Chapitre I. Remarques préliminaires

Cet ouvrage se propose d’étudier certains phénomènes de transfert ou apparentés au transfert dans la psychanalyse de personnalités narcissiques, de même que les réactions de l’analyste à ces phénomènes, y compris ses propres manifestations de contre-transfert. L’attention portera non pas sur les schizophrénies et les dépressions, traitées par nombre d’analystes qui ont pour ce faire un goût et un talent particuliers, non plus que sur les formes déguisées ou plus bénignes de psychoses que l’on désigne souvent sous le nom de cas limites, mais plutôt sur ces troubles spécifiques de la personnalité qui, tout en leur étant contigus, sont d’une gravité moindre1 et dont le traitement constitue une large part de la pratique psychanalytique actuelle. On sait qu’il est parfois assez malaisé d’établir une ligne de démarcation entre ces différents états et les graves désordres auxquels ils peuvent sembler reliés.

Au cours des poussées régressives temporaires qui surviennent dans l’analyse de certains de ces patients, il se peut qu’apparaissent des symptômes susceptibles d’être pris, à première vue, pour des signes de psychose par ceux qui ne sont pas familiers avec l’analyse de graves perturbations narcissiques de la personnalité. Pourtant, si étrange que cela paraisse, ni l’analyste ni le patient n’ont tendance à s’inquiéter outre mesure de ces expériences régressives temporaires même si leur contenu (méfiance paranoïde, par exemple, ou sensations corporelles hallucinatoires et modifications profondes de la perception de soi) jugé isolément pouvait justifier la crainte de voir devenue imminente une sérieuse rupture avec le réel. Mais le tableau pris en son entier demeure rassurant, d’autant plus que l’événement qui a entraîné la régression peut habituellement être identifié et que le patient apprend vite à mettre en cause une perturbation de la relation transférentielle (une remarque critique de l’analyste, par exemple), lorsque se produit le mouvement régressif. Une fois l’analyste familiarisé avec le patient – et, en particulier, dès qu’il a observé l’établissement spontané d’une des formes du transfert narcissique – il pourra généralement conclure en toute confiance que son patient ne souffre pas d’une psychose, et maintenir cette conviction même en face des phénomènes de régression dont nous venons de parler.

Gomment peut-on distinguer des psychoses et des cas limites la psycbopatbologie des troubles narcissiques analysables ? Quels aspects du comportement du patient, de sa symptomatologie ou du processus analytique nous permettent de ressentir une sécurité relative même dans les périodes de régression mentionnées plus haut, et malgré des symptômes initiaux d’apparence inquiétante ? Ce n’est pas sans hésitation que j’aborde ces questions à ce point-ci de mon travail, d’abord parce que j’espère que cette monographie une fois complétée aura réussi à clarifier graduellement le problème du diagnostic différentiel à mesure que la compréhension théorique et les descriptions cliniques se seront intégrées dans l’esprit du lecteur, mais aussi parce que ma manière d’aborder la psychopathologie relève de la psychologie des profondeurs qui ne me conduit pas à observer les phénomènes cliniques, selon le modèle médical traditionnel, comme des entités cliniques ou des syndromes pathologiques devant être diagnostiqués et différenciés sur la base de critères de comportement. Pour des raisons d’exposition cependant, je voudrais offrir ici un résumé des points essentiels de la pathologie de ces patients analysables en termes dynamiques, structuraux et génétiques, et esquisser la manière dont les difficultés de ces individus peuvent être comprises à partir d’une approche métapsychologique.

Ces patients souffrent de troubles spécifiques dans le domaine du soi et de ces objets archaïques investis de libido narcissique (soi-objets) qui, étant encore intimement reliés au soi archaïque, ne sont pas sentis comme séparés et indépendants du soi. En dépit du fait que les points de fixation de la psychopathologie centrale de ces cas se situent à une étape relativement primitive du développement psychique, il importe de souligner non seulement les déficiences mais également les atouts de l’organisation psychique de ces patients1.

Les déficiences de ces patients proviennent de ce qu’ils sont demeurés fixés à des configurations archaïques du soi grandiose2 3 et/ou à des objets archaïques, surestimés et narcissiquement investis. Deux conséquences importantes découlent de ce que ces configurations archaïques ne se sont pas intégrées au reste de la personnalité : a) la personnalité adulte et ses fonctions parvenues à maturité sont appauvries parce que privées des énergies investies dans les structures anciennes, et/ou b) les activités adultes, réelles, de ces patients sont gênées par la percée et l’intrusion de ces structures archaïques et par leurs exigences archaïques. Autrement dit, l’effet pathogène produit par l’investissement de ces configurations archaïques est sous certains aspects analogue à celui qu’exerce l’investissement instinctuel d’objets incestueux, inconscients et refoulés, dans les névroses de transfert classiques.

Si inquiétante que soit leur psychopathologie, il importe de réaliser que ces patients possèdent des atouts particuliers qui les différencient des cas de psychoses et des cas limites. À la différence de ces derniers, les patients qui souffrent de troubles narcissiques de la personnalité ont essentiellement atteint à une cohésion du soi et ont élaboré des objets archaïques idéalisés doués également de cohésion. De plus, ils ne sont pas menacés par la possi-"Tbilité d’une désintégration irréversible du soi archaïque ou des objets archaïques narcissiquement investis. Parce qu’ils sont parvenus à ces configurations psychiques intégrées et stables, ils sont capables d’établir des transferts narcissiques spécifiques et stables qui permettent la résurgence thérapeutique des structures archaïques sans le danger de les voir fragmentées par une régression plus profonde : ils sont par conséquent analysables. On peut ajouter ici que l’établissement spontané de l’un des transferts narcissiques stables est le meilleur et le plus sûr des signes diagnostiques qui distinguent ces patients des cas psychotiques ou des cas limites, d’un côté, et des névroses de transfert ordinaires, de l’autre. C’est dire que l’évaluation fournie par une période d’essai en analyse permet un diagnostic et un pronostic plus valables que ne le feraient des conclusions provenant de l’étude du comportement et des symptômes.

Les deux rêves suivants, qui sont typiques, peuvent nous apporter une compréhension anticipée de la nature des transferts narcissiques dans l’analyse de ces cas, de même que du fait que la psychopathologie spécifique mobilisée dans le transfert ne menace pas le patient de désintégration psychotique.

Premier rêve : Le patient est à l’intérieur d’une fusée faisant le tour du globe, à grande distance de la Terre. Il est néanmoins protégé contre une projection incontrôlée dans l’espace (psychose) par l’attraction terrestre invisible mais puissamment efficace (l’analyste investi narcis-siquement : transfert narcissique) qui se trouve au centre de son orbite.

Deuxième rêve : Le patient est sur une balançoire oscillant d’avant en arrière, de plus en plus haut, et pourtant il n’y a jamais de danger sérieux, pour lui de tomber, ou pour la balançoire d’accomplir de façon incontrôlable un cercle complet.

Le premier rêve fut présenté de manière presque identique par deux patients dont il n’est pas par ailleurs question dans ce travail. Le second rêve fut fait par Mlle F… à un moment où elle se sentait angoissée en raison d’un intense exhibitionnisme archaïque mobilisé par le travail analytique. Le transfert narcissique protégeait les deux premiers patients contre le danger d’une éventuelle désintégration permanente du soi (la schizophrénie) provenant de la mobilisation de fantasmes de grandeur archaïques au cours de la thérapie. Dans le second cas, le transfert narcissique protégeait la patiente contre un excès de stimulation du moi (un état [hypojma-niaque) devenu menaçant en raison de la mobilisation de libido exhibitionniste archaïque durant l’analyse. La relation de transfert à l’analyste qu’illustrent ces rêves est, dans les trois cas, de nature impersonnelle (l’attraction impersonnelle de la gravité ; le fait pour le patient d’être relié au centre du mouvement de la balançoire) – une impressionnante illustration de la nature narcissique de la relation.

Bien que leurs psychopathologies essentielles diffèrent substantiellement, l’étude des troubles narcissiques aide à mieux comprendre les psychoses. L’examen attentif des mouvements spécifiques, limités, thérapeutiquement contrôlés, vers la fragmentation du soi et des soi-objets, de même que l’étude des phénomènes corrélatifs quasi psychotiques qu’il n’est pas rare de voir survenir au cours de l’analyse de troubles narcissiques, offre, tout particulièrement, un accès prometteur à la compréhension des

psychoses – de la même manière qu’il peut être fructueux d’examiner en profondeur la réaction de quelques cellules malignes à l’intérieur d’un tissu sain, plutôt que d’étudier le problème du cancer en se penchant exclusivement sur des patients qui se meurent de métastases répandues par tout l’organisme. Par conséquent, bien que cette étude ne concerne pas les psychoses ou les cas limites, je voudrais maintenant soumettre quelques considérations touchant la perspective acquise sur ces formes graves de psychopathologie à la lumière des troubles analysables dont il est question ici.

Comme pour les troubles narcissiques, on ne devrait pas, lorsqu’on étudie les désordres psychotiques, se limiter (ou peut-être même accorder la préférence) à l’étude du parcours de leur régression, de : a) l’amour objectai en passant par b) le narcissisme à c) la fragmentation auto-érotique et d) la restauration secondaire (délirante) de la réalité. On aura avantage à examiner la psychopathologie des psychoses – tenant compte de l’hypothèse selon laquelle le narcissisme suit une ligne de développement indépendante – en retraçant leur régression le long d’un chemin partiellement différent dont les étapes sont : a) la désintégration des formes plus élevées du narcissisme ; b) la régression à des positions narcissiques archaïques ; c) la perte des positions narcissiques archaïques (incluant la perte des objets archaïques narcissiquement investis) et par conséquent la fragmentation du soi et des soi-objets archaïques ; ef d) le retour dans un but de restauration du soi archaïque et des objets narcissiques archaïques sous une forme manifestement psychotique4.

Ce dernier stade ne fait qu’une apparition rapide au cours de l’analyse des troubles narcissiques de la personnalité ; bien qu’éphémères, les phénomènes qui se rattachent à ce stade permettent l’observation de détails qui ne sont pas apparents dans les positions pathologiques rigides des psychoses. Ainsi il est particulièrement instructif de comparer les configurations narcissiques archaïques intégrées (le soi grandiose et l’imago parentale idéalisée) avec : a) les formes altérées par la régression qu’elles revêtent alors qu’elles sont en voie de fragmentation, et b) leurs contreparties réparatrices quand s’est installée une condition rigide et chronique de psychose plus ou moins manifeste.

Certains détails de l’expérience que fait le patient de fragments disjoints surinvestis du corps, de l’esprit et de fonctions mentales et physiques peuvent ainsi être observés durant les régressions thérapeutiques temporaires du soi grandiose investi et de l’imago parentale idéalisée, détails qui pourraient bien ne pas être accessibles dans les régressions correspondantes que l’on rencontre dans les psychoses, alors que la capacité de communiquer est gravement compromise et que l’observation de soi est ou diminuée ou grossièrement déformée. Bien des subtilités propres à ces transformations régressives peuvent cependant être découvertes grâce à l’étude des légères oscillations régressives survenant au cours de l’analyse des troubles narcissiques. Nous pouvons voir dans le détail et étudier relativement à loisir les différentes perturbations de la sensation corporelle et de la perception de soi, la dégénérescence du langage, la concrétisation de la pensée, le clivage produit au sein des processus de pensée opérant préalablement en synthèse, de même que la réaction du moi observateur à la fragmentation temporaire des configurations narcissiques (voir le schéma 2 au chapitre IV pour un relevé de certaines des oscillations qui se produisent durant l’analyse de ces perturbations). De même, il est particulièrement fructueux d’établir une comparaison entre les configurations narcissiques archaïques relativement saines (le soi grandiose ; l’imago parentale idéalisée) et leurs contreparties psychotiques (manie des grandeurs ; « machine à influencer » [Tausk, 1919]).

Les psychoses et les cas limites d’un côté et les cas analysables de troubles narcissiques de l’autre se différencient de la manière suivante : 1) les premiers tendent vers l’abandon permanent des configurations narcissiques intégrées et vers leur remplacement par des délires (pour échapper à un état de fragmentation intolérable et à la perte des objets narcissiques archaïques) ; 2) les derniers ne sont sujets qu’à des oscillations mineures et temporaires, allant habituellement vers une fragmentation partielle légèrement affectée de délire réparateur. On aura grand profit à comparer le sentiment de grandeur archaïque relativement sain que le psychisme est capable de tolérer dans les cas de troubles narcissiques avec les délires psychotiques de grandeur, pleins de froideur et de morgue, que l’on rencontre dans les psychoses. On comparera de la même façon l’élaboration relativement saine d’une imago parentale omnipotente et omnisciente, admirée et idéalisée, apportant un support émotionnel et investie narcissiquement dans les transferts formés par des patients souffrant de troubles narcissiques avec le tout-puissant persécuteur et manipulateur du soi que l’on rencontre dans les psychoses : la machine à influencer dont l’omnipotence et l’omniscience sont devenues froides, dépourvues d’empathie et d’une méchanceté qui n’a plus rien d’humain. Enfin, et ce n’est pas le moins important, l’examen de la personnalité prépsychotique, vue sous l’angle de la vulnérabilité des formes plus évoluées de son narcissisme (plutôt que du seul point de vue de l’instabilité de ses relations aux objets d’amour), peut grandement contribuer à la compréhension des psychoses et des cas limites ; il pourra, par exemple, expliquer les deux particularités typiques suivantes : 1) les événements qui déclenchent les premiers mouvements décisifs de régression ont plus fréquemment trait au domaine des blessures narcissiques qu’à celui de l’amour objectai ; et 2) même dans le cas de certains troubles psychotiques graves, l’amour objectai peut demeurer relativement intact alors qu’on trouvera toujours des troubles profonds dans le domaine du narcissisme.

Le schéma suivant vise à fournir une esquisse préli-

minaire des stades de développement des deux principales configurations narcissiques et, simultanément, de leurs contreparties, c’est-à-dire des étapes de la transformation régressive de ces configurations dans les troubles de la personnalité et les psychoses (schizophréniques-paranoïdes) et cas limites.

Schéma 1

Développement et régression dans le domaine du soi grandiose

1) Forme évoluée et positive de l’estime de soi ; confiance en soi..

Développement et régression dans le domaine de l’objet tout-puissant

I 1) Forme évoluée d’admiration Etat i • des autres ; capacité d’en – normal ■A, | thousiasme.

2) Demandes solipsistes d’at-

J j 2) Besoin irrésistible de fusion

tention : stade du soi gran – >

avec l’objet puissant : stade

diose.

de l’imago parentale idéa-

 

Usée. Troubles

 

narcissiques

3) Noyaux (fragments) du soi •,

, • I 3) Noyaux (fragments) de l’ob – de la

grandiose : hypocondrie.

• ï jet tout-puissant idéalisé : personnalité

 

2 I sentiments religieux mys-

 

• • tiques incohérents ; vague

'

f î crainte révérentielie.

4) Reconstitution délirante du

T 4) Reconstitution délirante de

soi grandiose : sentiment de

l’objet tout-puissant : le per – paYrhn=o

grandeur empreint de froi-

X sécuteur puissant, la ma – ’

deur.

f chine à influencer.

La flèche en traits pleins indique les oscillations des configurations narcissiques au cours du traitement psychanalytique des troubles narcissiques (voir le schéma 2 au chapitre IV) ; la flèche en pointillé indique la direction suivie par le processus de la cure dans l’analyse de ces troubles. La partie alternativement pointillée et interrompue de la grande flèche indique à quelle profondeur la régression vers la psychose est encore réversible ; la partie interrompue signale à quel niveau de profondeur la régression psychotique devient irréversible.

Les structures psychiques régressives, la perception qu’en a le patient, de même que la relation qu’il a avec elles, peuvent devenir sexualisées et dans les psychoses et dans les troubles narcissiques. Dans les psychoses, la sexualisation peut impliquer non seulement le soi archaïque grandiose et l’imago parentale idéalisée, ces structures étant brièvement investies avant d’être détruites (fragmentation auto-érotique), mais aussi les répliques délirantes (élaborées dans un but de restauration) de ces structures qui forment le contenu de la psychose manifeste. Ce serait une tâche fort intéressante que celle de comparer les sexualisations dans les psychoses, que Freud fut le premier à décrire et à élucider métapsychologiquement (1911), avec les sexualisations des différentes formes de transferts narcissiques qui surviennent assez fréquemment dans l’analyse des troubles narcissiques. On rencontre les versions sexualisées du transfert narcissique ou bien : a) tôt dans l’analyse, habituellement comme une continuation directe de tendances perverses déjà en place avant le traitement (voir au chapitre III le cas de M. A… pour une étude plus détaillée de la sexualisation de l’imago parentale idéalisée et de la sexualisation de la forme en alter ego ou jumelage du soi grandiose) ; ou encore : b) brièvement, durant les dernières flambées de la phase terminale dans l’analyse des troubles narcissiques (voir le chapitre VII).

Il n’y a pas lieu de faire ici la revue exhaustive de la théorie psychanalytique de la formation des hallucinations et des délires dans les psychoses. Mais tout en demeurant dans le cadre du sujet traité, on peut cependant souligner le fait qu’ils surviennent à la suite de la désintégration du soi grandiose et de l’imago parentale idéalisée. Ces structures éclatent dans les psychoses, mais leurs fragments vont se réorganiser secondairement sous forme de délires (voir Tausk, 1919 ; Ophuijsen, 1920), puis être rationalisés par ce qui reste des fonctions d’intégration du psychisme. Dans l’analyse des troubles narcissiques, on rencontre parfois, à la suite des mouvements régressifs les plus graves, des phénomènes qui rappellent les délires et les hallucinations des psychotiques. Ainsi M. E…, sous l’effet de la tension causée par une séparation imminente d’avec l’analyste alors qu’il était en début de traitement, eut pendant un temps le sentiment que son visage était devenu celui de sa mère. Mais ces hallucinations et ces délires ne sont pas dus, comme dans les psychoses, à l’élaboration de structures pathologiques stables érigées par le patient pour échapper à l’expérience intolérable de la fragmentation prolongée de son corps, de son esprit et de son soi. Ils surviennent de façon provisoire lors d’un début de désintégration partielle et temporaire des structures narcissiques, en réaction à des perturbations spécifiques du transfert narcissique établi dans la thérapie.

On trouvera plus loin dans cette étude l’évaluation du rôle joué par des facteurs spécifiques de l’environnement (la personnalité des parents, certains événements externes traumatiques, etc.) comme cause de l’arrêt du développement ou des fixations spécifiques et des tendances régressives qui constituent le noyau des troubles narcissiques. J’aimerais néanmoins faire ici une brève remarque d’ordre génétique dans l’espoir de consolider la base conceptuelle de la différenciation entre psychoses et troubles narcissiques. Du point de vue génétique, on est amené à présumer que, dans les psychoses, la personnalité des parents (de même que plusieurs autres circonstances de l’environnement), liée à des facteurs héréditaires, a eu pour conséquence d’empêcher la formation d’un noyau intégré du soi et d’un soi-objet nucléaire idéalisé à l’âge approprié. Il faut donc que les structures narcissiques, édifiées à un âge plus avancé, soient visualisées comme creuses et donc comme friables et fragiles. Ces conditions étant présentes (autrement dit s’il s’agit d’une personnalité portée vers la psychose), des blessures narcissiques peuvent provoquer un mouvement régressif qui tend à aller au-delà du stade du narcissisme archaïque (au-delà des formes archaïques du soi grandiose intégré ou de l’imago parentale idéalisée intégrée) et à conduire au stade de la fragmentation (auto-érotique).

J’aimerais faire ici deux commentaires sur les affirmations qui précèdent au sujet des conséquences dynamiques et de l’arrière-plan génétique de la personnalité prépsychotique (ou, plutôt, portée vers la psychose). Le premier vaut surtout par son importance clinique, le second par son intérêt théorique.

Une faiblesse spécifique dans les configurations narcissiques de base aura comme première conséquence dynamique un mode particulier de défense contre le danger

de régression découlant de cette carence, défense qui produira habituellement ce qu’il est convenu d’appeler une personnalité schizoïde. Cette organisation défensive (qui devrait être incluse parmi les cas limites) est caractéristique des personnalités dont la pathologie fondamentale tend vers le développement d’une psychose ; on ne la rencontre cependant pas chez des patients qui souffrent de troubles narcissiques analysables. L’organisation défensive schizoïde résulte de la connaissance pré(consciente) qu’a une personne non seulement de sa vulnérabilité narcissique mais aussi, et surtout, du danger qu’une blessure narcissique déclenche chez elle une régression incontrôlable qui l’entraîne irréversiblement au-delà du stade des configurations narcissiques nucléaires et intégrées. Ces personnes ont donc appris à se distancer des autres de façon à ne pas s’exposer à une blessure narcissique.

Contrairement à ce que nous venons de dire, on peut prétendre que le retrait de ces personnes devant l’intimité des contacts humains est causé par leur incapacité d’aimer et la conviction qu’ils ont qu’on va les traiter froidement, sans empathie ou même avec hostilité. En fait, il serait inexact d’attribuer cette attitude à une incapacité d’aimer. De nombreux patients schizoïdes, qui tentent de maintenir au minimum leurs rapports avec les autres, sont en fait capables de contacts authentiques et en règle générale ne soupçonnent pas les autres d’être mal intentionnés à leur égard. Le fait de prendre avec eux leurs distances découle tout simplement de l’évaluation correcte qu’ils font de leur vulnérabilité narcissique et de leur tendance à la régression. Le psychothérapeute doit donc se rendre compte que la concentration de leurs ressources libidinales souvent considérables sur des occupations qui minimisent les contacts humains (un travail qui appartient au domaine de l’esthétique ; l’étude de sujets abstraits, théoriques, etc.) repose sur une évaluation très juste de leurs atouts et de leurs faiblesses. Face à l’équilibre psychique délicat d’un individu de valeur, peut-être même créateur, le thérapeute ne devra donc pas jouer les éléphants dans les magasins de porcelaine, mais concentrer son attention sur la psychopatho-logie centrale du patient, c’est-à-dire sur sa tendance à la régression, de même que sur les imperfections des structures défensives et des processus existants de déploiement de la libido dans le travail, les centres d’intérêt et les relations interpersonnelles. Quant à la tendance à la régression, la thérapie devrait se concentrer au début sur la recherche patiente et attentive des retraits émotionnels mineurs du patient qui surviennent à l’occasion de très légères blessures narcissiques. Cet examen sera complété par la reconstruction subséquente du contexte génétique approprié, apportant au moi du patient l’aide additionnelle dont il a besoin pour parvenir à une plus grande maîtrise dans ce secteur fondamental de la personnalité.

Selon la stratégie thérapeutique nécessitée par la structure des psychoses, et dont il sera bientôt question, la thérapie appropriée pour des patients schizoïdes n’est généralement pas la psychanalyse mais plutôt un mode de psychothérapie d’inspiration psychanalytique. La psychanalyse comme forme de thérapie ne devrait essentiellement se définir, selon moi, ni d’après l’application par le thérapeute de sa théorie dans la situation thérapeutique, ni par son apport d’insights et d’explications – y compris les explications génétiques – qui augmentent la maîtrise du patient sur lui-même. Bien que tous ces éléments fassent partie de la psychanalyse thérapeutique, il doit s’y ajouter autre chose qui lui donne sa qualité essentielle : les éléments pathogènes de base de la personnalité de l’analysé émergent dans la situation du traitement et entrent dans un transfert spécifique avec l’analyste avant d’être graduellement dissous dans le processus du working through qui rend le moi du patient capable d’exercer le contrôle dans cette zone particulière. Il ne faut pas cependant qu’un tel processus soit déclenché si la régression transférentielle risque de conduire à une grave fragmentation du soi, à un stade prénarcissique chronique dans lequel même les liens narcissiques avec le thérapeute sont détruits (liens qui sont de façon caractéristique établis dans l’analyse des troubles narcissiques).

Comme le danger d’une aussi fâcheuse évolution existe déjà au centre de la personnalité schizoïde, le traitement indiqué ne sera pas la psychanalyse proprement dite mais plutôt une forme de thérapie dHnsight d’inspiration psychanalytique et qui ne requiert pas la mobilisation thérapeutique d’une régression susceptible de fragmentation du soi. (Ces problèmes d’ordre thérapeutique sont traités de nouveau, mais d’un point de vue différent, à la fin de ce chapitre.)

La seconde élaboration des propositions dynamiques et génétiques émises plus haut est encore plus pertinente, dans le contexte de la comparaison des psychoses avec les troubles narcissiques, que ne l’est la compréhension du besoin de se distancer, caractéristique du schizoïde ; elle a trait au rôle des facteurs innés, héréditaires dans la production d’un penchant vers la fragmentation du soi, tel qu’on le rencontre dans les psychoses, de même que dans la production d’une propension au maintien d’un soi intégré, telle qu’on la rencontre dans les troubles narcissiques. Bien entendu, on ne peut présenter, sur la base de l’expérience psychanalytique, un énoncé définitif concernant l’importance relative des facteurs héréditaires. Pourtant, après que l’on a reconstitué l’environnement premier d’un patient et la psychopathologie de ses parents on ne peut, parfois, éviter de penser que le patient aurait tout heu d’être plus gravement dérangé qu’il ne l’est en réalité. On est alors conduit à admettre l’existence de facteurs innés qui maintiennent l’intégrité du soi grandiose archaïque et de l’imago parentale idéalisée en dépit des traumas catastrophiques auxquels fut exposé l’enfant au cours de phases cruciales de son développement premier. Dans ce contexte vient tout particulièrement à l’esprit le célèbre rapport d’Anna Freud et Sophie Dann (1951), qui fournit l’exemple impressionnant de la divergence qui existe entre le caractère restreint de la pathologie réelle des enfants étudiés et la grave pathologie à laquelle on pourrait s’attendre sur la base d’un environnement premier extrêmement traumatique (camp de concentration).

L’un des patients dont il est question dans le présent

travail, M. E…, compte tenu d’un environnement premier particulièrement traumatique, semblerait lui aussi avoir dû être un candidat à une perturbation plus grave que ne l’était le trouble dont il souffrait en réalité5. Il avait été un « bébé de couveuse » séparé pendant plusieurs mois de sa mère. Cette dernière, qui s’était mise à souffrir d’bypertension maligne, ne parvint jamais à établir un contact chaleureux avec l’enfant après qu’on l’eut amené à la maison. Il semble qu’il n’ait à peu près jamais été pris dans les bras à cause de sa prétendue fragilité. Rejeté également par son père, il ne fut jamais intégré à la famille. Et pourtant, malgré des circonstances d’aussi mauvais augure, sa condition psychique n’avait rien de psychotique et les glissements vers la désintégration du soi qui se produisirent au cours de son analyse étaient temporaires et contrôlables. Il semblait avoir été capable très tôt dans sa vie de transporter dans le domaine de la stimulation visuelle son besoin de stimulation tactile. Ce déplacement aboutit, plus tard, non seulement à des activités voyeuristes perverses mais aussi à une remarquable capacité de sublimation dans le domaine de la vue. De toute façon, la stimulation visuelle semble avoir été suffisante pour supporter le noyau d’un soi qui en général maintenait son intégrité ou qui, après une fragmentation temporaire, pouvait à tout le moins se reconstituer rapidement.

Quelques mots maintenant sur certains aspects de la symptomatologie présentée par des patients qui souffrent de troubles de la personnalité dans le domaine du narcissisme, particulièrement en ce qui concerne la comparaison entre les troubles narcissiques (analysables) d’un côté et les psychoses et cas limites de l’autre. Quelles sont les manifestations des troubles narcissiques qui permettent à l’analyste de les différencier des psychoses et des cas limites ? J’ai déjà dit que d’une façon générale mon attitude en ce domaine diffère de la tradition médicale qui fonde le diagnostic sur la réapparition périodique de cer-

tains symptômes. Aussi, comme j’ai déjà fourni dans les lignes qui précèdent un aperçu de la psycliopatliologie essentielle des troubles qui constituent la matière de cette monographie, j’étudierai leur symptomatologie non seulement d’après son aspect extérieur mais aussi quant à sa signification.

La symptomatologie des patients affectés de troubles narcissiques (comme ce peut aussi être le cas de certaines phases dans les psychoses et de certains types de cas limites) est souvent mal définie et le patient ne peut généralement pas préciser ses aspects essentiels, bien qu’il soit capable d’en reconnaître et d’en décrire les effets secondaires (comme par exemple des inhibitions au travail ou une propension à des activités sexuelles perverses). L’imprécision du trouble initial dont est affecté le patient peut s’expliquer par la proximité des structures pathologiquement affectées (le soi) au siège des fonctions d’autoobservation dans le moi. (Voir dans ce contexte les remarques de Freud à Binswanger dans sa lettre du 4 juillet 1912 [Binswanger, 1956, p. 44 sq.].) L’œil ne peut en quelque sorte s’observer lui-même.

En dépit du caractère vague de la symptomatologie en début de cure, les aspects symptomatiques les plus révélateurs peuvent habituellement être discernés avec une clarté de plus en plus grande à mesure que progresse l’analyse, particulièrement à mesure que le transfert narcissique se précise sous l’une de ses formes. Le patient va décrire de subtiles mais envahissantes sensations de vide et de dépression qui, contrairement à ce qui se passe dans les psychoses et les cas limites, sont réduites aussitôt que s’est établi le transfert narcissique, mais qui redoublent d’intensité lorsque la relation avec l’analyste est perturbée. Il va tenter de faire savoir à ce dernier qu’à certains moments du moins, et particulièrement lorsque le transfert narcissique a été rompu, il a l’impression de ne pas exister vraiment, ou du moins que ses émotions sont fortement atténuées ; il ajoute parfois qu’il accomplit son travail sans élan et que, manquant d’initiative, il cherche à être porté par des routines. Ces plaintes et beaucoup d’autres semblables trahissent l’affai-

blissement du moi qui doit ériger un mur entre lui et les demandes exagérées du soi grandiose archaïque, ou entre lui et le besoin intense d’une source extérieure d’estime de soi et de support émotionnel dans le domaine narcissique.

Contrastant avec les phénomènes analogues rencontrés dans les psychoses et les cas limites, ces symptômes ne sont pas rigidement installés. Il est facile de constater leur caractère passager en cours d’analyse ; d’ailleurs cet aspect sera confirmé par l’examen attentif de l’histoire antécédente du patient, de même que par l’étude de ses réactions en dehors de l’analyse. Ainsi, des préoccupations hypocondriaques envahissantes peuvent disparaître tout à coup et (habituellement, parce qu’on lui a fait des éloges ou que son entourage lui a manifesté de l’intérêt) le patient se sent soudainement vivant, heureux et pour quelque temps du moins fait preuve d’initiative et éprouve un sentiment de participation intense avec la vie en général. Toutefois ces mouvements ascendants sont généralement de courte durée. Ils ont tendance à produire une excitation désagréable ; ils provoquent de l’anxiété et sont alors suivis d’une sensation chronique d’ennui et de passivité, ouvertement vécue ou masquée par de longues heures d’activité exécutée mécaniquement. Il ne devrait pas être difficile – du moins pour l’analyste – de reconnaître la présence d’une grande vulnérabilité narcissique, qui explique non seulement l’inconfort occasionné par l’excitation anxieuse mentionnée plus haut, mais aussi la rapide disparition du plaisir plus grand que le patient éprouvait à vivre et de la vitalité accrue de son activité. Une critique, l’absence de l’approbation espérée ou de marques d’intérêt de la part de son entourage, et ainsi de suite, auront vite fait de ramener l’état antérieur d’appauvrissement du moi.

Les pages précédentes contiennent une esquisse de la psychopathologie des troubles narcissiques et de certains de leurs aspects cliniques en corrélation avec leur psychopathologie de base. Elle compare les troubles narcissiques avec les psychoses et les cas limites, et montre comment s’opposent leurs psychopathologies

essentielles, aussi bien que leurs manifestations cliniques6.

Les cas dont j’aurai à traiter ici posent des difficultés de diagnostic non seulement en regard des psychoses mais aussi en fonction des névroses de transfert, situées à l’autre extrémité du spectre des états psychopathologiques. Il faut admettre que la complexité des conditions cliniques fait qu’il n’est pas facile de décider si un cas donné appartient ou non au domaine des troubles narcissiques. On trouve des traits narcissiques dans les névroses de transfert classiques et, réciproquement, des mécanismes circonscrits caractéristiques des névroses de transfert se rencontrent dans les troubles narcissiques, qu’il s’agisse de troubles légers ou de psychoses graves.

La complexité des formes mixtes de psychopathologie et les questions de classification diagnostique qui en résultent seront discutées plus loin (par exemple, au chapitre VII). Il faut cependant souligner ici que, bien qu’au point de vue clinique les névroses de transfert et les troubles narcissiques aient en commun un certain nombre de traits, leurs structures pathogènes essentielles et cer-

taines de leurs importantes manifestations ne sont pas identiques. Les différences peuvent être établies en tenant compte des faits suivants.

Dans les cas simples de névrose de transfert, la psycho-pathologie ne réside principalement ni dans le soi ni dans les soi-objets narcissiques archaïques. La psychopathologie de base consiste en des conflits structuraux au sujet de pulsions libidinales (incestueuses) et agressives émanant d’un soi intégré bien délimité, et dirigées vers des objets d’enfance qui se sont essentiellement différenciés du soi7. Par contre, la psychopathologie de base des troubles narcissiques concerne principalement le soi et les objets narcissiques archaïques de la façon suivante : 1) ils peuvent être insuffisamment investis et par conséquent exposés à une fragmentation temporaire ; 2) même s’ils sont suffisamment investis ou surinvestis et conservent leur intégrité, ils ne sont pas intégrés au reste de la personnalité et le soi évolué de même que d’autres aspects de la personnalité évoluée sont privés d’un apport suffisant ou sûr d’investissements narcissiques.

Dans les cas simples de névrose de transfert, le moi réagit avec angoisse aux dangers auxquels il se sent exposé quand il est menacé par la percée de tendances instinctuelles objectales interdites (incestueuses-œdipiennes ou préœdipiennes).

Ce danger peut être ressenti comme une menace, soit de punition physique, soit d’abandon physique ou émotionnel (comme angoisse de castration, peur de la perte de l’amour de l’objet ou peur de la perte de l’objet [Freud, 1926]). Par contre, dans les troubles narcissiques, l’angoisse du moi est avant tout reliée à la conscience qu’il a de la vulnérabilité du soi parvenu à maturité ; les dangers auxquels il a à faire face se rapportent ou à la fragmentation temporaire du soi ou aux intrusions dans son domaine de formes archaïques de toute-puissance rattachée au sujet, ou de soi-objets archaïques narcissi-

quement agrandis. La principale source de malaise résulte donc de l’inaptitude du psychisme à régler l’estime de soi et à la maintenir à des niveaux normaux ; les expériences (pathogènes) spécifiques qui correspondent à ce défaut psychologique central appartiennent au domaine du narcissisme et parcourent une gamme qui va du sentiment de grandeur angoissé et de l’excitation, à un léger embarras et à un sentiment de contrainte ou à la honte, l’hypocondrie et la dépression.

V

Les patients dont la psychopathologie dominante se situe dans le domaine des troubles narcissiques peuvent, en plus des malaises psychiques particuliers dont il vient d’être question, sembler également vulnérables à la crainte de la perte de l’objet, de la perte de l’amour de l’objet, de même qu’à l’angoisse de castration. On peut ajouter – avec un certain degré de justification – qu’alors que, dans les névroses de transfert, l’angoisse de castration constitue la principale source de malaise, suivie par la crainte de la perte de l’amour de l’objet et enfin par la crainte de la perte de l’objet (selon l’ordre de leur apparition et de leur importance), dans les cas de troubles narcissiques cet ordre est renversé : la crainte de la perte de l’objet occupe le premier rang et l’angoisse de castration vient en dernier.

\

Bien que cette comparaison soit vraie, elle est néanmoins incomplète et superficielle. La prépondérance des expériences de honte, de perte de l’amour de l’objet et de perte de l’objet dans les désordres narcissiques sur les expériences de culpabilité et d’angoisse de castration dans les névroses de transfert n’est pas qu’une donnée psychologique diagnostique qu’on ne saurait expliquer davantage, mais provient directement de ce que les soi-objets qui jouent le rôle central dans la psychopathologie des troubles narcissiques n’équivalent pas aux objets dans les névroses de transfert. Les objets dans les troubles narcissiques sont archaïques, narcissiquement investis et préstructuraux (voir le chapitre II). Par conséquent, qu’ils menacent de punir, de retirer l’amour ou de confronter le patient avec leur absence temporaire ou leur disparition permanente, il en résulte toujours un

déséquilibre ou une déficience narcissique chez le patient qui était intimement relié à eux de diverses façons et qui, pour le maintien de l’intégrité et de l’estime de soi, de même que pour le maintien de relations gratifiantes à des idéaux de sublimation, dépendait de leur présence, de leur approbation8 ou des autres modes de support narcissique qu’ils lui fournissaient. Par contre, dans les névroses de transfert, les mêmes événements psychologiques conduisent à la crainte d’être puni par un objet chargé d’énergies instinctuelles-objectales (c’est-à-dire par un objet ressenti comme séparé et indépendant), ou encore ils mènent à des tensions du fait que l’objet ne répond pas à l’amour que lui porte le patient ou à une nostalgie, accompagnée d’un sentiment de solitude, pour un objet absent, et autres réactions similaires – avec une diminution de l’estime de soi qui n’est que secondaire.

Comment les considérations qui précèdent peuvent-elles nous aider à évaluer les troubles dont le patient se plaint lorsqu’il entre en traitement ? En d’autres termes, comment pouvons-nous établir un diagnostic psychanalytique de manière à ajuster notre stratégie (la direction que doivent suivre nos interprétations) aux exigences particulières de la pathologie en question ? Comment reconnaissons-nous que la maladie d’un patient relève du domaine des troubles narcissiques et non de celui des névroses de transfert ordinaires ?

La démarche proposée plus haut pour différencier les troubles narcissiques des psychoses et des cas hmites est celle que l’on utilisera également ici : la différenciation devra se fonder principalement sur la compréhension métapsychologique qu’a l’analyste de la psychopathologie de base et non pas sur son examen des manifestations superficielles. Il est vrai que la présence d’inhibitions et de symptômes psychonévrotiques bien circonscrits (phobies, obsessions, compulsions, manifestations hystériques) peut suggérer qu’il s’agit de névrose de transfert alors que de vagues plaintes au sujet d’une humeur dépressive,

d’une absence d’entrain et d’initiative au travail, d’une sensation de monotonie dans les expériences interpersonnelles, un malaise au sujet de l’état physique et mental, de multiples tendances perverses, et ainsi de suite, indiqueront que l’on a affaire à des troubles narcissiques. Mais ces plaintes manifestes ne sont pas un guide sûr. Derrière une plainte vague au sujet d’une absence d’initiative et d’enthousiasme, l’analyste peut parfois en venir à détecter l’existence d’une inhibition ou d’une phobie bien circonscrite ; mais encore plus souvent il découvrira la présence d’une vulnérabilité narcissique diffuse, de déficiences de l’estime de soi ou encore de troubles importants dans le système d’idéaux du patient, bien que celui-ci se soit plaint à l’origine d’inhibitions spécifiques, d’angoisses en apparence bien délimitées et d’autres troubles qui semblaient relever du domaine des névroses de transfert.

Il faut répéter que les symptômes évidents par lesquels se manifestent les troubles narcissiques ne peuvent servir de guide quant à savoir si le patient doit ou non être traité par la psychanalyse. Cet avertissement donné, je me propose – avant de souligner de nouveau la seule solution sûre au problème du diagnostic – d’énumérer quelques-uns des syndromes rencontrés dans les cas où ils expriment de façon plus circonscrite et plus marquée la psychopathologie de la personnalité narcissique. Le patient peut alors exprimer les plaintes et présenter les traits pathologiques qui suivent : 1) dans la sphère sexuelle, des fantasmes pervers, une absence d’intérêt sexuel ; 2) dans la sphère sociale, des inhibitions au travail, l’incapacité de former et de maintenir des relations authentiques, des activités délinquantes ; 3) dans ses traits de personnalité manifestes, une absence d’humour, une absence d’empathie pour les besoins et les sentiments des autres, un manque du sens des proportions, une tendance à des attaques de rage incontrôlée, un penchant au mensonge pathologique ; et 4) dans la sphère psychosomatique, des préoccupations hypocondriaques au sujet de sa santé physique ou mentale, des troubles végétatifs de différents systèmes d’organes.

Bien que ces syndromes se retrouvent fréquemment dans des cas de troubles narcissiques et que l’analyste expérimenté puisse sérieusement soupçonner la présence de troubles narcissiques sous-jacents sur la base d’un examen attentif des malaises du patient, le critère décisif du diagnostic doit être fondé non pas sur l’évaluation de la symptomatologie ou même de l’anamnèse, mais sur la nature du transfert qui se développe spontanément. Étant donné que cette monographie en son entier traite des transferts spécifiques (ou structures apparentées à des transferts) mobilisés pendant l’analyse des troubles narcissiques, ce que nous venons de dire nous amène au cœur de notre sujet.

Cependant, il faut d’abord soulever ici deux questions qui sont en corrélation l’une avec l’autre. Des transferts se développent-ils vraiment dans le traitement psychanalytique de personnalités narcissiques ? Et si c’est le cas, de quelle nature sont ces transferts ?

Le fait d’examiner et de cerner les transferts dans les troubles narcissiques oblige à se poser plusieurs questions d’importance théorique qui permettent d’aller bien au-delà des ambiguïtés attribuables aux complexités des conditions cliniques. Si nous postulons l’existence de transferts dans les troubles narcissiques, nous pouvons formuler le problème sous la forme des questions suivantes : Quel est le concept du transfert ? Convient-il d’utiliser ce concept dans des formulations théoriques concernant les structures narcissiques de même que leur mobilisation au cours de la thérapie psychanalytique, comme on le fait pour des formulations analogues concernant les névroses de transfert ?

Selon une première définition métapsychologique donnée par Freud (1900), le terme de transfert sert à désigner des pulsions libidinales, refoulées, infantiles et objectâtes1 qui s’amalgament avec des poussées (pré)conscientes reliées à des objets actuels. Dans ce contexte théorique,

X. Bien entendu, le concept du narcissisme et partant des investissements instinctuels narcissiques n’avait pas encore été formulé par Freud quand il donna sa définition métapsychologique du transfert au chapitre VII de U interprétation des rêves.

on peut voir le transfert clinique comme étant un exemple spécifique du mécanisme général : les attitudes préconscientes de l’analysé à l’endroit de l’analyste véhiculent des désirs objectaux, refoulés et infantiles. Ces transferts, tels que nous venons de les définir, se développent dans les troubles narcissiques (et sont mobilisés durant la thérapie) dans les secteurs de la personnalité qui n’ont pas participé à la régression narcissique spécifique. Nous ne traiterons pas ici des aspects psychonévrotiques de la personnalité manifestés par des patients régressés ou fixés narcissiquement, mais nous nous demanderons plutôt : 1) si les structures narcissiques elles-mêmes (les images archaïques du soi, par exemple) apparaissent dans un état qui correspond, au moins jusqu’à un certain point, à l’état de refoulement dans les névroses de transfert ; et 2) si ces mêmes structures viennent à s’amalgamer avec des attitudes préconscientes analogues aux conditions dynamiques et structurales qui existent dans les névroses de transfert.

Ayant ainsi esquissé les cadres théoriques des problèmes auxquels nous sommes confrontés, je vais pour l’instant mettre de côté la tâche complexe de la formulation du concept du transfert dans son sens clinique et théorique9 et me tourner vers une classification plus clinique et empirique des transferts (ou, si l’on préfère, des structures d’apparence transférentielle) qui se produisent dans les troubles narcissiques et sont mobilisés au cours de l’analyse. Je vais esquisser brièvement cette classification que j’ai déjà proposée dans une communication précédente (1966a).

L’équilibre du narcissisme primaire est troublé par les lacunes inévitables des soins maternels, mais l’enfant rétablit la perfection initiale : a J en établissant une image grandiose et exhibitionniste du soi : le soi grandiose, et b) en abandonnant la perfection antérieure à un soi-

objet transitionnel admiré et omnipotent : l’imago parentale idéalisée.

Les termes de « grandiose » et d’ « exhibitionniste » renvoient à un large éventail de phénomènes qui vont de la vision solipsiste du monde qu’a l’enfant et du plaisir manifeste qu’il retire de l’admiration qu’on lui porte, en passant par les délires du paranoïaque et les actes crûment sexuels du pervers adulte, jusqu’à certains aspects de la satisfaction simple, sublimée que des adultes éprouvent du fait de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font et de ce qu’ils réussissent. Le fait de désigner une entité du nom de la manifestation la plus évidente ou la plus circonscrite d’un groupe de phénomènes reliés entre eux d’un point de vue génétique et dynamique est devenu en psychanalyse une pratique courante depuis que Freud (1921) a désigné tous les éléments de la pulsion libidinale comme étant des éléments sexuels « a potiori et en raison de leur origine » (p. 91)1.

Il n’est pas sans danger d’utiliser le fait que divers phénomènes soient reliés entre eux à la fois génétiquement et dynamiquement pour les réunir sous un même concept. Aussi Hartmann (1960) met-il en garde contre les abus possibles dans ce domaine et nomme « erreurs génétiques » les erreurs de logique qui en sont responsables (p. 93)10 11. Par ailleurs, il est parfois d’une importance capitale d’établir la profonde unité génétique et dynamique d’un groupe de phénomènes divers en apparence en les désignant par un même terme, c’est-à-dire en les nommant o potiori. Un pareil terme « génétique » évoquera obligatoirement leur sens véritable. Ce terme

aura de plus l’avantage de mobiliser les résistances internes et sociales qui, paradoxalement, doivent être impliquées dans le domaine conceptuel (c’est du moins l’idéal), particulièrement dans une science qui traite d’états psychologiques complexes. Ce n’est que par le dépassement progressif des résistances émotionnelles mobilisées qu’on peut parvenir, à la longue, à l’acceptation d’idées nouvelles.

Le terme de soi grandiose sera désormais utilisé dans ce travail (au lieu de « soi narcissique » employé auparavant) pour désigner la structure basée sur des fantasmes de grandeur et d’exhibitionnisme qui est la contrepartie de l’imago parentale idéalisée. Comme le soi est généralement investi de libido narcissique, le terme de « soi narcissique » peut, non sans justification, être considéré comme une tautologie. Ma préférence pour le terme de soi grandiose provient de ce qu’il possède un plus grand pouvoir évocateur que le terme de « soi narcissique », et ce n’est pas principalement pour des raisons théoriques que j’écarterai ce dernier terme. Selon moi, le narcissisme ne se définit pas par le lieu de l’investissement instinctuel (que ce lieu soit le sujet lui-même ou un objet) mais par la nature ou la qualité de la charge instinctuelle elle-même. Le petit enfant, par exemple, investit les autres de libido narcissique et les perçoit selon le mode narcissique, c’est-à-dire comme des soi-objets. Le contrôle qu’il semble alors possible d’exercer sur ces objets (perçus comme soi-objets) se rapproche davantage du contrôle qu’un adulte s’attend à exercer sur son propre corps et son esprit, que de celui que cet adulte se croit capable d’exercer sur les autres.

On n’étudiera pas ici la question de savoir si le sujet peut, à certains moments, faire porter sur lui-même les investissements instinctuels d’objet – comme dans ces cas d’agression non neutralisée que sont les auto-mutilations, ou dans ces expériences des schizophrènes où les investissements libidinaux d’objets conduisent à l’aliénation. Il va sans dire qu’un certain degré d’investissement neutralisé du sujet par le sujet (l’attention) se rencontre dans bien des activités d’observation de soi.

D’autres questions plus importantes que les questions de terminologie sont celles qui concernent la position, vue d’un point de vue génétique ou dynamique, des principales configurations narcissiques. Les mécanismes centraux (« Je suis parfait. » « Tu es parfait, mais je fais partie de toi. ») utilisés par les deux configurations narcissiques de base pour préserver une part de l’expérience originelle de perfection narcissique sont, bien entendu, antithétiques12. Pourtant, ils coexistent dès le début et leurs lignes de développement, individuelles et pour une grande part indépendantes, peuvent être examinées séparément. Dans les meilleures conditions, l’exhibitionnisme et le sentiment de grandeur du soi archaïque s’atténuent petit à petit et la structure tout entière s’intégre éventuellement dans la personnalité adulte pour fournir la charge instinctuelle nécessaire aux ambitions et aux visées syntones au moi, à la capacité de prendre plaisir à ses activités et à des aspects importants de l’estime de soi. Dans les mêmes circonstances favorables, l’imago parentale idéalisée s’intégre elle aussi à la personnalité adulte. Introjectée comme le surmoi idéalisé, elle devient une composante importante de l’organisation psychique en proposant son idéal comme modèle de conduite. (Voir le chapitre II pour une présentation plus détaillée de ce processus.) Si toutefois l’enfant subit de graves traumatismes narcissiques, le soi grandiose ne se fond pas avec le contenu approprié du moi mais est conservé tel quel et s’emploie alors à réaliser ses buts archaïques. De même, si l’enfant est déçu de façon traumatique par l’adulte

admiré, l’imago parentale idéalisée est elle aussi conservée telle quelle, elle ne se transforme pas en structure psychique régulatrice de tension, n’atteint pas le statut d’in-troject accessible1, mais demeure un soi-objet archaïque, transitionnel, requis pour le maintien de l’équilibre narcissique.

La présente monographie se fonde sur les conceptualisations concernant les deux configurations narcissiques fondamentales présentées dans le résumé qui précède. Les quatre thèmes suivants constitueront donc la matière de cette étude : 1) les transferts qui proviennent de la mobilisation thérapeutique de l’imago parentale idéalisée (ils seront appelés transferts idéalisants) ; 2) les transferts provenant de la mobilisation du soi grandiose (ou transferts en miroir) ; 3) les réactions de l’analyste (y compris ses réactions contre-transférentielles) qui surviennent au cours du transfert idéalisant ; 4) les réactions de l’analyste qui se produisent au cours du transfert en miroir.

Avant d’entreprendre l’étude systématique de ces deux types de transfert, il reste à faire quelques remarques cliniques et théoriques d’introduction, de nature plus générale.

Sur la base de nombreuses observations cliniques, je suis persuadé que, dans les troubles narcissiques de la personnalité, l’analyste se montrant attentif mais discret et s’abstenant de toute ingérence (ayant, en somme, une attitude analytique), on pourra voir : 1) s’amorcer un mouvement vers une régression thérapeutique, et 2) s’établir une condition apparentée à un transfert13 14, condition consistant en un amalgame des structures narcissiques inconscientes (imago parentale idéalisée et soi grandiose) avec la représentation psychique de l’analyste.

Comme on l’a indiqué plus haut, les régressions les plus profondes amènent la résurgence d’expériences de fragments isolés du soi corporel et mental et de ses fonc-

tions et conduisent à l’éclatement de même qu’à la perte des objets archaïques narcissiquement investis. Ce stade du soi fragmenté1 correspond à la phase de développement dont Freud (1914) a parlé sous le nom de stade de l’autoérotisme (voir aussi Nagera, 1964). La part de la personnalité qui n’a pas participé à la régression va réagir à la fragmentation. Ainsi, le patient peut essayer de s’expliquer à lui-même l’expérience de la fragmentation (ruminations hypocondriaques) et tenter de trouver les mots susceptibles de décrire ce qu’il vit (plaintes hypocondriaques [Glover, 1939]). La partie saine du psychisme sera également capable d’établir avec l’analyste un lien thérapeutique rendant ainsi possible la création d’une relation thérapeutique efficace. Cependant, le noyau de la régression – les fragments du soi grandiose archaïque idéalisé – se trouve par son essence même hors de portée de la partie saine du psychisme du patient. Autrement dit, alors que le patient éprouve les effets de la régression dans les secteurs contigus du psychisme, la fragmentation du soi corporel et mental et du soi-objet échappe à l’élaboration psychologique15 16.

Ce qui revêt ici une importance capitale, c’est le fait que la zone centrale de la pathologie ne soit pas disponible pour la formation de transferts : elle ne peut former d’amalgames stables avec les contenus de la pensée préconsciente, y compris les perceptions que le patient a du thérapeute. Bien qu’une psychothérapie de soutien reste possible (accompagnée d’un apport d’insight), une situation analytique ne peut être établie : la zone centrale de la pathologie ne peut, comme on l’a souligné, s’amalgamer avec la représentation (pré)consciente du

thérapeute. Ce dernier doit réussir à demeurer clairement différencié du noyau de la psychopathologie ; s’il n’y parvient pas et est absorbé dans les délires du patient, il perd le lien qu’il avait avec la partie saine du psychisme du malade et par là même le levier qui pouvait servir à sa thérapie. Le maintien d’une relation réaliste et amicale est donc de la plus haute importance dans le traitement des psychoses et des cas limites ; aussi l’accent qui est mis, à l’époque actuelle, sur ce qu’on nomme Valliance thérapeutique (Zetzel, 1956 ; Greenson, 1965, 1967), est-il amplement justifié lorsqu’il s’agit de ces cas.

Par contre, dans l’analyse des névroses de transfert et des troubles narcissiques, les difficultés qui affectent la relation thérapeutique et la motivation du patient ne requièrent pas d’intervention active de la part de l’analyste, tel, par exemple, un comportement d’une chaleur inhabituelle (voir Jacobson, 1967). La plupart du temps, il s’agit de la manifestation d’un transfert, instinctuel-objectal ou narcissique selon le cas, qui, devenu une résistance, doit être amené sous le contrôle accru du moi du patient grâce aux insights facilités par les interprétations. Selon moi, il serait erroné d’accorder une importance primordiale au rapport non spécifique, non transférentiel du patient avec l’analyste dans l’analyse de ces formes de psychopathologie, pour n’avoir pas suffisamment marqué la différence entre troubles non analysables (psychoses et cas limites) et formes analysables de psychopathologie (névroses de transfert et troubles narcissiques).

L’intrusion dans le transfert d’investissements narcissiques archaïques, accompagnés de leurs exigences typiques envers l’analyste, peut être considérée à tort comme une composante de la relation réelle avec l’analyste. Cette manière de voir conduirait logiquement à des activités thérapeutiques comme la gratification d’un désir au service d’une expérience émotionnelle corrective, ou encore la persuasion, l’exhortation et l’éducation. Les transformations thérapeutiques dans les fonctions du moi ainsi secondairement obtenues reposeraient sur un asservissement transférentiel ou une identification totale avec le thérapeute. De plus, ces changements empêcheraient

la pleine résurgence transférentielle des structures narcissiques archaïques et donc la réalisation de transformations psychologiques dans lesquelles les énergies auparavant captives des buts archaïques sont libérées et deviennent disponibles à la personnalité évoluée.

Contrairement à ce qu’on rencontre dans les psychoses et les cas limites, l’essentiel de la pathologie des troubles narcissiques concerne des configurations narcissiques intégrées, élaborées psychologiquement et plus ou moins stables, qui appartiennent au stade du narcissisme (c’est-à-dire à cette étape du développement psychologique qui, selon la formulation de Freud (1914), suit le stade de l’auto-érotisme). En général, je parlerai de cette phase comme du stade du soi intégré. On sait que la fragmentation du soi corporel et mental et du soi-objet empêche dans les psychoses et les cas limites le développement de transferts concernant la zone centrale de la pathologie. Dans les troubles narcissiques cependant la résurgence thérapeutique des configurations narcissiques intégrées et élaborées psychologiquement devient le centre même du processus analytique. L’ « objet » narcissique (l’imago parentale idéalisée) et le « sujet » narcissique (le soi grandiose) sont des configurations relativement stables, investies de libido narcissique (libido idéalisante ; libido exbibitionniste-de grandeur), qui forment des amalgames relativement stables avec la représentation psychique (perçue narcissiquement) de l’analyste. Bien qu’il s’agisse d’un investissement d’objet de nature narcissique, il n’en atteint pas moins un certain degré de constance (voir Hartmann, 1952). La stabilité relative de cet amalgame transférentiel narcissique constitue une condition essentielle de la tâche analytique (c’est-à-dire du processus systématique du working through), dans les régions narcissiques pathogènes de la personnalité.

Au cours de l’étude qui suivra, il ne faudra pas perdre de vue que, les deux structures étant investies de libido narcissique, ni le soi grandiose (y compris sous la forme qu’il prend dans sa résurgence transférentielle), ni même l’imago parentale idéalisée (et son amalgame thérapeutique avec la représentation psychique de l’analyste)

n’ont le statut d’objet dans le plein sens psychanalytique du terme. À l’intérieur du cadre conceptuel de la psychologie sociale, et dans un sens plus restreint, à l’intérieur d’un cadre purement perceptuel et cognitif, ces transferts narcissiques doivent être considérés comme des relations d’objet ; du point de vue cependant de la psychologie des profondeurs, qui tient compte de la nature des investissements libidinaux (laquelle à son tour influence fortement le mode de perception de l’objet narcissique de même que son élaboration cognitive, par exemple ce que l’analysé en attend dans le transfert en question), l’objet est perçu narcissiquement et n’a pas statut d’objet proprement dit. Comme on l’a déjà dit, le concept du contrôle à exercer sur le sujet investi narcissiquement et sur son fonctionnement se rapproche davantage de celui qu’a un adulte de lui-même et du contrôle qu’il peut exercer sur son corps et son esprit, que du concept qu’a l’adulte des autres et de son contrôle sur eux ; on imagine à quel point l’objet d’un pareil « amour » narcissique peut se sentir opprimé et réduit en esclavage par les exigences du sujet. Un examen attentif de l’expérience interne permet donc d’établir la différence qui existe entre le statut relatif de sujet et d’objet du soi grandiose et l’imago parentale idéalisée : le premier a qualité de sujet, la dernière est un soi-objet (transitionnel)17 archaïque investi

d’une forme transitionnelle de libido narcissique (c’est-à-dire idéalisante). Toutefois, l’attitude psychologique fondamentale de l’analysé provient, dans les deux transferts, de ce qu’il s’y produit une résurgence, celle d’une position essentiellement narcissique.

La structure mobilisée dans le transfert idéalisant (l’imago parentale idéalisée) diffère assez de celle qui est mobilisée dans le transfert en miroir (le soi grandiose). Et pourtant, étant donné qu’elles sont toutes deux investies d’énergies instinctuelles narcissiques il n’est guère surprenant que dans de nombreux cas il devienne difficile de les différencier. La différenciation très précise qui sera présentée dans les pages suivantes ne fait pas que servir à des fins d’exposition, elle est vraiment démontrable de façon empirique et justifiée par de nombreux cas.

tures, etc.) aborde le problème de l’objet archaïque d’un point de vue qui diffère du mien (voir également l’étude des formulations de Mahler au chapitre VIII). Mes conceptualisations métapsychologiques sont essentiellement basées sur des reconstitutions et des extrapolations provenant d’analyses d’adultes affectés de troubles narcissiques. Ce procédé semble permettre de mieux saisir et différencier la signification de l’expérience psychologique que ne le ferait l’approche directe de l’enfant puisque : a) l’expérience originelle émerge avec une vigueur intacte, et que b) la communication verbale est infiniment facilitée. Ces formulations recouvrent donc les phénomènes qui ont été décrits par Winnicott et par d’autres (voir, par exemple, Wulff, 1946). Les présentes formulations cependant – particulièrement celles qui concernent l’importante distinction entre : a) la relation du soi grandiose à l’environnement, et b) la relation de l’imago parentale idéalisée à l’environnement – vont au-delà du niveau de la description empathique ; elles offrent une explication de ces phénomènes en termes métapsychologiques.