Avant-propos

Le sujet du narcissisme, c’est-à-dire de l’investissement du soi (Hartmann), constitue un champ fort étendu et d’une importance indéniable puisqu’il serait juste de dire qu’il a trait à la moitié du contenu de l’esprit humain, l’autre moitié étant, bien entendu, constituée par les objets. Une étude complète des problèmes du narcissisme constituerait donc pour un auteur une entreprise si considérable qu’elle risquerait fort de dépasser et ses connaissances et sa capacité de pouvoir à lui seul la mener à bonne fin.

D’ailleurs une étude complète suppose toujours que l’on traite de questions déjà plus ou moins réglées ou au sujet desquelles la recherche a atteint un palier. En d’autres termes, on ne publie un manuel sur une question donnée que lorsque les progrès réalisés dans la connaissance que l’on en a demandent à être revus avec un peu de recul et intégrés sous une forme plus harmonieuse dans l’ensemble dont elle fait partie. Nous n’en sommes pas là à l’heure actuelle pour ce qui est du narcissisme.

Un pas en avant, apparemment simple mais qui s’est avéré décisif pour la métapsychologie psychanalytique : la séparation des concepts du moi et du soi (Hartmann) ; l’intérêt porté à l’acquisition et au maintien d’une « identité » de même qu’aux dangers auxquels est exposée cette représentation mentale (pré)consciente (Erikson) ; la cristallisation graduelle d’une existence psychobiologique distincte provenant de cette matrice qu’est l’union de la mère et de l’enfant (Mahler) ; d’importantes contributions, très détaillées et formulées en termes psychanalytiques, clinico-thêoriques (Jacobson) et cliniques (A. Reich), datant de ces dernières années : tous ces travaux témoignent de l’intérêt croissant des psychanalystes pour un sujet qui semblait repoussé à l’arrière-plan par le matériel considérable fourni à l’investigation du monde des objets, c’est-à-dire à l’investigation de la genèse des imagos et de leurs avatars dynamiques, ou —- selon un point de vue centré davantage sur les processus cognitifs du moi que sur les pulsions —-à l’investigation des représentations d’objets.

On émet fréquemment l’hypothèse selon laquelle l’existence de relations d’objet exclut le narcissisme. C’est là une ajfir-mation qui complique l’étude de la théorie du narcissisme, encore bien plus que ne le faisait la confusion autrefois très répandue entre investissement du soi et investissement des fonctions du moi. Tout au contraire, comme il sera souligné dans les pages suivantes, certaines expériences narcissiques parmi les plus intenses se rapportent à des objets utilisés au service du soi et du maintien de son investissement instinctuel, ou eux-mêmes ressentis comme faisant partie du soi. Pour parler de ces derniers j’utiliserai le terme de soi-objets.

Dès maintenant s’imposent quelques clarifications conceptuelles fondamentales. Les notions de soi d’un côté, de ça, de moi et de surmoi, de l’autre, de même que celles de personnalité et d’identité constituent des abstractions qui appartiennent à des niveaux différents de formation des concepts. Le ça, le moi et le surmoi sont, en psychanalyse, les éléments constituants de l’appareil psychique, c’est-à-dire d’un modèle spécifique, hautement abstrait, distant de l’expérience. Le concept de personnalité, bien que souvent utilisable, dans un sens général, comme l’est celui d’identité, n’est pas propre à la psychologie psychanalytique ; il appartient à un cadre théorique différent qui convient mieux à l’observation du comportement social et à la description de l’expérience pré (consciente) que l’on fait de soi-même dans ses relations avec autrui qu’aux observations de la psychologie des profondeurs.

Cet autre contenu de l’appareil mental qu’est le soi émerge dans la situation de la cure à la manière d’une

abstraction psychanalytique de niveau relativement peu élevé, c’est-à-dire assez proche du vécu. Donc, bien qu’il ne soit pas une instance de l’appareil mental, il est une structure psychique puisqu’il est investi d’énergie instinc-tuelle et, doué de continuité dans le temps, possède un caractère de permanence. De plus, étant une structure psychique, le soi a également une localisation psychique. Pour être plus précis disons que diverses représentationssouvent inconsistantesdu soi se rencontrent non seulement dans le ça, le moi et le surmoi mais aussi au sein d’une seule des instances de l’appareil mental. Il peut ainsi exister côte à côte des représentations contradictoires conscientes et prêconscientes du soicomme, par exemple, de mégalomanie et d’inférioritésituées dans des parts bien circonscrites du domaine du moi ou occupant des lieux qui se trouvent dans cette partie du psychisme où le ça et le moi forment un continuum. Donc, à la façon des représentations d’objets, le soi est un contenu de l’appareil mental mais pas l’un de ses constituants ; il n’est pas une instance de l’appareil mental.

Ces clarifications théoriques servent de cadre au sujet de ce livre qui se propose d’atteindre les deux buts suivants : décrire en profondeur un groupe de phénomènes spécifiques normaux et anormaux dans le domaine général du narcissisme et étudier la phase spécifique de développement qui est en corrélation avec ces phénomènes sur le plan génétique.

Si vaste que soit le sujet de ce travail, il ne forme pourtant qu’une partie d’une étude plus étendue du narcissisme. Plus précisément, il est presque exclusivement centré sur le rôle joué par les forces libidinales dans l’analyse de personnalités narcissiques ; le rôle de l’agression sera traité séparément. En outre, ce livre n’est que la continuation et l’élaboration d’une série d’essais publiés en 1959, 1963 (en collaboration avec Seitz), 1966, 1968. Les données cliniques et les conclusions auxquelles elles ont donné lieu, de même que les conceptualisations qui s’y trouvent, ont été ici largement utilisées. Le présent travail cherchera à enrichir et à compléter la recherche sur les aspects libidinaux du narcissisme déjà ébauchée dans ces premiers essais.