Trente-cinquième séance – Mardi

Richard paraissait réservé et angoissé, bien que très aimable. Il avait apporté ses bateaux, dit-il à Mme K. en les posant sur la table. Un des torpilleurs représentait le navire de guerre allemand, le Prinz-Eugen (dont la presse avait parlé parce que la flotte britannique l’avait pris en chasse) et tous les bateaux qui l’encerclaient étaient anglais, expliqua Richard. Tout d’abord, l’enfant décida de faire couler le Prinz-Eugen, puis il se prit de pitié pour ce « bateau courageux et solitaire » et les Anglais le firent seulement prisonnier. Il entra dans le port anglais entre deux torpilleurs britanniques, il était « vaincu, mais fier », dit Richard.

Mme K. interpréta, en se reportant au matériel de la veille (les griffes attrapant la boîte à malice, les mains du docteur qui avait circoncis Richard et les tabourets qui dégringolaient) : le Prinz-Eugen représentait Richard, les bateaux anglais, papa et Paul qui l’attaqueraient et lui blesseraient ou lui couperaient le pénis. C’étaient des sentiments analogues que Richard avait éprouvés au moment de sa circoncision : il avait eu l’impression d’être entouré par des milliers d’ennemis. Ce jour là, il avait peut-être eu une très grande peur de mourir et avait été content de revenir à lui, de se sentir vivant et de voir que sa famille n était plus dangereuse, alors que, pendant l’opération, elle lui était apparue comme une mortelle ennemie. Cependant, lorsque Richard avait repris conscience, après son opération, il avait d’abord cru qu’on lui avait enlevé le pénis. Mme K. ajouta que les pertes de la flotte anglaise et une défaite éventuelle l’inquiétaient tellement qu’il n’aimait pas qu’on en parle : c’est pourquoi ces jours derniers, il n’avait pas apporté ses bateaux. D’autre part, pour la même raison, il était incapable de parler de la Crète.

Richard protesta violemment contre la majorité de ces interprétations. À propos de ses craintes durant l’opération et de sa peur de perdre son pénis, il rétorqua que Mme K. disait là des choses horribles dont il refusait de parler. Il n’avait jamais pensé que l’Angleterre pouvait perdre la guerre car c’était impossible déclara-t-il. Cependant, il admit que la Crète et les défaites de la flotte anglaise l’inquiétaient beaucoup.

Mme K. interpréta : le port anglais dans lequel le Prinz-Eugen entrait représentait les organes génitaux de sa maman ; il craignait que son pénis ne reste prisonnier à l’intérieur de sa mère et soit alors à la merci de son père et de Paul, tous deux méchants et effrayants (les deux torpilleurs encadrant le Prinz-Eugen).

À ce moment-là, Richard se leva, s’éloigna de Mme K. et regarda par la fenêtre qu’il lui avait demandé de laisser ouverte. Mme K. était-elle allée au cinéma, la veille ? lui demanda-t-il ; il y avait un bon film policier. Puis il annonça qu’il voulait sortir, prit la clef et, plaisantant à moitié, dit qu’il allait enfermer Mme K. à l’intérieur (ce qui était impossible parce que la porte était munie d’un serrure à pompe). Il essaya mais ne tarda pas à crier à Mme K. qu’elle sorte le rejoindre. Il sembla content de voir qu’elle n’était pas fâchée ; de toute façon, dit-il, elle aurait pu sortir par l’autre porte. Il rentra dans la salle de jeu et recommença à jouer avec les bateaux.

Mme K. lui expliqua qu’il s’était éloigné d’elle, qu’il avait même quitté la pièce quand elle avait évoqué sa peur que son pénis soit attaqué et emprisonné. À ce moment-là, il lui avait semblé être réellement sur la table d’opération ; Mme K. était alors la mère traîtresse qui l’avait abandonné au dangereux père-docteur. De même il avait éprouvé une peur extrême quand Mme K. avait interprété son jeu et lui avait dit qu’il (le Prinz-Eugen) désirait pénétrer dans le corps de maman ou de Mme K. (le port anglais) entre Paul et papa (les deux torpilleurs britanniques) : il avait craint que ces deux hommes redoutables ne l’attaquent à l’intérieur de sa mère, n’emprisonnent son pénis et ne le lui dérobent. La salle de jeu était maintenant la salle d’opération et l’intérieur de Mme K., où son pénis était menacé. Contrairement à son habitude, il avait demandé à Mme K. de laisser les fenêtres ouvertes et n’avait pas surveillé la rue parce qu’il avait trop peur de rester prisonnier avec Mme K. et à l’intérieur d’elle. Cette frayeur s’était déjà manifestée la veille. C’était donc la salle de jeu et Mme K. qui étaient dangereuses maintenant, et non plus les gens du dehors qui, au contraire, pourraient venir à son secours si les fenêtres restaient ouvertes (Note I). La veille il avait parlé de faire sauter à la dynamite la grande tour, qui représentait le pénis de son père. Par conséquent, il avait peur que son père qui se trouvait à l’intérieur de sa maman n’attaque son pénis.

Richard refusa violemment cette dernière interprétation ; il paraissait triste et terrorisé. Cependant il poursuivit son jeu : il fit sortir le Nelson et chuchota : « C’est le Nelson qui part sans protection. » Puis, d’une voix moins nette, il ajouta : « Non, il va seulement patrouiller. »

Mme K. interpréta : le Nelson sans protection était son père lorsqu’il allait mal ou se montrait gentil et patient avec Richard. À ces moments-là, Richard avait l’impression que son père était sans protection, c’est-à-dire sans méfiance, et qu’il pouvait l’attaquer et le castrer. Mme K. rappela à Richard combien il s’était senti ennuyé et coupable à cause du naufrage du Nelson et dans son rêve (Vingt et unième séance), parce qu’il aimait son père. Il imaginait que son désir d’attaquer son père blessait réellement ce dernier ; il se sentait donc coupable chaque fois qu’il s’apercevait que son papa était fatigué, qu’il vieillissait et devenait chauve.

Richard construisit les « portes du port » en assemblant deux longs crayons ; l’ouverture entre les deux crayons était si étroite qu’il ne pouvait y passer qu’un seul bateau à la fois. Le Rodney sortit le premier, suivi du Nelson. Richard remarqua que les deux navires se touchaient et éloigna un peu le Nelson. Deux torpilleurs quittèrent alors le port ; ils se joignirent au Nelson pour encercler le Rodney, sans toutefois le toucher.

Mme K. interpréta : Richard avait rétabli la paix en plaçant papa, Paul et lui-même tout autour de maman mais personne ne se trouvait trop près d’elle, c’est-à-dire que personne ne devait avoir avec elle des relations sexuelles. Quand le Nelson (papa) avait touché le Rodney. Richard l’avait aussitôt éloigné.

Richard fit effectuer plusieurs manœuvres à la flotte : un torpilleur, encadré de deux sous-marins, franchit les « portes du port ». Richard se mit à rire ; il pensait à un film dans lequel plusieurs cochons essayaient d entrer clans la porcherie tous en même temps.

Mme K. lui rappela une de ses interprétations précédentes : le Prinz-Eugen entrant dans le port escorté par deux torpilleurs signifiait que Richard, Paul et papa entraient tous à la fois dans les organes génitaux de maman. Maintenant, c’était les cochons qui les symbolisaient tous les trois parce que Richard pensait que les relations sexuelles avaient quelque chose de sale, de cochon.

Richard fit remarquer à Mme K. que papa (le Nelson) était déjà loin et ne faisait pas partie des trois bateaux qui essayaient de franchir l’entrée du port.

Mme K. répondit que son papa était le Nelson mais que le pénis de ce dernier était symbolisé par un des torpilleurs ; les sous-marins, eux, figuraient les pénis de Paul et de Richard. Les deux crayons formant l’entrée représentaient une fois de plus les parents.

Richard raconta qu’il avait un jour effrayé un coq et une poule ils étaient côte à côte, avec la tête dans le poulailler et le corps en dehors ; ils avaient eu peur et leurs ventres tremblaient.

Mme K. interpréta : le coq et la poule qui avaient leurs têtes l’une contre l’autre figuraient ses parents accouplés. Richard désirait les effrayer et les déranger. Mme K. rappela à Richard les cris de coq et de poule qu’il avait poussés pour accompagner le ballon de football (Vingt-quatrième séance). Peut-être avait-il vu ses parents ensemble dans un lit, ce qui avait confirmé l’existence de relations sexuelles entre eux.

Richard répondit que, quelque fois, il dormait dans la chambre de ses parents, mais ils avaient chacun leur lit, affirma-t-il, donc ne pouvaient faire de telles choses. Il raconta qu’un jour, comme il couchait dans la même chambre que son père – pas dans le même lit –, il avait fait un rêve affreux : d’énormes corbeaux entraient en collision avec la planète Jupiter.

Mme K. interpréta : Richard avait peut-être supposé que ses parents couchaient dans le même lit et avaient des relations sexuelles, mais il préférait ne pas y penser et s’entêtait à dire que chacun avait son lit.

Pendant ce temps, Richard faisait des ombres chinoises sur la table où donnait le soleil. Il fit un « bec de canard », puis une « casquette d’homme », puis quelque chose qui, d’après lui, ressemblait à une tête de canard, le corps de l’animal étant une masse d’ombre informe. Peut-être y avait-il deux canards, expliqua l’enfant. À partir de ce moment-là, il perdit de son assurance. Il fit une tête de lionne et s’exclama : « Qu’une main peut être habile ! »

Mme K. interpréta : ces ombres et leurs significations incertaines, en particulier les deux canards, exprimaient les sentiments troubles de Richard à l’égard des relations sexuelles de ses parents : peut-être avait-il aperçu ses parents dans le même lit, dans l’obscurité de leur chambre à coucher et il ne savait pas ce qui se passait exactement, ou alors il avait essayé d’imaginer ce que faisaient ses parents. La main « habile » était une allusion à la masturbation qui lui donnait l’impression d’être puissant (la licorne) et capable de détruire et séparer ses parents, puis de les faire revivre et de les réunir.

Richard se remit à jouer avec ses bateaux. Il déclara soudain, d’une voix émue et les larmes aux yeux : « Je fais mon devoir envers mon pays » ; il avait économisé quinze shillings, expliqua-t-il, et les avait déposés à la Caisse d’épargne nationale ; d’autre part, il avait retourné le morceau de jardin qui lui était réservé et irait acheter des graines après la séance, pour pouvoir semer des légumes dès qu’il rentrerait à la maison.

Mme K. expliqua que « faire son devoir », pour lui, ce n’était pas simplement aider le pays, mais aussi – bien que son pénis fût encore petit – empêcher sa mère de mourir en lui faisant des bébés. Il espérait que son pénis grandirait et qu’il serait alors capable de donner à sa mère des bébés (semer des graines).

Richard avait l’air heureux, mais sembla tout de même soulagé que la séance se terminât. Il rangea soigneusement la table et les chaises contre le mur.

Mme K. interpréta : ce geste signifiait qu’il voulait ranger la salle de jeu représentant Mme K. afin de faire aussi son devoir envers elle. Elle lui annonça alors que c’était la semaine prochaine qu’elle partirait pour Londres pour neuf jours.

Richard lui demanda s’il serait en vacances.

Mme K. lui dit que oui99. La nouvelle ne paraissait pas trop affecter l’enfant.

Pendant cette séance n’apparut aucun signe de défense maniaque. L’angoisse s’était manifestée avec force et beaucoup plus franchement. La résistance aussi était violente mais plus ouverte. Comme souvent en pareil cas. Richard était plus distrait, ce qui ne l’empêchait pourtant pas d’entendre tout ce que Mme K. disait et de déclarer à plusieurs reprises qu’il n’était pas d’accord avec elle. Dans la Trente-troisième séance on avait déjà observé chez lui une plus grande facilité à exprimer et à affronter son agressivité (Richard s’était senti capable de se battre avec Oliver) ; dans cette séance, on s’en rendait également compte par l’attitude de franche opposition de Richard aux interprétations de Mme K. et par sa plus grande attention à ces interprétations, bien qu’elles lui fussent désagréables (Note II).

Notes de la trente-cinquième séance

I. Voici un exemple de situation d’angoisse centrée principalement sur une situation intérieure ; « intérieure » signifiant ici aussi bien la pièce où Richard se trouvait en ma compagnie que mon propre intérieur. J’irai jusqu’à dire que Richard éprouvait également de l’angoisse à propos de l’intérieur de son propre corps, angoisse qui s’était manifestée très clairement dans les séances précédentes. En revanche, sa peur des passants, des étrangers, avait diminué. Ce déplacement de l’angoisse de l’extérieur vers l’intérieur est l’un des critères permettant de déceler si c’est l’angoisse à propos de l’intérieur qui domine.

II. Au cours de cette séance, j’ai donné plusieurs interprétations se rapportant à des contenus d’angoisse. On a souvent émis des doutes, se demandant si un enfant – ou un adulte – est capable de comprendre des interprétations apparemment complexes. D’après mon expérience, je peux affirmer que, dans certains cas, d’ailleurs assez fréquents, il faut absolument interpréter plusieurs contenus d’angoisse à la fois afin de combattre l’angoisse composite qui agit à ce moment-là. Richard était dans un état d’angoisse tel, qu’il avait dû quitter la pièce. Il protesta violemment contre mes interprétations qui mettaient en jeu plusieurs contenus d’angoisse (notamment les angoisses relatives aux organes sexuels de la mère) ; il semblait triste et terrifié mais il n’en poursuivit pas moins son jeu, fournissant ainsi un matériel complémentaire qui confirma mes interprétations. L’attitude de Richard révèle une régression de l’angoisse : après mes interprétations, les associations de l’enfant gagnèrent en humour et, à la fin de la séance, il était évident que son angoisse s’était apaisée.