Septième séance – Lundi

Richard était heureux de revoir Mme K. Le week-end lui avait paru court ; c’était comme s’il venait de la quitter. Elle lui était restée « présente », comme s’il avait eu sa photo devant les yeux (ce qui signifiait qu’il avait beaucoup pensé à elle)39.

Il lui raconta en détail tout ce qui était arrivé depuis qu’il était parti (Note I). Il avait passé un très bon week-end et il n’y avait eu qu’un seul événement dramatique : il s’était tordu la cheville dans l’escalier de l’hôtel en partant chez Mme K. Richard lui montra son nouveau costume. Ses chaussettes allaient bien avec, n’est-ce pas ? Il était de fort bonne humeur, mais dit que, très souvent, il avait peur de devenir idiot.

Mme K. interpréta : sa foulure de cheville exprimait sa peur de blesser ses parties génitales s’il satisfaisait son désir d’être un homme en introduisant son pénis dans l’organe génital de Mme K. En lui montrant son nouveau costume et lui faisant admirer ses chaussettes, il révélait le désir qu’elle admirât ses parties génitales. D’autre part, il craignait de n’être bon à rien (de devenir stupide), de ne jamais avoir des organes génitaux d’adulte qui fonctionnent bien.

Richard demanda à Mme K. si le radiateur électrique lui appartenait. Il remarqua pour la première fois qu’il avait une barre cassée… Il dit à Mme K. que Bobby avait été le premier à l’accueillir quand il était rentré chez lui ; il lui avait fait une grande fête. Non, en réalité, c’était papa qui l’avait accueilli le premier. Papa avait été surpris. Non, Richard ne voulait pas dire ça exactement ; papa avait eu l’air content de le voir. Les canaris n’allaient pas bien, ils semblaient malades et perdaient leurs plumes (ils devenaient chauves). Richard avait joué avec son arc et, d’une flèche, il avait légèrement touché papa au front mais papa n’avait pas été blessé et ne s’était pas mis en colère.

Mme K. dit à Richard qu’il doutait de l’amour de son père parce qu’il désirait lui tirer dessus ; c’est également pour cette raison qu’au lieu de dire que papa était content de le voir, il avait d’abord dit que papa était surpris, comme s’il ne l’attendait pas. En fait, cette surprise représentait un sentiment encore plus fort : Richard croyait que son père ne voulait pas qu’il vienne, et cela parce que Richard savait inconsciemment qu’il avait lui-même des tendances hostiles à l’égard de son père. Quant aux canaris qui devenaient chauves, Mme K. lui demanda si son père ne devenait pas chauve.

Richard répondit que oui.

Mme K. interpréta : Richard, en parlant des canaris, avait l’impression d’avoir rendu son père malade, de lui avoir blessé les organes génitaux et la tête parce qu’il était jaloux et voulait le remplacer auprès de maman. C’est pour cela que Richard craignait tant que papa ne se vengeât ; la dernière fois, il avait eu peur que le méchant docteur ne lui blessât les parties génitales, ne les lui abîmât ou ne les lui coupât, ce qui signifiait qu’il avait peur que son père ne lui fit tout cela. La barre cassée du radiateur électrique représentait son pénis, le feu les organes génitaux de maman ou de Mme K. S’il avait tant besoin que Mme K. admirât son costume et ses chaussettes, qu’elle l’aimât, c’est qu’il avait peur d’être puni par son père ; son père risquait de se venger s’il découvrait le désir de Richard pour sa mère ou, plutôt, s’il découvrait ses organes génitaux dans ceux de sa mère.

Richard regarda la carte. Il dit que les nouvelles de la guerre étaient bonnes : on avait abattu de nombreux bombardiers allemands. La Roumanie avait une drôle de forme, pensait-il, c’était un pays « isolé ». Il se pencha pour voir la carte à l’envers – il ne « pouvait rien distinguer » ; ce n’était pas correct » et tout semblait « embrouillé ». Puis, se redressant, il montra Brest : son père avait fait une plaisanterie sur Brest : il avait dit que les Allemands, après avoir commencé par attaquer la poitrine, continuaient par les jambes40. Richard désigna d’autres villes d’Europe, puis regarda tout autour de lui, et quelle ne fut pas sa joie de découvrir une deuxième porte qu’il n’avait encore jamais remarquée, ainsi que de nouvelles photos et toute une série de petits tabourets (Note II). Il regarda de nouveau le soulier de porcelaine, puis aperçut un calendrier illustré, dont l’une des photos lui plut beaucoup, surtout les deux montagnes qui y figuraient. Il déclara qu’il n’aimait pas une autre image, mais ne s’étendit pas là-dessus.

Mme K. lui demanda pourquoi il n’aimait pas cette image.

Richard répondit (non sans hésitation) qu’il n’aimait pas la couleur de la photo ; elle était marron, ce qui rendait le paysage très laid (la photo était tirée sur papier bistre). Il prit alors la montre de voyage de Mme K., la tripota, regarda le dos de l’objet (il était recouvert de cuir brun) et se mit à rire de bon cœur ; il ajouta que la montre était très drôle.

Mme K. lui expliqua qu’il riait du dos brun de la montre parce qu’il lui faisait penser à la « grosse commission ». Il n’aimait pas l’image où tout était marron, car cette couleur rendait Mme K., ou plutôt maman (le paysage), sale et laid. Mais en même temps il trouvait cela très drôle, c’est-à-dire que la « grosse commission » et le derrière de Mme K. l’amusaient.

Richard reconnut aussitôt que le dos de la montre représentait le derrière de Mme K.

Mme K. interpréta : Richard désirait explorer l’intérieur de Mme K. et celui de sa mère. La Roumanie isolée et qui avait des ennuis, les villes d’Europe occupées représentaient Mme K. et sa mère blessées. Papa, qui avait fait une plaisanterie à propos de Brest, représentait le méchant vagabond – et les Allemands – attaquant la poitrine et le corps de maman. L’admiration de Richard devant les deux montagnes exprimait son amour pour les seins de sa mère et son désir qu’il ne leur arrivât rien. S’il avait trouvé tant de nouveaux objets dans la salle de jeu, c’est qu’il se rendait mieux compte du désir qu’il avait de mettre son pénis dans maman et d’explorer son intérieur. En même temps, il n’aimait pas le marron, couleur qui enlaidissait le paysage, ce qui révélait son angoisse à l’égard de la « grosse commission » qui se trouvait à l’intérieur de Mme K. (le dos de la montre) ; et pourtant, son derrière l’amusait aussi.

Richard se mit à parler de poésie : il cita notamment Les Narcisses de Wordsworth ; il admira une photo figurant une grande tour éclairée par le soleil.

Mme K. interpréta : la grande tour au milieu du paysage représentait le pénis de son père à l’intérieur de sa mère. Le fait qu’il admire cette image ensoleillée montrait son désir de voir ses parents unis et heureux (Note III). (L’excitation de Richard en face de la beauté du paysage révélait un élément maniaque.)

Richard demanda à Mme K. si elle avait, aujourd’hui encore, l’intention de se rendre au village41, (ce qui signifiait qu’il pourrait alors faire un bout de chemin avec elle) et avoua qu’il désirait quelle le protégeât contre les enfants qu’il risquait de rencontrer en route.

Mme K. interpréta : les enfants qui l’effrayaient représentaient son père ou le pénis dangereux du père et Richard souhaitait que sa mère le protégeât de son père.

Richard semblait ne pas écouter Mme K. ; il avait un air soucieux. Il regarda la montre de Mme K.

Elle lui demanda si ce geste signifiait qu’il désirait partir.

Richard dit que oui mais qu’il ne voulait pas partir avant l’heure. Il alla uriner.

Quand il revint, Mme K. interpréta : il avait peur du danger que représentaient des relations sexuelles avec elle. Il était allé faire pipi pour s’assurer que son pénis était encore là.

Richard recommença à regarder autour de lui ; il découvrit une photographie représentant un homme et une femme en uniforme et pensa que c’était là des personnalités importantes. Il avait l’air content.

Mme K. interpréta : il souhaitait sauvegarder le bonheur et l’autorité de ses parents. Il désirait quitter Mme K., car le désir sexuel qu’il éprouvait pour elle l’effrayait ; cependant il lui avait demandé de le protéger contre les attaques du mauvais père et de son pénis. Par conséquent, il était partagé entre l’envie de rester avec Mme K. et celui de la quitter.

Notes de la septième séance

I. C’est là un des moyens qu’utilisent les patients pour exprimer leur sentiment inconscient d’avoir intériorisé l’analyste. Ils l’expriment également en d’autres termes : un patient m’a dit, par exemple que, pendant l’interruption du traitement, il avait eu l’impression que je planais au-dessus de lui. Il peut sembler contradictoire que le même patient ait pu également me raconter tout ce qu’il faisait pendant une interruption de la cure (ou entre deux séances) ; mais en fait, c’est ainsi qu’il essaie de lier une situation intérieure et une situation extérieure (l’analyste comme figure intériorisée et extérieure). Dans la mesure où le patient a l’impression que l’analyste fait partie intégrante de lui-même, celui-ci (ou celle-ci) partage la vie du patient et doit donc connaître tout ce que ce dernier fait et pense. Mais lorsque le patient revoit l’analyste, il se rend bien compte qu’en réalité il (ou elle) est un personnage extérieur à lui-même et il s’aperçoit alors de la disproportion existant entre ses sentiments et la réalité ; c’est en faisant à l’analyste un compte rendu détaillé de ses faits et gestes qu’il essaie de concilier les situations intérieures et extérieures.

II. Lorsque le patient commence à percevoir des détails qu’il n’avait pas encore remarqués dans la salle de consultation ou dans l’aspect de l’analyste, c’est signe – dans la psychanalyse des enfants comme dans celle des adultes – que le transfert augmente. L’analyste est souvent en mesure d’analyser pour quelles raisons ces objets ont jusque-là échappé à l’attention du patient. Une incapacité de percevoir des objets très visibles illustre une inhibition de la perception dont les causes sont inconscientes.

III. Nous remarquons ici un changement par rapport aux séances où le désir de castrer le père et la peur d’être castré par lui (ce qui implique la peur du pénis du mauvais père dangereux pour l’enfant et pour sa mère) avaient été interprétés. L’analyse de telles angoisses a souvent pour conséquence l’émergence de sentiments opposés : admiration des organes génitaux du père et de sa puissance ; désir de voir le père et la mère unis. En analysant les doutes et les angoisses liés aux parents, en particulier à leurs relations sexuelles, on peut supprimer le refoulement des sentiments positifs et libérer lesdits sentiments positifs ; c’est le cas du désir de faire réparation et de voir les parents heureux et unis.