Quarante et unième séance – Mercredi

Richard arriva à l’heure ; mais il avait couru, parce qu’il était parti en retard. Il annonça aussitôt qu’en réalité, il n’avait pas oublié les bateaux chez lui ; il devait avoir mal compris la réponse de sa mère lorsqu’il lui avait demandé s’il avait apporté ses bateaux à « X ». Maman avait voulu savoir si la veille, Mme K. avait été fâchée à cause de son retard, dit-il. Puis il s’enquit de nouveau auprès de Mme K. : le garderait-elle plus longtemps pour rattraper ce retard ?

Mme K. lui répondit que ce n’était pas possible parce qu’elle avait autre chose à faire.

Richard lui posa une série de questions : devait-elle voir un patient tout de suite après lui ? Mme K. n’avait-elle que des hommes comme patients ? Avait-elle voyagé en première classe ? Toute seule ? Avait-elle mangé dans le train ? Y avait-il eu un orage, à Londres ? (La veille il avait déjà posé cette même question, précisant qu’il n’aimait pas les orages.) L’avaient-ils tous accompagnée à la gare quand elle était repartie (tous, c’est-à-dire toute sa famille) ?

Mme K. répondit rapidement à quelques questions et interpréta, disant que Richard désirait connaître son séjour à Londres dans tous ses détails. Il voulait également savoir si elle avait eu des relations sexuelles dangereuses, représentées par les orages et les bombardements. En même temps, il souhaitait qu’elle le rassurât en disant que ses enfants l’avaient accompagnée à la gare, en somme qu’ils l’aimaient. Tous ces détails rassurants l’aideraient à ne plus considérer Mme K. comme une « porcherie » et une « brute », c’est-à-dire comme la mère blessée, souillée, donc dangereuse.

Richard répondit qu’il était content d’être revenu à « X », bien que la ville lui déplut toujours autant… Il déploya la flotte, puis demanda à Mme K. la permission d’allumer le radiateur même si, dit-il, il ne faisait pas froid ce jour-là. Il promena distraitement ses bateaux, puis on assista à une collision entre le Vampire et le Rodney.

Mme K. demanda qui le Vampire représentait.

Richard répondit que c’était lui-même et se dépêcha de disposer la flotte autrement, mettant côte à côte les deux cuirassés : le Nelson et le Rodney, puis, l’un derrière l’autre, plusieurs bateaux qui représentaient par rang d’âge Paul, lui-même, les deux canaris et Bobby ; il précisa qu’on lui avait donné Bobby alors qu’il avait déjà ses canaris et qu’il avait eu l’un des canaris avant l’autre, ordre qui devait être respecté dans la flotte.

Mme K. interpréta : Richard désirait rétablir la paix et l’harmonie dans la famille et il cédait à l’autorité paternelle, pour endiguer sa jalousie et sa haine. Ainsi, il n’y avait pas de père-Hitler et sa mère ne risquait pas de se transformer en « porcherie », car il n’y avait plus de méchant père pour la blesser et la bombarder. De ce fait, le pénis de Richard était également en sécurité.

Richard changea de nouveau la disposition des bateaux ; il était plus distrait, plus anxieux, et semblait incapable de prêter attention aux interprétations, tout en se montrant très soucieux de faire plaisir à Mme K. et disposé à coopérer. Il maniait ses bateaux avec maladresse…

Un peu plus tard, il raconta à Mme K. une conversation qu’il avait eue avec sa mère pendant son absence : il avait dit à sa mère que le fait d’avoir des bébés l’inquiétait ; cela faisait-il mal ? Sa mère lui avait répondu que c’était la femme qui mettait les bébés au monde et qui souffrait (ce n’était pas la première fois qu’elle lui expliquait ceci [cf. Vingt et unième séance] [Note I]). Elle lui avait expliqué que l’homme mettait son pénis dans les organes génitaux de la femme et Richard avait répliqué qu’il aurait vraiment peur de faire une chose pareille et que tout ça l’inquiétait beaucoup. Maman avait prétendu que l’homme ne souffrait pas. Richard lui avait alors avoué qu’il ne pouvait pas demander ces choses-là à Mme K. parce que, malgré sa gentillesse, celle-ci n’était pas sa mère. Richard poursuivit son récit : il aimait beaucoup sa mère ; il était « le petit poussin de sa maman » et « les poussins couraient toujours après leur mère », « mais ensuite », ajouta-t-il, « les poussins doivent se passer de leur maman parce que les poules ne s’occupent plus d’eux et ne les aiment plus. » Pendant qu’il parlait en ces termes à Mme K., il avait l’air très inquiet.

Mme K. interpréta : Richard avait eu peur qu’elle ne meure et, ayant besoin de quelqu’un d’autre pour la remplacer, avait essayé de pratiquer le travail avec sa mère. Celle-ci restait donc la bonne mère nourrice bleu clair tandis que Mme K. était devenue la mère dangereuse, morte, empoisonnée et bombardée. [Clivage de l’image de la mère en mère nourrice et génitale.] Le matériel de la veille, poursuivit Mme K., révélait déjà les inquiétudes de Richard à propos des relations sexuelles – la « porcherie » qu’était devenue « X » avait un rapport étroit avec l’intérieur de sa maman, souillé et empoisonné. Mme K. rappela à Richard les champignons vénéneux, son dégoût devant les orties qui avaient poussé dans les fentes de l’escalier, sa peur de regarder la salle de jeu et le « monstre horrible », représentant le dangereux pénis-Hitler, qui se trouvait à l’intérieur de sa mère. Elle revint également au matériel qui avait précédé l’interruption de la cure : la grande tour-pénis dynamitée ; les bagarres avec les tabourets, symboles du pénis du père et des bébés qui se trouvaient à l’intérieur de la mère ; sa peur d’avoir le pénis abîmé par le père hostile qui était dans le corps de sa mère. Pendant l’interruption du traitement, toutes ses craintes s’étaient reportées sur Mme K. et la salle de jeu. Il était le poussin de sa maman, avait dit Richard ; mais, quand Mme K. était partie, il avait eu l’impression que la bonne mère était devenue méchante et l’abandonnait comme les poules abandonnent leurs poussins. Il se sentait donc frustré comme au temps où, nourrisson, sa mère lui retirait le sein : dans ces moments-là, il détestait sa mère et avait dès lors l’impression de lui faire du mal. À présent, c’étaient des sentiments semblables à ceux de sa petite enfance qu’il éprouvait à l’égard de Mme K.

Pendant cette dernière interprétation, Richard, pour la première fois depuis le retour de Mme K., regarda celle-ci bien en face, sourit et ses yeux s’illuminèrent (Note II). Il prit le même livre que la veille et montra à Mme K. quelques illustrations, en particulier celle qui figurait l’« horrible monstre » contre qui le petit homme devait se battre. Il déclara que le monstre était horrible à voir, mais que sa chair était sans doute délicieuse à manger.

Mme K. interpréta : la chair du monstre qu’il avait envie de manger représentait le pénis séduisant de son père ; son désir de le sucer et de le manger, tout comme le sein de sa mère, lui donnait l’impression qu’il avait introduit à l’intérieur de son corps ; mais le pénis devenait alors un monstre agressif. Mme K. rappela à Richard le rêve des poissons (Vingt-deuxième séance) : il s’exposait à de grands dangers en refusant de manger la pieuvre qui avait symbolisé auparavant (6e dessin) le pénis du père attaqué et maltraité, par conséquent dangereux.

À ces mots, Richard se précipita à la cuisine, regarda autour de lui, essaya d’ouvrir le four mais y renonça vite. Devenu distrait, il bâilla et déclara plusieurs fois qu’il avait sommeil ; la nuit dernière, expliquât-il, il s’était endormi très tard.

Mme K. interpréta : regarder dans le four revenait à examiner l’intérieur de son propre corps pour voir si le monstre s’y trouvait. Il voulait dormir parce qu’il désirait échapper aux pensées effrayantes que suscitait la dernière interprétation de Mme K.

Richard commença un dessin (27e dessin) et, tout en dessinant, posa à Mme K. quelques questions : la veille, M. Evans lui avait-il vendu des cigarettes ? Serait-elle fâchée s’il lui disait du mal de M. Evans ? Ce dernier était-il son ami ? (La veille, Richard avait dû voir Mme K. entrer chez le confiseur.) Richard poursuivit : il trouvait que M. Evans n’aurait pas dû refuser de lui vendre des bonbons comme il l’avait fait à plusieurs reprises ; du moment qu’il en avait dans son magasin, pourquoi ne pas le servir ? Puis Richard ajouta que cela n’avait aucune importance puisque sa maman se débrouillait toujours pour lui en acheter. Tout à coup, Richard montra à Mme K. la section rouge et allongée qui « traversait l’empire de maman de part en part » ; mais il se corrigea aussitôt : « ce n’est pas l’empire de maman » dit-il, « ce n’est qu’un empire où chacun de nous possède des pays ».

Mme K. interpréta : il avait peur de s’apercevoir qu’il avait voulu dessiner l’empire de sa mère, car dans ce cas, la section rouge aurait transpercé alors le corps de celle-ci.

Richard regarda de nouveau le dessin et déclara que cette section rouge « ressemblait à un pénis ».

Mme K. interpréta : Richard croyait qu’avec un tel pénis il pourrait retirer de sa mère tout ce que son père lui avait donné de bon. C’était ce qu’exprimait sa colère contre M. Evans : celui-ci donnait des cigarettes à Mme K., des bonbons à sa mère – ces articles représentaient le bon pénis, la chair délicieuse que, pensait-il, sa mère contenait. En même temps, Richard avait peur de blesser sa mère, de la voler, ce qui expliquait pourquoi il avait refusé d’admettre que le long pénis rouge « traversait l’empire de maman de part en part » (Note III). La collision entre le Rodney et le Vampire, au début de la séance, exprimait la même chose. Toutes les craintes de Richard étaient liées à sa peur de perdre Mme K., car s’il lui enlevait le bon pénis (en même temps qu’à sa mère aussi), il ne resterait en elle que le monstre, le pénis-Hitler destructeur.

Après cette interprétation, Richard se montra plus vif et plus enjoué il examina de nouveau le dessin et fit remarquer que la section rouge (qu’il avait définie comme un pénis) divisait l’empire en deux parties : à l’Ouest il y avait les pays qui appartenaient à tout le monde, la zone orientale ne contenait aucun territoire appartenant à sa mère, mais seulement des pays qui appartenaient à lui-même, à son frère et à son père. À l’Ouest, Richard et sa mère possédaient chacun deux pays et Richard se trouvait entre elle, Paul et papa.

Mme K. souligna que le pénis de Richard, la section rouge et allongée, dominait l’empire et était encastré du haut en bas de sa mère. Cette séparation était une tentative d’éloigner le mauvais père de la mère et de la protéger contre lui. Ce dessin exprimait également la division de la mère en bonne mère pacifique et en mauvaise mère (à l’Est) pleine de pénis dangereux. Richard avait déjà exprimé ces deux aspects de la mère lors des séances précédentes, au cours desquelles la mère avait été à la fois la bonne et la mauvaise mère (sous la forme d’une porcherie qui représentait Mme K. blessée et mourante à Londres).

Richard annonça que la mère d’Occident s’apprêtait à attaquer les gens de l’Est afin de reconquérir ses territoires.

Mme K. interpréta : Richard espérait que sa mère gagnerait le combat engagé contre le mauvais père à l’intérieur du corps de celle-ci et de celui de l’enfant. Mais il n’était pas certain de sa victoire, ce qui lui faisait craindre la mort de sa mère (celle de Mme K. à Londres).

Au moment de partir, Richard se rhabilla avec lenteur, montrant ainsi son désir de rester davantage. Il pria Mme K. de n’éteindre le radiateur que lorsqu’ils sortiraient, parce qu’il rendait la pièce vivante quand il était allumé.

Mme K. interpréta : Richard voulait que la pièce reste vivante parce qu’il avait peur de la mort – de la sienne, de celle de Mme K. et de celle de maman.

Au cours de cette séance, Richard n’avait fait attention aux passants que deux fois. Sa peur de la persécution avait donc diminué et c’était l’angoisse dépressive qui dominait.

Notes de la quarante et unième séance

I. Il est intéressant de noter que le refoulement avait augmenté du fait des angoisses de Richard à propos de mon séjour à Londres. La connaissance inconsciente qu’avait l’enfant des relations sexuelles et de la naissance des bébés, ainsi que les fantasmes s’y rattachant, était apparue lors de l’analyse et avait été interprétée. Cependant, Richard semblait avoir oublié (je pense par exemple au jeu avec le ballon de football qui exprimait la mort de la mère à la suite des relations sexuelles ; ou encore au coq et à la poule) – le père et la mère – qui mouraient tour à tour après s’être accouplés.

II. La réaction de Richard montre que cette interprétation, quoique longue et compliquée, répondait à un besoin de l’enfant : il fallait situer les divers éléments les uns par rapport aux autres ; ce besoin inconscient provenait de ses dispositions pour la synthèse.

III. Cet exemple illustre la thèse que j’ai exposée dans mon ouvrage : La Psychanalyse des enfants, chap. XII : les tendances (propres aux deux sexes) à attaquer le corps de la mère et à lui dérober ce quelle contient, constituent l’une des causes principales des sentiments de culpabilité à l’égard de la mère et des difficultés dans les relations avec les femmes. L’un des aspects de l’homosexualité est le désir de s’emparer du pénis de l’homme à l’intérieur de la femme. De tels désirs sont issus de la relation du nourrisson au sein et au corps de la mère qui, dans son esprit, contiennent le pénis et les bébés.