Vingt-troisième séance – Vendredi

Richard avait couru tout le long du chemin parce qu’il était un peu en retard ; il était très inquiet à l’idée de perdre une minute de la séance. Il n’avait pas apporté sa flotte de navires de guerre, dit-il : il avait décidé qu’il n’en voulait plus. Après un instant de silence, il ajouta qu’il ne voulait pas recevoir la pluie… Il se tut un moment, puis déclara qu’il n’aimait pas la pluie. Puis il cessa de parler.

Mme K. lui rappela que, dans son rêve de la veille, il portait un imperméable parce qu’il pleuvait.

Pendant ce temps, Richard s’était mis à dessiner avec plus de soin et de résolution que d’habitude. Ce n’était pas seulement à cause de la pluie qu’il avait mis son imperméable, expliqua-t-il, mais plutôt parce que auparavant il était dans l’eau avec les poissons. (À ce moment-là, il opposa une certaine résistance aux questions que Mme K. lui posa à propos de son rêve et n’y répondit pas.) Le chef des poissons, dit-il, ne ressemblait pas du tout aux poissons qu’il dessinait ; c’était peut-être une truite. Il avait d’ailleurs été très gentil avec Richard.

Mme K. dit que Richard se méfiait des poissons, il l’avait admis la veille et l’avait également montré en préférant aller à Munich.

Richard fit à nouveau preuve de résistance et d’angoisse ; il commença par nier qu’il se méfiait des poissons, puis avoua à contrecœur qu’il ne leur faisait pas confiance ou qu’il se méfiait du dîner.

Mme K. dit à Richard que le poisson de ses dessins était gentil et pacifique et qu’il représentait souvent sa maman. Peut-être ne lui faisait-il pas une entière confiance, bien qu’il ait dit qu’elle était douce. N’avait-il pas dit que Mme K. était « douce » deux séances auparavant ? Et pourtant la veille il avait eu peur qu’elle ne le dénonce à M. K. qui était son ennemi.

Richard contesta violemment ; puis, scrutant le visage de Mme K., il dit que ce n’était pas vrai, qu’il la trouvait très gentille.

Mme K. interpréta : il la soupçonnait malgré tout, quand il avait l’impression qu’elle s’alliait intérieurement avec M. K.

Richard répondit d’un air sérieux que c’était faux ; de toute façon, il ne connaissait pas M. K. et ne le connaîtrait jamais ; mais il savait que Mme K. était gentille, par conséquent M. K. devait forcément être gentil, lui aussi. Puis il montra son dessin à Mme K. ; il lui fit remarquer que tout allait par deux dans ce dessin et il fut de nouveau étonné d’être arrivé à cela sans le faire exprès72 : il y avait deux cheminées sur le Nelson et sur la plage deux bateaux et deux personnes, le gros poisson et le petit. Puis il s’aperçut que la fumée qui s’échappait des cheminées du Nelson formait le chiffre 2.

Mme K. dit que le petit poisson qui nageait joyeusement en compagnie de sa maman était peut-être Richard ; tous deux s’éloignaient du sous-marin Salmon qui représentait papa, mais le mauvais papa, le père-pieuvre qui dans l’esprit de Richard était très dangereux à l’intérieur de Mme K. et de maman. Il se méfiait de Mme K. parce qu’elle contenait le méchant M. K. et de maman parce qu’elle avait en elle le mauvais père ; cela signifiait qu’elles s’alliaient toutes deux avec les ennemis de Richard, cette alliance ayant un rapport étroit avec leurs relations sexuelles ; d’autre part, maman était en danger parce qu’elle avait mangé le père-pieuvre.

Richard remarqua alors qu’il n’y avait qu’une seule étoile de mer tandis que tout le reste allait par deux dans le dessin (il n’avait dessiné qu’une seule étoile de mer en bas de la page) ; c’était Paul, ajouta-t-il, qui était furieux et jaloux parce que Richard nageait aux côtés de maman. Tout en parlant, Richard dessinait d’autres étoiles de mer et inscrivait le nom de son frère, celui de la servante ainsi que les mots : « Hurlement et cri. » Paul hurlait et criait tellement fort que la servante, la cuisinière et papa allaient l’attaquer et l’arrêter (Les trois nouvelles étoiles de mer).

Mme K. interpréta : dans la partie supérieure du dessin, Richard autorisait ses parents à être ensemble, car il avait donné au Nelson deux cheminées et les choses étaient réparties équitablement entre papa et maman : il y avait deux canons de chaque côté du bateau, c’est-à-dire deux bébés, deux poitrines, et deux organes génitaux semblables ; de plus chacun possédait un pénis (la même fumée) ; ainsi Richard avait réuni ses parents. Mais, au-dessous de la ligne de démarcation, il nageait tout seul avec maman, ce qui exprimait son désir de l’avoir entièrement à lui. D’autre part, le père qu’il fuyait (représenté par le Salmon) était le mauvais père, celui qui rendait maman malade. L’étoile de mer qui criait et hurlait au-dessous de la maman-poisson et de son petit figurait Paul jaloux. Papa, sous la forme d’une étoile de mer (qu’il avait d’ailleurs nommée « papa »), la cuisinière et la servante protégeaient Richard en retenant Paul (Note I).

Pendant les interprétations de Mme K., Richard s’était remis à dessiner (il dessinait comme d’habitude, c’est-à-dire très spontanément). Il fit d’abord une première rangée de lettres commençant par A (six ou sept) qu’il gribouilla aussitôt, tandis qu’en bas à droite du dessin, certaines restaient visibles : ces lettres étaient liées les unes aux autres par des gribouillis. Tout se trouva bientôt recouvert de gribouillis, encore que de façon moins complète que dans la version finale du dessin.

Mme K. lui dit que son premier dessin était net et précis tandis que, dans celui-ci, les lettres étaient en désordre et recouvertes de gribouillis noirs. Dans le premier, il s’était intéressé à ses relations aux objets extérieurs et avait exprimé ses craintes à leur égard de façon à échapper à l’« intérieur », qui lui était bien plus effrayant (le sien, celui de Mme K. et celui de maman), plein de personnes dangereuses, blessées, emmêlées et noircies par sa « grosse commission » à lui.

Pendant ce temps, Richard s’était mis à faire le 12e dessin : c’était une énorme étoile de mer qu’il coloria. Il dit que c’était un empire et que chaque couleur représentait un pays. Il n’y avait pas de guerre, ajouta-t-il ; « ils envahissent, mais les petits pays ne se soucient guère d’être occupés. »

Qui « ils » ? demanda Mme K.

Richard ne répondit point, mais déclara que les personnes noires étaient méchantes et horribles ; les bleus clair et les rouges étaient très gentilles et leur présence ne gênait pas les habitants des petits pays.

Mme K., se reportant au premier dessin de la séance, dit que cet empire représentait la famille.

Richard acquiesça aussitôt. Le méchant noir était Paul, expliqua-t-il, le bleu clair maman et le violet la bonne (Bessie) et la cuisinière. Les quelques touches de bleu moyen, au centre, représentaient Richard et le rouge, papa. Puis il dit tout à coup : « Et l’ensemble est une étoile de mer vorace pleine de grandes dents. » Entre-temps, il avait commencé le 13e dessin sur la même feuille. À présent, annonça-t-il, Paul était très gentil ; d’ailleurs, il était souvent gentil ; Paul était le rouge et le méchant noir représentait papa ; le bleu, maman et les petites zones noires au milieu, Richard.

Il n’avait confiance ni en papa ni en Paul, fit remarquer Mme K. parfois il les croyait gentils, parfois méchants, et ne pouvait donc pas compter sur eux. Cependant, dans son dernier dessin (13e dessin), le noir du milieu le représentait ; il était donc de la même couleur que le méchant Paul du 12e dessin et que papa dans le 13e dessin. Les soupçons qu’il formulait à l’endroit de Paul et de son père n’étaient pas sans rapport avec son sentiment d’être, lui aussi, mauvais et peu sûr. Dans les séances précédentes, on avait vu – en particulier grâce au cauchemar des poissons – qu’il craignait d’avoir dévoré sa famille et, par conséquent, l’empire ; « l’étoile de mer vorace » le représentait donc. Les « grandes dents » de l’étoile de mer et sa « grosse commission » (sous la forme du noir du milieu) étaient les armes avec lesquelles il avait l’impression d’anéantir tout le monde. Mais finalement, ils – son père et son frère – avaient envahi les petits pays, c’est-à-dire que Richard avait l’impression qu’ils avaient pénétré en lui tant et si bien qu’il ne restait de lui que les petites zones noires au centre du dessin73.

Mme K. lui rappela le feu de la locomotive qui l’avait poursuivi dans son rêve, ce qui signifiait aussi que les fèces qui étaient à l’intérieur de lui étaient dangereuses.

Richard alla chercher le ballon de football, le gonfla puis se coucha dessus pour en exprimer l’air. Il dit alors tout bas, s’adressant sans doute au ballon : « Sale brute ! »

Mme K. interpréta : lors de la séance précédente, Richard avait fait preuve d’une grande méfiance à l’égard des relations de Mme K. avec M. K. ; il craignait également que sa mère, qui contenait son père, ne fût blessée ou hostile. Aujourd’hui, il avait affirmé avec force que maman et Mme K. étaient gentilles, mais que papa était méchant. Mais Mme K. pensait qu’en fait il s’efforçait de conserver sa mère bonne et qu’il noircissait papa parce qu’il était trop triste et terrifiant de ne pas avoir confiance en sa maman. Richard se refusait à reconnaître sa colère contre sa mère quand celle-ci allait coucher avec son père, et introduisait son père en elle (c’est ainsi que Richard le concevait) et s’unissait avec lui contre Richard. Voulant que sa mère reste bonne, Richard n’avouait pas qu’il la détestait et l’aimait à la fois et reportait sur son père toute la haine qu’il éprouvait envers elle. D’autre part, il en voulait à sa mère de s’être fait mal en avalant le dangereux père-pieuvre vagabond. Aussi la « sale brute » était-elle en même temps son père, sa mère et Mme K.

Richard protesta vivement. Jamais il ne traiterait maman et Mme K. d’un nom pareil car il les aimait.

Mme K. lui parla d’un conflit qui se produisait en lui lorsqu’il éprouvait de la haine pour sa mère qui était la personne qu’il aimait le plus au monde. N’avait-il pas recouvert la dame en rose (Vingt et unième séance), qui représentait sa mère, parce qu’il voulait se débarrasser de la mère blessée ?

« Ne parlez pas de ça », dit Richard d’un air ennuyé, « ça me fait de la peine ».

Mme K. expliqua qu’il avait l’impression qu’elle était une « brute » parce que ses interprétations étaient souvent pénibles.

Richard avait taillé son crayon avec un canif ; il toucha le ballon de football avec sa lame sans pourtant l’entailler. Au lieu de cela, il gribouilla avec rage le deuxième dessin qu’il avait fait ce jour-là et le cribla entièrement avec la pointe de son crayon. Il se mit à marcher de long en large en trépignant ; il découvrit un drapeau anglais sur une étagère et le déploya en chantant à tue-tête God Save the King, il regarda la carte (ce qu’il n’avait pas fait depuis plusieurs jours74) et demanda s’il pouvait colorier tous les pays que l’Allemagne avait déjà envahis (cette carte géographique datait du début de la guerre), mais n’en fit rien quand Mme K. lui eut rappelé que cette carte ne lui appartenait pas ; il était extrêmement énervé et impatient de s’en aller mais il attendit l’heure exacte de partir et, à ce moment-là, se rua vers la porte.

Mme K. interpréta : il avait peur d’attaquer et de blesser vraiment Mme K. (le couteau dans le ballon ; le gribouillage et les trous du dessin), d’agir comme Hitler et le père noir quand ils envahissaient les pays (représentant maman et Mme K.).

Richard revint sur le pas de la porte et demanda à Mme K. si elle allait au village ; puis il l’accompagna jusqu’au coin de la rue. Il lui dit qu’hier elle avait oublié de fermer la fenêtre ; il ne fallait pas la laisser ouverte, n’est-ce pas ? Il était très aimable, mais semblait visiblement soulagé d’être sorti de la salle de jeu.

Pendant la séance, il avait raconté à Mme K. qu’il était allé au cinéma la veille au soir ; en entrant dans la salle, il avait vu un garçon qui lui faisait peur mais malgré tout, il était entré et avait assisté à toute la projection (Note II).

Notes de la vingt-troisième séance

I. Ces tentatives constantes qui visent à éviter les conflits intérieurs et extérieurs sont des défenses essentielles et un trait fondamental de la vie psychique. On les trouve en particulier chez les jeunes enfants, lorsqu’ils s’efforcent de trouver un équilibre et d’avoir de bonnes relations avec le monde extérieur. Richard n’avait que rarement (sinon jamais) connu des périodes de stabilité émotionnelle d’une certaine durée ; l’ensemble de son développement en avait été marqué. J’ai déjà mentionné ces tentatives de compromis dans mon article. « Le complexe d’Œdipe éclairé par les angoisses précoces » (Essais de psychanalyse) et dans La Psychanalyse des enfants.

II. Les défenses maniaques étaient apparues de façon évidente au cours de cette séance ; mais, en même temps, Richard s’était montré beaucoup plus capable d’affronter ses angoisses. L’attitude maniaque s’était manifestée notamment par les piétinements de Richard à travers la chambre, sa voix tonitruante qui par moments couvrait la mienne. Une fois de plus, il n’avait pas parlé de la guerre et avait évité de faire allusion à l’invasion de la Crète. D’autre part, il avait été capable d’aller au cinéma et son dessin figurant l’empire envahi par des armées ennemies avait un rapport indirect avec la guerre. En outre, Richard s’était rendu compte, et l’avait même interprété dans ce sens, que cet Empire représentait également une étoile de mer vorace avec de grandes dents, c’est-à-dire lui-même ; il exprimait donc beaucoup plus clairement ses conflits et ses angoisses concernant la famille.

Cette combinaison de négations et de défenses maniaques qui se double d’une prise de conscience accrue et d’une plus grande capacité d’affronter l’angoisse est caractéristique de ces phases de l’analyse (et du développement) au cours desquelles les défenses se modifient.

La négation ne s’adresse qu’à certains aspects (la situation de guerre extérieure) tandis qu’on constate une plus grande clairvoyance en ce qui concerne la réalité intérieure.