Les racines infantiles du monde adulte1

Quand on envisage d’un point de vue psychanalytique le comportement des êtres humains dans leur milieu social, on doit se demander comment l’individu se développe depuis sa prime enfance jusqu’à sa maturité. Un groupe – qu’il soit restreint ou étendu – est formé d’un ensemble d’individus entretenant des rapports les uns avec les autres ; c’est pourquoi l’intelligence de la vie sociale implique nécessairement celle de la personnalité individuelle. Explorant l’évolution d’un individu, le psychanalyste se voit ramené, par étapes successives, jusqu’à la prime enfance. J’insisterai donc en premier lieu sur les tendances fondamentales qui existent chez le jeune enfant.

Les différentes manifestations des difficultés que présente le petit enfant – colères, manque d’intérêt à l’égard de l’entourage, incapacité de supporter la frustration, expressions fugaces de tristesse – n’ont longtemps reçu que des explications d’ordre physique. Avant Freud, on avait tendance à considérer l’enfance comme une période de bonheur parfait et l’on ne prenait guère au sérieux les divers troubles qui la perturbaient. Avec Freud, nous avons progressivement compris la complexité de la vie affective de l’enfant et la profondeur de ses conflits. Nous avons été conduits ainsi à pénétrer plus avant dans le psychisme infantile et à mieux saisir ses rapports avec les processus psychiques de l’adulte.

Grâce à la technique du jeu, que j’ai mise au point en analysant de très jeunes enfants, et grâce à l’acquisition d’autres progrès techniques, j’ai abouti à de nouvelles conclusions concernant les tout premiers stades de la prime enfance et les couches les plus profondes de l’inconscient. Cette connaissance rétrospective prend appui sur l’une des découvertes cruciales de Freud, à savoir la situation transférentielle : au cours d’une analyse, le patient actualise dans sa relation avec l’analyse des situations et des émotions anciennes, je dirais même les plus archaïques. La relation qui s’établit avec le psychanalyste porte parfois, même chez les adultes, la marque de certains traits infantiles : dépendance extrême, besoin d’être guidé, allant de pair avec une méfiance tout à fait irrationnelle. Il appartient à la technique psychanalytique de reconstruire le passé à partir de ces manifestations. Freud a découvert le complexe d’Œdipe chez l’adulte avant de le retrouver à l’œuvre chez l’enfant. J’ai eu, quant à moi, l’occasion d’analyser de très jeunes enfants et de faire ainsi connaissance de façon plus intime avec leur vie psychique, en allant jusqu’à une compréhension du psychisme du nourrisson. La méticuleuse attention que j’ai prêtée au transfert dans la technique du jeu m’a permis de saisir à quel point la vie psychique de l’enfant – et plus tard celle de l’adulte – se trouve influencée par les émotions et les fantasmes inconscients les plus précoces. C’est sous cet angle que je compte présenter, en utilisant le moins de termes techniques possible, les conclusions auxquelles je suis parvenue concernant la vie affective du jeune enfant.

J’ai avancé l’hypothèse selon laquelle le nouveau-né vit une angoisse de nature persécutive, tant au cours de la naissance que lors de son adaptation à la situation postnatale : il ressent inconsciemment, et sans pouvoir s’en rendre compte intellectuellement, tout malaise comme si celui-ci lui était infligé par des forces hostiles. Qu’on lui procure un certain bien-être – quand il perçoit par exemple une chaleur particulière, quand on le porte affectueusement dans les bras, ou quand il se sent gratifié parce qu’on le nourrit –, ce bien-être est aussitôt ressenti comme provenant de forces bienfaisantes ; il favorise par là l’instauration de la première relation d’amour du nourrisson à une personne ou, comme dit le psychanalyste, à un objet. Selon moi, le nourrisson a une connaissance innée et inconsciente de l’existence de sa mère. Nous savons que les jeunes animaux se tournent immédiatement vers leur mère et trouvent chez elle de quoi se nourrir. L’animal humain n’est pas différent à cet égard et ce savoir instinctif constitue le fondement de la relation originelle. Le bébé, à peine âgé de quelques semaines, lève déjà les yeux vers le visage de sa mère, reconnaît ses pas, le contact de ses mains, l’odeur et le contact du sein ou du biberon qu’elle lui donne : autant de signes qu’une relation, pour primitive qu’elle soit, est instaurée.

Le nourrisson n’attend pas seulement d’être nourri par sa mère ; il désire en être aimé et compris. Dans les stades les plus précoces, la mère exprime son amour et sa compréhension par la façon dont elle s’occupe de son bébé ; il s’instaure ainsi une sorte d’unité inconsciente fondée sur le rapport qui se crée entre l’inconscient de la mère et celui du nouveau-né. Le sentiment d’être compris qu’éprouve le nourrisson sous-tend la première relation fondamentale de sa vie. En même temps, la frustration, le malaise et la douleur – le tout vécu comme persécution – se mêlent aux sentiments à l’égard de la mère qui, au cours des premiers mois, représente pour l’enfant la totalité du monde extérieur : tant le « bon » que le « mauvais » lui semblent provenir d’elle. Il en résulte une attitude ambivalente, même dans les meilleures conditions possibles.

La capacité d’amour et le sentiment de persécution sont profondément enracinés dans les processus psychiques les plus précoces du nourrisson. Ils concernent avant tout la mère. Les pulsions destructives et les affects qui les accompagnent – tels que la rancune due à la frustration, la haine qu’elle anime, l’incapacité à se résigner, l’envie de l’objet omnipotent, à savoir de la mère dont dépendent vie et bien-être –, toutes ces émotions éveillent l’angoisse de persécution. Mutatis mutandis, elles resteront tout aussi actives plus tard dans la vie. Car les pulsions destructives à l’égard d’un autre susciteront toujours le sentiment que cet autre, à son tour, deviendra hostile et pourra user de représailles.

Des circonstances extérieures défavorables ne peuvent qu’accroître l’agressivité innée qui, inversement, se trouve atténuée par l’amour et la compréhension que reçoit le jeune enfant ; ces facteurs agissent tout au long du développement. Mais, alors que l’on accorde maintenant aux circonstances extérieures une importance croissante, on sous-estime encore celle des facteurs internes. Or les pulsions destructives, dont l’intensité varie selon les individus, font partie intégrante de la vie psychique, même lorsque les circonstances sont favorables ; nous devons donc considérer le développement de l’enfant et les attitudes des adultes comme résultant de l’interaction de facteurs internes et externes. Une observation attentive des nourrissons atteste l’existence d’une lutte entre l’amour et la haine : certains éprouvent un ressentiment intense lorsqu’ils se sentent frustrés ; ils en témoignent par leur incapacité à accepter la gratification lorsqu’elle suit une privation. Leur avidité et leur agressivité innées sont plus intenses que chez ceux dont les colères sont soudaines et passagères. Un nourrisson capable d’accepter la nourriture et l’amour prouve qu’il peut surmonter relativement vite le ressentiment qui naît de la frustration et retrouver ses sentiments d’amour lorsque la gratification lui est de nouveau offerte.

Avant de poursuivre ma description du développement de l’enfant, il est nécessaire de définir brièvement, du point de vue psychanalytique, les termes de soi et de moi. Selon Freud, le moi est la partie organisée du soi, constamment influencée par les incitations pulsionnelles mais les gardant sous son contrôle grâce au refoulement ; le moi dirige toutes les activités, établit et maintient la relation avec le monde extérieur. Le soi couvre l’ensemble de la personnalité et comprend non seulement le moi mais toute la vie pulsionnelle que Freud a désignée par le terme de ça.

Par mes recherches, j’ai été amenée à admettre que le moi existe et fonctionne dès la naissance, et qu’outre les fonctions déjà mentionnées il assume une tâche importante, celle de se défendre contre l’angoisse suscitée tant par la lutte intérieure que par les facteurs externes. De plus, le moi est à l’origine de nombreux processus, parmi lesquels en premier lieu l’introjection et la projection. Je traiterai plus loin d’un processus aussi important, celui du clivage, qui sépare aussi bien les pulsions que les objets.

Nous devons à Freud et à Abraham d’avoir découvert que l’introjection et la projection jouent un rôle considérable tant dans les troubles mentaux graves que dans la vie psychique normale. Je n’entends pas décrire ici comment Freud, en étudiant la psychose maniaco-dépressive, fut amené à reconnaître dans l’introjection le processus constitutif du surmoi, ni comment il a déterminé la relation d’importance vitale qui existe entre le surmoi, le moi et le ça. Avec le temps, ces concepts fondamentaux ont connu de nouveaux développements. Mon travail psychanalytique avec des enfants m’a permis de reconnaître que l’introjection et la projection entrent en jeu dès le commencement de la vie postnatale, en tant que toutes premières activités d’un moi qui opère dès la naissance. Envisagée sous cet angle, l’introjection signifie que le monde extérieur, son impact, les situations vécues par le nourrisson et les objets qu’il rencontre ne sont pas seulement appréhendés comme appartenant au milieu extérieur mais sont intériorisés par le soi, devenant ainsi partie intégrante de la vie intérieure. Même chez l’adulte, on ne saurait apprécier celle-ci sans tenir compte de ce qu’une continuelle introjection ajoute à la personnalité. La projection, qui se déroule simultanément, implique qu’il existe chez l’enfant une capacité à attribuer à son entourage toutes sortes de sentiments, parmi lesquels prédominent l’amour et la haine.

L’amour et la haine à l’égard de la mère dépendent de la capacité du nourrisson à projeter sur elle toutes ses émotions, ce qui la transforme en un objet bon aussi bien que dangereux. Aussi enracinées dans la prime enfance que soient l’introjection et la projection, ce ne sont pas seulement des processus infantiles. Elles font partie des fantasmes, à l’œuvre dès la naissance, qui façonnent l’image que l’enfant se fait de son entourage ; l’introjection de cette image modifiée du monde extérieur affecte le psychisme de l’enfant. Ainsi se trouve constitué un monde intérieur façonné en partie à partir d’une image du monde extérieur. Autrement dit, le double processus de l’introjection et de la projection contribue à l’interaction des facteurs internes et externes, interaction qui se retrouve tout au long de la vie, tout comme l’introjection et la projection qui persistent et se modifient au fur et à mesure de la maturation mais gardent toute leur importance dans la relation que l’individu établit avec le monde environnant. Ainsi, même chez l’adulte, le jugement de réalité n’est jamais tout à fait libéré de l’influence qu’exerce son monde intérieur.

J’ai déjà souligné que les processus de projection et d’introjection doivent être considérés comme des fantasmes inconscients. Comme l’écrit Susan Isaacs, « le fantasme est avant tout le corollaire mental, le représentant psychique de la pulsion. Il n’y a pas de pulsion, pas de besoin ni de réaction pulsionnelle qui ne soient vécus comme fantasme inconscient. […] Un fantasme représente le contenu particulier des besoins ou des sentiments (par exemple : des désirs, des craintes, des angoisses, des sentiments de triomphe, de l’amour ou du chagrin), qui dominent le psychisme à un moment donné2. »

Les fantasmes inconscients ne sont pas assimilables aux rêveries (bien qu’ils s’y rattachent), mais constituent une activité psychique appartenant à des niveaux inconscients très profonds et accompagnent toute impulsion vécue par le jeune enfant. Par exemple, un nourrisson affamé peut s’accommoder momentanément de sa faim en hallucinant la satisfaction de téter, et ressentir toutes les sensations de plaisir qu’il éprouverait normalement, telles que le goût du lait, la chaleur du sein, les bras et l’amour de sa mère. Mais le fantasme inconscient peut aussi bien représenter le contraire : le nourrisson se sent alors privé et persécuté par le sein qui refuse de lui accorder satisfaction. Les fantasmes – dont la complexité va croissant et qui se réfèrent à un registre plus vaste d’objets et de situations – se poursuivent tout au long du développement et accompagnent toutes les activités ; ils ne cessent jamais de jouer un grand rôle dans la vie psychique. L’influence qu’exerce le fantasme inconscient dans la création artistique, dans l’œuvre scientifique et au cours des activités de la vie quotidienne ne saurait être surestimée.

L’introjection de la mère constitue un facteur fondamental du développement : sous ses « bons » aspects – en tant qu’elle prodigue son amour, son aide, et nourrit l’enfant – la mère est le premier bon objet que le nourrisson intègre à son monde intérieur, sa capacité à le faire étant, selon moi, jusqu’à un certain point innée. Dans quelle mesure le bon objet peut-il s’intégrer suffisamment pour devenir une partie intégrante du soi, cela dépend de l’intensité de l’angoisse de persécution – donc du ressentiment qui doit rester modéré. En même temps, l’attitude aimante de la mère contribue pour une large part à la réussite de ce processus d’intégration. Si la mère est intériorisée dans le monde intérieur de l’enfant en tant qu’objet bienveillant sur lequel on peut compter, le moi y trouve une force supplémentaire : car le moi s’organise surtout autour de ce bon objet et l’identification avec les bons aspects de la mère permet d’établir de nouvelles identifications utiles au sujet. On perçoit une telle identification avec le bon objet dans l’imitation par l’enfant des attitudes et des activités de sa mère, dans son jeu ou dans son comportement à l’égard d’enfants plus jeunes par exemple. Une profonde identification à une « bonne » mère permet aussi à l’enfant de s’identifier plus facilement à un « bon » père, et plus tard à d’autres figures amicales. Ainsi, son monde intérieur finit par contenir surtout des objets et des sentiments « bons » ; ces bons objets semblent répondre à l’amour que leur porte l’enfant. Tout ceci contribue à former une personnalité stable et rend possible l’extension des sentiments amicaux et de la sympathie à l’égard d’autrui. Bien entendu, une bonne entente des parents entre eux, leur attitude affectueuse à l’égard de l’enfant, une atmosphère familiale heureuse jouent un rôle capital dans la réussite de ce processus.

Toutefois, aussi « bons » que soient les sentiments de l’enfant à l’égard des deux parents, l’agressivité et la haine n’en demeurent pas moins actives. La rivalité du petit garçon avec le père, dont l’origine remonte à ses désirs pour la mère et aux fantasmes connexes, en est une manifestation. Une telle rivalité trouve son expression dans le complexe d’Œdipe que l’on peut observer chez les enfants âgés de trois, quatre ou cinq ans, mais qui en réalité s’installe bien plus tôt : dès que le nourrisson commence à soupçonner le père de vouloir détourner de lui l’amour et l’attention maternels. Le complexe d’Œdipe présente de grandes différences chez le garçon et chez la fille ; je me bornerai ici à en souligner une seule : le garçon, au cours de son développement génital, retourne vers l’objet originel – la mère – et est à la recherche d’objets féminins – ce qui s’accompagne d’une jalousie à l’égard du père et des hommes en général ; la fille doit, dans une certaine mesure, se détourner de sa mère et trouver l’objet de ses désirs dans le père et plus tard dans d’autres hommes. En fait les choses sont moins simples car le garçon est également attiré par le père et s’identifie à lui ; un élément d’homosexualité fait donc partie du développement normal. Quant à la fille, sa relation avec la mère, et avec les femmes en général, ne perdra jamais de son importance. Le complexe d’Œdipe n’est ainsi pas uniquement composé de sentiments de haine et de rivalité à l’égard de l’un des deux parents et d’amour envers l’autre, mais vient se compliquer de sentiments d’amour et de culpabilité dans les relations au parent rival. Le complexe d’Œdipe est donc le lieu d’un grand nombre de conflits affectifs.

Revenons maintenant à la projection. La projection de soi-même, ou celle d’une partie de ses propres pulsions et sentiments sur autrui, entraîne une identification avec cet autre, identification qui est différente de celle que produit une introjection. Car, si un objet est intégré dans le soi (introjecté), le sujet acquiert certains traits qui appartiennent à cet objet et subit leur influence. En revanche, quand on projette une partie de soi-même sur autrui, l’identification se fait par attribution à l’autre de certaines de ses propres qualités. La projection a de nombreuses conséquences. Nous avons tendance à attribuer aux autres – au sens de : mettre en eux – certaines de nos propres émotions, de nos propres pensées ; selon que nous sommes nous-mêmes équilibrés ou que nous nous sentons persécutés, cette projection sera soit de nature amicale, soit hostile. En attribuant une partie de nos sentiments à un autre, nous comprenons ses sentiments, ses besoins, ses satisfactions ; en d’autres termes, nous nous mettons dans la peau de l’autre. Certains individus vont si loin dans ce sens qu’ils sont entièrement absorbés par autrui et deviennent incapables de tout jugement objectif. En même temps, l’introjection excessive compromet la force du moi parce que l’objet introjecté en vient à le dominer complètement. Si la projection est surtout de nature hostile, toute sympathie réelle et toute compréhension d’autrui s’en trouvent altérées. Le caractère même de la projection est donc d’une importance considérable dans nos relations avec autrui. Si le jeu entre l’introjection et la projection n’est pas dominé par l’hostilité ni soumis à un sentiment de dépendance exagéré, mais se déroule de façon équilibrée, le monde intérieur s’en trouve enrichi et les relations avec le monde extérieur, améliorées.

J’ai mentionné plus haut le clivage auquel le moi infantile tend à soumettre les pulsions et les objets ; je tiens un tel processus pour une des activités primordiales du moi. Cette tendance au clivage résulte en partie du fait que le moi précoce manque de cohésion. Mais – et je dois encore me référer à mes conceptions personnelles – l’angoisse de persécution renforce le besoin de maintenir séparés l’objet aimé et l’objet dangereux, par conséquent celui de maintenir le clivage entre l’amour et la haine. Car la conservation de soi du nourrisson dépendra de la possibilité qu’il aura d’avoir confiance en une « bonne » mère. En clivant les deux aspects et en n’en gardant que le bon, le nourrisson sauvegarde sa croyance en un bon objet et, partant, sa capacité de l’aimer ; c’est là une condition essentielle à sa survivance. Il lui faut préserver au moins une partie de ce sentiment pour ne pas se trouver exposé à un monde entièrement hostile qui menacerait de le détruire, d’autant qu’un tel monde hostile serait aussi construit au-dedans de lui-même. Certains nourrissons manquent de vitalité au point de ne pouvoir être maintenus en vie ; c’est probablement qu’ils n’ont pas été capables d’établir une relation confiante avec une « bonne » mère. D’autres affrontent avec succès de grandes difficultés pour autant que leur vitalité leur permet d’utiliser l’aide et la nourriture que leur offre la mère. Je me souviens d’un enfant qui, après un accouchement long et difficile, compliqué d’un traumatisme obstétrical, fut mis au sein qu’il accepta aussitôt avidement. Il en est de même pour certains nourrissons ayant subi de graves interventions chirurgicales immédiatement après la naissance. D’autres, dans des circonstances similaires, ne peuvent survivre en raison des difficultés qu’ils éprouvent à accepter la nourriture et l’amour : ils n’ont pas été capables d’instaurer la confiance et l’amour à l’égard de la mère.

Au cours du développement, le processus du clivage va se modifier tant dans sa forme que dans son contenu, mais d’une certaine façon il ne sera jamais définitivement abandonné. Selon moi, les pulsions destructives omnipotentes, l’angoisse de persécution et le clivage prédominent au cours des trois ou quatre premiers mois de la vie. J’ai décrit l’ensemble de ces mécanismes et de ces angoisses sous le nom de position paranoïde-schizoïde, position qui, dans les cas extrêmes, constitue la base de la paranoïa et de la schizophrénie. Les sentiments destructifs à ce premier stade s’accompagnent d’éléments tels que l’avidité et l’envie, qui jouent un rôle particulièrement perturbât, eur d’abord dans la relation à la mère, et ensuite avec les autres membres de la famille ; en fait la perturbation peut se faire sentir tout au long de la vie.

L’avidité varie considérablement d’un nourrisson à l’autre : certains ne peuvent jamais être satisfaits car tout ce qu’ils pourront recevoir ne suffira jamais à combler leur avidité. L’avidité s’accompagne d’un besoin impérieux de vider le sein maternel et d’exploiter toutes les sources de satisfaction sans tenir compte d’autrui. Un nourrisson très avide peut, sur le moment, jouir de ce qu’il reçoit ; mais, aussitôt la gratification reçue, il se sent insatisfait : il cherche à exploiter d’abord sa mère, puis tout autre membre de sa famille auprès de qui il quête l’attention, la nourriture ou toute autre forme de gratification qui pourrait lui être accordée. L’angoisse d’être privé, dépouillé, de ne pas être assez bon pour être aimé, ne fait qu’accroître l’avidité. Le nourrisson si avide d’amour et de soins se sent également mal assuré dans sa propre capacité d’aimer, angoisse qui vient à son tour renforcer l’avidité. Cette situation est fondamentalement identique, qu’il s’agisse de l’avidité d’un enfant plus âgé ou de celle de l’adulte.

Quant à l’envie, il n’est guère facile d’expliquer comment une mère qui nourrit et s’occupe de son nourrisson peut aussi devenir l’objet de son envie. Mais, toutes les fois que l’enfant a faim, ou qu’il se sent négligé, sa frustration fait naître le fantasme d’une mère qui le prive délibérément de lait et d’amour, ou d’une mère qui les garde pour elle. De tels soupçons constituent la base de l’envie. L’envie, de façon inhérente, n’est pas seulement le désir de posséder, mais aussi le besoin impérieux de détruire la jouissance qu’un autre pourrait trouver auprès de l’objet convoité : un tel besoin tend à détériorer l’objet lui-même. Une envie très intense, qui cherche à détériorer l’objet, perturbe la relation à la mère et par la suite à autrui ; cela signifie aussi qu’aucune jouissance complète n’est possible : l’objet désiré a déjà été détérioré par l’envie. En outre, si l’envie est très intense, la « bonté » ne peut être assimilée, intégrée à la propre vie intérieure ; elle n’entraîne donc jamais un sentiment de gratitude. En revanche, être capable de jouir entièrement de ce qui a été donné, et d’éprouver de la gratitude à l’égard de celui qui le donne, retentit aussi bien sur la structure du caractère que sur les relations avec autrui. Ce n’est pas sans raison que les chrétiens commencent le bénédicité par les paroles : « Que le Seigneur nous rende véritablement reconnaissants de ce que nous allons recevoir. » Ce qui est là demandé, c’est le pouvoir de connaître la gratitude qui doit apporter le bonheur et nous délivrer de la rancune et de l’envie. J’ai entendu une petite fille dire qu’elle aimait sa mère plus que quiconque car qu’aurait-elle fait si sa mère ne lui avait donné naissance et ne l’avait nourrie ? Ce profond sentiment de gratitude, lié à sa capacité d’éprouver du plaisir, s’exprimait par sa générosité et le respect d’autrui dont elle témoignait. Une telle capacité d’éprouver du plaisir et de la gratitude permet d’avoir, tout au long d’une vie, une gamme étendue d’intérêts et de jouir de plaisirs variés.

Au cours du développement normal, avec l’intégration croissante du moi, les processus de clivage s’atténuent ; l’enfant devient plus apte à comprendre la réalité extérieure, à rapprocher dans une certaine mesure ses pulsions antagonistes, enfin à faire la synthèse des bons et des mauvais aspects de l’objet. En d’autres termes, on devient capable d’aimer les autres en dépit de leurs défauts et de ne pas voir le monde soit « tout en noir, soit tout en blanc ».

Le surmoi – la partie du moi qui critique et contrôle les pulsions dangereuses, dont Freud avait d’abord fixé approximativement l’apparition vers la cinquième année – manifeste son activité bien avant. Selon moi, c’est au cours du cinquième ou sixième mois que le nourrisson s’effraie des conséquences de ses pulsions destructives et de son avidité, et du mal qu’il pourrait ou a pu infliger aux objets aimés. Car il ne sait pas encore faire la différence entre, d’une part, ses désirs et ses pulsions, d’autre part leurs effets réels. Son sentiment de culpabilité le pousse à protéger ces objets et à réparer le tort qu’il leur a causé. L’angoisse qui en résulte est surtout de nature dépressive ; les émotions qui l’accompagnent et les défenses dressées contre elle font partie du développement normal ; je les ai décrites sous le nom de position dépressive. Les sentiments de culpabilité qu’il nous arrive à tous d’éprouver ont leurs racines dans la prime enfance ; les tendances à la réparation jouent un rôle important dans nos sublimations et dans nos relations d’objet.

Si nous observons des nourrissons, ils nous semblent déprimés par moments, ceci sans motif extérieur apparent. Ils essaient aussi de faire plaisir aux personnes de leur entourage par tous les moyens dont ils disposent : en souriant, en ayant des gestes enjoués, ou en essayant de faire manger la mère en introduisant dans sa bouche une cuillerée pleine de nourriture. A cette même période apparaissent souvent des inhibitions alimentaires et des cauchemars, symptômes qui atteignent leur point culminant au moment du sevrage. Le besoin d’affronter les sentiments de culpabilité s’exprime encore plus clairement chez des enfants plus âgés ; ils se livrent alors à diverses activités constructives et témoignent d’un besoin excessif de faire plaisir et de rendre service dans leur relation aux parents ou aux frères et sœurs, ce qui n’exprime pas seulement l’amour qu’ils leur portent mais aussi un besoin de réparation à leur égard.

Freud tient le processus de perlaboration pour une partie essentielle du processus psychanalytique. C’est la possibilité donnée au patient de passer et de repasser par ses émotions, ses angoisses, ses situations anciennes, tant dans sa relation à l’analyste que dans sa relation aux autres et dans les diverses situations de sa vie actuelle et passée. Cependant, une sorte de « perlaboration3 » se produit aussi, dans une certaine mesure, au cours du développement individuel normal. L’adaptation à la réalité extérieure s’améliore et l’enfant parvient ainsi à se faire une image moins fantasmatique du monde environnant. Il se familiarise peu à peu avec le fait que toute absence de sa mère est suivie d’un retour, ce qui rend ses absences moins effrayantes : la crainte d’en être abandonné diminue d’autant. Ainsi, il translabore progressivement ses premières craintes, et en vient à s’accommoder de ses conflits pulsionnels et affectifs. A ce stade, l’angoisse dépressive prédomine tandis que l’angoisse persécutive s’estompe. A mes yeux, de nombreuses manifestations d’apparence bizarre, des phobies difficilement explicables, des idiosyncrasies que l’on peut noter chez de jeunes enfants, sont à la fois l’indice et la modalité d’une translaboration de la position dépressive. Si les sentiments de culpabilité ne sont pas excessifs chez l’enfant, un impérieux besoin de réparation et d’autres processus inhérents à la maturation les apaisent. Pourtant, les angoisses dépressives et persécutives ne seront jamais totalement surmontées ; elles peuvent resurgir sous l’effet d’une tension externe ou interne, bien qu’un individu relativement normal puisse faire face à cette résurgence et retrouver son équilibre. Toutefois, des tensions trop intenses risquent de perturber le développement et de compromettre la formation d’une personnalité forte et bien équilibrée.

Après avoir abordé les angoisses paranoïdes et dépressives, et ce qu’elles impliquent – même si je l’ai fait ici sous une forme excessivement simplifiée – je me propose d’envisager maintenant les effets de ces processus sur les relations sociales. J’ai souligné que l’introjection du monde extérieur se répétait tout au long de la vie. Toutes les fois que nous pouvons admirer quelqu’un – ou au contraire le mépriser et le haïr – nous intériorisons en même temps quelque chose qui lui appartient ; nos attitudes les plus profondes sont façonnées par de telles expériences. Dans le premier cas, il s’agit d’un enrichissement, d’un fonds de souvenirs précieux ; dans le second, nous percevons le monde extérieur comme détérioré, et notre intérieur s’en trouve appauvri.

Je ne puis que mentionner ici l’importance des expériences réelles – favorables et défavorables – vécues par le nourrisson dès la naissance, d’abord auprès de ses parents et, par la suite, au contact d’autrui. Les expériences auxquelles nous confronte le monde extérieur sont d’une importance capitale tout au long de la vie. Cependant, même chez le nourrisson, ce qui importe avant tout, c’est la façon dont les influences extérieures seront interprétées et assimilées par l’enfant, ce qui dépend largement à son tour de l’intensité des pulsions destructives et des angoisses persécutives et dépressives. Nos expériences adultes subissent pareillement l’influence de nos attitudes fondamentales qui peuvent aussi bien nous aider à affronter nos malheurs que transformer en calamités de petites déceptions pour peu que la méfiance et la commisération de nous-mêmes l’emportent.

Les découvertes freudiennes qui concernent l’enfance devraient nous faire mieux comprendre les problèmes éducatifs, mais on les a souvent mal interprétées. Élever des enfants avec trop de sévérité renforce assurément la tendance au refoulement ; mais rappelons-nous que trop d’indulgence peut nuire à l’enfant tout autant qu’une trop grande coercition. Ce que l’on appelle : « la libre expression de soi », peut présenter beaucoup d’inconvénients, tant pour les parents que pour l’enfant. Alors qu’autrefois l’enfant était souvent victime de la discipline que lui imposaient ses parents, ceux-ci risquent à présent de devenir les victimes de leur rejeton. On connaît l’histoire de cet homme qui ne put jamais goûter au blanc de poulet : enfant, c’était la part réservée aux parents, et devenu père à son tour, voici que seuls ses enfants y avaient droit. Dans l’éducation des enfants, il importe de maintenir une juste mesure entre un excès et une carence de rigueur. Il faut savoir passer sous silence certains méfaits anodins ; mais si l’enfant persiste dans son manque de considération, il faut montrer sa désapprobation et exiger davantage.

Nous devons aussi envisager l’indulgence excessive des parents sous un angle différent : alors que l’enfant peut essayer de profiter de l’attitude de ses parents, il se sent en même temps coupable de les exploiter ; il éprouve le besoin de certaines contraintes qui pourraient le rassurer et qui lui permettraient de respecter ses parents : condition essentielle à l’établissement de bons rapports avec eux comme à la reconnaissance du respect qu’on doit à autrui. N’oublions pas, par ailleurs, que les parents qui souffrent trop de la « libre expression » de leurs enfants – quelque effort qu’ils fassent pour la tolérer – en éprouvent forcément une rancune qui retentira sur leurs attitudes à l’égard de l’enfant.

J’ai déjà mentionné que l’enfant réagissait violemment à toute frustration ; or il n’y a pas d’éducation possible sans quelque frustration. L’enfant garde une rancune amère pour tout échec ou toute imperfection qu’il perçoit dans son entourage, et sous-estime alors le bien reçu ; il projettera violemment ses griefs sur ceux qui l’entourent. De telles attitudes se rencontrent souvent chez l’adulte. En comparant les sujets qui peuvent tolérer la frustration sans trop de ressentiment et qui sont capables de retrouver leur équilibre rapidement après une déception, à ceux qui cherchent à rendre le monde extérieur responsable de tout, il nous sera facile de mettre en évidence les effets nuisibles d’une projection hostile. Car la projection d’une rancune éveille chez les autres une contre-réaction d’hostilité. Rares sont ceux qui, suffisamment tolérants, peuvent supporter une accusation – même implicite – qui chercherait d’une certaine façon à les rendre coupables. Souvent, une telle attitude de leur part peut nous les faire détester ; nous apparaissons alors à leurs yeux comme des ennemis : leur méfiance à notre égard ainsi que leurs sentiments de persécution ne font qu’augmenter, et une telle relation ne peut aller qu’en se détériorant.

Un des moyens de faire face à la méfiance excessive est de tenter d’apaiser les ennemis réels ou imaginaires, ce qui réussit rarement. On peut, bien sûr, se concilier certaines personnes par la flatterie, ou par des compromis, surtout si leurs propres sentiments de persécution demandent à être apaisés. Mais une telle relation est toujours précaire et fait place à une hostilité réciproque. Je souligne en passant les répercussions que peuvent avoir de telles fluctuations dans les attitudes des chefs d’Etat sur les relations internationales.

Le monde extérieur réagit de façon très différente lorsque l’angoisse de persécution se fait moins intense et que la projection, en attribuant aux autres des sentiments bienveillants, ouvre la voie à la sympathie. Chacun de nous connaît des personnes qui inspirent la sympathie. En donnant l’impression de nous faire confiance, elles font naître chez nous des sentiments d’amitié. Je ne parle pas de celles qui tentent de se forger une popularité fallacieuse. Au contraire, ce sont les personnes sincères, ayant le courage de leurs opinions, qui finissent par s’attirer le respect et même l’amour.

Que les premières attitudes puissent exercer leurs effets tout au long d’une vie, se trouve illustré lorsque certaines relations aux premières images se reproduisent ; les problèmes non résolus au cours des toutes premières années sont revécus, mais sous une forme nouvelle. Par exemple, les attitudes à l’égard d’un subordonné ou d’un supérieur reproduisent dans une certaine mesure la relation à un frère ou à une sœur plus jeunes, ou à l’un des parents. Une personne âgée, bienveillante et amicale, ravive inconsciemment la relation à des parents ou à des grands-parents aimés, alors qu’une autre, condescendante et désagréable, réveille les attitudes de révolte infantile à l’égard des parents. Nul besoin pour cela qu’il y ait une ressemblance physique ou mentale avec les images qui servent de modèles, ni qu’elles aient le même âge ; il-suffit que leurs attitudes présentent des points communs. Lorsqu’un sujet se trouve entièrement sous l’emprise des situations et des relations qu’il a vécues au départ, il ne peut porter que des jugements erronés sur les autres et sur les événements. Dans des conditions normales, une telle reviviscence de situations initiales reste circonscrite et peut être corrigée par un jugement objectif. En d’autres termes, il peut nous arriver à tous de subir l’influence de facteurs irrationnels, mais nous ne sommes pas dominés par eux dans la vie.

La capacité d’amour et de dévouement, ressentie en premier lieu à l’égard de la mère, évolue par la suite et trouve de nouvelles voies : par exemple, on se consacrera à des causes diverses considérées comme justes. Ainsi un nourrisson, aimant et se sentant aimé, éprouve un plaisir qui, plus tard dans la vie, se trouvera transféré non seulement à ses relations aux autres mais aussi à son travail et dans tout ce qu’il estimera digne de ses efforts. D’où un enrichissement de la personnalité, une capacité de trouver des satisfactions dans le travail ; la voie est ouverte sur toute une gamme de sources de satisfaction.

Ce désir précoce de réparation vient s’ajouter à la capacité d’amour et se retrouve dans tous nos efforts pour atteindre les buts que nous nous sommes fixés, ainsi que dans les relations avec autrui. De toutes nos sublimations, qui dérivent des premiers intérêts de l’enfant, ce sont les activités constructives qui prennent le plus d’élan car l’enfant sent inconsciemment qu’il répare ainsi ceux qu’il aime et qu’il a endommagés. Cet élan ne perd jamais de son intensité bien que très souvent il ne soit pas identifié comme tel dans la vie courante. Nul d’entre nous n’est jamais totalement exempt de culpabilité ; c’est là un fait irrévocable qui comporte une très grande utilité, car il implique un désir jamais complètement comblé, celui de réparer et de créer, chacun selon ses propres possibilités.

Tous les services rendus à la société bénéficient de ce besoin. Dans les cas extrêmes, des sentiments de culpabilité incitent certains individus à se sacrifier pour une cause ou pour autrui, voire les mènent jusqu’au fanatisme. Quand certains sujets risquent leur propre vie afin de sauver celle des autres, il ne s’agit pas forcément de quelque chose du même ordre. Car ce n’est pas tellement la culpabilité qui les pousse alors à agir que leurs possibilités d’aimer, leur générosité et leur identification à la personne en danger.

J’ai déjà souligné l’importance que prend, pour le développement, l’identification aux parents et, ultérieurement, à autrui ; je voudrais insister maintenant sur l’aspect particulier d’une identification ayant atteint son but et dont les effets se prolongent dans la vie adulte. Lorsque l’envie et la rivalité ne sont pas trop intenses, on peut, en se mettant à la place d’autrui, jouir par procuration des plaisirs des autres comme s’ils étaient les siens propres. L’enfant peut neutraliser l’hostilité et la rivalité du conflit œdipien en se mettant à la place des parents et en jouissant de leur bonheur. A l’âge adulte, les parents peuvent partager les plaisirs de leurs enfants sans y faire obstacle pour autant qu’ils sont capables de s’identifier à eux et de les voir grandir sans en éprouver un sentiment d’envie.

Au cours du vieillissement, cette attitude prend une importance particulière lorsque les plaisirs de la jeunesse deviennent de plus en plus inaccessibles. Dans la mesure où les gens âgés gardent la gratitude de leurs satisfactions passées, ils peuvent jouir de tout ce qui est encore à leur portée. Une telle attitude est source de sérénité et leur permet de s’identifier à la jeunesse. Ainsi celui qui est à la découverte de jeunes talents et cherche à les encourager – que ce soit dans ses fonctions de professeur ou de critique ou, autrefois, en tant que mécène – ne peut le faire que dans la mesure où il peut s’identifier à eux ; en un sens, il ne fait que répéter sa propre vie, réalisant parfois par personne interposée les buts qu’il s’était fixés, et qu’il n’était jamais parvenu à atteindre.

A tous les stades, c’est grâce à cette aptitude à l’identification que nous devenons heureux de pouvoir admirer la personnalité et l’œuvre d’un autre. Si nous ne parvenons pas à apprécier la réussite et les qualités d’autrui – ce qui signifie que l’idée de ne jamais pouvoir rivaliser avec eux nous est intolérable – nous serons privés de certaines possibilités de bonheur et d’enrichissement. Le monde apparaîtrait bien plus pauvre à nos yeux si nous n’avions pas l’occasion de nous rendre compte que la grandeur existe et existera toujours. Une telle admiration éveille aussi quelque chose en nous et accroît indirectement notre foi en nous-mêmes. C’est une des nombreuses façons selon lesquelles des identifications d’origine infantile deviennent une partie importante de notre personnalité.

Un des facteurs qui rendent fructueux un travail d’équipe est l’aptitude à pouvoir admirer les réussites d’autrui. Si l’envie n’est pas trop intense, nous pouvons éprouver du plaisir et être fiers de collaborer avec des individus qui sont parfois plus doués que nous, car nous nous identifions à ces coéquipiers plus talentueux.

Le problème de l’identification reste cependant d’une extrême complexité. Lorsque Freud découvrit le surmoi, il le découvrit comme faisant partie de l’instance psychique qui dérive de l’influence parentale – influence qui devient partie intégrante des attitudes fondamentales de l’enfant. Dans mon expérience avec de jeunes enfants j’ai appris que, dès le plus jeune âge, la mère et bientôt tout l’entourage de l’enfant se trouvent intégrés dans le soi : ceci est à la base de diverses identifications, tant favorables que défavorables. J’ai déjà rapporté des exemples d’identifications qui s’avèrent utiles à la fois pour l’enfant et pour l’adulte. Mais l’entourage, qui joue un rôle capital dès le début, fait aussi que les aspects défavorables des attitudes dé l’adulte à l’égard de l’enfant vont gêner son développement en suscitant la haine et la révolte ou, au contraire, une soumission trop docile. En même temps, l’enfant intériorise cette attitude hostile et irritée de l’adulte. Des parents trop rigides ou qui manqueraient d’amour et de compréhension exercent une influence sur la formation du caractère de l’enfant : en s’identifiant à eux, celui-ci pourra être amené à répéter dans sa vie ce qu’il a subi lui-même. Il arrive ainsi qu’un père ait recours, pour élever ses enfants, aux mêmes méthodes erronées qu’avait utilisées son propre père. Mais la révolte contre les erreurs commises à son égard au cours de l’enfance peut aboutir à une réaction contraire, celle de prendre à contre-pied l’éducation reçue. Ce qui mène à un autre excès évoqué plus haut, celui d’une indulgence exagérée. Savoir tirer la leçon des expériences vécues au cours de l’enfance, et se montrer alors plus compréhensif et tolérant à l’égard de ses propres enfants ainsi qu’à l’égard d’autrui, même en dehors du cercle familial, est un signe de maturité et d’un développement harmonieux. Être tolérant ne signifie pas être aveugle face aux défauts d’autrui. La tolérance implique la possibilité de reconnaître ces défauts et de demeurer, en dépit d’eux, capable de coopérer avec les autres, voire de les aimer.

En parlant du développement de l’enfant, j’ai insisté tout particulièrement sur l’avidité. Voyons maintenant le rôle que joue l’avidité dans la formation du caractère chez l’enfant, et l’influence qu’elle aura sur les attitudes de l’adulte. Il est facile de constater que l’avidité joue un rôle destructeur dans la vie sociale. Le sujet avide désire toujours davantage, dût-il priver tous les autres. Il n’est pas vraiment capable d’avoir des égards et d’éprouver de la générosité. Je ne me réfère pas ici aux seuls biens matériels mais aux situations sociales et au prestige.

Une avidité très intense et l’ambition peuvent aller de pair. L’ambition sous toutes ses formes, qu’elle soit utile ou nuisible, se manifeste dans tout comportement humain. Il n’y a aucun doute que l’ambition aide à réaliser des projets mais, si elle reste le seul élément moteur, elle risque de compromettre toute collaboration avec autrui. L’individu très ambitieux demeure toujours insatisfait en dépit de toutes ses réussites, tout comme un bébé avide que rien n’arrive jamais à satisfaire. Nous connaissons tous ce genre de personnage avide de succès, et qui ne semble jamais satisfait de ses réussites. Un des traits qui caractérisent une telle attitude – dans laquelle le sentiment d’envie joue aussi un rôle important – est l’incapacité de laisser aux autres jouer un rôle de premier plan. Il leur est seulement permis de jouer un rôle secondaire tant qu’ils ne menacent pas la prééminence de l’ambitieux. Un tel homme est incapable et peu désireux de stimuler et d’encourager les jeunes, de crainte de se voir supplanté par l’un d’entre eux. Une des raisons pour lesquelles l’ambitieux semble puiser si peu de satisfaction de sa réussite est due au fait qu’il porte moins d’intérêt à la tâche à laquelle il se consacre qu’à son prestige personnel. Cette description nous permet d’entrevoir l’étroite relation entre l’avidité et l’envie. Le rival n’est pas seulement celui qui dépouille l’autre et s’empare de sa situation ou lui vole ses biens, c’est aussi celui qui possède des qualités précieuses qui provoquent l’envie et un désir de déprédation.

Même l’ambitieux trouve une satisfaction à aider les autres dans leur participation à la tâche commune, si l’avidité et l’envie ne sont pas excessives. C’est là une des attitudes sur lesquelles repose la réussite d’un leader. On peut déjà dans une certaine mesure percevoir une telle attitude chez l’enfant qui est fier des réussites d’un frère ou d’une sœur plus jeunes, et déploie beaucoup d’efforts pour les aider. Certains enfants exercent même un pouvoir intégrateur au sein de la famille ; toute l’atmosphère familiale devient plus agréable grâce à leur attitude amicale et coopérante. J’ai vu des mères impatientes, qui ne peuvent tolérer les difficultés, s’améliorer au contact de tels enfants. Dans leur vie scolaire, ces enfants parviennent à établir des rapports amicaux et coopérants avec les autres enfants de la classe, sans pour autant faire sentir leur supériorité, comme s’ils assumaient une sorte de direction morale.

Revenons à la question du leader : si celui-ci s’imagine être un objet haï, toutes ses attitudes antisociales s’en trouveront renforcées. Ces remarques s’appliquent d’ailleurs à n’importe quel membre d’un groupe. Nous pouvons constater qu’un individu incapable de tolérer la critique dans la mesure où elle éveille aussitôt son angoisse persécutive, non seulement en souffre mais éprouve aussi des difficultés dans ses rapports avec les autres ; il risque de nuire à la cause même à laquelle il se dévoue, ceci quels que soient son métier ou sa position sociale ; il témoignera ainsi de son incapacité à corriger ses erreurs et à savoir tirer parti de ce que d’autres peuvent lui enseigner.

Si nous envisageons notre monde adulte du point de vue des racines qu’il plonge dans la prime enfance, nous comprenons mieux comment notre psychisme, nos habitudes, nos opinions s’élaborent à partir de nos premières émotions et des fantasmes infantiles pour aboutir aux manifestations adultes les plus complexes et les plus subtiles. Une dernière conclusion s’impose : rien de ce qui a existé dans l’inconscient ne cesse jamais totalement d’exercer son influence sur notre personnalité.

Il nous reste à envisager un autre aspect du développement de l’enfant, la formation du caractère. J’ai rapporté quelques exemples qui montrent de quelle façon les pulsions destructives, l’envie et l’avidité, ainsi que les angoisses persécutives qui en découlent, perturbent l’équilibre affectif et les relations sociales de l’enfant. J’ai également parlé des aspects favorables d’un développement qui serait le contraire du précédent et j’ai tenté de montrer de quelle façon ils prennent naissance. J’ai essayé de faire sentir l’importante interaction des facteurs innés et de l’influence du milieu. En mettant tout l’accent sur cette interaction, nous saisissons mieux la façon dont se développe le caractère de l’enfant. Que le caractère d’un patient subisse des changements favorables au cours d’une analyse réussie a toujours été un des aspects les plus importants du travail psychanalytique.

Une des conséquences d’un développement harmonieux serait de promouvoir l’intégrité et la force de caractère, qui retentissent à la fois sur la confiance qu’aura l’individu en lui-même et sur ses relations avec le monde extérieur. Il est facile de constater qu’une personnalité véritablement sincère et authentique exerce ses effets sur autrui. Même ceux qui ne possèdent pas ces qualités en sont impressionnés et ne peuvent s’empêcher de respecter l’individu sincère et intègre, car il est pour eux une image de ce qu’ils auraient pu être, ou pourront encore peut-être devenir. De telles personnalités font reprendre quelque espoir pour le monde en général, et éveillent une plus grande foi dans le bien.

J’ai souligné, pour conclure, l’importance du caractère qui, selon moi, est à la base de tout accomplissement humain. Tout développement social vigoureux a pour fondement les effets qu’un bon caractère exerce sur les autres individus.

Post-scriptum

Lors d’une discussion avec un anthropologue, celui-ci éleva des objections concernant ma conception du développement du caractère : comment pouvait-on prétendre le fonder sur quelque chose d’aussi général ? Pour sa part, ce qu’il avait rencontré le conduisait à une appréciation toute différente. Par exemple, dans un des groupes qu’il avait étudiés sur le terrain, la duplicité et la tricherie étaient considérés comme des qualités admirables et le fait d’épargner la vie d’un adversaire comme un signe de faiblesse. Je lui demandai si, dans certaines circonstances, on pouvait montrer de la clémence. Il me répondit que si la victime réussissait à se placer derrière une femme de façon à se trouver partiellement cachée par ses jupes, on lui laissait la vie sauve. Il me dit aussi qu’on épargnait la vie d’un ennemi si celui-ci s’abritait dans une tente appartenant à un homme, ou encore s’il cherchait refuge dans un sanctuaire.

Mon interlocuteur tomba d’accord avec moi lorsque j’interprétai la tente, la jupe et le sanctuaire comme des symboles de la « bonne » mère protectrice. Il convint encore que la protection de la mère s’étendait au frère (ou à la sœur) haï – l’homme qui s’abrite derrière les jupes de la femme – et que l’interdiction de tuer quelqu’un qui s’est réfugié dans la tente de son ennemi nous renvoyait aux règles de l’hospitalité. Il existe ainsi un lien fondamental entre l’hospitalité et la vie de famille, entre les relations qui s’établissent parmi les enfants et surtout les relations avec la mère. Car la tente est une représentation de la mère qui protège la famille.

Je cite cet exemple pour montrer qu’il existe peut-être des liens entre des cultures qui paraissent totalement différentes. Ces liens sont à chercher dans la relation au bon objet originel, la mère, quelles que soient les modalités sous lesquelles certaines déviations du caractère se trouvent acceptées, voire admirées.