Quarante-septième séance – Mardi

Richard paraissait beaucoup plus calme que la veille ; il annonça qu’il n’avait pas apporté ses bateaux. Il alla boire au robinet et demanda à Mme K. si cela la dérangeait ; il but sans attendre sa réponse. Que dirait-elle s’il épuisait toute la réserve d’eau ? questionna-t-il ; avait-elle vu John ce jour-là ?

Mme K. interpréta : Il avait demandé la permission de boire, ce qui exprimait sa peur, non pas d’épuiser la réserve d’eau, mais d’épuiser les forces de Mme K. et d’en priver ainsi ses autres patients, notamment John. Il éprouvait de nouveau la terreur qu’il avait éprouvée quand il était bébé, de vider, en la tétant, sa mère de toute substance et de léser les enfants qui risquaient de lui naître. Le robinet représentait également le bon pénis de son père ; il avait donc peur de dérober à Mme K. le bon pénis qu’elle contenait. L’analyste rappela à l’enfant qu’il avait essayé (dans la Quarante et unième séance) de découvrir si M. Evans avait vendu des cigarettes à Mme K. ; il avait déclaré que sa mère avait acheté des bonbons chez lui. La veille, Richard avait demandé à Mme K. si elle avait des bonbons qui venaient de sa boutique114.

Richard déclara qu’il voulait dessiner. Il ajouta qu’il était très heureux et en donna les raisons : le soleil brillait, les nouvelles concernant la guerre étaient excellentes ; il n’avait pas de chaussettes et le garçon de l’hôtel qui était si pénible partait le lendemain115. Il répéta qu’il n’avait pas apporté sa flotte parce que, aujourd’hui, tout était différent… Il fit le 35e dessin : il commença par représenter un sous-marin anglais qu’il transforma en sous-marin allemand en barrant le drapeau britannique. Au-dessous il gribouilla, expliquant qu’il bombardait le sous-marin allemand ; le petit personnage qui, dit-il, se trouvait derrière le sous-marin allemand, figurait Hitler que, du même coup, il bombardait. Au bas de la page, il y avait un Hitler « invisible » qu’il bombardait aussi ; ce Hitler-ci était caché derrière les gribouillis. L’enfant désigna sa tête (a), son ventre (b) et ses jambes (c)116. Pendant qu’il dessinait, avoua-t-il, il ne s’était pas rendu compte que son gribouillage représentait Hitler ; il s’en apercevait seulement maintenant. Dans le coin inférieur de la page il fit deux « 4 » différents ; il trouvait que celui qui se composait d’un trait ininterrompu était le mieux.

Mme K. interpréta : Richard avait de nouveau le sentiment que les gribouillis étaient des bombes. À présent, ajouta-t-elle, il attaquait beaucoup plus franchement avec ses fèces. D’autre part, ses assauts étaient dirigés directement contre le mauvais père-Hitler. Il évitait ainsi de blesser le bon père et la bonne mère. Cependant, le Hitler invisible signifiait également le mauvais Hitler qui se trouvait à l’intérieur de son propre corps.

Richard approuva ces interprétations : « C’est vrai », dit-il.

Mme K. lui expliqua que, son rhume étant presque guéri, il redoutait beaucoup moins d’empoisonner et de se faire empoisonner. Il avait retrouvé sa confiance en Mme K. et en sa mère et croyait pouvoir les protéger à l’extérieur et à l’intérieur de son corps. Ce garçon désagréable qui allait partir l’ennuyait, certes, mais il représentait surtout le mauvais père-Hitler et la mauvaise partie de lui-même – son côté sous-marin allemand (voir Douzième séance) – qu’il espérait expulser. Cet espoir coïncidait avec son sentiment d’être capable de combattre les ennemis extérieurs ; il pourrait ainsi sauvegarder la bonne mère et Mme K. Les bonnes nouvelles de la guerre le rassuraient aussi. Le soleil, comme bien des fois, symbolisait le père et la mère bons, chauds et vivants, unis comme le « 4 » formé d’un trait ininterrompu – et non pas désunis comme le mauvais Hitler invisible et le « 4 » composé de plusieurs segments.

Richard sortit, regarda autour de lui et piétina quelques orties. Il en désigna une grosse et bien fournie, disant qu’elle était affreuse ; il l’écrasa puis ajouta qu’elle resterait couchée au moins un moment.

Mme K. interpréta : les orties représentaient le père-pieuvre. Bien qu’il eût repris espoir, Richard se demandait s’il pourrait exterminer définitivement le mauvais pénis de son père qui se trouvait en lui et à l’intérieur de sa mère ; il ignorait également s’il réussirait à se débarrasser de ses sentiments d’hostilité.

Richard arracha des mauvaises herbes qui avaient poussé parmi les plantes ; il fit observer qu’il faudrait en enlever bien plus, puis rentra. Il reprit le livre qui l’avait déjà intéressé et regarda l’image du petit homme et du monstre ; il fit remarquer à Mme K. que l’homme visait l’œil du monstre. Celui-ci avait un « air hautain » ; il était fier et sa « chair était délicieuse », dit Richard. En regardant la bataille aérienne qu’il avait dessinée la veille, l’enfant mordit de nouveau le crayon jaune. Dans ce dessin, dit-il, sa mère était géante.

Mme K. lui fit remarquer que le monstre, lui aussi, était un géant.

Richard acquiesça mais ajouta que sa maman était une gentille géante-monstre.

Mme K. interpréta : sa mère contenait à présent un gentil papa-monstre et non plus le mauvais père-pieuvre ou – Hitler. Elle rappela à l’enfant combien il avait admiré la grande tour (Septième séance) qui, comme le monstre fier et hautain, représentait le pénis admirable de son père.

Richard fit un 36e dessin. Pendant qu’il dessinait, il se leva à plusieurs reprises pour regarder les passants. Il observa attentivement deux hommes sur une charrette de charbon. Ils étaient très sales, dit-il, mais ce n’était pas leur faute ; ils n’y pouvaient rien et lui, Richard, avait de la peine pour eux. Il répéta plusieurs fois qu’il était heureux. Ensuite, il regarda ses dessins et remarqua que le 34e était très différent de tous les autres. L’extrémité droite de l’empire ressemblait à une queue de poisson et il avait à peu près autant de territoire que sa mère ; papa et Paul, eux, possédaient des pays minuscules.

Mme K. interpréta : Richard avait transformé son père et son frère en bébés ; lui et sa mère, qui contenait à présent le bon père-monstre, étaient les parents. Il avait guéri l’intérieur de sa mère et protégé Paul et son père. La mère les contenait tous parce qu’elle était le poisson avec la queue. La veille, Richard, en battant les tabourets, avait prononcé les noms du fils et du petit-fils de Mme K. ; puis il avait déclaré à voix haute qu’il tapait Hitler – c’est-à-dire qu’il voulait expulser Hitler de Mme K. et de sa mère.

Richard admit l’interprétation.

Mme K. interpréta : Richard avait peur de blesser sa mère et les bonnes personnes qu’elle contenait en détruisant le mauvais Hitler qui se trouvait également en elle. Il craignait de détruire le fils et le petit-fils de Mme K. en attaquant Hitler qui se trouvait à l’intérieur de celle-là.

Richard désigna de nouveau le tabouret qu’il détestait le plus : c’était un pouf à moitié affaissé ; il le frappa à coups de pied.

Mme K. expliqua que Richard exprimait ainsi sa haine à l’égard du père blessé ou du pénis abîmé ou détruit ; celui-ci se vengerait certainement.

Richard commenta le 36e dessin au centre, chacun avait des territoires d’égale grandeur.

Mme K. interpréta : cette égalité réjouissait Richard ; n’avait-il pas déclaré qu’il était heureux en faisant ce dessin ? Il avait essayé d’attribuer à chacun la même part de mère. Ainsi, ils ne se battaient pas. D’autre part, il y avait moins de père noir que d’habitude et il avait moins de préjugés contre le noir : n’avait-il pas plaint les charbonniers ?

En outre, les petites sections représentaient des bébés ; la plupart d’entre eux étaient bleu clair, les autres de la couleur de Paul ou de son père ; l’un d’eux était rouge – la couleur de Richard. Ce dernier avouait ainsi qu’il n’était pas encore adulte. Le bonheur et l’espoir que Richard ressentait ce jour-là tenait à la composition de l’intérieur de sa mère. La veille, la lutte avait été le thème dominant ses dessins et ses pensées ; il avait eu l’impression de ne pouvoir maîtriser le fils et le petit-fils de Mme K., son père et Paul qui se trouvaient à l’intérieur de lui qu’en les empoisonnant ; il s’attendait par conséquent à ce qu’ils se vengent en l’empoisonnant à leur tour. Il avait eu beau en faire des bébés, dans le 34e dessin, cela ne les avait pas empêchés de l’attaquer. Au contraire, dans le 36e dessin Richard exprimait son espoir : il croyait qu’il pouvait y avoir moins de luttes et que Mme K. et sa mère seraient en sécurité à l’intérieur de lui. Il avait essayé de donner aux bébés des parts de mère plus importantes.

Richard décida de dessiner une ville (37e dessin). Il aurait aimé qu’elle soit bien « construite » déclara-t-il, malheureusement, il dessinait mal. Il fallait faire deux lignes de chemin de fer afin d’éviter les accidents ; elles se rejoignaient un peu plus loin, à gauche, comme à la gare de « X », expliqua l’enfant. Il dessina quelques maisons et une route qu’il appela « Albert Road ». Albert était un nom qu’il aimait bien, dit-il, parce qu’il lui rappelait Alfred, un camarade de régiment de son frère ; celui-ci était très gentil, d’ailleurs, il était aussi bien l’ami de Richard que celui de Paul. Dans le coin supérieur gauche il inscrivit le mot Buffer (butoir) déclarant que les butoirs étaient nécessaires. Il y avait un passage à niveau, une courbe très dangereuse et, à droite, une voie de chargement (Siding).

Mme K. souligna que ce dessin avait la même signification que le 36e dessin : il exprimait l’égalité et l’accord entre son père, Paul et lui-même devant l’amour maternel. C’était ce que montraient les deux lignes partant de la gare et représentant la mère. Les butoirs étaient là pour éviter la collision. La voie de chargement des marchandises, comme le convoi maritime dans le matériel antérieur, les nourrissait tous. Alfred figurait un frère meilleur que Paul qui ne le concurrencerait pas. Malgré tout, la courbe périlleuse figurait les dangers menaçant l’intérieur de la mère, notamment le combat entre son père, Paul et Richard. Son souhait de « construire » une belle ville et son regret d’être mauvais en dessin exprimaient son désir de réparer la mère blessée, de lui donner des bébés, et aussi de restaurer son propre intérieur et de le rendre plus sûr.

Pendant qu’il faisait le dessin décrit ci-dessus, l’enfant semblait concentré et content ; il exprima de nouveau sa joie. Il renifla plusieurs fois, bien que son rhume fût guéri, et déclara qu’il n’avait plus beaucoup de morve.

Mme K. interpréta : il craignait d’avoir encore du poison à l’intérieur de son corps, la morve représentant une matière empoisonnée et toxique. En reniflant, il voulait voir s’il y en avait toujours.

Richard déclara qu’il allait dessiner sa maison actuelle. Il fit une maison, puis d’une ligne, figura la route menant chez les voisins qui avaient des poussins. Il n’avait pas assez de place pour dessiner leur maison, dit-il. Il expliqua alors comment on se rendait à la gare et où celle-ci se trouvait. Il traça un trait partant de l’autre extrémité de la feuille pour indiquer quelle direction prenait son père pour aller à la gare ; il prolongea ce trait par une ligne verticale, puis par une autre. Il dessina deux petites barres, l’une représentant un cochon, l’autre un âne que son père rencontrait en chemin. Pour la première fois, Richard examina les crayons neufs que Mme K. avait apportés il y avait quelques jours (la plupart des autres étant usés). Il lui demanda la permission de les « transformer en crayons » c’est-à-dire de les tailler. Il fut content d’y réussir sans les casser. Il toucha délicatement la main de Mme K. avec une mine pour lui montrer qu’elle était bien pointue. Il décida de tailler le vieux crayon vert qui, jusqu’ici, avait figuré sa mère. Il devait avoir une bonne pointe, déclara l’enfant. Il posa les crayons côte à côte afin de les comparer, puis il les saisit tous ensemble et les brandit en l’air en déclarant :  « Avec ça, je pourrais tuer Hitler. »

Mme K. interpréta : il avait réparé les organes génitaux de son père, de son frère, du fils et du petit-fils de Mme K. ; maintenant ils étaient tous égaux et sa mère (et Mme K.) avait également un pénis. Aussi n’y avait-il plus de cause de jalousie et d’envie. Depuis peu, ajouta Mme K., Richard essayait dans ses dessins (c’est-à-dire dans ses sentiments) d’éviter la concurrence et les rivalités en étant équitable envers chacun. Il pouvait donc s’allier avec tous ces hommes bons – les nouveaux crayons taillés – pour attaquer le mauvais père-Hitler.

Lorsque Mme K. rangea les crayons, Richard lui demanda de faire attention de ne pas casser les mines. Il avait regardé la carte géographique à plusieurs reprises : il espérait que les Russes résisteraient et que la R.A.F. réussirait à bombarder l’Allemagne. À la fin de la séance, il expliqua à Mme K. pourquoi il était si heureux de ne pas avoir de chaussettes : il désirait que ses jambes brunissent ; le soleil leur faisait du bien.

Il retira ses sandales pour se débarrasser de morceaux de bois qu’il y avait dedans. Il montra à Mme K. un petit cor qui se trouvait sur l’un de ses orteils.

Mme K. rappela à Richard que la veille, il avait trouvé un bâton avec lequel il avait frappé les tabourets représentant la famille de Mme K. et le Hitler intérieur. Elle interpréta : il voulait se débarrasser du bâton parce que celui-ci représentait son mauvais pénis attaquant les bonnes personnes.

Avant de partir, Richard aperçut quelques feuilles par terre ; il prit le balai et les balaya disant : « Pauvre vieille pièce, ça va lui faire du bien. »

Ce jour-là, on distinguait chez Richard des éléments maniaques, mais ils étaient beaucoup plus faibles que la veille. Il ne guettait plus les passants aussi souvent. Il n’était pas très bavard mais réussissait à exprimer ses pensées. Il se montra attentif aux interprétations et les accepta. Il répéta plusieurs fois qu’il était heureux. On ne peut douter qu’indépendamment de l’aspect maniaque de cette réflexion, Richard se sentait soulagé et heureux.