Soixantième séance – Lundi

Richard attendait Mme K. à l’angle de la rue par laquelle M. Smith pouvait venir. Il était évident qu’il désirait la surveiller. L’enfant était moins nerveux et moins persécuté que le jour précédent, malgré l’orage qui menaçait (Richard, on le sait, avait peur des orages). Il dit qu’il ne craignait que les éclairs, pas le tonnerre. Cependant, il ne tarda pas à perdre sa belle assurance. Il raconta à Mme K. que, finalement, sa mère avait prévu qu’il rentrerait à « X » en automobile et que, par conséquent, il ne prendrait pas le car tout seul. Une fois dans la salle de jeu, Richard et Mme K. constatèrent que des paquets et des bâtons étaient arrivés (pour les guides). Richard essaya d’entrevoir ce que contenaient les paquets mais n’y parvint pas malgré plusieurs tentatives. Il pensait qu’il y avait peut-être un ours dans l’un de ces colis.

Mme K. lui demanda s’il s’agissait d’un ours vivant.

Richard répondit que non, mais il ne semblait guère convaincu.

Mme K. dit alors qu’il n’était ni mort ni vivant ; c’était peut-être un ours fantôme.

Richard accepta l’interprétation avec enthousiasme. Selon son habitude, il but au robinet et demanda à Mme K. s’il y avait eu des raids de la R.A.F. Puis il la pria de faire quelque chose pour lui : ramasser son manteau qui était tombé par terre ; il expliqua qu’il avait une crampe à la jambe et ne pouvait se baisser.

Mme K. ramassa le manteau et dit à Richard qu’il avait besoin de son aide en dehors de l’analyse ; boire au « bon » robinet avait la même signification. Cela la rassurait, et prouvait que Mme K., dont le sein était représenté par le bon robinet, n’était pas en colère et n’était pas la mère-Hitler attaquée et agressive.

L’orage s’était approché ; Richard demanda à Mme K. de fermer les rideaux afin qu’il ne vît pas la pluie et les éclairs. Avant que la pièce soit complètement sombre (Richard n’aidait pas Mme K.), il se mit à poursuivre les mouches. Il en aperçut deux au coin de la fenêtre et déclara :

« Ce sont deux mouches débauchées, je vais les mettre dehors. »

Mme K. lui demanda ce qu’il entendait par « débauchées ».

Richard répliqua : « Seulement sales et… » Puis il montra à Mme K. que l’autre fenêtre était couverte de mouches, et que parfois, il y en avait des centaines accompagnées de leurs bébés.

Mme K. interpréta : débauché et sale signifiait sexuel. Les deux mouches débauchées symbolisaient ses parents accomplissant l’acte sexuel ; il voulait les mettre dehors parce qu’il était jaloux et les haïssait.

Richard attrapa quelques mouches et les traita de sales M. et Mme Mouche. Puis il déclara, sur le ton du regret, qu’elles allaient se mouiller mais qu’elles pourraient peut-être regagner leur domicile.

Mme K. lui demanda où se trouvait leur maison.

Richard, après un moment de silence, dit : « Je pense que c’est dans la salle de jeu. » Il brancha le radiateur électrique, déclarant qu’il faisait froid. La pluie tombait à verse et Mme K. avait tiré les rideaux. Richard alluma alors et déclara : « Nous sommes bien, ici, tous les deux, n’est-ce pas ? » Cependant, il écartait les rideaux toutes les trois minutes et disait que des torrents, des trombes d’eau se déversaient, que c’était une « sale et méchante pluie ». Il déclara qu’ils étaient en danger dans cette maison à l’écart du village (pourtant l’orage n’était pas bien violent et avait éclaté assez loin de là). L’enfant demanda à Mme K. si elle avait vu M. Smith, bien qu’avec les rideaux fermés, cela fût impossible ; d’autre part, elle ne pouvait l’avoir rencontré dans la rue. Richard s’enquit plusieurs fois de l’utilité des paquets et des perches quoiqu’il n’ignorât pas qu’elle n’en savait pas plus long que lui. Il ne cessa d’épier le temps qu’il faisait derrière les rideaux. Au bout d’un moment, il annonça que la pluie était moins abondante, que le soleil allait apparaître et que les collines seraient moins détrempées ; son humeur s’en ressentit.

Mme K. interpréta : en montant la garde il essayait de contrôler le temps ainsi que M. Smith qui représentait M. K. et son père, auquel il pensait sans cesse. Se débarrasser du tonnerre et des éclairs signifiait maîtriser le puissant pénis de son père. Mme K. rappela à Richard son jeu avec la corde (Cinquante-deuxième séance) et comment cet exercice était en rapport avec la foudre s’abattant sur l’ambassadeur chinois et lui-même (47e dessin). Il désirait éloigner son père (et M. Smith), d’une part parce qu’il voulait avoir l’exclusivité de sa mère (et de Mme K.) d’autre part parce qu’il avait peur que la pluie, qui salissait les collines, ne représentât également le pénis du père, dangereux pour sa mère. C’était pourquoi il ne devait cesser d’observer ses parents et de les séparer l’un de l’autre. Cependant, il avait pitié de son père qu’il avait jeté dehors, au froid et à la pluie, comme les mouches. Il éprouvait d’autant plus de compassion pour son père que ce dernier était parti le matin même. Il lui semblait que c’était lui, Richard, qui avait ordonné à sa mère de dire : « Va-t’en » à son père (comme il avait déjà demandé à Mme K. de dire ces mots à M. Smith). Il s’imaginait que son père était parti à sa demande et craignait d’être puni par le départ de Mme K. En outre, lorsque Richard avait chassé les parents – M. et Mme Mouche qu’il avait mis à la porte de chez eux141 – il pensait avoir, du même coup, détruit les bons parents. Mme K. se reporta alors au 51e dessin dont Richard avait dit qu’il était triste.

Dans ce dessin, il était seul au monde de la même façon que, deux jours plus tôt, il était resté l’unique survivant de la flotte anglaise.

Richard déclara brusquement que le jeu de bateaux n’avait rien à voir avec les dessins.

Mme K. interpréta : Richard laissait souvent la flotte chez lui déclarant qu’elle refusait de venir, parce qu’il avait l’impression qu’en ne mêlant pas les bateaux à ses autres activités, il n’exposerait pas sa famille aux dangers. Les membres de sa famille resteraient vivants au moins dans la flotte, même s’il croyait les avoir détruits par ailleurs. [Clivage.]

Richard rétorqua que dans le 51e dessin, le Nelson restait intact. Les bombes du Zeppelin tombaient à côté de lui et ne le touchaient pas. Seul, le Zeppelin se faisait détruire et il représentait uniquement

M. K., pas Mme K., car celle-ci se trouvait à côté de Richard, au-des-sous du trait horizontal ; tous deux étant des poissons.

Mme K. interpréta : lorsqu’il avait fait ce dessin, Richard avait eu l’impression que Mme K., elle aussi, se trouvait à bord du Zeppelin, et qu’elle était la mère-espionne. D’autre part, le Nelson, avec ses deux cheminées, symbolisait les bons parents, qui, dans le dessin, mouraient en même temps que le Zeppelin, les mauvais parents. Dans cette bataille, seul le bombardier anglais, Richard, ne périssait point. Le premier poisson qui nageait au-dessous de la ligne de démarcation représentait Richard, l’unique survivant. Cependant, il ne pouvait supporter sa solitude et, par conséquent, avait dessiné un second poisson figurant Mme K., la bonne mère, ainsi que des étoiles de mer représentant Bobby et les deux oiseaux – en réalité Paul et ses parents. Il avait donc reconstitué toute sa famille au-dessous de la ligne transversale ; ce qui se passait en bas du dessin n’avait rien à voir avec les événements qui se déroulaient dans la partie supérieure de la feuille. Cela signifiait que, dans son esprit, Richard distinguait sa propre personne hostile et les catastrophes qu’il causait – la destruction de la famille – de son besoin d’aimer et de réparer – la paix qui régnait au-dessous de la ligne de démarcation.

Pendant ce temps, Richard avait examiné les dessins et semblait ne pas avoir prêté attention aux paroles de l’analyste. Soudain, il regarda Mme K. bien en face et dit d’une voix douce : « À quoi pensez vous ? » Mme K. répondit qu’elle pensait à ce qu’elle venait d’interpréter. Richard répondit que ses paroles lui avaient plu.

Mme K. interpréta : pendant qu’elle lui expliquait ses attaques dirigées contre ses mauvais parents, il avait eu l’impression que tout le monde, y compris Mme K., était méchant et, par conséquent, n’avait pas écouté cette interprétation-là. En revanche, quand Mme K. lui avait montre que, dans une autre partie du dessin c’est-à-dire dans une autre partie de son esprit, il avait fait ressusciter toute la famille, Mme K. était redevenue la bonne mère nourricière et protectrice.

C’étaient ces paroles-là qui lui avaient plu, parce qu’elles montraient que Mme K. y reconnaissait ses bons sentiments.

Quand la pluie se fut calmée, Richard sortit, regarda autour de lui et déclara que les collines avaient reçu une terrible quantité de pluie et qu’il en était navré. La pluie était peut-être bénéfique, ajouta-t-il, car certains la trouvaient nécessaire. Il découvrit alors une énorme phalène sur la fenêtre et eut très peur. Il l’attaqua avec son canif, la blessa et, la posant sur la table à moitié morte, l’examina d’un air joyeux. Il épousseta un peu les ailes de l’insecte, et se contraignit à s’arrêter parce qu’il se sentait coupable et avait peur. Au moment où il allait achever le papillon de nuit avec son couteau, il déclara, sur le ton dramatique qui lui était habituel : « Le couteau est maintenant sur lui et il va mourir. » Puis il écrasa le papillon avec son pied. Il était énervé ; d’une voix triomphante, l’enfant proclama la mort de la phalène et sa victoire. Il examina de nouveau l’insecte et l’angoisse le gagna. Il dit qu’il ressemblait à un scarabée et qu’il détestait les scarabées. Il ne pouvait rester en place.

Mme K. interpréta : le papillon de nuit représentait pour Richard la même chose que « M. Mouche ». L’agression de Richard contre l’insecte était une attaque contre son père et son pénis qu’il désirait traiter de la même façon que la phalène. Par conséquent, l’animal était devenu un scarabée redoutable qui risquait de lui faire subir le même sort qu’il avait subi. [Peur des représailles et persécution.]

Richard dit : « Ne l’appelez pas scarabée, s’il vous plaît, ça me fait trop peur. »

Mme K. interpréta : il avait peur parce que, dans son esprit, le papillon mort s’était transformé en scarabée dangereux, en ennemi qu’il s’imaginait avoir avalé, car en le tuant, il avait grincé des dents. Richard avait tué en pensée le père détesté, qui, une fois à l’intérieur de lui, était devenu le mauvais père-pieuvre. D’autre part, Richard avait voulu sauver son père et sa mère, désir qu’il avait exprimé en rendant la liberté aux mouches, et, dans son dessin, en faisant revivre Mme K. et sa famille après les avoir tuées.

Quand l’orage se fut complètement apaisé, Richard demanda à Mme K. de l’aider à ouvrir les rideaux ; le soleil émergeait des nuages et l’enfant en fut ravi ; il se précipita dehors pour voir dans quel état se trouvaient les collines et le jardin. Il rentra et chercha le papillon de nuit ; il avait disparu, ce qui éveilla son inquiétude et sa méfiance.

Mme K. interpréta : Richard avait l’impression que le papillon de nuit avait disparu à l’intérieur de son corps et s’était métamorphosé en ennemi. En fait, il avait dû rester collé à la semelle de sa chaussure.

Richard admit que c’était ce qui avait dû se produire, mais n’en demeura pas moins inquiet et déprimé… Il se mit à dessiner (52e dessin) avec un plaisir non dissimulé : il y avait deux lignes principales ; sur l’une il écrivit Long Une (longue ligne) et sur l’autre Prinking. La ligne prinking menait à Lug et à Valeing dans un sens, à Brumbruck et à Roseman dans l’autre. Mme K. annonça à l’enfant que la séance touchait à sa fin, mais celui-ci ne voulait pas partir (Note I) ; il rassembla ses affaires sans se presser et dit que Prinking était un roi orgueilleux (Proud king)142

Mme K. interpréta : Long Line (longue ligne) symbolisait le pénis de son père intact et puissant ; Richard voulait donc restaurer ce dernier. D’autre part, le deuxième « n » de Long Line ressemblait fort à un » V » ce qui faisait Long live (vivre longtemps143).

Richard dit que Brumbruck était brun.

Mme K. interpréta, son père guéri, muni de sa Long Une, se rendait du domaine des baleines, Valeing, à un endroit brun. Richard avait peur que son père-roi orgueilleux (Proud king) ne devienne dangereux, et cela, parce qu’il devait attaquer un endroit brun, c’est-à-dire le derrière de sa mère. Le dos marron de la montre avait souvent représenté le derrière de Mme K.

Richard demanda à Mme K. où elle se rendrait en sortant de la salle de jeu ; chez l’épicier, répondit-elle, et Richard lui demanda si elle était vraiment obligée d’y retourner. Le père de l’épicier – un homme âgé – ne le dérangeait guère, il était gentil, mais il se méfiait de l’épicier, ce n’était pas un homme convenable.

Mme K. interpréta : l’épicier représentait le père dangereux et M. K. quand Mme K. allait chez lui, tous deux devenaient alors les parents-mouches sales et sexuels.

Note de la soixantième séance

I. D’après mon expérience, lorsque le patient est inattentif et que sa résistance est forte, on ne peut le rendre coopératif que grâce à l’interprétation. Dans cet exemple précis, dès que j’eus interprété le désir de Richard de faire revivre sa famille – interprétation s’appuyant sur le matériel qui provenait des interprétations antérieures exposant la destruction de la famille et le sentiment de perte consécutif – Richard devint coopératif. J’ai déjà dit que le jour précédent, je n’avais pas été capable d’élaborer correctement l’angoisse dépressive de l’enfant. Et cela parce que je n’avais pas réussi, par mes interprétations, à montrer le rapport entre destruction et réparation. Malgré tout, la séance précédente semble avoir été positive car dès le début de cette présente séance, Richard se montra de meilleure humeur et prêt à coopérer.

Cependant, il ne faut pas surestimer l’intérêt thérapeutique de la liaison entre les différents aspects des tendances et des situations – dans ce cas précis destruction et réparation. L’un des objectifs principaux de la psychanalyse est de permettre au patient d’intégrer les parties clivées de son psychisme afin que les situations fantasmatiques résultant du clivage s’apaisent.

Pour que l’intégration ait lieu, l’analyste doit s’en tenir scrupuleusement au matériel et, dans ses interprétations, évaluer avec justesse les pulsions destructrices et leurs conséquences. D’autre part, il ne doit pas négliger de montrer au patient ses tendances réparatrices et sa capacité d’amour lorsqu’elles se présentent dans le matériel. Mais cela n’a cependant rien à voir avec le fait de rassurer le patient à propos de ses pulsions destructrices.