Les origines du transfert

Dans son « Fragment d’une analyse d’un cas d’hystérie » Freud (1905) définit la situation de transfert de la manière suivante :

« Que sont ces transferts ? Ce sont de nouvelles éditions, ou des fac-similés de motions et de fantaisies qui sont éveillés et rendus conscients à mesure que se déroule l’analyse ; mais ils ont cette particularité, caractéristique de leur espèce, de substituer à une personne antérieure la personne du médecin. Autrement dit : toute une série d’expériences psychologiques sont ravivées non pas en tant qu’appartenant au passé mais en tant que s’appliquant présentement au médecin. »6

Sous une forme ou sous une autre le transfert agit toute la vie durant et influence toutes les relations humaines, mais ici je ne m’occupe que des manifestations du transfert en psychanalyse. Il est caractéristique de la procédure psychanalytique que, tandis qu’elle commence à ouvrir des routes dans l’inconscient du patient, son passé (dans ses aspects conscients et inconscients) soit progressivement ravivé. De ce fait la nécessité pressante de transférer ses expériences, relations d’objet et émotions précoces, est renforcée, et elles en viennent à se concentrer sur le psychanalyste ; ceci implique que le patient traite les conflits et les angoisses qui ont été réactivés en faisant usage des mêmes mécanismes et des mêmes défenses que dans des situations plus anciennes.

Il s’ensuit que, plus nous sommes à même de pénétrer profondément dans l’inconscient et plus nous pouvons mener loin en arrière l’analyse, plus grande sera notre compréhension du transfert. Par conséquent un bref résumé de mes conclusions à propos des stades les plus précoces du développement est approprié à mon sujet.

La première forme d’angoisse est d’une nature persécutive. Le travail de l’instinct de mort à l’intérieur — lequel selon Freud est dirigé contre l’organisme — suscite la peur de l’annihilation, et ceci est la cause primordiale de l’angoisse persécutive. De plus, dès le commencement de la vie postnatale (je ne m’occupe pas ici des processus prénataux) des motions destructrices à rencontre de l’objet provoquent la peur de représailles. Ces sentiments persécutifs provenant de sources intérieures sont intensifiés par des expériences externes douloureuses car, dès les tout premiers jours la frustration et l’inconfort éveillent chez le nourrisson le sentiment qu’il est attaqué par des forces hostiles. Par conséquent les sensations éprouvées par le nourrisson à la naissance et les difficultés à s’adapter à des conditions entièrement nouvelles suscitent l’angoisse persécutive. Le réconfort et les soins donnés après la naissance, en particulier les premières expériences d’allaitement, sont ressentis comme provenant de forces bonnes. En parlant de « forces » j’utilise un mot plutôt adulte pour ce que le nourrisson conçoit vaguement comme des objets, soit bons soit mauvais. Le nourrisson dirige ses sentiments de gratification et d’amour vers le « bon » sein, et ses motions destructrices ainsi que ses sentiments de persécution vers ce qu’il sent être frustrant, c-à-d le « mauvais » sein. A ce stade les processus de clivage sont à leur apogée et l’amour et la haine aussi bien que les bons et les mauvais aspects du sein sont en grande partie maintenus séparés les uns des autres. La relative sécurité du nourrisson est basée sur le changement du bon objet en un objet idéal comme protection contre l’objet dangereux et persécuteur. Ces processus — c-à-d le clivage, le déni, l’omnipotence et l’idéalisation — sont courants durant les trois ou quatre premiers mois de la vie (ce que j’ai appelé la « position paranoïde — schizoïde » (1946)). De cette façon à un stade très précoce l’angoisse persécutive et son corollaire, l’idéalisation, influencent fondamentalement les relations d’objet.

Les processus primitifs de projection et d’introjection, étant inextricablement liés avec les émotions et les angoisses du nourrisson, amorcent les relations d’objet : en projetant, c-à-d en défléchissant la libido et l’agressivité sur le sein de la mère, la base pour les relations d’objets est établie : en introjectant l’objet, tout d’abord le sein, les relations aux objets internes prennent naissance. L’emploi que je fais du terme « relations d’objet » est basé sur le fait que je soutiens que le nourrisson a, dès le commencement de la vie postnatale, une relation à la mère (bien que se centrant à l’origine sur son sein) qui est imprégnée des éléments fondamentaux d’une relation d’objet, c-à-d l’amour, la haine, les fantasmes, les angoisses et les défenses7.

A mon avis — comme je l’ai expliqué en détail en d’autres occasions — l’introjection du sein est le commencement de la formation du surmoi, formation qui s’étend sur des années. Nous avons des raisons de supposer qu’à partir de la première expérience de l’allaitement le nourrisson introjecte le sein dans ses divers aspects. Le noyau du surmoi est ainsi le sein de la mère, à la fois bon et mauvais. En raison de l’opération simultanée de l’introjection et de la projection, les relations aux objets externes et internes interagissent. Le père aussi, qui bientôt joue un rôle dans la vie de l’enfant, commence de bonne heure à faire partie du monde interne du nourrisson. Il est caractéristique de la vie émotionnelle du nourrisson qu’il y ait de rapides fluctuations entre l’amour et la haine ; entre les situations externes et internes ; entre la perception de la réalité et les fantasmes s’y rapportant ; et, en conséquence, une interaction entre l’angoisse persécutive et l’idéalisation — toutes deux se référant aux objets internes et externes ; l’objet idéalisé étant un corollaire de l’objet persécutif, extrêmement mauvais.

La capacité croissante d’intégration et de synthèse du moi conduit de plus en plus, même durant ces quelques premiers mois, à des états dans lesquels l’amour et la haine, et en conséquence les bons et les mauvais objets sont synthétisés ; et ceci donne naissance à la seconde forme d’angoisse — l’angoisse dépressive — car les motions et les désirs agressifs du nourrisson à l’endroit du mauvais sein (la mère) sont maintenant ressentis comme un danger pour le bon sein (la mère) aussi. Dans le second trimestre de la première année ces émotions se renforcent, parce qu’à ce stade le nourrisson perçoit et introjecte de plus en plus la mère comme une personne. L’angoisse dépressive s’intensifie, car le nourrisson sent qu’il a détruit ou qu’il est en train de détruire un objet total par son avidité et son agressivité incontrôlable. De plus, en raison de la synthèse croissante de ses émotions, il sent maintenant que les motions destructrices sont dirigées contre une personne aimée. Des processus semblables opèrent en relation au père et aux autres membres de la famille. Ces angoisses et les défenses correspondantes constituent la « position dépressive », qui atteint un point critique vers le milieu de la première année et dont l’essence est l’angoisse et la culpabilité se rapportant à la destruction et à la perte des objets aimés internes et externes.

C’est à ce stade, et en liaison étroite avec la position dépressive, que le complexe d’Œdipe s’amorce. L’angoisse et la culpabilité ajoutent un élan puissant dans la direction du commencement du complexe d’Œdipe. En effet, l’angoisse et la culpabilité augmentent le besoin d’extérioriser (projeter) les figures mauvaises et d’intérioriser (introjecter) les bonnes ; d’attacher les désirs, l’amour, les sentiments de culpabilité, et les tendances réparatrices à certains objets, et la haine et l’angoisse à d’autres ; de trouver des représentants pour les figures internes dans le monde externe. Ce n’est pas, toutefois, seulement la recherche de nouveaux objets qui domine les besoins du nourrisson, mais aussi la poussée vers les nouveaux buts : s’éloignant du sein il va vers le pénis, c-à-d des désirs oraux vers les désirs génitaux. De nombreux facteurs contribuent à ces développements : la poussée en avant de la libido, l’intégration croissante du moi, les aptitudes physiques et mentales, et l’adaptation progressive au monde externe. Ces tendances sont en étroite liaison avec le processus de la formation de symboles qui permet au nourrisson de transférer non seulement de l’intérêt, mais aussi des émotions et des fantasmes, de l’angoisse et de la culpabilité, d’un objet à un autre.

Les processus que j’ai décrits sont liés à un autre phénomène fondamental gouvernant la vie mentale. Je crois que la pression exercée par les situations d’angoisse les plus précoces est un des facteurs qui provoque la compulsion de répétition. Je reviendrai à cette hypothèse ultérieurement.

Certaines de mes conclusions concernant les stades les plus précoces de la petite enfance sont une continuation des découvertes de Freud ; sur certains points, toutefois, des divergences ont surgi, divergences dont l’ime est très en rapport avec mon sujet actuel. Je fais référence à ma thèse que les relations d’objet sont agissantes dès le commencement de la vie postnatale.

Cela fait de nombreuses années que je considère que l’auto-érotisme et le narcissisme sont, chez le tout petit, contemporains de la première relation aux objets — externes et intériorisés. J’exposerai brièvement à nouveau mon hypothèse : l’auto-érotisme et le narcissisme incluent l’amour pour et la relation avec le bon objet intériorisé qui, dans le fantasme, fait partie du corps et du soi aimés. C’est vers cet objet intériorisé que, dans la gratification auto-érotique et les états narcissiques, a lieu un retrait. Simultanément, à partir de la naissance, une relation aux objets, en premier lieu la mère (son sein) est présente. Cette hypothèse contredit le concept de Freud de stades auto-érotiques et narcissiques qui excluent une relation d’objet. Cependant, la différence entre la façon de voir de Freud et la mienne est moins grande qu’il n’y paraît à première vue, étant donné que les formulations de Freud sur cette question ne sont pas sans équivoque. Dans différents contextes il a explicitement et implicitement exprimé des opinions qui suggéraient une relation à un objet, le sein de la mère, précédant l’auto-érotisme et le narcissisme. Une référence suffira, dans le premier de deux articles d’Encyclopédie, Freud (1922) a dit « La composante orale de la pulsion trouve d’abord sa satisfaction en étayage à l’assouvissement du besoin de nourriture et son objet dans le sein maternel. Elle se détache alors, devient autonome et simultanément auto-érotique, c’est-à-dire qu’elle trouve son objet au niveau du corps propre. »8

L’usage que fait Freud du terme objet est ici quelque peu différent de l’usage que je fais de ce terme, car il se réfère à l’objet d’un but instinctuel, tandis que je veux parler, en plus de cela, d’une relation d’objet impliquant les émotions, les fantasmes, les angoisses et les défenses du nourrisson. Néanmoins, dans la phrase citée, Freud parle clairement d’un attachement libidinal à un objet, le sein de la mère, qui précède l’auto-éro-tisme et le narcissisme.

Dans ce contexte, je tiens à vous rappeler aussi les découvertes de Freud concernant les identifications précoces. Dans Le moi et le ça1, parlant des investissements d’objet abandonnés, il a dit : « ... les effets des premières identifications qui se sont effectuées dans l’âge le plus précoce seront généraux et durables. Cela nous ramène à l’apparition de l’idéal du moi... » Freud définit alors les premières et les plus importantes identifications qui se tiennent cachées derrière l’idéal du moi comme l’identification avec le père, ou avec les parents, et les place, ainsi qu’il l’exprime, dans la « préhistoire de chaque personne ». Ces formulations s’approchent de ce que j’ai décrit comme les premiers objets introjectés, car, par définition, les identifications sont le résultat de l’introjec-tion. De l’énoncé que je viens de discuter et du passage cité de l’article d'Encyclopédie on peut déduire que Freud, bien qu’il n’ait pas poursuivi cette ligne de pensée plus avant, a bien fait l’hypothèse que dans la petite enfance la plus précoce, et un objet et des processus introjectifs jouent un rôle.

Ce qui veut dire qu’en ce qui concerne l’auto-érotisme et le narcissisme, nous rencontrons une inconséquence dans les vues de Freud. De telles inconséquences qui existent sur un certain nombre de points de théorie montrent clairement, je pense, que sur ces questions particulières Freud n’était pas encore arrivé à une décision finale. A l’égard de la théorie de l’angoisse, il l’a énoncé explicitement dans Inhibition, Symptôme, Angoisse (1926, chap. 8). La conscience qu’il avait que bien des choses concernant les stades précoces du développement lui étaient encore inconnues ou obscures est également illustrée par le fait qu’il parle des premières années de la vie de la fille comme « ... (Freud 1931) blanchi par les ans et perdu dans l’ombre... ».

Je ne connais pas la façon de voir d’Anna Freud sur cet aspect de l’Œuvre de Freud. Mais, en ce qui concerne la question de Pauto-érotisme et du narcissisme, elle semble n’avoir pris en compte que la conclusion de Freud qu’un stade autocratique et un stade narcissique précédent les relations d’objet, et elle semble ne pas tenir compte des autres possibilités impliquées dans certains énoncés de Freud tels que ceux auxquels je me suis référée ci-dessus. C’est une des raisons pour lesquelles la divergence entre la conception d’Anna Freud et ma conception de la toute petite enfance est bien plus grande que celle qui existe entre les vues de Freud, prises dans leur ensemble, et mes vues. J’énonce ceci parce que je crois qu’il est essentiel de clarifier l’étendue et la nature des différences entre les deux écoles de pensée psychanalytique représentées par Anna Freud et moi-même. Une telle clarification est nécessaire dans l’intérêt de la formation psychanalytique et aussi parce qu’elle pourrait aider à ouvrir des discussions fructueuses entre psychanalystes et contribuer par là à une plus grande compréhension générale des problèmes fondamentaux de la toute petite enfance.

L’hypothèse qu’un stade s’étendant sur plusieurs mois précède les relations d’objet implique que — excepté pour la libido attachée au corps propre du nourrisson — motions, fantasmes, angoisses et défenses ou bien ne sont pas présents en lui, ou bien ne se rapportent pas à un objet, c-à-d qu’ils opéreraient in vacuo. L’analyse de très jeunes enfants m’a appris qu’il n’y a aucun besoin instinctuel, aucune situation d’angoisse, aucun processus mental qui n’implique des objets, externes ou internes ; en d’autres termes, les relations d’objet sont au centre de la vie émotionnelle. Qui plus est, l’amour et la haine, les fantasmes, les angoisses et les défenses sont aussi agissants dès le commencement et sont ab initio indissolublement liés avec des relations d’objet. Cet insight m’a fait voir beaucoup de phénomènes sous un jour nouveau.

Je tirerai maintenant la conclusion sur laquelle le présent article s’appuie : je soutiens que le transfert prend naissance dans les mêmes processus qui, dans les stades les plus précoces, déterminent les relations d’objet. Par conséquent nous devons revenir encore et encore en analyse aux fluctuations entre les objets, aimés ou haïs, externes et internes, qui dominent la toute petite enfance. Nous ne pouvons pleinement apprécier Pinterconnection entre les transferts positifs et négatifs que si nous explorons l’interaction précoce entre l’amour et la haine, et le cercle vicieux de l’agressivité, des angoisses, des sentiments de culpabilité et de l’agressivité accrue, aussi bien que les aspects variés des objets vers lesquels ces émotions et ces angoisses conflictuelles sont dirigées. D’un autre côté, par l’exploration de ces processus précoces je me suis convaincue que l’analyse du transfert négatif qui avait reçu relativement peu d’attention9 dans la technique psychanalytique est une précondition pour analyser les couches plus profondes de l’esprit. L’analyse du transfert négatif aussi bien que du transfert positif et de leur interconnexion est, comme je l’ai soutenu depuis bien des années, un principe indispensable au traitement de tous les types de patients, enfants comme adultes. J’ai fourni des preuves à l’appui de cette façon de voir dans la plupart de mes écrits depuis 1927.

Cette approche qui, dans le passé, a rendu possible l’analyse de très jeunes enfants, s’est, ces dernières années, avérée extrêmement féconde pour l’analyse des patients schizophrènes.' Jusque vers environ 1920 on supposait que les patients schizophrènes étaient incapables de former un transfert et en conséquence ne pouvaient pas être psychanalysés. Depuis lors, la psychanalyse des schizophrènes a été tentée par différentes techniques. Le changement d’optique le plus radical à cet égard est toutefois survenu plus récemment et il est en étroite connexion avec la plus grande connaissance des mécanismes des angoisses et des défenses agissants dans la toute petite enfance la plus précoce. Depuis que certaines de ces défenses, élaborées dans les relations d’objet primitives contre l’amour et la haine à la fois, ont été découvertes, le fait que les patients schizophrènes soient capables de développer tout autant un transfert positif qu’un transfert négatif a été pleinement compris ; cette découverte se confirme si nous appliquons avec conséquence dans le traitement des patients schizophrènes10 le principe qu’il est aussi nécessaire d’analyser le transfert négatif que le transfert positif

— qu’en fait l’un ne peut pas être analysé sans l’autre.

Rétrospectivement on peut voir que ces avancées considérables dans la technique s’appuient, dans la théorie psychanalytique, sur la découverte par Freud des instincts de vie et de mort, découverte qui a été un apport fondamental à la compréhension de l’origine de l’ambivalence. Parce que les instincts de vie et de mort et par conséquent l’amour et la haine sont au fond dans l’interaction la plus étroite, le transfert négatif et le transfert positif sont fondamentalement liés.

La compréhension des relations d’objet les plus précoces et des processus qu’elles impliquent a de façon essentielle influencé la technique sous différents angles. On sait depuis longtemps que le psychanalyste dans la situation de transfert peut tenir la place de la mère, du père, ou d’autres personnes, qu’il joue aussi à certains moments dans l’esprit du patient le rôle du surmoi, à d’autres moments celui du ça ou du moi. Notre savoir actuel nous permet de parvenir jusqu’aux détails spécifiques des divers rôles attribués par le patient à l’analyste. Il y a en fait très peu de personnes dans la vie du tout petit, mais il les ressent comme une multitude d’objets parce qu’elles lui apparaissent sous différents aspects. En conséquence, l’analyste peut à un moment donné représenter une partie du soi, du surmoi ou n’importe laquelle d’une large gamme de figures intériorisées. De la même façon, prendre en compte le fait que l’analyste tient la place du père ou de la mère réels ne nous mène pas assez loin, si nous ne comprenons pas quel aspect des parents a été ravivé. L’image des parents dans l’esprit du patient a à des degrés divers subi une distorsion à travers les processus infantiles de projection et d’idéalisation, et a souvent conservé beaucoup de sa nature fantasmatique. Au total, dans l’esprit du tout petit toute expérience externe est entremêlée avec ses fantasmes et, d’autre part, tout fantasme contient des éléments d’expérience réelle, et ce n’est qu’en analysant la situation de transfert jusqu’à ses profondeurs que nous sommes en mesure de découvrir le passé à la fois dans ses aspects réalistes et fantasmatiques. C’est aussi l’origine de ces fluctuations dans la petite enfance la plus précoce qui rend compte de leur force dans le transfert, ainsi que des substitutions rapides — parfois même à l’intérieur d’une séance — entre père et mère, entre objets bons d’une façon omnipotente et persécuteurs dangereux, entre figures internes et externes. Parfois l’analyste semble simultanément représenter les deux parents—dans ce cas souvent dans une alliance hostile contre le patient, ce pourquoi le transfert négatif acquiert une grande intensité. Ce qui a alors été ravivé ou est devenu manifeste dans le transfert est le mélange, dans le fantasme du patient, des parents en une figure, la « figure du parent combiné » ainsi que je l’ai décrite ailleurs11. C’est une des formations fantasmatiques caractéristiques des stades les plus précoces du complexe d’Œdipe et qui, si elle se maintient en force, est nuisible à la fois aux relations d’objet et au développement sexuel. Le fantasme des parents combinés tire sa force d’un autre élément de la vie émotionnelle précoce — c-à-d de la puissante envie associée aux désirs oraux frustrés. Par l’analyse de telles situations précoces nous apprenons que dans l’esprit du bébé, lorsqu’il est frustré (ou insatisfait pour des causes internes), sa frustration est couplée avec le sentiment qu’un autre objet (bientôt représenté par le père) reçoit de la mère la gratification et l’amour convoités qui lui sont refusés à ce moment-là. C’est là une racine du fantasme que les parents sont combinés dans une gratification mutuelle perpétuelle d’une nature orale, anale et génitale. Et c’est, à mon avis, le prototype des situations d’envie et de jalousie à la fois.

Il y a un autre aspect de l’analyse du transfert qu’il faut mentionner. Nous avons l’habitude de parler de la situation de transfert. Mais avons-nous toujours présente à l’esprit l’importance fondamentale de ce concept ? Mon expérience est qu’en débrouillant les détails du transfert il est essentiel de penser en termes de situations totales transférées du passé dans le présent, et aussi d’émotions, de défenses et de relations d’objet.

Pendant des années—et c’est jusqu’à un certain point encore vrai aujourd’hui — le transfert a été compris en termes de références directes à l’analyste dans le matériel du patient. Ma conception du transfert comme enraciné dans les stades les plus précoces du développement et dans les couches profondes de l’inconscient est beaucoup plus large et entraîne une technique par laquelle, à partir de l’ensemble du matériel présenté, les éléments inconscients du transfert sont déduits. Par exemple, les communications des patients sur leur vie quotidienne, leurs relations et leurs activités ne font pas que donner un aperçu du fonctionnement du moi, mais révèlent aussi — si nous explorons leur contenu inconscient—les défenses contre les angoisses réveillées dans la situation de transfert. Car le patient est voué à traiter les conflits et les angoisses revécus à l’égard de l’analyste par les mêmes méthodes qu’il a employées dans le passé. C’est-à-dire qu’il se détourne de l’analyste comme il a tenté de se détourner de ses objets primitifs ; il essaye de cliver les relations avec lui, le retenant soit comme une bonne, soit comme une mauvaise figure : il défléchit certains des sentiments et attitudes éprouvés à l’égard de l’analyste sur d’autres personnes dans sa vie courante, et cela fait partie intégrante d’un passage à l’acte12.

En accord avec mon sujet, j’ai surtout discuté ici les expériences, les situations et les émotions les plus précoces d’où découle le transfert. Sur ces fondations toutefois, sont bâtis les relations d’objet ultérieures ainsi que les développements émotionnels et intellectuels qui réclament l’attention de l’analyste non moins que les relations plus précoces ; c’est dire que notre champ d’investigation couvre tout ce qui se trouve entre la situation courante et les expériences les plus précoces. En fait il n’est pas possible de trouver accès aux émotions et aux relations d’objet les plus précoces autrement qu’en examinant leurs vicissitudes à la lumière des développements ultérieurs. Ce n’est qu’en reliant encore et encore (et cela représente un travail difficile et patient) les expériences ultérieures aux plus anciennes et vice versa, ce n’est qu’en explorant de manière conséquente leur interaction, que le présent et le passé peuvent se rencontrer dans l’esprit du patient. C’est là un aspect du processus d’intégration qui, tandis que l’analyse progresse, embrasse la totalité de la vie mentale du patient. Lorsque l’angoisse et la culpabilité diminuent et que l’amour et la haine peuvent être mieux synthétisés, les processus de clivage — une défense fondamentale contre l’angoisse — tout comme les refoulements diminuent tandis que le moi gagne en force et en cohérence ; la scission entre objets idéalisés et objets persécuteurs diminue ; les aspects fantasmatiques des objets perdent en force ; toutes choses qui impliquent que la vie fantasmatique inconsciente — moins nettement divisée de la partie inconsciente de l’esprit — peut être mieux utilisée dans les activités du moi, avec en conséquence un enrichissement général de la personnalité. J’aborde ici les différences — en contraste avec les similitudes — entre le transfert et les premières relations d’objet. Ces différences sont une mesure de l’effet curatif de la procédure analytique.

J’ai suggéré ci-dessus que l’un des facteurs qui provoquent la compulsion de répétition est la pression exercée par les situations d’angoisse les plus précoces. Lorsque l’angoisse persécutive et dépressive ainsi que la culpabilité diminuent, le besoin pressant est moindre de répéter les expériences fondamentales encore et encore, et pour cette raison les formes et les modalités précoces des sentiments sont maintenues avec moins de ténacité. Ces changements fondamentaux adviennent par l’analyse conséquente du transfert ; ils sont étroitement liés à une révision en profondeur des relations d’objet les plus précoces et se réfléchissent dans la vie courante du patient aussi bien que dans les attitudes modifiées à l’égard de l’analyste.

6

N.d. T. — Cf. aussi la traduction de M. Bonaparte et R. M. Loewenstein de « Fragment d’une analyse d’hystérie » (Dora) parue in S. Freud, Cinq psychanalyses, PUF, 1954.

7

C’est un trait essentiel de cette toute première relation parmi les relations d’objet que d’être le prototype d’une relation entre deux personnes dans laquelle n’entre aucun autre objet. Ceci est d’une importance vitale pour les relations d’objet ultérieures, bien que sous cette forme exclusive elle ne dure peut-être pas plus qu’un très petit nombre de mois, car les fantasmes se rapportant au père et à son pénis — fantasmes qui amorcent les stades précoces du complexe d’Œdipe — introduisent la relation à plus d’un objet. Dans l’analyse des adultes et des enfants le patient en vient parfois à éprouver des sentiments de bonheur merveilleux par la reviviscence de cette relation exclusive précoce avec la mère et son sein. De telles expériences succèdent souvent à l’analyse de situations de jalousie et de rivalité dans lesquelles un troisième objet, en définitive le père, est impliqué.

8

N.d.T. — In OCF.P, t. XVI, p. 194.

1. OCF. P, t. XVI, p. 275. Dans la même page, Freud suggère — se référant encore à ces premières identifications — qu’elles sont une identification directe et immédiate qui se situe bien plus précocement que n’importe quel investissement d’objet. Cette suggestion semble impliquer que l’introjection précède même les relations d’objet.

9

Ceci était en grande partie dû à la sous-estimation de l’importance de l’agressivité.

10

Cette technique est illustrée par l’article de H. Segal « Quelques aspects de l’analyse d’un schizophrène » dans Délire et créativité, trad. Josiane Vincent-Cham-brier et Claude Vincent, Ed. des Femmes, 1987 ; et par les articles de H. Rosenfeld, « Remarques sur la psychanalyse du conflit surmoïque dans un cas de schizophrénie aiguë » et « Manifestations transférentielles et analyse du transfert d’un patient atteint de schizophrénie catatonique aiguë » ; trad. Gilbert Diatkine, Alain et Monique Gibeault, Jacqueline Miller et Michel Vincent dans Etats psychotiques, PUF, 1976.

11

Voir La psychanalyse des enfants, op. cit., particulièrement les chap. 8 et 11.

12

Le patient peut à certains moments essayer de fuir le présent dans le passé plutôt que de se rendre compte que ses émotions, ses angoisses et ses fantasmes sont à ce moment-là pleinement et fortement agissants et sont centrés sur l’analyste. A d’autres moments, comme nous le savons, les défenses sont principalement dirigées contre la reviviscence du passé en relation aux objets originels.