. Elle refusa avec une colère violente la nourriture solide, comme les légumes, quand ils lui étaient donnés par la mère, et les accepta avec un grand calme quand son père les lui donna. Une quinzaine après, elle accepta les nouveaux aliments de sa mère. Suivant un rapport digne de confiance, l’enfant, qui a maintenant six ans, a une bonne relation avec ses deux parents, aussi bien qu’avec son frère, mais montre toujours peu d’appétit.

Cela nous fait penser à la petite fille A…, et à la façon dont elle a accepté les biberons supplémentaires. Chez la petite F…, aussi, il a passé un certain temps avant qu’elle pût s’adapter suffisamment à la nouvelle nourriture pour l’accepter des mains de sa mère.

Au cours de ce chapitre, j’ai essayé de montrer que l’attitude à l’égard de la nourriture est liée fondamentalement à la relation avec la mère, et implique la totalité de la vie émotionnelle du bébé. L’expérience du sevrage éveille les émotions et les angoisses les plus profondes du bébé, et le moi plus intégré développe de fortes défenses contre elles ; les angoisses et les défenses entrent ensemble dans les attitudes du bébé à l’égard de la nourriture. Je dois me limiter ici à quelques généralités sur les changements d’attitude à l’égard des aliments à l’époque du sevrage. À la racine de beaucoup de difficultés à l’égard des aliments nouveaux se trouve la crainte de persécution, crainte d’être dévoré ou empoisonné par le sein mauvais de la mère. Cette crainte provient des phantasmes du bébé de dévorer et d’empoisonner le sein16. À l’angoisse de persécution, à un stade un peu plus avancé, s’ajoute (quoiqu’à des degrés variables) l’angoisse dépressive que la voracité et les pulsions destructrices détruisent l’objet aimé. Pendant et après le processus du sevrage, cette angoisse peut produire l’effet d’augmenter ou d’inhiber le désir d’un nouvel aliment17 comme on l’a vu plus tôt, l’angoisse peut avoir des effets variables sur la voracité : elle peut la renforcer ou conduire à de fortes inhibitions de la voracité ou du plaisir de manger.

Une augmentation d’appétit au moment du sevrage ferait penser en certains cas que pendant la période d’allaitement l’aspect mauvais (persécuteur) du sein a prédominé sur le bon ; en outre, l’angoisse dépressive au sujet du danger qu’on craint pour le sein aimé contribuerait à inhiber le désir de nourriture (c’est-à-dire que l’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive agissent en proportions variables). C’est pourquoi le biberon, qui est dans une certaine mesure éloigné dans le psychisme du bébé du premier objet, le sein – bien qu’il le symbolise aussi – peut être pris avec moins d’angoisse et plus de plaisir que le sein de la mère. Quelques bébés, cependant, ne peuvent réussir la substitution symbolique du sein par le biberon, et, ils n’arrivent à jouir véritablement de leur repas que lorsqu’on leur donne des aliments solides.

Il arrive fréquemment que l’appétit diminue quand l’allaitement au sein ou au biberon est retiré pour la première fois ; cela révèle clairement l’angoisse dépressive liée à la perte de l’objet aimé primaire. Mais l’angoisse de persécution, à mon avis, contribue toujours au manque d’envie de l’aliment nouveau. L’aspect mauvais (dévorant et empoisonné) du sein, qui, pendant que l’enfant était allaité, était contrebalancé par sa relation avec le sein bon, est renforcé par la privation du sevrage, et transféré à l’aliment nouveau.

Comme je l’ai dit plus haut, l’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive influencent puissamment la relation avec la mère et avec la nourriture pendant le processus du sevrage. C’est cependant l’interaction complexe d’une quantité de facteurs (internes et externes) qui, à ce stade, détermine le résultat. Je n’entends pas seulement par là les variations individuelles dans l’attitude à l’égard des objets et de la nourriture, mais aussi et surtout le succès ou l’échec dans l’élaboration et, dans une certaine mesure, le dépassement de la position dépressive. Cela dépend beaucoup de la mesure où le sein a été établi en sécurité à l’intérieur dans le stade antérieur, et, par conséquent de la mesure où l’amour pour la mère peut être maintenu malgré les privations – tout ceci dépendant en partie de la relation entre la mère et l’enfant. Comme je l’ai dit, même des bébés très petits peuvent accepter un nouvel aliment (le biberon) avec assez peu de ressentiment (exemple A…). Cette meilleure adaptation interne à la frustration, qui se développe à partir des premiers jours de vie, est liée aux progrès dans la distinction entre la mère et la nourriture. Ces attitudes fondamentales déterminent en grande partie, et en particulier pendant le processus du sevrage, la capacité du bébé d’accepter, au plein sens du terme, des substituts de l’objet primaire. Ici, encore, le comportement et les sentiments de la mère à l’égard du bébé sont de la plus grande importance ; son attention aimante et le temps qu’elle lui consacre l’aident à vaincre ses sentiments dépressifs. La bonne relation avec la mère peut dans une certaine mesure contrebalancer la perte de l’objet aimé primaire, le sein, et influencer ainsi favorablement l’élaboration de la position dépressive.

L’angoisse au sujet de la perte de l’objet bon, qui culmine au moment du sevrage, est aussi éveillée par d’autres expériences : le malaise physique, la maladie, et en particulier la dentition. Ces expériences renforcent nécessairement les angoisses de persécution et les angoisses dépressives du bébé. En d’autres termes, le facteur physique ne peut jamais rendre compte exclusivement du trouble émotionnel auquel les maladies ou la dentition donnent naissance à ce stade.