Sur le développement du fonctionnement mental

L’article que je présente ici est une contribution à la métapsychologie, une tentative pour faire avancer les théories fondamentales de Freud sur ce sujet à la lumière des conclusions tirées du progrès de la pratique psychanalytique.

La formulation faite par Freud de la structure mentale en termes de ça, moi et surmoi est devenue la base de toute la pensée psychanalytique. Il a bien précisé que ces parties du soi ne sont pas séparées nettement les unes des autres et que le ça est le fondement de tout le fonctionnement mental. Le moi se développe à partir du ça, mais Freud n’a pas indiqué avec conséquence à quel stade ceci se produit ; tout au long de la vie le moi descend profondément dans le ça et se trouve donc sous l’influence constante des processus inconscients.

En outre, sa découverte des instincts de vie et de mort, avec leur polarité et leur fusion opérant dès la naissance a constitué une avance formidable dans la compréhension de l’esprit. J’ai reconnu, en observant la lutte constante dans les processus mentaux du tout-petit entre un besoin irrépressible de se détruire aussi bien que de se sauver, d’attaquer ses objets et de les préserver, que des forces primordiales en lutte l’une avec l’autre étaient à l’œuvre. Ceci me donna un insight plus profond dans l’importance clinique vitale du concept de Freud des instincts de vie et de mort. Lorsque j’écrivis La psychanalyse des enfants1, j’étais déjà parvenue à la conclusion que sous l’impact de la lutte entre les deux instincts, une des principales fonctions du moi – la maîtrise de l’angoisse – est mise en action dès le tout début de la vie2.

Freud a supposé que l’organisme se protège contre le danger provenant de l’instinct de mort œuvrant à l’intérieur en la défléchissant vers l’extérieur tandis que la fraction de l’instinct qui ne peut être défléchie est liée par la libido. Dans Au-delà du principe de plaisir (1922) il considère l’opération des instincts de vie et de mort comme des processus biologiques. Mais on n’a pas suffisamment reconnu que Freud, dans certains de ses écrits, a basé ses considérations cliniques sur le concept des deux instincts comme par exemple dans « Le problème économique du masochisme » (1924). Puis-je rappeler les dernières phrases de cet article. Il dit : « Ainsi le masochisme moral devient le témoin classique de l’existence de la mixtion pulsionnelle. Sa dangerosité provient de ce qu’il descend de la pulsion de mort, qu’il correspond à la part de celle-ci qui a échappé au retournement vers l’extérieur comme pulsion de destruction. Mais d’un autre côté, comme il a la signification d’une composante érotique, même l’autodestruction de la personne ne peut se produire sans satisfaction libidinale. »3 Dans les Nouvelles leçons d’introduction (1933), il a exprimé l’aspect psychologique de sa nouvelle découverte en des termes encore plus forts. Il dit : « Par cette hypothèse, nous avons ouvert la perspective à des investigations qui pourront revêtir un jour une grande importance pour la compréhension de processus pathologiques. Car des mélanges peuvent aussi se désagréger et on peut attendre de telles désunions de pulsions les plus graves conséquences pour la fonction. Mais ces points de vue sont encore trop nouveaux. Personne n’a jusqu’à présent essayé de les exploiter dans le travail. »4 Je dirais que dans la mesure où Freud a considéré la fusion et la défusion des deux instincts comme sous-tendant le conflit psychologique entre les motions agressives et libidinales, ce serait le moi, et non pas l’organisme, qui défléchit l’instinct de mort.

Freud a affirmé qu’aucune peur de la mort n’existe dans l’inconscient, mais ceci ne semble pas compatible avec sa découverte des dangers provenant de l’instinct de mort œuvrant à l’intérieur. Comme je vois les choses, l’angoisse primordiale que combat le moi est la menace provenant de l’instinct de mort. J’ai fait remarquer dans « La théorie de l’angoisse et de la culpabilité » (1948)5 que je ne suis pas d’accord avec l’opinion de Freud que « l’inconscient semble ne contenir rien qui prêterait substance au concept de l’annihilation de la vie » et que, par conséquent, « la peur de la mort devrait être tenue pour analogue à la peur de la castration ». Dans « Le développement précoce de la conscience chez l’enfant » (1933)6, j’ai fait référence à la théorie de Freud des deux instincts selon laquelle, au début de la vie, l’instinct d’agression, ou l’instinct de mort, est contrecarré et lié par la libido ou instinct de vie – l’Éros – et j’ai dit : « Le danger d’être détruit par cet instinct d’agression provoque, je pense, une tension excessive dans le moi, tension qui est ressentie par lui comme une angoisse, si bien qu’il est confronté au tout début de son développement à la tâche de mobiliser la libido contre son instinct de mort. » Je concluais que le danger d’être détruit par l’instinct de mort suscite l’angoisse primordiale dans le moi7.

Le tout-petit serait en danger d’être inondé par ses motions autodestructrices si le mécanisme de projection ne pouvait pas agir. C’est en partie pour remplir cette fonction que le moi est mis en action à la naissance par l’instinct de vie. Le processus primitif de projection est le moyen de défléchir l’instinct de mort vers le dehors8. La projection imprègne également de libido le premier objet. L’autre processus primitif est l’introjection, encore une fois en grande partie au service de l’instinct de vie ; elle combat l’instinct de mort parce qu’elle amène le moi à recevoir quelque chose de vivifiant (tout d’abord de la nourriture) et ainsi à lier l’instinct de mort œuvrant à l’intérieur.

Dès le commencement de la vie les deux instincts s’attachent à des objets, tout d’abord le sein de la mère9. Je crois, par conséquent, qu’une certaine lumière peut être jetée sur le développement du moi relativement au fonctionnement des deux instincts par mon hypothèse que l’introjection du sein nourricier de la mère pose les bases de tous les processus d’intériorisation. Selon que les motions destructrices ou que les sentiments d’amour prédominent, le sein (que le biberon peut symboliquement venir représenter) est ressenti par moments comme bon, par moments comme mauvais. L’investissement libidinal du sein, conjointement avec des expériences gratifiantes, édifie dans l’esprit du nourrisson le bon objet primitif, la projection sur le sein des motions destructrices, le mauvais objet primitif. Ces deux aspects sont introjectés et ainsi les instincts de vie et de mort, qui avaient été projetées, de nouveau agissent dans le moi. Le besoin de maîtriser l’angoisse persécutive donne l’impulsion au clivage du sein et de la mère, extérieurement et intérieurement, en un objet secourable et aimé et, d’autre part, en un objet effrayant et haï. Ce sont les prototypes de tous les objets intériorisés ultérieurs.

La force du moi – reflétant l’état de fusion entre les deux instincts – est, je crois, déterminée par la constitution de l’individu. Si dans la fusion l’instinct de vie prédomine, ce qui implique l’ascendant de la capacité d’amour, le moi est relativement fort et il est plus à même de supporter l’angoisse provenant de l’instinct de mort et de la neutraliser.

La mesure dans laquelle la force du moi peut être maintenue et accrue est en partie affectée par des facteurs externes, en particulier l’attitude de la mère à l’égard du nourrisson. Toutefois, même lorsque l’instinct de vie et la capacité d’amour prédominent, les motions destructrices sont toujours défléchies vers l’extérieur et contribuent à la création d’objets persécuteurs et dangereux qui sont réintrojectés. De plus, les processus primitifs d’introjection et de projection amènent des changements constants dans la relation du moi à ses objets, avec des fluctuations entre les objets internes et externes, les bons et les mauvais, selon les fantasmes et les émotions du nourrisson autant que sous l’impact de ses expériences réelles. La complexité de ces fluctuations engendrées par l’activité perpétuelle des deux instincts est à la base du développement du moi dans sa relation au monde externe en même temps que de l’édification du monde interne.

Le bon objet intériorisé vient former le noyau du moi autour duquel il s’étend et se développe. Car, lorsque le moi est soutenu par le bon objet intériorisé, il est plus à même de maîtriser l’angoisse et de préserver la vie en liant avec la libido certaines parties de l’instinct de mort agissant à l’intérieur.

Cependant, une partie du moi, ainsi que Freud l’a décrit dans les Nouvelles leçons d’introduction (1933), vient occuper une position de « surveillance » en opposition à l’autre partie du fait que le moi se clive. Il a bien fait comprendre que cette partie clivée accomplissant nombre de fonctions est le surmoi. Il a également affirmé que le surmoi est composé de certains aspects des parents introjectés et qu’il est en grande partie inconscient.

Je suis d’accord avec cette façon de voir. Là où je diverge, c’est en situant à la naissance les processus d’introjection qui sont la base du surmoi. Le surmoi précède de quelques mois le commencement du complexe d’Œdipe10, un commencement que je situe, conjointement avec celui de la position dépressive, dans le second trimestre de la première année. Ainsi l’introjection précoce du bon et du mauvais sein est le fondement du surmoi et elle influence le développement du complexe d’Œdipe. Cette conception de la formation du surmoi s’oppose aux formulations explicites de Freud selon lesquelles les identifications avec les parents sont les héritières du complexe d’Œdipe et ne réussissent que si le complexe d’Œdipe est surmonté avec succès.

À mon avis, le clivage du moi, par lequel le surmoi est formé, se produit comme une conséquence du conflit dans le moi engendré par la polarité des deux instincts11. Ce conflit est intensifié par leur projection comme par l’introjection des bons et des mauvais objets qui en résulte. Le moi, soutenu par le bon objet intériorisé et renforcé par l’identification avec lui, projette une part de l’instinct de mort dans cette partie de lui-même qu’il a clivée – une partie qui en vient ainsi à se trouver en opposition au reste du moi et qui forme la base du surmoi. Accompagnant cette déflexion d’une part de l’instinct de mort il y a déflexion de cette part de l’instinct de vie qui est fusionnée avec lui. Avec ces déflexions, des parties des bons et des mauvais objets sont clivées, allant du moi dans le surmoi. Le surmoi acquiert ainsi des qualités à la fois protectrices et menaçantes. Tandis que le processus d’intégration – présent dès le commencement à la fois dans le moi et dans le surmoi – se poursuit, l’instinct de mort est lié, jusqu’à un certain point, par le surmoi. Dans le processus de liaison, l’instinct de mort influence les aspects des bons objets contenus dans le surmoi, avec le résultat que l’action du surmoi va de la maîtrise de la haine et des motions destructrices, de la protection du bon objet et de l’autocritique jusqu’aux menaces, aux récriminations inhibitrices et à la persécution. Le surmoi – étant étroitement lié au bon objet et s’évertuant même pour sa préservation – devient proche de la bonne mère réelle qui nourrit l’enfant et prend soin de lui, mais, étant donné que le surmoi est aussi sous l’influence de l’instinct de mort, il devient en partie le représentant de la mère qui frustre l’enfant, et ses interdits et ses accusations provoquent de l’angoisse. Dans une certaine mesure, lorsque le développement se fait bien, le surmoi est en grande partie ressenti comme secourable et ne fonctionne pas comme une conscience trop sévère. Il y a un besoin naturel chez le jeune enfant – et, je suppose, même chez le tout-petit – d’être protégé en même temps que soumis à certains interdits, ce qui se ramène à un contrôle des motions destructrices. J’ai suggéré dans Envie et gratitude, que le désir infantile d’un sein toujours présent et inépuisable comprend le désir que le sein supprime ou contrôle les motions destructrices du nourrisson et, de cette manière, protège son bon objet en même temps qu’il le préserve des angoisses persécutives. Cette fonction se rattache au surmoi. Toutefois, aussitôt que les motions destructrices du nourrisson et aussitôt que son angoisse sont réveillées, le surmoi est ressenti comme strict et autoritaire et le moi alors, comme Freud l’a décrit, « doit servir trois maîtres sévères », le ça, le surmoi et la réalité externe.

Lorsque, au début des années vingt, je me suis lancée dans l’entreprise nouvelle d’analyser par la technique du jeu des enfants dès leur troisième année, un des phénomènes inattendus que je rencontrai fut un surmoi très précoce et sauvage. Je découvris aussi que les jeunes enfants introjectent leurs parents – tout d’abord la mère et son sein – d’une manière fantasmatique, et je fus amenée à cette conclusion en observant le caractère terrifiant de certains de leurs objets intériorisés. Ces objets extrêmement dangereux suscitent, dans la toute petite enfance, conflit et angoisse à l’intérieur du moi ; mais sous la pression de l’angoisse aiguë, ils sont, avec d’autres figures terrifiantes, clivés d’une manière différente de celle par laquelle le surmoi est formé, et ils sont relégués dans les couches plus profondes de l’inconscient. La différence dans ces deux modes de clivage – et ceci peut peut-être éclairer les nombreuses façons encore obscures dont les processus de clivage ont lieu – est que, dans le clivage de figures effrayantes, la défusion semble être à l’ascendant ; tandis que la formation du surmoi est effectuée avec une prédominance de la fusion des deux instincts. Par conséquent, le surmoi est normalement établi en relation étroite avec le moi et partage différents aspects du même bon objet. Ceci permet au moi d’intégrer et d’accepter le surmoi dans une plus ou moins grande mesure. Par contraste, les figures extrêmement mauvaises ne sont pas acceptées par le moi de cette manière et sont constamment rejetées par lui.

Cependant, avec les tout-petits, et je suppose que c’est d’autant plus fortement le cas que le nourrisson est plus petit, les frontières entre les figures clivées et celles qui sont moins effrayantes et plus tolérées par le moi sont fluides. Le clivage, normalement, ne réussit que temporairement ou partiellement. Quand il échoue, l’angoisse persécutive du nourrisson est intense, et c’est particulièrement le cas au premier stade du développement caractérisé par la position paranoïde-schizoïde, que je suppose être à son apogée dans les trois ou quatre premiers mois de la vie. Dans l’esprit du tout-petit le bon sein et le mauvais sein dévorant alternent très rapidement, sont peut-être sentis exister simultanément.

Le clivage des figures persécutrices qui vont faire partie de l’inconscient est lié au clivage des figures idéalisées aussi. Les figures idéalisées sont formées pour protéger le moi contre les figures terrifiantes. Dans ces processus l’instinct de vie apparaît encore et fait valoir ses droits. Le contraste entre objets persécuteurs et objets idéalisés, entre bon et mauvais objets – étant une expression des instincts de vie et de mort et formant la base de la vie fantasmatique – est susceptible de se rencontrer dans chaque couche du soi. Parmi les objets haïs et menaçants que le moi précoce essaie d’éviter, il y a aussi ceux qui sont ressentis comme ayant été blessés ou tués et qui, de ce fait, se transforment en dangereux persécuteurs. Avec le renforcement du moi et sa capacité croissante d’intégration et de synthèse, le stade de la position dépressive est atteint. À ce stade l’objet blessé n’est plus ressenti de manière prédominante comme un persécuteur mais comme un objet aimé envers lequel un sentiment de culpabilité et un besoin pressant de faire réparation sont éprouvés12. Cette relation à l’objet blessé aimé contribue à former un élément important dans le surmoi. Selon mon hypothèse, la position dépressive est à son apogée vers le milieu de la première année. À partir de là, si l’angoisse persécutive n’est pas excessive et si la capacité d’amour est assez forte, le moi se rend de plus en plus compte de sa réalité psychique et ressent de plus en plus que c’est ses propres motions destructrices qui contribuent à abîmer ses objets. Ainsi les objets blessés, qui étaient ressentis comme mauvais, se sont améliorés dans l’esprit de l’enfant et se rapprochent plus des parents réels ; le moi développe peu à peu sa fonction essentielle de traitement du monde externe.

La réussite de ces processus fondamentaux et l’intégration ainsi que le renforcement du moi qui s’ensuivent dépendent, pour ce qui concerne les facteurs internes, de l’ascendant de l’instinct de vie dans l’interaction des deux instincts. Mais les processus de clivage continuent tout au long du stade de la névrose infantile (qui est le moyen d’exprimer en même temps que d’élaborer les angoisses psychotiques précoces) la polarité entre les instincts de vie et de mort se fait fortement sentir sous la forme d’angoisses provenant des objets persécuteur que le moi tente d’affronter par le clivage et plus tard par le refoulement.

Avec le commencement de la période de latence, la partie organisée du surmoi, bien que souvent très sévère, est beaucoup plus coupées de sa partie inconsciente. C’est le stade où l’enfant traite son surmoi strict en le projetant sur son environnement – en d’autres termes, en l’extériorisant – et en essayant d’arriver à un accord avec ceux qui ont l’autorité. Toutefois, bien que chez l’enfant plus âgé et chez l’adulte ces angoisses soient modifiées, changées dans leur forme, évitées par des défenses plus puissantes, et donc qu’elles soient aussi moins accessibles à l’analyse que chez le jeune enfant, lorsque nous pénétrons les couches plus profondes de l’inconscient, nous découvrons que les figures dangereuses et persécutrices coexistent toujours avec les figures idéalisées.

Pour revenir à mon concept de processus de clivage primitifs, j’ai récemment avancé l’hypothèse qu’il est essentiel, pour le développement normal, qu’une division entre le bon et le mauvais objet, entre l’amour et la haine, ait lieu dans la petite enfance la plus précoce. Lorsqu’une telle division n’est pas trop rigoureuse, et cependant suffisante pour faire la différence entre le bon et le mauvais, elle forme, à mon avis, un des éléments de base de la stabilité et de la santé mentale. Ceci veut dire que le moi est assez fort pour ne pas être submergé par l’angoisse et que, à côté du clivage, une certaine intégration va son train (bien que sous une forme rudimentaire) ce qui n’est possible que si dans la fusion l’instinct de vie prédomine sur l’instinct de mort. En conséquence, l’intégration et la synthèse des objets peut finalement être mieux réalisée. Je suppose, toutefois, que même dans des conditions si favorables, les figures terrifiantes dans les couches profondes de l’inconscient se font sentir lorsque la pression interne ou externe est extrême. Les personnes qui sont dans l’ensemble stables – et cela signifie qu’elles ont fermement établi leur bon objet et qu’elles lui sont donc étroitement identifiées – peuvent surmonter cette intrusion de l’inconscient plus profond dans leur moi et regagner leur stabilité. Chez le névrosé, et encore plus chez les individus psychotiques, la lutte contre de tels dangers exerçant une menace depuis les couches profondes de l’inconscient est dans une certaine mesure constante, elle est partie intégrante de leur instabilité ou de leur maladie.

Depuis que les progrès cliniques de ces dernières années nous ont mis plus au fait des processus psychopathologiques chez les schizophrènes, nous pouvons voir plus nettement que, chez eux, le surmoi devient presque indifférenciable de leurs motions destructrices et de leurs persécuteurs internes. Herbert Rosenfeld (1952) dans son article sur le surmoi du schizophrène, a décrit le rôle que joue un surmoi si écrasant dans la schizophrénie. Les angoisses persécutives que ces sentiments engendrent, je les ai aussi trouvées à la racine de l’hypocondrie13. Je pense que la lutte et son issue est différente dans les maladies maniaco-dépressives, mais je dois me satisfaire ici de ces indications.

Si, du fait d’une prédominance des motions destructrices allant de pair avec une faiblesse excessive du moi, les processus de clivage primaires sont trop violents, à un stade ultérieur l’intégration et la synthèse des objets sont entravées et la position dépressive ne peut pas être suffisamment élaborée.

J’ai insisté sur le fait que la dynamique de l’esprit est le résultat du travail des instincts de vie et de mort, et qu’en plus de ces forces, l’inconscient est composé du moi inconscient et, en peu de temps, du surmoi inconscient. Cela fait partie de ce concept que je tienne le ça pour identique aux deux instincts. Freud a parlé du ça en de nombreux endroits, mais il y a quelques inconséquences dans ses définitions. Dans au moins un passage, cependant, il définit le ça en termes d’instincts seulement ; il dit dans les Nouvelles conférences d’introduction : « Des investissements pulsionnels qui réclament leur décharge, tout cela – pensons-nous – est dans le ça. Il semble même que l’énergie de ces motions pulsionnelles se trouve dans un autre état que dans les autres circonscriptions de l’esprit. »14

Mon concept du ça, à partir du moment où j’écrivis La psychanalyse des enfants (1933), a été conforme à la définition contenue dans la citation ci-dessus ; il est vrai qu’à l’occasion j’ai utilisé le terme ça de manière plus lâche avec le sens de représenter le seul instinct de mort ou bien l’inconscient.

Freud a affirmé que le moi se différencie du ça par la barrière refoulement-résistance. J’ai constaté que le clivage est l’une des premières défenses et qu’il précède le refoulement que je suppose entrer en action vers la deuxième année. Normalement aucun clivage n’est absolu, pas plus que le refoulement, n’est absolu. Les parties conscientes et inconscientes du moi ne sont donc pas séparées par une barrière rigide ; comme Freud l’a décrit, en parlant des différentes régions de l’esprit, elles se fondent les unes dans les autres.

Mais, quand il y a une barrière très rigide produite par clivage, l’implication est que le développement n’a pas progressé normalement. La conclusion serait que l’instinct de mort est dominant. D’autre part, quand l’instinct de vie est à l’ascendant, l’intégration et la synthèse peuvent progresser avec succès. La nature du clivage détermine la nature du refoulement15. Si les processus de clivage ne sont pas excessifs, le conscient et l’inconscient restent perméables l’un à l’autre. Toutefois, alors que le clivage accompli par un moi qui est encore en grande partie inorganisé ne peut adéquatement amener une modification de l’angoisse, chez l’enfant plus âgé et chez l’adulte le refoulement est un moyen beaucoup plus fructueux à la fois de détourner les angoisses et de les modifier. Dans le refoulement, le moi plus hautement organisé se divise à rencontre des pensées, motions et figures terrifiantes inconscientes plus efficacement.

Bien que mes conclusions soient basées sur la découverte de Freud des instincts et de leur influence sur les différentes parties de l’esprit, les compléments que j’ai proposés dans cet article ont entraîné un certain nombre de différences sur lesquelles je voudrais maintenant faire quelques remarques finales.

Vous vous rappelez peut-être que l’insistance de Freud mise sur la libido a été bien plus grande que celle mise sur l’agressivité. Bien que, longtemps avant qu’il ne découvrît les instincts de vie et de mort, il ait vu l’importance de la composante destructrice de la sexualité sous la forme du sadisme, il n’a pas donné assez de poids à l’agressivité dans son impact sur la vie émotionnelle. Peut-être, par conséquent, n’élabora-t-il jamais complètement sa découverte des deux instincts et parut-il peu disposé à l’étendre à l’ensemble du fonctionnement mental. Cependant, comme je l’ai signalé plus tôt, il a appliqué cette découverte au matériel clinique avec plus d’ampleur qu’on ne l’a pensé. Mais, si la conception de Freud des deux instincts est menée jusqu’à sa conclusion ultime, on verra que l’interaction des instincts de vie et de mort gouverne l’ensemble de la vie mentale.

J’ai déjà suggéré que la formation du surmoi précède le complexe d’Œdipe et qu’elle est amorcée par l’introjection de l’objet primitif. Le surmoi maintient son rapport avec les autres parties du moi par le fait qu’il a intériorisé différents aspects du même bon objet, un processus d’intériorisation qui est aussi de la plus grande importance dans l’organisation du moi. J’attribue au moi dès le commencement de la vie un besoin et une capacité non seulement de se cliver mais aussi de s’intégrer. L’intégration qui mène progressivement à un point culminant dans la position dépressive, dépend de la prépondérance de l’instinct de vie et implique dans une certaine mesure l’acceptation par le moi du travail de l’instinct de mort. Je vois la formation du moi comme une entité qui doit en grande partie être déterminée par l’alternance entre clivage et refoulement d’un côté, et intégration en relation aux objets de l’autre.

Freud a affirmé que le moi s’enrichit constamment à partir du ça. J’ai dit précédemment qu’à mon avis le moi est mis en marche et développé par l’instinct de vie. La voie par laquelle ceci est accompli passe par ses relations d’objet les plus précoces. Le sein, sur lequel les instincts de vie et de mort sont projetés est le premier objet qui, par introjection, est intériorisé. De cette manière les deux instincts rencontrent un objet auquel ils s’attachent et de cette façon par projection et réintrojection le moi s’enrichit en même temps qu’il se renforce.

Plus le moi peut intégrer ses motions destructrices et synthétiser les différents aspects de ses objets, plus il s’enrichit, en effet, les parties clivées du soi et des motions qui sont rejetées parce qu’elles provoquent de l’angoisse et qu’elles font mal contiennent aussi des aspects précieux de la personnalité et de la vie fantasmatique qui est appauvrie par leur clivage. Bien que les aspects rejetés du soi et des objets intériorisés contribuent à l’instabilité, ils sont aussi à la source de l’inspiration dans les productions artistiques et dans diverses activités intellectuelles.

Ma conception des relations d’objet les plus précoces et du développement du surmoi s’accorde avec mon hypothèse de l’action du moi au moins depuis la naissance aussi bien qu’avec celle du pouvoir des instincts de vie et de mort qui pénètre tout.