Quarante-troisième séance – Vendredi

Richard rencontra Mme K. à la porte de la salle de jeu. À peine entré, il lui demanda les dessins et examina le 27e dessin, ce qu’il n’avait pas fait la veille. Il disposa la flotte pour le combat et parla avec orgueil de la « grande flotte »… Il était très content des succès de la R.A.F., qui avait de nouveau « pilonné » l’Allemagne… La Russie semblait elle aussi bien se défendre, dit-il. Il avait placé tous les torpilleurs sur une seule ligne avec, derrière eux, un rang de sous-marins ; les cuirassés Nelson et Rodney se trouvaient à droite et à gauche des torpilleurs. Richard regarda Mme K., lui dit qu’il l’aimait beaucoup et qu’elle avait de très beaux yeux.

Mme K. interpréta : pour Richard, elle représentait de nouveau la bonne mère, parce que sa peur – si forte ces derniers jours – de l’intérieur blessé et effrayant du corps de Mme K., de la mère – « porcherie » avait diminué (Note I). Mme K. lui rappela également ce qu’elle lui avait dit la veille à propos du 27e dessin.

Richard regarda attentivement ce dessin, alors que la veille il n’avait pas pris garde à l’interprétation que Mme K. en avait faite. Il fit remarquer qu’à gauche tout le monde était égal tandis qu’à droite, c’était la mère bleu clair qui possédait presque tous les pays ; Richard l’entourait et il y avait aussi un petit morceau de Paul. Puis il signala qu’au milieu sa mère était pleine du dangereux père-Hitler ainsi que de lui-même (les sections rouges représentant également les Russes suspects).

Mme K. lui fit observer que la « grande flotte » représentait Richard qui avait toute sa famille à l’intérieur de lui et la dirigeait. Il avait séparé ses parents ; il n’y aurait donc ni relations sexuelles, ni bagarres ; étant chacun d’un côté de Richard, ces derniers allaient le protéger mais aussi le surveiller. Mme K. lui rappela que, la veille, il avait exprimé de plusieurs façons, notamment en suçant et mordant un crayon, son impression d’avoir dévoré le pénis de son père – la chair délicieuse du monstre ; cela indiquait également qu’il pouvait introduire en lui sans danger toute sa famille. Dans son jeu, il avait écarté les dangers en maîtrisant tout le monde.

Richard changea la disposition de la flotte de façon à avoir une longue ligne de bateaux, les plus petits étant à l’avant. Il s’agenouilla et, les yeux mi-clos, s’assura que la ligne était bien droite.

Mme K. lui rappela qu’il avait révélé à sa mère sa peur de l’acte sexuel, lui disant qu’il ne l’accomplirait jamais. Il avait, entre autres motifs de peur, l’impression qu’il n’en serait jamais capable parce que son pénis était trop petit, pas assez droit et pas assez fort (Note II). Maintenant, c’était la flotte tout entière qui représentait son pénis, celui-ci étant composé des organes génitaux de son père, de son frère et des autres personnes – les différents bateaux étant sous sa direction. Quand il avait examiné les bateaux, c’est son propre intérieur qu’il regardait. Il essayait de voir si les gens dont il avait avalé les pénis aidaient vraiment son propre pénis, le fortifiaient ou si, au contraire, ils le blessaient, menaçant Richard lui-même.

Richard commença un 30e dessin tout en signalant à Mme K. que ses ennemis, notamment la petite fille rousse, passaient devant la salle de jeu. Il dit qu’ils étaient de « gros insolents » ; caché derrière les rideaux, il les observait, mais ne semblait pas trop effrayé. Il retourna alors à son dessin. Il raconta à Mme K. que la grosse vendeuse, au magasin de M. Evans, lui avait vendu plein de bonbons mais lui avait demandé de n’en rien dire à personne… En coloriant les sections bleues, Richard chanta l’hymne national britannique, et expliqua que sa mère était la reine et lui le roi. Quand il eut terminé le dessin, il le regarda et dit à Mme K. que ce dessin-là était « plein de maman » et de lui-même, et qu’à deux, ils pourraient « battre papa pour de bon ». Il lui montra qu’il n’y avait que deux petites sections appartenant au méchant père allemand (le noir). En coloriant les sections violettes, il entonna l’hymne norvégien, puis le belge, et dit : « Il est gentil. »

Mme K. interpréta : devenu roi, Richard était maintenant le mari de sa mère. Paul (le violet) était « très gentil », il s’était transformé en bébé. Étant donné l’exiguïté inhabituelle des sections, il y avait quatre bébés, ce qui correspondait d’ailleurs au dessin de la veille où Richard avait entouré la maman-poisson d’une multitude de petits après avoir parlé des petits cygnes et des dessins qu’il avait l’intention de donner à Mme K. Pour en revenir au dernier dessin : Richard avait donné à sa mère de bons bébés en transformant son père et son frère en enfants. Cependant, au bas du dessin, Richard avait représenté le pénis du père, car il sentait bien que, quoi qu’il fît, il ne pourrait jamais l’enlever de l’intérieur de sa mère.

Richard continua à chanter des hymnes, puis des airs de grand compositeurs, demandant à Mme K. si elle les connaissait. Il raconta à Mme K. qu’il suivait autrefois des leçons de musique mais qu’il avait abandonné, bien qu’il fût doué. Ces bateaux qu’il aimait tant, sa mère les lui avait donnés parce qu’il avait réussi un examen de musique.

Mme K. interpréta : peut-être avait-il abandonné la musique parce qu’il sentait qu’il ne pourrait jamais égaler les grands compositeurs – le père idéalisé. S’il aimait tant ses bateaux, c’est que sa mère les lui avait donnés pour le récompenser d’avoir joué du piano. Ils jouaient maintenant un rôle important dans le travail avec Mme K. et, comme ses dessins, étaient autant de cadeaux que Richard lui offrait, montrant ainsi sa puissance et son aptitude à faire des enfants.

Richard se remit à chanter ; il paraissait heureux et avait les yeux humides… Il sortit dans le jardin pour contempler les collines et admira le paysage. Le soleil brillait, ce qui influençait toujours son humeur. Il regagna la salle de jeu et entonna des airs puis s’arrêta pour raconter à Mme K. qu’il y avait à l’hôtel un petit chien très mignon, un scotch terrier de quatre mois ; il était très drôle, dit Richard, et tournait en rond, essayant d’attraper sa queue.

Mme K. interpréta : les airs que, pensait-il, il partageait avec elle (et avec sa mère) représentaient les bons bébés qui étaient en lui et qu’il était capable de faire. Cette mélodie signifiait également que les gens qui étaient à l’intérieur de son corps s’entendaient bien et étaient heureux ensemble. Dans le dessin où il était roi et sa mère reine, il y avait de gentils bébés. Le « mauvais noir » en était pratiquement absent. C’est pourquoi il avait davantage confiance en la victoire des Alliés et en la Russie.

Au cours de la séance, un autre passant avait attiré l’attention de Richard : c’était une vieille femme à l’allure négligée ; Richard prétendit qu’elle était horrible et qu’elle « crachait un liquide jaune dégoûtant ». Cela mis à part, il avait prêté peu d’attention aux gens qui passaient dans la rue.

Tout en s’apprêtant à partir, Richard chantait ; il posa son bras autour de l’épaule de Mme K. lui disant : « Je suis très heureux et je vous aime beaucoup. »

Notes de la quarante-troisième séance

I. Au point de vue technique, il est important de noter que, dans le transfert, la transformation d’un objet mauvais et blessé en un bon objet se produisit après interprétation complète des angoisses de Richard. À mon retour de Londres, l’enfant était même incapable de me regarder. Le matériel fourni à ce moment-là indiquait combien j’étais devenue mauvaise et blessée aux yeux de Richard. Je fis remonter ces angoisses aux premiers sentiments d’agression dirigés contre les parents ainsi qu’à la peur de les avoir irrémédiablement blessés qui en découle. C’est, à mon avis, la seule façon de faire régresser radicalement les angoisses et d’aider ainsi le patient à avoir davantage confiance en lui et en ses objets. Les tentatives visant à provoquer un transfert positif en laissant de côté l’analyse du transfert négatif ne peuvent, selon moi, donner de résultats durables.

II. Lors de la psychanalyse des enfants, on découvre leurs désirs génitaux ; mais il faut également prendre garde à leur peur d’être impuissants dans l’avenir. Cette peur s’étend dans plusieurs directions et inhibe les sublimations. Il y a très peu d’enfants névrotiques qui aient confiance en eux et qui soient capables de réaliser qu’ils vont grandir et devenir des hommes ou des femmes. Chez les névrotiques – et encore plus chez les psychotiques –, cette confiance en soi est très faible et les doutes que ces malades éprouvent dès leur plus jeune âge se manifestent souvent après l’âge adulte. Cela peut entraîner une impuissance totale ou partielle chez l’homme, la frigidité et même la stérilité chez la femme. La peur d’être impuissant, d’être stérile, a un rapport étroit avec les angoisses concernant l’intérieur du corps.

Selon que le sujet s’est incorporé de bons objets qui renforcent sa confiance en lui et l’aident dans ses activités, ou qu’il se sent persécuté par des objets intérieurs méchants et jaloux, le développement de sa génitalité et ses sublimations s’en trouvent influencés de façon décisive.