Quarante-cinquième séance – Dimanche

Mme K. rencontra Richard sur la route. Il semblait d’une tout autre humeur que la veille : très animé et moins inquiet. Il annonça aussitôt à Mme K. qu’il allait mieux et n’avait plus mal à la gorge (Note I). Une fois dans la salle de jeu, il raconta qu’en se levant il avait eu une grande faim : il était malade de faim ; son estomac était tout petit, mince et rentré, et « les grands os qu’il y avait dedans dépassaient ». Après le petit déjeuner, il s’était senti beaucoup mieux. Il décrivit le plaisir qu’il avait pris à manger, surtout les flocons d’avoine au lait, lui montrant comment il avait tout mâché.

Mme K. interpréta ; les « grands os » qui étaient dans son estomac symbolisaient ses ennemis intériorisés, en particulier le mauvais père – la pieuvre, le monstre. Elle lui rappela sa peur d’être espionné et empoisonné par les mauvais parents et par Paul. Son estomac petit et mince représentait son intérieur, faible et vulnérable, en proie à des persécuteurs. La bonne nourriture qui lui avait donné des forces représentait la bonne mère bleu clair qui le protégeait et le guérissait. Mme K. rappela à Richard le matériel antérieur où il avait comparé les flocons d’avoine à un nid d’oiseau ; elle avait interprété cela comme représentant la bonne mère et son sein109.

Richard examina la pièce. Un sourire de bonheur éclairait son visage. Il déclara que la salle de jeu ne « puait » pas comme la veille et qu’elle était bien belle. Il n’avait pas apporté sa flotte, ajouta-t-il, car il voulait dessiner… La veille, sa mère avait été gentille, elle lui avait acheté deux livres et de la peinture. Il demanda à Mme K. en quoi étaient ses vêtements ; de loin, on aurait dit de l’argent ; ils étaient magnifiques, et ses chaussures aussi. Était-elle allée chez le coiffeur ou s’était-elle simplement lavée les cheveux ? Parce que ses cheveux avaient changé ; ils brillaient comme s’ils étaient en argent.

Mme K. interpréta ; il avait l’impression que son monde intérieur était meilleur, et par conséquent, le monde extérieur lui semblait maintenant magnifique. Il admirait sa mère, Mme K., leurs vêtements. Elle lui rappela, que la veille, il avait entretenu à l’égard de Mme K. et de la salle de jeu des sentiments bien différents. À ce moment-là, en effet, cette pièce représentait Mme K. et son intérieur à lui contenant la mère sale, empoisonnée et toxique. Il avait même évité de regarder la salle de jeu et Mme K. ; elles étaient devenues cette « horrible vieille qui crachait un liquide jaune et dégoûtant » (Quarante-troisième séance), qu’il avait vue par la fenêtre la veille de son mal de gorge. À partir du moment où il avait pris conscience de la peur qu’il éprouvait à l’égard de ses ennemis – surtout de ses ennemis intérieurs qui l’empoisonnaient –, il avait commencé à moins les craindre et à trouver par conséquent que le monde extérieur était meilleur. Même lorsqu’il avait eu une très grande peur des dangers extérieurs, il avait essayé de rester attaché à sa vraie mère, la considérant comme la bonne mère bleu clair, tandis que Mme K., elle, était devenue très méchante. [Clivage de la mère en bonne et mauvaise mère.]

Richard déclara que, la veille, la salle de jeu lui avait semblé morte. Puis il dessina n’importe comment et expliqua que c’étaient les chiffres 1, 2, 3, 4, 5, 6 attachés les uns aux autres. Il fit ensuite le 33e dessin : il commença par colorier les parties bleues et déclara que papa, maman, Paul et lui-même vivaient en bonne entente. Quand il eut terminé, il expliqua que la majorité du territoire appartenait à sa mère et à lui-même ; entre eux, il y avait bien un peu de papa et de Paul, mais ils ne faisaient de mal à personne.

Mme K. interpréta : dans la partie inférieure du dessin, les gens n’entraient pas les uns dans les autres. Dans beaucoup d’autres dessins de ce type, cette interpénétration signifiait que des pénis dangereux se rentraient dedans (Note II). Cette nouvelle disposition des sections, poursuivit Mme K., indiquait donc que les hommes de la famille ne se battaient pas entre eux. D’autre part, son père était moins noir que d’habitude ; lui et Paul étaient petits, c’est-à-dire des bébés. C’étaient Richard et sa mère qui étaient les parents, comme dans le 30e dessin où ils étaient le roi et la reine, son père et son frère représentant leurs bébés. Dans ce dessin, le grand pénis de Richard dominait l’empire ; il maintenait la paix en inversant les rôles avec son père. [Renversement.] Chaque fois qu’il avait peur de son père ou de Paul – parce qu’il désirait les attaquer – sa mère se trouvait en danger. Maintenant, il protégeait sa mère en transformant son père et son frère en bébés, sans se battre avec eux. Mme K. lui fit également remarquer que le dessin avait une forme ovale.

Richard répliqua d’une voix hésitante : « C’est une pieuvre. »

Mme K. lui rappela ses terreurs de la veille ; elle pensait que depuis hier, il avait l’impression que l’intérieur de son corps allait mieux. Cependant il redoutait toujours d’avoir en lui une pieuvre, ce qui le ferait devenir pieuvre110, car ce dessin représentait l’intérieur de sa mère et le sien. Mme K. lui fit remarquer que, pendant qu’elle interprétait, il avait sucé le crayon jaune qui avait souvent figuré le pénis de son père. Même quand ce pénis semblait bon, comme la « chair délicieuse » du monstre, il risquait de se transformer en pieuvre dès que Richard l’aurait en lui. Bien qu’elle eût décru, cette angoisse persistait toujours. Il avait essayé de la combattre en séparant la bonne mère de la mauvaise : la veille par exemple, la gauche du 31e dessin était bleu clair et les combats se déroulaient sur la droite. Dans le présent dessin, on n’observait pas une division aussi catégorique mais les pénis des uns ne pénétraient pas dans ceux des autres ; néanmoins, Richard avait toujours peur d’avoir la pieuvre en lui.

Richard examina alors les 31e et 32e dessins avec attention. Il remarqua que dans le 31e dessin, Paul était petit et pénétrait dans Richard ; une grande partie de Richard pénétrait dans son père et ce dernier se trouvait tout près de maman.

Mme K. interpréta : à droite du dessin, Richard était petit et entouré par son père et sa mère, à gauche, c’était Paul qui était encerclé.

Richard, toujours à propos du 31e dessin : « Il ressemble à un oiseau horrible. » La section bleu clair du haut était sa couronne, la section violette son œil ; son bec était « grand ouvert ». Tout en parlant l’enfant mordillait son crayon.

Mme K. fit remarquer à Richard qu’il mordait le crayon ; puis elle interpréta : la couronne bleu clair était la couronne de la mère bleu clair, la reine dans le matériel antérieur ; en la dessinant, n’avait-il pas chanté l’hymne anglais ? Mais tout cela appartenait aussi à cet horrible oiseau au grand bec ouvert qui représentait la mauvaise mère. Si son bec était rouge et violet, c’était qu’il représentait Richard et Paul avec leurs pénis. Ces pénis perçaient, perforaient, mordaient et dévoraient. Richard avait l’impression que tous ces éléments faisaient partie de la mère-oiseau horrible et la rendaient aussi avide et destructrice que lui-même.

Richard répéta plusieurs fois que cet oiseau était horrible ; puis il se mit à commenter le 32e dessin ; celui-là aussi ressemblait à un oiseau, dit-il, mais sans tête. Le noir qu’il y avait en bas était sa « grosse commission » qui tombait ; tout cela était « horrible » ajouta l’enfant.

Mme K. interpréta : le 32e dessin figurait son intérieur mutilé et son pénis coupé. C’était ainsi qu’il avait perçu l’intérieur de son corps, la veille, lorsqu’il avait son rhume. Elle lui rappela qu’il avait dit que les deux empires étaient identiques dans les deux dessins. Le 32e dessin le représentait donc, lui, Richard ; en dévorant l’« horrible oiseau » (32e dessin), il avait l’impression de lui être devenu semblable. Il avait mangé sa mère en tant qu’objet destructeur et mauvais tandis qu’en mangeant ses flocons d’avoine (qu’il avait comparés à un nid d’oiseau) il avait senti qu’il introduisait en lui la bonne mère qui le protégeait contre le mauvais père intérieur (les os dans son estomac). Voilà qui montrait que, lorsque ses craintes augmentaient, la mauvaise mère intérieure devenait plus puissante ; néanmoins, il croyait toujours en la bonne mère intérieure. Il avait l’impression que l’horrible mère-oiseau s’était liée au père-monstre et que ses parents unis, redoutables, l’attaquaient intérieurement pour le manger et l’attaquaient également à l’extérieur pour le castrer (Note III).

Richard avait commencé un autre dessin : au-dessus de la ligne transversale voguait un bateau battant pavillon britannique avec deux cheminées dont les fumées se rejoignaient. En haut de la page, il écrivit : « convoi atlantique ». Au-dessous de la ligne transversale, il dessina un poisson, trois étoiles de mer et un sous-marin allemand qui lançait des torpilles. Au bas de la page se trouvaient les deux plantes habituelles. Richard avait mis un crayon dans sa bouche ; il le reprit pour indiquer la direction de la torpille et toucha presque la zone génitale de Mme K. Il expliqua ensuite que le poisson était stupide de ne pas bouger parce qu’il risquait d’être blessé. Les étoiles de mer essayaient d’intercepter la torpille, ajouta-t-il. Le convoi transportait des marchandises.

Mme K. interpréta : le sous-marin allemand représentait Richard. Il était hostile à ses parents, mais, puisque ceux-ci lui donnaient de bonnes choses (les marchandises = the goods111), il se sentait coupable. Attaquer le mauvais père, c’était faire comme s’il ne savait pas que son père était bon avec lui.

Richard affirma avec force que son père était vraiment très gentil.

Mme K. interpréta : quand Richard s’imaginait agresser ses parents accouplés dans l’acte sexuel, il craignait de blesser la bonne mère et, par conséquent, avait peur que Mme K. et la salle de jeu ne soient mortes. La mère-poisson était « stupide » parce qu’elle n’aurait pas dû coucher avec papa et s’exposer ainsi à la colère et à la haine de Richard.

L’« horrible » « grosse commission » noire qui tombait de l’oiseau mutilé (32e dessin) représentait les torpilles. Mme K. ajouta que les étoiles de mer qui interceptaient les explosifs figuraient peut-être le bon père, Paul et Richard s’efforçant de protéger maman.

Tout en dessinant le convoi torpillé par le sous-marin allemand, Richard demanda à Mme K. si ce travail ne la fatiguait pas, à la longue.

Mme K. interpréta : il avait posé cette question juste au moment où il bombardait le convoi de marchandises, ce qui signifiait que pour lui, l’aide que Mme K. lui apportait était semblable à l’amour et au lait qu’on lui avait donnés lorsqu’il était bébé. Il avait l’impression d’avoir épuisé sa mère, de l’avoir attaquée, si bien qu’à présent il craignait de fatiguer et d’agresser Mme K. pour de bon. Lorsqu’il avait voulu montrer comment la torpille atteignait le convoi, ne l’avait-il pas presque touchée avec le crayon ?

Richard sembla approuver cette interprétation ; il continua à dessiner. Puis, mettant de côté son dernier dessin, il déclara qu’il ne voulait pas le terminer (c’est-à-dire qu’il ne voulait pas le colorier.) Il sortit pour regarder passer un avion. Il prétendit que ce n’était pas un appareil de chasse, mais il ne savait pas ce que c’était ; il allait survoler les collines, dit-il… Il montra ensuite à Mme K. l’endroit où, quelques jours plus tôt, il avait piétiné les « champignons vénéneux » ; il arracha des mauvaises herbes et annonça à Mme K. qu’il désirait lui raconter un rêve très triste. Du même coup, il perdit sa belle humeur. De retour dans la salle de jeux, il se remit à dessiner : il fit une maison qui, dit-il, était leur maison (de « Z ») qu’ils avaient dû quitter au début de la guerre. Cette forme, sur la droite, c’était la maison d’Oliver ; au bas de la page, suggérés par quelques traits, se trouvaient la roseraie et le jardin. Il indiqua d’un point l’endroit du mur où la bombe était tombée ; un carré figurait la serre détruite. Il dessina une allée qui partait de la roseraie et montait vers la gauche. Au premier étage de la maison, poursuivit l’enfant, il y avait la chambre de ses parents et, à gauche, la sienne. Au rez-de-chaussée se trouvaient le grand salon, qui ne servait guère, et le petit salon où on allait toujours. Richard déclara que le petit salon et sa chambre étaient ses pièces favorites et il en entoura les fenêtres d’un cercle. Il aimait sa chambre parce qu’il y avait son train électrique ; celui-ci lui manquait beaucoup et il aurait voulu l’emmener dans leur maison de « Y ». Il décrivit le jouet en détail, avec tendresse. La locomotive était carénée et il y avait un bon nombre de wagons de marchandises et de voitures de voyageurs. Il prenait grand soin de ce train et avait été très en colère le jour où il avait subi quelques dégâts : le dispositif automatique n’avait pas fonctionné parce que son père avait oublié de couper le contact. La locomotive et le tender avaient été abîmés.

Mme K. interpréta : les wagons de marchandises et le convoi torpillé du dessin précédent représentaient les bons parents ; les voitures de voyageurs figuraient peut-être la famille, avec papa en tête (la locomotive). Tous les souvenirs agréables de Richard étaient liés à son train et à son ancienne maison. Mme K. lui demanda alors de raconter son rêve.

Richard refusait d’en parler ; il dit seulement : « Nous étions revenus dans notre ancienne maison. »

Mme K. lui demanda qui, « nous » ?

Lui et sa mère, répondit Richard, en même temps qu’une tante. Dans le rêve cette dernière habitait avec eux. Après un instant de silence, Richard dit que sa mère lui avait annoncé qu’à la fin de la guerre, ils ne retourneraient pas dans leur ancienne maison parce qu’elle préférait vivre à la campagne. Richard en était très malheureux parce qu’il aimait cette maison, sa chambre, le petit salon, etc. Il avait averti sa mère que, si elle n’y retournait pas, il irait y habiter tout seul.

Mme K. interpréta : cette maison abandonnée, non protégée, représentait sa mère qui, la nuit, était seule et sans défense en face du père-vagabond – Mme K. à Londres, exposée aux bombes de Hitler. En retournant tout seul à son ancienne demeure, il laisserait la mère saine à la campagne et irait rejoindre et protéger la mère blessée. Mais, en jouant avec les bateaux, n’avait-il pas montré que si jamais il enlevait sa mère à son père, il redoutait que ce dernier reste seul, abandonné ? Maintenant que Richard dormait dans la chambre de sa mère et que son père était tout seul, il avait l’impression que celui-ci était abandonné et que lui, Richard, devait aller le retrouver dans leur ancienne maison.

Pendant que Mme K. interprétait son désir de protéger la mère blessée, l’enfant examina ses anciens dessins, Il prit le 74e dessin et, lançant un coup d’œil entendu à Mme K. il dit : « c’est le pire de tous. »

Mme K. lui rappela que ce dessin représentait son intérieur blessé et sanglant, contenant la mère blessée et perdant son sang.

Après cette interprétation, Richard sortit contempler les collines.

Au cours de cette séance, Richard avait déjà demandé à Mme K. d’écouter les oiseaux chanter ; il avait déclaré à voix basse, les yeux humides : « Que c’est beau, j’aime ça ! »

Mme K. avait interprété en disant que les oiseaux chanteurs représentaient les bons bébés ; le bon intérieur et l’excellence du monde extérieur.

À un autre moment, pendant que Mme K. interprétait son agressivité, Richard s’était mis à gribouiller et à cribler la page de points. Il avait demandé à l’analyste si ce gribouillage la dérangeait.

Mme K. avait interprété que les gribouillis et les points représentaient les bombes-fèces.

Richard dessina sur la même page un petit personnage, le recouvrit de gribouillis et de points ; il expliqua que c’était Hitler, et qu’il le bombardait et le tuait.

Mme K. lui fit remarquer que, lorsqu’il attaquait le père-Hitler, il craignait de blesser le bon père et la bonne mère ainsi que Mme K.

C’était pourquoi il avait demandé à Mme K. si son gribouillage ne la gênait pas…

Richard se mit à bousculer les petits tabourets en tous sens. Il en prit deux qu’il lança à terre disant : « Voilà des bombes. » Puis il en souleva un autre qui était recouvert de peluche et qu’il aimait beaucoup ; il le caressa et le serra contre lui.

Mme K. interpréta : la peluche, semblait-il, représentait le pénis désirable du père ; il était entouré de poils et il aurait été désolé de l’abîmer. En même temps, il désirait le bombarder.

Richard répondit qu’il savait que son père avait des poils sous les bras mais qu’il ignorait s’il en avait autour du pénis. Puis, regardant Mme K., il ajouta que les mères le savaient forcément puisqu’elles avaient des garçons.

Mme K. interpréta : Richard était jaloux de ses relations avec Mme K. Il voulait nier que sa mère et Mme K. avaient quelque chose à voir avec le pénis de leurs maris. Il fallait que la mère bleu clair n’ait aucun contact avec le père-vagabond parce qu’il était dangereux et parce que Richard était jaloux.

Durant toute la séance, Richard avait guetté les passants, surtout les enfants. Pendant qu’il dessinait, il avait demandé à Mme K. de regarder par la fenêtre et de lui dire qui passait par là. Son intérêt pour les gens de la rue avait un rapport avec le matériel fourni ce jour-là car celui-ci était centré sur les situations extérieures. C’était également ce qu’exprimaient ses sentiments à l’égard de son ancienne demeure. Dans la séance précédente, l’enfant avait été préoccupé par les situations intérieures (en particulier le poison au fond du nez, les mauvaises images intériorisées et les angoisses hypocondriaques).

Sur le chemin du retour, Richard exprima son bonheur de voir le soleil briller ; ses chaussures brillaient comme de l’or ; non, pas vraiment comme de l’or, rectifia-t-il, mais elles brillaient. Il était évident que Richard avait recours à la défense maniaque car son angoisse dépressive avait augmenté et son angoisse persécutive diminué.

Notes de la quarante-cinquième séance

I. L’amélioration signalée par Richard se manifestait non seulement par une diminution de l’angoisse hypocondriaque, mais encore par la disparition des symptômes physiques réels. Étant donné que Richard avait souffert de rhumes et de grippes depuis la toute petite enfance, il est intéressant de se demander si des facteurs psychologiques avaient contribué à l’apparition de maux physiques. Il semble probable que, sans l’analyse, le mal de gorge de l’enfant se serait développé. Si j’en juge par mon expérience, l’hypocondrie, qui était très forte chez Richard, n’est pas forcément une préoccupation abstraite et peut se développer à partir de véritables symptômes physiques en en exagérant et en en déformant la signification. On peut se demander si, chez les hypocondriaques, ces symptômes ne résultent pas en grande partie de leurs angoisses hypocondriaques. Cela supposerait qu’il y ait un lien entre les symptômes de l’hystérie et de l’hypocondrie, hypothèse que j’ai proposée à plusieurs reprises. (Cf. La Psychanalyse des enfants et Développements de la psychanalyse, p. 225)

II. Les modifications intervenues depuis peu dans le matériel fourni par Richard témoignaient d’une grande capacité d’intégration du moi et de synthèse des objets, due à la diminution de l’angoisse concernant les dangers intérieurs. Cependant, le mécanisme d’intégration lui-même éveille des angoisses : aussi la partie destructrice du moi peut être perçue comme dangereuse pour le reste du moi et pour l’objet qui risque d’être détruit ou de devenir un mauvais objet (par projection). On a vu par exemple, l’intégration ayant progressé, l’oiseau à couronne qui représentait la mère 31e dessin, se transformer en un objet horrible, dévorant, lâchant des fèces. À mesure que la confiance du sujet en ses propres pulsions d’amour augmente – ce qui va de pair avec la diminution de ses angoisses paranoïdes concernant les objets internes – l’intégration provoque en lui moins d’angoisse. De plus, les progrès dans l’intégration et la synthèse impliquent qu’une partie de l’objet et une partie du moi s’unissent de façon constructive ; c’est un échec du mécanisme si, par nécessité de diminuer le clivage, ces deux parties s’unissent de façon anarchique, ce qui ne fait qu’augmenter la confusion va de pair avec la diminution de ses angoisses paranoïdes concernant les (à ce sujet, voir mes articles – A Contribution to Manie depressive States et Notes on Scbizoïd Mechanisms, voir également Notes on the Psycbopathology of Confusional States in Chronic Scbizopbrenia, par H. Rosenfeld, Journal International de la Psychanalyse, vol. XXXI, 1950). Au bas du 33e dessin, l’intégration et la synthèse ont encore mieux réussi ; les objets intériorisés de Richard vivent en bon voisinage, ce qui est une conséquence de la moindre violence de l’identification projective ; ce qui explique pourquoi les sections coloriées (représentant l’enfant et sa famille) ne s’interpénètrent plus. Ainsi, l’augmentation de la capacité d’intégration et de synthèse est liée à la diminution de l’angoisse, notamment à une peur moins grande des persécuteurs internes et de leurs actes d’empoisonneurs et à un amoindrissement de la crainte de les empoisonner. Il est significatif que pour la première fois au cours de l’analyse, Richard ait ressenti et exprimé son amour pour sa maison, et se soit mis à évoquer de vieux souvenirs heureux : cela correspond à une diminution, grâce à l’analyse, des angoisses de l’enfant concernant les dangers intérieurs. La réduction de ces angoisses de persécution avait entraîné une intensification de l’angoisse dépressive et des sentiments de culpabilité de Richard. Avec le temps, celui-ci avait fini par acquérir une plus grande confiance en lui-même et dans le monde extérieur, et par reprendre espoir. N’oublions pas qu’à l’époque, nous étions sans cesse menacés par de vrais dangers ; malgré les événements extérieurs, l’état de l’enfant s’était amélioré. J’ai souvent parlé de l’interaction des facteurs extérieurs et des angoisses concernant l’intérieur du corps. Les angoisses de Richard augmentaient chaque fois que les nouvelles de la guerre étaient mauvaises. Cependant, dans ce même contexte, je voudrais attirer l’attention sur un aspect de cette interaction. Cette dernière séance confirme mon hypothèse selon laquelle les angoisses que soulèvent les dangers extérieurs sont renforcées par des angoisses qui remontent aux premiers stades de la vie ; par conséquent, l’angoisse éveillée par de vrais dangers peut décroître grâce à l’analyse.

J’ai déjà rendu compte dans d’autres ouvrages de mes observations à ce propos et discuté de ce point de vue du concept freudien de l’angoisse objective et de l’angoisse névrotique.

III. Le matériel de la veille exprimait les angoisses de Richard relatives à l’intégration, tandis que dans la présente séance, ces angoisses avaient diminué. Ce changement, intervenu d’un jour à l’autre, était le signe d’une fluctuation entre l’échec et le succès de l’intégration. De telles fluctuations préparent le terrain pour une capacité d’intégration plus permanente.