Chapitre XII. Transformations thérapeutiques au cours de l’analyse de personnalités narcissiques

La mobilisation des positions narcissiques archaïques au cours de l’analyse permet à un ivorking through des transferts narcissiques de s’accomplir, et produit des changements bénéfiques non spécifiques et spécifiques. Le changement non spécifique le plus important consiste en une augmentation et une expansion de la capacité d’amour objectai du patient ; les changements spécifiques se produisent dans le domaine du narcissisme lui-même.

Croissance et expansion de l’amour objectal 82

pas que le narcissisme mobilisé s’est transformé en amour objectai ; elle doit plutôt être attribuée à la libération d’une libido objectale jusque-là refoulée ; autrement dit, elle provient de succès thérapeutiques dans des secteurs de psychopathologie secondaire (névrose de transfert) chez un patient atteint de troubles narcissiques primaires.

2. Cependant, certains aspects de cette expansion de la capacité d’amour objectai chez le patient sont reliés plus directement au processus de working through dans le domaine de la psychopathologie primaire. Ils ne consistent pas en un simple accroissement des investissements objectaux du patient, mais sont caractérisés par l’affinement et l’approfondissement émotionnel des tendances objectales déjà présentes (ou nouvellement mobilisées) à la suite de la plus grande accessibilité de la libido idéalisante. Grâce au ivorking through systématique du transfert idéalisant, un surplus de libido idéalisante peut devenir accessible au patient pour être amalgamé à des investissements libidinaux-objectaux. L’apport d’investissements idéalisants à l’amour objectai produit un approfondissement et un affinement de l’expérience de l’amour chez le patient, qu’il s’agisse de l’état amoureux, d’un sentiment durable d’affection pour une autre personne ou de son dévouement à des tâches et des buts qui lui sont chers. Dans ces circonstances, la composante narcissique de l’expérience totale d’amour joue essentiellement un rôle subsidiaire. Les investissements narcissiques contribuent à l’intensité et à l’originalité de l’expérience que fait le patient de l’amour, mais les investissements instinctuels principaux sont des investissements libidinaux-objectaux.

3. Un important résultat non spécifique de l’analyse systématique des positions narcissiques consiste, finalement, en un accroissement de la capacité d’amour objectai, dû à l’expérience plus stable d’un soi perçu comme mieux délimité et mieux intégré. Tout comme la capacité du moi d’accomplir des tâches variées (des activités professionnelles, par exemple) augmente en proportion de l’intégrité du soi, de même en est-il du fonction-neinent du moi en tant que centre agissant de l’amour objectai. Autrement dit, en termes behavioristes, phénoménologiques et dynamiques : plus un individu se perçoit comme acceptable par les autres, plus sûr est le sens qu’il a de sa propre identité, plus son système de valeurs est intériorisé de façon certaine, mieux il pourra offrir son amour avec confiance et de manière efficace, c’est-à-dire qu’il pourra donner une extension à ses investissements libidinaux-objectaux, sans crainte exagérée de se voir rejeter et humilier.

Progrès et intégration dans le domaine narcissique

Les résultats essentiels du traitement analytique des personnalités narcissiques se produisent dans le domaine narcissique lui-même et les modifications ainsi obtenues constituent dans la plupart des cas le résultat le plus important du point de vue thérapeutique. Comme la plus grande partie de cet ouvrage traite de ces progrès dans le domaine narcissique, je me limiterai à en donner un bref résumé et ne parlerai plus longuement que de quelques acquisitions psychologiques complexes qui n’ont pu être suffisamment étudiées dans les chapitres précédents. 83

b) À mesure que les aspects préœdipiens plus tardifs et les aspects œdipiens (maintenant hautement différenciés) de l’imago parentale idéalisée sont abandonnés, ils sont intériorisés et déposés dans le surmoi menant à l’idéalisation de cette structure psychique et, partant, au renforcement des valeurs et des critères dont elle est porteuse. En d’autres termes, le surmoi du patient fonctionne de façon croissante comme une source de leadership interne, d’orientation et d’approbation vivifiante, apportant dans le domaine de l’intégration du moi et de l’homéostasie narcissique des avantages auxquels le patient n’avait eu accès auparavant qu’aussi longtemps qu’il se sentait relié à l’analyste idéalisé et percevait ses réactions.

2. Dans le domaine du soi grandiose, les résultats thérapeutiques suivants sont obtenus grâce à l’intégration fonctionnelle au moi des deux principaux aspects de cette configuration narcissique :

a) Le sentiment de grandeur infantile s’intégre progressivement aux ambitions et aux buts du patient, donnant une vigueur accrue aux visées adultes de sa personnalité et lui apportant le support que donne le sentiment d’avoir droit au succès. Dans les meilleures circonstances, cette capacité d’éprouver le « sentiment d’un conquérant » (Freud, 1917c, p. 26 ; d’après Jones, 1953, p. 5) constitue donc un dérivé actif bien que complètement apprivoisé de l’absolutisme solipsiste antérieur du psychisme infantile.

b) La libido exhibitionniste archaïque, de la même façon contrôlée (neutralisée), cesse peu à peu d’être au service des visées infantiles de satisfaction directe obtenue au moyen d’exhibitions frustes, et vient infuser plutôt les activités de la personnalité adulte qui, elles, sont adaptées au réel et ont un sens sur le plan social. L’exhibitionnisme qui provoquait antérieurement la honte devient ainsi une source majeure d’estime de soi pour le patient et de plaisir syntone au moi, éprouvé à travers ses actes et ses réussites.

3. Bien que le ivorking through du transfert narcissique doive être considéré comme une réussite de la personnalité tout entière, il dépend de la mobilisation thérapeutique des positions narcissiques archaïques. Il conduit à l’acquisition de qualités hautement prisées d’un point de vue socioculturel (comme l’empathie, la capacité de créer, l’humour et la sagesse), qui semblent si éloignées de leurs origines qu’elles paraissent être des qualités pleinement autonomes liées aux couches les plus évoluées du psychisme. Dans la dernière partie de cette étude, je me propose de commenter ces quatre facultés, étant donné que la compréhension de leur rôle et de leur fonctionnement, de leurs perturbations et de leurs problèmes de croissance est de la plus haute importance pour l’évaluation des visées thérapeutiques de la cure des personnalités narcissiques.

L’empathie

L’empathie est un mode de connaissance particulièrement bien adapté à la perception de configurations psychologiques complexes. Dans des circonstances favorables, le moi utilise un mode d’observation empathique quand il est confronté à la tâche de réunir des matériaux psychologiques, et il utilisera des modes de perception non empathiques pour tout ce qui ne concerne pas le domaine de la vie intérieure chez l’homme84. Il existe un grand nombre de troubles pathologiques affectant l’utilisation de l’empathie ; on peut cependant classer en deux groupes principaux les fausses perceptions du réel qui peuvent provenir de ces perturbations.

1. Dans le premier groupe, on trouve un emploi mal approprié de l’empathie, puisqu’elle est utilisée dans l’observation de domaines situés en dehors du domaine des états psychologiques complexes. Cet usage de l’empathie dans l’observation du non-psychologique conduit à une perception fautive, prérationnelle et animiste de la réalité et est généralement la manifestation d’un infantilisme de la perception et de la connaissance.

En psychologie scientifique également, l’empathie ne peut servir que comme moyen de rassembler le matériel psychologique ; elle ne peut par elle-même fournir l’explication des phénomènes. Autrement dit : c’est un mode d’observation. L’accumulation du matériel doit être suivie de sa classification au moyen d’un examen des relations (par exemple, causales) des phénomènes observés entre eux, selon des termes indépendants des observations elles-mêmes (Hartmann, 1927). Par conséquent, si l’empathie, au lieu de limiter son rôle à un processus d’accumulation du matériel, se substitue aux phases explicatives de la psychologie scientifique (qui, alors, n’est que verstehend [voir Dilthey, 1924 ; Jaspers, 1920] sans être également erklarend), nous assistons alors à une détérioration des normes scientifiques et à une régression sentimentale vers la subjectivité, autrement dit, à un infantilisme de la connaissance dans le domaine des activités scientifiques de l’homme.

2. Le second groupe des défauts de perception provient d’une non-utilisation de l’empathie dans l’observation du domaine psychologique, particulièrement dans le champ des configurations psychologiques complexes. Le remplacement de l’empathie dans ce domaine par d’autres modes d’observation mène à une conception mécaniciste et sans vitalité de la réalité psychologique.

Dans ce groupe, les défauts les plus graves dans l’utilisation de l’empathie sont de type primaire : ils sont dus à des fixations et à des régressions narcissiques, particulièrement dans le domaine de stades archaïques du développement du soi. On peut les attribuer à des perturbations qui remontent très loin dans la relation mère-enfant (provenant de la froideur émotionnelle de la mère, de l’absence d’un contact suffisamment régulier avec la mère, de la froideur émotionnelle congénitale du bébé, du retrait opéré par la mère devant un bébé qui ne manifeste pas de réactions, etc.). Ces perturbations semblent mener simultanément à un défaut de l’établissement d’une imago parentale idéalisée (accompagné de l’écbec des premiers stades, si importants, des réactions réciproques d’empathie entre la mère et le bébé) ainsi qu’à un surinvestissement et à une fixation sur des stades primitifs du soi corporel (auto-érotique) et sur les (pré)stades archaïques du soi grandiose. Le développement ultérieur de ce dernier est aussi handicapé par le manque de réactions d’admiration de la part de la mère.

Les perturbations moins graves de l’empathie – telles que les difficultés éprouvées par certains candidats en formation dans des instituts psychanalytiques à développer l’attitude d’empathie requise à l’endroit de leurs analysés –, qui sont assez fréquentes, semblent d’un type secondaire ; ce sont des formations réactionnelles qui s’opposent à une empathie défectueuse, souvent des inhibitions provenant d’une défense contre la tendance à avoir du monde une perception animiste. Dans la plupart des cas, ces difficultés doivent être vues comme faisant partie d’une perturbation générale de la personnalité, de type obsessionnel-compulsif, et dans laquelle l’inhibition est attribuable à des formations réactionnelles stables qui maintiennent les croyances magiques et les tendances animistes refoulées ou (ce qui est plus souvent le cas) isolées ou clivées.

Ceux qui voient dans l’empathie un équivalent de l’intuition sont amenés à opposer, bien à tort, l’évaluation sobre et objective (scientifique) du matériel psychologique à des réactions sentimentales et subjectives (non scientifiques) intuitives-empathiques aux sentiments des autres.

Pourtant, l’intuition n’est pas fondamentalement reliée à l’empathie. Des réactions, des jugements, des récognitions ou des perceptions, etc., qui paraissent à l’observateur provenir de l’intuition ne sont pas, selon toute vraisemblance, essentiellement différents de réactions, jugements, etc., non intuitifs, sauf en ce qui concerne la rapidité avec laquelle s’est accomplie l’opération mentale en question. C’est ainsi que chez un médecin, clinicien expérimenté, des dons remarquables pour le diagnostic peuvent sembler à l’observateur relever de l’intuition.

Mais, en réalité, ce résultat est dû tout simplement au fait que l’esprit bien formé du médecin a pu avec une grande rapidité (et surtout préconsciemment) rassembler et trier un grand nombre de détails et, tel un ordinateur spécialisé, en évaluer les nombreuses combinaisons possibles. Ce que nous nommons intuition peut donc, en principe, se réduire à des activités mentales rapidement exécutées qui, en et par elles-mêmes, ne diffèrent pas de ces activités mentales qui ne nous impressionnent pas comme possédant un aspect particulier. Il faut toutefois ajouter ici qu’une croyance en la magie d’actes intuitifs chez le sujet (provenant de son désir de maintenir intacte l’omniscience d’un soi grandiose archaïque) comme chez celui qui en est témoin (provenant de son besoin d’une imago parentale idéalisée imposante) peut naturellement contribuer à la formation de résistances qui s’opposent à la réduction d’actes intuitifs en leurs composantes.

Le talent, la formation et l’expérience peuvent parfois se combiner pour produire, dans nombre de domaines, des effets qui nous paraissent relever de l’intuition. C’est ainsi qu’on la voit à l’œuvre non seulement dans l’observation empathique d’états psychologiques complexes (comme dans le travail du psychanalyste, par exemple) mais aussi, comme on vient de le dire, dans le diagnostic médical, ou dans les décisions stratégiques d’un champion d’échecs et dans la planification des expériences d’un physicien. Par ailleurs, l’utilisation de processus mentaux lents et minutieux ne relevant pas de l’intuition n’est pas limitée à l’observation non empathique du monde physique mais a également sa place dans l’observation empathique. En fait, on peut dire que l’une des contributions les plus spécifiques de la psychanalyse a justement consisté dans la transformation de l’empathie intuitive des artistes et des poètes en un instrument d’observation pour le chercheur scientifique de profession, en dépit du fait que certains jugements portés par des cliniciens psychanalytiques expérimentés peuvent apparaître à l’observateur comme présentant le même caractère intuitif que, par exemple, les diagnostics d’un interniste.

Le praticien de la psychologie scientifique, en général, et le psychanalyste, en particulier, doivent avoir librement accès à la compréhension empathique, de même qu’ils doivent être capables de laisser de côté l’attitude empathique. S’ils ne peuvent être empathiques, ils sont incapables d’observer et de rassembler le matériel dont ils ont besoin ; s’ils ne peuvent aller au-delà de l’empathie, ils ne peuvent élaborer les hypothèses et les théories qui fourniront, ultérieurement, l’explication des phénomènes observés.

Dans un contexte plus large, j’ajouterai ici que le contraste entre l’empathie qui permet de rassembler des données et les processus mentaux utilisés pour les expliquer ressemble (même s’il n’y correspond pas entièrement) à l’antithèse souvent évoquée entre la théorie et la pratique. Le travail clinique lui-même ne produirait que des résultats éphémères s’il n’impliquait pas également un accroissement de la compréhension (de Vinsight) qui aille au-delà de l’empathie. De même, un travail théorique qui ne serait pas continuellement relié à un matériel observé uniquement grâce à l’empathie, deviendrait rapidement vide et stérile, aurait tendance à se laisser absorber par le détail des mécanismes et des structures psychologiques et à perdre contact avec l’expérience humaine dans toute son étendue, expérience sur laquelle la psychanalyse repose essentiellement.

Etant donné ce que nous venons de dire, une des tâches spécifiques de l’analyse didactique consistera donc à dégager l’étudiant-analysé de ses positions narcissiques dans les secteurs de sa personnalité reliés à ses capacités d’empathie. Dans ce domaine, un processus de ivorking through réussi se reconnaît à la capacité de l’étudiant de pouvoir librement (c’est-à-dire de façon autonome) utiliser ou non l’attitude empathique selon les exigences de la tâche professionnelle à accomplir, démontrant ainsi que la domination du moi se trouve enfin établie.

Nous avons déjà étudié au chapitre XI certains troubles de l’empathie chez des analystes, de même que plusieurs facteurs génétiques responsables : o) d’un développement remarquable de cette faculté (et donc, indirectement, du choix d’une carrière qui en requiert l’usage), ou 6 J d’un arrêt ou d’une déviation de son développement ; aussi ne reviendrons-nous pas sur ce sujet. Nous parlerons plutôt de l’extension, du raffinement et de l’approfondissement de la capacité d’empathie, qui proviennent de la mobilisation thérapeutique du narcissisme archaïque de l’analysé, jusque-là immobilisé. En général, l’analyse réussie d’une personnalité narcissique (qu’il s’agisse d’une analyse didactique ou simplement d’une analyse thérapeutique) permet à l’analysé d’accroître sa capacité d’empathie alors que, souvent, elle tend simultanément à diminuer ses capacités antérieures d’intuition. Que cette diminution soit réelle, ou seulement subjective, est difficile à établir car le changement psychologique qui est à l’origine de cet amoindrissement de la propension de l’analysé à des conclusions et à des décisions fondées sur l’intuition, consiste dans le remplacement de la pensée magique et du désir d’omniscience par la logique (inductive), l’empirisme et l’acceptation des limites réelles de la connaissance et du talent, dans le domaine psychologique comme dans d’autres qui ne relèvent pas de la psychologie. L’abandon d’activités mentales intuitives est simplement dû, dans la plupart des cas, à un moins grand besoin d’elles et à une capacité nouvellement acquise de tolérer les délais qu’imposent l’observation attentive et l’évaluation des données plutôt que d’en venir tout de suite à des conclusions.

Il existe cependant des exceptions. Particulièrement chez des individus qui ont constitué de solides formations réactionnelles contre la pensée magique et la foi dans leur propre omniscience – tendances psychologiques associées à des fixations aux deux principales configurations narcissiques archaïques – la plus grande capacité, fournie par l’analyse du narcissisme mobilisé, d’être rationnel, peut permettre de faire plus facilement, non seulement des observations et l’évaluation de ces observations, mais également, quand les circonstances sont favorables, d’accomplir ce travail préconsciemment et avec rapidité plutôt que, comme auparavant, laborieusement et d’une manière dépourvue d’imagination.

Quel que soit le sort de l’intuition, cependant, l’expansion de l’empathie dans des analyses réussies est toujours authentique. La mobilisation des structures narcissiques archaïques et le processus de working through qui y est relié, dans le domaine de l’objet idéalisé comme dans celui du soi grandiose, mènent à un accroissement de la capacité empathique – dans le cas de l’objet idéalisé, surtout dans le domaine de l’empathie avec les autres ; dans le cas du soi grandiose, surtout dans le domaine de l’empathie à l’égard de soi-même (par exemple, pour ses expériences passées, ses diverses expériences du présent ou, par anticipation, avec son état, ses sentiments et ses réactions futurs). Bien que les patients apprécient toujours beaucoup cette expansion et cet approfondissement de leur capacité d’empathie et expriment souvent leur gratitude pour ce résultat de l’analyse, il existe un certain nombre de résistances susceptibles de bloquer le progrès analytique dans cette voie ou de lui faire faire marche arrière.

Comme les facteurs génétiques responsables des troubles de l’empathie varient considérablement (voir cbap. XI), les résistances qui leur sont liées et qui s’opposent à son acquisition en analyse sont également de natures différentes. Si, comme c’est le cas le plus fréquent, la perturbation empathique est principalement reliée à l’absence d’empathie des parents (ou à leur empathie instable ou fautive), l’enfant a utilisé des moyens de distanciation de façon à se protéger contre la déception traumatique que constitue le fait de n’être pas compris ou de ne pas rencontrer de réaction satisfaisante. (Comparer les considérations que nous faisons ici avec l’étude des défenses de la personnalité schizoïde au chapitre I.) Quand, au cours de l’analyse des configurations narcissiques remobilisées, la porte s’ouvre de nouveau aux réactions empathiques, les dangers auxquels se sent exposé le psychisme, dans ce domaine, appartiennent aux deux catégories suivantes. 1) En dépit du désir conscient d’être en contact empathique avec d’autres, et du plaisir immédiat que procure à l’analysé la saisie empathique de l’état mental d’une autre personne, ce plaisir est souvent suivi d’une sensation de stimulation pénible, accompagnée d’angoisse devant le danger que représentent les expériences régressives de fusion qui apparaissent occasionnellement sous la forme d’illusions fugitives d’identité corporelle avec l’autre, menant à une tentative de liaison ou de décharge des tensions au moyen d’une sexualisation massive (voir l’étude sur les états traumatiques du chapitre VIII). 2) Des résistances appartenant à un niveau plus avancé de fonctionnement psychique que celles qui sont reliées au déséquilibre psychoéconomique dont nous venons de parler se rapportent à la peur de la passivité qui est souvent ressentie par des hommes comme impliquant un danger de soumission féminine. De telles craintes sont particulièrement susceptibles de se produire à la suite de la compréhension empathique nouvellement acquise que l’analyste, lui aussi, est un être humain capable de réagir à l’analysé par des émotions et de l’empathie. Un rêve d’un patient R… illustre de façon émouvante la protection qu’offre à la personnalité l’isolement narcissique et le danger que représente le fait de renoncer à cette sécurité au moment où l’analyse offre la possibilité d’un contact empathique avec un autre et d’une participation à la vie en général. Cet homme avait perdu sa mère très tôt dans son enfance, perte suivie de celle de plusieurs autres mères substituts au cours des années subséquentes. Il rêva qu’il était seul dans sa maison et qu’il regardait par la fenêtre, son équipement de pêcheur à côté de lui. Par la fenêtre il pouvait voir nager des quantités de beaux poissons, des gros et des petits, et il aurait bien souhaité se mettre à pêcher. Mais il se rendit compte que sa maison était au fond du lac et que, s’il ouvrait la fenêtre pour pêcher, le lac tout entier inonderait la maison et le noierait.

Des formes plus légères de ces résistances consistent souvent en un rejet de la compréhension de l’analyste, qui est vue comme condescendante. Il est vrai que l’empathie, particulièrement lorsqu’elle est accompagnée d’une attitude impliquant le désir de guérir directement au moyen d’une compréhension affectueuse peut, au fond, vouloir trop s’imposer et devenir gênante ; elle peut en effet être fondée sur des fantasmes d’omnipotence non résolus chez l’analyste. Cependant, même si l’analyste a su tenir compte de son désir de guérir directement par la magie d’une compréhension affectueuse et n’a pas une attitude protectrice avec le patient (autrement dit, s’il voit dans l’empathie un instrument d’observation et de communication), le seul fait pour le patient de laisser tomber ses défenses pour accueillir la possibilité d’être compris avec empathie et de rencontrer les réactions nécessaires l’expose à la peur archaïque de ses plus anciennes déceptions. Il peut devenir temporairement méfiant, avoir le sentiment que l’analyste manipule son esprit, le leurre pour ensuite le décevoir sadiquement, etc. Ces attitudes paranoïdes temporaires ne sont pas rares mais, si alarmantes qu’elles paraissent, elles sont habituellement éphémères et on peut en venir à bout par des interprétations génétiques et dynamiques correctes. Cependant, quelles que soient les vicissitudes des résistances, un accroissement progressif de la capacité d’être empathique avec les autres, de même qu’une acceptation toujours plus grande de la possibilité de voir les autres comprendre ses sentiments, ses désirs et ses besoins, peut être régulièrement constaté chez un patient narcissique dont la cure a été bien menée.

Créativité

Au cours de l’analyse d’une personnalité narcissique, on voit souvent apparaître spontanément, semble-t-il, une capacité de créer, qui peut aller d’une manière nouvelle d’accomplir sa tâche avec initiative et enthousiasme jusqu’à l’émergence de projets artistiques ou d’entreprises scientifiques remarquables d’invention. L’apparition de cette capacité est, elle aussi, spécifiquement reliée à la mobilisation d’investissements narcissiques, demeurés jusque-là paralysés, dans le domaine du soi grandiose comme dans celui de l’imago parentale idéalisée.

J’examinerai d’abord la question assez subtile de savoir si les activités scientifiques peuvent, de même que les activités artistiques, être considérées comme créatrices indépendamment du fait qu’elles sont entreprises spontanément ou à la suite de changements psychoéconomiques, dynamiques et structuraux survenant au cours de l’analyse. Il nous faut étudier cette question théorique étant donné que les activités scientifiques et les activités artistiques, dans des cures de personnalités narcissiques, naissent et disparaissent dans le même contexte essentiel, c’est-à-dire constituent des transformations du narcissisme antérieurement archaïque de l’analysé.

Objectivement parlant, une stricte différenciation entre l’art et la science est à première vue justifiée. Cette distinction repose sur une affirmation qui veut que la science vise à la découverte de formes préexistantes, tandis que l’art introduit dans le monde des configurations nouvelles (Eissler, 1961, p. 245 sq.). Cependant, même au sens objectif du terme (c’est-à-dire sans tenir compte des processus psychologiques impliqués dans la découverte d’ordre scientifique ou la production artistique), cette différenciation fondamentale n’est pas aussi nette qu’elle le semble au premier abord. Les grandes découvertes scientifiques ne font pas que décrire des phénomènes préexistants ; elles introduisent une nouvelle façon de voir la signification de ces phénomènes ou les relations qui existent entre eux. Le grand savant qui fait œuvre de pionnier peut par sa découverte orienter l’évolution scientifique dans une voie particulière, tout comme l’artiste de génie qui impose un nouveau style peut déterminer la direction selon laquelle se développera le champ artistique qui est le sien. Ce peut être une surestimation de l’état actuel de notre vision scientifique de l’univers que de croire que la science ne pouvait se développer que selon les lignes qu’elle a suivies85. Et il ne faut pas non plus oublier que certaines des plus grandes œuvres d’art ne sont pas des créations nouvelles, mais plutôt le reflet de quelque chose de préexistant rendu immortel par le choix créateur de l’artiste qui détermine comment seront disposées les couleurs sur la toile ou les mots sur la page. Pourtant, si nous évaluons et comparons des œuvres scientifiques et artistiques à l’intérieur de cadres objectifs non psychologiques, nous demeurons enclins à réserver le qualificatif de créateur pour l’art, et nous avons le sentiment d’user d’une métaphore si nous parlons de la science en ces termes.

Si nous nous tournons maintenant d’une évaluation objective vers une comparaison entre la personnalité du savant et celle de l’artiste, de même que vers l’examen de leur relation psychologique à leur travail (particulièrement en ce qui nous intéresse dans cette monographie, à savoir la manifestation des investissements narcissiques), de nouvelles différenciations peuvent être faites.

Généralement parlant, les investissements narcissiques de l’artiste ont tendance à être moins neutralisés que ceux de l’homme de science créateur, et sa libido exhibitionniste, en particulier, semble fréquemment passer de lui a son œuvre narcissiquement investie avec plus de facilité que ce n’est le cas pour le savant. Inversement, sans oublier les nombreuses exceptions à la règle, on peut dire que si, d’une part, un contrôle trop rigide de son exhibitionnisme nuit souvent au rendement de l’artiste, d’autre part, l’intrusion des revendications non modifiées du sentiment de grandeur et de l’exhibitionnisme archaïques du savant feront obstacle à une production scientifique valable.

La courbe suivie par le développement de la personnalité d’un savant au long de sa vie est particulièrement bien illustrée par le contraste entre l’arrogance charmante et l’exhibitionnisme du jeune Freud des lettres à Fluss86 et le contrôle de plus en plus sévère qu’il exerça par la suite sur tout désir de gratification dans ce domaine (très conscient de l’hypocrisie des sentiments magiques contenus dans des messages de félicitations ; refusant de participer à des fêtes publiques en son honneur). En d’autres termes, un grand savant, comme on l’a vu pour Freud, tolère de moins en moins la stimulation directe de l’exhibitionnisme lié à sa personne et se borne à investir dans son travail les charges narcissiques maintenant inhibées quant au but et neutralisées.

On peut donc dire qu’en général le travail du savant implique habituellement des investissements narcissiques plus hautement neutralisés et un plus grand nombre d’investissements objectaux que n’en exige la production d’une œuvre d’art. La différence devient encore plus évidente lorsqu’on tient compte du fait que l’œuvre de l’artiste, une fois terminée par lui (qu’il soit compositeur, sculpteur, peintre, poète ou romancier), est devenue chose sacrée et ne peut, en principe, être modifiée par un autre, quelles que soient ses imperfections et quelle que soit la possibilité d’amélioration. Inconsciemment, on reconnaît le travail de l’artiste comme immuablement lié à la personnalité de son créateur et devant être protégé de toute altération venant d’une autre personne. La différence avec les travaux scientifiques crève les yeux. Lorsqu’un savant a formulé une nouvelle théorie et qu’un autre, y voyant une faille, en altère la formulation, il ne porte pas atteinte à l’œuvre du premier. Il admet, tout au contraire, avec reconnaissance, que la nouvelle découverte ou le progrès nouveau n’aurait pas été possible sans le travail qui l’a précédé, si fautif ou incomplet qu’il ait pu être. Autrement dit, le travail du savant se situe en deçà de la personnalité du travailleur scientifique et est davantage vu comme un objet indépendant que ne l’est le travail de l’artiste.

Bien qu’il puisse être nécessaire d’apporter quelques légères modifications à ce que nous venons de dire, je crois néanmoins que ces remarques sont justes en autant qu’elles soulignent une tendance générale. Je ne tiens pas compte du cas exceptionnel où la découverte d’un savant est présentée sous une forme qui rappelle l’œuvre d’art et suscite les mêmes réactions. Il faut cependant reconnaître qu’on trouve, dans le domaine de l’art, des exemples de chefs-d’œuvre exécutés par des maîtres anonymes (ou par des groupes, ou par une succession d’artistes) et semblant aller à l’encontre de l’énoncé qui veut que l’œuvre d’art soit intimement et de façon inextricable liée à son créateur. Des exemples viennent aussitôt à l’esprit : les sculptures et les cathédrales anonymes du Moyen Age, en particulier, celles qui datent du début de la période gothique. S’agissant des sculptures, il est facile de reconnaître que bien que l’auteur en soit inconnu, on réagit à l’œuvre qu’il a créée comme à une expression immuable de son art ; ainsi, personne ne songerait à remplacer l’oreille ou le nez imparfaitement formés d’une madone médiévale (attribuée à un inconnu). La situation est cependant plus complexe dans le cas des bâtisseurs des grandes cathédrales gothiques, qui se sont succédé à la tâche. S’agit-il là de créations artistiques dans lesquelles les investissements narcissiques du créateur sont neutralisés et l’œuvre produite indépendante de son auteur, comme c’est le cas de l’œuvre scientifique ? Ou l’étendue de la tâche qui ab initio commande l’effort sans relâche de générations successives de bâtisseurs n’en fait-elle pas un cas exceptionnel, rendant impossible toute comparaison avec les autres entreprises artistiques de l’homme ?

Mais on ne peut ici étudier plus longuement ces questions. Qu’il nous suffise de reconnaître que, comparé au savant, l’artiste investit en général son œuvre d’une libido narcissique moins neutralisée, et demeure plus intimement identifié à elle. Il n’est cependant pas désirable d’accentuer par trop ces différences. Elles ne sont pas fondées sur des critères qualitatifs mais sur l’évaluation du degré de neutralisation des énergies narcissiques et du degré d’investissement narcissique dans le travail en question. De plus, comme on l’a déjà dit, il ne fait aucun doute que les activités scientifiques et artistiques que l’on rencontre au cours de certains stades de l’analyse de perturbations narcissiques sont des phénomènes analogues, qui occupent dans le processus analytique des positions semblables. Par conséquent, dans l’étude clinique qui suit, les deux activités ne seront pas traitées séparément mais examinées ensemble comme constituant l’une des voies principales qui s’offrent aux investissements narcissiques transformés par la thérapie.

La flambée d’activités artistiques ou scientifiques qu’il n’est pas rare de voir survenir comme mesure d’urgence au cours des phases de working through où le moi du patient doit, relativement sans préparation, faire face à l’envahissement soudain de la libido narcissique jusque-là refoulée, est généralement d’assez courte durée dans l’analyse des troubles narcissiques. Si le processus de working through est assidûment poursuivi, la libido liée au sentiment de grandeur et à l’exhibitionnisme ou la libido idéalisante sont habituellement investies dans un certain nombre de nouvelles configurations stables mentionnées plus haut (par exemple, sous forme d’une plus ferme estime de soi ou dans la formation d’idéaux), et les activités artistiques ou scientifiques qui avaient été temporairement mobilisées et se manifestaient de façon voyante disparaissent bientôt (voir, par exemple, la brève carrière de danseuse de Mlle F…).

Bien sûr, la situation est différente lorsque l’activité de sublimation n’apparaît pas soudainement au cours de l’analyse des troubles narcissiques, mais que la libido narcissique libérée se joint plutôt à des modèles préformés d’activités scientifiques ou artistiques. Jusqu’à un certain point, de tels modèles existent probablement déjà chez tous les patients qui utilisent ce moyen d’employer leurs énergies narcissiques, puisque l’on rencontre dans la plupart des adolescences des expériences de création. Mais il existe une importante différence quantitative entre ceux qui perdent tout intérêt pour la création à la fin de leur adolescence et ceux qui y demeurent attachés, malgré leur appauvrissement émotionnel et leurs inhibitions. Dans ces derniers cas, on peut souvent voir avec beaucoup de clarté comment les investissements narcissiques remobilisés vont petit à petit venir enrichir les intérêts de sublimation jusque-là maintenus de façon précaire, si bien que ce qui n’était souvent jusque-là qu’un passe-temps peut devenir une occupation profondément satisfaisante – résultat inespéré mais fort bien accueilli ! – qui peut également apporter un renfort extérieur à l’estime de soi du patient grâce à l’approbation publique que lui méritent ses travaux. L’obligation de maintenir secrète l’identité du patient empêche malheureusement souvent de décrire en détail comment la configuration narcissique auparavant asociale peut éventuellement se transformer en une œuvre artistique ou scientifique importante.

Ainsi, les activités artistiques de M. E… ne semblèrent être d’abord que des mesures d’urgence destinées à lui permettre de conserver son équilibre au cours d’une éprouvante séparation de week-end d’avec l’analyste (voir chap. Y). Cependant, à mesure que progressait l’analyse, le patient se consacra avec une assiduité et un succès toujours croissants à certaines activités artistiques -— semblables sinon identiques à celles qu’il avait utilisées dans les moments de stress dont nous venons de parler – activités qui constituaient sans erreur possible une manifestation nouvelle des mêmes investissements narcissiques qui l’avaient autrefois amené à vivre de dangereuses expériences de voyeurisme. Cette perversion avait servi à exprimer des besoins archaïques de fusion apparus pour la première fois à un moment assez avancé de son enfance, alors que des désirs d’exhibitionnisme venaient d’être frustrés. Les activités de sublimation, auxquelles il consacra une part de plus en plus grande de ses énergies, lui fournirent un exutoire (visuel) acceptable pour des besoins de contact dont l’intensité se conçoit aisément lorsqu’on songe à l’histoire de ses premières années. Il avait été un bébé prématuré tenu en couveuse pendant de longues semaines ; même après son arrivée à la maison il eut très peu de contacts physiques avec ses parents. Vers la fin de son enfance, sa mère tomba malade ; souffrant d’un mal évolutif, elle n’était pas accessible à son fils et mourut quand ce dernier était âgé de seize ans. Le travail de nature artistique auquel il se consacra au cours des derniers stades de l’analyse permit une décharge sublimée de ses besoins de fusion et de contacts et devint également pour lui une importante source d’approbation externe et même de succès financier.

Il s’avéra très instructif – pour l’analyste et pour le patient – d’observer et de comprendre, en même temps que les vicissitudes du transfert en miroir, les oscillations entre : a) l’expression archaïque de ses besoins de fusion au moyen de régressions temporaires aux tendances perverses (et même jusqu’à des expériences hallucinatoires

fugitives de fusion avec sa mère décédée), et b) les activités artistiques très évoluées dont il était maintenant capable. Au cours des premières phases de l’analyse, il était incapable d’accomplir ce travail artistique quand il se trouvait séparé de l’analyste dans le temps ou l’espace, ou lorsqu’il avait le sentiment de ne pas être (empa-thiquement) compris. Plus tard, il devint de plus en plus capable de tolérer la distance et les délais et, s’il lui arrivait d’être mal compris par l’analyste ou de sentir ce dernier émotionnellement distant de lui, son travail n’en souffrait pas, puisqu’il pouvait maintenant escompter un éventuel retour à une intimité empathique.

La capacité de M. E… d’édifier une sublimation artistique solide, bien que n’étant pas exceptionnelle, n’est pas de règle. Sans nul doute, il put utiliser aussi bien le travail artistique parce qu’il en avait eu l’expérience avant d’entrer en analyse. La plupart des sublimations de ce genre (comme la danse pour Mlle F…, par exemple) ne font qu’une apparition fugitive et prennent fin dès que la libido narcissique nouvellement libérée a trouvé un autre emploi.

Les vicissitudes des activités artistiques de M. E… durant l’analyse, particulièrement au cours de la période de leur établissement transitionnel, c’est-à-dire avant qu’elles n’atteignent un degré suffisant d’autonomie, indiquent bien qu’un minimum de ivorking through (par maturation et développement, ou tardivement, en analyse) des stades plus archaïques des besoins narcissiques est nécessaire pour permettre leur satisfaction inhibée quant au but grâce à des activités artistiques ou scientifiques sublimées. Le symptôme voyeuriste de M. E… apparut pour la première fois vers la fin de son enfance quand sa mère se montra incapable de répondre de manière appropriée aux désirs exhibitionnistes du petit garçon. Quand elle ne manifesta aucun intérêt pour ses prouesses sur la balançoire de la kermesse, il se tourna vers le w.-c. pour hommes et le voyeurisme. La même série d’événements se répéta durant de longues périodes de l’analyse. Chaque fois que le besoin, ressenti par le patient, d’un écho ou d’une approbation empathique n’était pas compris de l’analyste, ou qu’il était frustré par l’analyste de quelque autre façon, le patient voyait ses activités de sublimation se détériorer et tendait à retourner à sa perversion.

Le lien intime qui existe entre des besoins de contact frustrés et un désir persistant de fusion, se muant toutefois progressivement en une fusion large, sublimée, empathique avec l’environnement, donnant naissance à une attitude de vive sensibilité à l’endroit de l’univers, se rencontre chez certains artistes, particulièrement chez des poètes. Ainsi, la tendance de John Keats à s’identifier avec les objets qu’il observait – y compris avec des objets inanimés, comme des boules de billard – semblerait de nature pathologique si elle ne s’était progressivement combinée à une remarquable capacité de communiquer sa profonde et sensible compréhension des choses et cela, aussi longtemps qu’il se sentait soutenu par l’attention et l’approbation de ses amis (voir Gittings, 1968, p. 152 sq., particulièrement n. 2).

Quand le poète proclame qu’il s’identifie à une boule de billard, il témoigne de la nature essentiellement narcissique de la relation que maintient avec l’environnement la personne qui a des capacités créatrices. Il n’est cependant pas nécessaire d’utiliser des exemples aussi grossiers pour prouver la nature narcissique de l’acte créateur. Un minimum de potentiel créateur – si étroit qu’en soit le champ – fait partie du domaine de l’expérience de bien des individus, et la nature narcissique de l’acte créateur (le fait que l’objet de l’intérêt créateur est investi de libido narcissique) peut être déduite de la simple et empathique observation de soi-même. C’est ainsi que des problèmes intellectuels et esthétiques non résolus créent un déséquilibre narcissique qui pousse l’individu à en chercher la solution – qu’il s’agisse d’un problème de mots croisés ou de la recherche de la place qui convient le mieux au nouveau divan du living (cf. Zeigarnik, 1927). La solution de ce genre de problèmes, surtout lorsqu’elle survient après un laps de temps assez court, produit toujours une sensation de plaisir narcissique qui est l’accompagnement émotionnel de l’équilibre narcissique soudainement retrouvé1.

Le besoin d’une relation spécifique (rappelant un transfert narcissique) éprouvé par certaines personnalités de créateurs au cours de périodes de production intense – et cela, bien en dehors du domaine de la pathologie – est un phénomène qui rappelle, de loin, le fait qu’un minimum de contact empathique avec l’analyste est nécessaire au maintien d’une capacité de sublimation artistique nouvellement acquise. Ce besoin est particulièrement intense lorsque les découvertes que fait l’esprit créateur l’amènent vers des régions isolées encore inexplorées87 88. Le sentiment d’isolement de celui qui crée est à la fois exaltant et terrifiant, terrifiant parce que cette expérience répète de façon traumatique une peur datant de la petite enfance d’être seul, abandonné, sans soutien. Dans une pareille situation, même l’individu de génie peut choisir dans son environnement une personne qu’il voit comme douée de toute-puissance et avec laquelle il peut temporairement se fusionner. Il existe des personnalités qui ont des fixations narcissiques (souvent à la limite du paranoïde), dont l’absolue confiance en soi et le sentiment de conviction apparents font des candidats de choix pour ce genre de rôle89. Ces transferts, établis par des esprits créateurs au cours de périodes de création intensive, se rapprochent beaucoup plus des transferts qui se produisent durant l’analyse de personnalités narcissiques que de ceux que l’on rencontre dans l’analyse des névroses de transfert. Autrement dit, il s’agit alors soit d’une expansion d’un soi actif, créateur (rappelant l’une des formes du transfert en miroir) soit, ce qui est plus fréquemment le cas, du désir de recevoir un apport de force de la part d’un objet idéalisé (transfert idéalisant), plutôt que de la reviviscence d’une figure du passé investie de libido objectale. Il se peut bien que Fliess ait été pour Freud l’objet d’un tel transfert narcissique au cours de sa plus importante période de création ; et Freud, après avoir accompli sa grande tâche créatrice, n’eut plus aucun besoin de maintenir le sens illusoire de la grandeur de Fliess et donc la relation narcissique, à la différence de la résolution d’un transfert par insight.

Bien entendu, une relation comme celle que nous venons de décrire peut se développer non seulement chez un savant parvenu à un point crucial de sa route vers une nouvelle découverte, mais aussi chez un artiste au cours d’une importante période de créativité. C’est ainsi qu’une lettre de Melville à Hawthorne90 fait métaphoriquement allusion à l’intensité d’un désir sous-jacent d’une approbation venant d’une figure idéalisée, de même que d’une fusion narcissique avec elle : Hawthorne, dit-il, boit au flacon de sa vie. « Et quand je le porte à mes lèvres, continue Melville, voilà que ce sont les vôtres qui boivent et non les miennes. Je sens que Dieu s’est fragmenté comme le pain de la cène et que nous en sommes les morceaux. » Et après avoir imaginé sa vie et son travail sous la forme d’une lettre ininterrompue à son grand ami (et alter ego), il termine en invoquant l’ultime soutien d’un fantasme de fusion : « L’aimant divin vous magnétise et mon aimant réagit. Lequel est le plus grand ? Question futile – ils ne font qu’un. »

Les remarques qui précèdent se rapportent à des périodes de créativité scientifique et artistique survenant vers le milieu de la cure. Dans les lignes qui suivent, je parlerai d’activités semblables de sublimation apparaissant au cours des dernières phases du traitement. Ici aussi les activités créatrices sont, en général, éphémères. Mais il arrive parfois qu’elles soient permanentes (comme dans le cas de H…, un patient dont j’ai décrit le cas en 1957 [p. 399 à 403] et qui, comme je l’ai découvert par hasard, poursuit toujours ses activités musicales créatrices, dix ans après la fin de son analyse).

La créativité chez les psychanalystes est un problème qui mérite une attention particulière. Je crois pour ma part que, vers la fin d’une analyse didactique réussie, la transformation des positions narcissiques non seulement peut amener un accroissement de la capacité d’empathie et un déplacement non défensif de l’attention vers des problèmes psychologiques qui dépassent les confins du psychisme propre de l’analysé, mais peut parfois aussi éveiller une créativité véritable. Il serait fort intéressant d’étudier la relation entre les résidus spécifiques de la psychopathologie individuelle et les problèmes de recherche qui intéressent particulièrement l’analyste créateur. Tout comme dans les autres domaines scientifiques, la créativité du chercheur, en psychanalyse, est provoquée par bien des stimuli et nourrie par des sources nombreuses, y compris les conflits potentiellement pathogènes du chercheur lui-même. La relation entre la créativité scientifique d’un analyste et sa psychopathologie est cependant parfois plus spécifique que ce n’est le cas pour des activités créatrices de travailleurs œuvrant en dehors de notre champ d’étude. Je crois qu’une véritable créativité psychanalytique peut être motivée par un profond besoin d’explorer certains problèmes psychologiques insuffisamment élucidés au cours de l’analyse personnelle. Là où l’analyse est demeurée inachevée à cause de résistances internes chez l’analysé, résistances que l’analyse s’est avérée incapable de vaincre, ou là où l’obstacle provenait de l’analyste didacticien lui-même (consistant, par exemple, en contre-transferts), il en résulte une tentative de venir à bout de l’impasse au moyen d’une nouvelle tranche d’analyse (voir Freud, 1937a) ou d’une autoanalyse (voir également Freud, 1937a ; aussi, M. Kra-mer, 1959). Toutefois, lorsque l’analyse est demeurée inachevée parce que la science de la psychanalyse n’a pas encore fait les découvertes nécessaires à sa conclusion (pour un exemple frappant, voir dans Analyse finie et infinie ce que dit Freud concernant l’époque où il ignorait encore l’existence du transfert négatif), ce fait peut devenir le motif déterminant d’une recherche conduisant à la découverte d’une solution créatrice suprapersonnelle.

Il faut cependant ajouter que la stimulation de la créativité dans la recherche psychologique, exercée par des états de tension résiduelle après la terminaison de l’analyse didactique, peut être bloquée si le fait que l’analyse n’est pas terminée est masqué au lieu d’être clairement admis. Paradoxalement, une erreur grossière dans ce domaine n’a guère de chance de nuire à des recherches futures mais c’est plutôt, ici comme ailleurs, la demi-vérité qui est la plus grande ennemie de la vérité. On peut donc dire qu’une fois terminée l’analyse didactique aucune recherche active d’une solution scientifique dans un domaine encore inexploré de la psychologie ne sera entreprise si, à la fin de l’analyse, la psychopathologie résiduelle demeure secrète grâce aux efforts du moi de l’analysé – conformément au désir de l’analyste didacticien qui, à la suite d’une perception fautive ou de motivations narcissiques, a été induit à croire qu’une maîtrise psychanalytiquement valable du moi a été atteinte, alors que ce n’est pas le cas, et a communiqué à son patient cette croyance erronée91.

On peut ajouter ici que chez certains analystes qui ont un potentiel de créativité on peut voir, au cours des derniers stades de l’analyse ou après sa terminaison, certains aspects non résolus du transfert narcissique portant sur l’analyste didacticien se déplacer sur l’image de Freud, l’initiateur de notre science. Chez ces analystes, les tâches créatrices peuvent alors se compliquer de nombreux conflits centrés sur l’imago paternelle représentée par Freud. Ainsi, la peur que soulève la perte du transfert narcissique peut en venir à bloquer l’achèvement d’une recherche véritablement originale dépassant la portée des propres découvertes de Freud. Ou encore, ce qui semble survenir plus fréquemment, la crainte de perdre la fusion narcissique avec l’image archaïque du père (ou de perdre un écho approbateur provenant de l’imago archaïque insuffisamment intériorisée) peut susciter des attitudes contre-phobiques de rébellion. Celles-ci ne mènent cependant pas à une activité créatrice capable d’étendre le domaine des découvertes de Freud, mais conduisent plutôt à l’adoption d’une attitude (souvent intensément) critique à l’endroit de son œuvre. Le résultat manifeste – dont il est facile de trouver des exemples dans la littérature psychiatrique et psychanalytique – apparaît fréquemment sous la forme de polémiques incessantes sur des questions théoriques, polémiques qui ne sont cependant jamais suivies de l’unique signe d’une véritable émancipation intérieure : une contribution positive à la somme de connaissances qui portent sur la psychologie de l’homme sain ou perturbé.

En général, les analystes n’ont que peu d’occasions d’observer en profondeur, au cours des heures de thérapie, les activités de sublimation de leurs patients. Je crois pour ma part que le fait de centrer l’analyse de façon intense et prolongée sur de semblables activités, au début comme au milieu de la cure, est habituellement au service des défenses. Du côté du patient, l’intérêt porté, tôt dans l’analyse, à des tâches scientifiques ou artistiques peut faire partie de ces manœuvres défensives qu’on nomme communément « fuites dans la santé ». Du côté de l’analyste, une insistance indue sur les activités créatrices de son patient peut trahir une tendance à remplacer l’usage d’interprétations dans le but de parvenir à une expansion du moi par une tentative de produire dans le moi des modifications par la suggestion et les moyens éducatifs, le plus souvent au moyen du mécanisme de l’identification massive du patient à l’analyste (voir chap. VII). Cependant, tout particulièrement dans les analyses de personnalités narcissiques, on rencontre souvent dans les phases terminales, au cours desquelles le patient réussit enfin à dissoudre le transfert narcissique à l’analyste, différentes activités créatrices relevant de la sublimation et non des défenses. Elles constituent fréquemment une reviviscence de tentatives semblables datant des périodes de latence et d’adolescence.

Les analystes ne peuvent, en général, déduire que de rares éléments de ce qui constitue la dynamique profonde de ces activités par l’observation analytique directe du matériel qui accompagne l’émergence temporaire de ces sublimations durant la phase terminale de la cure. Pourtant on peut, à l’occasion, constater rétrospectivement que les forces narcissiques maintenant orientées vers un soi-objet nouveau, le travail de création, avaient déjà été actives à une époque beaucoup plus ancienne mais s’étaient trouvées liées par la suite à l’élaboration non créatrice d’états de tension narcissiques à l’intérieur des cadres du transfert narcissique. C’est surtout dans les rêves des patients narcissiques qu’on peut parfois voir clairement des signes précurseurs de leur future activité artistique.

Le rêve suivant, qui est un exemple de rêve annonciateur de production artistique, fut rapporté par un patient, P.., un homme d’une trentaine d’années, doué, sensible et quelque peu paranoïde. Vers la fin de sa longue analyse, il se mit à écrire des nouvelles dont quelques-unes me parurent d’une beauté hallucinante. Ces nouvelles (dont quelques-unes ont pu être publiées par la suite, mais que je connais seulement par ce que le patient en disait au cours des séances) portaient sur les expériences d’un grand adolescent ou sur celles d’un jeune homme. Elles décrivaient son isolement, son sentiment d’être coupé du monde environnant, une préoccupation de soi empreinte de sensibilité, la peur d’un déséquilibre psychique attribuable à des stimulations sexuelles grossières (comme celles auxquelles était exposé son héros dans des établissements de strip-tease, des cabarets douteux, etc.), et la recherche d’un ami qui, essentiellement, lui ressemblerait et pourrait ainsi, grâce à son empathie, le protéger contre le danger d’une stimulation excessive, traumatique. Nous n’avons pas ici à nous arrêter à la signification transférentielle spécifique de ces histoires, écrites à un moment où le patient avait à faire face, dans l’analyse, à la perte imminente d’un transfert à

Valter ego. Notre intérêt porte plutôt sur le lien qui existe entre ces élaborations artistiques plus tardives et les élaborations, plus anciennes et plus autoplastiques, de problèmes semblables dans un rêve. Bien que le patient ait eu, vers le début de la cure, un rêve qui exprimait directement la peur remobilisée de la dangereuse perturbation d’un équilibre psychique existant (à ce moment, le danger de perturbation que représentait pour lui l’analyse débutante), le rêve que nous allons raconter fut remémoré en association à ce rêve du début de la cure, rêve qu’il éclairait grâce à des allusions et des analogies. Cet ancien rêve avait cependant été fait vingt ans auparavant ; il accompagnait la première émission nocturne du patient. Le souvenir qu’en avait conservé celui-ci était vif, et le rapport qu’il en fit avait la même intensité que s’il se fût agi d’un événement récent.

Dans ce rêve, le patient contemplait un paysage d’une grande beauté. Une impression de paix et de douceur se dégageait du spectacle des prairies d’un chaud ton de vert, et des ruisseaux dont l’eau claire qui coulait gaiement reflétait le bleu d’un ciel sans nuages. Ici et là des groupes d’arbres entouraient de petites maisons de style rustique et, bien qu’on ne pût voir personne, c’était une scène pleine de vie grâce aux troupeaux de vaches qui paissaient et aux moutons dont les taches blanches se détachaient nettement sur le vert sombre des champs. Soudain, cette paix fut troublée par le bruit d’un grondement éloigné. Le patient leva la tête et découvrit que le paysage qu’il contemplait était situé dans une vallée au pied d’un barrage gigantesque. Le grondement menaçant semblait provenir de cet endroit et le patient remarqua, tout à coup, des fissures profondes dans la paroi du barrage. Les tons du paysage changèrent, se modifiant subtilement mais d’une façon significative92. Le ciel et l’eau devinrent d’un noir bleuté. Le vert de l’herbe prit un ton vif, artificiel et les arbres se transformèrent en masses sombres. Les fissures du barrage s’élargirent puis, d’un seul coup, un maelstrom de flots destructeurs, d’une eau vilaine, sale, s’abattit sur la campagne, noyant sa beauté et emportant au loin les arbres, les animaux et les maisons. Sa dernière impression, inoubliable, avant qu’il ne s’éveille plein d’horreur, fut liée au spectacle des moutons blancs métamorphosés en ces pointes tournoyantes d’écume blanche qui recouvraient toute la scène.

Il faudrait aller au-delà des limites du sujet que nous étudions en ce moment pour approfondir la signification complexe condensée dans ce très beau rêve. Qu’il suffise de dire qu’il traduit d’une manière quasi artistique l’expérience de la perturbation d’un état narcissique bienheureux d’absorption en soi-même (le paysage symbolisant le propre corps du patient) par l’intrusion d’éléments sexuels sadiques accompagnant l’émission séminale. C’est ainsi qu’on put identifier dans ce rêve un bon nombre d’allusions à des expériences narcissiques et auto-érotiques de la petite enfance.

Comme je l’ai dit plus haut, les dons poétiques d’un moi doué sur le plan artistique, qui permirent la transformation des tensions (pré)narcissiques de ce patient en une imagerie onirique fort belle en même temps qu’autoplastique, se dégagèrent suffisamment par la suite pour participer à l’élaboration de productions artistiques (des nouvelles) ; autrement dit, ils investissaient maintenant des soi-objets d’un ordre plus élevé. Le déplacement de la créativité du patient de la production de rêves (concernant son expérience des vicissitudes de l’investissement narcissique et auto-érotique du soi corporel) à celle d’œuvres d’art (traitant des expériences d’isolement, d’absorption en lui-même et de recherche d’un alter ego durant l’adolescence) témoigne d’une évolution importante de son narcissisme. Grâce à la libération de sa créativité, son narcissisme put s’intégrer à un contexte social et surtout – ce qui permet de juger favorablement de l’issue de la thérapie – le déplacement dont nous venons de parler permit l’essor (par la sublimation) des tensions narcissiques du patient qui avaient jusque-là constitué une grave menace pour sa santé émotionnelle et l’avaient mené à de nombreux états de déséquilibre émotionnel.

Quoiqu’il existe des exceptions à cet état de choses, je crois pour ma part que bien des activités créatrices qui se manifestent au cours des phases terminales des analyses de personnalités narcissiques (rappelant l’épanouissement de la capacité empathique durant les derniers stades de certaines analyses didactiques) sont l’heureux résultat du travail analytique qui a précédé et constituent de véritables transformations des positions narcissiques antérieurement pathogènes. Pour cette raison, elles ne constituent pas un matériel qui nécessite des interprétations psychanalytiques au sens habituel du terme. (Voir Kohut, 19666, p. 203 sq. pour des considérations additionnelles sur les problèmes techniques que pose l’émergence d’activités créatrices, comme d’activités de sublimation, au cours des phases terminales de la cure.)

Humour et sagesse

Je voudrais dire tout d’abord à quel point je suis convaincu de ce que l’émergence d’une authentique capacité d’humour constitue un signe également important ■—- et désirable – de la transformation thérapeutique d’investissements narcissiques archaïques pathogènes. L’humour dont devient capable le patient narcissique est lié, selon moi, à un autre résultat favorable provenant de l’analyse de ces patients : je veux parler du renforcement de leur système de valeurs et de leurs idéaux. L’humour à lui seul (surtout lorsqu’il comporte un élément oral-sadique de sarcasme) peut être encore de nature défensive et n’indique pas alors de transformation des investissements narcissiques. De la même façon, un investissement intense, isolé, solennel d’idéaux nouvellement découverts (apparentés aux « causes » du paranoïde) peut bien signifier l’apparition sous un nouveau déguisement des positions narcissiques plutôt que la réussite d’un ivorking through de ces mêmes positions. Dans l’évaluation des progrès accomplis par le patient, l’analyste doit vérifier que le dévouement de l’analysé à ses valeurs et à ses idéaux n’est pas celui d’un fanatique mais s’accompagne d’un sens des proportions qui peut s’exprimer au moyen de l’humour. La coexistence de l’humour et de l’idéalisme démontre non seulement que le contenu et le lieu psychologique des positions narcissiques ont changé mais également que les énergies narcissiques se trouvent maintenant apprivoisées et neutralisées et suivent leur cours de façon inhibée quant au but. Si, par ailleurs, le système de valeurs du patient occupe maintenant une position plus importante sur le plan psychologique, s’il s’est intégré aux visées réalistes du moi, s’il apporte à la vie de l’analysé une nouvelle dimension en le laissant par ailleurs capable de considérer avec humour le domaine même des positions narcissiques préalablement maintenues de façon si rigide, l’analyste pourra alors avoir le sentiment que les processus de ivorking through ont été couronnés de succès et que des progrès solides ont été faits.

Il faudrait présenter des exemples cliniques fort détaillés pour pouvoir illustrer convenablement la transformation progressive des fantasmes de grandeur du patient et de ses exigences exhibitionnistes, de même que l’abandon de sa croyance en la perfection magique de l’objet ressenti narcissiquement, et pour illustrer également l’apparition, à leur place, d’un mélange bien dosé d’idéaux et d’humour.

Dans quelques cas, peut-être même dans la plupart, l’apparition de l’humour est soudaine et constitue la manifestation tardive de la domination croissante que le moi du patient exerçait jusque-là silencieusement sur un soi grandiose et un objet idéalisé antérieurement doués d’un si grand pouvoir. Tout à coup, comme si le soleil perçait les nuages, l’analyste verra naître, avec plaisir, un authentique sens de l’humour qui témoigne chez le patient du fait que le moi peut maintenant voir selon des proportions réalistes les aspirations à la grandeur du soi grandiose infantile ou les exigences antérieures de perfection illimitée et de pouvoir de l’imago parentale idéalisée, et que le moi contemple maintenant ces configurations anciennes avec un amusement qui est le signe même de sa liberté.

Il existe cependant des cas où l’on peut voir le moi du patient sembler hésiter, durant des périodes transitoires, entre sa peur persistante des structures narcissiques encore mal dominées et des tentatives de les considérer avec humour grâce à un courage nouvellement acquis. J’ai appris qu’il valait mieux en de pareilles circonstances ne pas rire prématurément avec le patient mais l’aider plutôt par de nouvelles interprétations portant sur le matériel qui émerge et par une explication, fournie avec empathie, de l’état de transition de son moi. (Voir le rêve de M. C…, rapporté au chapitre VII, qui se produisit à un moment où le moi déjà plus fort se sentit soudainement menacé par une poussée du sentiment de grandeur archaïque, rêve qui illustre bien un état de transition entre des tentatives d’humour et une appréhension persistante.)

Je ne développerai pas davantage le sujet de l’apparition de l’humour sous ses diverses formes au cours de l’analyse, mais terminerai avec la remarque faite par Mlle F…, une personnalité enfantine et absorbée par elle-même qui avait acquis à la fin d’une longue analyse un sens de l’humour suffisant pour formuler en ces termes son problème transférentiel : « Je crois, me dit-elle, que le crime que vous avez commis et pour lequel il n’y a pas de pardon, c’est que vous n’êtes pas moi. »

Et maintenant, quelques mots sur la sagesse, une position émotionnelle et cognitive dont l’acquisition peut être considérée comme un des sommets du développement humain non seulement dans le sens étroit de l’analyse de perturbations narcissiques mais dans la croissance et l’épanouissement de la personnalité humaine tout entière.

Alors qu’un réalisme accru des ambitions du patient narcissique, le renforcement de ses idéaux, sa créativité et tout particulièrement son sens de l’humour croissant sont souvent clairement mis en évidence à la fin d’une analyse réussie, il peut paraître exagéré de revendiquer l’acquisition même d’un minimum de sagesse en tant que succès thérapeutique. Et pourtant, la progression, qui va de l’information à la connaissance puis à la sagesse et qui caractérise l’évolution de la sphère cognitive au cours d’une vie exemplaire, peut aussi être observée lors d’une analyse réussie. Lorsque débute la cure, l’analyste et l’analysé rassemblent l’information nécessaire sur le patient et son histoire. Graduellement, au milieu de l’analyse, le matériel accumulé s’ordonne pour former une connaissance plus large et plus profonde du fonctionnement intégré de l’esprit du patient et de la continuité qui existe entre le présent et le passé. Et finalement, dans la phase terminale d’une bonne analyse, la connaissance de l’analyste et la compréhension qu’a le patient de lui-même ont la qualité d’une sagesse. Pour atteindre ce point, il faut que le patient en soit venu à un accommodement avec son narcissisme infantile non modifié, que ses fixations aient porté surtout sur le soi grandiose archaïque ou sur le soi-objet idéalisé archaïque dans ses dimensions narcissiques.

L’établissement de la domination du moi dans le domaine des deux grandes configurations narcissiques n’est cependant que la condition requise pour parvenir à cette attitude qui implique tout l’être et que nous nommons sagesse – ce n’est pas la sagesse elle-même. Le fait de parvenir à la sagesse constitue un exploit que nous ne devons pas attendre de nos patients, pas plus, d’ailleurs, que de nous-mêmes. Comme la plénitude de la sagesse implique l’acceptation émotionnelle de la nature transitoire de l’existence individuelle, il nous faut admettre qu’elle ne peut probablement être atteinte que par quelques-uns et qu’il est fort possible que son intégration définitive dépasse les capacités psychologiques de l’homme.

Mais l’acquisition d’un minimum de sagesse, surtout en ce qui regarde l’attitude du patient à l’endroit de lui-même, de son analyste et du résultat du travail analytique, est assez fréquente. L’analyste ne devrait ni viser à ce résultat, ni non plus s’y attendre ; et nous ne devrions pas, par quelque pression que ce soit et si subtile soit-elle, pousser le patient à la rechercher. Comme on l’a déjà dit, de semblables pressions et des espoirs de ce genre du côté de l’analyste ne peuvent mener qu’à l’établissement d’identifications massives et peu sûres, soit avec l’analyste tel qu’il est réellement, soit avec le fantasme que le patient a de lui, ou soit avec la personnalité que l’analyste peut tenter de présenter à l’analysé.

L’émergence spontanée d’une attitude de sagesse chez l’analysé est cependant souvent observée vers la fin d’une analyse réussie – bien que ce soit, comme on l’a souligné, sous une forme modeste, limitée. Cette part modeste de sagesse qui fait son apparition au cours des phases terminales de la cure (elle peut prendre plus d’ampleur quelque temps après la fin du traitement) permet au patient de maintenir son estime de soi tout en reconnaissant ses limites et d’éprouver pour l’analyste de la gratitude et un respect amical tout en percevant les conflits et les limitations de ce dernier. Enfin, patient et analyste peuvent, à la fin de la cure, reconnaître ensemble le fait que l’analyse elle-même est nécessairement demeurée incomplète. Dans une attitude commune de pondération et de sagesse, mais sans sarcasme ni pessimisme, analyste et patient reconnaîtront en se séparant que tout n’est pas réglé et que quelque chose demeure des conflits, des inhibitions, des symptômes, des tendances anciennes de glorification de soi-même et d’idéalisation infantile. Mais ces faiblesses sont maintenant familières et peuvent être considérées avec calme et tolérance.