Soixante-quinzième séanceJeudi

Richard attendait Mme K. devant la salle de jeu. Avant d’entrer, il lui montra les collines et lui raconta que la veille, il était monté là-haut. Il avait mis une heure et c’était fatigant. Il continua à évoquer cette promenade à l’intérieur. Il ne se vantait pas et néanmoins paraissait fier de lui. « Mais c’était beaucoup moins difficile que l’ascension du Snowdon », ajouta-t-il.

Mme K. lui rappela qu’il avait déjà parlé d’une ascension qu’il avait tentée avant le début du traitement. Elle lui demanda si elle avait été plus difficile que celle du jour précédent.

Richard répondit qu’elle avait été plus facile et qu’en fait, il n’avait pas tardé à rebrousser chemin, chassé par un garçon172

Il évoqua de nouveau ses problèmes avec les Wilson, beaucoup plus spontanément et ouvertement que le jour précédent ; il n’aimait pas M. Wilson ; d’autre part, l’attitude de John lui faisait de la peine, car celui-ci ne le considérait pas comme son ami. Certes John ne le détestait pas, ajouta-t-il, mais Richard aurait aimé qu’il se montrât plus affectueux avec lui. Richard poursuivit : il savait qu’il avait tendance à provoquer les autres, à les taquiner, mais ne pouvait supporter qu’on le taquine. À présent il avait encore plus d’ennemies parmi les filles du village ; l’une d’elles l’avait traité d’« abruti ». Mme K. pouvait-elle guérir les « abrutis » ? demanda-t-il. Il s’était senti très malheureux, le jour précédent, expliqua-t-il, parce que John était allé rendre visite à l’un de ses amis et ne l’avait pas emmené avec lui ; alors il était sorti tout seul, avait escaladé la colline et cela l’avait réconforté. À présent, il n’était plus triste du tout.

Mme K. interpréta : aujourd’hui, Richard ne craignait pas de lui donner son opinion de M. Wilson ; c’était sans doute parce qu’il craignait moins que ses critiques à propos de cet homme ne déplaisent à Mme K. La veille, il s’était peut-être imaginé que M. Wilson, qu’elle connaissait, représentait M. K. et que, par conséquent, elle lui en voudrait de dire du mal de lui. L’analyste rappela à l’enfant qu’après avoir avoué qu’il était malheureux chez les Wilson, il avait exploré le fourneau et sa bouillotte et avait lancé des « boulets de canon » ; elle avait alors interprété ces gestes, disant qu’il se méfiait des relations de ses parents et craignait qu’ils ne soient alliés contre lui.

Richard ne protesta point mais affirma que son papa était gentil avec tous les membres de la famille.

Mme K. lui rappela le père-vagabond qui risquait d’attaquer sa mère ; agression qu’il avait même souhaitée lorsqu’il avait été jaloux et furieux. Cependant, il désirait protéger sa mère et empêcher qu’on lui fasse du mal ; à présent, c’était M. Smith qui représentait le méchant père.

Richard ne répondit pas et annonça que la flotte était là. Il n’était pas certain qu’elle eût envie de venir mais il l’avait quand même apportée. Il manquait un bateau mais il espérait le retrouver, ajoutait-il. Il pria alors Mme K. de sortir tous les jouets de leur panier et l’y aida. Il prit le petit bonhomme assis, l’examina et le remit dans le panier.

Mme K. interpréta : il voulait que son père (le petit homme assis sur la chaise) soit en sécurité dans le panier. D’autre part, il préférait ne pas le voir afin de ne pas penser à lui et s’inquiéter au sujet de sa maladie.

Richard édifia une ville en bordure de la côte, près de Mme K. une ligne de chemin de fer longeait la côte (Note I). La côte était matérialisée par les crayons tandis que tous les jouets constituaient la ville, à l’exception de la balançoire que l’enfant plaça à l’écart. Il y avait plusieurs groupes de personnes : la femme impolie, avec quatre garçons : deux couples de « jumeaux » (ces figurines portaient les mêmes vêtements) auxquels se joignirent deux autres jumeaux ; Mme K. et la mère, la nurse un peu à l’écart ; cette dernière ne tarda pas à rejoindre les deux femmes ; le père (la figurine représentant M. Smith) un peu en retrait. Il y avait aussi des groupes d’enfants : trois garçons ; deux garçons ; quelques filles disséminées. Richard signala que le chien, le tracteur et le camion de charbon se trouvaient également sur la côte. Il expliqua ensuite que les trois animaux qui se regardaient étaient papa, maman et lui-même.

Mme K. lui fit remarquer qu’ils étaient assez près les uns des autres pour pouvoir s’observer ; ils n’avaient donc aucune raison d’être jaloux les uns des autres.

Richard installa les trains, le train de marchandises derrière le train électrique. Puis il déploya la flotte, annonçant que toute la ville regardait et admirait les bateaux. Le Hood s’éloigna, suivi du Rodney et du Nelson. Ils allaient et venaient ; le Rodney était tantôt à côté du Hood, tantôt près du Nelson. Les torpilleurs les escortaient. Richard déclara que le Nelson était le gentil papa.

Mme K. interpréta : Richard pensait que le grand Hood (en réalité, le Hood avait sombré) représentait son père qui était mort et devenu fantôme. Il craignait ce mauvais père-fantôme qui se trouvait à l’intérieur de Mme K. ou plutôt à l’intérieur de sa mère.

Richard contempla la scène paisible qui se déroulait sur la table. Puis, après avoir répété que tout le monde regardait la flotte, il déclara soudain que maintenant, la ville était allemande et que la flotte allait l’attaquer. Il ajouta qu’en réalité, les jouets avaient été fabriqués en Allemagne (ce qui était exact) et demanda à Mme K. la nationalité de son père ; « Autrichien, n’est-ce pas ? » poursuivit-il sans attendre la réponse, comme s’il eût craint qu’elle ne lui dise : « Allemand ». Alors l’enfant demanda à l’analyste si ces questions à propos de sa nationalité ne l’importunaient pas ; il avait de la peine à croire, déclara-t-il, que ses paroles ne la blessaient pas. Les bombardements commencèrent et la ville entière s’écroula. Richard plaça la balançoire au milieu des ruines et elle se renversa, elle aussi. Seul le garçon représentant Richard survécut à la catastrophe. À présent, la flotte était allemande, annonça l’enfant et il ne restait qu’un torpilleur anglais qui tirait sur les navires allemands et les coulait tous, les uns après les autres. Pour finir, ce torpilleur anglais, qui représentait Richard, demeura l’unique survivant… Ensuite, Richard pria Mme K. de ranger les jouets.

Mme K. interpréta : il désirait ainsi se débarrasser des personnes blessées et mortes. Elle lui rappela que, puisque Allemand signifiait ennemi et mauvais, il ne pouvait croire que Mme K. serait épargnée, celle-ci n’étant pas anglaise.

Richard dit qu’il demandait souvent à sa mère s’il ne l’avait pas fâchée par ses paroles.

Mme K. interpréta : il avait peur de faire du mal car il avait toujours l’impression que la paix ne pourrait durer et qu’il allait attaquer Mme K. ou sa mère avec ses armes – son pénis, son urine et sa « grosse commission ». Par conséquent, il craignait sans cesse de les blesser ainsi que les bébés qu’elles contenaient. Il avait attribué six enfants (trois fois deux « jumeaux ») à la femme « impolie », qui représentait la mauvaise mère, Pour la dédommager des bébés qu’il avait blessés. Il s’imaginait en effet que ses attaques contre sa mère rendaient celle-ci impolie et furieuse ; il désirait donc la transformer de nouveau en bonne mère. Si la flotte n’avait pas voulu venir, c’est qu’il avait eu peur d’attaquer avec la mère et la Mme K. ennemies. Cependant il avait fini par apporter ses bateaux parce qu’il voulait expliquer à Mme K. ce qu’il ressentait et travailler avec elle là-dessus. Tout d’abord, poursuivit Mme K., la flotte avait symbolisé la bonne famille anglaise qui survivait, tandis que la mauvaise famille, la ville allemande, périssait. Par ce jeu, Richard exprimait sa méfiance à l’égard des bons parents qui, dans son esprit, se transformaient facilement en mauvais parents.

En effet, dès qu’il se sentait jaloux et frustré, il avait envie de les assaillir. La paix était donc impossible ; puisque ses parents devenaient si facilement mauvais, il devait les attaquer de peur qu’ils n’attaquent les premiers. Il avait la même impression au sujet des bébés, que, croyait-il, sa mère et Mme K. contenaient. C’est pour cette raison qu’il s’imaginait que toutes les filles qui le regardaient ou lui parlaient se transformaient immédiatement en ennemies. Richard testait leur hostilité, en les provoquant par des grimaces et des paroles désagréables. Lorsque John ne l’avait pas emmené avec lui voir son ami, il s’était imaginé que c’était parce qu’il était un « abruti » ou un « bon à rien », c’est-à-dire mauvais et dangereux. Mme K. rappela ensuite à Richard qu’il aurait aimé être ami avec son frère et d’autres enfants, avec John par exemple. Mais il avait peur d’eux parce que, dans son esprit, ils représentaient tous les bébés qu’il avait attaqués et blessés.

Richard, désignant les jouets représentant les enfants, déclara qu’il les aimait bien, et les bébés aussi, parce qu’ils étaient inoffensifs. Cependant il avait été impressionné par l’interprétation de Mme K. expliquant qu’il aurait souhaité rencontrer l’ami de John et se serait plu en la compagnie d’autres enfants, s’il n’en avait pas eu peur. Il était étonné car il était persuadé qu’il voulait que les enfants le laissent tranquille… Il avait interrompu son jeu pendant un moment pour aller à la cuisine tirer de l’eau du « réservoir à bébés ». « Trayons la vache », dit-il, ajoutant que Mme K. était la fermière, et lui, le fermier. Mme K. vida le seau et Richard déclara qu’il était content de ne rien avoir renversé parce que les guides devaient venir dans la salle de jeu le jour même. Il prêta l’oreille au bruit que faisait le tuyau et s’écria joyeusement : « La vache dit : « “Je veux qu’on me traie”. » Puis il fut heureux de constater que l’eau de la bouillotte était presque propre. Ensuite, il sortit et pria Mme K. de l’accompagner. Il descendit les escaliers quatre à quatre, déclarant qu’il risquait de tomber à la renverse dans les légumes. En sautant à terre, il frôla le visage de l’analyste et en fut extrêmement ennuyé.

Mme K. interpréta : tomber à la renverse dans les légumes signifiait attaquer à coups de « grosse commission » les bébés qui désiraient eux aussi recevoir du lait de la vache (Maman ou Mme K.). Richard voulait prendre tout le lait de sa mère et, par sa faute, les bébés seraient non seulement blessés mais encore affamés. Il y a quelque temps, l’eau du « réservoir à bébés » était sale et il s’était imaginé que c’était lui qui l’avait souillée et que, par conséquent, il avait rendu les bébés malades.

Richard, désignant les légumes, déclara : « Ils nous nourrissent. » Puis il regarda les collines et dit d’une voix nostalgique qu’il aurait bien aimé voir les montagnes qui se trouvaient derrière. On ne pourrait en apercevoir que le bas, ajouta-t-il, le sommet était caché… Pendant qu’il jouait avec ses bateaux, l’enfant s’était approché plusieurs fois de la fenêtre, surtout lorsque des enfants passaient. Il les observait intensément, sans hostilité, comme s’il avait voulu découvrir comment ils étaient vraiment. Une petite fille vint à passer et il déclara qu’il la trouvait mignonne et gentille. Richard quitta Mme K. au coin de la rue car il ne rentrait plus par le village depuis qu’il habitait chez les Wilson. Avant de se séparer de l’analyste, il lui demanda si elle allait chez M. Evans ; elle lui répondit que oui et l’enfant en fut fâché. Cependant il ne semblait pas très inquiet ; du reste, il n’avait pas, de toute la séance, posé une question au sujet de M. Smith.

Note de la soixante-quinzième séance

I. Depuis la Vingt et unième séance, Richard n’avait pas joué simultanément avec les jouets et les bateaux. Dans une note antérieure, j’ai signalé que Richard, en changeant son moyen d’expression, utilisait le clivage de façon à préserver la bonne mère et la bonne partie de lui-même. Cependant, nous constatons que, même à ce stade, sa croyance dans les bons objets n’était pas très solide. Le fait que l’enfant puisse utiliser deux moyens d’expression à la fois montrait que l’intégration avait progressé. Il faut dire qu’après avoir employé simultanément ces deux moyens d’expression, il avait rejeté les jouets. En effet, ceux-ci étaient devenus des objets blessés et hostiles. Cependant, maintenant que les angoisses paranoïdes et dépressives de l’enfant avaient été analysées, l’utilisation simultanée des bateaux et des jouets se faisait sur une nouvelle base.