Trente-neuvième séance – Samedi

Richard semblait de bonne humeur, quoique sombre et peu loquace. La serrure de la porte avait été réparée, ce qui le soulagea beaucoup. Il dit avec émotion : « Je suis si content de revenir ici ! » Il était évident que, la veille, la salle de jeu lui avait beaucoup manqué. (La veille au soir, Mme K. lui avait téléphoné à l’hôtel pour lui annoncer que, le lendemain, ils se retrouveraient devant la salle de jeu, puisque la serrure était réparée. Richard avait alors demandé à Mme K. son adresse et son numéro de téléphone à Londres et celle-ci lui avait promis de les lui donner, ainsi qu’un torpilleur qu’il avait oublié chez elle.)

Richard demanda aussitôt si Mme K. avait pensé à lui apporter son adresse et le torpilleur. Il lut et relut l’adresse attentivement, puis déclara qu’il n’avait pas apporté ses bateaux parce qu’il les avait déjà rangés dans sa valise. Regardant le torpilleur et le faisant avancer lentement, il murmura d’une voix triste : « C’est le dernier torpilleur qui reste, toute notre flotte a péri. »

Mme K. lui demanda où avait sombré la flotte.

Au large de la Crète, répondit Richard.

Mme K. interpréta : il venait d’exprimer plus ouvertement sa tristesse à propos des pertes des Alliés, alors qu’auparavant il avait évité de le faire parce que cela lui était trop pénible. Malgré sa tristesse, il espérait maintenant que Mme K. serait sauvée, surtout parce que la mère bleu clair se trouvait beaucoup plus en sécurité qu’auparavant à l’intérieur de Richard. La veille, il avait eu l’impression d’avoir perdu la salle de jeu, mais à présent il la retrouvait et sa flotte était de nouveau complète.

Richard resta triste et muet. Il fit avancer le torpilleur dans tous les sens, disant qu’il devait sortir tout seul, malgré l’arrivée de torpilleurs allemands ; il risquait d’être battu, mais il fallait qu’il fît une tentative.

Mme K. interpréta : le petit torpilleur représentait Richard ; il aurait à affronter ses ennemis tout seul parce que Mme K., symbolisant la bonne mère, allait le quitter. D’autre part, l’oubli du torpilleur chez Mme K. signifiait qu’une partie de lui-même, y compris son pénis, resterait auprès de Mme K., à l’intérieur de son corps, et la protégerait contre Hitler lorsqu’elle serait à Londres. On avait déjà rencontré ce désir de sauver sa mère du méchant vagabond au risque d’y perdre la vie (Première séance) (Note I).

Richard avait commencé le 25e dessin –, il dessinait sans se concentrer et beaucoup plus lentement que d’habitude. Il leva le nez pour regarder Mme K. (ce qu’il avait évité de faire jusque-là) et lui demanda, d’un ton suppliant : « Êtes-vous vraiment obligée de partir ? Oh, pourquoi partez-vous ? »

Mme K. répondit qu’elle voulait voir ses enfants et recevoir des malades.

Richard avoua qu’il ne devrait pas être si égoïste, mais qu’il aurait aimé que Mme K. ne parte pas. Puis il lui demanda s’il y avait beaucoup de psychanalystes. Y en avait-il des millions ? Le fils de Mme K. était-il psychanalyste ? Richard pensait que beaucoup de gens devraient se faire psychanalyser parce que c’était profitable.

Mme K. interpréta : Richard désirait être psychanalyste lui-même, afin de pouvoir remplacer Mme K. si elle mourait, et de la conserver vivante grâce à l’analyse.

Richard demanda à Mme K. si elle avait indiqué à sa mère le nom d’un psychanalyste avec qui continuer le travail si elle venait à mourir.

Mme K. répondit que oui.

Richard répéta que le travail lui avait fait beaucoup de bien et qu’il n’avait plus peur de sortir seul. Aujourd’hui, une petite fille avait marché derrière lui et il avait rencontré un garçon et, à son grand étonnement, cela ne l’avait pas gêné du tout. Tout en parlant, il avait pris une petite fille (une petite poupée qui avait figuré un des enfants de ses jeux) et la laissait marcher, puis il fit avancer un pastel rouge tout autour de la poupée – le pastel s’approcha de la petite fille, la piqua et la fit tomber de la table.

Mme K. interpréta : voilà qui symbolisait ce que Richard désirait faire aux petites filles. Le pastel, piquant la poupée, représentait des relations sexuelles violentes.

Richard ramassa la figurine et répéta la même scène avec beaucoup plus de violence. Il marcha sur la poupée mais posa prudemment le pied dessus, de façon à ne pas l’abîmer. Il l’avait écrasée sous sa grosse botte noire, déclara-t-il.

Mme K. interpréta : la grosse botte noire était la botte de Hitler. Elle lui rappela aussi ses marches au pas de l’oie. Son geste signifiait que ses désirs sexuels à l’égard des petites filles étaient, pensait-il, aussi dangereux que Hitler ; si bien que le méchant père-Hitler de ses dessins et de ses pensées symbolisait également Richard. Si ses désirs sexuels étaient si dangereux, ils constituaient une menace contre Mme K. et sa mère et, par conséquent, la petite fille figurait également ces deux femmes et leurs organes génitaux (Note II).

Richard brancha le radiateur électrique bien que, ce jour-là, il fit très chaud, et regarda rougir les filaments. Il fit encore brûler des brins d’herbe et du feuillage.

Mme K. interpréta : ces gestes signifiaient que, s’il donnait libre cours à ses désirs, son pénis deviendrait dangereux, rouge et brûlant. Elle lui rappela qu’il avait déjà eu l’impression que cet organe était dévorant.

Richard répliqua que le torpilleur qu’il avait oublié chez Mme K. s’appelait le Vampire.

Mme K. interpréta : la flotte anglaise avait subi de fortes pertes ces derniers temps et Richard avait évité d’apporter ses bateaux afin de ne pas les exposer aux dangers. Il avait laissé un torpilleur à Mme K., ce qui signifiait qu’il resterait avec elle et la protégerait pendant son voyage à Londres. Mais, en même temps, il avait exprimé ses désirs de vampire. Le départ de Mme K. ravivait les sentiments que, nourrisson, il avait éprouvés lorsque sa mère lui enlevait le sein, ce qui avait alors pour effet d’augmenter son désir de téter ce sein jusqu’à épuisement de son lait et de le dévorer. Autant de facteurs qui lui faisaient redouter la mort de Mme K. et avivaient ses sentiments de culpabilité.

Richard répondit que le Vampire était le nom d’un vrai torpilleur.

Mme K. lui expliqua qu’il utilisait ce nom parce qu’il avait peur de perdre Mme K. à cause de sa propre voracité.

Richard lui demanda s’il était vrai que les vampires ressemblaient à des chauves-souris. Puis il se précipita à la cuisine, ouvrit le robinet, éclaboussa Mme K. et s’en excusa. Il trouva une petite araignée dans l’évier, la prit alors qu’elle était à moitié noyée et la rejeta dans l’évier. Il paraissait content et se moquait de l’araignée ; mais, quand il s’aperçut quelle était morte, il la ramassa tristement : « Petite idiote ! » dit-il en la remettant dans l’évier.

Mme K. interpréta : le robinet qui éclaboussait était le pénis de Richard noyant les bébés de maman et de Mme K. (la petite araignée). Il désirait attaquer les enfants de Mme K. et ses patients de Londres parce qu’il en était jaloux.

Richard revint dans la salle de jeu et dessina, pesant le torpilleur sur le papier pour en tracer le contour, ce qu’il fit plusieurs fois. Puis, sur chaque bateau ainsi obtenu, il inscrivit un nom, et sur la plupart : « Naufragé au large de la Crète. » Quand il eut terminé, il ne restait que deux bateaux non coulés, dont le Vampire.

Mme K. interpréta : Richard désirait noyer ses enfants, mais il fallait épargner son fils et lui-même afin que, comme la mère de Richard, elle ait deux fils.

Richard lui fit remarquer que les deux torpilleurs rescapés n’avançaient pas dans la même direction.

Pourquoi, demanda Mme K., s’étaient-ils disputés ?

Richard redemanda à Mme K. si elle était vraiment obligée de partir.

Mme K. interpréta : les deux bateaux représentaient Richard et Mme K. se séparant.

Richard regarda encore le 25e dessin et signala, non sans surprise, que sa mère avait laissé en lui un morceau d’elle.

Mme K. lui expliqua qu’il attribuait un pénis à sa mère (le morceau qu’elle avait introduit en lui). Mme K., se rendant à Londres et attaquée par Hitler, devenait alors la mère contenant et utilisant le pénis-Hitler, image de la mère à la fois blessée et mauvaise (Note III).

Richard souligna que sa mère avait beaucoup de pays (moins que lui toutefois).

Mme K. interpréta : il désirait que sa mère (Mme K.) reste bien vivante à l’intérieur de lui, et y gagne du terrain, ce qui supposait qu’il ne la vide pas de sa substance, qu’il ne la dévore pas et qu’il ne soit pas, non plus, un vampire détruisant la mère intériorisée. Par prudence, il n’avait pas apporté sa flotte (qui représentait sa mère et Mme K.).

Vers la fin de la séance. Richard s’enferma davantage dans sa tristesse et dans son mutisme. Avant de partir, il ferma soigneusement toutes les portes, vérifia si les fenêtres étaient bien closes et dit avec émotion : « Au revoir, chère vieille salle de jeu, repose-toi bien, passe de bonnes vacances ; nous nous reverrons dans dix jours. » Une fois dans la rue, il se retourna encore une fois pour regarder la salle de jeu. Auparavant, il avait demandé à Mme K. si elle descendait au village. Puis il lui dit qu’elle serait absente dix jours et non pas neuf.

Mme K. lui expliqua qu’elle l’avait vu ce jour-là et qu’elle le reverrait dans dix jours : ils resteraient donc séparés neuf jours.

Richard serrait dans sa main l’adresse de Mme K. Il lui dit qu’il connaissait son numéro de téléphone par cœur et qu’il ne l’oublierait pas. « Je vous souhaite de bonnes vacances », ajouta-t-il en la quittant. Contrairement à son habitude, il ne regarda pas Mme K. s’éloigner et ne lui fit aucun signe de loin. Il poursuivit son chemin sans se retourner.

Notes de la trente-neuvième séance

I. C’est là un point de ma technique – je n’interprète jamais un acte symptomatique (qu’il se soit manifesté à la fin de la séance précédente ou en cours de séance) avant que sa signification n’apparaisse clairement dans la séance ; au besoin j’attends même jusqu’à une séance ultérieure.

II. J’ai déjà signalé que le refoulement des désirs génitaux et hétérosexuels avait été levé au cours des dernières séances. Cette régression du refoulement s’accompagne également d’une expression plus ouverte des relations aux objets partiels, notamment au sein. Sa curiosité refoulée relative aux rapports sexuels des parents apparut au grand jour, en même temps que les fantasmes qui s’y trouvaient liés. Cela signifie que ses fantasmes masturbatoires, étroitement liés à ses désirs génitaux, étaient également moins inhibés. Il s’agit même là d’une régression à un stade antérieur du développement, où l’objet partiel – les organes génitaux (mâles ou femelles) et le sein – joue un rôle important. Mais il est essentiel que l’enfant passe par cette étape et approfondisse ses relations aux objets partiels pour avoir de meilleures relations aux objets totaux. Il est bien connu qu’en psychanalyse il faut permettre au patient de revivre les relations et les émotions de sa petite enfance. Mais je voudrais insister tout particulièrement sur le fait qu’une relation à l’objet partiel qui se produit à un stade du développement où elle doit être normalement dominante, est à la base d’un développement progressif de la relation à l’objet total.

III. Dans cette séance, j’ai dit à Richard qu’il avait l’impression d’introduire en moi une partie de lui-même (le torpilleur Vampire) et que cette partie de lui n’était pas uniquement mauvaise ; elle était bonne dans la mesure où elle devait me protéger, à Londres. De la même façon, la partie de maman en forme de pénis qui se trouvait à l’intérieur de Richard (25e dessin) n’était pas seulement un pénis (celui de Hitler, semble-t-il) mais également le bon sein protecteur, ce qui explique d’ailleurs l’association de Richard à la suite de mon interprétation.