Chapitre VII. Le processus thérapeutique dans les transferts en miroir

Quel but poursuivent les processus spécifiques de working through déclenchés au cours de l’analyse du soi grandiose, et quel est le contenu de ces processus ? Pour répondre à ces questions, il vaut mieux commencer, comme on l’a fait pour le transfert idéalisant, par une comparaison entre le processus de working through, centré sur le soi grandiose dans le transfert en miroir, avec l’action thérapeutique analogue dans les névroses de transfert qui, elle, nous est déjà familière.

Le principal agent thérapeutique dans le traitement psychanalytique des névroses de transfert est l’interprétation des tendances inconscientes vers l’objet (de même que des défenses qu’elles suscitent) qui ont été mobilisées dans la situation de traitement et qui utilisent une imagerie préconsciente à propos de l’analyste en tant que véhicule des formations transférentielles. Le processus de working through, la rencontre répétée du moi avec les tendances refoulées et sa confrontation avec les méthodes archaïques qu’il utilise pour les maintenir à l’écart, conduit à une expansion du domaine sur lequel règne le moi, ce qui constitue la visée de la cure analytique.

Semblable en cela aux investissements d’objets incestueux qui se trouvent mobilisés de nouveau dans l’analyse des névroses de transfert, le soi grandiose mobilisé dans le transfert en miroir n’a pas été graduellement intégré dans l’organisation du moi orientée vers le réel, mais s’est dissocié du reste de l’appareil psychique à la suite d’expériences pathogènes (comme par exemple celle d’un rejet traumatique accompagné de déception, pour un sujet longtemps pris dans les rets d’une relation avec une mère narcissique). Les poussées exhibitionnistes et les fantasmes de grandeur demeurent donc isolés, scindés, niés et/ou refoulés et restent inaccessibles à l’influence du moi-réalité qui serait susceptible de les modifier.

Il n’y a pas lieu de faire ici l’étude détaillée des avantages (en adaptation) et des désavantages qui découleraient pour la personnalité en plein développement d’une dissociation et/ou d’un refoulement du soi grandiose ; je me contenterai donc de mentionner les deux principaux types de dysfonctionnement psychique qui y sont reliés : 1) les tensions produites par le fait d’endiguer des formes primitives de libido narcissique-exhibitionniste (une tendance accrue à des préoccupations hypocondriaques, à des manières contraintes, de la honte, de l’embarras), et 2) une diminution de la capacité d’éprouver une saine estime de soi et un plaisir syntone au moi à l’égard de son activité (incluant le Funktionlust [Bühler]) et des succès remportés, diminution attribuable au fait que la libido narcissique se trouve liée aux fantasmes de grandeur dépourvus de réalisme, inconscients ou niés, de même qu’à l’exhibitionnisme fruste du soi grandiose scindé et/ou refoulé ; étant ainsi liée, la libido narcissique n’est pas disponible pour les activités syntones au moi, les aspirations et les succès qui font partie de l’expérience (pré)consciente du soi.

Ainsi, si la libido narcissique d’une personne se trouve liée à un fantasme de vol non modifié et refoulé, cette personne sera privée non seulement de la sensation de bien-être qui accompagne une saine locomotion mais aussi du plaisir qui découle d’une activité orientée vers un but de même que de « l’essor de l’imagination » (Sterba, 1960, p. 166), c’est-à-dire d’une pensée-action sublimée. Il semble que le fantasme de vol soit un élément souvent rencontré dans les sentiments de grandeur infantiles non modifiés. Les premiers stades de ce fantasme sont communs aux deux sexes et se trouvent probablement renforcés par les sensations extatiques qu’éprouve le petit enfant porté dans les bras du soi-objet omnipotent idéalisé ; ses stades plus avancés, cependant, sont reliés aux sensations voluptueuses qui accompagnent les premières érections (Greenacre, 1964). Des rêves et des fantasmes de vol peuvent toutefois se rencontrer chez tous et assument des formes variées45.

Dans le transfert en miroir, l’aspect essentiel des processus de tvorking through implique la mobilisation du soi grandiose scindé et/ou refoulé de même que la formation de dérivés préconscients et conscients qui pénètrent dans le moi-réalité sous forme de poussées exhibitionnistes et de fantasmes de grandeur. Les analystes sont en général familiarisés avec la mobilisation des stades plus avancés du soi grandiose alors que son sentiment de grandeur et son exhibitionnisme se trouvent amalgamés avec des poussées vers l’objet solidement établies. Des situations spécifiques dans l’environnement de l’enfant au cours de la période œdipienne stimulent ce type de sentiment de grandeur qui est alors ressenti dans le cadre des poussées libidinales-objectales et subordonné à elles. Ainsi, si l’enfant n’a pas de rival adulte réel, à cause de l’absence ou de la mort du parent du même sexe durant la phase œdipienne, si le rival adulte est déprécié par l’objet d’amour œdipien, si l’objet d’amour adulte encourage le sentiment de grandeur et l’exhibitionnisme de l’enfant, ou encore, si l’enfant est exposé à des combinaisons variées des constellations précédentes, alors le narcissisme phallique de l’enfant et le sentiment de grandeur propres au début de la phase œdipienne ne subissent pas de confrontation avec les limites réelles ressenties correctement à la fin du stade œdipien : l’enfant demeure alors fixé à son sentiment de grandeur phallique.

Les différents symptômes (parfois nuisibles) qui résultent de fixations semblables sont bien connus. Citons les exhibitions exagérées et contre-phobiques de tant de personnalités dites phalliques (coureurs automobile, casse-cou, etc.) chez qui le moi angoissé désavoue la constatation faite très tôt de l’irréalisme de l’exaltation œdipienne et, niant son intense angoisse de castration, prétend à l’invulnérabilité face au danger réel, exigeant pour être rassuré un apport continu d’admiration et de louanges.

Toutefois, dans de semblables cas de fixation au sentiment de grandeur du début de la phase œdipienne, il est bien rare que l’insécurité du moi ne soit attribuable qu’à la nature peu réaliste des revendications et des aspirations du soi grandiose phallique. À vrai dire, il arrive que dans des fixations de ce genre, dépourvues de complications psychologiques, le moi tente de répondre aux exigences du sentiment phallique de grandeur, non pas de façon défensive, mais pour se rassurer quant à l’angoisse due aux menaces de castration. La chance et le talent aidant, il peut en résulter des réalisations qui aient une valeur réelle.

Mais, dans la plupart des cas, des circonstances plus complexes sont à l’origine de la fixation. Par exemple, derrière l’imagerie qui se rapporte à la relation du soi grandiose d’un garçon avec un père dévalorisé (pour la fille, avec une mère dévalorisée), on rencontre couramment l’imago située plus profondément du parent-rival puissant et dangereux ; aussi, comme on l’a déjà dit, le narcissisme œdipien défensif est-il maintenu surtout dans le but de renforcer le déni de l’angoisse de castration.

Il est important de tenir compte de ce que le sentiment de grandeur œdipien de l’enfant est de nature défensive. Il faut aussi savoir que derrière l’attitude de dépréciation de l’objet d’amour œdipien (la mère dans le cas du garçon) envers le rival œdipien (le père) et la préférence marquée pour l’enfant (le fils) ainsi trop stimulé, se dissimule régulièrement chez l’objet d’amour œdipien (la mère) une attitude d’admiration et de crainte à l’égard de son propre objet d’amour œdipien (le père de la mère). C’est ainsi que la mère qui ouvertement déprécie le mâle adulte (le père du garçon) et semble préférer son fils conserve envers l’image inconsciente de son propre père une admiration profonde, mêlée de respect et de peur. Le fils participe à cette dépréciation défensive de son père et à partir de cette situation émotionnelle élabore des fantasmes de grandeur ; il pressent cependant la crainte qu’éprouve la mère à l’endroit d’une figure mâle vigoureuse pourvue d’un pénis adulte et réalise (inconsciemment) que sa mère ne continuera à l’exalter, lui, qu’aussi longtemps qu’il ne deviendra pas un mâle indépendant. En d’autres termes, il fonctionne comme faisant partie du système défensif de la mère.

Toutefois, la présente étude porte, en majorité, sur des cas de fixation à des points plus anciens du développement du narcissisme chez l’enfant et non point sur des cas de fixation au sentiment de grandeur œdipien (caractérisé par la présence de craintes de castration et de solides investissements objectaux). Je ne tiendrai pas compte de la complexité structurale qui est la conséquence d’une fuite de fixation phallique dans des attitudes infantiles régressives de défense, non plus que des cas où des fixations plus anciennes se traduisent au moyen d’expériences plus tardives (par exemple œdipiennes) dans ce qu’on nomme « télescopage », mais examinerai plutôt le contenu et la position du soi grandiose préphallique, de même que le travail analytique qui s’y rapporte.

On sait que l’analyse vise à inclure dans la personnalité adulte (le moi-réalité) les aspects refoulés ou non intégrés (isolés, scindés, niés) du soi grandiose, quelle que soit la position de développement de ce dernier, et cherche également à mettre l’énergie du soi grandiose au service du secteur du moi qui est parvenu à maturité. Au cours du transfert en miroir, le processus clinique concerne donc avant tout la révélation par le patient de ses fantasmes infantiles de grandeur exhibitionniste. Toutefois, ce n’est qu’en dépit de très fortes résistances qu’ont lieu l’émergence dans la conscience, l’acceptation progressive par le moi-réalité et l’aveu à l’analyste de ces poussées du sentiment de grandeur auparavant dissociées.

Le contenu de ces fantasmes de grandeur46, de même que les vicissitudes détaillées de leur pénible confrontation avec la réalité au cours de la thérapie, ne fera pas ici l’objet d’une étude intensive, notre travail étant d’abord centré sur la condition apparentée à un transfert qui s’établit dans l’analyse et, en particulier, sur sa signification psychoéconomique et psychodynamique dans le processus clinique.

De plus, il faut bien reconnaître que l’analyste éprouve souvent une grande déception devant le fantasme insignifiant en apparence dont le patient accouche après un si long temps d’effort et de résistance, et qu’il décrit souvent avec un sentiment de honte. Parturient montes, nascetur ridiculus mus (Horace, Ars poetica, 139). La déception de l’analyste (qui contraste avec l’intense émotion éprouvée par le patient qui, communiquant à un autre son précieux secret, se le dit aussi à lui-même) peut être attribuée, du moins en partie, à ses propres résistances face à la régression requise par une empathie pleine et entière avec ce matériel archaïque. On peut aussi penser que l’absence d’un impact émotionnel produit sur l’analyste par cette révélation peut provenir de ce que le matériel de processus primaire s’est transformé graduellement au cours d’une longue et laborieuse période de ivorking through en matériel de processus secondaire, est devenu communicable et n’est plus ce qu’il était, bien que le patient ressente, au cours de sa révélation, comme une résonance de l’immense pouvoir qu’il a autrefois détenu47.

Il est vrai qu’à certains moments le contenu du fantasme permet une compréhension empathique de la honte et de l’hypocondrie, de même que de l’angoisse, que ressent le patient : de la honte, parce que la révélation est parfois encore liée à une décharge de libido exhibitionniste fruste, non neutralisée, et de l’angoisse, parce que le sentiment de grandeur isole le patient et le menace d’une perte permanente de l’objet.

C’est ainsi qu’un patient, C…, fit le rêve suivant au cours de la période précédant une fête où il devait être publiquement honoré : « Il fut question de me trouver un successeur. Je pensai : Pourquoi pas Dieu ? » Le rêve provenait en partie d’une tentative assez réussie de tempérer par l’humour le sentiment de grandeur ; il souleva néanmoins de l’excitation et de l’angoisse et conduisit, malgré des résistances renouvelées, à la remémoration d’inquiétants fantasmes de son enfance dans lesquels il avait le sentiment d’être Dieu.

Dans de nombreux cas cependant, seules des allusions sont faites au sentiment de grandeur qui constitue le noyau des fantasmes révélés par le patient. D…, par exemple, se rappelait avec une honte intense et malgré une forte résistance qu’étant enfant il se plaisait à imaginer qu’il dirigeait les tramways de sa ville. Le fantasme semblait bien inoffensif ; il fut cependant plus facile de comprendre ses sentiments de honte et sa résistance quand le patient expliqua qu’il dirigeait les trams grâce à un « contrôle par la pensée » qui émanait de sa tête, celle-ci (apparemment séparée du reste de son corps) étant tout au-dessus des nuages tandis qu’elle exerçait son influence magique.

Dans d’autres cas, le fantasme de grandeur contient des éléments de contrôle magico-sadique sur le monde entier ; le patient est Hitler, Attila, etc., et il tient d’immenses populations sous son contrôle (magique), agissant sur elles comme sur des pièces de machinerie. La destruction magique d’édifices ou de cités entières, suivie de leur reconstruction également magique, joue aussi un rôle dans ce fantasme comme le fait parfois la tyrannie absolue exercée sur une personne unique, seule réalité subsistant dans un univers par ailleurs vide. Certains patients (comme J… par exemple) rapportent un fantasme infantile voulant que tous soient leurs serviteurs, leurs esclaves, leur propriété, ajoutant que tous ceux qu’ils rencontraient étant enfants savaient la chose mais se gardaient d’en parler. Quant à G… (un patient plus profondément perturbé à l’âge adulte que les autres dont nous parlons ici), il avait la conviction – et non seulement le fantasme ! – que tous les enfants de son école connaissaient son nom alors que lui ne savait pas les leurs, il était l’envers de Rumpelstiltskin48 ; ceci était pour lui le signe de la position unique, du rang élevé qu’il détenait dans ce milieu, et non pas la simple conséquence de ce qu’il était incapable de maintenir une relation avec eux, alors qu’eux connaissaient, bien entendu, le nom des uns et des autres, y compris le sien. Finalement, un thème revient fréquemment, c’est celui d’être quelqu’un de « spécial », d’« unique », et, très souvent, de « précieux » (« comme un instrument très délicat », « une montre de grand prix »), un thème qui semble être au centre de bien des fantasmes narcissiques chargés de peur, de honte, d’un sentiment d’isolement, et qui ne parviennent pas à s’exprimer autrement qu’à travers ces mots.

L’analyste peut parfois être témoin d’une résistance spécifique à la pleine intégration du fantasme de grandeur infantile, même après ce qui a semblé en être une remémoration et une reconnaissance totales. Cette résistance revêt la forme d’une incapacité pour le patient d’utiliser l’insight obtenu de façon à accéder à une activité réelle. Dans ce cas, les interprétations de l’analyste doivent souvent être centrées sur le contraste qu’il y a entre la grandeur fantasmée et le succès réel. Il doit souligner au patient le fait qu’il ne peut encore tolérer : a) le risque d’échec lié à toute action, si bien préparée soit-elle, et b) \a limite de tout succès réel, si grand qu’il soit. Autrement dit, le patient a maîtrisé le contenu irrationnel de ses fantasmes de grandeur mais n’a pas encore modifié son besoin mégalomaniaque d’une certitude totale pour tout ce qui touche le résultat de ses efforts ni son besoin d’une réussite absolue de manière à développer des attitudes syntones au moi de persistance, d’optimisme et de solide estime de soi.

Un physiologiste, M. N…, avait considérablement amélioré au cours de son analyse sa capacité de travail affectée d’une inhibition profondément enracinée et envahissante. Mais il continuait d’éprouver de graves difficultés face à la tâche de préparer les résultats de ses recherches pour la publication. Ses fantasmes de grandeur s’étaient suffisamment intégrés à ses ambitions réalistes et à ses activités pour imprimer à son travail l’élan nécessaire tandis qu’il accomplissait ses recherches. Mais la persistance de sa fixation à un besoin archaïque de succès illimité et garanti le mettait dans l’impossibilité de révéler des résultats somme toute limités, de s’exposer à la réaction imprévisible du monde scientifique et d’accepter que même le succès ait des bornes.

La confrontation avec le réel de certains aspects du fantasme de grandeur peut, on le sait, être temporairement bloquée par la difficulté spécifique dont nous venons de parler. Mais le fantasme, de même que la libération des besoins exhibitionnistes qui lui sont associés, peut aussi, de façon générale, rencontrer de fortes résistances dans sa montée vers la conscience sous tous ses aspects

— ou dans son intégration à la structure du moi, dont il restait auparavant scindé. Sous sa forme œdipienne (de grandeur phallique et d’exhibitionnisme phallique), le soi grandiose est éclipsé par d’importantes représentations d’objets et les tensions dues à la rivalité, de même que les peurs de castration qui sont au premier plan au cours de cette phase, peuvent masquer les angoisses spécifiques et les résistances provoquées par la mobilisation des aspects narcissiques du complexe œdipien. Cependant, dans les cas où la régression thérapeutique spontanée conduit à la mobilisation du soi grandiose préphallique

— et particulièrement de ce stade au cours duquel l’enfant a besoin de l’acceptation et de l’admiration sans condition de son corps-esprit-soi tout entier – approximativement vers la fin de la phase orale du développement de la libido –, on peut distinguer avec plus de facilité les angoisses et les défenses spécifiquement reliées aux structures narcissiques. Il est vrai que la présence d’éléments de pulsions orales et anales est parfaitement évidente ; mais l’appréhension est causée non pas d’abord par les visées de ces pulsions (et encore moins par les fantasmes susceptibles de verbalisation qui concernent leurs objets), mais bien par leur caractère primitif et leur quantité. Autrement dit, le moi, en gardant le soi grandiose dans un état de dissociation et/ou de refoulement, se défend contre le péril que représente l’invasion de libido narcissique non neutralisée et cause de dé-différenciation (en y réagissant par une excitation anxieuse) et le danger de l’intrusion d’images archaïques d’un corps-soi fragmenté (qu’il élabore sous forme de préoccupations hypocondriaques).

Cela dit, je dois reconnaître qu’il n’est parfois guère facile dans une situation clinique donnée de déterminer de manière rapide et sûre si le noyau des structures pathogènes mobilisées qui dominent le transfert appartient au domaine du narcissisme préphallique ou à celui de la phase œdipienne. La décision de l’analyste reposera sur : 1) sa compréhension empathique de la nature des angoisses du patient, de même que de celle des manœuvres défensives qu’il utilise pour leur échapper ; et 2) sa compréhension théorique des différentes relations qui peuvent exister entre les structures narcissiques (préphalliques et phalliques) et les structures se rapportant aux conflits investis dans l’objet de la période œdipienne.

Comme je l’ai déjà dit, l’angoisse dominante rencontrée dans l’analyse des troubles narcissiques n’est pas une angoisse de castration mais la peur de l’intrusion, cause de dé-différenciation, des structures narcissiques et de leurs énergies dans le moi. Comme les symptômes qui résultent de semblables intrusions ont déjà été étudiés et démontrés, je me contenterai de les énumérer ici. Ce sont : la crainte de perdre le soi-réalité dans une fusion extatique avec l’imago parentale idéalisée, ou dans des régressions quasi religieuses menant à une fusion avec Dieu ou avec l’univers ; la crainte d’une perte de contact avec le réel et d’un isolement permanent, occasionnée par l’expérience d’un sentiment de grandeur dépourvu de réalisme ; des expériences inquiétantes de honte et d’embarras dues à l’intrusion de libido exhibitionniste ; des soucis hypocondriaques au sujet de la santé physique ou mentale, attribuables au surinvestissement d’aspects disjoints du corps et de l’esprit. Cette énumération du contenu idéationnel des craintes éprouvées au cours de l’analyse de personnalités narcissiques pourrait se prolonger, de même que serait possible une description plus poussée de l’élaboration psychique des appréhensions du patient. Mais je préférerais attirer une fois de plus l’attention du lecteur sur ce qui caractérise ces angoisses de façon générale : elles tendent à être vagues et la peur primitive du moi est soulevée en réaction à la quantité des excitations et à la menace représentée par la nature archaïque des énergies qui ont envahi son domaine.

Bien sûr, il n’est guère difficile de distinguer ces craintes des angoisses de rétribution phobiques de la phase œdipienne, alors que l’angoisse de castration est plus ou moins directement ressentie sous la forme d’une peur d’être tué ou mutilé par un adversaire bien circonscrit de force supérieure. La différenciation devient cependant plus difficile : a) lorsque les angoisses œdipiennes sont exprimées par des symboles préœdipiens ; ou b) lorsqu’une régression, étendue et défensive, allant jusqu’à des niveaux préœdipiens, a été effectuée dans le but d’échapper aux peurs de castration. Bien que ces complications ne fassent pas partie du sujet de la présente monographie, il faut les mentionner, dans la mesure où elles ont un rapport avec la différenciation qui nous préoccupe. Ainsi, si on les compare avec les angoisses soulevées par une menace d’intrusion des structures narcissiques, on trouve, tôt ou tard, dans les cas que nous venons de mentionner, au moins l’ombre d’une situation triangulaire ; on y voit, de plus, un plus haut degré d’élaboration de la source du danger (un adversaire personnel) ; et, enfin, un plus haut degré d’élaboration de la nature du danger (la punition). La différenciation entre : a) le souci hypocondriaque (élaboré en termes de peur de la maladie physique ou mentale), qui relève de craintes de fragmentation auto-érotique, et b) l’angoisse de castration exprimée de façon régressive en tant que peur de la maladie (ou en termes d’éléments de pulsions préphalliques, comme la peur d’être avalé, mangé, mordu, noyé, empoisonné, enterré vivant et asphyxié, etc.) peut servir d’exemple.

Dans le premier cas (dans le cas de la crainte d’une intrusion d’investissements narcissiques archaïques menaçant l’intégrité du soi), l’analyste aura l’impression que plus le travail analytique avance, plus le contenu de l’appréhension éprouvée par le patient devient vague. Ce dernier peut, à la fin, parler de vagues sensations physiques de pression, de tension ou de la peur de perdre le contact, d’excitation anxieuse dépourvue de contenu, etc., et il se peut qu’il parle de moments de son enfance où il se serait senti seul, ayant à peine le sentiment d’être vivant, et ainsi de suite. Mais le contraire se produira dans le second cas (dans le cas de craintes de castration élaborées de façon régressive). À mesure que progresse le travail analytique, l’élaboration de la crainte devient plus spécifique et les sources du danger, plus circonscrites. Finalement, si le patient se remémore des épisodes de compétition avec des rivaux plus forts, au cours de son enfance, compétitions suivies de la crainte d’un châtiment, il est clair que les conflits mobilisés appartiennent à la phase œdipienne. Les situations présentées ont pu paraître semblables, au premier abord, à cause du matériel œdipien régressif d’un côté, et, de l’autre, à cause de l’élaboration des tensions narcissiques et auto-érotiques et de leur tendance au télescopage avec des expériences plus tardives. Toutefois, le mouvement thérapeutique, de même que ce qui se dégage de l’expérience vécue, indique des directions opposées et permet la différenciation.

Quant à l’organisation générale de la psychopathologie d’un patient, les relations suivantes peuvent exister entre les structures phalliques-œdipiennes, où le narcissisme blessé de l’enfant ne joue qu’un rôle secondaire, et les structures narcissiques (phalliques et préphalliques) qui constituent les principaux éléments pathogènes déterminant un transfert narcissique : 1) il existe une prédominance évidente, soit de la pathologie narcissique, soit de la pathologie transférentielle-objectale ; 2) une fixation narcissique dominante coexiste avec une importante pathologie transférentielle-objectale ; 3) une perturbation narcissique manifeste masque un conflit œdipien nucléaire ; et 4) une perturbation narcissique est masquée par des structures manifestement œdipiennes. Seule une observation attentive jointe à l’absence d’interférence dans le développement spontané du transfert permettra, dans de nombreux cas, de déterminer avec laquelle de ces relations l’analyse a affaire. Cependant, il faut aussi mentionner que, même dans des cas de très réelle fixation narcissique primaire, un groupe de symptômes (par exemple, une phobie) peut éventuellement émerger, si brièvement que ce soit, tout à la fin du traitement, et doit alors être traité analytiquement comme lorsqu’il s’agit d’une névrose de transfert primaire typique.

L’« acting out » dans les transferts narcissiques : le problème de l’activisme thérapeutique

La nature asociale du soi grandiose explique la résistance fondamentale qu’il oppose à l’influence de la psychanalyse. C’est ainsi que l’une des plus importantes résistances au transfert rencontrées en analyse au cours de la mobilisation du soi grandiose refoulé consiste dans la tendance de ce dernier à fuir le transfert en miroir et à employer ses énergies instinctuelles dans le syndrome d’un acting out asocial. Une grande part du comportement délinquant manifeste ou caché de personnalités narcissiques (y compris les actes asociaux qui se produisent au cours de la thérapie analytique) n’est donc attribuable ni à un défaut du surmoi (sauf, de manière indirecte, pour autant que la concentration des investissements narcissiques sur le soi grandiose est reliée à l’idéalisation insuffisante du surmoi), ni à une faiblesse du moi à l’endroit des pulsions selon un pattern d’impulsivité pure et simple. L"’acting out des personnalités narcissiques est un symptôme formé à la suite d’une percée partielle d’aspects refoulés du soi grandiose. C’est pourquoi, bien qu’habituellement mal adapté et souvent même destructeur, il peut néanmoins être considéré comme une réussite du moi qui amalgame les fantasmes de grandeur et les poussées exhibitionnistes avec des contenus préconscients appropriés et les rationalise d’une façon analogue au processus de formation des symptômes dans les névroses de transfert.

La relation qui existe entre la tendance à Vacting out et la mobilisation du soi grandiose a un caractère très particulier : dans l’analyse des troubles narcissiques, la survenue d’un acting out apparemment alloplastique plutôt que la formation de symptômes psychonévrotiques semblant davantage autoplastiques est due à ce que le processus thérapeutique produit simultanément deux changements importants dans l’équilibre psychique préthérapeutique : a) le surinvestissement du soi grandiose, et b) l’affaiblissement des mécanismes de défense spécifiques (refoulement-contre-investissement ; dissociation-déni) qui avaient empêché l’intrusion dans le moi-réalité des élans provenant de l’exhibitionnisme et du sentiment de grandeur du soi grandiose. Ce qui détermine le choix de Vacting out en tant que symptomatologie pathognomonique d’urgence au cours d’un transfert en miroir temporairement incontrôlé, ce n’est ni l’intensité des élans

(exhibitionnistes-de grandeur) ni l’aspect primitif des instincts correspondants (l’apparition fréquente d’exigences orales non neutralisées et de sentiments de vengeance orale-sadique), ni, non plus, la faiblesse du moi. Ce qui est à la source de Vacting out, c’est le narcissisme même de l’organisation mentale impliquée dans la percée soudaine du soi grandiose. La régression spécifique aux points de fixation pathogènes conduit à une différenciation amoindrie entre soi et non-soi et rend moins nette la différenciation entre les élans, les pensées et les actes. En d’autres termes, ce qui, examiné superficiellement, paraît être un acte alloplastique est, en réalité, non pas un acte mais bien l’activité autoplastique d’un stade de développement psychologique dans lequel le monde extérieur est encore investi de libido narcissique.

Quelle que soit la nature de la tendance qu’éprouve un patient à faire dévier sans délai de la situation analytique elle-même les énergies psychiques thérapeutiquement mobilisées, cette propension confronte toujours l’analyste avec le dilemme d’avoir ou non à intervenir dans les activités de son patient. Le problème technique que constitue le fait pour l’analyste d’avoir ou non à agir et, si oui, dans quel domaine et jusqu’à quel point doit, bien entendu, être évalué en fonction non seulement du type de psychopatbologie et de la structure métapsychologique de l’activité du patient qui s’y trouve reliée, mais souvent aussi du point de vue pratique qui consiste à déterminer si le risque pour le patient de se nuire à lui-même ou de nuire à d’autres (menace de suicide, homicide, activités délinquantes ou perverses qui recherchent ouvertement la découverte et le châtiment, etc.) a atteint le point où une intervention est devenue nécessaire. Dans ces derniers cas, il vaut mieux que l’analyste ne tente pas de joindre à l’expression d’une inquiétude réelle des interprétations d’urgence mais déclare simplement qu’il espère que le patient mettra fin à ses activités dangereuses. C’est surtout dans des cas limites, ou dans des cas, qui leur sont apparentés, de défaut profond du moi conduisant à une impulsivité totale, qu’une intervention aussi énergique de la part de l’analyste devient nécessaire. Cependant, dans des cas d’acting out hystérique (qui est un langage infantile de dramatisation), l’activité de l’analyste a une visée différente, plus strictement psychanalytique, qui peut (et doit) être expliquée au patient lors de son exercice. Le but de l’activité de l’analyste (son conseil au patient de mettre fin à ses dramatisations) consiste dans ce cas -—- comme la technique suggérée par Freud à Ferenczi pour l’analyse des phobies (Ferenczi, 1919) – dans une canalisation des pulsions incestueuses, inconscientes et refoulées, de même que des conflits qui s’y rapportent, menant à une confrontation avec les processus secondaires du moi, et à encourager la formation de dérivatifs verbaux des fantasmes sous la forme d’associations libres au cours des séances.

Toutes les remarques que nous venons de faire, et particulièrement celles qui ont trait à une intervention de l’analyste en cas de danger, sont applicables à certains aspects de l’analyse d’exemples d’acting out dans des cas de troubles narcissiques. Mais, en général, Vacting out doit alors être compris comme étant une forme de communication à l’intérieur d’un univers perçu d’une façon archaïque qui n’établit pas encore de distinction entre la pensée et l’acte. Bien qu’il soit parfois nécessaire – et efficace ! – d’avertir le moi du patient que dans Vintérêt de son auto-conservation un changement d’activités est indiqué, il ne s’agit pas d’en faire une question morale ; il suffit de souligner le fait qu’étant donné les mœurs actuelles le patient se met en péril par son comportement.

En plus de l’expression du souci réel qu’elles causent à l’analyste, ces actions du patient requièrent une interprétation et – à la différence des dramatisations de patients hystériques ou phobiques – constituent pour l’analysé un moyen précieux d’étendre la domination de son moi grâce à Yinsight qu’elles occasionnent. Ainsi, lorsque E… recommença, au cours d’une séparation d’avec l’analyste, ses dangereuses activités voyeuristes dans des w.-c. publics, ou aux moments où il avait le sentiment de ne pas être compris par l’analyste, des interprétations sans intentions moralisatrices, lui montrant que ses désirs de voir l’analyste lui servir de miroir, le comprendre et l’approuver s’étaient régressivement détériorés jusqu’à la mise en acte d’une fusion visuelle archaïque, lui permirent un meilleur contrôle sur lui-même dans des occasions ultérieures où il se sentait négligé ou incompris, lui permirent également d’acquérir une compréhension plus poussée de sa propre personnalité et facilitèrent l’émergence de souvenirs de son enfance particulièrement pertinents. C’est ainsi qu’il se remémora sa première expérience de voyeurisme dans des w.-c. publics, à une kermesse, après qu’il eut demandé à sa mère d’admirer ses prouesses sur une balançoire. Comme sa mère, déjà gravement malade (elle souffrait d’hypertension maligne), ne put accorder le moindre intérêt à la demande de l’enfant, ce dernier se détourna d’elle et se rendit aux w.-c. Poussé par une force qu’il ne comprenait que maintenant, mais dont il pouvait ressusciter la sensation, il regarda les organes génitaux d’un homme et, se fusionnant à eux, ressentit tout le pouvoir et la force qu’ils symbolisaient. (En termes théoriques : une régression, allant d’un stade correspondant au transfert en miroir à celui d’une fusion, s’était produite.)

En général, le chemin suivi par les manifestations transférentielles est celui qui va des formes les plus archaïques (la fusion, par exemple) à la position la plus avancée (le transfert en miroir au sens strict). Le comportement de E… au cours des séparations de week-end d’avec l’analyste suit, de façon temporaire, la direction inverse en réaction aux vicissitudes de la relation transférentielle clinique.

Un autre exemple d’une semblable régression temporaire, allant d’un transfert en miroir à une fusion, me fut fourni par un de mes collègues49. L’épisode que je vais rapporter rappelle par certains aspects le comportement de M. E… mais il existe néanmoins une différence importante. La régression de M. E… eut lieu tôt dans l’analyse avant que de sérieux changements structuraux ne se soient produits, et impliquait un acte manifeste et dangereux. Dans le cas de M. I…, l’épisode en question prit place tard dans l’analyse, par ailleurs réussie, d’un trouble narcissique. Grâce aux améliorations importantes apportées aux structures par le travail analytique qui avait précédé, aucune action ne fut impliquée et la régression se limita à un rêve.

Le patient, M. I…, un jeune homme de vingt-cinq ans, employé dans une entreprise industrielle, avait apporté lors d’une séance un journal intime tenu dans son enfance et dont il avait fait lecture à l’analyste. Ce dernier manifesta son intérêt mais il se peut que sa réaction – sans qu’il eût conscience d’éprouver quelque réticence – ait manqué d’enthousiasme, peut-être parce qu’il voyait cette lecture comme un obstacle introduit par le patient entre lui-mêine et l’analyste de façon à entraver la communication directe de ses pensées et de ses souvenirs. Quoi qu’il en soit, le patient, comme on put le constater par sa réaction peu de temps après, fut déçu par l’attitude de l’analyste. La nuit suivante, il fit un rêve en deux parties : a) Il était allé à la pêche et avait pris un gros poisson qu’il amenait fièrement à son père. Mais celui-ci, au lieu de manifester de l’admiration, lui fit des remontrances. b) Il vit le Christ sur la croix, les muscles soudainement relâchés, en train de mourir.

En récapitulant la séance qui avait précédé le rêve à la lumière du développement transférentiel tout entier, on pouvait déduire que le patient avait opéré un retrait temporaire d’un transfert en miroir in sensu strictiori vers une fusion archaïque (vécue de façon masochique). Apparemment, l’analyste n’avait pas suffisamment perçu la profonde signification émotionnelle que revêtait pour le patient le fait de lire son journal intime, et qu’il ne s’agissait pas là d’une résistance à la communication mais d’un don véritable, analytiquement valable. Le patient avait réellement atteint un stade où il pouvait partager des souvenirs de son enfance tenus jusque-là secrets. Il avait eu le sentiment que l’analyste réagissait à ses progrès de façon négative (comme l’avait fait son père narcissique dans son enfance). (Dans des cas analogues, j’ai pu observer la tendance chez certains analystes à opérer un retrait narcissique devant un patient qui, sans leur assistance directe, a accompli un pas important sur la voie de la santé émotionnelle.) Ainsi, le patient, qui s’était attendu à une acceptation bienveillante (transfert en miroir à un niveau différencié et inhibé quant au but) de son progrès psychologique, se sentit rejeté et se réfugia dans un fantasme de fusion : le Christ mourant réuni à Dieu le Père. (« 4 Père, je remets mon esprit entre tes mains ! ’, et ce disant il expira », Luc, 23, 46.) La situation fut bientôt rétablie lorsque l’analyste eut interprété au patient la signification de cette suite d’événements.

L’épisode que nous venons de raconter eut lieu à un stade tardif de l’analyse réussie d’une personnalité narcissique. Nul doute qu’en pareil cas une interprétation appropriée sera suffisante pour permettre au transfert de revenir au niveau désiré, à la condition qu’elle soit donnée avec le degré de chaleur exigé par la situation. La question de l’activisme thérapeutique revêt cependant une importance capitale dans le traitement de certains types spécifiques de personnalités narcissiques. C’est Aichhorn (1936) qui fut le pionnier dans ce domaine : il introduisit une technique active permettant la création d’un attachement émotionnel thérapeutiquement efficace à l’analyste dans le traitement des délinquants juvéniles. Anna Freud (1951) décrivit la technique de Aichhorn comme suit : « Etant donné la singulière structure narcissique de sa personnalité, l’imposteur est incapable de former des relations objectales ; il peut néanmoins développer un attachement au thérapeute grâce à un épanchement de libido narcissique. Mais le transfert narcissique ne s’établira que si le thérapeute peut offrir à l’imposteur… une réplique magnifiée de son propre moi délinquant et de son idéal du moi » (p. 55).

En suggérant que l’analyste s’offre lui-même au patient comme idéal du moi de façon active, Aichhorn ne différenciait pas l’idéal du moi de son précurseur qui est l’imago parentale idéalisée et n’accordait pas au soi grandiose une position spéciale et distincte. Et pourtant, le bref exposé offert par Anna Freud de la technique active utilisée par Aichhorn dans ces cas spécifiques est assez en accord avec les formulations théoriques concernant les types de transferts qui s’établissent au cours de l’analyse d’un large éventail de perturbations narcissiques, allant bien au-delà de la délinquance juvénile. Ainsi, lorsqu’elle dit que le thérapeute présente à l’imposteur « une réplique magnifiée de son propre moi délinquant et de son idéal du moi », la formulation s’apparente en partie à un compromis entre un transfert qui se fait sur la base d’un soi grandiose thérapeutiquement remobilisé (particulièrement une relation en jumelage ou à Valter ego) et un transfert fondé sur une imago parentale idéalisée qui se trouve de nouveau mobilisée.

L’application au travail de Aichhorn des considérations qui précèdent concernant l’activité thérapeutique nous permettra d’avoir une compréhension théorique plus précise de ce problème technique.

On ne peut guère douter de la nécessité de faire appel aux techniques actives de Aichhorn pour encourager la formation d’un transfert narcissique dans le traitement de certains types de délinquance manifeste et en particulier de délinquance juvénile. Ce sont là des mesures d’urgence servant à créer un lien émotionnel avec l’analyste – une concentration apparentée à un transfert sur lui du soi grandiose et/ou de l’imago parentale idéalisée – qui servira initialement à retenir le patient en thérapie. En principe, dans des cas semblables, l’évaluation de l’établissement actif d’un tel lien transférentiel devrait se fonder sur la question de savoir si le transfert provoqué par une méthode active implique un soi grandiose (délinquant) ou une imago parentale idéalisée. La capacité d’un délinquant de s’attacher à l’analyste grâce à un sentiment d’admiration manifeste peut fort bien indiquer la présence (préconsciente) d’une imago parentale idéalisée et d’un désir profond d’établir un transfert idéalisant, qui étaient jusque-là demeurés cachés et même niés. Certains adolescents (ou même des adultes qui prolongent tout au long de leur vie une certaine forme d’adolescence) proclameront ouvertement un engagement total à l’égard du soi grandiose (préconsciemment, car une attitude d’idéalisation les embarrasse puisqu’elle leur semble un signe de faiblesse ou à cause de la peur du ridicule auxquels ils pensent s’exposer par des manifestations d’une sentimentalité qui leur paraît peu virile). Cependant, derrière ces craintes préconscientes d’adopter une attitude qui leur semble honteuse, se cache une peur inconsciente d’un rejet traumatique de leur attitude idéalisante par l’objet idéalisé, ou l’anticipation d’une désillusion traumatique par ce même objet – en d’autres termes, une grande crainte d’être frustrés dans le domaine narcissique, ce qui amènerait des tensions narcissiques intolérables et une douloureuse expérience de honte et d’hypocondrie.

Sans avoir l’expérience clinique du traitement psychanalytique de syndromes intégrés de délinquance juvénile du type traité par Aichhorn, je crois pouvoir tirer certaines conclusions des méthodes utilisées par lui dans l’établissement d’un transfert narcissique, en me basant sur les propres descriptions cliniques de Aichhorn et sur mon expérience avec des désordres similaires. Je dirais donc que le succès obtenu par la méthode de Aichhorn peut s’expliquer comme suit. On postule que la fixation fondamentale qui affecte le délinquant s’est faite sur l’imago parentale idéalisée et sur la propension transférentielle pathognomonique centrale qui correspond à cette constellation : la propension à établir un transfert idéalisant. On trouve cependant autour de cette nostalgie nucléaire d’un objet idéalisé ces couches de la personnalité du délinquant où non seulement se trouve niée la nostalgie d’un objet idéalisé et d’un surmoi idéalisé mais d’où provient également le besoin du délinquant de proclamer hautement son mépris des valeurs et des idéaux. En d’autres termes, il existe un surinvestissement défensif du soi grandiose (peut-être acquis à la suite d’une pénible déception par un objet idéalisé ou après la perte de celui-ci). Le fait d’afficher une activité omnipotente, de même que la fierté du délinquant quant à l’habileté qu’il possède pour manipuler sans pitié son entourage, renforce ses défenses contre une prise de conscience de sa nostalgie pour le soi-objet idéalisé perdu et contre la sensation de vide, accompagnée d’une perte de l’estime de soi, qui émergerait si devaient cesser les continuelles élaborations, en parole et en acte, du soi grandiose délinquant. Si le thérapeute se présentait au délinquant comme une figure idéale dans le monde des valeurs, il ne pourrait être accepté. C’est le talent particulier de Aichhorn et la compréhension qu’il avait du délinquant qui l’ont amené à se présenter d’abord à lui comme une image en miroir de son soi grandiose délinquant. Il put ainsi amorcer la mobilisation voilée d’investissements idéalisants vers un soi-objet idéalisé sans troubler le système de défense indispensable fourni par le soi grandiose et ses activités. Une fois le lien établi, cependant, et les investissements idéalisants mobilisés, un processus de ivorking through devient possible et un déplacement progressif de l’omnipotence et de l’invulnérabilité du soi grandiose à l’omnipotence et à l’invulnérabilité plus profondément désirées d’un objet idéalisé (de même que la dépendance thérapeutique requise à l’égard de cet objet) peut enfin se produire.

Les problèmes spécifiques posés par la mobilisation active du soi grandiose dans le traitement psychanalytique des délinquants narcissiques (en particulier, des adolescents) ne font pas directement partie du sujet de cette étude. Nous traitons ici de perturbations narcissiques ordinaires dans lesquelles des activités délinquantes, au sens courant du terme, ne dominent pas le tableau clinique. Dans le traitement analytique de ces cas, cependant, il n’apparaît pas souhaitable de créer une situation qui permette d’utiliser la soumission régressive de l’analysé pour amener de façon active une idéalisation du thérapeute. Cette manœuvre conduirait à l’établissement d’un attachement transférentiel tenace (analogue à celui qui est encouragé par les religions organisées), produisant une couverture d’identification massive et nuisant à la modification thérapeutique progressive des structures narcissiques existantes. Il conviendrait de ne pas oublier l’avertissement donné par Freud rappelant qu’il existe « pour l’analyste, la tentation de jouer pour son patient le rôle de prophète, de sauveur et de rédempteur », c’est-à-dire d’encourager le patient à mettre l’analyste « à la place de son idéal du moi », procédure à laquelle « les règles de l’analyse sont diamétralement opposées » (1923, p. 50 n.)

Néanmoins, bien qu’il soit nuisible d’un point de vue analytique de susciter une idéalisation de l’analyste par des moyens artificiels, il va sans dire qu’une mobilisation spontanée de l’imago parentale idéalisée ou du soi grandiose en thérapie est hautement désirable et que rien ne doit être fait pour s’y opposer.

Il serait sans doute opportun de faire ici quelques remarques d’ordre général sur ce qu’on nomme la passivité de l’analyste durant la cure. On a malheureusement trop souvent traité comme une question morale (voir, par exemple, Hammett, 1965, particulièrement p. 32) le fait pour les analystes de se refuser à assumer un rôle de leader à l’égard de leurs patients. Ce serait répéter la même erreur que de mettre en opposition un système de valeurs (le sentiment égalitaire de l’analyste, sa modestie et ainsi de suite) avec un autre (le devoir de reconnaître sa responsabilité en tant que leader de son patient puisqu’il doit bien connaître la solution à apporter à certains problèmes de la vie de ce dernier). Le choix à faire doit cependant se fonder sur la compréhension que nous avons de ce qui constitue les facteurs essentiels dans le processus de la cure analytique. Si l’analyste assume de façon active le rôle de « prophète, sauveur et rédempteur », il encourage activement la solution des conflits au moyen de l’identification massive, mais bloque la voie au processus d’intégration graduelle des propres structures psychologiques du patient et à l’édification progressive de nouvelles structures. En termes métapsychologiques, le fait pour le thérapeute d’assumer activement un rôle de leader mène soit à l’établissement d’une relation avec un objet archaïque (préstructural) narcissiquement investi (le maintien du progrès chez le patient dépendra par la suite du maintien réel ou fantasmé de cette relation objectale), soit à des identifications massives qui s’additionnent aux structures psychologiques déjà existantes. La thérapie psychanalytique, au contraire, permet le développement spontané des transferts (y compris les relations à des objets archaïques narcissiquement investis) à la suite de quoi les structures projetées ou mobilisées d’autre façon sont transformées par le processus de ivorking through et progressivement réintériorisées (intériorisation structurante). C’est ainsi qu’en dernière analyse la différence qualitative entre la thérapie d’encouragement et la psychanalyse est surtout quantitative : la première établit activement des relations objectales et des identifications massives, la seconde établit spontanément des transferts et des processus nombreux de réintériorisation (structurante).

L’affirmation qui précède, bien qu’en principe exacte, doit être modifiée pour tenir compte de deux stades au cours desquels les processus d’intériorisation dans la cure analytique de personnalités narcissiques sont temporairement frustes, massifs, non assimilés. Pour être plus explicite, disons que des processus d’identification massive peuvent être observés soit relativement tôt dans le traitement (comme signes avant-coureurs d’intériorisations structurantes, à échelle réduite), soit assez tard, généralement, au début de la phase terminale, sous l’influence de l’impact quasi traumatique de la tâche qui consiste à abandonner l’objet transférentiel narcissique.

Des identifications massives à l’analyste – à son comportement, sa façon de parler, ses attitudes, ses goûts – peuvent être fréquemment observées au début de l’analyse de personnalités narcissiques. On peut y voir des signes favorables, particulièrement si elles ne surviennent pas de façon immédiate mais plutôt à la suite d’une période consacrée à travailler systématiquement sur les résistances importantes qui mettent obstacle à l’établissement du transfert narcissique approprié ; elles devraient être vues avec approbation par l’analyste comme constituant un premier pas vers la réalisation de conditions qui permettent au processus de working through de se dérouler. Il est particulièrement éclairant d’étudier les modifications du modèle d’identification dans des analyses où la profession de l’analysé facilite – et sert à rationaliser – son adoption du comportement professionnel de l’analyste tel qu’il peut l’observer au cours de sa propre cure.

Ainsi, au cours de l’analyse didactique de candidats ayant une personnalité narcissique ou dans des analyses thérapeutiques de psychiatres, la suite spécifique d’événements décrite plus bas peut parfois se dérouler. Vient d’abord une phase au cours de laquelle on ne semble rencontrer aucun signe de réactions transférentielles. Des interruptions dans le traitement, pour citer un exemple, ne semblent susciter aucune réaction chez le patient. Ce stade est suivi d’une période au cours de laquelle l’analysé réagit aux perturbations qui se produisent dans le transfert narcissique – par exemple, une interruption dans les séances – par des identifications grossières, non assimilées, à des éléments particuliers chez l’analyste. (Par exemple, l’analyste étant absent, le patient se sentira poussé à s’acheter un vêtement dont il découvrira plus tard, non sans étonnement, qu’il est la réplique d’un vêtement porté par l’analyste.) Mais progressivement, à mesure que ces événements subissent de façon répétée le processus de working through, la nature des processus d’identification change : ils ne sont plus frustes, sans discernement, mais deviennent sélectifs, de plus en plus centrés sur des traits et des qualités compatibles avec la personnalité propre de l’analysé, renforçant chez lui des talents jusque-là non développés. C’est ainsi que certains dons professionnels de l’analyste, choisis pour leur élément de compatibilité avec la personnalité du patient, sont progressivement assimilés par lui au cours du processus d’identification ; ce ne sont plus des identifications à des corps étrangers (comme les fréquentes identifications à l’agresseur qui se produisent en réaction aux activités de l’analyste que le patient a ressenties comme traumatiques), qu’il faut rejeter après qu’elles ont été utilisées à quelque fin urgente. À la fin, tandis que s’accomplit peu à peu l’abandon interne de l’analyste (investi narcis-siquement), le patient pourra constater, avec sérénité et aussi avec un réel plaisir qu’il a acquis de solides noyaux de fonctionnement autonome et d’initiative ; cela, dans sa vie quotidienne et dans sa façon de percevoir et de comprendre ses propres patients, de même que dans sa manière personnelle de communiquer avec eux.

Dans l’analyse de perturbations narcissiques, on peut voir resurgir à la phase terminale, et particulièrement au début de cette phase, une tendance à former des identifications massives. L’analyste ne devrait pas en être alarmé mais se contenter d’y voir simplement un matériel à analyser, comme les identifications du début de la cure qui ont été décrites plus haut.

C’est ainsi que M. I…, quelques mois avant la terminaison prévue de son analyse, illustra au moyen de rêves la concrétisation renouvelée des processus d’intériorisation qui étaient auparavant, de façon appropriée, d’échelle très réduite. Au cours de cette période, le patient se mit à alterner entre, d’un côté, des soucis hypocondriaques sur la stabilité et le niveau de développement de son équipement psychologique et, de l’autre, un sentiment de confiance qui le faisait anticiper avec plaisir le moment où, la séparation définitive d’avec l’analyste étant accomplie, il fonctionnerait de façon autonome. Durant ses périodes d’inquiétude, une perception régressive de son besoin de consolider sa structure psychologique par de nouvelles intériorisations se manifestait sous la forme de pulsions (resexualisées) d’incorporation orale et anale. Il mangeait trop et faisait des rêves de nature homosexuelle passive dans lesquels l’analyste devait pénétrer en lui par l’anus. Au cours des processus subséquents de maîtrise de cette reviviscence de besoins d’intériorisation, il illustra le côté fruste de ces tentatives ultimes en vue d’obtenir davantage de la part de l’analyste, par les rêves suivants qui sont presque humoristiques (le fait est que le patient avait acquis un certain sens de l’humour au cours de l’analyse – l’un des signes les plus sûrs de succès dans ce genre de cas). Dans un rêve datant du début de la phase terminale, un examen aux rayons X permet de découvrir l’analyste logeant dans les viscères mêmes du patient. Dans un autre rêve, fait à un moment plus avancé de la phase terminale, le patient avale une clarinette (le pénis de l’analyste, ou plutôt sa voix, instrument de son influence et de son efficacité dans la situation analytique). L’instrument une fois avalé continue cependant de faire de la musique à l’intérieur du patient. (Comparer ce rêve aux fantasmes masturbatoires de A… Dans ce contexte voir, en particulier, la note 1, p. 80, du chapitre III.)

Les buts du processus de « working through » concernant le soi grandiose mobilisé

La nature des transformations psychologiques qui résultent de la thérapie analytique ne peut souvent être bien comprise qu’en prêtant une particulière attention à des stades intermédiaires, transitionnels, du processus de working through approprié. Dans l’analyse de personnalités narcissiques, alors que l’on s’emploie à réaliser l’intégration réaliste et progressive du sentiment de grandeur et de l’exhibitionnisme du soi grandiose, il arrive fréquemment que l’on rencontre un stade spécifique, caractéristique, dans lequel semble aboli le refoulement, si appauvrissant sur le plan psychologique, des sources profondes de confiance en soi et de plaisir dans le soi. Il semble alors que le réalisme et la domination du moi aient déjà remporté la victoire. Un examen plus attentif révèle cependant qu’il s’agit, en partie du moins, davantage d’un acquiescement superficiel que d’un changement structural absolu. Je citerai deux exemples de cet état de choses.

Un écrivain fort doué, âgé d’une trentaine d’années, M. J…, était en analyse avec moi depuis quelque temps déjà et semblait sur la voie d’acquérir la maîtrise de son sentiment de grandeur non modifié et de son exhibitionnisme, lesquels nuisaient considérablement à son bien-être et à ses capacités créatrices. Dans un grand nombre de ses rêves, au cours de cette phase initiale, son sentiment de grandeur se traduisait par la capacité de voler, comme Superman. Finalement, à la suite d’une intervention vigoureuse que je fis au sujet de la persistance dans son travail de certains aspects de son sentiment de grandeur, la capacité de voler disparut assez soudainement de ses rêves, dans lesquels le patient se mit à marcher, comme un simple mortel. En dépit de ce changement dramatique dans le contenu manifeste de ses rêves, le sentiment de grandeur persista manifestement dans les méthodes et les visées de son travail et j’exprimai des doutes quant au fait que, dans ses rêves, le patient marchait. Alors seulement, l’analysé put reconnaître et admettre que, bien que dans sa vie onirique le vol ait disparu pour faire place à une démarche apparemment ordinaire, ses pieds, en réalité, n’effleuraient même pas le sol : pour tous ceux qui le regardaient il semblait marcher normalement, lui seul savait qu’il n’en était rien.

L’apparition de rêves en couleurs constitue un autre phénomène indiquant la présence d’un stade de transition analogue, au cours du processus de working through qui concerne le soi grandiose. M. A…, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui exerçait une profession libérale, souffrait de préoccupations homosexuelles et de fortes fixations narcissiques. Il avait fait, au cours de la cure, des progrès réguliers et avait pu de cette façon améliorer beaucoup sa situation de vie. Il avait noué des liens sérieux avec une jeune femme, et entrepris d’accomplir diverses étapes fort importantes qui devaient lui permettre d’acquérir le succès et l’indépendance dans sa carrière. Bien que le noyau de sa psychopathologie ait été constitué par une fixation à l’imago d’un père idéalisé, et que la majeure partie du processus de working through ait traité de la recherche incessante qu’il menait d’une figure mâle idéalisée, de même que de son désir de s’attacher à un tel protecteur, puissant et idéalisé, l’épisode que nous allons décrire se rapporte à une phase avancée du processus de working through centrée sur un élément secondaire de sa psychopathologie : la fixation au soi grandiose et le transfert en miroir correspondant. Dans les derniers mois, le matériel analytique avait porté sur sa tentative de faire face aux difficultés et déconvenues très réelles liées à sa vie professionnelle sans succomber à la tentation de régresser à des fantasmes de grandeur reliés aux périodes de son enfance au cours desquelles il avait remplacé son père ; à cette époque, les absences prolongées de ce dernier, de même que son abattement occasionné par des circonstances extérieures accablantes, avaient amené chez l’enfant la reviviscence du besoin d’un soi-objet tout-puissant et l’intensification de l’investissement dans le soi grandiose. Mais le patient s’était toutefois montré capable de fonctionner de façon réaliste et, en dépit de fréquents accès de découragement et d’une sensibilité extrême à l’égard de certains revers inévitables, il avait su résister à la tendance vers un retrait narcissique prolongé. Graduellement, la situation extérieure s’améliora et il reconnut que son réalisme portait fruit.

Un jour qu’il se réjouissait manifestement d’une série d’événements favorables survenus dans sa vie professionnelle, il rapporta un rêve qui faisait allusion à ses succès récents et au fait qu’il était maintenant un homme adulte et responsable, impliqué dans les combats de l’existence et acceptant tout ce que ce rôle comportait de plaisirs et de peines. Puis, à la description qu’il venait de faire de ses succès et de son sens des réalités, le patient ajouta les deux réflexions suivantes : sa dernière expérience sexuelle n’avait pas été aussi réussie qu’elle aurait dû l’être, l’éjaculation s’étant produite trop tôt, et – réflexion en apparence indépendante de la précédente – il mentionna que les personnes qui figuraient dans son rêve rappelaient des soldats de plomb, des marionnettes, et que le rêve tout entier avait été en couleurs.

Je ne donnerai pas ici les jalons intermédiaires qui me permirent de saisir ce que signifiait l’état psychologique actuel du patient, et me contenterai de rapporter simplement la conclusion à laquelle je parvins. J’expliquai donc au patient que le fait de se percevoir comme adulte dans la vie réelle était encore pour lui une expérience toute nouvelle, expérience qui lui apparaissait un peu comme le fantasme d’un jeune enfant qui joue à faire le grand (fantasme soudainement détruit par le retour du père), et qu’il réagissait par conséquent à ses succès réels dans ce domaine avec une excitation pleine d’angoisse, précipitamment, comme s’il s’agissait d’un état de choses pas vraiment solide et appelé à disparaître. Je lui rappelai également que son moi n’avait pas encore entièrement accompli la tâche qui consistait à accepter cette nouvelle image de lui-même calmement, sans crainte ni précipitation. L’accomplissement précipité de l’acte sexuel, qui est toujours une indication très sensible de l’équilibre personnel, exprimait probablement ces conditions internes et, de la même façon, l’aspect irréel de certains éléments du rêve, et particulièrement le fait qu’il s’agissait d’un rêve en couleurs, exprimait l’incapacité du moi d’intégrer complètement la conception nouvelle du soi : une part de l’ancien exhibitionnisme et du sentiment de grandeur demeurés inchangés se mêlait au concept du soi adulte ; la transformation complète ne s’était pas accomplie. Après quelques instants de réflexion, le patient répliqua calmement que j’avais bien compris ce qui se passait en lui et il ajouta que même la couleur du rêve avait quelque chose d’irréel, d’exagéré, qu’il était en technicolor.

Je dirais ici, en passant, que les rêves en couleurs sont fréquemment des rêves en technicolor. Ils paraissent souvent signaler l’intrusion dans le moi de matériel non modifié sous une apparence de réalisme, de même que l’incapacité du moi d’intégrer complètement ce matériel. On pourrait dire que le technicolor exprime l’expérience subliminale que fait le moi d’une excitation hypoma-niaque anxieuse face à certaines intrusions de l’exhibitionnisme et du sentiment de grandeur du soi grandiose.

Bien que la métapsychologie de Vejaculatio praecox n’appartienne pas strictement parlant au présent contexte, il conviendrait d’en dire quelques mots, car il constitue un symptôme qu’il n’est pas rare de rencontrer dans les cas de perturbation narcissique. En général, on peut affirmer que l’incapacité d’élaborer la pulsion sexuelle au cours de l’acte sexuel au moyen d’expériences et d’activités variées et de maintenir de cette façon la tension sexuelle sans décharge immédiate est attribuable à un défaut de la structure fondamentale du psychisme chargée de contrôler les pulsions. Ce défaut provient de l’absence chronique d’expériences de frustration optimale conduisant à la formation de structures, au cours de la période préœdipienne. Peu importe que cette absence de structuration fondamentale résulte de la personnalité pathologique des parents (ce qui en est la cause usuelle) ou d’autres circonstances (comme, par exemple, l’absence de figures parentales). Ce qui compte, c’est que les occasions de désinvestir progressivement les objets préœdipiens font défaut à l’enfant, d’où le manque, dans le psychisme, d’intériorisations formatrices de structures ; la capacité de l’enfant de désexualiser ou de neutraliser d’autre manière ses désirs et ses impulsions demeure par conséquent partielle. Autrement dit, chez de pareils individus, le processus secondaire ne représente qu’une mince couche superficielle du psychisme, il ne fournit pas une élaboration psychologique solide des processus psychiques reliés aux pulsions et il est particulièrement fragile et vulnérable (comme dans le présent exemple de M. A…) aux expériences de stress. La tendance de M. A… vers l’expérience (homo)sexuelle de ses besoins et de ses désirs, de même que sa tendance à Vejaculatio praecox, était, par conséquent, attribuable à l’existence de ce même défaut dans la structure fondamentale de neutralisation de son psychisme.

Dans des personnalités ainsi atteintes, le processus de working through complète et renforce les intériorisations incomplètes ou fragiles de l’enfance, permettant ainsi non seulement la domination accrue du processus secondaire mais aussi, pari passu, une diminution de la tendance vers l’expérience sexuelle de matériel psychique non sexuel. De tels patients (M. E… par exemple) font des rêves inspirés par leur besoin de structure psychique désexualisante (et « dé-agressivisante ») ; ces rêves prennent la forme d’une recherche de symboles du processus secondaire, comme des livres ou des librairies, particulièrement au cours de périodes de séparation d’avec l’analyste, ressenti alors par l’analysé comme une structure psychique auxiliaire, externe, qui sert de barrière aux stimuli venant de l’extérieur, mais représente également une aide pour le contrôle et la modification des pulsions par le moyen de leur neutralisation et de leur élaboration psychique.

Des adultes pourvus d’une structure psychique solide, capable de neutraliser et d’élaborer les pulsions, peuvent faire l’abandon temporaire de leurs processus secondaires, avec plaisir et sans angoisse, parce qu’ils sont assurés de pouvoir les réassumer à volonté. C’est donc dans le sommeil et l’orgasme que se révèle le mieux la capacité que possède une personne de désinvestir les processus secondaires. Ceux qui possèdent, en revanche, une structure psychique fondamentale fragile, mal établie, ont tendance à craindre le désinvestissement des processus secondaires. C’est ainsi qu’ils peuvent éprouver de la difficulté à s’endormir, et leur capacité de s’abandonner à l’orgasme peut être perturbée de diverses manières50.

Les exemples cliniques qui précèdent illustrent certaines des réactions spécifiques qui peuvent se produire au cours du processus de working through du transfert en miroir, avant que ne se fasse une plus solide intégration du soi grandiose archaïque à la structure du moi. Cependant, quels que soient ces stades intermédiaires, le soi grandiose s’intégrera progressivement à la structure du moi à la condition que rien ne vienne nuire au processus de working through. Simultanément, les formes les plus archaïques de la mobilisation thérapeutique du soi grandiose tendent à être remplacées par un transfert en miroir (au sens strict) dans lequel l’existence séparée de l’analyste est de mieux en mieux reconnue par l’analysé (voir le chapitre Y). Toutefois, même à ce stade, l’analysé ne reconnaît l’objet que comme une source d’approbation, de louanges et de participation empathique : l’analyste est un objet qui sert à satisfaire les besoins (voir Hartmann, 1952 ; Anna Freud, 1952) dans le domaine des exigences narcissiques du patient.

Finalement, dans certains cas, le transfert en miroir disparaît entièrement vers la fin de l’analyse et l’analyste peut alors devenir : ou a) une figure idéalisée de façon narcissique (transfert idéalisant), ou b) un objet d’amour vers lequel le patient projette des investissements narcissiques neutralisés sous la forme de l’exhibitionnisme inhibé quant au but, de l’estime de soi accrue et de la surestimation de l’objet d’amour qui sont les accompagnements narcissiques normaux de l’amour (incestueux-infantile et de maturité).

Si un transfert en miroir est finalement remplacé par un transfert idéalisant stable (soit en tant que troisième phase dans les cas de transfert en miroir secondaire, soit à la fin d’un transfert en miroir primaire), on peut alors présumer qu’une partie des investissements narcissiques retirés du soi grandiose est maintenant utilisée pour l’investissement de l’imago parentale idéalisée. Une partie des investissements narcissiques devient donc éventuellement disponible pour le renforcement de l’idéalisation du surmoi.

Il faut cependant considérer comme secondaires ces résultats du processus de working through d’un transfert en miroir. De même que le but premier des processus de ivorking through dans le transfert idéalisant est le renforcement de la structure fondamentale de neutralisation du psychisme et l’acquisition et le renforcement des idéaux, de même le but premier des processus de working through dans le transfert en miroir consiste en une transformation du soi grandiose ; il en résulte une consolidation du potentiel du moi à l’égard de l’action (à mesure que la personnalité développe des ambitions plus réalistes) et simultanément un renforcement d’une estime de soi mieux adaptée au réel.

La fonction de l’analyste dans l’analyse du transfert en miroir

Comme pour l’analyse des névroses de transfert, c’est dans le domaine cognitif que se situe principalement l’activité essentielle de l’analyste : il écoute, essaie de comprendre et interprète. Son attention flottante doit suivre le cours du matériel analytique alors qu’il participe, durant la phase de working through du transfert en miroir, à la tâche d’analyser les manifestations du soi grandiose mobilisé avec toute la patience et l’assiduité qu’elle requiert, mais le plus souvent sans grande stimulation émotionnelle. L’analysé ne lui assigne en effet qu’un seul rôle : celui de réfléchir en quelque sorte son sentiment de grandeur et son exhibitionnisme ; dans les cas de fusion ou de jumelage, il le relègue à une existence plus ou moins anonyme consistant à être inclus dans le système de son soi grandiose ou à en être la réplique exacte51.

Les exigences d’attention, d’admiration ou de toutes espèces de réactions d’écho et de miroir au soi grandiose mobilisé, qui sont le fait du patient dans le transfert en miroir au sens strict, ne constituent guère un problème d’ordre cognitif pour l’analyste. Mais il lui faudra utiliser les ressources les plus subtiles de sa compréhension pour suivre l’évolution de son patient, des dénis défensifs qu’il fera de ses exigences jusqu’à son retrait par rapport à ces mêmes exigences lorsque ne se produit pas la réaction empathique immédiate qu’il souhaite. Si cependant l’analyste comprend réellement à quel point ces exigences du soi grandiose sont appropriées à la phase, et l’erreur que constituerait encore pendant longtemps le fait d’accentuer auprès du patient l’aspect peu réaliste de ces mêmes exigences ; s’il comprend qu’il doit, au contraire, démontrer au patient que ses demandes sont appropriées au contexte de la phase ancienne qui revit dans le transfert et qu’elles doivent s’exprimer, le patient révélera alors progressivement les poussées et les fantasmes du soi grandiose. Ainsi pourra débuter le lent processus qui conduit – par des étapes quasi imperceptibles et souvent sans explications spécifiques de la part de l’analyste – à l’intégration du soi grandiose à la structure du moi-réalité et à une transformation de ses énergies de façon à en permettre ailleurs l’utilisation.

La reconnaissance par l’analyste du fait que les exigences narcissiques de l’analysé sont appropriées à la phase neutralise la tendance chronique du moi-réalité à s’isoler, par des mécanismes comme le refoulement, l’isolation ou le déni1, des structures narcissiques inadaptées au réel. Une modification structurale spécifique chronique est en corrélation avec le déni. Dans une variation de la terminologie de Freud (1927, 19376), je la désignerai sous le nom de clivage vertical du psychisme. Les manifestations idéationnelles et émotionnelles d’un clivage vertical dans le psychisme – contrastant avec les clivages horizontaux occasionnés à un niveau plus profond par le refoulement et à un niveau plus élevé par la (dé)négation (Freud, 1925) – sont en corrélation avec l’existence consciente, côte à côte, d’attitudes psychologiques par ailleurs incompatibles, en profondeur52 53.

La compréhension que possède l’analyste de la base métapsychologique de la psychopathologie qu’il analyse influence de manière décisive la nature de ses interventions. Du point de vue métapsychologique, on peut diviser en deux groupes les patients souffrant de perturbations narcissiques et chez qui l’intégration défectueuse du soi grandiose constitue le problème fondamental. Dans le premier groupe, qui comprend un nombre assez restreint de cas, on trouve des personnes chez qui le soi grandiose archaïque est surtout présent sous une forme refoulée et/ou niée. Dans ces cas nous sommes en présence d’un clivage horizontal dans le psychisme, clivage qui a pour effet d’empêcher le moi-réalité de s’alimenter aux sources profondes de l’énergie narcissique ; la symptomatologie en sera donc une de déficience narcissique (confiance en soi amoindrie, dépressions vagues, manque d’entrain dans le travail, absence d’initiative, etc.).

Le second groupe, plus nombreux que le premier, comprend les cas où le soi grandiose plus ou moins modifié se trouve exclu par un clivage vertical du domaine du secteur réaliste du psychisme. La symptomatologie diffère alors sensiblement de celle que l’on rencontre dans le premier groupe, puisque le soi grandiose s’y trouve en quelque sorte présent à la conscience et que, de toute manière, il influence l’activité de ces personnalités. Les attitudes manifestées par les patients sont cependant contradictoires. D’un côté, ils font preuve de vanité, se vantent sans retenue et expriment sur un ton péremptoire toutes les exigences de leur soi grandiose. De l’autre, comme ils possèdent, en plus de leur sentiment de grandeur conscient mais scindé, un soi grandiose silencieusement refoulé enfoui dans les profondeurs inaccessibles de la personnalité (clivage horizontal), ils manifestent des symptômes et des attitudes se rapprochant de ceux des patients du premier groupe mais qui sont en totale contradiction avec le sentiment de grandeur ouvertement manifesté du secteur scindé54. Les conditions qui prévalent dans ce second groupe de patients seront illustrées un peu plus loin à l’aide du cas de J… (Voir également au chapitre XI le cas de F…)

La maxime suivante détermine ce que sera sur le plan technique l’attitude adoptée par l’analyste. L’analyste n’a pas affaire à cette partie du psychisme où le sentiment de grandeur se trouve refoulé (c’est-à-dire que l’analyste ne s’adresse pas au ça) non plus qu’à la partie scindée du psychisme avec ses éléments de moi mais bien au moi-réalité ou à ce qui en reste. Il ne devrait pas s’efforcer d’éduquer le secteur du psychisme qui implique un sentiment de grandeur conscient, pas plus qu’il ne tenterait d’éduquer le ça. Il doit plutôt centrer ses efforts sur la tâche qui consiste à expliquer les parties verticalement et horizontalement scindées du psychisme au moi-réalité (de même que les défenses du moi-réalité face à elles) de façon à ouvrir la voie à la domination éventuelle du moi. Seule la perception exacte de ces relations permettra de saisir ce qui, à première vue, nous semble un paradoxe : pour venir à bout des exigences narcissiques manifestes, et même parfois bruyamment exprimées de l’analysé, il ne convient pas d’utiliser une attitude éducative de prohibition ou d’incitation au réalisme mais bien une attitude d’acceptation qui souligne le fait que ces demandes sont véritablement appropriées à la phase dans le contexte de la reviviscence transférentielle d’un état archaïque. Le patient se verra alors confronté avec des défenses auparavant ignorées qui avaient servi à le protéger contre la découverte de la carence de libido narcissique, soutien de l’estime de soi, dont souffre le secteur le plus essentiel de sa personnalité, et cela en dépit des revendications narcissiques pleines de fatuité d’un secteur de son psychisme.

Quant aux circonstances cliniques, elles sont fréquemment fort complexes, étant donné que des déformations ni scindés et refoulés à un degré psychoéconomique important, mais où les sources profondes du sentiment de grandeur et de l’exhibitionnisme trouvent accès et s’allient aux aspects du moi orientés vers la réalité après avoir été inhibées quant au but, canalisées et neutralisées de manière appropriée.

du moi (qui requièrent alors des mesures éducatives temporaires [voir Kernberg, 1969]) peuvent se produire au cours de certaines périodes dans le secteur central du psychisme, celui qui est le plus près du réel. Finalement, comme il est dit plus haut, nous avons à faire face non seulement à la répugnance qu’éprouve le moi-réalité à affronter carrément les aspects conscients mais scindés du sentiment de grandeur et à en accepter les conséquences psychologiques, mais aussi à sa peur (inconsciente) des exigences du soi grandiose archaïque refoulé qui ne possèdent guère de ressemblance avec les revendications conscientes de grandeur du patient. C’est particulièrement pour tout ce qui touche à ce domaine que l’analyste devra combiner l’empathie et l’expérience clinique spécifique avec une grande patience, de façon à lui permettre de repérer les points par où s’attaquer aux obstacles endopsychiques qui bloquent l’accès au soi grandiose archaïque refoulé.

Ainsi, J…, par exemple, dont le sentiment de grandeur et l’exhibitionnisme s’affichaient ouvertement, sembla longtemps interdire tout accès aux éléments localisés plus profondément de son soi grandiose, rendant difficile à l’analyste de ne pas réagir à ses exigences dépourvues de réalisme par des exhortations ou autres procédés éducatifs.

Un jour (cet épisode est postérieur à celui que nous avons décrit plus haut) le patient mentionna en passant qu’après s’être rasé le matin, il rinçait toujours avec grand soin son blaireau, nettoyait et asséchait son rasoir et nettoyait de même le lavabo avant de laver et essuyer son visage. La chose semblait sans importance. Pourtant elle fut dite sur un ton légèrement arrogant et avec un élément de tension qui attira l’attention de l’analyste. L’arrogance du patient contrastait fortement avec celle qu’il avait l’habitude de manifester lors de ses nombreuses revendications narcissiques. C’était une arrogance défensive (une réaction, comme on le verra bientôt, motivée par la prise de conscience soudaine du fait que le transfert narcissique central était en train de s’engager dans le processus psychanalytique). Elle apparaissait sous la forme d’une contenance hautaine empreinte de tension et d’embarras.

Je n’entrerai pas dans les détails cliniques de cet épisode et laisserai également de côté l’examen des résistances spécifiques qui s’opposèrent à l’investigation d’une affirmation en apparence aussi banale. On peut cependant l’évaluer rétrospectivement comme le premier indice menant à la découverte d’un aspect important de la personnalité du patient et d’un chapitre important, sur le plan génétique, de l’histoire de son enfance qui se trouvait en corrélation avec son arrogance – c’est-à-dire du fait qu’il avait été porté aux nues par sa mère qui se plaisait à exhiber les talents de l’enfant pour rehausser sa propre estime de soi. Ce secteur de sa personnalité, toujours manifesté de façon fort voyante, s’était trouvé tout au long de sa vie au premier plan de sa conscience. Et pourtant, il n’était pas tout à fait réel à ses yeux, ne lui apportait pas de satisfaction durable et demeurait scindé du secteur coexistant, plus central, de son psychisme, là où il ressentait les dépressions vagues liées à des sentiments de honte et d’hypocondrie qui l’avaient poussé à chercher l’aide de la psychanalyse.

Au début, il paraissait tentant d’expliquer les sentiments de dépression du patient, sa tendance à la honte, son hypocondrie en présumant l’existence d’une relation dynamique directe entre ces symptômes et le sentiment de grandeur manifeste du patient. En d’autres termes, on pouvait croire que les ambitions de sa mère à son sujet s’étaient intériorisées dans le surmoi pour y former un idéal du moi inaccessible, dépourvu de tout réalisme (Saul, 1947, p. 92 sq. ; Piers et Singer, 1953) ou un soi idéal (Sandler et al., 1963, p. 156 sq.) en comparaison duquel le patient avait l’impression humiliante d’être un échec55. La situation psychologique réelle était pourtant fort différente. Le détail apparemment banal de son comportement (l’habitude liée au geste de se raser) était la première indication de l’existence d’une région encore inexplorée de la personnalité du patient. L’analyse prit ainsi une direction nouvelle qui donnait accès à un soi grandiose archaïque inconscient ou, pour être plus précis, mal refoulé. C’était le refoulement de cette structure psychologique et non pas les exigences d’un surmoi idéalisé qui était cause des moments de dépression du patient, et aussi de sa propension à la honte et de son hypocondrie.

L’habitude, teintée de masochisme, liée à l’acte de se raser provenait d’un rejet spécifique de son soi-corporel ; elle était la réplique endopsychique de l’interaction entre son besoin d’une réaction à certains désirs archaïques – liés à son exhibitionnisme et à son sentiment de grandeur, et maintenant anxieusement refoulés – de voir doit rejeter la notion selon laquelle la honte serait en général une réaction d’un moi qui n’a pu répondre à l’attente et aux exigences (peut-être dépourvues de réalisme) d’un puissant idéal du moi (Saul, 1947), non seulement pour des raisons théoriques mais aussi et surtout sur la base d’observations cliniques. Bien des individus qui ont une propension à la honte sont dépourvus d’idéaux solides, mais, par ailleurs, la plupart d’entre eux sont des personnes exhibitionnistes menées par leurs ambitions ; autrement dit, leur déséquilibre psychique caractéristique (ressenti sous forme de honte) est attribuable à l’inondation du moi par de l’exhibitionnisme non neutralisé et non pas à une faiblesse relative du moi à l’endroit d’un système d’idéaux par trop puissants. Les réactions intenses de ces personnes aux revers et aux échecs ne sont pas dues non plus – sauf de rares exceptions – à l’activité du surmoi. À la suite d’échecs de leurs ambitions et de leurs visées exhibitionnistes, ces individus éprouvent d’abord une honte brûlante souvent suivie d’envie intense lorsqu’ils se comparent à un rival heureux. Cet état de honte et d’envie peut être éventuellement suivi par des poussées d’autodestruction. Celles-ci doivent également être vues non pas comme des attaques du moi par le surmoi mais comme des tentatives du moi souffrant de se débarrasser du soi dans le but d’effacer la réalité offensante et décevante de l’échec. Autrement dit, les poussées autodestructives ne doivent pas être assimilées ici aux impulsions suicidaires du patient déprimé mais bien comme l’expression de la rage narcissique. Enfin, il faut se rappeler qu’un progrès dans l’analyse de patients enclins à la honte n’est pas obtenu, habituellement du moins, en tentant de diminuer le pouvoir détenu par des idéaux trop puissants – une erreur technique fréquente ! – mais s’accomplit plutôt sur la base d’un déplacement des investissements narcissiques du soi grandiose au surmoi, d’un renforcement de l’idéalisation de cette structure, s’ajoutant à un renforcement du moi à l’égard des exigences du soi grandiose d’où découlera une maîtrise accrue de l’exhibitionnisme et du sentiment de grandeur.

accepter son soi-corporel, et l’incapacité de sa mère d’y répondre. Graduellement, et en dépit de fortes résistances (motivées par de profonds sentiments de honte, la peur d’un excès de stimulation, d’une déception traumatique), le transfert narcissique commença à se centrer sur son besoin de voir son corps-esprit-soi confirmés par l’admiration accompagnée de bienveillance de l’analyste. Et, graduellement, nous commençâmes à comprendre le rôle dynamique central que jouait dans le transfert l’appréhension ressentie par le patient à l’endroit de l’analyste. Il craignait en effet que, comme sa mère que son égocentrisme poussait à n’aimer que ce qu’elle pouvait posséder totalement et contrôler (ses bijoux, ses meubles, ses porcelaines, son argenterie), l’analyste lui préférât ses biens matériels et ne le valorisât que pour autant qu’il était le véhicule de l’accroissement de sa propre importance. Il pensait que je le rejetterais s’il s’arrogeait le droit d’user de sa propre initiative pour faire parade de son corps et de son esprit et s’il insistait pour obtenir indépendamment des gratifications narcissiques. Ce n’est qu’après avoir acquis un meilleur insight de ces aspects de sa personnalité que le patient commença à éprouver un désir intense de voir accepter le soi corporel archaïque non modifié – désir si longtemps masqué par un étalage de revendications narcissiques passant par un secteur scindé du psychisme – et que put débuter un processus de wor-king through qui le rendit éventuellement capable de préférer son visage au rasoir, comme il le dit en plaisantant56.

On peut donc affirmer qu’en général, comme on vient de le voir dans l’exemple cité plus haut, le lent et minutieux travail amenant la disparition des défenses qui s’opposent à l’intégration d’un secteur « verticalement » scindé au secteur central du psychisme, conduit à l’instauration d’un nouvel équilibre dynamique chez le patient.

De quelle nature est le travail analytique qui s’accomplit face à ces barrières « verticales » ? Quelles activités de l’analyste vont accentuer les transformations endo-psychiques qui sont en corrélation avec elles ? L’essentiel de la tâche psychologique n’est clairement pas, comme pour les cas classiques, de « rendre conscient » à l’aide d’interprétations, mais s’apparente plutôt à l’abolition du mécanisme de défense de 1’ « isolation » tel qu’on le rencontre dans l’analyse de patients obsessionnels. Mais les circonstances ne sont pas du tout identiques à celles des névroses obsessionnelles bien qu’elles aient avec elles une certaine ressemblance. Dans les perturbations narcissiques (incluant particulièrement certaines perversions), nous n’avons pas affaire à l’isolation les uns par rapport aux autres de contenus circonscrits ou à l’isolation de l’idéation par rapport à l’affect mais à l’existence côte à côte d’attitudes disparates de la personnalité en profondeur ; à l’existence côte à côte d’attitudes intégrées de la personnalité avec des structures variées de poursuite d’un but, ou de recherche du plaisir, et avec des valeurs morales et esthétiques différentes. En pareil cas, le travail analytique tente d’amener le secteur central de la personnalité à reconnaître la réalité psychique de l’existence simultanée : 1) des visées narcissiques et/ou perverses conscientes et préconscientes non modifiées, et 2) des structures utilisées pour la poursuite d’un but réaliste et des normes morales et esthétiques qui résident en lui. Il serait impossible d’énumérer les moyens innombrables par lesquels s’accomplit l’intégration progressive du secteur scindé. Mais je mentionnerai comme un exemple qui survient fréquemment le fait de surmonter les résistances souvent considérables – motivées principalement par la honte – qui s’opposent à la « simple » description par le patient de son comportement narcissique manifeste, de ses fantasmes pervers conscients ou de ses activités perverses et ainsi de suite. Utiliser l’expression, la « simple » description, c’est, bien sûr, méconnaître profondément les relations dynamiques qui prévalent chez de semblables individus. L’analyste averti saura à quel point il est difficile pour un tel patient d’accepter l’idée que le secteur scindé est réellement contigu au secteur central, et il verra l’étendue des transformations endopsychiques qui ont dû s’accomplir pour que le patient devienne capable de laisser tomber le voile d’ambiguïté qui recouvrait ses fantasmes pervers, son comportement ou les revendications conscientes de son sentiment de grandeur, pour les décrire enfin sans les déformer. Il semble paradoxal que la véritable acceptation de la réalité du secteur scindé soit fréquemment accompagnée d’un sentiment d’étrangeté. « S’agit-il vraiment de moi ? », se demande le patient. « Comment cela a-t-il pu entrer en moi ? » Ou, encore, alors qu’il est toujours engagé dans des activités perverses : « Qu’est-ce que je fais ici ? » Ces sensations d’étonnement et d’étrangeté ne doivent pas, bien entendu, être confondues avec les manifestations de l’état antérieur de clivage. Au contraire, elles sont justement attribuables au fait que, pour la première fois, le secteur central avec ses propres visées et ses propres valeurs esthétiques et morales, est maintenant en contact réel avec l’autre soi et peut le voir dans sa totalité.

Au cours de cette période, analyste et analysé collaborent à une tâche complexe, dont le résultat est l’engagement accru du secteur central du psychisme dans le transfert, et par suite la mobilisation des revendications narcissiques inconscientes du patient, de même que le fait que ces revendications deviennent disponibles au processus systématique de working througli. Ce dernier seul – et non pas des efforts éducatifs faits dans le but de contrôler les manifestations du sentiment de grandeur scindé – pourra amener l’éventuelle intégration des revendications narcissiques de l’analysé avec ses capacités réelles. Le patient en viendra à accepter de mieux en mieux son narcissisme archaïque, que son moi réussira à dominer toujours davantage ; et en même temps il découvrira à quel point étaient inefficaces les anciennes manifestations narcissiques du secteur scindé. Il en est de l’expression des revendications narcissiques par la voie d’un secteur (verticalement) scindé de la personnalité comme de ces innombrables attaques au moyen desquelles un patient hystérique pourra tout au long de sa vie répéter une scène infantile traumatique sans qu’il en résulte le moindre changement structural valable. Toutefois, l’acceptation progressive par le moi-réalité des exigences narcissiques profondes conduira à ces transformations valables dans le domaine narcissique que vise le processus de working through dans l’analyse des perturbations narcissiques.

Schéma 3

(D

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(D

Moi-Réalité

Faible estime de soi, propension à la honte, hypocondrie.

(2) (2) (2)

Image2

Secteur scindé verticalement

I *

Sentiment de grandeur infantile ouvertement manifesté relié à l’usage narcissique fait par la mère des productions de l’enfant.

CLIVAGE HORIZONTAL

(Frontière du refoulement)

Revendications narcissiques-archaïques frustrées et refoulées, reliées au rejet par la mère du narcissisme indépendant de l’enfant.

Les flèches, dans le schéma, représentent le courant des énergies narcissiques (exhibitionnisme et sentiment de grandeur). Au cours de la première partie de l’analyse, le principal effort thérapeutique porte (aux points marqués (1)) sur l’abolition de la barrière verticale (maintenue par le déni) de manière à permettre au moi-réalité de contrôler le narcissisme infantile laissé sans frein dans le secteur scindé du psychisme. Les énergies narcissiques ne pouvant trouver à s’exprimer dans le secteur scindé verticalement (côté gauche du schéma) vont venir renforcer la pression narcissique qui s’exerce contre la frontière du refoulement (côté droit du schéma). Dans la seconde partie de l’analyse, le travail portera (aux points marqués (2)) sur l’abolition de la barrière horizontale (maintenue par le refoulement) fournissant d’énergies narcissiques (la représentation du soi dans) le moi-réalité, et faisant ainsi disparaître l’estime insuffisante de soi, la propension à la honte et l’hypocondrie qui avaient prévalu dans cette structure aussi longtemps qu’elle avait été privée d’énergies narcissiques.

Bien que l’on puisse à bon droit critiquer la représentation schématique des relations psychologiques comme étant une simplification par trop sommaire de la situation, le schéma qui précède se voudrait néanmoins une aide au lecteur dans la compréhension des problèmes structuraux et dynamiques liés au cas clinique présenté plus haut.

L’édification de structures psychologiques, obtenue grâce à la libération des énergies instinctuelles qui étaient liées aux configurations narcissiques archaïques, a été étudiée en relation avec l’abandon du soi-objet archaïque préstructural : l’imago parentale idéalisée. L’hypothèse présentée dans ce contexte comprend aussi les principes de formation des structures impliqués dans les transformations productrices de structures du soi grandiose.

Je voudrais maintenant ajouter une remarque d’ordre général sur la formation des structures en ce qui concerne les configurations narcissiques archaïques, de même que quelques remarques spécifiques sur des différences qui existent entre le rôle joué par l’imago parentale idéalisée et celui qui est rempli dans ce contexte par le soi grandiose.

À l’exception de l’idéalisation du surmoi qui résulte de l’intériorisation œdipienne de l’imago parentale idéalisée, les nouvelles structures appartiennent en général au domaine de la neutralisation progressive, un secteur de l’appareil mental dans lequel la profondeur du psychisme est en contact continu avec la surface (voir le schéma de la p. 136 dans Kohut et Seitz, 1963). Les structures faisant partie de ce domaine, qui dérivent des intériorisations préœdipiennes de l’imago parentale idéalisée, servent en général à freiner les pulsions. Dans le contexte qui nous intéresse, elles constituent spécifiquement une influence qui modifie – on pourrait dire, qui tamise en profondeur – l’expression des revendications narcissiques archaïques et elles forment les éléments qui expliquent la capacité qu’a la structure psychique de les neutraliser. Comme il a déjà été dit au chapitre II, cependant, je crois que ces éléments structuraux narcissiques jouent également un rôle (secondaire) dans la neutralisation des pulsions sexuelles et agressives dirigées vers l’objet.

Rappelant le rôle qu’ils jouent dans le surmoi, les investissements narcissiques sont, ici aussi, amalgamés à des investissements sexuels et agressifs s’opposant aux pulsions (voir Hartmann, 19506, p. 132), leur fournissant l’élément d’autorité absolue qui – comme pour le sur-moi – explique leur pouvoir et leur efficacité.

Les structures préœdipiennes acquises à la suite de l’intégration graduelle du soi grandiose archaïque sont aussi édifiées sur le terrain de la neutralisation progressive, c’est-à-dire dans le secteur de la personnalité où la profondeur et la surface forment un continuum ininterrompu et où les couches du psychisme orientées vers le réel peuvent utiliser pour leurs fins les sources les plus profondes d’énergie. (En contraste avec la condition de Vautonomie du moi [Hartmann, 1939], j’appellerai cette condition la prédominance du moi. Selon l’analogie de Freud [1923], on peut penser à la première comme au cavalier en bas de sa monture et à la seconde comme au cavalier sur sa monture.) Toutefois, les structures édifiées en réaction aux exigences du soi grandiose diffèrent de celles qui succèdent au désinvestissement progressif de l’imago parentale idéalisée et paraissent, en général, chercher moins à réprimer les revendications narcissiques qu’à canaliser et à modifier leur expression. Les structures datant de la période préœdipienne mènent ici spécifiquement à de nombreuses élaborations fondamentales, et appropriées à la phase, des poussées narcissiques, toutes appelées à laisser des traces dans la personnalité adulte. Il ne peut y avoir ici de règle absolue car trop de choses dépendent de l’interaction spécifique entre les parents et l’enfant. Tout ce que l’on peut affirmer c’est peut-être que les aspects de freinage des pulsions qui appartiennent à la substance fondamentale du psychisme acquise en période préœdipienne (incluant les composantes narcissiques de ces mêmes aspects) subissent davantage l’influence des frustrations liées à l’environnement alors que les structures qui canalisent les pulsions (incluant également leurs composantes narcissiques) sont plus fortement marquées par l’équipement pulsionnel inné de l’enfant, par les ressources innées de son moi et par la capacité

des parents de proposer des substituts. Notre étude, qui se fonde principalement sur l’observation de matériel obtenu dans la situation psychanalytique, ne peut toutefois répondre à la question de savoir à quel point ces conditions sont influencées par le milieu culturel spécifique et par les facteurs congénitaux propres au psychisme de l’enfant.

Enfin, au cours de la période œdipienne, l’enfant, en même temps qu’il désinvestit le soi-objet glorifié, abandonne son image de soi liée au sentiment de grandeur et à l’absence de réalisme sous l’impact produit par la reconnaissance, appropriée à la phase, de la nature illusoire des fantasmes œdipiens non modifiés de narcissisme phallique victorieux. C’est cependant ce désinvestissement final massif (mais approprié à la phase) du sentiment de grandeur infantile non modifié, qui fournit maintenant les énergies narcissiques à l’investissement cohérent d’un soi réaliste, à une estime de soi réaliste et à la capacité de trouver du plaisir à ses fonctions et à ses activités adaptées au réel.

Bien que les considérations qui précèdent soient faites en fonction du développement, elles s’appliquent aussi bien, mutatis mutandis, à la situation analytique qui est, en réalité, essentiellement, destinée à favoriser un processus par lequel les conditions originelles de développement sont remobilisées et des chances de développement entrent de nouveau en jeu. Cependant, il n’est guère aisé de parvenir à une compréhension empathique des manifestations dans le transfert des stades de développement anciens du soi grandiose. Ainsi, il est habituellement difficile pour l’analyste de maintenir la conviction que l’absence relative de contenu de l’analyse, et cela au cours de périodes prolongées – en d’autres termes, la pauvreté de l’imagerie objectale en ce qui regarde les personnes de l’environnement passé ou présent du patient ou encore, dans un sens transférentiel plus étroit, en ce qui regarde l’analyste lui-même –, n’est que la manifestation appropriée à une relation narcissique archaïque. S’il s’est établi une fusion avec l’analyste par le moyen de l’extension d’un soi grandiose archaïque, il est possible que le matériel d’association ne contienne pas d’allusions à l’analyste identifiables comme telles ; et dans une situation de jumelage57, des allusions psychologiques à l’analyste ne sont faites systématiquement et de façon intégrée qu’en rapport avec l’expérience archaïque que fait l’analysé de son propre soi grandiose à mesure que ce dernier émerge progressivement de la situation de refoulement ((2) dans le schéma 3) ou est reconnu par le moi-réalité après qu’a été suffisamment levée la barrière du déni ((1) dans le schéma 3) qui séparait du moi-réalité un sentiment de grandeur scindé.

Il arrive fréquemment que l’on se méprenne sur la nature du transfert en miroir en général et de la mobilisation thérapeutique des stades les plus archaïques du soi grandiose en particulier, et que l’on y voie la conséquence d’une résistance générale à l’établissement d’un transfert instinctuel-objectal. Aussi de nombreuses analyses de troubles narcissiques bifurquent-elles souvent à ce point (menant à l’analyse relativement brève et prématurée de secteurs auxiliaires de la personnalité dans lesquels des transferts ordinaires se produisent alors que demeure intacte la perturbation principale qui est narcissique) ou sont alors poussées dans une direction erronée et inutile et rencontrent des résistances diffuses, non spécifiques et chroniques du moi de l’analysé.

Bien sûr, des résistances circonscrites existent et peuvent même à certains moments être intenses et difficiles à surmonter. Cependant, elles sont essentiellement motivées par les craintes spécifiques qu’éveille la tâche de révéler les fantasmes et les poussées du soi grandiose, et non pas principalement par des conflits au sujet de l’expression de pulsions agressives ou libidinales dirigées vers l’objet. De toute façon, l’absence d’allusions objec-tales à l’analyste n’est pas une manifestation de résistance mais est due au fait que la régression pathognomonique a amené la reviviscence d’un stade dans lequel la relation objectale est une relation narcissique. Il est donc aussi erroné : a) d’expliquer les allusions à l’analyste qui surviennent en fait (comme, par exemple, l’exigence qu’il serve de miroir réflecteur, approbateur et admiratif) comme étant des manifestations d’exigences objectales actuellement en état d’activité (auxquelles on se doive de répondre comme à des requêtes justifiées, ou qui aient à être interprétées comme la reviviscence transférentielle de tendances infantiles instinctuelles-objectales), qu’il est erroné : b) d’expliquer l’absence d’allusions à l’analyste comme étant attribuable à l’hésitation qu’éprouve le patient à établir un rapport thérapeutique actuel ou de l’interpréter comme une résistance à l’endroit du développement d’un transfert (instinctuel-objectal). Dans les perturbations narcissiques, comme j’ai déjà tenté de l’exprimer (1959), « l’analyste n’est pas un écran qui sert à la projection de structures internes… mais la continuation directe d’une réalité ancienne… [qui ne pouvait être] transformée en de solides structures psychologiques » (p. 470 sq.). Cette « réalité ancienne » est cependant encore ressentie comme co-substantielle au soi.

L’importance du rôle instrumental joué par le transfert en miroir dans le processus de « working through »

La régression thérapeutique (allant jusqu’au point de fixation pathognomonique, la mobilisation thérapeutique du soi grandiose non modifié), qui mène à l’établissement du transfert en miroir, est parfois accompagnée d’angoisse qui prend à l’occasion la forme de rêves de chute au cours des premières semaines de l’analyse. Mais, une fois que le niveau de la régression pathognomonique s’est stabilisé, les principales résistances qui s’opposent à la révélation thérapeutique graduelle du soi grandiose sont motivées : 1) par la peur qu’éprouve le patient de voir son sentiment de grandeur le laisser dans l’isolement et conduire à la perte permanente de l’objet, et 2) par son désir d’échapper au malaise occasionné par l’intrusion de la libido narcissique-exhibitionniste dans le moi où des modèles de décharge défectueux ont tendance à produire un sentiment d’élation mêlé de malaise alternant avec des périodes de gêne pénible, de tension due à la honte et d’hypocondrie. Le moi tente de nier l’existence de ces émotions désagréables en manifestant de façon voyante et contre-phobique une absence totale de peurs et de soucis ; il tente de fuir ces mêmes émotions par un refoulement renouvelé et/ou par la réintensification du clivage vertical dans le psychisme ; ou il tente de lier et de décharger les structures narcissiques qui font intrusion par la formation de symptômes d’urgence, particulièrement sous la forme d’activités asociales.

Toutefois, le transfert fonctionne ici comme un amortisseur thérapeutique spécifique. Dans le transfert en miroir au sens strict, le patient peut mobiliser ses fantasmes de grandeur et son exhibitionnisme en se fondant sur l’espoir que la participation empathique et la réaction émotionnelle du thérapeute ne laissent pas les tensions narcissiques atteindre des niveaux excessivement pénibles ou dangereux. Le patient peut espérer que ses fantasmes de grandeur et ses exigences exhibitionnistes remobilisés n’auront pas à faire face de nouveau à l’absence traumatique d’approbation, d’écho, de réflexion qui fut leur lot au cours de l’enfance, étant donné que l’analyste va communiquer au patient sa compréhension empathique et bienveillante du rôle qu’ils ont joué dans son développement psychologique et reconnaître ouvertement son besoin présent de les exprimer. Dans les cas de jumelage ou de fusion, une protection semblable est fournie par la projection à long terme des investissements narcissiques sur l’analyste qui est maintenant porteur du sentiment de grandeur et de l’exhibitionnisme infantile du patient. Dans ces formes de transfert en miroir, les investissements narcissiques mobilisés s’attachent au thérapeute qui – sans être idéalisé, admiré ou aimé – devient une partie du soi en expansion du patient. Le transfert en miroir sous toutes ses formes crée ainsi pour le patient une position de sécurité relative qui lui permet de persévérer dans la tâche difficile qui consiste à exposer le soi grandiose à une confrontation avec le réel.

Sur le plan du développement, la position de l’analyste dans quelques-unes des formes que prennent les conditions, semblables à des transferts, établies au moyen de la remobilisation du soi grandiose (en particulier celles que l’on nomme jumelage ou transfert à Valter ego) peut être apparentée à celle qu’occupent certains types de compagnons imaginaires chez des enfants narcissiques (Editha Sterba, 1960). Cependant, quel que soit le type de transfert en miroir qui s’est établi, que la mobilisation des investissements narcissiques se rapporte à des stades plus anciens ou plus tardifs du développement du soi grandiose, ce qui est le plus important d’un point de vue thérapeutique, c’est le fait que de cette manière on puisse parvenir dans le domaine narcissique à une constance d’objet qui rende possible le travail analytique. En d’autres termes, le rôle capital du transfert en miroir est de permettre l’établissement d’une condition qui maintienne le mouvement du processus thérapeutique.

Naturellement, nous ne devons pas négliger l’influence ! exercée par la motivation consciente du patient : le désir d’être soulagé de ses souffrances et de voir combler ses déficiences. De plus, bien qu’il soit incapable de formuler i les visées profondes de l’analyse, l’analysé peut pressentir que le processus thérapeutique va le mener d’une existence marquée par l’insécurité et dominée par de rapides oscillations émotionnelles – allant d’ambitions démesurées à un sentiment d’échec et d’une vanité liée au sentiment i de grandeur à de brûlants sentiments de honte – à une | tranquillité d’esprit accrue, à la paix intérieure et au I sentiment de sécurité qui découlent de la transformation I du narcissisme archaïque en idéaux à poursuivre, en visées \ réalistes et en estime de soi d’une juste mesure. Toutefois, les buts rationnels de la thérapie ne sauraient à eux seuls convaincre le moi vulnérable de l’analysé qui souffre de fixation narcissique de renoncer au refoulement, au déni, à 1 ’acting out pour faire face aux besoins et aux désirs du soi grandiose archaïque. Il faut donc que s’établisse un transfert en miroir sous l’une de ses formes pour que soit actionné et maintenu en mouvement le pénible processus qui mène à la confrontation des fantasmes de

grandeur avec une conception réaliste du soi et à la prise de conscience du fait que la vie n’offre aux désirs narcissiques-exhibitionnistes que des possibilités de gratification limitées. Cependant, si le transfert ne se développe pas, ou si l’analyste vient nuire à son établissement par un rejet, à moins que ce ne soit par des interprétations prématurées ou prématurément massives, le sentiment de grandeur du patient demeure alors concentré sur le soi grandiose et le thérapeute est ressenti comme étranger, hostile et donc exclu de toute participation significative. Dans ces conditions, la position défensive du moi demeure rigide et l’expansion du moi ne peut avoir lieu. Je conclurai cette étude sur le rôle instrumental joué par le transfert en miroir à l’endroit du processus de working through, en présentant un exemple clinique58. Dans le cas que nous allons décrire, la remobilisation du soi grandiose prit la forme d’un transfert à Valter ego.

C… fut en analyse avec moi durant quatre ans. C’était un enseignant dans la quarantaine qui, bien que marié, père de plusieurs enfants et réussissant assez bien dans sa carrière universitaire, avait au cours de sa vie d’adulte subi de nombreuses psychotbérapies d’espèces variées (y compris quelques tentatives de cures analytiques). Quelques-unes de ces thérapies avaient été de courte durée, d’autres avaient duré près d’un an, mais aucune, dit-il, n’avait eu de succès ni n’avait porté sur sa perturbation psychique essentielle. La présente analyse, au contraire, affirmait-il avec une conviction croissante à mesure que le traitement progressait, s’était réellement centrée sur le foyer de sa psycbopathologie et était ainsi en train de conduire à des résultats solides et significatifs bien que lentement obtenus. Bien que ses plaintes manifestes aient porté sur un trouble assez léger d’éjaculation précoce et sur une absence d’engagement émotionnel dans les relations sexuelles, il était facile de reconnaître que (comme la chose est fréquente dans des cas de ce genre) la symptomatologie était vague, étendue et difficile à formuler. Il était envahi par le sentiment de ne pas être pleinement vivant (bien que n’étant pas déprimé) ; il souffrait aussi de pénibles états de tension à la limite de l’expérience physique et psychologique, et avait tendance à broyer du noir et à s’inquiéter de ses fonctions physiques et mentales.

Au cours des dernières phases de l’analyse, il manifesta à plusieurs reprises toute la gratitude qu’il ressentait pour l’aide exceptionnelle et la compréhension qu’il disait avoir reçues, mais il n’idéalisa pas l’analyste et maintint ses remarques élogieuses dans les limites d’une évaluation réaliste, affectée toutefois d’un caractère affectif positif. L’analyse se déroula cependant sur la base d’un transfert en jumelage (alter ego) de la manière caractéristique suivante. À chaque nouveau thème qui apparaissait dans l’analyse du patient, et cela durant des périodes prolongées, ses associations se rapportaient d’abord non pas à lui mais à l’analyste ; pourtant cette phase de working through qui traitait ouvertement de l’analyste produisait toujours d’importants changements psychologiques chez le patient. Ce n’est qu’une fois cette partie du travail terminée que le patient pouvait se centrer sur lui-même, sur ses propres conflits et sur le contexte génétique et dynamique de sa propre personnalité et de l’histoire de son développement à lui. Mais si, au cours de la première partie de ce cycle typique, j’affirmais ou supposais qu’il faisait de la projection, le patient réagissait par un retrait émotionnel et le sentiment très clair de n’avoir pas été compris. Même durant les phases les plus avancées de son analyse alors qu’il anticipait déjà le moment où il finirait par parler de son propre psychisme, il continua à procéder de la même manière : il commençait, et cela pour des périodes prolongées, par voir en moi l’affect (habituellement provocateur d’angoisse), le désir, l’ambition ou le fantasme auquel il avait affaire, et même alors, ce n’est qu’après que le complexe actuellement mobilisé eut subi de cette manière le processus de working through qu’il s’y intéressait comme à une chose qui le concernait personnellement.

Je voudrais maintenant illustrer le processus de working through dans ce cas spécifique de transfert en jumelage en me référant à des épisodes spécifiques survenus au cours de diverses phases vers le milieu de l’analyse. Par exemple, le patient se mettait à me voir comme une personne dépourvue d’ambitions, émotionnellement superficielle, d’une placidité pathologique, repliée sur elle-même et inactive, et – bien que cette image ait été contraire à certains traits de ma personnalité et à des activités que le patient connaissait – son sentiment de conviction à l’endroit de ces fantasmes n’était pas troublé pour autant. Suivait une longue période de working through au cours de laquelle ma personnalité était passée au crible et vue comme déchirée par les conflits. De quoi l’analyste avait-il peur ? Etait-il vraiment dépourvu d’ambition ? N’était-il vraiment jamais envieux ? Ou devait-il fuir ses ambitions et ses sentiments d’envie de peur d’être détruit par eux ? Après de longues périodes remplies de doutes et d’inquiétudes semblables, la perception que le patient avait de moi se mettait à changer graduellement et il commençait à se rappeler certaines de mes attitudes – des choses qu’il avait toujours sues – qui donnaient de moi une image fort différente. (L’expérience directe de l’analyste par le patient dans la séance analytique elle-même se modifiait aussi en accord avec la nouvelle image que se faisait maintenant le patient de son thérapeute.) Ce n’est qu’à la suite de ces expériences concernant l’analyste que le patient commençait à parler de lui-même.

Avant de prendre ce tournant, le patient faisait habituellement rapport de certains faits extérieurs qui démontraient qu’il avait déjà accompli des progrès notables dans le domaine spécifique qu’il avait abordé par le biais de l’analyste. Ainsi, il disait, par exemple, avoir éprouvé des sentiments d’envie à l’égard d’un collègue, sentiments accompagnés du désir de voir enfin reconnaître la part qu’il avait prise à quelque travail réussi, alors qu’il s’était jusque-là effacé au profit de son collègue. Puis, pour un laps de temps assez court bien que rempli de sentiments intenses, non seulement le patient ressentait-il pleinement le conflit en lui-même, mais encore était souvent capable de le relier à de poignants souvenirs de son enfance et à des émotions infantiles. Bien qu’il ne se soit pas agi d’événements qui aient été des facteurs génétiques déterminants dans le même sens que ceux qui sont remémorés ou reconstruits dans les névroses de transfert, ils avaient néanmoins leur importance comme précurseurs anciens de la perturbation chez l’adulte. C’est ainsi que le patient se remémorait la solitude de son enfance, les bizarres fantasmes de grandeur et de puissance auxquels il s’abandonnait durant des périodes prolongées et sa peur de ne pouvoir les laisser pour revenir au monde de la réalité. Il se rappelait comment, même au cours de son enfance, il s’était mis à redouter toute compétition émotionnellement investie par crainte des fantasmes (quasi délirants) sous-jacents d’exercer un pouvoir sadique, absolu ; il se rappelait de même comment il avait pu sauvegarder une parcelle de participation humaine et de réalisme : a) en développant des fantasmes au sujet d’un compagnon imaginaire, particulièrement durant la période où sa mère, déprimée chronique, était enceinte et après la naissance de son unique frère alors qu’il était âgé de six ans (rappelant les fantasmes de K… [chap. IX] le frère avant même sa naissance était au centre de ces préoccupations), b) en se détournant de désirs qui avaient émotionnellement un sens pour poursuivre des buts intellectuels austères et détachés, et c) en soumettant l’initiative et la direction de toute son activité orientée vers des buts à une rationalité consciencieusement exercée, excluant ainsi toute émotion et renonçant à toute activité de l’imagination et à toute joie spontanée.

Remarques générales sur les mécanismes liés au progrès thérapeutique en analyse

Le contenu de l’expérience, de même que la nature de l’objet du transfert central, diffère considérablement dans les processus de working through qui conduisent à un pro-

grès thérapeutique dans les névroses de transfert classiques d’un côté et dans les perturbations narcissiques de l’autre. Cependant, si on les regarde d’un point de vue psychoéconomique et dynamique à portée très large, les mécanismes principaux qui conditionnent le mouvement vers la santé psychologique sont les mêmes dans les deux classes de psychopathologies analysables. La constellation essentielle des facteurs qui expliquent l’effet thérapeutique de l’analyse dans les névroses de transfert et dans les perturbations narcissiques est la suivante : 1) Le processus analytique mobilise les énergies instinctuelles qui sont liées aux désirs infantiles qui ne se sont pas intégrés (par exemple, à cause du refoulement) au reste du psychisme et qui, par conséquent, n’ont pas participé à la maturation et au développement du reste de la personnalité. 2) Le processus analytique : a) met obstacle à la satisfaction du désir d’enfance au niveau infantile (frustration optimale ; abstinence analytique), il s’oppose constamment (au moyen des interprétations) à l’évasion régressive du désir ou du besoin infantile (de même qu’aux tentatives de refouler de nouveau ce désir ou de l’exclure de nouveau du contact établi analytiquement avec les domaines centraux (pré)conscients du psychisme). 3) Se voyant ainsi constamment remobilisé sans être gratifié, d’un côté, et, de l’autre, empêché de fuir régressivement la pulsion, le désir ou le besoin infantile ne trouve plus qu’une voie qui lui soit ouverte : celle qui consiste à s’intégrer progressivement dans les secteurs et les segments du psychisme, qui sont mûrs et adaptés au réel par l’addition de nouvelles structures psychologiques spécifiques qui maîtrisent la pulsion, permet d’elle un usage contrôlé ou la transforme en patterns variés de pensée et d’action mûrs et réalistes. En d’autres termes, le processus analytique tente de maintenir le besoin infantile mobilisé tout en lui interdisant toute autre voie que celle qui permet la maturation et un usage réaliste de la pulsion.

Nous croyons utile d’illustrer en termes concrets la formulation dynamique de l’action thérapeutique du processus de ivorking through dont il vient d’être question.

Il serait facile d’en faire la démonstration dans le contexte d’un cas classique de névrose de transfert. Mais l’exemple utilisé ici ne sera pas celui des désirs œdipiens de l’enfant, mais bien plutôt le désir infantile de se voir refléter par un autre, de recevoir des éloges, de l’approbation, à la façon de ce qu’on rencontre spécifiquement dans les perturbations narcissiques. Il faut bien réaliser que, génétiquement parlant, la frustration traumatique du désir ou du besoin approprié à la phase d’être accepté par les parents produit l’intensification immédiate de ce désir, comme c’est le cas pour tout autre besoin, spécifique à une phase, qui se trouve frustré. Le désir intensifié, combiné à la frustration externe persistante ou même augmentée (ou à la menace d’une punition), crée un grave déséquilibre psychique qui amène l’exclusion du désir ou du besoin de toute participation éventuelle, authentique et continue, aux autres activités psychiques. Un mur de défenses est alors érigé qui sert à protéger le psychisme contre la remobilisation du désir infantile – dans le présent exemple de la genèse d’une classe spécifique de perturbation narcissique, contre la remobilisation du désir d’approbation parentale – par peur d’un renouvellement du rejet traumatique. Il en résulte un clivage dont on dira qu’il est, d’après la localisation psychique des défenses, ou 1) « vertical », consistant en une séparation de tout un segment du psychisme de celui qui contient le soi central, se manifestant par une alternance entre : a) des sentiments de grandeur qui veulent nier les besoins d’approbation qui ont été frustrés, et b J des sentiments manifestes de vide et une estime de soi déficiente ; et/ou 2) « horizontal », consistant en une barrière de refoulement, se manifestant par de la froideur et par l’insistance du patient à conserver ses distances par rapport aux objets desquels il pourrait souhaiter recevoir un support narcissique.

Il se peut que la première tâche du processus de working through consiste à surmonter la résistance qui s’oppose à l’établissement du transfert narcissique (le transfert en miroir dans l’exemple qui nous intéresse), c’est-à-dire à la remobilisation dans la conscience du désir ou du besoin infantile d’acceptation parentale. Au cours de la phase suivante de l’analyse, la tâche thérapeutique consistera à maintenir actif le transfert en miroir en dépit du fait que le besoin infantile est toujours frustré. C’est au cours de cette phase que le patient doit faire face aux expériences répétitives du processus de tvorking through. Il tente d’échapper aux pressions pénibles exercées par les frustrations renouvelées : a) en recréant l’équilibre antérieur au transfert grâce à l’établissement d’un clivage vertical et/ou d’une frontière de refoulement, ou b) au moyen d’une évasion de type régressif, en retournant à des niveaux de fonctionnement psychique qui sont plus anciens que ceux où se situe la fixation pathogène (voir le schéma 2 au chapitre IV pour un résumé schématique de ces oscillations régressives). Toutefois, des interprétations transférentielles et des reconstructions d’ordre génétique permettent au secteur du psychisme de l’analysé qui coopère avec le traitement de fermer l’accès de ces deux voies indésirables d’évasion et de garder le besoin infantile mobilisé malgré l’inconfort qui en résulte. (L’analyste expérimenté saura assister son patient en maintenant cet inconfort dans des limites tolérables, en menant l’analyse selon le principe de la frustration optimale.

Ainsi, les voies de la régression étant bloquées et le désir infantile de se voir refléter par l’objet maintenu vivant bien que non gratifié, le psychisme se trouve forcé de créer de nouvelles structures qui transforment et élaborent le besoin infantile selon des voies réalistes et inhibées quant au but. En termes d’expérience et de comportement, on peut dire qu’il se produit une augmentation graduelle d’une estime de soi réaliste et de satisfaction dans les succès remportés. Le patient use de fantasmes modérés de réussite (se prolongeant par la planification d’une activité adaptée au réel) ; on voit également s’établir dans le secteur réaliste de la personnalité les résultats de développements fort complexes : l’humour, l’empathie, la sagesse et la capacité de créer (voir le chapitre XII).