Trente-troisième séance – Dimanche

Richard était de fort bonne humeur et exprima sa joie de se trouver avec Mme K. un dimanche, ce qui représentait sûrement pour lui un privilège particulier… Au bout d’un moment, il dit que « X » était silencieux comme un tombeau, le dimanche matin ; cependant, il était bien content qu’il n’y ait pas d’enfants dans la rue. À ces mots, il se mit à guetter les passants et se déclara déçu d’en voir si peu. Ce matin, il était de très bonne humeur en se levant, bien qu’il ne fût pas chez lui, comme les autres dimanches. Il pensait que le travail lui faisait beaucoup de bien ; à présent, il se sentait beaucoup plus courageux, avoua-t-il avec conviction. Il aimerait bien raconter à Mme K. comment il se battait autrefois contre d’autres garçons. Ce matin, dit-il, il s’était senti plein de hardiesse et avait décidé qu’à la fin de la guerre, quand il retournerait habiter à « Z », il oserait se battre contre Oliver, son ennemi. (Il avait déjà parlé de ce garçon [Douzième séance] et avait raconté à Mme K., à une tout autre occasion, que la mère d’Oliver était morte le mois dernier.)

Pour Richard, dit Mme K., c’était un soulagement que de se sentir capable de se battre et de ne plus avoir besoin de faire semblant d’être aimable quand, en réalité, il avait peur qu’on l’attaque.

Richard était bien de cet avis ; il avait décidé de se battre contre Jimmy, ajouta-t-il, un garçon de dix-huit ans qui faisait partie de sa bande mais qui était un traître parce qu’il avait dénoncé Richard à Oliver. Tout en parlant, Richard mit un crayon dans sa bouche (crayon qu’il avait tout d’abord rangé devant lui, à côté du bloc de papier), et le mordit si fort qu’il y laissa la trace de ses dents. Après la guerre, continua-t-il, il ferait Oliver prisonnier. Dans son jardin, il y avait un coin broussailleux, plein de ronces et de guêpes, c’est là qu’il le mettrait en prison ; il serait étroitement surveillé afin qu’il ne puisse s’échapper ; les guêpes et les abeilles le piqueraient.

Mme K. fit remarquer à Richard que, pendant qu’il parlait, il n’avait cessé de mordre le crayon ; ce geste signifiait qu’il arrachait le pénis d’Oliver avec ses dents et qu’il le dévorait. Oliver n’avait pas seulement le jardin pour prison, mais aussi l’intérieur du corps de Richard qui, s’imaginait ce dernier, était un endroit effroyable. Richard avait très peur des guêpes et des abeilles, ces insectes représentaient ici sa « grosse commission » dangereuse et toute la partie destructrice de son corps qui contenait le père-Hitler. Il avait l’impression de ne pas pouvoir protéger sa mère contre les dangers qui étaient en lui. Mais, à présent, il avait l’impression de contenir la bonne mère (et Mme K.) en grande quantité – grâce à l’analyse qu’il trouvait salutaire –, ce qui le rassurait et le rendait plus apte à combattre ses ennemis intérieurs et extérieurs.

Richard décrivit alors une « petite » bagarre entre sa bande et Oliver ; Jimmy et lui avaient gagné. Il se vanta d’avoir failli casser les os d’Oliver. Ils s’étaient aussi battus à coup de pierres et Oliver avait reçu « un bon gnon ». Richard aurait aimé le tuer ; pas vraiment, ajouta-t-il, mais il le détestait. Au cours d’une autre bagarre, Richard avait reçu un morceau de verre sur le nez ; il n’avait pas eu très mal et avait continué à se battre : jamais il n’aurait abandonné le combat, même s’il avait eu un bras en écharpe. Mais sa mère était arrivée et avait chassé les garçons. (Il était clair que Richard s’était senti soulagé lorsque sa mère avait fait irruption, parce qu’il était sans doute affolé par la coupure qu’il avait sur le nez.) Pendant ce temps, Richard avait dessiné un autre empire. En racontant comment sa mère l’avait protégé, il avait, sans s’en apercevoir, mis le pastel bleu et le rouge bout à bout, les deux pointes à l’extérieur. Maman avait un grand nombre de pays ; Paul aussi, avait-il expliqué.

Mme K. lui fit observer que, dans ce dessin, Richard entourait sa mère presque complètement. Tout en parlant, il avait, sans s’en rendre compte, colorié la partie du bas en noir. Bien qu’il ne voulût pas que son père touchât sa mère, il sentait bien que le pénis de son père était en elle et que son pénis à lui se trouvait à l’intérieur de Paul. Malgré tout, lui, Richard (les sections rouges), encerclait pratiquement sa mère (les sections bleues), ce qui exprimait son espoir de la protéger contre le méchant père et de lui donner des bébés. Il espérait surtout être capable de la guérir, ce qui supposait qu’il devînt un homme. C’était cet espoir qui renforçait son désir et la force de se battre. Toutefois, il avait peur d’avoir le pénis blessé, souligna Mme K., c’était précisément ce que représentaient son nez coupé et son bras invalide. Elle lui rappela les angoisses qui avaient suivi son opération des parties génitales et celles qu’il éprouvait depuis lors. Mais ne venait-il pas de montrer qu’il espérait que son pénis ne serait pas grièvement blessé, afin qu’il pût encore l’utiliser contre son ennemi – qui symbolisait en fait le mauvais père-Hitler ?

Richard avoua que, depuis le jour de sa circoncision, il détestait le docteur.

Mme K. interpréta : le docteur représentait le mauvais père. Mais Richard avait également eu peur que son père ne s’en prenne à ses parties génitales parce que, lorsque Richard était jaloux de son père ou de Paul, il désirait attaquer leur pénis. Aujourd’hui, il avait mordu le crayon en signe de colère contre ses ennemis ; ce geste exprimait le désir d’attaquer le pénis de ces derniers, c’est-à-dire d’attaquer celui de son père et celui de Paul.

Richard considéra Mme K. avec attention et lui demanda si elle pensait vraiment que c’était là la raison pour laquelle il détestait tant Oliver.

Il raconta qu’Oliver l’invitait souvent à goûter mais qu’il refusait toujours. Cependant, lorsqu’il ne se bagarrait pas avec lui, Richard s’entendait bien avec Oliver et ne lui faisait pas sentir sa haine et son désir de l’attaquer.

Mme K. fit observer à Richard que ses rapports avec Oliver ressemblaient à ceux qu’il avait avec Paul, avec lequel il était tantôt fâché, tantôt en bons termes ; d’autre part, il ne pouvait le considérer comme un allié sûr. Richard savait qu’il n’était lui-même pas très franc avec Paul puisqu’il lui cachait souvent son hostilité.

Richard répondit tristement qu’il aimait bien Paul, mais qu’il se disputait toujours avec lui… Puis il raconta que Jimmy avait révélé à Oliver les projets de Richard contre lui. Depuis ce jour-là, Richard redoutait encore plus Oliver. Il voulait tuer Jimmy, car il s’était conduit en traître. Jimmy avait deux petits frères, ajouta-t-il, deux bébés très mignons.

Mme K. fit remarquer à Richard combien ses sentiments à l’égard des bébés étaient confus : il les aimait beaucoup mais craignait également qu’ils ne ressemblent à des rats, des abeilles ou des guêpes. Il avait l’impression d’avoir attaqué ces bébés à l’intérieur de sa mère lorsqu’il était jaloux d’eux et qu’il en avait peur.

Richard répéta que, ce matin, il s’était levé de fort bonne humeur et qu’il avait décidé d’attaquer Oliver ouvertement et de gagner. Cette idée l’avait rempli de joie. Il pensait que le travail avec Mme K. l’aidait beaucoup.

Mme K. interpréta, se reportant au dessin de l’empire : ses paroles signifiaient qu’il avait en lui la bonne mère bleue et que celle-ci l’aiderait à guérir son pénis. Il pourrait alors lui donner des bébés, la faire revivre et la protéger contre le mauvais père-Hitler.

Richard se leva, explora la salle de jeu, et déclara qu’il n’avait pas fait de rêve. Il entra dans la cuisine et regarda s’il n’y avait pas d’araignée dans l’évier.

Mme K. lui rappela sa peur de la pieuvre ; peut-être éprouvait-il le même sentiment à l’égard des araignées. Dans l’un de ses dessins (6e dessin), la pieuvre avait un visage humain ; elle était rouge de colère et figurait son père (voir Quinzième séance). L’araignée qu’il avait noyée et qui, pensait-il, était peut-être encore là, représentait donc son père.

Richard pria Mme K. de faire couler l’eau lorsqu’il le lui dirait ; il allait sortir pour voir où se précipitait cette chute du Niagara.

Mme K. évoqua le rêve qu’il avait fait récemment. Richard ne voulait plus rêver parce que ce dernier rêve de cataracte d’eau lui avait fait extrêmement peur, quoi qu’il en dît. Mme K. compara à ce rêve l’évier dans lequel se trouvait l’araignée (représentant le pénis de son père qu’il avait avalé). Dans le rêve, son intérieur débordait, sa mère et lui couraient de grands dangers à cause des tuyaux qui éclataient. Le désagréable Charles était là, lui aussi (Trente-deuxième séance). Ce rêve exprimait également le danger que Mme K. courait à cause de M. K. (représenté maintenant par l’araignée) que Richard croyait toujours vivant.

Richard avait fait un dessin représentant des avions et des canons. La D.C.A. était maman, expliqua-t-il, le chasseur anglais, Richard, et l’avion allemand abattu, papa… Il sortit dans le jardin et montra à Mme K. les fleurs qu’il préférait ; soudain, il se mit à leur lancer des pierres, sans pourtant les atteindre.

Mme K. lui expliqua qu’il semblait essayer de voir les dégâts qu’il avait faits, ou pourrait faire, aux bébés de maman qu’il aimait et détestait à la fois.

Richard répéta qu’il appréciait la rareté des passants mais qu’il n’aimait pas ce silence. Il parla alors du voyage qu’il allait faire l’après-midi pour rentrer chez lui. Il aimerait être le seul passager de l’autobus. Puis il se demanda si, dans ce cas-là, l’autobus partirait.

Mme K. interpréta : il désirait avoir sa mère en exclusivité, être seul à l’intérieur de son corps et il aimerait que son père – symbolisé par le chauffeur de l’autobus – le lui permette. Mais il ne savait pas si le bus partirait, ce qui signifiait qu’il ignorait si sa mère resterait vivante en n’ayant plus de bébés en elle. Au début de la séance, il avait dit que « X » était silencieux comme un tombeau parce qu’il y avait peu de monde dans la rue. « X » et l’autobus représentaient le corps de sa mère et celui de Mme K. contenant des bébés morts. Il doutait que son père accepte qu’il ait maman pour lui tout seul.

La pensée de vouloir sa mère pour lui tout seul amusa Richard ainsi que l’idée que son père, le chauffeur, était à l’extérieur de sa mère (dans la cabine du conducteur) tout en le conduisant vers elle. Richard conseilla à Mme K. de dater les dessins qu’il avait faits ce jour-là ; il lui fit remarquer que 1941 ressemblait à 1991.

Mme K. interpréta : il désirait que Mme K. et lui – mais surtout Mme K. – vivent jusqu’à cette date, car il avait une peur très grande de la mort de Mme K. et de sa maman.

Ces deux derniers jours, l’humeur de Richard s’était modifiée : il était moins triste ; les défenses maniaques et la négation avaient diminué et l’enfant éprouvait plus d’espoir et de confiance ; il était également beaucoup plus sensible aux interprétations de Mme K.

Quelques jours plus tard, la mère de Richard vint voir Mme K. Elle lui raconta les progrès de son fils. Après cette séance du dimanche, elle avait remarqué chez lui un grand changement : bien qu’il fût toujours très agressif, il se montra plus calme et moins désagréable ; il était beaucoup plus facile. Ces renseignements n’avaient rien à voir avec le fait que Richard ait avoué à Mme K. qu’il était plus sage, car il n’en avait rien dit à sa mère.