Cinquantième séance – Vendredi

Richard était animé et semblait heureux ; il était arrivé en avance et attendait… Il annonça qu’il n’avait pas apporté sa flotte, car il fallait qu’elle se repose ; il déclara qu’il n’avait pas rêvé. Il avait hâte de dessiner et commença immédiatement. Selon son habitude en début de séance, il demanda à Mme K. si elle avait des nouvelles des raids de la R-A.F. La gare de son dessin s’appelait « Roseman », dit-il. Les rails (dessinés de la même façon que dans le 38e dessin) se dirigeaient vers de nombreuses villes mais toutes les lignes passaient par la gare « Roseman ».

Parmi ces villes figurait sa ville natale. Les trains pourraient entrer en gare dès qu’il aurait terminé les traverses représentées auxquels l’homme répondit ; il parla alors du « gentil » M. Smith, qui passait dans la rue, se précipita à la fenêtre et lui fit des signes auxquels l’homme répondit ; il parla alors du « gentil » M. Smith. Richard demanda à Mme K. si « les filles » étaient déjà passées ; il les vit arriver et les regarda s’éloigner… Il annonça alors que son père arrivait dans l’après-midi ; il s’en réjouissait, dit-il. Il irait l’attendre à la gare avec sa mère, et « s’amuserait bien ».

Mme K. interpréta : « Roseman », la gare, représentait le gentil père au pénis séduisant – la rose. La partie de pêche et l’« amusement » signifiaient son désir d’avoir des relations sexuelles avec son père. Le pénis du père était redevenu désirable. Le père – Roseman » s’opposait au père-pieuvre et au directeur de l’hôtel qui lui avait interdit de cueillir des roses.

Richard déclara qu’en mangeant de la pieuvre, on attrapait sûrement une indigestion ; or il se sentait fort bien, ajouta-t-il, son rhume était guéri – il précisa que ce dernier avait disparu à la fin de la séance précédente ; après avoir quitté Mme K., il avait cessé de tousser. La nuit dernière, dit l’enfant, il s’était débarrassé de la pieuvre pour de bon. Il avait pris un couteau, ou plutôt non, il avait simplement jeté la pieuvre par la fenêtre et elle était morte. Après coup, il avait oublié mais maintenant, il s’en souvenait.

Mme K. lui demanda où il avait attrapé l’animal.

Richard précisa que la pieuvre était dans les draps. Il avait dû se coucher sur le ventre de la pieuvre puis il avait glissé sa main sous les draps et en avait retiré l’animal ; il lui avait planté son couteau dans le cœur et l’avait jeté par la fenêtre… Tout en parlant, Richard avait continué à dessiner des traverses disant à propos des trains et de la gare : « C’est très compliqué. » Il expliqua alors qu’un train venait d’arriver ; un autre, un train de marchandises, sortait de la gare en crachant sa fumée. L’enfant imita le bruit du train et le traita de « vieux train de marchandises idiot » qui se trouvait tantôt ici et tantôt là – endroits qu’il désigna sur le dessin. Le bruit du train devenait de plus en plus strident, furieux.

Mme K. interpréta : Richard se réjouissait de l’arrivée de son père, mais d’autre part, il ne voulait pas qu’il vienne. Le « vieux train de marchandises idiot » représentait son père ; la colère de celui-ci augmentait à mesure que son fils l’envoyait d’une ville à l’autre, ce qui expliquait ses sifflements furieux.

Cette interprétation fit rire Richard.

Mme K. lui expliqua que lorsqu’il avait cru être couché sur le ventre de la pieuvre, il avait, en réalité, eu l’impression d’avoir le père-pieuvre dans son ventre et de vouloir le tuer et l’expulser. La remarque qu’il avait faite : « c’est très compliqué », se rapportait plutôt à ses sentiments qu’à son dessin. Ses sentiments étaient fort confus en effet : l’amour pour le père, le plaisir de le voir et le désir de son pénis coexistaient avec la peur de la grande pieuvre à l’intérieur de sa mère et de Mme K., avec sa jalousie (parce qu’il voulait sa mère pour lui seul) et sa crainte que son père ne se mette en colère si Richard l’expulsait. Mme K. rappela à Richard qu’il n’était pas content de céder à son père sa place dans la chambre de sa mère. Ces derniers temps, il avait été souvent seul avec sa mère et ne supportait pas qu’on le prive de ce privilège.

Richard acquiesça mais répéta qu’il se réjouissait vraiment de la venue de son père ; il aurait une belle chambre à côté de celle de ses parents. Dans la rue, des garçons firent retentir des aboiements de chien ; Richard imita alors l’aboiement de Bobby disant : « Il faut voir comme il attrape les lapins. » Bobby n’avait jamais mangé de lapin, ajouta-t-il, il les poursuivait simplement pour le plaisir.

Mme K. interpréta : Richard avait beaucoup plus confiance en sa capacité d’amour ; il craignait moins les effets de ses désirs d’agression et de sa haine. Il avait dit que Bobby, qui le représentait si souvent, n’avait jamais mangé de lapin malgré le plaisir qu’il prenait à les poursuivre ; cela signifiait que Richard ne dévorerait pas vraiment son père. [Diminution de la toute-puissance de la pensée.] Son rhume avait disparu et ses rapports avec sa famille s’étaient améliorés parce qu’il avait moins peur des combats intérieurs. Se sentant mieux et plus heureux, il avait décidé de laisser la flotte chez lui afin d’éviter les batailles. De même, c’est pour éviter de réveiller ses angoisses qu’il affirmait ne pas avoir rêvé.

Richard fit un autre dessin de train. « Roseman » était un nom qui lui plaisait. Il regarda ses deux derniers dessins et se mit à commenter les noms qu’il avait employés : « Valeing » (38e dessin) signifiait baleine (whale). La gare baptisée « Halmsville » (37e dessin) signifiait jambon (ham) ; il aimait le jambon, ajouta-t-il. Richard semblait très intéressé par le fait qu’il avait exprimé tout cela inconsciemment (Note I).

Mme K. rappela à l’enfant que jambon (ham) se rapportait également à Hamm, grand carrefour ferroviaire allemand bombardé sans arrêt et dont il avait déjà parlé.

Richard acquiesça et désigna sur le dessin l’endroit où se trouvaient les entrepôts de marchandises de Hamm.

Mme K. interpréta : manger du jambon signifiait avaler de bonnes marchandises118 qui, une fois à l’intérieur de lui, devenaient mauvaises. Le jambon (ham) représentait à la fois la bonne nourriture et l’endroit le plus bombardé (Hamm). Le bon sein et le bon pénis pouvaient fort bien se trouver mêlés au mauvais pénis et au mauvais sein. Deux jours plus tôt, il avait dit qu’il y avait plusieurs « Valeings » dans la région ; peut-être pensait-il que le père-baleine (whale) avait complètement envahi son intérieur.

Richard craignait également que le monstre redoutable ne le rende dangereux, lui aussi. Dans son dernier rêve, ne s’était-il pas transformé en géant dont les grosses bottes-Hitler noires avaient le pouvoir de restaurer et de détruire ? Dans son esprit réparation et destruction se trouvaient donc liées.

Richard avait commencé un dessin de l’empire ; pendant qu’il coloriait la section rouge du haut, il déclara que ce matin, sa mère s’était montrée sévère avec lui.

Mme K. lui demanda pourquoi.

Richard répondit qu’il avait été désagréable et que cela lui arrivait souvent ; il avait grogné et refusé de faire ce qu’on lui demandait et avait discuté jusqu’à ce qu’il obtienne ce qu’il voulait.

Mme K. lui demanda ce qu’il voulait, ce matin-là.

Richard dit tout d’abord qu’il n’avait pas voulu se lever ; puis ajouta qu’il ne savait vraiment pas ce qu’il voulait. Devait-il avouer ce qu’il venait de penser ? demanda-t-il. Mme K. lui répondit que oui et Richard déclara qu’il avait envie de casser les vitres et de jeter tous les objets pêle-mêle.

Mme K. fit remarquer à l’enfant que tout en parlant, il avait colorié son dessin. Richard dominait tout l’empire et avait le plus grand pénis ; son père occupait un territoire fort réduit. Bien qu’il se réjouît de l’arrivée de son père, poursuivit Mme K., il voulait tout briser. Il désirait prendre la place de son père à la tête de la famille…

Richard raconta à voix basse que, deux jours auparavant, il avait trouvé un petit chat dans le jardin de l’hôtel ; il avait joué avec lui et allait l’amener à la police quand quelqu’un lui avait dit qu’il connaissait les propriétaires de l’animal. Richard leur avait rapporté le chaton ; le lendemain, il avait revu le petit animal derrière une fenêtre.

Mme K. dit à l’enfant qu’il était triste de ne pas avoir pu garder le petit chat.

Richard répondit que oui et ajouta que, de toute façon, les chatons déchiraient et détruisaient tout et étaient des animaux insupportables…

Il se mit à compter le nombre de pays que chacun possédait dans le dessin qu’il venait de terminer ; celui qui en avait le plus donnerait sa couleur à la ligne qu’il voulait tracer au-dessous du dessin. Richard avait vingt-trois pays, sa mère, dix-neuf, son père, quatre et Paul, huit.

Mme K. interpréta : Richard souhaitait avoir des bébés qui grandiraient à l’intérieur de lui. Dans ce dessin – après s’être efforcé de vivre en bonne entente avec tout le monde – il exprimait son désir d’être celui qui possédait le plus : c’est lui qui avait le plus grand pénis et le plus grand nombre de bébés. Il était triste de ne pas pouvoir avoir de bébés ; en réalité, ceux-ci appartenaient à sa mère et Richard ne devait pas les lui voler – il avait bien fallu qu’il rende le petit chat à ses propriétaires. S’il désirait briser la fenêtre, ce n’était pas uniquement pour jeter des choses dehors mais aussi pour pénétrer dans la maison où habitait le chaton – en fait, pour entrer dans le corps de sa mère où, pensait-il, se trouvaient les bébés. Le petit chat représentait également le Richard destructeur et malfaisant.

Richard examina plusieurs de ses anciens dessins, compta combien de pays sa mère possédait dans chacun et en nota le nombre. Mme K. l’avait averti qu’elle ne l’accompagnerait que jusqu’au coin de la rue ; Richard en était désolé certes, mais n’avait pas peur de poursuivre seul son chemin. En route, il raconta à Mme K. qu’il devait aller prendre le café chez M. Evans avec sa mère ; il ajouta que c’était chez lui qu’on buvait le meilleur café et que M. Evans, quoique souvent de mauvaise humeur, semblait bien l’aimer, parce qu’il lui vendait des bonbons.

Au cours de cette séance, Richard avait été en bonne condition physique et mentale ; il ne s’était pas senti persécuté et n’avait guère fait attention aux passants : en dehors de M. Smith et des filles, il n’avait regardé qu’une vieille femme et un vieillard. Ses peurs hypocondriaques avaient diminué et, bien que beaucoup plus gai que d’habitude, l’enfant n’était pas dans un état maniaque. Il parlait sans difficulté et désirait visiblement écouter et comprendre les interprétations. Il était d’humeur égale, cependant, des sentiments et des désirs opposés, ainsi que les angoisses qui en découlaient, étaient apparus clairement et l’enfant les avait reconnus (Note II).

Notes de la cinquantième séance

I. Richard avait éprouvé ce même sentiment lorsqu’il s’était rendu compte, à travers ses dessins et ses jeux, de l’existence de l’inconscient (cf. Douzième et Seizième séances). Chez les enfants comme chez les adultes, la satisfaction de découvrir une partie du psychisme inconnue jusque-là est autant intellectuelle qu’émotionnelle. L’une des causes de cette satisfaction, c’est le soulagement de l’angoisse qu’apportent les interprétations en rendant compréhensibles les mécanismes de l’inconscient. L’aide et l’enrichissement que l’analyse procure au patient réveillent chez lui le sentiment d’être aimé et nourri, éprouvé lors de la petite enfance. L’impression d’enrichissement est liée à l’intégration du moi et à la synthèse de l’objet. Dès la prime enfance, l’individu aspire à l’intégration ; l’une des fonctions importantes de l’interprétation – et pour ainsi dire l’objectif essentiel de l’analyse – est de faciliter l’intégration. Le besoin de clairvoyance et d’intégration aide le patient à tolérer la peine et la détresse, les angoisses et les conflits qui se manifestent pendant l’analyse. Il l’aide même à supporter les interprétations qui font de l’analyste un persécuteur. D’autre part, j’ai remarqué plusieurs fois que certains patients – adultes ou enfants – sont contents et amusés lorsqu’ils découvrent une partie de leur psychisme qui passe pour honteuse et mauvaise. Ces gens-là ont le sens de l’humour et il me semble que l’une des conditions de l’humour est la capacité d’éprouver de la satisfaction lorsque l’on trouve en soi quelque chose qui a été refoulé.

II. Une conclusion s’impose : la diminution de la peur concernant les dangers intérieurs qu’on pouvait observer ce jour-là et le jour précédent (diminution résultant de l’analyse antérieure à ces deux séances) avait rendu Richard capable d’exprimer plus clairement ses angoisses et ses conflits. D’avoir découvert et compris ses angoisses et ses conflits avait soulagé l’enfant. Sa confiance en lui-même et dans les autres était accrue et il avait acquis un meilleur équilibre.