Chapitre VIII. Remarques d’ordre général sur les transferts narcissiques

Considérations théoriques

Une question à la fois théorique et terminologique reste à débattre au sujet de la mobilisation thérapeutique intégrée des structures narcissiques. Les remobilisations intégrées de l’imago parentale idéalisée et du soi grandiose doivent-elles être considérées comme des transferts, soit dans le sens métapsychologique, soit dans le sens clinique du terme, et doivent-elles être désignées sous le nom de transfert ?

En principe, la question de savoir si l’inclusion de l’analyste dans la mobilisation thérapeutique d’une structure psychique investie narcissiquement doit être considérée comme un transfert ne concerne pas davantage les diverses formes cliniques par lesquelles se manifeste la mobilisation du soi grandiose que celles de la mobilisation de l’imago parentale idéalisée dans le transfert idéalisant. Cependant, comme ce dernier revêt parfois des traits extérieurs qui peuvent rappeler les manifestations cliniques des névroses de transfert classiques, il est souhaitable de mettre l’accent sur les conditions intrinsèques qui permettent de différencier cette situation clinique des névroses de transfert proprement dites et de souligner le fait que les manifestations transférentielles apparentes dans le transfert idéalisant sont attribuables à la mobi-

lisation d’investissements narcissiques et non pas à la mobilisation de libido objectale. La mobilisation de stades du soi grandiose, relativement tardifs du point de vue du développement (le transfert en miroir au sens strict), présente également un tableau clinique qui ressemble, extérieurement, au transfert présent dans l’analyse des névroses de transfert. Il est donc, ici aussi, nécessaire de souligner que l’analyste, bien que reconnu sur le plan cognitif comme distinct et autonome, ne compte que dans le contexte des besoins narcissiques de l’analysé, ou que ce dernier ne fait appel à lui ou ne réagit à son endroit que dans la mesure où il le voit comme satisfaisant ou frustrant son besoin d’un écho, d’une approbation ou d’une confirmation de son sentiment de grandeur et de son exhibitionnisme. La situation est cependant inverse en ce qui concerne la mobilisation des stades antérieurs du soi grandiose, telle qu’elle se produit dans le transfert en jumelage (alter ego) et dans la fusion grâce à l’extension du soi grandiose. Dans ce cas, les conditions internes et particulièrement le tableau clinique créés par le fait d’inclure l’analyste dans la mobilisation thérapeutique du soi grandiose semblent différer de la structure et des manifestations thérapeutiques des névroses de transfert, à tel point qu’il devient nécessaire au cours d’une première présentation de comparer les deux conditions et d’en souligner les similitudes. C’est seulement en indiquant les analogies entre elles que l’on peut démontrer le fait qu’en dépit de la nature archaïque des relations interpersonnelles recréées par la mobilisation de stades anciens du soi grandiose l’analyste entre véritablement avec son patient dans une relation clinique stable, établie sur des bases structurales et capable de fournir le support nécessaire au processus analytique.

Pour répondre à la question de savoir si le transfert idéalisant et le transfert en miroir doivent être classifiés comme étant des transferts, il nous faut : a) tenir compte de l’évaluation métapsychologique de la situation analytique clinique, et b) établir des choix spécifiques quant à la définition du concept de « transfert ».

J’éviterai de prendre ici parti dans la discussion qui porte sur le fait de savoir si les transferts narcissiques sont des transferts au sens métapsychologique du terme. Sans vouloir nier l’importance que revêtirait une stricte clarification du concept en cause, je continuerai à parler, en général, des diverses manifestations de la mobilisation thérapeutique de l’imago parentale idéalisée et du soi grandiose, comme de transferts. Etant donné ce fait indéniable, que l’imago de l’analyste est entrée dans une relation prolongée et relativement solide avec les structures narcissiques mobilisées permettant ainsi le maintien d’un processus systématique de working through, l’usage du terme « transfert » pris dans son sens clinique courant (maintenant devenu traditionnel) se trouve largement justifié indépendamment des subtilités d’une évaluation métapsychologique59.

Nous examinerons maintenant les deux transferts narcissiques à la lumière des courants conceptuels qui existent déjà dans ce domaine, puis les concepts proposés dans cette monographie seront comparés à des concepts plus anciens de façon à mieux pouvoir les préciser. J’examinerai en particulier : 1) la relation du transfert idéalisant et du transfert en miroir avec cet état auquel Freud a fréquemment fait allusion comme au « transfert positif » qui s’établit de manière spontanée et constitue le moteur du traitement analytique et le fondement émotionnel conditionnant l’efficacité des interventions thérapeutiques de l’analyste (voir, par exemple, 1912, p. 105 sq.) ; et 2) la relation du transfert idéalisant et du transfert en miroir avec les activités de projection et d’introjection auxquelles certains analystes accordent une place prépondérante dans le transfert clinique de tous les patients, conformément aux idées avancées par l’Ecole anglaise de psychanalyse de Melanie Klein – cette tentative d’explorer les profondeurs les plus mystérieuses de l’expérience humaine, tentative marquée par une imagination fertile mais dont la théorie ne repose malheureusement pas sur des bases solides –, supposant qu’il existe chez le J eune enfant deux positions primaires, la « paranoïde » et la « dépressive » (voir E. Bibring, 1947 ; Glover, 1945 ; Waelder, 1936).

Quant au « transfert positif » de base (Waelder [1939] et particulièrement E. Kris [1951], qui mentionne que Freud « souligne l’existence d’un champ de coopération entre analyste et patient m60), je proposerai la formule que j’ai déjà suggérée (1959) ; à savoir, que nous devrions « distinguer entre : 1) des choix d’objets non transférentiels inspirés par des modèles de l’enfance (fréquemment et à tort désignés sous le nom de « transferts » positifs), et 2) des transferts véritables ». Les premiers comportent « des tendances vers l’objet qui bien qu’émergeant des profondeurs ne traversent pas la barrière du refoulement » et « ces pulsions du moi qui, bien qu’étant des transferts à l’origine, ont ensuite rompu les liens avec le refoulé, devenant ainsi des choix d’objets autonomes du moi ». Et je résumais cette différenciation par un aphorisme en affirmant que, « bien qu’il soit vrai que tous les transferts soient des répétitions, toutes les répétitions ne sont pas des transferts » (p. 472).

Il ne fait aucun doute qu’un « champ de coopération entre analyste et patient » (Kris, 1951) doit être sauvegardé si l’on veut que le travail analytique ait des résultats durables. Sans cette « alliance que nous établissons avec le moi de la personne sous traitement » (Freud, 1937), l’analyse deviendrait une expérience passive et fugace semblable à l’hypnose. Il ne fait pas de doute que la dichotomie thérapeutique d’un moi qui observe et ressent tout à la fois (R. Sterba, 1934) se maintient plus aisément quand le moi qui observe coopère avec l’analyste dans l’accomplissement de la tâche analytique sur la base d’un lien réel, qui repose à son tour sur « des choix d’objets non transférentiels inspirés par des modèles de l’enfance » et sur « des choix d’objets autonomes du moi » (Kohut, 1959), ces derniers pris, bien sûr, dans le sens d’ « autonomie secondaire » (Hartmann, 1950,1952). Ces conditions sont aussi nécessaires au traitement psychanalytique des personnalités narcissiques qu’à l’analyse des névroses de transfert classiques. La partie de la personnalité de l’analysé qui observe et qui, collaborant avec l’analyste, se livre activement à la tâche de l’analyse, ne diffère pas essentiellement dans les perturbations narcissiques de celle que l’on rencontre dans les névroses de transfert. Dans les deux cas, un champ suffisant de coopération réelle provenant d’expériences positives au cours de l’enfance (dans le domaine narcissique comme dans celui des investissements objectaux) est la condition préalable nécessaire au maintien par l’analysé du clivage thérapeutique du moi et de cet attachement à l’analyste qui permet au patient, durant les moments difficiles de l’analyse, de conserver sa confiance dans les processus et les buts de la cure.

Par ailleurs, le transfert idéalisant et le transfert en miroir sont les objets de l’analyse, c’est-à-dire que la part du moi de l’analysé qui, de concert avec l’analyste, observe et analyse, les confronte et, à mesure qu’elle prend conscience de leurs dimensions génétiques, structurales, économiques et dynamiques, tente d’acquérir graduellement une maîtrise sur eux et de renoncer aux exigences qui leur sont reliées. L’obtention de cette maîtrise constitue le but thérapeutique essentiel et spécifique de l’analyse des troubles narcissiques.

Le « transfert positif » (Freud), sur la base d’un « choix d’objet non transférentiel » (Kohut), dans le « champ de la coopération entre analyste et patient » (Kris) n’est qu’un instrument utilisé dans l’accomplissement de cette tâche ; c’est le working through, de même que le renoncement éventuel au transfert en miroir ou à l’idéalisation du soi-objet archaïque qui conduit à ces résultats thérapeutiques spécifiques propres à une analyse réussie de troubles narcissiques.

Il est important de bien distinguer entre les transferts narcissiques et le lien réel qui s’établit entre analysé et analyste, non seulement pour des raisons théoriques mais peut-être encore davantage pour des raisons cliniques. Comme nous venons de le dire, le lien réel qui existe entre l’analyste et son patient, d’un point de vue théorique, n’est pas un transfert au sens métapsychologique du terme (qu’on l’appelle transfert positif, rapport, ou alliance thérapeutique, etc.), mais une relation qui se fonde sur des expériences heureuses de l’enfance dans les relations avec d’autres personnes, expériences qui, bien que progressivement neutralisées et donc inhibées quant au but, ont continué d’exercer une influence sur tous les investissements d’objets adultes du patient, y compris sa relation avec l’analyste. Du point de vue de l’élaboration du modèle structural du psychisme (Kohut, 1961 ; Kohut et Seitz, 1963), ces attachements à un objet appartiennent non au champ du transfert mais à celui de la neutralisation progressive.

Par ailleurs, du point de vue de la technique et tout particulièrement en ce qui regarde certains aspects des troubles narcissiques, la capacité de l’analyste d’éviter toute interférence dans l’établissement d’un transfert narcissique et toute mesure active cherchant à encourager la formation d’un lien thérapeutique réel avec le patient peut être de la plus haute importance pour le succès éventuel de la cure. Ainsi, on sait que le surinvestissement du soi grandiose archaïque prive le soi réel d’un apport libidinal (Rapaport, 1950). De vagues sentiments, de n’être pas tout à fait vivant, réel, de frauder, sont présents dans le préconscient de l’analysé qui semble toutefois n’avoir pas conscience de cette perturbation, en être vaguement conscient, ou encore avoir appris à la masquer non seulement aux autres mais aussi à lui-même. Les manifestations de l’incapacité de tels patients de former avec l’analyste un lien réel ne doivent pas donner lieu à une intervention active de la part de ce dernier dans l’espoir d’établir une « alliance ». Elles doivent être examinées avec calme, comme étant des indications d’un trouble dans le domaine de l’investissement du soi et des perturbations qui y sont reliées, telles que la difficulté éprouvée par le patient à se sentir vivant et à ressentir le monde comme réel.

Au début de l’analyse, certains actes symptomatiques qui peuvent paraître à l’analyste provenir de défauts du surmoi peuvent constituer, en réalité, des manifestations de troubles narcissiques. Le patient, étant incapable de percevoir clairement la perturbation, sous-jacente de l’image du soi et ne pouvant par conséquent la communiquer à l’analyste, peut mentir au début de son analyse, se montrer de mauvaise foi dans les questions financières ou manifester quelque autre trait de comportement qui semble comporter une intention frauduleuse. L’analyste ne doit pas plus prendre à la légère cette communication initiale vécue sous forme d’acting out, qu’il ne doit y réagir par une condamnation ou une interférence quelconque. Il lui suffit, dans la plupart des cas, de souligner le fait – mais non pas de « confronter » le patient à son acte sur le ton de la réprobation –, d’en discuter si nécessaire les aspects liés à la réalité et d’accentuer le fait que, pour l’instant, il ne peut savoir s’il comporte quelque signification cachée ou quelle serait la nature de cette dernière le cas échéant. Une interférence, sous la forme d’un acte quelconque qui traiterait le geste symptomatique comme étant en son entier un acte réel, soustrairait au travail analytique le centre même de la perturbation dont souffre le patient ; ce dernier réagirait en effet au blâme de l’analyste d’abord par la colère et la révolte, puis par la soumission, ce qui revient à dire qu’un changement se produirait dans le moi de l’analysé sans aucune mobilisation des configurations narcissiques pathogènes sous-jacentes. Les erreurs temporaires que pourrait faire l’analyste, parce qu’il a été pris par surprise ou n’était pas préparé à réagir de la manière appropriée à ces actes symptomatiques, ne causeront aucun dommage permanent, à condition que le thérapeute puisse revenir sur l’événement en question pour l’évaluer rétrospectivement. Par contre, si la réaction trop réaliste ou moralisante de l’analyste s’appuie sur un système théorique selon lequel il convient de mettre de côté l’attitude analytique face à « une fraude réelle » d’un patient, à sa « véritable absence d’intégrité », à 1’ « absence d’engagement réel à l’égard du traitement », alors l’accès à l’analyse de la perturbation narcissique profonde se trouve réellement bloqué.

Comme on l’a déjà dit, le centre préconscient d’où émanent ces perturbations caractérielles, c’est le sentiment de la réalité incomplète du soi et, secondairement, du monde extérieur lui-même. Il ne faut pas perdre de vue que la situation analytique est spécifiquement faite pour favoriser l’émergence de la pathologie cachée de l’expérience du soi (et par conséquent du sens de la réalité du soi et de l’environnement) mais aussi que, dans l’analyse, l’émergence graduelle de cette condition permet au patient de prendre conscience de ses sources dynamiques et de ses racines structurales (c’est-à-dire de la fixation à une image archaïque du soi, de même que du dysfonctionnement et de l’investissement insuffisant du soi [pré] conscient) ouvrant ainsi la voie à une amélioration générale de l’état perturbé.

Il existe un aspect particulier de la situation analytique qui permet et encourage même l’émergence du soi pathologique. En effet, la situation analytique considérée dans ses aspects les plus centraux n’est pas réelle, au sens habituel de ce terme. Sa réalité est une réalité spécifique qui rappelle, jusqu’à un certain point, la réalité de l’expérience artistique, celle du théâtre par exemple. Un individu doit avoir un minimum d’investissement stable du soi pour pouvoir se laisser aller à vivre cette réalité artistique du « make-believe », du jeu théâtral. Sûrs de notre propre réalité, nous pouvons temporairement nous abstraire de nous-mêmes pour souffrir avec le héros de la tragédie qui se joue sur scène, sans risquer de confondre avec la réalité de nos vies quotidiennes la réalité des émotions auxquelles le théâtre nous fait participer. Mais les individus dont le sens du réel est mal assuré ont parfois peine à s’abandonner à l’expérience artistique ; il leur faut se protéger en se disant, par exemple, que ce à quoi ils sont en train d’assister n’est « que » du théâtre, n’est « qu’ » une pièce, « n’est pas vrai », etc. La situation analytique présente des problèmes analogues. Des analysés qui ont un sens relativement intact de leur propre réalité pourront, à la suite des résistances transitoires appropriées, se permettre la régression nécessaire au déroulement de la cure. Ils pourront de cette manière ressentir la réalité indirecte, quasi artistique, de sentiments transférentiels, sentiments qui, dans leur passé, étaient en rapport avec une réalité différente (à ce moment directe et actuelle)61. Cette régression prend place spontanément, comme elle le fait au théâtre. Et, comme au théâtre, le désinvestissement de la réalité actuelle est favorisé par une diminution des stimuli de l’environnement immédiat. De plus, l’analysé n’a guère besoin qu’on lui enseigne ce qu’est l’analyse ; il sait quels rapports avoir avec la situation analytique, comme les gens savent quels rapports avoir avec la pièce de théâtre à laquelle ils assistent.

Je ne parlerai pas ici de tout ce qui peut être fait sur le plan pratique en vertu du principe selon lequel des explications appropriées peuvent faciliter l’adaptation à de nouvelles expériences. Quelqu’un qui n’est jamais allé au théâtre pourra, en effet, apprécier davantage la pièce à laquelle il assiste s’il a reçu, au préalable, quelques explications d’ordre général sur cette forme d’art. Mais le processus psychologique essentiel qui est alors mobilisé dans l’auditoire n’a pas à être enseigné. D’ailleurs, il serait impossible de le faire. Malgré les nombreuses et profondes différences existant entre l’expérience artistique et l’expérience analytique, les considérations qui précèdent sont applicables à la situation analytique. Des mesures appropriées peuvent en effet faciliter l’établissement des attitudes psychologiques requises à l’endroit de l’analyse, mais on ne peut apprendre les processus psychologiques essentiels qui permettent de vivre la réalité spécifique des sentiments transférentiels.

S’il existe une perturbation dans les fonctions centrales susceptibles de permettre au patient de vivre la réalité analytique, on ne doit utiliser ni mesures éducatives (explications) ni persuasion (pression morale), mais plutôt laisser la déficience se manifester librement, de façon à pouvoir en entreprendre l’analyse. En d’autres termes, chez un patient dont le soi (préconscient) a été pauvrement investi, les difficultés qu’il éprouve à l’endroit de l’établissement plus ou moins spontané de la situation analytique peuvent devenir elles-mêmes le centre véritable du travail de l’analyse. Mais cet aspect si important de la psychopathologie du patient serait soustrait à l’analyse si l’analyste accordait une dimension morale à l’incapacité de son patient de tolérer le désinvestissement de la réalité courante et l’ambiguïté de la situation analytique, et réagissait en rappelant l’analysé à la morale et au réel, l’exhortait ou tentait d’user de persuasion.

J’aimerais maintenant préciser ce qui distingue les concepts de transfert idéalisant et de transfert en miroir, de même que les processus de working through qui leur sont propres, des concepts d’identification projective et introjective (Klein, 1946) dans les cadres de l’approche thérapeutique utilisée par 1’ « Ecole anglaise » de psychanalyse. Le transfert en miroir peut se rapporter à un champ du psychisme qui recouvre, du moins partiellement, celui de 1’ « identification introjective » reconnue par l’école kleinienne. De la même manière, le transfert idéalisant peut impliquer une partie du domaine de ce qu’on nomme 1’ « identification projective ». Il est inutile, à ce point de mon exposé, de résumer ce qui distingue ma position théorique de celle qui caractérise l’Ecole anglaise, position qui mène à l’adoption d’attitudes thérapeutiques fort divergentes de celles qu’utilisent les kleiniens. Qu’il suffise de dire que, selon les vues présentées ici, le transfert en miroir et le transfert idéalisant constituent les formes thérapeutiquement mobilisées des deux positions fondamentales de la libido narcissique, établies postérieurement au stade du narcissisme primaire. Etant donné que ces positions constituent des étapes de maturation normales et nécessaires, des fixations ou des régressions à ces positions ne doivent pas être considérées, dans la thérapie, comme essentiellement anormales ou mauvaises. Le patient apprend d’abord à reconnaître ces formes de narcissisme dans leur mobilisation thérapeutique – et il lui faut, au préalable, être capable de les accepter comme des étapes de maturation normales et nécessaires ! – avant de pouvoir se mettre en devoir de les transformer progressivement et de les faire évoluer jusqu’au point où elles s’intégrent dans l’organisation supérieure de la personnalité adulte et deviennent susceptibles de servir les visées de la maturité. Ainsi, le moi de l’analysé ne se dresse pas contre son narcissisme archaïque comme s’il avait à faire face à un étranger ou à un ennemi, des processus idéationnels appartenant à des stades plus élevés de différenciation objectale (comme des fantasmes spécifiques concernant le désir de dévorer un objet frustrant ou la peur d’être dévoré par lui) ne risquent pas d’être attribués aux secteurs thérapeutiquement mobilisés et il ne se crée pas de tensions liées à un sentiment de culpabilité. Il existe, naturellement, des tensions qui émergent spontanément au cours de l’analyse. Elles proviennent de l’intrusion de libido narcissique non modifiée dans le moi et sont vécues sous forme d’hypocondrie, d’embarras et de honte. (Elles ne découlent pas d’un conflit avec un surmoi idéalisé, structure qui n’existe pas encore au niveau de développement dont nous traitons ici.) Si l’attitude adoptée par l’analyste se fonde sur les considérations théoriques qui précèdent, la tâche difficile de percevoir le mouvement de régression vers des stades de moindre différenciation objectale, de même que l’émergence hors de ces stades – et l’oscillation concomitante entre des états de tension préverbaux et des fantasmes susceptibles de verbalisation —-, pourra s’accomplir dans une ambiance qui encourage le maintien de l’autonomie de la part du moi de l’analysé capable d’observation et d’intégration1.

Mais je ne développerai pas davantage la comparaison entre les points de vue théorique et clinique de l’école kleinienne sur la psycbopathologie et les formulations théoriques et cliniques présentées ici sur les troubles narcissiques. Pareille tâche dépasserait largement les cadres de cet ouvrage, étant donné qu’elle impliquerait l’étude de ce qui distingue la psychopathologie des psychoses paranoïaque et manico-dépressive, d’un côté, et les troubles narcissiques de l’autre62 63. Je me propose plutôt de compléter l’étude théorique des concepts de transfert en miroir et de transfert idéalisant : 1) en examinant les mouvements de progression et de régression entre le stade des noyaux corps-soi du soi corporel intégré (narcissisme)64, et 2) en établissant la différenciation entre : a) des mécanismes psychologiques isolés, et b) le soi-esprit tout entier, structuré et intégré.

Les termes de transfert en miroir et de transfert idéalisant renvoient à la mobilisation thérapeutique non pas de mécanismes psychologiques isolés (comme l’intro-jection et la projection) mais plutôt de configurations de personnalité tout entières, plus ou moins solides et stables, et indépendantes du ou des mécanismes psychologiques prédominants qu’elles emploient ou qui les caractérisent. L’évolution de l’auto-érotisme au narcissisme (Freud, 1914) constitue un pas sur la voie du développement d’une synthèse plus achevée de la personnalité, attribuable au déplacement des investissements libidinaux dans des parties isolées du corps, ou dans des fonctions physiques ou mentales isolées, vers un soi doué de cohésion (même s’il s’agit, dans les premiers temps, d’un soi grandiose, exhibitionniste et dépourvu de réalisme). En d’autres ternies, les noyaux du soi corporel et du soi mental se fondent pour constituer une unité intégrée. Le fait d’éprouver des préoccupations au sujet de son propre corps, comme la chose se produit régulièrement dans des cas de maladie physique, provient d’un accroissement momentané de narcissisme, même lorsque l’inquiétude se trouve centrée sur un seul organe, celui-ci étant perçu comme faisant partie du soi corporel souffrant vu comme une entité. Toutefois, dans l’hypocondrie psychotique ou prépsychotique, comme, par exemple, dans les premiers stades de la schizophrénie, des parties du corps ou des fonctions physiques ou mentales deviennent isolées et surinvesties. L’imago d’un soi intégré se désagrège et la part de la personnalité qui demeure intègre et observe la situation ne peut faire plus que de tenter d’expliquer les produits d’une régression qu’elle est incapable de contrôler (Glover, 1939, p. 183 sq.).

La différence entre la régression narcissique qui accompagne la maladie physique et la fragmentation prénarcissique du soi corporel qui se produit dans les premiers stades de la schizophrénie apparaît parfois d’une façon moins nette dans les conditions spécifiques suivantes. Si une personne qui possède de fortes fixations prénarcissiques devient physiquement malade, l’accroissement de narcissisme corporel qui s’ensuit peut occasionner une régression plus profonde vers un stade où s’amorce une fragmentation du soi corporel ; la personne réagira alors par de l’angoisse hypocondriaque plutôt que par un souci bien légitime au sujet de sa santé physique. Les maladies physiques qui ont une symptomatologie diffuse (telle que le syndrome initial non spécifique qui accompagne de nombreuses maladies infectieuses, y compris un simple rhume) sont particulièrement susceptibles de provoquer de semblables réactions hypocondriaques. Par contre, l’apparition de symptômes bien délimités accompagnés d’un fort investissement narcissique dans un organe spécifique (comme par exemple, le mal de gorge, le rhume de cerveau, les éternuements, etc.) tend à contrecarrer l’influence des points de fixation prénarcissiques. C’est pourquoi l’apparition de pareils symptômes est, en général, bien accueillie par des personnes qui souffrent de tendances hypocondriaques et se trouvent ressentir alors un véritable soulagement. Pour la même raison, des maladies qui impliquent des douleurs exquises dans des régions bien circonscrites du corps, alors même qu’elles affectent des organes aussi narcissiquement investis que les yeux ou les organes génitaux, n’évoqueront habituellement pas de réactions hypocondriaques.

Une régression analogue à celle qui va du stade du soi corporel intégré (narcissisme) au stade du soi corporel fragmenté, c’est-à-dire au stade de parties du corps psychologiquement isolées et de leurs fonctions (autoérotisme), peut également être observée dans la sphère mentale. Autrement dit, l’investissement de l’attitude mentale tout entière d’une personne (narcissisme), même s’il n’existe que sous une forme exagérée ou pathologiquement altérée, doit être différencié du surinvestissement de fonctions et de mécanismes mentaux isolés (autoérotisme), qui survient à la suite de la désagrégation du soi mental intégré narcissiquement investi. Au cours de la thérapie psychanalytique, il se produit un surinvestissement du soi mental qui est essentiellement volontaire, approprié aux circonstances et orienté vers une tâche spécifique. La situation analytique encourage, en effet, la polarisation de l’attention de l’analysé sur sa propre attitude mentale et sur les diverses fonctions de son esprit. Ici aussi, pourtant, comme dans les circonstances analogues (le la maladie physique, un unique symptôme ou un seul mécanisme psychologique, si apparent et distinct du moi qu’il puisse être, est perçu comme appartenant au contexte de l’imago d’un soi mental souffrant intégré. Le surinvestissement de fonctions et de mécanismes mentaux isolés qui se produit à la suite de la fragmentation du soi mental accompagne fréquemment l’hypocondrie de nature physique de stades initiaux de régression psychotique, et par conséquent est vécu d’une manière analogue à l’hypocondrie psychologique (elle peut, par exemple, être rationalisée sous la forme d’une inquiétude quant à la perte des facultés intellectuelles, d’une peur de la folie, et ainsi de suite).

À certains moments, l’analyste doit se montrer particulièrement attentif aux mécanismes psychologiques individuels. Les mécanismes d’introjection et de projection, par exemple, seront utilisés – selon des modes défensifs et non défensifs (autrement dit, à des fins d’adaptation) – par des analysés souffrant de troubles narcissiques comme par des analysés affectés de névroses de transfert ordinaires. Lorsque l’état d’isolement de ces mécanismes provient d’une désagrégation régressive du soi mental, ils sont inaccessibles à l’analyse ; à ce moment, seuls les aspects de la personnalité demeurés indemnes, de même que les événements psychologiques qui précèdent la fragmentation régressive, demeurent à la portée de l’observation analytique. Mais, aussi longtemps que ces mécanismes demeurent des fonctions (même inconsciemment exécutées) d’un soi total, intégré, ils constituent pour l’analyste un sujet légitime d’interprétation. Plus spécifiquement : c’est au moyen des interprétations que l’analysé prend progressivement conscience des liens qui existent entre le soi qui agit et réagit et les mécanismes psychologiques qui lui avaient semblé jusque-là se manifester de façon gratuite, imprévisible. Grâce au travail analytique, ces mécanismes en viennent à relever davantage de l’initiative du moi qui exerce alors sur eux une domination toujours croissante.

Ces différenciations (entre mécanismes archaïques isolés et mécanismes appartenant à un ensemble cohérent d’activités mentales) sont malheureusement compliquées du fait que l’on rencontre parfois dans la littérature psychanalytique une tendance à personnifier les mécanismes psychologiques. Ainsi, certains auteurs semblent attribuer aux mécanismes d’introjection et de projection le caractère d’une personnalité. Le mécanisme d’introjection devient un enfant en colère qui dévore, le mécanisme de projection, un enfant qui crache, qui vomit. Si de semblables conceptions théoriques sont utilisées telles quelles dans la situation clinique, elles risquent non seulement de provoquer chez le patient des sentiments de culpabilité mais, ce qui est encore plus grave, d’annuler la différence si importante entre : a) des structures narcissiques intégrées, analysables puisque capables de former un transfert dans la situation clinique, et b J des structures auto-érotiques non analysables, l’investissement portant non pas sur des configurations narcissiques intégrées (soi grandiose, imago parentale idéalisée), mais sur des fonctions physiques ou mentales isolées. Il est vrai qu’au cours de régressions temporaires ou chroniques les manifestations de la libido dans le transfert en miroir peuvent être remplacées par des introjections isolées, comme les investissements intégrés d’un transfert idéalisant peuvent se dissoudre pour faire place à des projections isolées. Il devient alors impossible au transfert de s’établir et la région pathologique elle-même échappe donc (du moins temporairement) à l’analyse.

Il est d’un intérêt certain de comparer les conceptualisations que j’ai utilisées (et qui dérivent de l’observation psychanalytique systématique de patients adultes souffrant de troubles narcissiques) avec celles qu’utilisent Mailler et ses collaborateurs65, conceptualisations qui proviennent de l’observation systématique d’enfants profondément perturbés. Les théories présentées ici sont conformes à la théorie psychanalytique (particulièrement en ce qui concerne les points de vue dynamique-économique et topographique-structural) et les expériences archaïques largement mobilisées (le transfert idéalisant, le transfert en miroir, les mouvements vers une fragmentation fugitive du soi) requièrent la reconstitution empathique des expériences correspondantes de l’enfance. Les conceptualisations de Mahler proviennent, quant à elles, d’une observation du comportement de jeunes enfants inspirée par la pensée psychanalytique ; elles sont, par conséquent, en accord avec un cadre théorique approprié au champ d’observation qui est le sien. Les formulations concernant les phases d’autisme-symbiose comme les phases de séparation-individuation appartiennent donc au cadre sociobiologique de l’observation directe de l’enfant.

On pourrait résumer de la façon suivante ce qui distingue le point de vue théorique selon lequel se font les observations menant aux formulations de Mahler, du point de vue que j’utilise moi-même. Dans le cadre de référence qu’utilise Mahler, l’enfant constitue une unité psychobiologique qui vit en état d’interaction avec le milieu environnant. Selon sa conception, la relation de l’enfant avec l’objet évolue suivant une ligne de développement psychobiologique régulière qui va : a) d’une absence de relation (autisme), en passant par b) une union avec l’objet (symbiose), vers c) une autonomie à l’égard de l’objet et une véritable relation de mutualité avec lui (individuation). Quant à moi, le point de vue métapsychologique psychanalytique qui coïncide avec ma méthode d’observation (mobilisation transférentielle du vécu de l’enfance) m’a amené à constater le développement côte à côte, non seulement du narcissisme et de l’amour objectai (chacun allant de niveaux archaïques à des niveaux plus élevés), mais également des deux principales branches du narcissisme lui-même (le soi grandiose, l’imago parentale idéalisée). Ces différences dans la conceptualisation proviennent de la différence qui existe entre les types fondamentaux d’observation utilisés. Mahler observe le comportement de jeunes enfants, je reconstitue leur vie intérieure sur la base de remobilisations transférentielles.

Il faudrait dépasser le cadre de cette monographie pour comparer dans les détails les formulations de la métapsychologie psychanalytique et celles de l’observation directe de l’enfant dans le domaine qui nous intéresse. Il faudrait alors tenir compte – outre les travaux de Mahler et al. – des recherches de Benjamin (1950, 1961), de Spitz (1949, 1950, 1957, 1961, 1965) et de nombreux autres auteurs66. Particulièrement dans les deux dernières décennies, notre compréhension de l’interaction entre la mère et le nourrisson ou le jeune enfant a pu bénéficier d’un nombre important de recherches de grande valeur faites par des psychanalystes. Mahler, qui a fait cependant les recherches non seulement les plus suivies et les plus systématiques mais aussi les plus utiles et les plus riches d’influence, sera considérée, dans les lignes suivantes, comme représentant ce champ de la recherche.

La formulation de Mahler, qui veut que le développement suive une ligne progressive, allant de l’autisme à la symbiose puis à l’individuation, correspond approximativement à la conception classique de Freud selon laquelle le développement libidinal va de l’auto-érotisme à l’amour objectai en passant par le narcissisme. Les transferts narcissiques constituent des mobilisations thérapeutiques de phases de développement qui, probablement, correspondent, d’abord et avant tout, à la période transitoire intercalée entre un moment tardif du stade de la symbiose et les débuts des stades d’individuation au sens où en parle Mahler. J’aimerais cependant souligner de nouveau que mes propres observations m’ont amené à croire que l’on peut avec profit et en tenant compte des données empiriques postuler deux lignes de développement séparées et largement indépendantes l’une de l’autre : l’une qui conduit de l’auto-érotisme via le narcissisme à l’amour objectai ; l’autre qui va de l’autoérotisme via le narcissisme à des formes plus élevées et à des transformations du narcissisme. Pour ce qui est de la première de ces deux voies de développement, il n’est naturellement pas étonnant de rencontrer des auteurs qui veulent que l’on puisse distinguer des témoignages rudimentaires d’amour objectai dès le stade autoérotique ou le stade narcissique, ce qui revient à dire que l’on devrait présumer l’existence d’une ligne de développement séparée de la libido d’objet débutant par des formes rudimentaires et très archaïques d’amour objectai. (Dans ce contexte, voir M. Balint, 1937 ; et 1968, particulièrement p. 64 sq.) J’incline cependant pour ma part à demeurer fidèle à la formulation classique. Je crois que le fait d’attribuer au très jeune enfant la capacité de formes même très rudimentaires d’amour objectai (à ne pas confondre, bien entendu, avec des relations d’objet) repose sur des falsifications concernant le passé et sur des erreurs d’empathie adultomorpbes.

Considérations cliniques

Il existe des patients chez qui la différenciation entre le transfert idéalisant et le transfert en miroir est malaisée à établir, soit à cause d’oscillations fréquentes entre les deux positions, soit à cause de la nature instable ou mixte du transfert narcissique lui-même, étant donné qu’on y trouve simultanément une idéalisation de l’analyste et la présence d’exigences à l’égard de l’analyste voulant qu’il serve de miroir, manifeste son admiration ou entre dans une relation à Yalter ego ou dans une fusion avec le patient. Des exemples de ce type ne sont cependant pas aussi fréquents que ceux chez lesquels une différenciation très claire peut être faite, du moins au cours de longues périodes de la cure. Dans les cas de transitions – particulièrement, dans les cas où les rapides oscillations entre la mobilisation du soi grandiose et l’imago parentale idéalisée ne permettent pas d’appliquer avec précision

les interprétations –, il est à conseiller pour l’analyste de n’insister ni sur un soi grandiose mobilisé de façon fugitive ni sur l’imago parentale idéalisée, mais de centrer plutôt son attention sur les changements d’une de ces positions à l’autre, de même que sur les événements qui ont précipité ces changements. Dans certains cas du moins, il semble que la rapidité des oscillations soit au service d’un déni défensif de la vulnérabilité. Chaque fois que le patient fait une timide tentative d’idéalisation de l’analyste ou tente d’exhiber son soi bien-aimé en invitant le thérapeute à une participation admirative, il fait marche arrière vers la position opposée et – comme la tortue de la fable – il est là depuis le début, mais l’analyste ne peut le rattraper.

Autre question d’ordre pratique : la forme à donner aux interprétations centrées sur les transferts narcissiques, particulièrement dans le cas du transfert en miroir. Au cours de l’analyse de personnalités narcissiques, l’analyste peut rencontrer sur sa route deux pièges de nature opposée. L’un concerne la tendance qu’il pourra éprouver à adopter à l’égard du narcissisme de son patient une attitude réaliste et fondée sur une éthique ; le second, une tendance à faire des interprétations appropriées mais abstraites.

On peut affirmer qu’en général c’est lorsque la psychopathologie sous observation n’est pas comprise métapsy-chologiquement que l’on risque de voir surgir la triade des jugements de valeur, de l’éthique du réel (voir les conceptions de Hartmann sur une éthique de la santé [1960, p. 64]) et de l’activisme thérapeutique (mesures éducatives, exhortations, etc.), l’analyste ayant le sentiment qu’il doit aller au-delà de l’attitude fondamentale (qui se limite à l’interprétation) pour devenir le leader, le maître, le guide de son patient. Comme dans la circonstance il faudrait à l’analyste tolérer son impuissance thérapeutique et l’absence de succès, rien d’étonnant à ce qu’il abandonne alors la panoplie inefficace de l’analyse pour utiliser la suggestion (s’offrant lui-même au patient comme modèle ou comme objet d’identification, par exemple) dans l’espoir d’obtenir quelque résultat thérapeutique. Mais si, malgré l’absence persistante de succès dans des domaines qui n’ont pas encore été compris métapsychologiquement, les moyens analytiques n’ont pas été abandonnés et que l’on ne s’est pas tourné vers l’activisme thérapeutique, de nouveaux insights analytiques deviendront possibles et un progrès scientifique pourra s’accomplir.

On peut observer un phénomène semblable dans des domaines où la compréhension métapsychologique, tout en n’étant pas totalement absente, reste incomplète. Les analystes éprouvent alors la tentation de suppléer aux interprétations et aux reconstitutions en exerçant une certaine pression sur le patient et le poids de la personnalité du thérapeute acquiert une importance beaucoup plus considérable que dans des cas clairement compris sur le plan métapsychologique. Certains analystes sont considérés comme particulièrement doués pour l’analyse des troubles narcissiques, et les anecdotes portant sur leurs activités thérapeutiques deviennent rapidement célèbres dans les cercles analytiques67. Mais tout comme le chirurgien à l’époque héroïque de la chirurgie était un homme possédant un charisme qui accomplissait des exploits marqués par un courage et une habileté héroïques tandis que le chirurgien moderne est généralement un homme de métier calme et doué d’une bonne formation, ainsi en est-il de l’analyste. À mesure que s’étendront nos connaissances sur les perturbations narcissiques, les procédés thérapeutiques autrefois si exigeants pour la personne du thérapeute deviendront progressivement un travail de spécialistes exercé par des analystes compréhensifs et doués (Tinsight, qui n’auront pas à utiliser ce charisme propre à leur personnalité, mais se limiteront plutôt à l’usage des seuls moyens qui permettent d’atteindre à un succès rationnel : les interprétations et les reconstitutions.

Les implications contre-transférentielles de la tendance de l’analyste à réagir aux fixations narcissiques de son analysé par une impatience marquée d’ennui – si légèrement que ce soit – seront traitées au chapitre XI. Ici, je me contenterai de répéter ce que j’ai déjà dit (1966a), à savoir, que c’est le fait de l’intrusion inopportune du système de valeur altruiste de la civilisation occidentale, et non pas la considération objective de critères de développement ou d’adaptation, qui tend à induire chez le thérapeute un désir de remplacer la position narcissique du patient par un amour objectai. Autre-

ne devrait objecter à des succès thérapeutiques se rapportant à des perturbations pratiquement incurables le fait qu’ils ont été obtenus grâce à l’influence directe ou indirecte de la personnalité du thérapeute. Ce contre quoi l’on doit cependant protester, ce sont les rationalisations secondaires qui cherchent à accorder un caractère scientifique aux procédés utilisés. La question de savoir si une forme de thérapie est essentiellement scientifique ou si elle relève de l’inspiration du thérapeute (autrement dit, la question de savoir si les forces irrationnelles en jeu étaient ou non sous le contrôle rationnel du thérapeute) ne saurait trouver de réponse qu’en tenant compte des interrogations suivantes : 1) Une compréhension théorique systématique des processus impliqués dans la thérapie existe-t-elle ? 2) La méthode de traitement peut-elle être communiquée à d’autres, c’est-à-dire peut-elle être apprise et mise en pratique sans la présence de son créateur ? Et 3) le plus important : La méthode de traitement demeure-t-elle efficace après la mort de celui qui l’a instaurée ? C’est, hélas ! ce dernier événement qui semble trop souvent révéler que la méthodologie thérapeutique n’avait rien de scientifique et que son succès tenait à la présence d’un individu unique particulièrement doué.

ment dit, il existe des situations nombreuses où le remaniement des structures narcissiques et leur intégration dans la personnalité doivent être considérés comme un effet thérapeutique d’une authenticité et d’une valeur plus grandes que ne le serait la passagère soumission du patient à l’exigence d’avoir à transformer son narcissisme en amour objectai. Bien sûr, il y a des moments, au cours de l’analyse de certaines personnalités narcissiques, où un avertissement sérieux de la part de l’analyste ne sera pas inutile pour parvenir à faire admettre au patient que la gratification qu’il retire de ses fantasmes narcissiques non modifiés n’est qu’une contrefaçon. C’est ainsi que la tradition psychanalytique locale veut qu’un analyste de la vieille génération ait eu l’habitude, à certains moments cruciaux, de tendre silencieusement à son patient une couronne et un sceptre plutôt que de le confronter à une nouvelle interprétation verbale.

Mais, en général, c’est lorsque nous démontrons au patient, en termes bienveillants mais objectifs et ne laissant rien perdre de la réalité, le rôle joué par son narcissisme dans cet univers archaïque où il a malgré sa forte réticence laissé pénétrer l’analyste, que le processus psychanalytique est le mieux servi. Et il vaut mieux faire confiance à la spontanéité des fonctions de synthèse du moi du patient pour parvenir à dominer progressivement les régions narcissiques de sa personnalité dans une atmosphère analytique de bienveillance et d’empathie, que de pousser l’analysé à une imitation servile du rejet méprisant par l’analyste de son manque de réalisme. L’analyste se montrera particulièrement efficace dans ce cas s’il peut reconstituer grosso modo certains états archaïques du moi, de même que le rôle spécifique qu’y ont joué les positions narcissiques, et s’il peut établir les liens qui existent entre les expériences transférentielles appropriées et les traumas correspondants survenus dans l’enfance.

La brève allusion de Freud au style et à la forme de semblables reconstitutions, dans la dernière de ses publications sur la technique (19376), bien qu’elle n’ait pas été destinée à illustrer leur rôle dans l’analyse des troubles narcissiques, est un exemple, qui convient particulièrement dans le présent contexte, du ton objectif mais bienveillant souhaitable dans ce type d’intervention. « Jusqu’à votre n-ième année, dit Freud à son patient imaginaire, vous vous considériez comme étant l’unique et absolu possesseur de votre mère ; puis arriva un autre bébé qui fut pour vous la cause d’une désillusion profonde. Votre mère vous quitta pour quelque temps et même après sa réapparition elle ne se consacra jamais plus à vous exclusivement. Les sentiments que vous éprouviez envers votre mère devinrent ambivalents, votre père acquit à vos yeux une nouvelle importance,… et ainsi de suite » (p. 261).

Si l’on veut évaluer l’opportunité ou l’inopportunité relatives pour l’analyste d’exercer sur son patient des pressions éducatives – que ce soit par des affirmations froidement objectives ou sous la forme d’admonestations fondées sur la morale –, il faut tenir compte de la signification métapsychologique des structures dépourvues de réalisme qui occupent à ce moment-là le champ d’observation thérapeutique. En dehors de ses idéalisations dépourvues de réalisme, c’est, bien sûr, le sentiment de grandeur du patient (du fait surtout qu’il s’exprime ouvertement par des attitudes arrogantes, hautaines et des exigences d’attention qui ne semblent pas respecter les droits ou les limites des autres, en l’occurrence, de l’analyste), qui incite le thérapeute à réagir automatiquement par des mesures éducatives (de confrontation avec le réel) ; disons, pour paraphraser Hartmann (1960), par une attitude qui se fonde sur une morale du réel ou sur une morale de ce qui constitue la maturité.

Pour pouvoir choisir la réaction qui convient au sentiment de grandeur manifesté par l’analysé, il faut cependant avoir au préalable une compréhension suffisante de la structure spécifique et donc de la signification psychologique particulière de ses exigences. Plus précisément, disons que des revendications narcissiques manifestes se produisent, dans les cas de perturbations narcissiques, sous l’une des trois formes suivantes que l’on peut distinguer les unes des autres du point de vue structural comme du point de vue dynamique. Chacune de ces formes devrait provoquer chez l’analyste des réactions thérapeutiques s’harmonisant avec les aspects structuraux et dynamiques qui déterminent le comportement du patient.

1. Un comportement influencé par un sentiment de grandeur peut être une manifestation du secteur verticalement scindé du psychisme (voir l’étude du cas de J… et le schéma 3 au chapitre VII). J’en suis venu à constater que le progrès de la cure, c’est-à-dire l’obtention de la santé grâce à des changements structuraux, n’est pas facilité si l’on oppose aux manifestations narcissiques non camouflées du secteur clivé avec la réalité des mesures éducatives, des admonestations ou d’autres attitudes de même nature. L’essentiel de la tâche analytique devrait s’accomplir à la frontière qui sépare le secteur scindé, aux manifestations bruyantes, du tranquille moi-réalité, situé au centre du psychisme et par l’entremise duquel s’instaure le transfert narcissique de base. On ne surmonte cependant pas la résistance rencontrée à cette frontière en combattant l’arrogance clivée mais bien plutôt en l’expliquant (au moyen de reconstitutions génético-dynamiques) au secteur central de la personnalité, de manière à persuader ce dernier d’accepter cette arrogance comme faisant partie de son domaine. Lorsque cette tentative est couronnée de succès, on obtient les résultats suivants : a) les forces morales et esthétiques du moi central, de même que celles qui facilitent son adaptation au réel, se mettent d’elles-mêmes à transformer les revendications narcissiques archaïques de façon à les rendre plus acceptables sur le plan social et à accroître leur utilité sur le plan psychoéconomique ; et, résultat encore plus important : b) il se produit un déplacement des investissements narcissiques archaïques du secteur verticalement scindé au secteur central, renforçant la propension à l’établissement d’un transfert (narcissique). Le travail analytique cherchera surtout à promouvoir le déplacement des investissements d’une partie verticalement scindée du psychisme (dépourvue de potentiel transférentiel) à un secteur horizontalement clivé (qui, lui, est réellement capable de former un transfert [narcissique]). J’ajouterai ici que les mêmes conditions ont cours dans le cas des perversions (elles constituent la grande majorité) qui sont édifiées sur un fondement narcissique. Le comportement pervers réside dans le secteur verticalement scindé du psychisme et doit d’abord être intégré au secteur central avant que les forces instinctuelles sous-jacentes puissent être utilisées pour un transfert narcissique, devenant ainsi accessibles à un processus systématique de working through.

2. La deuxième forme sous laquelle des revendications narcissiques se manifestent clairement peut également être définie en termes structuro-dynamiques. Dans ces cas, nous avons affaire à un sentiment de grandeur structuré, situé au centre de la personnalité mais mal isolé (clivage horizontal), et dont les percées sporadiques le font se substituer, pour des périodes plus ou moins brèves, à une symptomatologie chronique dominante de déplétion narcissique. Ces percées aboutissant en général à un déséquilibre psychoéconomique (par exemple, à une stimulation excessive), on devrait les considérer comme des états traumatiques.

3. Finalement, des attitudes narcissiques manifestes peuvent se présenter sous la forme d’un narcissisme défensif, servant souvent à renforcer (de façon chronique ou en tant que mesure d’urgence temporaire) les défenses contre les revendications de configurations narcissiques archaïques, situées à un niveau beaucoup plus profond. C’est à ce contexte qu’appartient l’arrogance arborée temporairement par M. J… lorsque, les revendications de son soi exhibitionniste grandiose archaïque se trouvant mobilisées dans le transfert, il parlait de ses habitudes liées au rasage. Ici, la réaction appropriée consistera encore une fois pour l’analyste à offrir des interprétations dynamiques et à faire des reconstitutions génétiques. Cependant, lorsqu’un sentiment de grandeur défensif chronique se trouve, secondairement, comme enveloppé par un système de rationalisations (rappelant le déguisement d’une phobie par un système de rationalisations sous forme d’idiosyncrasies, de goûts, de préjugés, etc.), il est possible qu’on doive exercer un certain degré de pression éducative pour faire disparaître les modifications subies dans ce domaine par le moi.

Ayant ainsi traité de l’aspect indésirable des réactions de l’analyste qui, face au narcissisme de son patient, ferait appel à la morale ou à un réabsme prématuré dans des buts d’adaptation, surtout lorsque ces réactions prennent pour se manifester le ton de l’exhortation ou de la condamnation, je voudrais maintenant attirer l’attention du lecteur sur le second danger à éviter dans l’analyse des perturbations narcissiques, à savoir, celui pour l’analyste de donner aux ; interprétations transférentielles un ton par trop abstrait. On pourra échapper à ce piège si l’on évite la confusion si répandue entre les relations objectales et l’amour objectai. Comme je l’ai déjà dit (1966a) : « L’antithèse du narcissisme, ce n’est pas la relation objectale mais l’amour objectai. Une profusion de relations objectales, au sens où l’entendrait un observateur du domaine social, peut masquer chez un individu l’expérience narcissique qu’il fait du monde des objets ; et l’isolement apparent d’une personne, comme sa solitude, peuvent servir de cadre à une pléthore d’investissements actuels d’objets » (p. 245). Nous devons donc nous rappeler : a) que nos interprétations portant sur le transfert idéalisant et sur le transfert en miroir traitent d’une intense relation d’objet, bien que l’objet soit chargé d’investissements narcissiques, et b) que nous expliquons au patient que c’est son propre narcissisme qui le rend hautement sensible à certains aspects et à certains actes de l’objet, l’analyste, qu’il ressent selon le mode narcissique. Si l’analyste n’oublie pas que, au cours des manifestations du processus psychanalytique qui est en train de se dérouler, la mobilisation transférentielle des structures narcissiques du psychisme survient sous la forme d’une relation d’objet narcissique, il pourra alors démontrer en termes concrets au patient, non seulement la nature de ses réactions, mais aussi le fait que ces réactions sont actuellement centrées spécifiquement sur l’analyste dont il ressent les attitudes et les actes comme des reviviscences de situations, de fonctions ou d’objets importants ressentis narcissiquement dans le passé. De plus, étant donné que la pensée et l’action sont encore incomplètement séparées aux niveaux pathognomoniques de régression mobilisés dans l’analyse des troubles narcissiques, l’analyste doit apprendre à accepter avec sérénité les apparitions répétées de ce qui apparaît comme acting out, de façon à y réagir comme à un moyen archaïque de communication.

Si les interprétations de l’analyste n’ont rien de réprobateur, s’il peut clarifier pour son patient, en termes concrets, l’importance et la signification de ses messages (qui prennent souvent la forme d’un acting out), de son hypersensibilité d’apparence irrationnelle, de même que du mouvement de va-et-vient des investissements dans les positions narcissiques, et tout spécialement, s’il peut démontrer à cette partie du moi de l’analysé qui observe et s’auto-analyse que ces attitudes archaïques ont un sens, une valeur et sont des manifestations d’adaptation vues dans le contexte du développement total de la personnalité dont elles constituent une partie, alors le secteur du moi parvenu à maturité ne se détournera pas du sentiment de grandeur du soi narcissique, non plus que des traits terrifiants de l’objet ressenti narcissiquement et surestimé. De façon répétée, le moi pourra alors faire face à des parts raisonnables et psychologiquement assu-mables de la déception qu’il éprouve lorsqu’il lui faut reconnaître l’absence de réalisme des revendications de son soi grandiose. Réagissant à cette expérience, le moi en viendra, ou bien à retirer avec tristesse une part de l’investissement narcissique de l’imago archaïque du soi, ou bien, à l’aide de structures nouvellement acquises, à neutraliser les énergies narcissiques qui y sont associées ou à les canaliser pour les utiliser dans des activités inhibées quant au but. De la même façon, le moi fera face à la déception occasionnée par la reconnaissance de l’inaccessibilité ou de l’imperfection du soi-objet idéalisé. Il retirera alors une part de l’investissement idéalisant dans le soi-objet et renforcera les structures internes correspondantes. Bref, si le moi apprend d’abord à accepter la présence des configurations narcissiques mobilisées, il réussira à les intégrer progressivement à son propre domaine et l’analyste sera alors témoin de l’établissement de la domination et de l’autonomie du moi dans le secteur narcissique de la personnalité.

États traumatiques

Étant donné l’insuffisance du développement de la structure fondamentale de neutralisation chez la grande majorité des patients qui souffrent de troubles narcissiques, non seulement ils ont tendance à sexualiser leurs besoins et leurs conflits, mais ils manifestent également bien d’autres déficiences fonctionnelles.

Ils sont facilement blessés, offensés, vite affectés par une stimulation excessive et leurs peurs de même que leurs inquiétudes ont tendance à s’étendre et à sortir des limites normales. Il n’est donc pas surprenant qu’au cours de la cure (comme dans leur vie quotidienne) ces patients soient sujets à des états traumatiques répétés, tout particulièrement durant les premières phases du traitement. À de pareils moments, l’analyse devient temporairement centrée, de façon presque exclusive, sur la surcharge qui accable le psychisme, c’est-à-dire sur le déséquilibre psychoéconomique existant.

Naturellement, certains de ces états traumatiques sont dus à des événements extérieurs. Comme ceux-ci appartiennent à des catégories qui soulèvent chez tout individu des sentiments d’angoisse, d’appréhension, d’inquiétude, il est inutile de les étudier en détail, sauf pour souligner une fois de plus que c’est la disproportion de la réaction, l’intensité du bouleversement, de même que la paralysie temporaire des fonctions du psychisme, qui sont à remarquer dans l’état psychique en question plutôt que le contenu de l’événement qui en a été l’occasion. Je me contenterai de mentionner brièvement un seul de ces événements parce qu’il illustre bien l’excès de la perturbation et l’ambiance psychologique de l’expérience. Je veux parler du faux pas1. Il arrive souvent (particulièrement au cours des premières phases de l’analyse de personnalités narcissiques) que le patient se présente à une séance accablé de honte et d’angoisse à l’idée d’un faux pas qu’il pense avoir commis68 69. Il a fait une plaisanterie qui s’est avérée déplacée, il a trop parlé de lui-même au cours d’une réunion, il n’était pas vêtu de façon convenable, etc. Si l’on examine en détail le faux pas en question, il devient facile de comprendre la souffrance qu’en a ressentie le patient ; c’est qu’un rejet s’est produit, de façon soudaine, imprévue, au moment même où il était le plus vulnérable, c’est-à-dire à l’instant où il souhaitait briller et où, dans ses fantasmes, il escomptait des éloges. (La honte que l’on éprouve à la suite d’un lapsus ou d’une quelconque parapraxie ressemble à celle qui accompagne le faux pas. Elle est partiellement attribuable à la reconnaissance soudaine, et pénible d’un point de vue narcissique, du fait que l’on s’est trouvé incapable de contrôler un domaine dont on se croyait le maître absolu, celui de son propre psychisme [voir Freud, 19176].) Le patient narcissique a tendance à réagir au souvenir d’un faux pas par un sentiment excessif de honte et un rejet de soi. Mentalement, il revient sans cesse sur l’incident pénible, dans une tentative d’effacer la réalité de l’événement par des moyens magiques, autrement dit, de l’annuler. Simultanément, le patient peut, dans un mouvement de colère, aller jusqu’à souhaiter se détruire lui-même pour effacer le souvenir qui le tourmente.

Il peut s’agir là de moments fort importants dans l’analyse de personnes narcissiques. L’analyste doit pouvoir tolérer les récits répétés que fait le patient de la scène douloureuse, de même que l’angoisse ressentie, souvent très disproportionnée à l’événement banal qui en est la cause. Pendant longtemps il lui faudra faire preuve de compréhension face au déséquilibre psychique de son patient, à son embarras, à sa colère de ne pouvoir annuler cet acte qui le fait souffrir. Alors, progressivement, l’aspect dynamique de la situation pourra être examiné et le désir de louanges exprimé par le patient, ainsi que le rôle perturbateur de son sentiment de grandeur et de son exhibitionnisme infantiles pourront être identifiés avec bienveillance. Mais le sentiment de grandeur et l’exhibitionnisme infantiles ne devront pas non plus être condamnés. D’un côté, l’analyste doit indiquer au patient comment l’intrusion dans ce domaine d’exigences non modifiées de l’enfance peut très réellement être cause d’embarras pour lui. Mais, par ailleurs, il doit manifester une acceptation bienveillante de la position légitime qu’occupent ces tendances lorsqu’on les voit dans un contexte génétique reconstitué avec empathie. C’est sur la base de ces insights préliminaires que pourra être mieux comprise la genèse de la rage intense et du rejet de soi qu’éprouve le patient. Parfois, on assistera à l’émergence de souvenirs qui viendront corriger et compléter les reconstitutions préliminaires. Ils se rapporteront souvent à des moments de l’enfance au cours desquels les légitimes demandes d’attention et d’approbation de l’enfant n’ont rencontré chez les adultes que des réactions humiliantes pour lui, et cela au moment même où il cherchait avec fierté à se manifester et à recevoir des preuves de leur admiration.

Bien entendu, tout le travail analytique qui doit porter sur un pareil secteur de la personnalité ne pourra s’accomplir à la faveur d’un unique incident, tel un faux pas (ou tout autre incident de même nature à l’intérieur du contexte transférentiel). Ce n’est qu’à travers la lente et systématique analyse de nombreux états traumatiques de ce genre que, malgré de fortes résistances, le sentiment de grandeur et l’exhibitionnisme archaïques qui sont à la source de ces réactions deviennent intelligibles et peuvent parvenir à être tolérés par le moi sans honte indue ni craintes de rebuffade ou de ridicule. Ce n’est toutefois que lorsqu’il leur permettra d’avoir accès à son domaine que le moi deviendra capable d’édifier les structures qui transformeront l’idéation et les pulsions narcissiques archaïques en ambitions légitimes, en saine estime de soi et en plaisir lié à son propre fonctionnement.

Il existe certains autres états traumatiques qui, typiquement, surviennent en plein milieu de l’analyse ou même durant des stades avancés de la cure de personnalités narcissiques. Paradoxalement, ils se produisent souvent en réaction à des interprétations correctes, qui ont été faites avec empathie et devraient faciliter le progrès de l’analyse (ce que d’ailleurs elles font éventuellement). On serait porté, à première vue, à attribuer ces réactions à un sentiment inconscient de culpabilité ; autrement dit, on tend à y voir une réaction thérapeutique négative (Freud, 1923). Pour un bon nombre de raisons, cependant, cette explication n’est habituellement pas la bonne. En général, les personnalités narcissiques ne sont pas influencées de façon prédominante par des sentiments de culpabilité (elles n’ont pas tendance à réagir exagérément aux pressions exercées par le surmoi idéalisé). Leur principale tendance consiste à se laisser submerger par la honte, c’est-à-dire qu’elles réagissent à la percée des aspects archaïques du soi grandiose et en particulier à son exhibitionnisme non neutralisé.

L’exemple présenté plus bas est celui d’un état traumatique du second type (de la sorte qui survient généralement après les phases initiales de l’analyse) et est extrait de la cure analytique de M. B… Comme nous l’avons déjà dit, ces états (souvent graves) de déséquilibre psychoéconomique et leurs élaborations psychiques sont : a) provoqués par des interprétations correctes, et b) maintenus et prolongés par l’incapacité temporaire où se trouve l’analyste de comprendre la nature de la réaction de son patient.

La séance de l’analyse de M. B… qui nous intéresse ici eut lieu après un week-end, vers la fin de la première année de son analyse. Il parla assez calmement de ses progrès dans sa capacité de tolérer les séparations. Ainsi, il avait réussi à s’endormir sans avoir à se calmer par la masturbation, même au cours du week-end de séparation d’avec l’analyste et en dépit de l’absence de son amie, source pour lui d’apaisement et de compréhension, qui était récemment partie habiter une autre région du pays. Le patient se mit alors à faire des conjectures sur les « besoins de petit garçon » spécifiques qui paraissaient être au centre de son sentiment d’abandon et de son agitation. Il parla de ce que sa mère avait semblé ne pas aimer son propre corps et se défendre de toute intimité physique. L’analyste dit alors au patient que son agitation et ses tensions étaient liées au fait qu’étant donné l’attitude de sa mère, il n’avait jamais appris à se voir comme « aimant, aimable et bon à toucher ». Après un moment de silence, le patient réagit à ce que venait de dire l’analyste par ces mots : « Bang ! Patatras ! Vous l’avez eu ! » Cette exclamation fut suivie d’une brève élaboration sur des détails de sa vie amoureuse. Puis il parla encore de sa mère (et de son ex-femme) qui lui avait donné le sentiment d’être « sale, comme de la vermine ». Puis il devint silencieux ; ajouta que tout ceci l’émouvait terriblement ; les larmes lui montèrent aux yeux et il pleura, sans dire un mot, jusqu’à la fin de la séance.

Le jour suivant, il arriva à sa séance, les vêtements en désordre et dans un état de profonde perturbation. Il demeura toute la semaine suivante dans le même état d’excitation et de bouleversement intense. Il se plaignait de la brièveté des séances, rapporta qu’il n’arrivait pas à fermer les yeux le soir et que lorsqu’il finissait par s’endormir d’épuisement c’était pour faire des rêves pleins d’agitation et d’angoisse. Ses associations l’amenaient à exprimer de la colère à l’égard de femmes dépourvues d’empathie ; il avait des fantasmes sexuels grossiers et manifestes au sujet de l’analyste, rêvait qu’il mangeait et voyait dans ses rêves des seins et des symboles oraux-sadiques menaçants (abeilles bourdonnantes). Il disait ne pas se sentir vivant et se voir comme un poste de radio qui ne fonctionnerait pas parce que tous les fils en seraient emmêlés. Et, chose alarmante, il se mit à raconter toutes sortes de fantasmes bizarres (du même ordre que ceux qu’il avait eus en début de traitement), comme par exemple de « seins dans les douilles des lampes électriques » et autres images du même genre. L’analyste, qui se sentait désemparée face à l’état traumatique du patient, essaya de l’aider en parlant de sa mère et de son manque d’empathie, mais sans résultat. Ce ne fut qu’assez longtemps après que l’analyste parvint à comprendre rétrospectivement la signification de l’événement, signification qui se trouva confirmée par des épisodes subséquents. Elle put donc par la suite aider son patient à surmonter rapidement son excitation quand il lui arriva de retomber dans un état semblable.

Essentiellement, l’état traumatique du patient était dû à ce qu’il avait réagi à l’interprétation correcte de son analyste avec trop d’excitation, comme à une stimulation excessive. Son psychisme vulnérable ne pouvait réagir comme il convient à la satisfaction d’un besoin (ou à l’exaucement d’un désir) qui datait de l’enfance : la réaction empathique appropriée de l’une des personnes les plus importantes de son entourage. Le désir de l’enfance (ou plutôt le besoin) d’une réaction physique empathique de la part de sa mère s’était soudainement trouvé stimulé de façon intense en l’entendant exprimer par l’analyste, mis en paroles, en quelque sorte. Car, en particulier, l’usage qu’avait fait l’analyste des mots « aimable et bon à toucher » avait réussi à percer les défenses chroniques du patient. Son psychisme fut envahi par l’excitation, et les tensions libidinales narcissiques intensivement et soudainement stimulées amenèrent une accélération frénétique de l’activité psychique, de même qu’une sexualisation assez fruste du transfert narcissique. Mais en dernière analyse, c’était le défaut psychologique fondamental du patient qui était responsable de sa surexcitation : son psychisme ne possédait pas la capacité de neutraliser les tensions narcissiques orales (et orales-sadiques) déclenchées par l’interprétation de l’analyste et son moi était dépourvu des structures qui l’auraient rendu capable de transformer ces tensions en fantasmes et en désirs de caresses plus ou moins inhibés quant au but, en idéalisations romantiques ou même en activité créatrice et en travail.

Le contenu de ces réactions, souvent intensément bouleversantes, est extrêmement varié et se trouve, naturellement, déterminé non seulement par l’ensemble de la personnalité du patient mais aussi par l’événement qui a occasionné le déséquilibre psycboéconomique en question et l’impuissance du moi (qui, elle, est attribuable à l’insuffisance relative de ses fonctions de régulation). Il existe des patients qui, en de pareilles circonstances, se mettent à se comporter comme s’ils étaient « fous » – à la façon d’un hystérique prétendument souffrant d’une quelconque maladie neurologique dont il se serait fait une bizarre idée. L’observateur de semblables états temporaires de déséquilibre mental est intrigué par le fait que le patient se comporte comme un aliéné alors qu’il n’est, en réalité, ni un aliéné ni un simulateur. Le comportement fortement anormal du patient peut inclure de dangereuses activités entreprises à l’extérieur de la situation analytique. En général, cependant, cette forme aiguë de psychopathologie tend à se manifester uniquement, ou presque, à l’intérieur de la situation analytique elle-même, et surtout sous une forme verbale, le patient ayant suffisamment le sens de la réalité pour parer à un acting out dangereux sur le plan social. Mais, dans la situation analytique, le comportement est grossièrement et, semble-t-il, intentionnellement bizarre, accompagné d’un langage régressif, d’une régression caractéristique de l’humour vers des calembours proches du processus primaire et de communications disjointes où dominent les composantes anales-sadiques ou orales-sadiques.

Je voudrais me servir ici d’un exemple littéraire et souligner l’analogie qui existe entre ce dont nous venons de parler et le comportement de Hamlet. Devant Hamlet, l’observateur doué d’empathie aura également à faire face à une question selon toute apparence insoluble : le jeune prince souffre-t-il réellement d’une maladie mentale ou ne fait-il que prétendre – plus ou moins consciemment – qu’il est fou ? Je dirai que l’énigme trouve une réponse, comme les états traumatiques de nos patients, dès que l’on découvre comment le déséquilibre relatif et temporaire du moi de Hamlet est lié à la surcharge que porte ce moi face à une énorme tâche d’adaptation et de changement internes. Pour être plus précis, disons que nous pouvons supposer, sur la base de nombreuses indications (y compris, peut-être, l’affectueuse réaction de la nation à son prince), que Hamlet est un jeune homme d’un idéalisme élevé, qui voit le monde, et tout particulièrement les personnes de son entourage, comme noble et bon. Lorsque l’événement qui déclenchera la tragédie (le meurtre de son père par son oncle avec la complicité de sa mère) fond sur lui, il lui faut modifier complètement la vue qu’il a du monde, c’est-à-dire opérer la dévaluation de toutes ses valeurs fondamentales pour se créer une nouvelle vision de l’univers qui tienne compte de la réalité du rôle joué par le mal. Le fait que cette modification globale du domaine (narcissique) des valeurs et des idéaux doive s’accomplir au moment même où son moi subit la pression de tensions œdipiennes70 fortement mobilisées contribue, naturellement, de façon considérable à la surcharge de l’appareil psychique. Les conflits œdipiens ne peuvent, toutefois, expliquer à eux seuls l’étendue et la nature de l’état traumatique dont souffre Hamlet ; le psychisme de Hamlet est désaxé parce qu’il lui faut se confronter au fait que le monde, dans lequel il avait cru, est devenu lui-même désaxé. Il réagit d’abord par le déni de cette réalité nouvelle qui est venue anéantir la vision idéaliste qu’il avait du monde. À ce déni succède la percée partielle de cette réalité importune et profondément bouleversante dans la conscience de Hamlet, sous une forme quasi délirante (l’apparition du fantôme du père). Au cours de cette phase d’acceptation partielle de sa nouvelle vision du réel, un déni partiel de la signification que revêt sa découverte est maintenu parallèlement à la reconnaissance de la vérité. Psychologiquement, la vérité est reconnue par une part de la personnalité de Hamlet mais est tenue à l’écart d’une autre part de son psychisme (clivage vertical dans le moi). Puis vient une phase au cours de laquelle l’état traumatique se manifeste de façon typique : a) par des phénomènes de décharge allant de jeux de mots sarcastiques à un comportement irréfléchi et des explosions d’agressivité (le meurtre de Polonius), et b) par des phénomènes de retrait qui vont de la méditation philosophique à la mélancolie la plus profonde.

Nos patients n’ont pas à affronter de tâches objectivement vérifiables ayant la dimension de celle qui échut à Hamlet après la destruction de son image du monde. Pourtant, le déséquilibre relatif qui s’instaure dans le moi fragile ou incomplètement structuré d’un individu dont le narcissisme est vulnérable peut présenter, temporairement, un tableau clinique qui ressemble de bien près à celui du célèbre prince de Shakespeare.

La présence de l’analyste et sa réaction à l’état traumatique de son patient revêtent une grande importance non seulement parce qu’elles peuvent apporter au patient débordé un soulagement rapide mais aussi et surtout parce qu’elles contribuent à la compréhension qu’acquiert le patient de la nature et des causes des états de déséquilibre psychique dont il souffre.

Autrement dit, si l’analyste a appris à identifier ces états traumatiques, s’il comprend qu’ils sont dus à un envahissement de libido narcissique (souvent orale-sadique) non neutralisée et s’il communique cette compréhension à son patient grâce à des interprétations présentées de manière appropriée, on verra habituellement l’état de surexcitation du patient s’apaiser. Le thérapeute doit, par exemple, expliquer au patient qu’il a été fortement ébranlé par la compréhension et Yinsight acquis lors de la séance précédente et qu’il lui est difficile de retrouver son équilibre. Sans rappeler le contenu de l’interprétation antécédente (dans le cas de M. B…, par exemple, le besoin archaïque d’être tenu et touché), ou n’y faisant que très simplement allusion, l’analyste devrait dire au patient qu’il est parfois très pénible de devenir conscient de l’intensité de désirs et de besoins anciens, que la possibilité de les voir satisfaits peut constituer quelque chose que le patient est incapable d’assumer d’un seul coup et que son état actuel est une tentative très compréhensible de se délivrer de la surexcitation qu’il ressent. Des détails ayant une signification dynamique, comme, chez M. B…, l’impression que les séances semblent maintenant trop brèves, peuvent être expliqués en fonction de son déséquilibre psychique interne, comme étant l’expression de la conscience qu’il a de l’écart existant entre la tension qu’il éprouve et la capacité qu’il a de la contrôler. On peut aussi faire une reconstitution du psychisme de l’enfant à l’égard des tensions ; et il peut être dit clairement non seulement qu’en pareilles circonstances un enfant a besoin d’un adulte qui aide à dissiper la tension mais aussi que le patient est temporairement en train de revivre cet état ancien parce que la personnalité de sa mère ne lui a pas permis de vivre au cours de l’enfance des expériences optimales d’apaisement de ses tensions.

Tout cela ne doit être pris que comme exemple de l’attitude générale que doit assumer l’analyste au cours de semblables moments de déséquilibre psychique vécus par son patient. D’après mon expérience, il n’est généralement pas difficile de venir à bout de la surexcitation ; non seulement le patient en vient à se calmer bientôt, mais encore il apprend bien des choses sur lui-même à la faveur de cet épisode. Enfin, le plus important est que débute alors une évolution qui amènera l’édification de structures psychologiques. Les insights acquis par le patient lui permettent de demeurer conscient des tensions narcissiques de façon à pouvoir s’en servir dans un bon nombre de contextes idéationnels. De plus, il apprend graduellement à faire face sans l’aide de l’analyste à ces états de tension devenus de plus en plus familiers. (Comme mesure de transition, des patients imagineront parfois la présence de l’analyste lorsqu’ils se sentent submergés par l’excitation ; par exemple au cours du week-end. Ou encore, ils se répéteront les paroles de l’analyste. Mais ces identifications grossières seront tôt ou tard abandonnées pour être remplacées par des attitudes véritablement intériorisées et même par des acquisitions personnelles émergeant de façon indépendante, par exemple, l’épanouissement de dons [notamment l’humour] déjà présents sous une forme rudimentaire ou latente mais qui n’avaient jamais eu l’occasion de se développer.)

CHAPITRE IX