Quarantième séance105Mardi

Richard arriva avec un quart d’heure de retard ; il avait l’air intimidé et angoissé et ne fit aucune remarque concernant son retard. Il déclara avoir laissé ses bateaux chez lui. Après un moment de silence, il demanda à Mme K. comment elle allait, sans la regarder, sans même jeter un coup d’œil autour de lui. Il la remercia pour sa carte postale et lui demanda si elle avait ri lorsqu’elle avait lu, sur celle qu’il lui avait envoyée, qu’il n’était pas content de revenir à « X ». Puis il y eut un long silence.

Mme K. interpréta : d’après son attitude, il semblait qu’à ses yeux la salle de jeu fût dangereuse parce qu’à Londres Mme K. avait été victime d’un bombardement.

Richard posa alors quelques questions : Mme K. avait-elle vu beaucoup de maisons démolies à Londres ? Y avait-il eu une alerte pendant son séjour là-bas ?

« Oui », répondit Mme K.

Pendant un instant, Richard parut ravi de cette réponse parce qu’il ne savait pas si elle allait lui dire la vérité. « Je le savais », déclara-t-il aussitôt. Puis il demanda s’il y avait eu un orage à Londres, précisant qu’il n’aimait pas les orages (ce que Mme K. savait déjà). Il avait passé de bonnes vacances et était mécontent de revenir à « X », ajouta-t-il, cette ville était une « porcherie » et un « cauchemar » (Note I).

Mme K. interpréta : ses craintes à propos de sa mère salie et blessée par le père-Hitler qui était contenu en elle se cristallisaient maintenant sur « X » et Mme K. ; ne pas les revoir, c’était échapper à cette peur ; c’était pour cette raison qu’il était arrivé en retard.

Richard expliqua alors qu’il avait d’abord accompagné sa mère à l’hôtel106 ; il demanda à Mme K. si elle était fâchée parce qu’il était en retard et avait oublié ses bateaux.

Mme K. interpréta : Richard ne voulait pas continuer le travail avec elle parce qu’elle s’était transformée en « porcherie », en maman sale ; il avait laissé la flotte chez lui parce qu’il voulait préserver le bon travail et la bonne mère à l’intérieur de lui.

Richard demanda à Mme K. si elle avait apporté les dessins et parut très content d’apprendre qu’elle ne les avait pas oubliés.

Mme K. interpréta : les dessins – tout comme les bateaux – symbolisaient l’analyse qui était profitable à Richard et les bons rapports de celui-ci avec la bonne Mme K. ou la bonne maman.

Richard regarda les dessins distraitement, les reposa et ne dit mot. Il entra dans la cuisine, déclara que l’évier était propre mais qu’il détestait l’odeur de la bouteille d’encre qui se trouvait là. Il paraissait soucieux et déprimé. Il sortit ; les orties qui avaient poussé dans les failles de l’escalier le dégoûtèrent ; puis, en tremblant, il montra à Mme K. des champignons qui, dit-il, étaient vénéneux. Il piétina les orties et les champignons, s’écriant que, maintenant, ses chaussures allaient être imprégnées de l’odeur de ces plantes vénéneuses. Il finit par regarder la salle de jeu. Il se dirigea vers le placard, prit un livre et se mit à lire et à regarder les illustrations ; c’était précisément le livre qu’il voulait voir, dit-il à Mme K. Il lui montra ensuite une image qu’il trouvait « affreuse » : elle représentait un « petit homme » luttant contre un « horrible monstre ».

Mme K. interpréta : son silence, sa lecture exprimaient son désir d’échapper aux terreurs suscitées par le dangereux pénis du père et par les bébés morts à l’intérieur de sa mère – les champignons et les orties qu’il avait piétinés. À ses yeux, la salle de jeu, le jardin et Mme K. étaient devenus vénéneux et mauvais. Dans le livre, il espérait découvrir l’intérieur de Mme K. ; regarder ce livre lui faisait moins peur qu’explorer la salle de jeu.

Richard exécuta alors son 26e dessin : il dit, en coloriant les sections rouges : « Ce sont les Russes, ils sont rouges ; ou plutôt non, c’est moi. »

Mme K. interpréta : bien que maintenant les Russes soient des alliés, il s’en méfiait, il l’avait dit souvent. Lorsqu’il avait déclaré que c’étaient les Russes qui étaient rouges, puis que c’était lui, il avait exprimé par là sa méfiance à l’égard de lui-même.

Richard demanda à Mme K. si elle le garderait un peu après l’heure pour rattraper son retard et fut très déçu quand elle lui répondit que c’était impossible. Au cours de la séance, c’est à peine s’il regarda Mme K. ou la salle de jeu. Il était la tristesse même. Il avait du mal à écouter les interprétations et parut très content de partir à la fin de la séance, bien qu’il se soit montré déçu par le fait que Mme K. ne pouvait le garder plus longtemps (Note II). Il fut néanmoins heureux d’accompagner Mme K. jusqu’au village.

Notes de la quarantième séance

I. Les résistances de Richard avaient atteint un point maximum. On verra que, grâce à l’analyse des angoisses profondes, éveillées par le départ de l’analyste à une période où, pour l’enfant, les sentiments de perte et la méfiance étaient aigus, les résistances régressèrent au bout de quelques séances, et une coopération complète devint possible. À mon avis, c’est là un élément fondamental de la démarche psychanalytique. Je ne veux pas dire que, dans chaque séance où l’on interprète des angoisses profondes et pénibles, on vient à bout des résistances du patient, bien que, dans le présent ouvrage, les associations et le matériel fournis par l’enfant tendent assez souvent à le démontrer. Il y eut des séances où l’accumulation des angoisses intérieures et extérieures ne permirent pas d’obtenir de tels résultats. Cependant, même dans ces cas-là, le travail de la séance suivante s’en trouvait facilité.

Le psychanalyste n’est jamais étonné de voir réapparaître continuellement une résistance à certaines interprétations, même si, dans les séances précédentes, cette résistance avait été sérieusement mise en échec. Il sait que la perlaboration – que Freud trouvait essentielle – nécessite de revenir sans cesse sur le même matériel en utilisant les nouveaux éléments au fur et à mesure qu’ils se présentent et en analysant le mieux possible la situation émotionnelle. Il peut sembler surprenant qu’à la suite des interprétations les plus pénibles – telles que celles qui révèlent au patient ses pulsions destructrices dirigées contre l’objet d’amour, ou celles qui mettent en évidence les dangers intérieurs et la menace venant d’objets morts ou hostiles – l’angoisse diminue. Et pourtant, dans le cas de Richard, de telles séances se terminaient souvent sur une note d’espoir et une impression de plus grande sécurité.

Grâce à la psychanalyse, le moi, mis en présence des angoisses intérieures et extérieures, est en mesure de les affronter et reprend, par là même, espoir. L’un des facteurs de ce changement d’attitude est l’apparition de l’amour qui, à cause des pulsions destructrices et des angoisses de persécution, avait été victime du clivage et n’avait donc pu se manifester.

Je voudrais souligner que la méthode que je décris ici permet au patient de faire preuve simultanément de résistance et de bonne volonté. Cette attitude ambivalente résulte des mécanismes de clivage qui font que, dans une même séance, plusieurs aspects du moi et des émotions contradictoires se manifestent. Bien qu’à certains moments, où l’angoisse envahissait Richard et où sa résistance atteignait son plus haut point, l’enfant souhaitât partir, il ne quitta jamais Mme K. avant l’heure ; d’autre part, il avait déclaré à plusieurs reprises qu’il ne voulait pas voir Mme K. et pourtant, il venait toujours. Il se contentait simplement de ne pas apporter ses bateaux, ce qui, en général, lui donnait l’impression d’avoir laissé chez lui une bonne partie de son moi et de ses objets. L’analyse de ces clivages faisait qu’en général Richard, à la séance suivante, apportait ses bateaux et était capable de faire de nouveaux pas vers l’intégration. Quand le patient parvient à une meilleure connaissance des couches profondes de son psychisme, il fait beaucoup plus confiance à l’analyste et à l’analyse, et l’on observe alors souvent le passage immédiat d’un transfert négatif à un transfert positif. Voilà qui m’entraîne plus avant : à l’époque où la psychanalyse était régie par le principe selon lequel il ne fallait pas interpréter les angoisses psychotiques de peur de faire apparaître une psychose, je découvris que le progrès était toujours lié aux interprétations des angoisses qui se manifestaient avec le plus de violence, qu’elles fussent psychotiques ou non. Ainsi je montrai qu’il était possible de pénétrer au plus profond du psychisme et de faire régresser les angoisses à leurs racines et dans leurs relations aux objets primaires. J’ai d’abord appliqué cette méthode à la psychanalyse des jeunes enfants, je l’ai étendue à la psychanalyse des adultes. En outre, elle touche d’autres domaines, notamment la psychanalyse des psychotiques, que certains de mes collègues pratiquent et dont les résultats sont prometteurs.

II. Pour des questions d’organisation, je ne prolonge jamais les séances, que ce soit avec les adultes ou avec les enfants, lorsque ce n’est pas moi qui suis responsable du retard. Cependant, dans certaines circonstances exceptionnelles, je me résous à prolonger la séance ; mais, en règle générale, je m’en tiens strictement aux horaires prévus afin d’éviter de troubler l’analyse ; le patient, en effet, essaye de profiter de l’occasion. D’autre part, un manque de rigueur sur ce point risquerait de perturber l’emploi du temps de l’analyste et de nuire aux autres patients.