Chapitre XI. Certaines réactions de l’analyste au transfert en miroir

On peut répéter, au sujet du comportement de l’analyste face aux exigences du soi grandiose remobilisé de son patient, ce qui a déjà été dit de son attitude à l’endroit de l’imago parentale idéalisée, remobilisée thérapeutiquement : il s’agit là de réactions déterminées, non seulement par le niveau d’expérience professionnelle de l’analyste dans le traitement des perturbations narcissiques, mais aussi, et de manière souvent déterminante, par sa propre personnalité et par son état d’esprit du moment. Nous ne devons cependant pas perdre de vue le fait que la mobilisation thérapeutique du soi grandiose se présente sous des formes différentes et que les conditions apparentées à des transferts qui accompagnent cette mobilisation offrent des tableaux cliniques également différents, confrontant ainsi l’analyste à des tâches émotionnelles différentes.

Ainsi, dans le transfert en miroir au sens strict, l’analyste constitue la cible vers laquelle sont dirigées les exigences du patient, en termes de demandes d’écho, d’approbation et d’admiration de sa grandeur et de son exhibitionnisme. Cependant, lorsque la remobilisation thérapeutique du soi grandiose amène le patient à voir chez l’analyste un alter ego ou un jumeau, et davantage encore lorsque le soi grandiose en expansion commence à ressentir la représentation de l’analyste comme constituant une part de lui-même (fusion), les exigences émotionnelles sont pour l’analyste de nature différente. Dans le transfert en miroir au sens strict, le patient reconnaît jusqu’à un certain point la présence de l’analyste : il est conscient de cette présence pour autant que l’analyste parvient à répondre à ses besoins narcissiques. Le patient exige que les activités de l’analyste soient exclusivement centrées sur ces besoins et il réagit par des émotions variées aux fluctuations de l’empathie de l’analyste pour ces exigences. Par contre, dans les variations en jumelage ou en fusion de la remobilisation du soi grandiose, l’analyste, en tant qu’individu indépendant, est généralement absent des associations du patient et se trouve alors frustré de ce minimum de gratification narcissique encore présent dans le transfert en miroir : la reconnaissance par le patient de son existence indépendante77.

Cependant, même dans le transfert en miroir au sens strict, les exigences du patient imposent à l’analyste certaines difficultés sur le plan émotionnel et peuvent provoquer des réactions susceptibles de nuire au développement et au maintien du transfert, de même qu’au processus de working through. Au cours de périodes prolongées durant lesquelles il se met à remobiliser d’anciens besoins narcissiques et à manifester, en dépit parfois de fortes résistances internes, son exhibitionnisme et son sentiment de grandeur dans la situation de traitement, le patient assigne à l’analyste le rôle d’écho et de miroir de ce narcissisme infantile qu’il a fini par révéler. En dehors d’une acceptation faite avec tact du sentiment de grandeur et de l’exhibitionnisme du patient, la contribution de l’analyste à l’établissement et au déroulement du transfert en miroir se limitera aux activités suivantes, et cela sans se départir d’une grande prudence : interpréter les résistances du patient à la révélation de son sentiment de grandeur, et lui démontrer non seulement que son sentiment de grandeur et son exhibitionnisme ont déjà joué un rôle en leur temps mais qu’ils doivent maintenant pouvoir devenir conscients. Toutefois, durant une phase prolongée de l’analyse, il est presque toujours nuisible de souligner l’aspect irrationnel des fantasmes de grandeur du patient ou la nécessité où il se trouve de restreindre ses exigences d’exhibitionnisme. En fait, l’intégration au réel du sentiment de grandeur et de l’exhibitionnisme infantiles du patient se fera spontanément et calmement (quoique très lentement) si le patient est capable, aidé par la compréhension empathique qu’a l’analyste du transfert en miroir, de maintenir la mobilisation du soi grandiose et d’exposer le moi à ses exigences (voir l’étude du processus de working through dans le transfert en miroir au chapitre VII).

Il peut cependant arriver que les propres besoins narcissiques de l’analyste lui rendent difficile de tolérer une situation dans laquelle il est réduit au rôle apparemment passif de miroir du narcissisme infantile du patient. Il pourra alors nuire à l’établissement ou au maintien du transfert en miroir, ouvertement ou de façon subtile, par des parapraxies et des actes symptomatiques frustes, ou par un comportement qui s’appuie sur des théories et des rationalisations.

Ce que nous avons dit des réactions et des contre-transferts de l’analyste dans le cas du transfert idéalisant s’applique, en général, au transfert en miroir et les résultats des réflexions faites à cette occasion sont pour la plus grande part utilisables dans le cas qui nous intéresse ici. Ainsi, nous rappellerons l’axiome de Freud selon lequel l’analyste, conscient des besoins de son patient et de ses propres réactions, doit être capable de contrôler ce qu’il donne au patient, « en certaines circonstances… beaucoup »x. Pour que s’accomplisse l’intégration du sen – 78 timent de grandeur et de l’exhibitionnisme infantiles, il ne suffit pas que l’analyste manifeste pendant de longues périodes sa compréhension du besoin qu’a l’analysé de le voir réfléchir ses prudentes tentatives de remobilisation de formes anciennes d’amour de soi ; il lui faudra aussi servir effectivement de miroir grossissant à ces besoins au moyen d’interprétations exprimées sans la moindre trace de rejet à l’endroit des manifestations, souvent subtiles, du narcissisme infantile remobilisé. Mais le thérapeute ne pourra accomplir cette tâche que s’il peut tolérer sans ressentiment le fait que le patient le voit comme occupant essentiellement une position modeste et n’exige, somme toute, de lui que l’accomplissement de fonctions fort restreintes.

Les problèmes de l’analyste, et, par conséquent, ses possibilités de nuire à la remobilisation du soi grandiose, sont différents lorsqu’il se trouve impliqué dans la remobilisation thérapeutique du soi grandiose sous forme de jumelage (alter ego) ou de fusion. Objet d’un transfert en miroir, l’analyste peut devenir incapable de saisir les besoins narcissiques du patient et d’y réagir par des interprétations appropriées. Dans le jumelage ou la fusion transférentiels, l’analyste se trouve fréquemment exposé à l’ennui, à une absence de liens émotionnels avec le patient et à des difficultés à maintenir son attention (avec des réactions secondaires telles que la colère manifeste, les exhortations, les interprétations forcées de même que d’autres formes de comportement rationalisées trahissant son impatience et ses tensions).

Dans la plupart des cas, des facteurs assez simples sont à l’origine de cette tendance de l’analyste à l’ennui et au retrait de son attention dans les phases transférentielles de jumelage et de fusion. Un examen rapide de la métapsychologie de l’attention nous aidera à mieux comprendre cette tendance de l’analyste à l’inattention.

Pour que la présence d’esprit et la concentration se maintiennent au cours de longues périodes d’observation, il faut que le psychisme de l’observateur se sente engagé en profondeur. Des manifestations de tendances vers l’objet évoquent toujours des réactions émotionnelles chez ceux vers qui elles sont dirigées. C’est pourquoi, alors même qu’il saisit encore fort mal la signification spécifique des communications de son patient, l’analyste n’éprouvera habituellement pas d’ennui en observant les manifestations transférentielles (instinctuelles-objectales) de son patient.

Naturellement, les choses ne sont pas les mêmes dans le cas d’un sentiment d’ennui défensif. Bien qu’alors l’analyste comprenne, et même fort bien, la signification transférentielle des communications faites par le patient, il ne veut pas comprendre. Il se peut qu’il soit, par exemple, inconsciemment stimulé par des demandes libidinales transférentielles et se défende par une attitude de désintérêt contre la tentative de séduction du patient. Il ne s’agit pas à ce moment-là d’ennui authentique mais du rejet d’un lien émotionnel (y compris de l’attention préconsciente) actuellement présent sous la couche superficielle de la personnalité de l’analyste.

Dans les cas d’ennui de nature défensive, les couches profondes de l’appareil psychique de l’analyste se trouvent ainsi protégées grâce à l’activité défensive de la couche superficielle. Cependant, au cours des périodes où l’attention flottante ne rencontre pas d’opposition, c’est-à-dire lorsque l’attitude d’observation fondamentale de l’analyste n’est pas perturbée, les couches profondes de son psychisme sont ouvertes aux stimuli qui émanent des communications du patient alors que les activités intellectuelles des couches plus élevées de la connaissance se trouvent, pour un temps, largement —• mais de façon sélective ! – suspendues. À moins que les conflits encore non résolus de l’analyste concernant ses propres réactions libidinales et agressives inconscientes ne viennent nuire à sa réceptivité à l’endroit des messages transférentiels (instinctuels-objectaux) du patient, il pourra se montrer un auditeur attentif durant des périodes prolongées et ne cherchera à s’évader ni par l’adoption d’une attitude de désintérêt et de retrait émotionnel ni par la formulation prématurée de conclusions (pré)conscientes.

Toutefois, le comportement verbal et non verbal d’ana-lysés qui souffrent de perturbations narcissiques ne provoque pas les réactions inconscientes et l’attention de l’analyste de la même façon que le matériel associatif des névroses de transfert qui, lui, consiste en élans ins-tinctuels dirigés vers l’objet. Il est vrai que le transfert idéalisant peut porter sur l’analyste comme sur un objet transitionnel d’un ordre un tant soit peu plus élevé ; comme on l’a dit plus haut, il devient alors plus facile à l’analyste dont le propre narcissisme est ou stimulé ou déçu d’accorder toute son attention au patient.

Il en est de même du transfert en miroir au sens strict, bien que cela soit pour des raisons différentes. Bien qu’ici l’analyste ne compte pour le patient qu’en tant que miroir et écho de son soi grandiose remobilisé, ce dernier fait appel à lui, se défend ou s’éloigne de lui dans le contexte de ses exigences narcissiques mobilisées. Un grand nombre de réactions émotionnelles se trouvent ainsi stimulées chez l’analyste, éveillant son attention et lui permettant de la maintenir.

Cependant, lorsque la mobilisation du soi grandiose se produit sous la forme de sa fusion avec les représentations psychiques de l’analyste (ou, ce qui est plus rare, dans un transfert à Valter ego), il n’y a pas d’investissement d’objet et l’attachement du patient à l’analyste est d’un type archaïque spécifique. L’attention de l’analyste est alors éveillée par le besoin de comprendre les troublantes manifestations de la relation narcissique archaïque mais – bien qu’il puisse se sentir opprimé par les exigences absolues quoique silencieuses de la fusion transférentielle visant à faire de lui un esclave – l’absence d’investissements instinctuels objectaux lui rend souvent impossible le maintien d’une attention indéfectible au cours de périodes prolongées.

Bien que les considérations qui précèdent aient trait à une tendance qui est probablement générale chez les êtres humains, on peut s’attendre à ce qu’un analyste qui a reçu une formation appropriée soit capable de dominer sa tendance au retrait de son attention à l’égard d’un patient qui ne lui fournit pas de stimuli au moyen de l’extension des investissements d’objet. En d’autres termes, l’analyste devrait pouvoir mobiliser et maintenir

son empathie et son intérêt pour les configurations narcissiques. Pourtant, étant donné la fréquence de ces manquements, il est peu probable que l’on puisse les attribuer à des conflits inconscients et à des fixations spécifiques de l’analyste, aussi ne peut-on les classifier parmi les contre-transferts ; d’ailleurs, on peut ajouter que les difficultés de l’analyste diminuent sensiblement lorsqu’il acquiert une meilleure compréhension de ce domaine de la psychopathologie et qu’il devient plus conscient de la nature des tâches spécifiques qui lui échoient.

Il existe cependant des cas où des explications (fournies par un professeur, un contrôleur, un consultant ou obtenues d’une façon ou d’une autre) et l’accroissement de compréhension (pré)consciente qui en découle ne suffisent pas, et où la tendance de l’analyste à l’ennui, à l’inattention et aux activités défensives résiste aux commentaires du consultant ou du contrôleur et même à l’auto-examen consciencieux et persistant de l’analyste lui-même. Dans de tels cas où les fixations inconscientes de l’analyste (généralement dans le domaine de son propre narcissisme) semblent responsables de son incapacité chronique de mobiliser et de maintenir son attention, son empathie et sa compréhension, on peut effectivement utiliser le terme de contre-transfert. Ici le besoin qu’éprouve l’analyste de s’évader de la situation de stress imposée par un engagement prolongé dans une relation humaine complexe et dépourvue d’investissements ins-tinctuels-objectaux importants semble dû à une peur spécifique de l’existence anonyme qu’impliquerait le fait de s’être laissé attirer dans les filets du narcissisme d’une autre personne.

Il est difficile d’évaluer la fréquence avec laquelle on rencontre ces points de fixation spécifiques dans des personnalités d’analystes, d’autant plus que, même présents, il se peut qu’ils ne nuisent pas aux activités professionnelles de ces analystes ailleurs que dans le domaine de l’analyse des perturbations narcissiques. Us peuvent ainsi échapper à la détection puisque ces analystes chercheront habituellement à éviter le traitement de ces cas. Je crois, cependant, qu’une certaine vulnérabilité dans ce domaine est assez répandue chez les analystes, le développement spécifique d’une sensibilité empathique faisant souvent partie de la motivation qui conduit à devenir analyste et demeurant, d’ailleurs, un atout sur le plan professionnel tant qu’elle demeure sous la domination du moi. Bien que l’on doive reconnaître que le moi conscient ne joue pas un rôle actif dans l’activité psychologique qui mène à la perception empathique, il la contrôle de diverses manières : il décide d’amorcer ou non le mode empathique de perception, contrôle la profondeur de la régression durant le stade de l’attention flottante et remplace l’attitude empathique par des activités appropriées relevant des processus secondaires, de manière à évaluer le matériel psychologique empathiquement perçu qui doit être inséré dans un contexte logique et recevoir la réaction appropriée, que ce soit le silence, une interprétation ou une large reconstitution analytique.

Cependant, c’est très tôt dans la vie que l’on acquiert le potentiel nécessaire à l’acquisition d’une capacité particulière pour la perception empathique, de même que le goût d’exercer cette fonction psychologique. Tous deux d’ailleurs naissent dans les mêmes situations, qui forment le noyau des états de vulnérabilité à cette peur d’être prisonnier de liens archaïques dont nous parlons ici. Si, par exemple, un parent narcissique – dans la plupart des cas, mais pas dans tous, c’est la personnalité de la mère qui exerce alors l’influence prédominante – considère l’enfant comme une extension de lui-même, au-delà du temps où une attitude semblable est appropriée, ou plus intensivement qu’il ne convient ou encore avec une sélectivité de réactions déformée, l’organisation psychique immature de l’enfant vivra de façon exagérée en résonance avec l’organisation psychologique de la mère (ou du père). Les résultats à long terme de l’influence psychologique exercée tôt dans l’existence par un semblable environnement peuvent différer considérablement. Elle peut amener le développement d’une superstructure psychologique très sensible douée d’une habileté inusitée pour la perception et l’élaboration des processus psychologiques chez les autres. Ou, au contraire, le fait d’avoir très tôt

participé à une intimité psychologique excessive peut produire, défensivement, un durcissement des couches perceptives du psychisme, de manière à empêcher ce dernier d’être traumatisé par les réactions provocatrices d’angoisse d’un parent pathogène.

Dans les circonstances les plus favorables, l’adulte que son empathie unit au petit enfant saura percevoir l’angoisse de ce dernier et y réagir de façon appropriée. C’est ainsi, par exemple, qu’un grave état de tension dû à l’angoisse chez un enfant transmettra par la voie de l’empathie un signal d’angoisse chez l’adulte. Celui-ci, après avoir évalué la situation dans la réalité, pourra constater l’absence de danger et être libéré de sa propre anxiété. Il fera alors participer l’enfant à sa propre sérénité au moyen de gestes appropriés à la phase de son développement, et qui accentuent la transmission fusion-nelle empathique de l’état émotionnel, par exemple en prenant l’enfant dans ses bras, en le serrant contre lui, et ainsi de suite79. De pareilles interactions encouragent chez l’enfant le développement d’une capacité d’empathie saine et équilibrée. Mais si la mère, au lieu de servir de tampon entre son enfant et les expériences de tension, réagit de façon diffuse ou sélective à l’angoisse naissante de l’enfant par une exagération et une élaboration hypocondriaques de l’émotion pénible et menace de communiquer à l’enfant sa propre panique, ce dernier tentera alors de se protéger contre le développement d’un état traumatique par la distanciation et par une autonomie prématurée ou, ce qui nous importe le plus ici, par la mise en place d’autres modes d’évaluation du réel qui remplacent prématurément la perception empathique.

Dans certaines circonstances favorables, des traumatismes semblables se produisant tôt dans la vie n’excluent pourtant pas la possibilité de dons éventuels dans la sphère psychologique. Bien qu’ils soient peu nombreux, il existe d’éminents psychanalystes dont la maîtrise de la psychanalyse et les contributions scientifiques semblent provenir du remplacement d’une capacité d’empathie avortée par celle d’une évaluation de la réalité psychologique au moyen de processus secondaires. Alors que la plupart des analystes rassemblent leur matériel grâce à la perception empathique de larges unités de configurations complexes chez d’autres personnes (rappelant le fait de reconnaître un visage au moyen d’un acte cognitif unique), ces psychologues ne reconnaissent pas de la même manière un état psychologique complexe en un seul trait de perception, mais réunissent et assemblent de simples détails psychologiques de façon à en venir finalement à saisir chez d’autres des configurations psychologiques complexes. De cette manière ils parviennent à saisir consciemment bien des détails qui échappent à l’observateur doué d’empathie ; mais par ailleurs ils perdent un temps considérable à tenter de percevoir ce qui est l’évidence même, sont souvent victimes de malentendus grotesques et fréquemment ennuyeux dans leurs communications, car ils ont tendance à exposer minutieusement ce qui pour d’autres va de soi.

Bien sûr, cette classification de différents types d’analystes, établie sur leurs attitudes dans le domaine de la sensibilité empathique, simplifie par trop les choses. On rencontre, en effet, plus fréquemment des types mixtes que des types purs de ce genre de personnalité, de sorte qu’on ne peut établir une typologie relativement simple des individus qui s’adonnent à la psychologie des profondeurs. Cependant, l’expérience nous enseigne que beaucoup parmi ceux qui choisissent une carrière dans laquelle la préoccupation empathique des autres forme le centre de l’activité professionnelle sont des personnes ayant subi des traumatismes (de proportions tolérables) au cours des premières phases du développement de l’empathie, et réagi secondairement à l’appréhension de nouveaux traumatismes de deux façons complémentaires : a) en développant une sensibilité extrême des surfaces de perception ; et b) en réagissant au besoin de maîtriser la menace d’invasion des stimuli par un développement inusité de processus secondaires destinés à comprendre et à organiser le matériel psychologique.

L’étude des diverses espèces de dons et de perturbations dans le domaine de l’empathie dépasserait le cadre du présent ouvrage. Quant au problème des contre-transferts spécifiques au cours de l’analyse des perturbations narcissiques, qu’il suffise de répéter que des analystes doués d’une bonne et même d’une excellente capacité de perception empathique des conflits structuraux dans les névroses de transfert peuvent néanmoins souffrir d’incapacités spécifiques et sélectives dans la perception empathique des défauts structuraux, des états traumatiques et des fixations narcissiques que l’on rencontre au cours de l’analyse des troubles narcissiques. La peur archaïque de se voir sans défense et submergé par les réactions d’angoisse de la mère (ou par d’autres réactions émotionnelles irrationnelles ou exagérées) peut produire chez certains analystes une inhibition de leur empathie à cause de la crainte qu’ils ont de ne pouvoir résister aux besoins de fusion de leurs analysés, et parce qu’ils doivent se défendre contre l’image de l’intrusion d’une mère archaïque qui va accabler l’enfant de sa propre angoisse. Des analystes dont la personnalité est ainsi constituée seront donc incapables d’empathie pour des patients qu’ils perçoivent comme susceptibles de les emprisonner dans des liens narcissiques archaïques trop étroits. Masquant cette incapacité spécifique par des rationalisations qui expriment un pessimisme général quant à une thérapie pour de pareils cas, ils s’éloignent défensivement de la tâche qui devrait leur échoir de comprendre la mobilisation du soi grandiose du patient dans le transfert en jumelage et plus particulièrement dans la fusion transférentielle.

Je ne sais avec quelle fréquence ces peurs intenses de la fusion viennent nuire au travail de l’analyste dans le traitement de personnalités narcissiques, mais je serais prêt à croire que des appréhensions à l’endroit d’une fusion représentent assez rarement des handicaps sérieux et durables. Par contre, si le manque de compréhension de l’analyste, son sentiment d’ennui, son retrait ou son activisme thérapeutique défensif ne cèdent pas devant la conscience de plus en plus grande qu’il a de la nature de sa tâche, si les explications et la réflexion consciente ne produisent aucun changement et si la cause de son inhibition est liée à des craintes anciennes d’une stimulation traumatique due à une perte des frontières et au fait d’être submergé par l’excitation incontrôlée de la mère, alors on pourra considérer ces réactions comme des contre-transferts au sens clinique le plus large du terme.

Les écoles psychanalytiques qui accordent une place prééminente ou même exclusive aux tout premiers stades du développement et aux organisations mentales primitives dans la genèse des névroses, tendent à voir comme généraux les phénomènes spécifiques étudiés ici. Comme les concepts utilisés par ces écoles de pensée – l’école interpersonnelle de H. S. Sullivan (1940), par exemple – relèvent de la vision à point de vue unique qui les caractérise, ils considèrent les diverses formes de psychopathologie comme des degrés, des nuances de psychose ou comme des défenses contre elle.

Il ne faut pas oublier l’existence de ce point de vue lorsqu’on étudie les similitudes et les différences existant entre les diverses manières qu’ont les écoles psychanalytiques d’aborder le problème des perturbations narcissiques. Ainsi, Leon Grinberg (1956) donne une description de difficultés techniques qui ont certains points communs avec celles dont nous parlons ici. Mais le cadre théorique dont se sert Grinberg – celui qui domine en Amérique latine et qui est fortement influencé par l’école klei-nienne – ne semble pas établir de distinction entre un objet investi narcissiquement et un objet investi de charges instinctuelles-objectales ; de plus, la projection et l’introjection sont considérées comme étant les principaux mécanismes psychiques mobilisés par l’analysé à l’endroit de l’objet80. Il en résulte l’annulation de la différence capitale qui existe entre les formes de psychopathologie basées sur les conflits structuraux de l’appareil psychique différencié (les névroses de transfert) et les troubles psychiques où la fusion avec un soi-objet archaïque ou le détachement de cet objet jouent le rôle principal (les perturbations narcissiques). Cette prise de position théorique conduit à expliquer les névroses de transfert comme relevant de conflits archaïques entre la mère et le nourrisson et à accorder aux perturbations narcissiques l’usage de mécanismes – tels que la projection et l’introjection secondaires – qui n’apparaissent qu’une fois achevée la structuration de l’appareil psychique et accomplie la différenciation entre le soi et l’objet (ce dernier étant investi de charges instinctuelles-objectales). Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Grinberg voie dans les contre-transferts mobilisés en raison de craintes de la fusion des phénomènes universels. Mais en réalité ils demeurent assez rares et apparaissent en relation avec des états de vulnérabilité propres à certains analystes ayant à faire face à des tâches particulières. Autrement dit, ils se manifestent lorsque les exigences narcissiques intensément mobilisées de patients atteints de perturbations narcissiques empiètent sur le psychisme d’un analyste dont la propre tendance vers la dédifférenciation objet-soi n’a pas été pleinement ou de façon assez durable transformée en une aptitude à l’extension de tentatives de fusion sous forme d’empathie contrôlée.

Si complexes que soient les réactions de l’analyste au cours de la mobilisation thérapeutique du soi grandiose de son patient, il peut parfois être plus facile d’en étudier les différentes formes d’un point de vue métapsychologique que de comprendre et de classifier l’échec d’un analyste dans un cas clinique concret. La description suivante d’un manque temporaire d’empathie de la part d’un analyste dans un cas de mobilisation du soi grandiose infantile pourra peut-être jeter un peu de lumière sur ce sujet.

Mlle F…, jeune femme âgée de vingt-cinq ans, était venue en analyse sous prétexte d’un sentiment assez vague d’insatisfaction. Malgré sa réussite professionnelle, ses nombreux contacts sociaux et des liaisons successives, elle se sentait différente des autres et souffrait d’isolement. Bien qu’elle ait eu beaucoup d’amis, elle ne se croyait

l’intime d’aucun d’entre eux ; et bien qu’elle ait eu plusieurs liaisons et des prétendants sérieux, elle avait toujours repoussé le mariage car elle savait qu’une telle démarche représenterait une imposture. Au cours de l’analyse, il devint graduellement évident qu’elle souffrait de modifications subites de son état d’âme, liées à un sentiment d’incertitude envahissant quant à la réalité de ses sentiments et de ses pensées. En termes métapsychologiques, ces troubles relevaient d’une déficience dans l’intégration du soi grandiose à l’appareil psychique tout entier et amenaient des oscillations entre : 1) des états d’excitation anxieuse et d’élation en rapport avec un secret sentiment d’être « précieuse » qui la faisait se sentir supérieure aux autres (à des moments où le moi était bien près de céder la place à la substructure du sentiment de grandeur, c’est-à-dire au soi grandiose fortement investi) ; et 2) des états de déplétion émotionnelle, de monotonie et d’immobilité (qui trahissaient l’affaiblissement périodique du moi quand il dépensait son énergie pour se maintenir à l’écart de la substructure du sentiment de grandeur). La patiente établissait des relations objectales non pas d’abord parce qu’elle se sentait attirée vers les autres mais plutôt comme une tentative d’échapper à ses douloureuses tensions narcissiques. Et pourtant, bien que dans les dernières années de son enfance comme plus tard dans sa vie adulte ses relations sociales aient été, en surface, relativement sans problèmes, elles ne réussissaient guère à atténuer la souffrance produite par la perturbation narcissique sous-jacente.

Du point de vue génétique, comme nous pûmes le reconstituer de façon très sûre, le fait que la mère ait été déprimée au cours de plusieurs phases du début de la vie de l’enfant avait empêché l’intégration progressive des investissements narcissiques-exhibitionnistes du soi grandiose. Pendant des périodes déterminantes de son enfance, il était souvent arrivé que la présence et les activités de la fillette ne rencontrent chez la mère aucune réaction de plaisir ni d’approbation. Au contraire, chaque fois qu’elle tentait de parler d’elle-même, la mère faisait insensiblement dévier le centre d’intérêt sur ses propres préoccupations dépressives, et l’enfant se trouva ainsi privée de cette approbation maternelle optimale qui transforme l’exhibitionnisme et le sentiment de grandeur frustes en estime et en contentement de soi-même. Bien que la fixation traumatique sur la forme infantile du soi grandiose n’ait pas été complète étant donné la mobilité de l’état dépressif de la mère, la condition pathologique s’était plus tard trouvée renforcée par la relation de Mlle F… avec son unique frère, de trois ans son aîné, qui (manquant lui-même d’une approbation parentale sûre) traitait sa sœur de façon sadique, cherchait toujours à avoir la vedette et se servait de sa très grande intelligence pour faire dévier l’attention parentale de ce que disait ou faisait fièrement sa sœur, interférant une fois de plus avec la gratification réaliste de ses besoins narcissiques.

Dans ce qui suit, je me limiterai à l’étude de cette partie du matériel clinique qui illustre les problèmes spécifiques de l’analyste au cours de l’analyse du soi grandiose thérapeutiquement mobilisé. Au cours de phases prolongées de l’analyse, au début desquelles je ne comprenais pas encore l’arrière-plan génétique du problème de personnalité de la patiente et avais une idée encore assez confuse de la nature essentielle de sa psychopathologie, il se produisait souvent durant les séances analytiques la suite d’événements que voici. La patiente arrivait favorablement disposée, s’installait tranquillement et commençait à communiquer ses pensées et ses sentiments sur une foule de sujets : des interactions au travail, avec sa famille ou l’homme qui était à ce moment-là dans sa vie, des rêves accompagnés d’associations y compris des allusions timides mais authentiques au transfert et de nombreux insights (obtenus à l’encontre de ce qui apparaissait comme de véritables résistances) sur les liens entre le présent et le passé et entre les transferts sur l’analyste et des élans analogues dirigés vers d’autres personnes. Bref, durant la première partie des séances, au cours de cette phase, le processus thérapeutique avait toutes les apparences d’une auto-analyse en bonne voie.

Cependant, trois éléments différenciaient ce stade de l’analyse authentique où l’analyste n’est guère plus qu’un observateur intéressé, prêt à faire face à un nouvel assaut des résistances : 1) Le stade en question dura beaucoup plus longtemps que ne le font les périodes d’auto-analyse rencontrées dans d’autres analyses. 2) Je m’aperçus, d’autre part, que j’étais incapable de maintenir l’attitude d’intérêt qui, d’habitude, s’établit spontanément lorsqu’on écoute le travail d’associations libres d’un analysé durant des périodes d’auto-analyse relativement sans problème ; mon attention se trouvait souvent déphasée, mon esprit commençait à vagabonder et il me fallait faire un effort délibéré pour que mon attention demeure fixée sur ce que disait la patiente. Cette tendance à l’inattention m’intriguait étant donné qu’il était question de préoccupations orientées vers l’objet, à l’intérieur comme à l’extérieur de la situation analytique et datant du présent comme du passé. Pourtant, tandis qu’elle parlait d’objets actuellement investis, y compris de fantasmes me concernant, j’en vins graduellement à reconnaître que mon manque d’attention venait de ce que les communications elles-mêmes ne semblaient pas dirigées vers moi et que, par conséquent, mes réactions d’attention libidinale-objective n’étaient pas spontanément mobilisées. 3) Après une période prolongée d’ignorance et de malentendu, au cours de laquelle non seulement j’eus à lutter contre l’inattention et l’ennui mais me sentis également enclin à discuter avec la patiente de l’exactitude de mes interprétations et à soupçonner la présence de résistances cachées difficiles à réduire, j’en vins enfin à reconnaître que la patiente exigeait un certain type de réaction à ses communications et rejetait complètement tous les autres.

À la différence des analysés en période d’auto-analyse authentique, Mlle F… ne pouvait tolérer mon silence, non plus qu’être satisfaite par des réponses plutôt vagues ; mais, parvenue à peu près au milieu de la séance, elle manifestait tout à coup violemment la colère que lui donnait mon silence et me reprochait de ne lui donner aucun soutien. (La nature archaïque de son besoin, ajouterais-je, se trahissait par la soudaineté avec laquelle il se manifestait – rappelant la brusque transition entre la satiété et la faim ou la faim et la satiété chez les très jeunes enfants.) J’appris progressivement, cependant, qu’elle retrouvait immédiatement son calme et paraissait contente lorsque je résumais simplement ou répétais, à ces moments-là, ce qu’elle avait déjà exprimé (comme : « Vous êtes encore en train de lutter pour éviter d’être entraînée à partager la méfiance de votre mère envers les hommes », ou : « Vous êtes parvenue à comprendre que les fantasmes au sujet du visiteur anglais ne font que refléter des fantasmes qui me concernent. »). Mais si j’allais au-delà de ce que la patiente avait elle-même dit ou découvert, ne fût-ce qu’un pas plus loin (comme de dire : « Les fantasmes au sujet du visiteur étranger reflètent des fantasmes qui se rapportent à moi et, de plus, je crois qu’ils sont la reviviscence de la stimulation dangereuse à laquelle vous vous sentiez exposée par les histoires fantaisistes de votre père à votre sujet »), elle se fâchait de nouveau violemment (indépendamment du fait qu’elle ait parfois pu être également au courant de ce que j’avais ajouté) et m’accusait avec fureur de la détruire, d’une voix tendue, suraiguë ; ma remarque, disait-elle, sapait les bases de ce qu’elle avait tenté d’édifier et j’étais en train de démolir l’analyse.

Il est des convictions que l’on ne peut acquérir que par soi-même. Aussi m’est-il impossible de démontrer en détail la justesse de mes conclusions sur la signification du comportement de la patiente et de l’impasse typique (y compris certains aspects du contre-transfert) survenue au cours de ces séances. Durant cette phase de la cure, la patiente tenta d’intégrer au reste de sa personnalité un soi archaïque narcissiquement investi, aidée dans cette tâche par ma présence qui lui servait d’écho, d’approbation, de confirmation (transfert en miroir). Ce processus débuta par une réinstauration prudente du sens de la réalité de ses pensées et de ses sentiments pour s’orienter ensuite progressivement vers la transformation de ses intenses besoins exhibitionnistes en un sentiment de sa propre valeur syntone au moi et en satisfaction quant à ses activités. Mesure transitionnelle importante, elle se mit à suivre des cours de danse. Cette activité ne dura qu’un temps mais ces leçons (de même que sa participation à quelques spectacles) permirent d’absorber cet excès de besoins narcissiques exhibitionnistes qui ne pouvaient être satisfaits dans la situation analytique et qu’elle ne pouvait sublimer dans aucune de ses activités ordinaires.

Comme je me mis progressivement à le comprendre, la patiente m’avait assigné un rôle particulier, dans le cadre d’une vision du monde qui était celle d’un très jeune enfant. Au cours de cette phase de l’analyse, la patiente s’était mise à mobiliser de nouveau une image de soi archaïque, intensément investie, et qui était jusque-là demeurée dans un état mal assuré de refoulement. Parallèlement à la remobilisation du soi grandiose sur lequel elle était demeurée fixée, émergea un désir renouvelé pour un objet archaïque (un précurseur de structure psychologique) qui ne serait rien d’autre qu’une incarnation d’une fonction psychologique que le psychisme de la patiente ne pouvait encore accomplir pour elle, et qui consisterait à réagir avec empathie à ses manifestations narcissiques et à lui apporter un soutien narcissique en l’approuvant et en lui servant d’écho et de miroir.

Comme je n’étais pas, à ce moment-là, suffisamment sensibilisé aux dangers qu’impliquaient de semblables exigences transférentielles, beaucoup de mes interventions nuisaient au travail de la formation des structures. Mais je sais que les obstacles qui limitaient ma compréhension ne se trouvaient pas seulement dans la sphère cognitive ; je peux ajouter, sans outrepasser les règles de la bienséance et sans vouloir me prêter à ce type de révélation sur soi-même qui en fin de compte cache plus de choses qu’elle n’en admet, qu’il y avait en moi certains éléments qui jouaient un rôle d’obstacles. Un désir persistait en moi, lié à d’anciens et profonds points de fixation : je souhaitais encore occuper le devant de la scène. Bien que, naturellement, j’aie depuis longtemps lutté contre les illusions de l’enfance et me sois cru capable de les dominer, je me trouvais temporairement dans l’impossibilité de faire face à la tâche cognitive que posait la confrontation avec le soi grandiose remobilisé de ma patiente. Je me refusais donc à admettre la possibilité de ne pas être un objet poux la patiente, non plus qu’un amalgame avec les amours et les haines de son enfance, mais seulement, comme j’en vins à contrecœur à le reconnaître, une fonction impersonnelle sans autre importance que celle que lui donnait le fait de pouvoir me relier au royaume de son propre sentiment de grandeur et de son exhibitionnisme remobilisés.

Je m’obstinai donc longtemps à voir dans les reproches de la patiente des liens avec des désirs et des fantasmes transférentiels spécifiques au niveau œdipien – mais aucun progrès n’était possible dans cette direction. Je pense qu’à la fin c’est le ton aigu de sa voix qui me mit sur la bonne piste. J’eus soudain la révélation qu’elle manifestait cette profonde conviction d’être dans son bon droit qui est celle des très jeunes enfants, et qui n’avait auparavant jamais pu s’exprimer. Quand il m’arrivait de faire davantage (ou moins) que de fournir une simple approbation ou une confirmation en réaction aux découvertes que rapportait la patiente, je devenais pour elle la mère dépressive qui (de façon sadique, comme la patiente le ressentait) faisait dévier sur elle-même les investissements narcissiques de l’enfant ou ne fournissait pas l’écho narcissique nécessaire. Ou encore je devenais le frère dont elle avait le sentiment qu’il avait dénaturé ses pensées pour prendre lui-même la vedette.

La question de savoir si la mère (ou le frère qui, dans ce contexte, était perçu par la patiente comme faisant équipe avec la mère, autrement dit comme un substitut ou une extension d’elle) avait de fait été sadique, consciemment, préconsciemment ou inconsciemment, comme la patiente le maintint durant de longues périodes de l’analyse, n’a guère d’importance à ce point-ci de notre exposé. L’objet archaïque est ressenti comme possédant un pouvoir et une connaissance absolus, aussi les conséquences de ses actions et de ses omissions sont-elles toujours perçues par le psychisme de l’enfant comme relevant d’un comportement intentionnel. La patiente éprouvait donc – ce qui était en accord avec les cadres de son organisation mentale – mon manque initial de compréhension à son endroit, non pas comme dû à mes limitations intellectuelles et émotionnelles, mais comme provenant plutôt d’intentions sadiques. Je ne crois pas que cette perception incorrecte des choses doive être attribuée tout simplement à une confusion transférentielle. Elle doit plutôt être comprise comme provenant de la régression thérapeutique au niveau de la fixation pathogène essentielle, c’est-à-dire à une conception narcissique de l’objet et, partant, à une confusion animiste entre l’effet et la cause d’un côté, et l’acte et l’intention de l’autre.

Quelle qu’ait été la motivation consciente ou inconsciente de la mère (et du frère), du point de vue de l’évaluation métapsychologique du développement de la patiente, leur comportement avait contribué à contraindre un soi grandiose archaïque hautement investi au refoulement où il ne pouvait plus subir les modifications imposées par le réel, et ne pouvait être accessible au moi en tant que source de motivations narcissiques acceptables. Le père, vers qui, pourrait-on ajouter ici, la patiente s’était tournée davantage pour en recevoir l’approbation narcissique refusée par la mère que comme vers un objet œdipien, avait contribué à traumatiser l’enfant en oscillant entre des manifestations d’un amour extravagant pour la fillette et de longues périodes de désintérêt émotionnel et de retrait. Son comportement eut pour effet de stimuler les anciennes préoccupations narcissiques de l’enfant sans l’aider à les intégrer à une conception réaliste du soi en utilisant une sélectivité optimale de ses réactions dans un climat d’intérêt maintenu de façon stable. Il vint donc nuire à l’étabbssement d’une solide barrière de refoulement et par son comportement inconstant et séducteur renforça la tendance vers la resexualisation de ses besoins dans des circonstances qui rappellent la resexualisation du besoin d’homéostasie narcissique dans le cas de M. A…

La situation clinique décrite dans les pages qui précèdent, de même que les réactions thérapeutiques de l’analyste, m’amène à proposer quelques considérations sur le processus analytique qui, cependant, n’appartiennent pas directement au sujet traité ici, c’est-à-dire au contre-transfert dans le transfert en miroir.

Au premier abord, je peux sembler affirmer que dans des cas de ce genre l’analyste doit se rendre au désir transférentiel de l’analysé, c’est-à-dire, dans le cas qui nous intéresse ici, qu’il doit fournir à la patiente une « expérience émotionnelle corrective » (Alexander, French et al., 1946) en lui offrant cet écho émotionnel, cette approbation qu’elle n’avait pu recevoir de sa mère dépressive.

Il existe en effet des patients pour qui ce genre de gratification ne représente pas qu’une mesure tactique temporaire durant certaines phases pénibles de l’analyse, mais dont on peut affirmer qu’ils ne pourraient jamais accomplir les étapes menant à la domination accrue du moi à l’endroit du désir infantile, but spécifique du travail de l’analyse. De plus, il ne fait aucun doute qu’à l’occasion la gratification d’un important désir de l’enfance – surtout si elle est accordée avec un air de conviction et dans une atmosphère thérapeutique qui donne à l’efficacité de l’amour une connotation magique, quasi religieuse – peut avoir des effets bénéfiques durables en soulageant le patient de ses symptômes et en modifiant son comportement. Ayant, comme le Jean Valjean de Hugo dans Les Misérables, serré la main de l’évêque, le patient à la fin de la séance est devenu un homme nouveau. (Voir l’exemple que K. R. Eissler [1965, p. 357 sq.] cite à partir de Justin [1960] d’une guérison soudaine à la suite d’une expérience bénéfique en dehors de toute psychothérapie planifiée.)

Toutefois, dans des cas analysables comme celui de Mlle F…, le processus analytique se déroule tout autrement. Après avoir surmonté certains obstacles qui nuisaient à ma compréhension et m’affectaient émotionnellement, je reconnus que la manifestation transférentielle essentielle n’était pas liée au contenu du matériel (qui se rapportait à des phases de développement plus tardives et traitant des relations, émotionnellement superficielles et utilisées défensivement, de la patiente avec d’autres personnes), mais se situait dans les interactions qui prenaient place au cours de la séance elle-même. En particulier, je reconnus que la patiente voyait en moi la mère hypocondriaque, dépressive, de sa petite enfance, qui l’avait privée de l’apport narcissique dont elle avait besoin. Bien que, pour des raisons tactiques (par exemple, pour obtenir la collaboration d’un secteur du moi de l’analysé), l’analyste puisse, en pareil cas, avoir passagèrement à se soumettre bien qu’à regret au désir infantile, la véritable visée de la cure ne consiste pas dans la gratification mais bien plutôt dans la domination fondée sur Yinsight et atteinte dans le cadre d’une (tolérable) abstinence analytique.

Il en est de l’objet investi narcissiquement dans l’analyse des troubles narcissiques comme des pulsions instinc-tuelles-objectales dans les névroses de transfert : l’analyste n’intervient pas (par des interprétations prématurées ou par d’autres moyens) dans la mobilisation spontanée des désirs transférentiels. Généralement, il ne commence à interpréter le transfert que lorsque la frustration des désirs transférentiels met fin à la coopération du patient, c’est-à-dire lorsque le transfert est devenu une résistance81. Ajoutons que, dans le cas des névroses de transfert et encore davantage dans les troubles narcissiques, une fois commencé le travail d’interprétation l’analyste ne s’attendra pas à ce que la maîtrise du moi sur d’intenses désirs de l’enfance soit obtenue au moment même où le patient tente enfin de les laisser émerger jusqu’à la conscience. Au contraire, l’analyste sait que doit d’abord se dérouler une longue période de working through au cours de laquelle le patient, du moins au début, dressera des résistances qui s’exprimeront non pas tellement par l’insistance à voir combler ses désirs infantiles que par le renouvellement de ses tentatives pour les tenir à distance ; cela se fera habituellement, par des revendications bruyantes ayant trait à la satisfaction d’exigences dans un secteur clivé du psychisme pendant que les besoins et les désirs centraux seront de nouveau tenus cachés. Il ne faudrait cependant pas confondre la non-interférence de l’analyste dans l’établissement du désir transférentiel, non plus que son acceptation de la complexité et de la lenteur du processus de tvorking through, avec le fait de contourner le travail analytique qui est impliqué dans la notion de 1’ « expérience émotionnelle corrective », ou avec le remplacement de ce travail par des mesures éducatives (et par d’autres activités de l’analyste) que l’on peut tenter de justifier par le besoin d’établir et de maintenir une alliance thérapeutique.

Dans le cas de Mlle F…, le fait pour moi de reconnaître qu’une exigence spécifique de l’enfance était en train de se renouveler ne constituait que la phase initiale du processus de working through concernant le soi grandiose. Après avoir réussi à dominer la résistance contre-transférentielle qui me faisait m’obstiner à voir chez la patiente des transferts instinctuels-objectaux, je pus enfin lui dire que sa colère envers moi était basée sur des processus narcissiques, en particulier sur une confusion transférentielle avec la mère déprimée qui avait fait dévier sur elle-même les besoins narcissiques de l’enfant. Ces interprétations furent suivies du rappel de toute une série de souvenirs analogues se rapportant à une phase dépressive de la mère, très préoccupée d’elle-même, au cours de périodes plus tardives de la vie de la patiente. Enfin, la patiente se remémora avec une grande acuité tout un ensemble de souvenirs poignants autour desquels une série de souvenirs plus anciens ou plus tardifs semblaient s’être télescopés. Us se rapportaient à des périodes datant du jardin d’enfants et de l’école primaire. À cette époque, elle se hâtait de revenir à la maison toute joyeuse et très empressée de raconter à sa mère les succès qu’elle avait eus en classe. Elle revoyait sa mère lui ouvrant la porte avec un visage qui, au lieu de s’illuminer, demeurait impassible. Et quand l’enfant se mettait à parler de l’école, des jeux et des bonnes notes qui avaient rempli les heures précédentes, la mère paraissait écouter et participer à ce qu’elle disait, mais imperceptiblement le sujet de la conversation glissait vers les maux de tête de la mère, vers sa fatigue et les soucis qu’elle se faisait pour sa santé. Tout ce dont la patiente se souvenait quant à ses propres réactions, c’était de s’être sentie soudainement vide, dépourvue d’énergie ; pendant longtemps, elle fut incapable de se rappeler le moindre sentiment de rage à l’égard de sa mère à ces moments-là. Ce ne fut qu’à la suite d’une période prolongée de working through qu’elle put progressivement en venir à établir des liens entre la rage qu’elle ressentait à mon endroit quand je ne comprenais pas ses exigences et les sentiments qu’elle avait éprouvés en réaction aux frustrations narcissiques de son enfance.

Mes interprétations permirent à la patiente d’acquérir une conscience de plus en plus grande de l’intensité de ses exigences et de son besoin de les voir satisfaites, reconnaissance à laquelle elle opposa la plus vigoureuse résistance maintenant qu’elle ne pouvait plus nier la présence d’un état de dénuement extrême longtemps tenu caché sous des dehors d’indépendance. Cette phase – pour indiquer les grandes lignes du déroulement de la cure – fut suivie de la révélation, génératrice de honte et d’angoisse, qu’elle fit peu à peu de son sentiment de grandeur et de son exhibitionnisme infantiles persistants. Le working through accompli au cours de cette période conduisit finalement à une augmentation de la domination du moi sur l’ancien sentiment de grandeur et l’exhibitionnisme et partant, à une plus grande confiance en soi, de même qu’à d’autres transformations favorables de son narcissisme dans ce secteur de sa personnalité.

Abandonnant cet exemple clinique particulier, je voudrais maintenant résumer de façon sommaire les tâches cognitives et émotionnelles auxquelles l’analyste doit faire face dans des analyses où les vicissitudes de stades anciens du soi grandiose sont thérapeutiquement remobilisées sous les formes diverses que prend le transfert en miroir.

Pour pouvoir accomplir convenablement sa tâche dans l’analyse de pareilles perturbations, l’analyste doit être capable de maintenir son intérêt pour les structures psychologiques remobilisées, et pouvoir demeurer attentif malgré l’absence d’investissements instinctuels-objectaux importants. De plus, il doit pouvoir accepter le fait que sa position (qui est en accord avec le niveau spécifique de la fixation majeure) dans l’univers narcissique remobilisé de son patient est celle d’un objet archaïque préstructural, autrement dit, celle d’une fonction mise au service du maintien de l’équilibre narcissique du patient. Non seulement l’analyste doit être capable de tolérer passivement cet état de choses (en ne manifestant pas d’impatience, en s’abstenant d’interprétations prématurées qui nuiraient à l’établissement du transfert narcissique, ou encore en retirant au patient son attention et son empathie), mais il doit de même demeurer présent au monde narcissique du patient avec une capacité créatrice de perception. En effet, bien des expériences faites par le patient doivent, à cause de leur nature préverbale, être saisies de façon empathique par l’analyste, et leur signification retrouvée par approximation avant que le patient ne devienne capable de se rappeler des souvenirs analogues plus tardifs (par le « télescopage ») et puisse alors relier les expériences actuelles à celles du passé.

Dans le travail qui lui est imposé au cours de l’analyse du soi grandiose remobilisé, l’analyste est grandement aidé par sa compréhension théorique des conditions psychologiques auxquelles il a affaire. Il doit, de plus, être conscient du danger d’interférence que représentent ses propres exigences narcissiques en rébellion contre une situation qui se prolonge et dans laquelle il n’est pas, lui, perçu en tant que tel par le patient, pas plus qu’il n’est confondu avec un objet du passé de ce dernier. Finalement, dans certains cas particuliers, l’analyste ne doit pas être la proie de peurs archaïques d’une dissolution dans la fusion, peurs qui joueraient un rôle d’interférence dans la relation transférentielle. Il ne doit pas chercher à se protéger contre les besoins de fusion de certains patients, mais doit tolérer l’activation de ces besoins sans angoisse indue et demeurer capable de fusions temporaires et d’une pénétrabilité particulière qui lui permettent de comprendre avec empathie les revendications narcissiques du patient, et de leur apporter les réactions nécessaires, c’est-à-dire les interprétations et les reconstitutions conduisant à l’intégration progressive des structures narcissiques du patient dans une personnalité qui a atteint la maturité et est orientée vers le réel. Il n’est pas superflu de redire, au moment où nous examinons le processus analytique dans le traitement de ces perturbations, que l’analysé tend au début de la cure et pendant un temps assez long à tolérer fort mal ses propres exigences narcissiques ; il lui faut donc apprendre à les accepter et à les comprendre avant que son moi ne tente d’établir progressivement sur elles sa domination.

CHAPITRE XII