La technique de jeu psychanalytique : son histoire et sa portée

I.

J’ai été incitée à proposer un article consacré principalement à la technique de jeu comme introduction à ce livre1 par la prise en compte du fait que mon travail avec les enfants et les adultes et que mes contributions à la théorie psychanalytique dans son ensemble proviennent en dernier ressort de la technique de jeu élaborée avec les jeunes enfants. Je ne veux pas dire par là que mon travail ultérieur a été une application directe de la technique du jeu, mais l’insight que j’ai acquis dans le développement précoce, dans les processus inconscients et dans la nature des interprétations par lesquelles l’inconscient peut être approché a été d’une influence de grande portée sur le travail que j’ai fait avec les enfants plus âgés et avec les adultes.

J’exposerai donc brièvement dans leurs grandes lignes les étapes par lesquelles mon travail a procédé en partant de la technique de jeu, mais je ne tenterai pas de donner un résumé complet de mes découvertes. En 1919, lorsque je commençai mon premier cas, un certain travail psychanalytique avec les enfants avait déjà été fait, en particulier, par le docteur Hug-Hellmuth (1921). Toutefois, elle n’entreprit pas la psychanalyse d’enfants de moins de six ans, et bien qu’elle utilisât les dessins et à l’occasion le jeu comme matériel, elle ne donna pas à cela le développement d’une technique spécifique.

À l’époque où je commençai à travailler, c’était un principe établi que les interprétations devaient être données très parcimonieusement. À quelques exceptions près les psychanalystes n’avaient pas exploré les couches plus profondes de l’inconscient — une telle exploration étant, chez les enfants, considérée comme potentiellement dangereuse. Cette perspective prudente se reflétait dans le fait qu’alors, et pour les années qui suivirent, la psychanalyse était tenue pour ne convenir aux enfants qu’à partir de la période de latence2.

Mon premier patient fut un garçon de cinq ans. Je me suis référée à lui sous le nom de « Fritz » dans mes tout premiers articles publiés3. Au départ je pensais qu’il serait suffisant d’influencer l’attitude de la mère. J’ai proposé qu’elle devrait encourager l’enfant à discuter librement avec elle les nombreuses questions non formulées qui étaient ostensiblement au fond de son esprit et entravaient son développement intellectuel. Ceci eut un effet positif, mais ses difficultés névrotiques ne furent pas suffisamment allégées et il fut vite décidé que je le psychanalyserais. En le faisant, je m’écartai de certaines des règles établies jusque-là, en effet j’interprétai ce que je pensais être le plus urgent dans le matériel que l’enfant me présentait et je trouvai mon intérêt concentré sur ses angoisses et ses défenses contre celles-ci. Cette nouvelle approche me mit vite en présence de sérieux problèmes. Les angoisses que je rencontrai en analysant ce premier cas étaient très aiguës, et bien que je fusse renforcée dans l’opinion que je travaillais sur la bonne voie en observant l’allègement de l’angoisse produite maintes et maintes fois par mes interprétations, j’étais par moments troublée par l’intensité des angoisses nouvelles qui étaient amenées au grand jour. Dans une occasion semblable je demandai conseil au docteur Karl Abraham. Il répondit que puisque mes interprétations avaient jusque-là produit un soulagement et que l’analyse progressait manifestement, il ne voyait aucune raison de changer la méthode d’approche. Je me sentis encouragée par son soutien et il se trouva que, dans les quelques jours qui suivirent, l’angoisse de l’enfant qui avait atteint un point critique diminua grandement, amenant encore une amélioration. La conviction acquise dans cette analyse influença puissamment tout le cours de mon travail analytique.

Le traitement fut conduit au domicile de l’enfant avec ses propres jouets. Cette analyse fut le commencement de la technique de jeu psychanalytique parce que, dès le début, l’enfant exprima ses fantasmes et ses angoisses surtout dans le jeu, et je lui interprétai régulièrement ses significations, avec le résultat que du matériel supplémentaire surgissait dans son jeu. C’est-à-dire que j’utilisai avec ce patient, par essence, la méthode d’interprétation qui devint caractéristique de ma technique. Cette approche correspond à un principe fondamental de la psychanalyse — l’association libre. En interprétant non seulement les mots de l’enfant, mais aussi ses activités avec ses jouets, j’ai appliqué ce principe de base à l’esprit de l’enfant, dont le jeu et les activités variées — en fait l’ensemble de son comportement — sont des moyens d’exprimer ce que l’adulte exprime de manière prédominante par les mots. J’ai aussi été tout du long guidée par deux autres principes de la psychanalyse établis par Freud, principes que j’ai dès le commencement considérés comme fondamentaux : que l’exploration de l’inconscient est la tâche principale de la procédure psychanalytique, et que l’analyse du transfert est le moyen d’atteindre ce but.

Entre 1920 et 1923 j’acquis encore de l’expérience avec d’autres cas d’enfants, mais une étape déterminante dans le développement de la technique de jeu fut le traitement d’une enfant de deux ans et neuf mois que je psychanalysai en 1923. J’ai donné quelques détails de ce cas d’enfant sous le nom de « Rita » dans mon livre, La psychanalyse des enfants4. Rita souffrait de terreurs nocturnes et de phobies d’animaux, était très ambivalente à l’endroit de sa mère, en même temps se cramponnait à elle à un tel point qu’on pouvait à peine la laisser seule. Elle avait une névrose obsessionnelle marquée et elle était par moments très déprimée. Son jeu était inhibé et son incapacité à tolérer les frustrations rendait son éducation de plus en plus difficile. J’avais beaucoup de doutes quant à la manière d’attaquer ce cas étant donné que l’analyse d’un enfant si jeune était une expérience entièrement nouvelle. La première séance parut confirmer mes craintes. Rita, une fois laissée seule avec moi dans sa chambre d’enfant, montra tout de suite des signes de ce que je pris pour un transfert négatif : elle était anxieuse et silencieuse et demanda très vite à sortir dans le jardin. J’acceptai et allai avec elle — je puis ajouter, sous l’œil vigilant de sa mère et de sa tante, qui prirent cela pour le signe d’un échec. Elles furent très surprises de voir que Rita était tout à fait amicale avec moi lorsque nous revînmes dans la chambre quelque dix ou quinze minutes plus tard. L’explication de ce changement était que, tandis que nous étions dehors, j’avais interprété son transfert négatif (ceci encore à rencontre de la pratique habituelle). À partir du petit nombre de choses qu’elle dit et à partir du fait qu’elle était moins effrayée lorsque nous étions à l’air libre, je conclus qu’elle avait particulièrement peur de quelque chose que je pourrais lui faire lorsqu’elle était seule avec moi dans la pièce. J’interprétai ceci et, faisant référence à ses terreurs nocturnes, je reliai ses soupçons à mon égard, en tant qu’étrangère hostile, à sa peur qu’une mauvaise femme l’attaquât lorsqu’elle était toute seule la nuit. Lorsque, quelques minutes après cette interprétation, je proposai de revenir dans la chambre, elle accepta de bon cœur. Ainsi que je l’ai mentionné, l’inhibition de Rita au jeu était marquée, et elle ne fit tout d’abord guère qu’habiller et déshabiller sa poupée de manière obsessionnelle. Mais bientôt je finis par comprendre les angoisses à la base de ses obsessions et je les interprétai. Ce cas renforça ma conviction grandissante qu’une précondition pour la psychanalyse d’un enfant consiste à comprendre et à interpréter les fantasmes, les sentiments, les angoisses et les expériences exprimées par le jeu ou, si les activités de jeu sont inhibées, les causes de cette inhibition.

Comme avec Fritz, j’entrepris cette analyse au domicile de l’enfant et avec ses propres jouets ; mais, pendant ce traitement qui ne dura que quelques mois, j’en vins à la conclusion que la psychanalyse ne devrait pas être effectuée au domicile de l’enfant. Car je découvris, bien qu’elle eût grandement besoin d’aide et que ses parents eussent décidé que j’essayasse la psychanalyse, que l’attitude de sa mère à mon égard était très ambivalente et que l’atmosphère était globalement hostile au traitement. Encore plus important, je découvris que la situation de transfert — la colonne vertébrale de la procédure psychanalytique — ne peut s’établir et se maintenir que si le patient est en mesure de sentir que le cabinet de consultation ou la salle de jeu, en fait l’analyse dans son ensemble, est quelque chose de séparé de sa vie de famille ordinaire. Car c’est seulement dans de telles conditions qu’il peut surmonter ses résistances contre le fait de ressentir et d’exprimer des pensées, des sentiments et des désirs qui sont incompatibles avec les conventions, et qui, dans le cas des enfants, sont sentis comme étant en opposition à une bonne partie de ce qui leur a été appris.

Je fis encore d’autres observations d’importance dans la psychanalyse d’une fille de sept ans, également en 1923. Ses difficultés névrotiques n’étaient pas en apparence des difficultés graves, mais ses parents s’inquiétaient depuis un certain temps pour son développement intellectuel. Bien que très intelligente elle ne se maintenait pas au niveau de son groupe d’âge, elle n’aimait pas l’école et parfois faisait l’école buissonnière. Sa relation à sa mère, qui avait été affectueuse et confiante, avait changé depuis qu’elle avait commencé l’école : elle était devenue réservée et silencieuse. Je passai quelques séances avec elle sans parvenir à être bien en contact. Il était devenu manifeste qu’elle n’aimait pas l’école, et à partir de ce qu’elle en dit de manière embarrassée, ainsi qu’à partir d’autres remarques, j’avais été en mesure de faire quelques interprétations qui produisirent quelque matériel. Mais j’avais l’impression que je n’irais pas beaucoup plus loin de cette manière. Dans une séance où je trouvai encore l’enfant sans réactions et en retrait, je la laissai en disant que je reviendrais dans un moment. J’allai dans la chambre de mes propres enfants, ramassai quelques jouets, des voitures, des petites figurines, quelques briques et un train, les mis dans une boîte et revins trouver la patiente. L’enfant qui ne s’était pas mise à dessiner ou à d’autres activités fut intéressée par les petits jouets et commença tout de suite à jouer. Je déduisis de ce jeu que deux des figurines jouets la représentaient elle et un petit garçon, un camarade de classe dont j’avais entendu parler auparavant. Il apparut qu’il y avait quelque chose de secret au sujet du comportement de ces deux figurines et que les autres personnages jouets n’étaient pas appréciés car ils étaient des perturbateurs ou des observateurs et étaient mis de côté. Les activités des deux jouets conduisaient à des catastrophes comme leur chute ou leur collision avec les voitures. Ceci fut répété avec les signes d’une angoisse montante. À ce moment j’interprétai, en tenant compte des détails de son jeu, qu’une activité sexuelle semblait s’être produite entre elle et son ami et que ceci faisait qu’elle avait très peur d’être découverte et qu’elle se méfiait donc des autres personnes. Je lui fis remarquer que tandis qu’elle jouait elle était devenue anxieuse et semblait sur le point de mettre fin à son jeu. Je lui rappelai qu’elle n’aimait pas l’école et que ceci pouvait être lié à la peur que le maître d’école découvrît sa relation avec son camarade de classe et la punît. Surtout elle avait peur et se méfiait donc de sa mère, et à présent il se pouvait qu’elle ressentît la même chose à mon sujet. L’effet de cette interprétation sur l’enfant fut frappant : son angoisse et sa méfiance augmentèrent d’abord, mais elles cédèrent très vite la place à un soulagement manifeste. Son expression faciale changea et bien qu’elle n’admît ni ne niât ce que j’avais interprété, elle manifesta par la suite son accord en produisant du matériel nouveau et en devenant beaucoup plus libre dans son jeu et dans ses propos : son attitude envers moi, également, devint bien plus amicale et moins soupçonneuse. Bien sûr le transfert négatif, en alternance avec le transfert positif, émergea maintes et maintes fois ; mais, à partir de cette séance, l’analyse progressa bien. Concurremment il y eut des changements favorables, ainsi que j’en fus informée, dans sa relation à sa famille — en particulier à sa mère. Son aversion pour l’école diminua et elle s’intéressa plus à ses leçons, mais son inhibition à apprendre, qui était enracinée dans des angoisses profondes, ne fut résolue que progressivement dans le cours du traitement.

II.

J’ai décrit comment l’utilisation des jouets, que je rangeai spécialement pour la petite patiente dans la boîte dans laquelle je les apportai au début, s’avéra essentielle pour son analyse. Cette expérience, ainsi que d’autres, m’aida à décider quels jouets conviennent le mieux pour la technique de jeu psychanalytique5. J’ai trouvé essentiel d’avoir de petits jouets car leur nombre et leur variété permettent à l’enfant d’exprimer une large gamme de fantasmes et d’expériences. Il est important à cette fin que ces jouets soient non mécaniques et que les personnages humains, variant seulement en couleur et en taille, n’indiquent aucune occupation particulière. Leur simplicité même permet à l’enfant de les utiliser dans de nombreuses situations différentes, selon le matériel qui émerge dans son jeu. Le fait qu’il puisse ainsi présenter simultanément toute une variété d’expériences et de fantasmes ou de situations actuelles nous permet aussi de parvenir à une image plus cohérente de ce qui se passe dans son esprit.

En accord avec la simplicité des jouets, l’équipement de la salle de jeu est également simple. Elle ne contient rien d’autre que ce qui est nécessaire à la psychanalyse6. Les jouets de chaque enfant sont rangés dans un tiroir particulier fermé à clef, et il sait donc que ses jouets et son jeu avec eux, ce qui est l’équivalent des associations de l’adulte, ne sont connus que de l’analyste et de lui-même. La boîte dans laquelle je présentai la première fois les jouets à la petite fille mentionnée plus haut s’avéra être le prototype du tiroir individuel qui est partie intégrante de la relation privée et intime entre l’analyste et le patient caractéristique de la situation de transfert psychanalytique.

Je ne veux pas dire que la technique de jeu psychanalytique dépende entièrement de mon choix particulier de matériel de jeu. En tout cas, les enfants apportent souvent spontanément leurs propres affaires et le jeu avec elles entre tout naturellement dans le travail analytique. Mais je crois que les jouets fournis par l’analyste devraient, dans l’ensemble, être du type que j’ai décrit, c-à-d, simples, petits et non mécaniques.

Les jouets, toutefois, ne sont pas les seules choses nécessaires à une analyse par le jeu. Nombre des activités de l’enfant sont par moments effectuées autour du lavabo, lequel est équipé d’une ou deux petites cuvettes, de gobelets et de cuillères. Souvent il dessine, écrit, peint, découpe, répare des jouets et ainsi de suite. Par moment il joue à des jeux dans lesquels il attribue des rôles à l’analyste ainsi qu’à lui-même comme jouer au marchand, au docteur, à l’école, à la maman et à l’enfant. Dans de tels jeux l’enfant prend fréquemment le rôle de l’adulte, exprimant par ce moyen non seulement son désir de renverser les rôles, mais manifestant aussi comment il sent que ses parents ou d’autres figures de l’autorité se comportent — ou devraient se comporter à son égard. Parfois il donne libre cours à son agressivité et à son ressentiment en étant, dans le rôle du parent, sadique envers l’enfant, représenté par l’analyste. Le principe de l’interprétation reste le même que les fantasmes soient présentés par les jouets ou par la dramatisation. En effet, quel que soit le matériel utilisé, il est essentiel que les principes analytiques à la base de la technique soient appliqués7.

L’agressivité s’exprime de manières diverses dans le jeu de l’enfant, soit directement soit indirectement. Souvent un jouet est brisé ou, quand l’enfant est plus agressif, les attaques sont perpétrées avec le couteau ou les ciseaux sur la table ou sur des morceaux de bois ; de l’eau ou de la peinture est répandue et la salle devient généralement un champ de bataille. Il est essentiel de permettre à l’enfant de faire sortir son agressivité ; mais ce qui compte le plus est de comprendre pourquoi à ce moment précis dans la situation de transfert les motions destructrices surgissent et d’observer leurs conséquences dans l’esprit de l’enfant. Des sentiments de culpabilité peuvent suivre très vite après que l’enfant a brisé, par exemple, un petit personnage. Une telle culpabilité ne se rapporte pas seulement aux dégâts actuels mais aussi à ce dont le jouet tient la place dans l’inconscient de l’enfant, p. ex. un petit frère ou une petite sœur, ou un parent ; l’interprétation doit donc traiter ces niveaux plus profonds aussi. Parfois nous pouvons déduire du comportement de l’enfant à l’égard de l’analyste que non seulement la culpabilité, mais aussi l’angoisse persécutive, a été la conséquence de ses motions destructrices et qu’il a peur de représailles.

J’ai été ordinairement en mesure de communiquer à l’enfant que je ne tolérerais pas d’agressions physiques sur ma personne. Cette attitude non seulement protège l’analyste, mais a son importance pour l’analyse aussi. En effet, de telles agressions, si elles ne sont pas maintenues dans des limites, sont susceptibles de provoquer une culpabilité et une angoisse persécutive excessives chez l’enfant et donc d’ajouter aux difficultés du traitement. On m’a parfois demandé par quelle méthode je prévenais les agressions physiques, et je pense que la réponse est que j’étais très attentive à ne pas inhiber les fantasmes agressifs de l’enfant ; en fait, l’occasion lui était donnée de les mettre en acte d’autres façons, y compris les agressions verbales sur mon compte. Plus j’étais en mesure d’interpréter à temps les motifs de l’agressivité de l’enfant, plus la situation pouvait être contrôlée. Mais avec certains enfants psychotiques il a été à l’occasion difficile de me protéger de leur agressivité.

III.

J’ai constaté que l’attitude de l’enfant à l’endroit d’un jouet qu’il a abîmé est très révélatrice. Il met souvent de côté ce jouet-là qui, par exemple, tient la place d’un membre de la fratrie ou d’un parent, et l’ignore un temps. Ceci indique l’aversion pour l’objet abîmé due à la peur persécutive que la personne attaquée (dont le jouet tient la place) exerce des représailles et soit devenue dangereuse. Le sentiment de persécution peut être tellement fort qu’il dissimule les sentiments de culpabilité et la dépression qui sont également éveillés par les dégâts causés. Ou bien, la culpabilité et la dépression peuvent être tellement fortes qu’elles amènent un renforcement des sentiments persécutifs. Cependant, un jour, il se peut que l’enfant recherche le jouet abîmé dans son tiroir. Ceci semble indiquer qu’à ce moment-là nous avons été en mesure d’analyser certaines défenses importantes, diminuant ainsi les sentiments persécutifs et rendant possible l’expérience du sentiment de culpabilité et du besoin pressant de faire réparation. Lorsque ceci se produit nous pouvons aussi remarquer qu’un changement dans la relation de l’enfant au membre particulier de la fratrie dont le jouet tenait la place, ou dans ses relations en général, est survenu. Ce changement confirme notre impression que l’angoisse persécutive a diminué et que, conjointement avec le sentiment de culpabilité et le désir de faire réparation, des sentiments d’amour qui avaient été affaiblis par une angoisse excessive ont pris le devant de la scène. Avec un autre enfant, ou avec le même enfant à un stade ultérieur de l’analyse, la culpabilité et le désir de réparer peuvent suivre de très près l’acte d’agression, et la tendresse pour le frère ou la sœur qui peut avoir été abîmé en fantasme devient apparente. L’importance de tels changements pour la formation du caractère et les relations d’objet, aussi bien que pour la stabilité mentale, ne peut pas être surestimée.

C’est une part essentielle du travail interprétatif qu’il aille du même pas que les fluctuations entre l’amour et la haine ; entre bonheur et satisfaction d’un côté et angoisse persécutive et dépression de l’autre. Ceci implique que l’analyste ne manifeste pas de désapprobation devant le fait que l’enfant a cassé un jouet ; il ne devrait pas, toutefois, encourager l’enfant à exprimer son agressivité ou lui laisser entendre que le jouet pourrait être réparé. En d’autres termes, il devrait permettre à l’enfant d’éprouver ses émotions et ses fantasmes comme ils se présentent. Cela a toujours fait partie de ma technique de ne pas user d’influence éducative ou morale mais de m’en tenir à la seule procédure psychanalytique, laquelle, pour le dire sous une forme ramassée, consiste à comprendre l’esprit du patient et à lui communiquer ce qui s’y passe.

La diversité de situations émotionnelles qui peut être exprimée par les activités de jeu est illimitée : par exemple, les sentiments de frustration et ressentir qu’on est rejeté ; être jaloux et du père et de la mère, ou des frères et sœurs ; l’agressivité accompagnant une telle jalousie ; le plaisir d’avoir un compagnon de jeu et un allié contre les parents ; des sentiments d’amour et de haine à l’égard d’un bébé qui vient de naître ou qui est attendu, en même temps que l’angoisse, la culpabilité et le besoin pressant de réparation qui s’ensuivent. Nous rencontrons aussi dans le jeu de l’enfant la répétition d’expériences actuelles et de détails de la vie de tous les jours, souvent intriqués à ses fantasmes. Il est révélateur que, parfois, des événements actuels très importants de sa vie ne parviennent à entrer ni dans son jeu ni dans ses associations, et que tout l’accent par moments porte sur des événements apparemment mineurs. Mais ces événements mineurs sont d’une grande importance pour lui parce qu’ils ont stimulé ses émotions et ses fantasmes.

IV.

Il y a beaucoup d’enfants qui sont inhibés dans le jeu. Une telle inhibition ne les empêche pas toujours complètement de jouer, mais elle peut vite interrompre leurs activités. Par exemple, un petit garçon me fut amené pour un unique entretien (il y avait la perspective d’une analyse dans l’avenir ; mais à l’époque les parents partaient à l’étranger avec lui). J’avais quelques jouets sur la table et il s’assit et commença à jouer, ce qui aboutit bientôt à des accidents, des collisions et à la chute de personnages jouets qu’il essayait de remettre debout. Dans tout ceci il montrait une bonne dose d’angoisse mais, puisque aucun traitement n’était encore prévu, je me retins d’interpréter. Après quelques minutes il glissa calmement de son fauteuil et en disant : « assez joué » il s’en alla. Je crois d’après mon expérience que si ceci avait été le commencement d’un traitement et si j’avais interprété l’angoisse montrée dans ses actions avec les jouets ainsi que le transfert négatif correspondant à mon endroit, j’aurais été en mesure de résoudre son angoisse suffisamment pour qu’il continuât à jouer.

L’exemple suivant peu m’aider à montrer certaines des causes d’une inhibition au jeu. Le garçon, âgé de trois ans et neuf mois, que je décrivis sous le nom de « Peter » dans La psychanalyse des enfants, était très névrosé8. Pour faire mention de quelques-unes de ses difficultés : il était incapable de jouer, ne pouvait tolérer aucune frustration, était timide, plaintif, n’avait pas des manières de garçon et pourtant par moments était agressif et autoritaire, très ambivalent à l’égard de sa famille et fortement fixé à sa mère. Elle me dit que Peter avait beaucoup changé et que son état n’avait fait qu’empirer après des vacances d’été durant lesquelles, à l’âge de dix-huit mois, il partagea la chambre de ses parents et eut l’occasion d’observer leurs rapports sexuels. Pendant ces vacances il devint très difficile à manier, eut un mauvais sommeil et recommença à salir son lit la nuit, ce qu’il n’avait pas fait depuis quelques mois. Il avait joué librement jusque-là, mais à compter de cet été-là, il arrêta de jouer et devint très destructeur avec ses jouets ; il ne faisait que les casser. Peu de temps après son frère naquit et ceci accrut toutes ses difficultés.

À la première séance Peter commença à jouer ; il fit bientôt se tamponner deux chevaux et répéta la même action avec différents jouets. Il mentionna aussi qu’il avait un petit frère. Je lui interprétai que les chevaux et les autres choses qu’il avait fait se tamponner représentaient des gens, une interprétation qu’il rejeta d’abord et accepta ensuite. Il fit à nouveau se tamponner les chevaux disant qu’ils allaient dormir, les recouvrit de briques et ajouta : « Maintenant ils sont bien morts ; je les ai enterrés. » Il disposa les voitures à la queue leu leu en une file qui, ainsi que cela devint évident plus tard dans l’analyse, symbolisait le pénis de son père et il les fit rouler, puis il se mit soudainement en colère et les jeta dans la pièce, disant : « Nous cassons toujours tout de suite nos cadeaux de Noël ; nous n’en voulons pas. » Casser ses jouets représentait ainsi dans son inconscient casser l’organe génital de son père. Pendant cette première séance il brisa en fait plusieurs jouets.

À la deuxième séance Peter répéta une partie du matériel de la première, en particulier les collisions de voitures, de chevaux, etc., parlant encore de son petit frère, après quoi j’interprétai qu’il me montrait comment sa maman et son papa faisaient se tamponner leurs organes génitaux (utilisant bien sûr son mot à lui pour les organes génitaux) et qu’il pensait qu’en faisant ça ils avaient fait naître son frère. Cette interprétation produisit plus de matériel, mettant en lumière sa relation très ambivalente à son petit frère et à son père. Il coucha un homme jouet sur une brique qu’il appela un « lit », le jeta par terre et dit qu’il était « mort et fichu ». Il refit ensuite en acte la même chose avec deux hommes jouet choisissant des personnages qu’il avait déjà abîmés. J’interprétai que le premier homme jouet tenait la place de son père qu’il voulait jeter hors du lit de sa mère et tuer, et que l’un des deux hommes jouet était encore le père et que l’autre le représentait lui, lui à qui son père ferait la même chose. La raison pour laquelle il avait choisi deux personnages abîmés était qu’il sentait que son père et lui seraient abîmés s’il attaquait son père.

Ce matériel illustre un certain nombre de points dont je ne mentionnerai qu’un ou deux. Parce que l’expérience de Peter consistant à être témoin des rapports sexuels de ses parents avait eu un gros impact sur son esprit et avait éveillé de fortes émotions comme la jalousie, l’agressivité et l’angoisse, ce fut la première chose qu’il exprima dans son jeu. Il n’y a pas à douter qu’il n’avait plus aucune connaissance consciente de cette expérience, qu’elle était refoulée, et que seule l’expression symbolique de celle-ci lui était possible. J’ai des raisons de croire que si je n’avais pas interprété que les jouets qui se tamponnaient étaient des personnes, il aurait pu ne pas produire le matériel qui émergea dans la deuxième séance. En outre, si je n’avais pas été à même, dans la deuxième séance, de lui montrer quelques-unes des raisons de son inhibition au jeu, en interprétant les dégâts infligés aux jouets, il aurait très vraisemblablement — comme il le faisait dans la vie de tous les jours — cessé de jouer après avoir brisé les jouets.

Il y a des enfants qui, au commencement du traitement, ne peuvent même pas jouer de la même façon que Peter ou que le petit garçon qui vint pour un seul entretien. Mais il est très rare pour un enfant de complètement ignorer les jouets disposés sur la table. Même s’il se détourne d’eux, il donne souvent à l’analyste quelque aperçu de ses motifs pour ne pas désirer jouer.

D’autres façons, encore, l’analyste d’enfant peut réunir du matériel pour l’interprétation. Toute activité, comme utiliser du papier pour gribouiller ou pour découper, et chaque détail du comportement, comme des changements dans la posture ou dans l’expression faciale, peuvent donner une indication sur ce qui se passe dans l’esprit de l’enfant, peut-être en rapport avec ce que l’analyste a entendu des parents sur ses difficultés.

J’ai beaucoup parlé de l’importance des interprétations pour la technique de jeu et j’ai donné quelques exemples pour illustrer leur contenu. Ceci m’amène à une question qui m’a souvent été posée : « Est-ce que les jeunes enfants sont intellectuellement capables de comprendre de telles interprétations ? » Mon expérience personnelle et celle de mes collègues a été que, si les interprétations se rapportent aux points saillants dans le matériel, elles sont pleinement comprises. Bien sûr l’analyste d’enfant doit donner ses interprétations aussi succinctement et aussi clairement que possible, et il devrait aussi utiliser les expressions de l’enfant pour ce faire. Mais s’il traduit en mots simples les points essentiels du matériel qui lui est présenté, il entre en contact avec les émotions et les angoisses mêmes qui sont les plus agissantes sur le moment ; la compréhension consciente et intellectuelle de l’enfant est souvent un processus ultérieur. L’une des nombreuses expériences intéressantes et surprenantes du débutant en analyse des enfants est de découvrir chez les enfants même très jeunes une capacité d’insight qui est souvent de loin supérieure à celle des adultes. Jusqu’à un certain point ceci s’explique par le fait que les connexions entre le conscient et l’inconscient sont plus étroites chez les jeunes enfants que chez les adultes et que les refoulements infantiles sont moins puissants. Je crois aussi que les capacités intellectuelles du nourrisson sont souvent sous-estimées et qu’en fait il comprend plus qu’on ne le lui accorde.

Je vais illustrer maintenant ce que j’ai dit par la réaction d’un jeune enfant aux interprétations. Peter, de l’analyse de qui j’ai donné quelques détails, avait fortement objecté à mon interprétation que l’homme jouet qu’il avait jeté à bas du « lit » et qui était « mort et fichu » représentait son père. (L’interprétation de désirs de mort à l'encontre d’une personne aimée suscite habituellement une grande résistance chez les enfants tout comme chez les adultes). À la troisième séance Peter amena encore un matériel semblable mais accepta alors mon interprétation et dit pensivement : « Et si j’étais un papa et que quelqu’un voulait me jeter par terre derrière le lit et me faire mort et fichu, qu’est-ce que j’en penserais ? » Ceci montre qu’il avait non seulement élaboré, compris et accepté mon interprétation, mais qu’il avait aussi reconnu passablement plus. Il comprit que ses propres sentiments agressifs à l’égard de son père contribuaient à la peur qu’il avait de lui, et aussi qu’il avait projeté ses propres motions sur son père.

L’un des points importants dans la technique de jeu a toujours été l’analyse du transfert. Comme nous le savons, dans le transfert sur l’analyste le patient répète des émotions et des conflits plus anciens. Mon expérience est que nous sommes à même d’aider le patient essentiellement en ramenant ses fantasmes et ses angoisses, dans nos interprétations de transfert, là où elles prirent naissance — à savoir, dans la petite enfance et en relation à ses premiers objets. Car, en refaisant l’expérience des émotions et des fantasmes précoces et en les comprenant en relation à ses objets primaires, il peut, pour ainsi dire, réviser ces relations à la racine et ainsi diminuer effectivement ses angoisses.

V.

En considérant rétrospectivement les premières années de mon travail, je pourrais extraire quelques faits. J’ai mentionné au début de cet article qu’en analysant mon tout premier cas d’enfant je vis mon intérêt se concentrer sur ses angoisses et ses défenses contre celles-ci. L’accent mis par moi sur l’angoisse me conduisit de plus en plus en profondeur dans l’inconscient et dans la vie fantasmatique de l’enfant. Cette insistance particulière allait à contresens du point de vue psychanalytique selon lequel les interprétations ne devraient pas aller très profond et ne devraient pas être données fréquemment. Je persistai dans mon approche, en dépit du fait qu’elle impliquait un changement radical dans la technique. Cette approche m’amena dans un nouveau territoire, car elle dégagea la compréhension des fantasmes, angoisses et défenses infantiles précoces qui étaient à cette époque encore en grande partie inexplorés. Cela devint évident pour moi lorsque je commençai la formulation théorique de mes découvertes cliniques.

L’un des divers phénomènes qui me frappèrent dans l’analyse de Rita était la rudesse de son surmoi. J’ai décrit dans La psychanalyse des enfants comment Rita jouait le rôle d’une mère sévère et punisseuse qui traitait l’enfant (représenté par la poupée ou par moi-même) très cruellement. De plus, son ambivalence à l’endroit de sa mère, son besoin extrême d’être punie, ses sentiments de culpabilité et ses terreurs nocturnes m’amenèrent à admettre que chez cette enfant âgée de deux ans et neuf mois — et remontant très nettement à un âge bien plus précoce — un surmoi rude et implacable était en action. Je vis cette découverte confirmée dans les analyses d’autres jeunes enfants et j’aboutis à la conclusion que le surmoi prend naissance à un stade bien plus précoce que Freud ne le supposait. En d’autres termes, il devint évident pour moi que le surmoi, tel qu’il est conçu par lui, est l’aboutissement d’un développement qui s’étend sur des années. À la suite d’autres observations, je reconnus que le surmoi est quelque chose que l’enfant sent agir intérieurement d’une manière concrète ; qu’il consiste en une diversité de figures bâties à partir de ses expériences et de ses fantasmes et qu’il est dérivé des stades dans lesquels il a intériorisé (introjecté) ses parents.

Ces observations à leur tour menèrent, dans les analyses des petites filles, à la découverte de la situation d’angoisse féminine dominante : la mère est ressentie comme le persécuteur primordial qui, en tant qu’objet externe et intériorisé, attaque le corps de l’enfant et lui prend ses enfants imaginaires. Ces angoisses proviennent des attaques fantasmées par la fille sur le corps de la mère, attaques qui visent à lui voler ses contenus, c-à-d les fèces, le pénis du père et les enfants, et elles aboutissent à la peur de représailles par des attaques semblables. J’ai trouvé de telles angoisses persécutives combinées ou alternant avec des sentiments profonds de dépression et de culpabilité, et ces observations m’amenèrent alors à la découverte du rôle vital que la tendance à faire réparation joue dans la vie mentale. La réparation dans cette acception est un concept plus large que les concepts de Freud d’« annulation dans la névrose obsessionnelle » et de « formation réactionnelle ». Elle inclut en effet la diversité des processus par lesquels le moi sent qu’il annule le mal fait en fantasme, restaure, préserve et ranime les objets. L’importance de cette tendance, étroitement liée comme elle l’est avec les sentiments de culpabilité, réside aussi dans la contribution majeure qu’elle apporte à toutes les sublimations et, de cette façon, à la santé mentale.

En étudiant les attaques fantasmées sur le corps de la mère, je rencontrai bientôt les motions sadiques anales et urétrales. J’ai mentionné plus haut que je reconnus la rudesse du surmoi chez Rita (1923) et que son analyse m’aida beaucoup à comprendre la façon dont les motions destructrices à l’égard de la mère deviennent la cause de sentiments de culpabilité et de persécution. Un des cas grâce auquel la nature sadique anale et urétrale de ces motions destructrices devint évidente pour moi fut celui de « Trude », âgée de trois ans et trois mois, que j’analysai en 19249. Lorsqu’elle vint me voir pour un traitement, elle souffrait de divers symptômes comme des terreurs nocturnes et une incontinence des urines et des selles. Tôt dans son analyse elle me demanda de faire semblant d’être au lit et de dormir. Elle me disait alors qu’elle allait m’attaquer et chercher des fèces dans mes fesses (fèces que je découvris représenter aussi des enfants) et qu’elle allait les y prendre. À la suite de ces attaques elle s’accroupissait dans un coin, jouant à être au lit, se couvrant de coussins (qui devaient protéger son corps et qui tenaient aussi la place d’enfants) ; en même temps elle mouilla réellement sa culotte et montra clairement qu’elle avait très peur d’être attaquée par moi. Ses angoisses concernant la mère intériorisée dangereuse confirmaient les conclusions que je formai d’abord dans l’analyse de Rita. Ces deux analyses avaient été de courte durée, en partie parce que les parents pensaient qu’on avait obtenu assez d’amélioration10.

Peu de temps après j’acquis la conviction que de tels motions et fantasmes destructeurs pouvaient toujours être ramenés à des motions et fantasmes sadiques oraux. En fait, Rita avait déjà montré ceci de manière tout à fait claire. Une fois, elle noircit un morceau de papier, le déchira en morceaux, jeta les petits bouts dans un verre d’eau qu’elle porta à sa bouche comme pour boire et dit tout bas « femme morte »11. Cette fois-là, j’avais compris le fait de déchirer et de salir du papier comme l’expression de fantasmes d’attaquer et de tuer la mère qui suscitaient des peurs de représailles. J’ai déjà indiqué que ce fut avec Trude que je pris conscience de la nature sadique-anale et sadique-urétrale spécifique de telles attaques. Mais dans d’autres analyses effectuées en 1924 et 1925 (Ruth et Peter, toutes deux décrites dans La psychanalyse des enfants), je pris aussi conscience du rôle fondamental que les motions sadiques-orales jouent dans les fantasmes destructeurs et les angoisses correspondantes, trouvant ainsi dans l’analyse de jeunes enfants pleine confirmation des découvertes d’Abraham12. Ces analyses qui me donnèrent un champ d’observation supplémentaire, puisqu’elles durèrent plus longtemps que celles de Rita et Trude13, m’amenèrent à un insight plus complet dans le rôle fondamental des désirs et des angoisses oraux dans le développement mental, normal et anormal14.

Comme je l’ai indiqué, j’avais déjà reconnu chez Rita et Trude l’intériorisation d’une mère attaquée et donc effrayante — le surmoi sévère. Entre 1924 et 1926, j’analysai une enfant qui était assurément très malade15. Par son analyse j’appris pas mal de choses sur les détails spécifiques d’une telle intériorisation et sur les fantasmes et les motions à la base des angoisses paranoïdes et maniaco-dépressives. En effet, j’en vins à comprendre la nature orale et anale de ses processus d’introjection et les situations de persécution interne qu’ils engendraient. Je pris aussi plus conscience de la façon dont les persécutions internes influencent, par le moyen de la projection, la relation aux objets externes. L’intensité de son envie et de sa haine montrait indubitablement qu’elle dérivait de la relation sadique-orale au sein de sa mère et était entremêlée avec les débuts de son complexe d’Œdipe. Le cas de Erna m’aida beaucoup à préparer le terrain pour un certain nombre de conclusions que je présentai au Xe Congrès international de Psychanalyse en 192716, en particulier l’opinion que le surmoi précoce, édifié quand les motions et les fantasmes sadiques-oraux sont à leur apogée, est à la base de la psychose — une opinion que je développai deux ans plus tard en soulignant l’importance du sadisme-oral pour la schizophrénie17.

En même temps que les analyses décrites jusque-là, je fus en mesure de faire quelques observations intéressantes concernant les situations d’angoisse chez les garçons. Les analyses de garçons et d’hommes adultes confirmaient pleinement l’opinion de Freud selon laquelle la peur de la castration est l’angoisse dominante du mâle, mais je reconnus qu’en raison de l’identification précoce avec la mère (la position féminine qui introduit les stades précoces du complexe d’Œdipe) l’angoisse au sujet d’attaques sur l’intérieur du corps est d’une grande importance chez les hommes tout autant que chez les femmes et, que de diverses manières, elle influence et modèle leurs peurs de la castration.

Les angoisses provenant des attaques fantasmées sur le corps de la mère et sur le père qu’elle est censée contenir s’avérèrent dans les deux sexes être à la base de la claustrophobie (qui comprend la peur d’être emprisonné ou enseveli dans le corps de la mère). Le rapport de ces angoisses avec la peur de la castration peut être vu, par exemple, dans le fantasme de perdre le pénis ou qu’il soit détruit à l’intérieur de la mère — fantasmes qui peuvent aboutir à l’impuissance.

Je finis par voir que les peurs liées aux attaques sur le corps de la mère et les peurs d’être attaqué par des objets externes et internes avaient une qualité et une intensité particulières qui suggéraient leur nature psychotique. En explorant la relation de l’enfant aux objets intériorisés, différentes situations de persécution interne ainsi que leurs contenus psychotiques devinrent évidents. De plus, la reconnaissance du fait que la peur de représailles provient de l’agressivité propre de l’individu m’amena à proposer que les défenses initiales du moi sont dirigées contre l’angoisse suscitée par les motions et les fantasmes destructeurs. Répétitivement, lorsque ces angoisses psychotiques étaient ramenées à leur origine, on découvrait qu’elles provenaient du sadisme-oral. Je reconnus aussi que la relation sadique-orale à la mère et l’intériorisation d’un sein dévoré, et donc dévorant, créent le prototype de tous les persécuteurs internes ; et que, de plus, l’intériorisation d’un sein blessé et donc redouté d’un côté ainsi que d’un sein satisfaisant et secourable de l’autre est le noyau du surmoi. Une autre conclusion était que, bien que les angoisses orales viennent en premier, les fantasmes et les désirs sadiques venant de toutes les sources sont actifs à un stade très précoce du développement et recouvrent partiellement les angoisses orales18.

L’importance des angoisses infantiles que j’ai décrites plus haut se manifesta aussi dans l’analyse d’adultes très malades dont certains étaient des cas psychotiques borderline19.

Il y eut d’autres expériences qui m’aidèrent à parvenir à une autre conclusion encore. La comparaison entre Erna, indubitablement paranoïaque, et les fantasmes et les angoisses que j’avais trouvés chez des enfants moins malades qu’on pouvait seulement appeler névrosés, me convainquit que des angoisses psychotiques (paranoïdes et dépressives) sont à la base de la névrose infantile. Je fis également des observations semblables dans les analyses de névrosés adultes. Toutes ces différentes lignes d’exploration aboutirent à l’hypothèse que des angoisses de nature psychotique sont dans une certaine mesure partie intégrante du développement infantile et sont exprimées et élaborées dans le cours de la névrose infantile20. Pour mettre au jour ces angoisses infantiles l’analyse doit, toutefois, être menée dans les couches profondes de l’inconscient, et ceci s’applique et aux adultes et aux enfants21.

Il a déjà été indiqué dans l’introduction à cet article que mon attention s’est dès le début concentrée sur les angoisses de l’enfant et que c’était en interprétant leurs contenus que je me retrouvai en mesure de diminuer l’angoisse. Pour ce faire, plein usage dut être fait du langage symbolique du jeu que je reconnus être une part essentielle du mode d’expression de l’enfant. Comme nous l’avons vu, la brique, le petit personnage, la voiture ne représentent pas seulement des choses qui intéressent l’enfant en elles-mêmes, mais dans son jeu avec elles, elles ont toujours aussi un grand nombre de significations symboliques qui sont étroitement liées à ses fantasmes, ses désirs et ses expériences. Ce mode archaïque d’expression est aussi le langage auquel nous sommes accoutumés dans les rêves, et ce fut en approchant le jeu de l’enfant d’une manière semblable à l’interprétation des rêves de Freud que je découvris que je pouvais avoir accès à l’inconscient de l’enfant. Mais nous devons considérer l’usage que chaque enfant fait des symboles en rapport avec ses émotions et ses angoisses particulières et en relation à la situation globale qui est présentée dans l’analyse ; de simples traductions généralisées de symboles sont dépourvues de signification.

L’importance que j’ai attribuée au symbolisme m’a amenée — avec le temps — à des conclusions théoriques sur le processus de la formation de symbole. L’analyse du jeu avait montré que le symbolisme permettait à l’enfant de transférer non seulement des intérêts, mais aussi des fantasmes, des angoisses et de la culpabilité sur des objets autres que les personnes22. Ainsi il y a beaucoup de soulagement éprouvé dans le jeu et ceci est un des facteurs qui le rendent tellement essentiel pour l’enfant. Par exemple, Peter, dont j’ai parlé précédemment, me fit remarquer, lorsque j’interprétai le fait qu’il abîmait un personnage-jouet comme représentant des attaques sur son frère, qu’il ne ferait pas ça à son frère réel, il ne le faisait qu’au frère jouet. Mon interprétation lui fit bien sûr voir clairement que c’était réellement son frère qu’il désirait attaquer ; mais l’exemple montre que ce n’est que par des moyens symboliques qu’il fut à même d’exprimer ses tendances destructrices dans l’analyse.

Je suis également arrivée à l’idée que, chez les enfants, une inhibition sévère de la capacité à former et à utiliser des symboles, et ainsi à constituer une vie fantasmatique, est le signe d’une perturbation sérieuse23. J’ai suggéré que de telles inhibitions et la perturbation qui en résulte dans la relation au monde externe et à la réalité sont caractéristiques de la schizophrénie24.

Je puis dire au passage que j’ai trouvé d’une grande valeur du point de vue clinique et théorique le fait que j’analysais à la fois des adultes et des enfants. Je fus de cette façon en mesure d’observer les fantasmes et les angoisses du nourrisson encore en action chez l’adulte et d’évaluer chez le jeune enfant ce que son développement futur pourrait être. Ce fut en comparant l’enfant sévèrement malade, l’enfant névrosé et l’enfant normal ainsi qu’en reconnaissant les angoisses infantiles de nature psychotique comme la cause de la maladie chez les névrosés adultes que j’arrivai aux conclusions que j’ai décrites plus haut25.

VI.

En ramenant, dans les analyses d’adultes et d’enfants, le développement des motions, des fantasmes et des angoisses à leur origine, c-à-d aux sentiments à l’égard du sein de la mère (même avec les enfants qui n’ont pas été nourris au sein), j’ai découvert que les relations d’objet commencent presque à la naissance et surviennent avec la première expérience de prise de nourriture ; que, de plus, tous les aspects de la vie mentale sont étroitement liés aux relations d’objet. Il est aussi apparu que l’expérience que l’enfant fait du monde externe, qui très vite comprend sa relation ambivalente à son père et aux autres membres de sa famille, est constamment influencée par — et à son tour influence — le monde interne qu’il est en train d’édifier, et que les situations externes et internes sont toujours interdépendantes, puisque l’introjection et la projection opèrent l’une à côté de l’autre dès le commencement de la vie.

Les observations selon lesquelles, dans l’esprit du nourrisson, la mère apparaît primitivement comme bon et mauvais sein clivés l’un de l’autre et comme quoi, dans l’espace de quelques mois, avec l’intégration croissante du moi, les aspects opposés commencent à être synthétisés m’ont aidée à comprendre l’importance des processus où sont clivées et maintenues séparées les figures bonnes et mauvaises26, aussi bien que l’effet de tels processus sur le développement du moi. La conclusion à tirer de l’expérience que l’angoisse dépressive survient comme un résultat de la synthèse par le moi des bons et des mauvais (aimés et haïs) aspects de l’objet m’a, à son tour, amenée au concept de la position dépressive qui atteint son apogée vers le milieu de la première année. Elle est précédée par la position paranoïde qui s’étend sur les trois ou quatre premiers mois de la vie et est caractérisée par l’angoisse persécutive et les processus de clivage27. Plus tard, en 194628, lorsque je reformulai mes idées sur les premiers mois de la vie, je nommai ce stade (en me servant d’une suggestion de Fairbaim)29 la position paranoïde-schizoïde, et, en élaborant sa portée, je cherchai à coordonner mes découvertes sur le clivage, la projection, la persécution et l’idéalisation.

Mon travail avec les enfants et les conclusions théoriques que j’en tirai a influencé de manière croissante ma technique avec les adultes. Cela a toujours été un principe de la psychanalyse que l’inconscient, qui a son origine dans l’esprit infantile, doive être exploré chez l’adulte. Mon expérience avec les enfants m’a amenée bien plus profondément dans cette direction que ce n’était le cas auparavant, et ceci mena à une technique qui rendit possible l’accès à ces couches-là. En particulier, ma technique de jeu m’a aidée à voir quel matériel avait le plus besoin d’interprétation sur le moment et la façon dont elle serait le plus facilement communiquée au patient ; et une partie de ce savoir, je pus l’appliquer à l’analyse des adultes30. Comme cela a été indiqué plus haut, ceci ne veut pas dire que la technique utilisée avec les enfants est identique à l’approche des adultes. Bien que nous trouvions notre chemin en remontant vers les stades les plus précoces, il est de la plus haute importance en analysant des adultes de tenir compte du moi adulte, tout comme avec les enfants nous gardons le moi infantile à l’esprit en fonction du stade de son développement.

La compréhension plus complète des stades les plus précoces du développement, du rôle des fantasmes, des angoisses et des défenses dans la vie émotionnelle du nourrisson a également mis en lumière les points de fixation de la psychose adulte. Comme résultat s’est ouverte une nouvelle voie de traitement des patients psychotiques par la psychanalyse. Ce champ, en particulier la psychanalyse des patients schizophrènes, nécessite une exploration supplémentaire ; mais le travail accompli dans cette direction par certains psychanalystes, qui sont représentés dans ce livre31, paraît justifier des espoirs pour le futur.