Quatre-vingt-douzième séance – Mercredi

Tout d’abord, Richard se montra de nouveau déprimé et distrait. Il raconta qu’il avait joué avec John Wilson et ses amis. Il sortit immédiatement les trains et installa une gare assez large pour contenir les deux. Le train électrique se rendait à « Z », transportant Richard et Mme K., expliqua l’enfant. Le train de marchandises se mit en route mais il ne précisa pas sa destination. Il émettait des bruits furieux chaque fois que les trains se frôlaient ; bien souvent, ils évitèrent de peu la collision, mais Richard au dernier moment empêchait la catastrophe de se produire. Pendant qu’il jouait, Richard proposa plusieurs fois de changer l’horaire des séances ; il choisissait des heures durant lesquelles il savait fort bien que l’analyste recevait d’autres patients.

Mme K. répondit qu’elle ne pouvait le voir aux heures qu’il demandait mais lui en proposa d’autres.

Les deux trains étaient en gare quand, tout à coup, Richard pâlit et déclara qu’il avait mal au ventre.

Mme K. interpréta : la gare représentait l’intérieur de Richard. Il s’attendait à une collision entre le train électrique contenant Mme K. et la bonne mère et le méchant train de marchandises symbolisant tous les Patients et les enfants en colère parce que Richard avait voulu leur enlever

Mme K. et s’enfuir avec elle dans sa ville natale (Note I). Changer l’heure des séances, c’était également priver les autres de Mme K. Il s’efforçait d’éviter la collision entre les deux trains parce qu’il ne souhaitait pas blesser sa mère et Mme K. ni leurs enfants et désirait que l’analyse se terminât bien. Cependant, il semblait croire que la collision à l’intérieur de lui était inévitable, ce qui signifiait qu’il serait blessé par ses rivaux ainsi que Mme K. ; cela expliquait sa tension et son mal de ventre (Note II).

Richard regarda Mme K. d’un air surpris et dit : « Je n’ai plus mal. Pourquoi ? » Le visage de l’enfant avait retrouvé ses couleurs.

Mme K. lui expliqua que cette douleur, comme son mal de gorge, quelque temps auparavant, correspondait à ses angoisses concernant son intérieur ; dès qu’il comprenait ces angoisses et les éprouvait consciemment, sa douleur disparaissait.

Richard lança le train de marchandises à la poursuite du train électrique et les arrêta au dernier moment, alors qu’ils étaient sur le point de se heurter. Il plaça le train de marchandises à l’autre bout de la table. Peu après, la locomotive du train de marchandises, abandonnant ses wagons, entra en gare. Richard avait beau essayer de croire que la catastrophe ne pouvait se produire, il n’en était absolument pas certain et ne tarda pas à mettre la locomotive derrière le sac de l’analyste, la traitant d’« idiote ».

Mme K. interpréta : le train électrique représentait Richard ; ce dernier enlevait Mme K. à ses patients et à ses enfants, comme le prouvait le train électrique, fuyant devant le train de marchandises et risquant de se faire endommager par celui-ci. Puis il avait exprimé cette même angoisse d’une autre manière : la locomotive du train de marchandises – symbolisant maintenant Mme K. (l’idiote qu’il avait repoussée derrière le sac à main) – entrait seule en gare, ce qui signifiait qu’il n’était plus en compagnie de Mme K. Les wagons représentaient papa, les patients et les enfants qui étaient tous devenus des rivaux de Richard (Note III). La locomotive représentait également la bonne Mme K., la bonne mère protectrice.

Richard répondit sèchement que Mme K. se trouvait avec lui dans le train électrique et il montra que l’un des wagons était lui-même, l’autre, Mme K. Il les détacha l’un de l’autre, puis les raccrocha déclarant qu’ils étaient ensemble et avaient assemblé leurs organes génitaux.

Mme K. interpréta : Richard savait qu’il ne pourrait empêcher la catastrophe, il venait de comprendre qu’elle ne resterait pas avec lui et qu’elle irait rejoindre sa famille et d’autres patients. C’était pour cette raison qu’il avait détaché les wagons pour les rassembler ensuite.

Richard dit que si elle voulait quitter ses autres patients, il n’y serait pour rien.

Mme K. interpréta : Richard s’était emporté contre elle, la locomotive, l’« idiote », parce qu’il se rendait compte que ce n’était pas Mme K. qui voulait quitter ses patients mais Richard qui désirait la séparer d’eux.

Richard raccrocha les wagons du train de marchandises à leur locomotive et la collision entre les deux trains se produisit peu après ; mais Richard manipula les jouets avec précaution… Pendant qu’il s’amusait avec les trains, il avait eu un moment de méfiance à l’égard de Mme K. et lui avait demandé si elle était capable de garder un secret. Il lui avait alors raconté qu’une personnalité importante (dont il révéla le nom) était passée par « A » le matin même ; il redemanda à Mme K. de ne pas en parler.

Mme K. interpréta : il lui faisait moins confiance parce qu’elle allait le quitter et était donc la mère – « sale-brute ».

Richard demanda à l’analyste si elle était docteur de l’esprit comme d’autres sont docteurs pour le corps.

Mme K. dit que c’était exact.

Richard déclara que l’esprit était encore plus important que le corps, bien qu’à son avis, le nez eût aussi son importance.

Mme K. interpréta : le nez représentait son pénis ; il craignait que celui-ci ne fût pas normal, qu’il fût abîmé et ne se développât pas bien ; c’est pour cette raison qu’il avait peur de devenir un « bon à rien ». Il se demandait donc si Mme K. était capable de guérir son pénis.

Richard rangea les jouets aussitôt après la catastrophe ferroviaire. Mme K. reprit les dessins de la veille et demanda à l’enfant de parler du poisson qui se trouvait en bas de la page, entre les pinces de ce qu’il avait appelé crabe et qui ressemblait à la pieuvre de ses dessins antérieurs.

Richard répéta que le poisson s’échappait, puis ajouta que les deux pinces étaient les deux seins.

Mme K. interpréta : les pinces du crabe symbolisaient la colère de Richard. D’autre part, il désirait que le sein pût se sauver et avait coupé les pinces. Cependant, il avait attaqué le sein et s’imaginait que celui-ci allait se transformer en pinces pour l’assaillir à son tour ; pour y échapper – il était le poisson – il devait sectionner les seins (Note IV).

Richard déclara qu’il ne voulait plus regarder sous l’eau (c’est-à-dire au-dessous de la ligne de démarcation horizontale). Il préférait regarder ce qui se passait à la surface (il montra alors le bateau qu’il avait pris plaisir à dessiner)… Il raconta ensuite qu’il avait joué avec John Wilson et ses amis et qu’ils s’étaient amusés à bombarder la route de Birmanie.

Mme K. interpréta : il était japonais, puisqu’il avait bombardé la route de Birmanie.

Richard parut embarrassé, puis déclara qu’il était peut-être le navire japonais.

Mme K. lui expliqua de nouveau que les différents aspects de sa personne étaient symbolisés par le navire anglais Salmon et le bateau japonais. Auparavant, il lui était arrivé d’être à la fois allemand et anglais. Le bateau contenait des passagers – les petits bonshommes représentant son père qui, craignait-il, blesserait la bonne mère qui se trouvait à l’intérieur de lui. C’était la même chose que lorsqu’il avait eu peur que le pénis-Hitler ne soit une arme secrète se trouvant à l’intérieur de lui et le pousse à attaquer sa mère ou Mme K. Le sous-marin anglais représentait son bon soi contenant la bonne Mme K. et la bonne mère.

L’humeur de Richard au cours de cette séance, avait été semblable à celle qu’il avait affectée lors de la Quatre-vingt-dixième séance ; il était nerveux et très malheureux. Son désir de se faire cajoler s’était exprimé à plusieurs reprises : il touchait Mme K. ou laissait tomber des objets par terre de manière à lui frôler les jambes en les ramassant. Il avait essayé sans cesse de réprimer son agressivité par crainte de blesser les objets aimés.

Notes de la quatre-vingt-douzième séance

I. La collision entre les bons objets et ce qu’il imaginait être de mauvais objets (parce qu’il les avait attaqués et voulait les blesser) était également un conflit entre la partie de lui-même qu’il percevait comme bonne et alliée au bon objet et la partie de lui-même qui était mauvaise, alliée aux objets qu’il pensait mauvais.

II. Il est important de noter la divergence qui existe entre les situations intérieure et extérieure. À l’extérieur. Richard essayait de faire en sorte que tout allât bien afin d’éviter la catastrophe, mais il ne pouvait s’empêcher de croire au désastre intérieur s’exprimant par sa douleur physique et une tension psychique extrême. L’expérience psychanalytique révèle que les efforts pour affronter les situations et les relations extérieures ont plusieurs objectifs : d’une part améliorer la relation au monde extérieur – ce qui implique une réparation faite aux tout premiers objets extérieurs ; d’autre part diminuer les angoisses concernant le monde intérieur. Les relations au monde extérieur deviennent alors un moyen de mesurer celles au monde intérieur. De tels efforts restent vains s’il n’y a pas d’équilibre stable entre l’intérieur et l’extérieur.

III. Les travaux que j’ai effectués sur le moi me permettent de donner une autre interprétation. J’avais déjà expliqué à l’enfant qu’une partie de lui-même qu’il percevait comme bonne et alliée au bon objet combattait la partie destructrice de lui-même qui était liée aux mauvais objets. Cependant, son moi n’était pas assez fort pour affronter la catastrophe imminente. J’en conclurai que la locomotive que Richard avait placée derrière mon sac à main (objet qui m’avait souvent représentée) symbolisait ses pulsions destructrices qu’il ne pouvait contrôler lui-même et qu’il entendait faire contrôler par l’analyste – c’est-à-dire par son bon objet. Ce bon objet était également considéré comme le surmoi modérateur, donc salutaire.

IV. Cet exemple illustre le fait que les tentatives de faire réparation et de maîtriser les instincts de destruction ne peuvent empêcher la projection des pulsions destructrices de l’individu sur l’objet. Puisque Richard avait abîmé mes seins, le sein restait pour lui un objet dont il se méfiait et qui risquait de le mordre et de le pincer. Ceci est un exemple de la complexité des mécanismes qui agissent simultanément. Nous voyons s’exprimer ici les pulsions destructrices et le désir de les maîtriser, voire de les annihiler, ce qui revient à annihiler une grande partie de soi-même (cf. Notes sur quelques mécanismes schizoïdes). Ainsi le bon objet sera préservé. Cependant, l’enfant se méfie de ce bon objet parce qu’il craint des représailles de sa part ; il le considère donc comme dangereux.